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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

samedi 27 décembre 2008

Chronique de janvier 2009.



Ghérasim Luca et la subversion de la parole.



Le philosophe Gilles Deleuze a affirmé un jour que Ghérasim Luca était, à l´époque, le plus grand poète vivant de langue française. Une assertion qui aurait sans aucun doute surpris ceux- que j´imagine nombreux, même dans certains cercles intellectuels français- qui ignoraient jusqu´au nom du poète. Comment pourrait-on attribuer, ne serait-ce que d´une manière symbolique, ce titre honorifique à celui que l´on pourrait tenir pour un métèque, un apatride d´origine roumaine, juif qui plus est, et qui, par-dessus le marché, se permettait de subvertir parfois le bon usage de la langue proposé par les grammairiens et d´enfreindre les règles du bien parler ? Révolte, subversion, métamorphose sont des mots que l´on entend le plus souvent à propos de sa poésie, une poésie où les sons produisent des idées.
Ghérasim Luca est né en 1913, le 10 ou le 23 juillet (les documents officiels portant les deux dates), à Bucarest, dans le quartier juif Dudesti-Vacaresti. De son nom civil Salman Locker, il était fils d´un tailleur dont il n´a aucun souvenir, puisque, engagé dans l´armée roumaine, Berl Locker- c´était son nom -est mort un an après la naissance de son rejeton. Elevé au sein de la communauté juive ashkénaze, où la maîtrise de plusieurs langues telles le roumain bien sûr, mais aussi le français, l´allemand et le yiddish était monnaie courante, Ghérasim Luca a grandi, comme la plupart des membres de sa communauté, sous les coups de boutoir d´une politique roumaine où la mainmise de la mouvance nationaliste et antisémite, forte du rattachement à la Roumanie d´anciens territoires de l´empire austro-hongrois, inspirait des mesures gouvernementales prônant, entre autres discriminations,l´éradication du yiddish.
Ghérasim Luca, envoûté dès son enfance par le pouvoir magique de la parole, a tôt adhéré à des mouvements artistiques de la capitale roumaine et commencé de publier dans des revues surréalistes et post-dadaïstes, au ton subversif, comme Alge et Unu, s´attirant les foudres de nombre de voix puritaines, séduites par le message antisémite et fascisant de la Garde de Fer dont l´emprise sur les milieux intellectuels roumains devenait de plus en plus incisive au début des années trente. Mais le comble de l´insolence pour ces voix puritaines fut que cette «engeance» dont faisaient partie, outre Ghérasim Luca, Paul Pun et Pérahim, eût l´affront de publier un texte au titre provocateur de Pula-La Bite, ulcérant jusqu´au premier ministre qui a lui-même ordonné les poursuites aboutissant à l´inculpation des trois auteurs. En prison, Ghérasim Luca a fait connaissance d´un ouvrier typographe qui l´a invité à écrire dans les colonnes de Parole Libre, un journal dirigé par des socialistes et communistes clandestins. Quoique toute discipline militante lui répugnât, la situation politique et sociale en Roumanie et en Europe l´a poussé à se dépouiller de ses réticences et à collaborer avec des gens qui, au bout du compte, s´insurgeaient comme lui contre les injustices et les discriminations. Après un court séjour à Paris avant la seconde guerre mondiale (1), où il a retrouvé ses amis Jacques Hérold et Victor Brauner, il est rentré chez soi au moment où les mesures discriminatoires à l´encontre de sa communauté battaient leur plein. Ghérasim Luca a quand même pu échapper à la déportation et au triste sort dont furent victimes des milliers de juifs de par l´Europe. La fin du conflit mondial a représenté pour Ghérasim Luca une période de grande ferveur créatrice, mais avec l´avènement de la démocratie populaire en 1947, Ghérasim Luca ne se trouvait pas paradoxalement à son aise. Considéré comme «déviant» par la nouvelle morale et le nouveau puritanisme d´inspiration communiste, un régime qui comme nous l´a rappelé André Velter a repris«sous la bannière hautement conformiste du réalisme prolétarien, l´essentiel de la phraséologie ancienne» (2), Ghérasim Luca a donc décidé de partir en France. Mais pour ce faire- triste ironie de l´histoire- ses compagnons de route communistes ne lui ont laissé d´autre issue que celle de demander asile à Israël au nom de son appartenance religieuse, lui qui n´avait jamais éprouvé la moindre sympathie pour l´idéal sioniste et dont la formation culturelle et individuelle était essentiellement laïque. Ce n´est qu´en 1952 qu´il a finalement pu rejoindre la France où il a mené une carrière à la fois exigeante et discrète de poète de langue française.
