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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

samedi 29 novembre 2008

L´enlèvement de Haroldo Conti



L´écriture du texte que vous venez de lire sur Rodolfo Walsh m´a rappelé un autre article que j´avais publié en avril 2006, sur le site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne, sur un autre écrivain argentin,Haroldo Conti, enlevé par la dictature de Videla. Il est temps de le reproduire ici.


«En lisant, tout récemment, l´article de Horacio Castellanos Moya «La guerra : un largo paréntesis» («La guerre : une large parenthèse») publié, en septembre 2004, dans le magazine Letras Libres (http://www.letraslibres.com/), sur le combat des intellectuels latino-américains contre les dictatures militaires dans les années soixante-dix, nous avons constaté que l´écrivain salvadorien, entre autres épisodes, y faisait allusion à la disparition de l´Argentin Haroldo Conti, enlevé dans la nuit du 5 mai 1976, par les sbires de Videla, le chef de la junte militaire qui avait pris le pouvoir en Argentine.
Haroldo Conti, né en 1925, était un auteur fort prestigieux, surtout après qu´on lui eut décerné en 1975 le prix littéraire Casa de las Américas pour son roman Mascaró, el cazador americano (Mascaró, le chasseur américain), un énorme succès, porté à l´écran, quinze ans après la disparition de l´écrivain, par le cinéaste cubain Constante Diego. Presque par hasard, nous avons découvert sur le site http://www.literatura.org/, le témoignage de sa femme, Marta Scavac, sur la nuit de l´enlèvement, confié à la revue Crisis en avril 1986.
Ce jour-là, Haroldo et Marta rentraient du cinéma dans la soirée. À peine eurent-ils franchi la porte de leur maison qu´une dizaine d´hommes se sont abattus sur eux, les rouant de coups. Dans un premier temps, Marta a cru à une simple attaque d´une bande de délinquants qui auraient cambriolé leur maison. Pourtant, petit à petit, elle s´est aperçue qu´il s´agissait d´une affaire bien plus sérieuse (Les hommes appartenaient, en fait, au bataillon 601 de l´armée argentine). Un des membres du groupe, un homme plus poli que les autres, a commencé par lui poser une question énigmatique : «Madame, comment une femme de classe, comme vous, a-t-elle pu se laisser embarquer dans une pareille affaire ?». Après que Marta eut manifesté son effarement devant une telle question, l´homme a renchéri : «Nous sommes en guerre, madame. Ou bien nous vous tuons ou bien vous nous tuez». L´homme a alors assailli Marta d´une foule de questions concernant des séjours à Cuba, les liaisons politiques de son mari et sur le jeune décorateur qui était temporairement logé chez eux et que l´on accusait d´être un guerrillero. L´homme a également fait référence au dernier livre de Haroldo Conti, cité plus haut, et que les militaires tenaient pour un livre subversif. Le cauchemar allait encore durer. Pieds et mains liés, Marta était coincée dans ses mouvements et, de temps à autre, elle entendait son bébé qui pleurait, s´inquiétant aussi sur le sort de sa fille (la petite avait été endormie au chloroforme). Au bout de quelques instants, elle s´est rendu compte qu´on allait bel et bien enlever Haroldo. À peine leur a-t-on laissé le temps de se dire au revoir (ou plutôt adieu). Avant de partir, les sbires des militaires argentins ont sérieusement averti Marta : «Tu ne vas surtout pas essayer de t´échapper. Une voiture restera devant ta porte et si tu mets ta tête dehors, tu seras foutue», et, dans un raffinement de cruauté, ils se sont même permis de menacer Marta, lui braquant un revolver sur la nuque : «Ne bouge pas, ne bouge pas». À six heures du matin, Marta a osé mettre sa tête dehors et n´a trouvé aucune voiture dans les alentours. Avec ses enfants, elle a décidé de sortir pour se rendre chez ses parents. C´était un matin gris et pluvieux et, après avoir longuement marché, ils ont finalement aperçu un taxi. Marta était sans le sou, mais le chauffeur, dans un geste d´une rare solidarité, lui a répondu : «Madame, je travaille la nuit et chaque jour je vois des cas comme le vôtre. Je vous emmène où que ce soit». Marta n´a pas payé la course et, une fois arrivés chez ses parents, le chauffeur lui a posé une dernière question : «En quoi puis-je encore vous aider, madame ?»...
Le corps de Haroldo Conti n´a jamais, paraît-il, été retrouvé, comme d´ailleurs celui de milliers d´autres argentins qui ont péri sous la botte de ces militaires fanatiques et hideux qui ont semé la terreur entre 1976 et 1983, en torturant, en enterrant des corps dans des cimetières clandestins ou en les jetant à la mer, en arrachant des enfants à leurs familles. Ces fascistes abjects ont poussé la cruauté jusqu´à faire adopter des bébés par les tortionnaires et les meurtriers de leurs propres parents. Espérons qu´un jour toute la lumière sera enfin faite sur cette période sombre de l´histoire argentine.»



P.S. : À nos lecteurs qui comprennent bien la langue espagnole, nous leur conseillons la lecture du témoignage intégral de Marta Scavac (La noche del secuestro) que l´on peut consulter sur le site que nous avons cité dans notre article.

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