En marge de toute confrérie littéraire, Ghérasim Luca s´est choisi une voie singulière où si la poésie ne peut être séparée de son expression orale, elle n´en a pas moins donné à l´écrit ses lettres de noblesse. La poésie de Luca est la transmutation du réel, mais elle est aussi la pensée broyée, la parole éclatée, le balbutiement, l´amour, le désir, la passion, la dérision, le désarroi. Elle est à la fois déconstruction et recomposition du langage. La poésie tantôt s´oralise (Crimes sans Initiale), tantôt se visualise (Crier taire), faisant même des incursions dans le dessin, les collages et les cubomanies, parfois avec la collaboration de sa compagne Micheline Catti. De son propre aveu, il préférait au mot poésie celui d´ontophonie :« Mais le terme même de poésie me semble faussé. Je préfère peut-être : "ontophonie". Celui qui ouvre le mot ouvre la matière et le mot n'est qu'un support matériel d'une quête qui a la transmutation du réel pour fin. Plus que de me situer par rapport à une tradition ou à une révolution, je m'applique à dévoiler une résonance d'être, inadmissible. La poésie est un "silensophone", le poème, un lieu d'opération, le mot y est soumis à une série de mutations sonores, chacune de ses facettes libère la multiplicité des sens dont elles sont chargées.» Ces paroles, il les a prononcées en 1968, lors de l´introduction à un récital qu´il a donné à Vaduz la capitale du Liechtenstein, car Ghérasim Luca s´est également singularisé comme diseur de ses propres poèmes. Des récitals comme celui de Vaduz, il en a donné en France, mais aussi à Stockholm, à Oslo, à New - York, à San Francisco et à Genève (3).
Rarement aura-t-on vu un poète exploiter au maximum toutes les ressources que la langue lui a procurées. La plupart de ses livres ont été publiés chez de petits éditeurs repris plus tard par l´éditeur de culte de la rue Médicis à Paris, José Corti. En 2001, sept ans après sa mort, Gallimard a rassemblé dans sa belle collection Poésie trois des livres les plus importants de l´auteur : Héros- Limite (1953), Le chant de la carpe (1973) et Paralipomènes(1976). Tous ces recueils avaient paru d´abord chez Le Soleil Noir. Du recueil Le chant de la carpe, je reproduis ici un petit extrait du texte«Quart d´heure de culture métaphysique.» : «Vide et mort penchés en avant/angoisses ramenées légèrement fléchies/devant les idées/Respirer profondément dans le vide/en rejetant vide et mort en arrière/En même temps/ouvrir la mort de chaque côté des idées/vie et angoisses en avant/Marquer un temps d´arrêt/aspirer par le vide/Expirer en inspirant/inspirer en expirant.»
Peu avant sa mort, Ghérasim Luca travaillait à un recueil composé de deux textes publiés originellement en roumain en 1945 : L´Inventeur de l´Amour et La Mort morte. Il s´agit en fait de deux longs poèmes. Le premier est un long monologue, une libération de la condition oedipienne par des voies sacrilèges, comme on nous le rappelle dans la quatrième de couverture (4). Le deuxième est un face à face avec la mort. Je n´hésite pas à reproduire ici, aussi réducteur soit-il (en ce sens qu´un extrait ne donne pas souvent la juste mesure du talent d´un écrivain), le début du premier texte L´Inventeur de l´Amour :«D´une tempe à l´autre/le sang de mon suicide virtuel s´écoule/noir,vitriolant et silencieux/Comme si je m´étais réellement suicidé/les balles traversent joue et nuit/mon cerveau/arrachant les racines du nerf/optique,acoustique,tactile/-ces limites-/et répandant par tout le crâne/une odeur de poudre brûlée/de sang coagulé et de chaos/C´est avec une élégance particulière/que je porte sur mes épaules/cette tête de suicidé/qui promène d´un endroit à l´autre/un sourire infâme/empoisonnant/dans un rayon de plusieurs kilomètres/la respiration des êtres et des choses…»
Les dernières années de la vie de Ghérasim Luca ont été vécues dans la douleur. D´abord, une procédure d´expulsion pour cause d´insalubrité de l´atelier de la rue Joseph de Maistre, puis la naturalisation française, le seul moyen d´être relogé pour lui qui se réclamait du statut d´apatride de fait et de condition, enfin la résurgence au début des années quatre-vingt-dix des comportements racistes et antisémites. Tous ces désagréments, venant s´ajouter à son désarroi intérieur, n´ont fait qu´accentuer son angoisse, sa mélancolie, l´inassouvissement de quelqu´un qui a poussé la poésie à un tel degré d´incandescence qu´elle s´est confondue avec sa propre vie.
Le 9 février 1994, désabusé devant un monde auquel il semblait ne plus s´identifier, où les poètes et la poésie sont vus d´un mauvais œil,il s´est jeté dans la Seine. Il a ainsi reproduit le geste(en 1970) de son ami Paul Celan, poète, Roumain et juif comme lui, mais d´expression allemande. Vingt-quatre ans séparent le suicide de ces deux poètes majeurs de la vieille Europe, mais leur voix intérieure est encore parmi nous, comme en écho à nos splendeurs et nos misères, et elle le restera tant qu´il y aura des lecteurs pour lire leur poésie et pour ainsi préserver la mémoire d´un continent meurtri par la violence et la haine, mais sauvé par la culture. Les Roumains ont bien des raisons d´être fiers de leurs poètes qui ont su nourrir et enrichir la culture européenne…


(1)Ghérasim Luca, dans ce voyage, a renoncé, à la dernière minute, à rencontrer André Breton avec lequel il s´était pourtant correspondu pendant quelque temps.

(2)André Velter a produit ces affirmations dans la préface à l´édition de la collection Poésie/Gallimard de Héros –Limite suivi de Le Chant de la carpe et de Paralipomènes.

(3)À retenir aussi le film sur Ghérasim Luca tourné en 1989 par Raoul Sangla et diffusé sur Arte et France 3.

(4)Ce livre est disponible chez José Corti.

La mort de Harold Pinter



C´était dans mes cours d´anglais de première ou de seconde quand j´étais étudiant au lycée Passos Manuel à Lisbonne, que j´ai entendu parler pour la première fois, grâce à un texte du manuel adopté, d´un dramaturge anglais qui répondait au nom de Harold Pinter. C´était le temps, bien révolu, où le Ministère de l´Éducation ne prenait pas les élèves portugais pour des imbéciles, incapables, à l´âge de quinze ou seize ans, de comprendre les pièces de théâtre, et les écrits en général, d´un des plus grands dramaturges de la deuxième moitié du vingtième siècle. Aujourd´hui,où l´infantilisation des adolescents est croissante (ce n´est pas tellement de leur faute, d´ailleurs), peu d´étudiants de lycée auront entendu parler de Harold Pinter quoiqu´on l´eût couronné il y a trois ans du prestigieux prix Nobel de Littérature.
Ses pièces, surtout les toutes premières, sont associées au théâtre de l´absurde, mais l´œuvre de Harold Pinter a connu plusieurs phases, les unes plus portées sur le réalisme psychologique, les autres plus lyriques ou encore plus centrées sur l´engagement politique. Il a écrit plus d´une vingtaine de pièces dont je me permets de mettre en exergue The Room, The Caretaker, Birthday Party, No Man´s Land ou Ashes to Ashes. Il était aussi poète et son combat politique contre l´ injustice, la guerre ou l´hypocrisie est devenu légendaire. En 1985, il s´est fait renvoyer d´une réception en l´honneur de Arthur Miller à l´ambassade des Etats-Unis en Turquie. Harold Pinter s´était rendu au pays de Atatürk avec son ami Arthur Miller, dramaturge comme lui, et lors de la réception à l´ambassade américaine, au lieu de ces discours de circonstance, pleins de fioritures, il a préféré raconter des histoires de personnes torturées avec du courant électrique à leurs parties génitales et de l´interdiction qui frappait la langue et la culture kurdes. Arthur Miller, en solidarité avec son ami, a lui aussi quitté l´ambassade au moment où Harold Pinter en a été chassé. Plus récemment, Tony Blair et Georges W. Bush ont été les cibles de la plume acérée de Harold Pinter lors de l´invasion de l´Irak.
Commandeur de l´ordre de l´Empire Britannique et décoré de la Légion d´Honneur française, Harold Pinter, un écrivain hors de pair et un esprit anticonformiste, s´est éteint, le 24 décembre à Londres, à l´âge de 78 ans, des suites d´un cancer.

samedi 29 novembre 2008

Chronique de décembre 2008






Rodolfo Walsh, « les fusillés vivants» et le journalisme militant.



L´écrivain et journaliste argentin Rodolfo Walsh n´a jamais pu oublier la soirée du 18 décembre 1956. C´est dans un bar de La Plata, un quartier populaire de Buenos Aires où les chalands s´amusaient d´habitude à jouer aux échecs, qu´un ami lui a livré un petit secret sous la forme d´une phrase on ne peut plus bizarre qui allait changer sa vie et sa carrière journalistique : «Il y a un fusillé vivant» ! Trois jours plus tard, il avait rendez-vous avec Juan Carlos Livraga qui était non pas le fusillé vivant, mais tout bonnement un des fusillés vivants puisqu´il y en avait d´autres !
L´histoire s´était amorcée le 9 juin 1956 lors d´une tentative avortée de coup d´état, perpétrée par des partisans de Perón, sous la baguette du général Juan José Valle, contre le régime militaire argentin. Après que l´insurrection fut matée, le gouvernement en place- celui de la Revolución libertadora, commandé par le général Pedro Eugenio Aramburu - sous couvert de la loi martiale, a procédé à de nombreuses arrestations parmi lesquelles celles de civils apolitiques qui s´étaient rassemblés en un appartement du quartier de Florida, à Buenos Aires, pour écouter, dans leur grande majorité, un combat de boxe à la radio. Ces arrestations étaient néanmoins illégales puisque ces civils ont été détenus avant la promulgation du décret et l´annonce publique de l´instauration de la loi martiale. Sans qu´on leur eût donné la moindre explication, ils furent emmenés, six heures plus tard, près d´un dépôt d´ordures de la localité de José Léon Suárez, dans la province de Buenos Aires, pour y être fusillés. Des douze «condamnés» cinq sont effectivement morts -Nicolás Carranza, Francisco Garibotti, Carlos Alberto Lizaso, Mario Brión et Vicente Damian Rodriguez- mais sept autres sont miraculeusement parvenus à survivre à la fusillade : Horacio Di Chiano, Miguel Angel Giunta, Rogelio Díaz, Norberto Gavino, Julio Troxler, Reinaldo Benavidez, outre, bien entendu, Juan Carlos Livraga. Ils ont pu échapper à la mort soit parce que les coups de fusil ne les ont pas atteints soit grâce à un extraordinaire coup de pouce. Pourtant ils n´ont pas tous connu le même sort : Di Chiano est sorti indemne de la fusillade sans aucune égratignure ; Livraga, Giunta et Díaz ont été à nouveau emprisonnés pendant quelque temps alors que Gavino, Benavídez et Troxler(qui serait assassiné, pour des raisons politiques, deux décennies plus tard, en 1974) sont partis en exil en Bolivie.
Rodolfo Walsh, après avoir pris contact avec Livraga, a mené l´enquête, reconstitué les événements de la soirée, mis en échec, témoignages à l´appui, la version officielle des faits et il a ainsi pu écrire un livre intitulé Operación Masacre(Opération Massacre) qui a inauguré un nouveau style journalistique : le journalisme d´investigation ou journalisme –enquête neuf ans avant le livre communément considéré comme le précurseur de ce nouveau genre : Cold blood (De sang froid) de l´écrivain américain Truman Capote. Rodolfo Walsh a eu, cela va sans dire, du fil à retordre pour convaincre les gens de la véracité de son récit. Dans un premier temps, la presse a d´ailleurs purement et simplement ignoré les événements. La première nouvelle n´a vu le jour que le 23 décembre 1956 quand Leónidas Barletta a décidé de publier dans son journal Propósitos le témoignage de Juan Carlos Livraga, grâce- on le sait aujourd´hui- à la persévérance de Walsh. Les premiers reportages, Walsh les a publiés dans le journal Revolución Nacional, puis dans le magazine Mayoria, des frères Tulio et Bruno Jacovella, avant de les rassembler en un livre de plus de deux cents pages paru chez la maison d´édition Sigla en 1957. Le livre a connu plusieurs rééditions, revues et augmentées, jusqu´à la dernière en date- il y a de cela deux mois- chez 451 editores en Espagne qui reprend l´édition définitive, mise à jour en 1972. Si d´une part l´enquête de Walsh n´a pas produit en quelque sorte, les résultats escomptés, puisque aucun responsable- fût-il militaire ou civil- ne fut jamais traduit en justice, d´autre part son livre a connu un énorme retentissement et a marqué un tournant dans l´histoire du journalisme argentin. En 1972, Jorge Cedrón en a tiré un film et, il y a quelques années, avec plus de quatre décennies de retard, l´État argentin a pu finalement rendre un hommage posthume aux fusillés du 9 juin 1956.
L´ironie du sort a voulu que Rodolfo Walsh fût lui aussi victime d´une mort atroce.
Cet écrivain et journaliste tenace et militant était né en 1927 à Choele Choel, un petit village de la province patagonique de Río Negro, issu d´une famille d´ascendance irlandaise. À l´âge de dix-sept ans, il a commencé à travailler dans une éditoriale à Buenos Aires, d´abord comme correcteur, puis comme traducteur de polars. Jusqu´à la parution du polar Variaciones en rojo(1953) , il a mené une vie plutôt discrète, publiant ici ou là de petits récits, contes ou reportages. Après le livre- enquête sur les événements du 9 juin 1956, il est devenu un journaliste respecté et un remarquable écrivain. Parmi ses principaux titres, on compte Diez cuentos policiales, Granada et Batalla(deux pièces de théâtre) Quién mató a Rosendo ?et Caso Satanovsky(deux enquêtes selon le modèle d´Operación Masacre)Los oficios terrestres(Les métiers terrestres,apparemment un des rares livres de l´auteur traduits en français, dont il existe une édition de 1990 chez Découverte) et Un kilo de oro. Ces deux derniers livres sont considérés par nombre d´observateurs comme deux des meilleurs recueils de contes de la littérature argentine. Mais Rodolfo Walsh concevait le journalisme comme un métier militant et son activisme politique est devenu très incisif dès la parution de Operación Masacre et surtout à partir des années soixante où il a fondé à La Havane l´Agencia de Prensa Latina. De retour en Argentine, il s´est engagé en des causes sociales et politiques. En 1970, il a fait une déclaration qui attestait sa lucidité et confirmait à ceux qui ne voulaient pas l´entendre de cette oreille que Rodolfo Walsh n´ignorait pas que si journalisme et littérature faisaient bon ménage, les différences entre les deux genres étaient notoires lorsqu´il s´agissait de choisir celui qui se prêtait le mieux au combat politique : « La dénonciation traduite dans l´art du roman devient inoffensive, c´est-à-dire se sacralise en tant qu´art, alors que le document, le témoignage, admet tout degré de perfection. Dans le travail d´investigation, s´ouvrent d´immenses possibilités artistiques.»
Poussé par le désir d´aider les laissés–pour-compte, Rodolfo Walsh s´est enrôlé en des combats aux méthodes fort discutables à la lumière de ce que nous concevons aujourd´hui comme instruments de contestation devant l´injustice et les inégalités sociales, mais qui à l´époque étaient dans l´esprit du temps et tolérés comme des mouvements légitimes de prise de pouvoir par une grande partie de l´intelligentsia de gauche sud-américaine. Au début des années soixante-dix (peut-être un peu avant), il a rejoint les Forces Armées Péronistes et puis a adhéré à l´organisation Montoneros(1) où il a fondé le quotidien Noticias. Plus tard, en 1976, après le coup d´État de Videla et ses pairs, il a créé l´Ancla(agence clandestine de nouvelles). En cette même année, le malheur s´est abattu sur sa vie: sa fille Vicky(2), guérillero elle aussi du mouvement Montoneros, mourait en un combat contre l´Armée en se tirant un coup de revolver sur la tête aux cris de «Vous ne nous tuez pas, nous avons choisi nous-mêmes la mort.» Plongés dans la consternation, Rodolfo Walsh et sa femme Lilia se sont retirés dans la petite ville de San Vicente où le journaliste militant a commencé à préparer, de sa plume acérée et percutante, une lettre ouverte- à envoyer à la presse- adressée à la junte militaire de Videla et ses sbires. Dans cette lettre qu´il a mise à la poste le 25 mars 1977, le jour du premier anniversaire du coup d´Etat, il dénonçait les crimes, les tortures et les camps de concentration de la dictature et interpellait les Militaires sur les disparus.
On a souvent affirmé que c´est cette lettre qui aurait provoqué sa mort –le jour même de l´envoi de la lettre- mais on sait aujourd´hui que quand les militaires ont tiré sur lui ils ignoraient encore qu´il avait écrit la lettre.
Plus de trente ans après sa mort, Rodolfo Walsh reste dans mémoire de ceux qui l´ont connu comme un homme anticonformiste et persévérant, ne reculant devant aucun écueil. Pour l´histoire du journalisme et de la littérature argentine, il est celui qui a honoré son métier et qui a fait de sa plume une arme contre l´injustice et la quête de la vérité.
D´aucuns- comme je l´ai insinué plus haut- considèrent Rodolfo Walsh comme le précurseur du journalisme d´investigation, devançant de huit ans, avec Operación Masacre le célèbre Cold Blood de Truman Capote. Mais Rodolfo Walsh n´en avait cure, il n´a jamais réclamé ce titre un tant soit peu honorifique. Indirectement, à travers le brillant Operación Masacre, et sans probablement s´en rendre compte, il aura accompli- comme certains observateurs l´ont d´ordinaire rappelé- un de ses rêves : écrire des polars pour les pauvres…


(1)Les Forces Armées Péronistes et Les Montoneros étaient des mouvements de guérilla. Le premier a été fondé en 1968 et s´est fragmenté vers le milieu des années soixante-dix en des groupuscules peu expressifs. Les Montoneros, mouvement atypique mélangeant, en quelque sorte, péronisme et castrisme, a vu le jour en 1970, est devenu clandestin en 1974 et aura disparu en 1979. L´enthousiasme de Walsh se serait estompé vers 1974 et il se serait un peu détourné de l´organisation. Certaines voix lui imputent à blâme d´être le mentor de quelques actions violentes perpétrées par les deux organisations, ce que l´on n´a jamais pu prouver.


(2) Vicky était le diminutif de Maria Victoria. L´autre fille de Rodolfo Walsh, Patricia, vit toujours et elle est une femme politique.

P.S- Pour écrire cet article j´ai consulté plusieurs sources dont je me permets de relever l´article de Leila Guerreiro, «Rodolfo Walsh, ó como no ser un hombre qualquiera.», paru dans l´édition du 1er novembre 2008 du quotidien espagnol El País, et, sur internet, les sites argentins www.rodolfowalsh.org et www.literatura.org. Sur ce dernier site, on pourra lire aussi la lettre ouverte adressée par l´auteur à la junte militaire.
On pourra trouver aussi des textes de et sur Rodolfo Walsh dans l´excellente revue Cultures et Conflits(http://conflits.org).

L´enlèvement de Haroldo Conti



L´écriture du texte que vous venez de lire sur Rodolfo Walsh m´a rappelé un autre article que j´avais publié en avril 2006, sur le site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne, sur un autre écrivain argentin,Haroldo Conti, enlevé par la dictature de Videla. Il est temps de le reproduire ici.


«En lisant, tout récemment, l´article de Horacio Castellanos Moya «La guerra : un largo paréntesis» («La guerre : une large parenthèse») publié, en septembre 2004, dans le magazine Letras Libres (http://www.letraslibres.com/), sur le combat des intellectuels latino-américains contre les dictatures militaires dans les années soixante-dix, nous avons constaté que l´écrivain salvadorien, entre autres épisodes, y faisait allusion à la disparition de l´Argentin Haroldo Conti, enlevé dans la nuit du 5 mai 1976, par les sbires de Videla, le chef de la junte militaire qui avait pris le pouvoir en Argentine.
Haroldo Conti, né en 1925, était un auteur fort prestigieux, surtout après qu´on lui eut décerné en 1975 le prix littéraire Casa de las Américas pour son roman Mascaró, el cazador americano (Mascaró, le chasseur américain), un énorme succès, porté à l´écran, quinze ans après la disparition de l´écrivain, par le cinéaste cubain Constante Diego. Presque par hasard, nous avons découvert sur le site http://www.literatura.org/, le témoignage de sa femme, Marta Scavac, sur la nuit de l´enlèvement, confié à la revue Crisis en avril 1986.
Ce jour-là, Haroldo et Marta rentraient du cinéma dans la soirée. À peine eurent-ils franchi la porte de leur maison qu´une dizaine d´hommes se sont abattus sur eux, les rouant de coups. Dans un premier temps, Marta a cru à une simple attaque d´une bande de délinquants qui auraient cambriolé leur maison. Pourtant, petit à petit, elle s´est aperçue qu´il s´agissait d´une affaire bien plus sérieuse (Les hommes appartenaient, en fait, au bataillon 601 de l´armée argentine). Un des membres du groupe, un homme plus poli que les autres, a commencé par lui poser une question énigmatique : «Madame, comment une femme de classe, comme vous, a-t-elle pu se laisser embarquer dans une pareille affaire ?». Après que Marta eut manifesté son effarement devant une telle question, l´homme a renchéri : «Nous sommes en guerre, madame. Ou bien nous vous tuons ou bien vous nous tuez». L´homme a alors assailli Marta d´une foule de questions concernant des séjours à Cuba, les liaisons politiques de son mari et sur le jeune décorateur qui était temporairement logé chez eux et que l´on accusait d´être un guerrillero. L´homme a également fait référence au dernier livre de Haroldo Conti, cité plus haut, et que les militaires tenaient pour un livre subversif. Le cauchemar allait encore durer. Pieds et mains liés, Marta était coincée dans ses mouvements et, de temps à autre, elle entendait son bébé qui pleurait, s´inquiétant aussi sur le sort de sa fille (la petite avait été endormie au chloroforme). Au bout de quelques instants, elle s´est rendu compte qu´on allait bel et bien enlever Haroldo. À peine leur a-t-on laissé le temps de se dire au revoir (ou plutôt adieu). Avant de partir, les sbires des militaires argentins ont sérieusement averti Marta : «Tu ne vas surtout pas essayer de t´échapper. Une voiture restera devant ta porte et si tu mets ta tête dehors, tu seras foutue», et, dans un raffinement de cruauté, ils se sont même permis de menacer Marta, lui braquant un revolver sur la nuque : «Ne bouge pas, ne bouge pas». À six heures du matin, Marta a osé mettre sa tête dehors et n´a trouvé aucune voiture dans les alentours. Avec ses enfants, elle a décidé de sortir pour se rendre chez ses parents. C´était un matin gris et pluvieux et, après avoir longuement marché, ils ont finalement aperçu un taxi. Marta était sans le sou, mais le chauffeur, dans un geste d´une rare solidarité, lui a répondu : «Madame, je travaille la nuit et chaque jour je vois des cas comme le vôtre. Je vous emmène où que ce soit». Marta n´a pas payé la course et, une fois arrivés chez ses parents, le chauffeur lui a posé une dernière question : «En quoi puis-je encore vous aider, madame ?»...
Le corps de Haroldo Conti n´a jamais, paraît-il, été retrouvé, comme d´ailleurs celui de milliers d´autres argentins qui ont péri sous la botte de ces militaires fanatiques et hideux qui ont semé la terreur entre 1976 et 1983, en torturant, en enterrant des corps dans des cimetières clandestins ou en les jetant à la mer, en arrachant des enfants à leurs familles. Ces fascistes abjects ont poussé la cruauté jusqu´à faire adopter des bébés par les tortionnaires et les meurtriers de leurs propres parents. Espérons qu´un jour toute la lumière sera enfin faite sur cette période sombre de l´histoire argentine.»



P.S. : À nos lecteurs qui comprennent bien la langue espagnole, nous leur conseillons la lecture du témoignage intégral de Marta Scavac (La noche del secuestro) que l´on peut consulter sur le site que nous avons cité dans notre article.

lundi 10 novembre 2008

Les quatre-vingts ans de Carlos Fuentes.


Ce mardi, 11 novembre, on fête un peu partout le quatre-vingtième anniversaire de l´écrivain mexicain Carlos Fuentes, un des noms les plus réputés de la littérature contemporaine. Des hommages lui ont été rendus, des conférences et des colloques sur son œuvre immense sont promus depuis plusieurs mois, témoignant de l´importance et du prestige indiscutable dont jouit Carlos Fuentes dans le monde entier et particulièrement dans les pays de langue espagnole. Depuis son premier livre La region más transparente, publié en 1958 jusqu´à son dernier roman La voluntad y la fortuna, paru en Espagne chez Alfaguara le 8 octobre, toute une foule de titres-La muerte de Artemio Cruz, Cambio de Piel, Terra Nostra, La frontera de cristal,Los años con Laura Diaz, entre autres- ont contribué à consolider Carlos Fuentes comme un des tout premiers écrivains latino-américains de sa génération.
Admirateur de son œuvre, je ne puis m´empêcher de saluer dans ce petit espace consacré à la littérature ce grand écrivain et de m´associer à toutes les commémorations de son quatre-vingtième anniversaire.

Le prix Goncourt a été attribué aujourd´hui à Atiq Rahimi.




Atiq Rahimi, une voix universelle.



On ignore les raisons qui auraient poussé Atiq Rahimi, dans son dernier roman, à troquer sa langue maternelle, en l´occurrence le persan, contre le français, la langue certes de l´exil, mais, en même temps, une langue qui n´avait plus de secret pour lui, avant qu´il n´eût décidé de vivre en France, puisqu´il l´avait jadis étudiée au Lycée français de Kaboul, en Afghanistan. Quoi qu´il en soit, c´est un honneur pour la langue française qu´un écrivain de cette trempe l´eût choisie comme moyen d´expression de son art.
Né en 1962, Atiq Rahimi est issu d´une famille de classe moyenne francophile, ayant donc grandi dans un milieu où la littérature et les arts jouaient un rôle important dans l´éducation des jeunes. Mais la personnalité d´Atiq Rahimi s´est épanouie à une époque où son pays, l´Afghanistan, a été secoué par toutes sortes de convulsions, de l´occupation soviétique à la fin des années soixante-dix à l´écroulement de l´empire soviétique, puis à l´irruption du mouvement taliban, l´expression la plus achevée, médiévale et sauvage de l´intégrisme musulman. Ces derniers événements, Atiq Rahimi les a vécus, loin de sa patrie, puisque la guerre l´avait poussé à s´installer dès 1984 au Pakistan et à demander plus tard l´asile politique en France où il a suivi un doctorat dans le domaine de l´audiovisuel à la Sorbonne. De toute façon, la sombre réalité de son pays n´en a pas moins nourri son œuvre.
En 2000, il a publié son premier livre Terre et cendres. De ce livre, on a tiré plus tard un film, dont le scénario a été écrit par Atiq Rahimi lui-même. Le film a fait partie de la sélection du festival de Cannes 2004, dans la rubrique «Un certain regard».En 2002, paraissait son deuxième livre, Les milles maisons du rêve et de la terreur, et en 2005, le troisième, Le retour imaginaire, toujours chez l´éditeur Pol.
Enfin, lors de cette rentrée 2008, Atiq Rahimi a publié son quatrième ouvrage et le premier directement écrit en français : Syngué Sabour, Pierre de patience. Dans la quatrième de couverture, l´éditeur nous explique le sens de cette expression : « Dans la mythologie perse, il s´agit d´une pierre magique que l´on pose devant soi pour déverser sur elle ses malheurs, ses souffrances, ses douleurs, ses misères…On lui confie tout ce que l´on n´ose pas révéler aux autres…Et la pierre écoute, absorbe comme une éponge tous les mots, tous les secrets jusqu´à ce qu´un beau jour elle éclate…Et ce jour-là on est délivré.»
Ce roman raconte l´histoire d´une femme afghane, de celles qui honorent leur condition de femmes. Elle veille son mari, un soldat d´Allah, un de ceux qui se sont laissés enivrer par l´hydre fondamentaliste. Est-il mort ? Est-il encore en vie, quoique grièvement blessé ? Toujours est-il que devant ce corps inerte, la femme égrène un chapelet de plaintes, d´interpellations à Dieu. Un flot de mots s´échappe de sa bouche, des mots exprimant sa colère longtemps rentrée, des mots d´où fuse une révolte de femme soumise à un mari tyrannique, fier de sa condition de mâle et chantre de l´obscurantisme religieux. Même à l´article de la mort, cet homme semble ne pas souffrir, comme nous le montre cet extrait de la page 34 : «L´homme ne réagit toujours pas (…) Aucune plainte. Ni dans les yeux, ni dans le souffle. «Tu ne souffres même pas ?!» Elle remet l´homme sur le dos, se penche sur lui pour le regarder dans les yeux. «Tu ne souffres jamais !tu n´as jamais souffert, jamais !» exhale-t-elle.»
Un jour, elle se fait putain, rien que pour se venger de ce mari, soldat d´Allah, pour qui le sexe ne sert qu´à assouvir son plaisir, celui de la femme ne pouvant jamais exister, ou alors si la femme ose l´exprimer, cela ne peut tenir que du domaine de la perversion.
Entre-temps, la guerre continue. Alors qu´elle veille son mari, le silence à la maison est souvent interrompu par des coups de feu, dehors…
Écrit dans une prose sobre et élégante, ce roman est un cri de liberté et un message d´amour adressé à toutes les femmes victimes de l´intolérance et du fanatisme religieux.
Cet ouvrage est aussi un exemple indiscutable de la vitalité de la littérature en langue française. C´est que, comme je l´ai déjà écrit dans ces colonnes et ailleurs, la littérature française n´est pas que la littérature produite par des auteurs nés en France. Les jurés du prix Goncourt l´ont bien compris...

dimanche 26 octobre 2008

Chronique de novembre 2008



Cesare Pavese ou l´angoisse de vivre.



«Une bonne raison de se tuer ne manque jamais à personne». Que peut-on penser d´un auteur qui a écrit ces lignes ? Cesare Pavese- qui a consigné cette phrase dans son journal Le métier de vivre le 23 mars 1938- était une personnalité on ne peut plus triste, tourmentée, déchirée, angoissée, les mots manqueront peut-être pour traduire l´état d´esprit de cette écrivain majeur des lettres italiennes dont on signale cette année le centenaire de la naissance. Comme d´autres ont clamé que leur patrie était la langue, Cesare Pavese aurait peut-être dit que sa patrie était la tristesse. Pourtant, le seul moyen de surmonter cette tristesse qui semble l´avoir corrodé sa vie durant, c´était sans aucun doute la littérature.
Cesare Pavese est né le 9 septembre 1908 à Santo Stefano Belbo, un petit village de la province de Cuneo dans la région du Piémont, mais sa famille a tôt déménagé à Turin. Le jeune Cesare allait néanmoins garder dans sa mémoire les paysages dorés de sa prime enfance qui auraient éveillé chez lui une certaine nostalgie. On s´était déjà par ailleurs rendu compte, dans son entourage, qu´il était un garçon assez timide, qui lisait beaucoup, qui aimait la nature, toujours prêt à se cacher et à chercher refuge auprès des oiseaux. De son adolescence date aussi sa vocation suicidaire dont on retrouve des traces dans ses lettres, notamment celles adressées à son ami Mario Sturani. Les raisons de ce désarroi ou de ce conflit intérieur ont suscité de nombreuses interprétations de la part de tous ceux qui se sont penchés sur l´œuvre pavésienne. Pour Dominique Fernandez qui a consacré à l´auteur un brillant essai L´échec de Pavese en 1968(éditions Grasset), le repli sur soi de l´auteur serait le fruit des traumas de l´enfance (la mort précoce du père, l´univers féminin dans lequel il se trouvait plongé, le désir d´autopunition), pour d´autres, c´est le drame de l´impuissance sexuelle qui serait à l´origine de la tristesse et de la solitude qui caractérisaient Cesare Pavese, une situation que l´on pourrait aisément constater en lisant certains passages de son journal Mestiere di vivere( Métier de vivre). Quoi qu´il en soit, on ne saurait oublier que l´on peut également déceler tant chez l´œuvre que dans la personnalité de l´auteur, des signes assez contradictoires. En fait, s´il est indiscutablement attiré par la solitude, d´ordinaire il ne veut pas paradoxalement être seul. Il y a sans l´ombre d´un doute un conflit entre la vie et la littérature. Celle-ci apparaît selon Gianni Venturi, un de ses biographes, comme «l´écran métaphorique de sa condition existentielle».La littérature serait donc un moyen de régler ses conflits intérieurs. La crise des rapports entre l´art et la vie qui est également au centre de la personnalité de Pavese est une des caractéristiques du décadentisme. Aussi nombre de critiques ont-ils associé Pavese à ce courant littéraire où l´artiste peine à retrouver sa place dans le monde (et le plus souvent ne la retrouve pas du tout). Pour lui«vivre est un métier qu´il faut apprendre, mais souvent sans aucun résultat». Par contre, l´écriture était la condition essentielle du salut : «J´ai appris à écrire et non pas à vivre» ou«Quand j´écris, je suis normal, équilibré, serein».
Au sortir de l´adolescence, Pavese, dont l´influence d´ Augusto Monti- son professeur au lycée d´Azeglio à Turin- fut déterminante dans ses choix littéraires, suit un cours universitaire de langue et littérature anglaises et prépare un thèse sur Walt Whitman. Il devient professeur d´anglais, mais acquiert une certaine renommée comme traducteur d´auteurs comme Daniel Defoe, Melville, Sinclair Lewis, Joyce, John Dos Passos ou Gertrude Stein, entre autres.
L´amitié avec Giulio Einaudi le pousse à collaborer dès 1933 avec la grande maison d´ édition italienne Einaudi où il côtoie Italo Calvino et Natalia Ginzburg. Dans ces turbulentes années trente, il se prend d´amour pour une femme «à la voix rauque» qui épousera un autre, s´inscrit au parti fasciste italien sous pression familiale, mais finit expulsé et arrêté pour des activités subversives et anti-fascistes et exilé à Brancaleone en Calabre pendant huit mois. À cause de son asthme, il ne participe pas dans la seconde guerre mondiale, mais une fois terminée la guerre, il adhère au parti communiste italien.
Entre-temps, Cesare Pavese s´impose comme un nom important des lettres italiennes. En 1936 il publie Lavorare stanca(Travailler fatigue), un recueil de poésie, revu et augmenté en 1943. Dans sa poésie, on peut retrouver tous les thèmes sous-jacents à son imaginaire : la solitude, l´évasion, la volonté de s´échapper d´une vie où il ne se trouve pas à l´aise, où il se sent emprisonné. Le monde rural piémontais de son enfance avec ses collines n´est pas non plus absent de ses poèmes. Le garçon qui fuit sa maison, les vieillards et les prostituées sont des figures qui ont une place de choix dans les poèmes pavésiens puisqu´elles sont incapables de s´intégrer dans le monde des adultes qui travaillent, elles sont donc en marge de l´existence commune.
Dans les romans pavésiens, il y a tout un univers citadin qui côtoie la nostalgie du paysage rural. Cesare Pavese est à son aise parmi les marchands ambulants, les ouvriers, et tous ceux qui fréquentent les cafés, les venelles, les hôtels louches. Il en fait des personnages ou les décors de ses romans. En 1941, son roman Paese tuoi(Par chez toi),où sont présents tous ces éléments que je viens d´énoncer, a amené bien des critiques à considérer Pavese comme un des chefs de file du néo-réalisme italien, ce qui n´a pas plu à l´auteur puisque son œuvre, comme nous l´a rappelé Carlos Leite dans l´introduction à la traduction portugaise de Lavorare stanca(édition bilingue,publiée chez Cotovia, en 1998), s´éloigne du «provincialisme naturaliste inhérent à ce courant littéraire, pour le rapprocher de la conscience de la crise(et de l´ambiguïté dont elle est vécue par l´intellectuel),caractéristique de la culture et de la littérature européennes.» Toujours est-il que Paese tuoi a eu une influence décisive sur nombre d´autres romans ultérieurs se réclamant du néo-réalisme.
La spiaggia(La plage), Dialoghi con Leucò(Dialogues avec Leuco), Il compagno(Le camarade), La bella estate(Le bel été), tous parus dans les années quarante et La luna e i falò(La lune et les feux)en 1950 ont assuré la réputation de Cesare Pavese comme un des écrivains majeurs du vingtième siècle italien. Pourtant, même les prix littéraires attribués à certains livres comme le Strega en 1950 pour La bella estate n´ont jamais amenuisé l´insatisfaction de Pavese.
Le 27 août 1950, dans une chambre à Turin, Cesare Pavese se suicidait en ingurgitant une dose élevée de barbituriques. Sur la table, il laissait un dernier texte où l´on pouvait lire : «La mort viendra et elle aura tes yeux».
En 1952, son journal Il mestiere di vivere(Le métier de vivre), qu´il a tenu dès 1935 jusqu´à sa mort, était publié, et l´on a pu en ce moment-là se faire une idée plus réelle du conflit intérieur qui avait tourmenté la vie de l´écrivain.
Cette année, où l´on signale le centième anniversaire de sa naissance, des expositions, des conférences et des séminaires sur la vie et l´œuvre de l´auteur ont été promus en Italie et ailleurs. De nouvelles éditions de ses œuvres ont paru un peu partout. En Italie, Einaudi a rassemblé la plupart de ses écrits en un volume de plus de six cents pages intitulé I Capolavori( Les Chefs-d´œuvre,dont certains titres importants ont pourtant été exclus, ce qui a prêté à polémique) et en France, Gallimard en a fait de même en publiant ses Oeuvres dans la collection Quarto.
Quoi qu´il en soit, et malgré tout cet engouement des éditeurs, des libraires et des amants de l´œuvre de Cesare Pavese, nombre de lecteurs ignorent encore le nom de ce génie des lettres italiennes. Le meilleur hommage qu´on puisse lui rendre en cette année du centenaire c´est de lire son œuvre et de la faire connaître. Une œuvre exigeante et paradoxalement lumineuse d´un homme triste et solitaire.

P.S-À Libritalia(Librairie italienne de Lisbonne),les lecteurs pourront trouver un choix assez appréciable de livres de Cesare Pavese. Encore une fois, avec des moyens limités, les trois propriétaires de cette petite librairie- Barbara Marcucci, Barbara Pollastri et Paolo Balirano-honorent, avec leur travail remarquable, la langue et la culture italiennes.

Dixième anniversaire de la mort de José Cardoso Pires.



«Cardoso Pires.» C´est la réponse qu´un ami a donnée un jour à quelqu´un qui lui avait demandé s´il préférait Saramago ou Lobo Antunes. José Cardoso Pires, qui est sûrement beaucoup moins connu à l´étranger que les deux autres écrivains que je viens de citer, est pourtant l´auteur d´un œuvre immense qui n´a rien à envier à celles des deux «vedettes» de la littérature portugaise contemporaine alors qu´il est mort le 26 octobre 1998, à l´âge de soixante-treize ans, des suites d´un accident vasculaire cérébral. Le journaliste, historien et commentateur politique portugais Vasco Pulido Valente, qui ne mâche pas ses mots, écrivait hier dans les colonnes du quotidien Público que nul n´a mieux contribué que Cardoso Pires à transformer le portugais en une langue moderne, l´expurgeant de ses caractéristiques rurales, archaïques et populistes.
Parmi ses œuvres principales on se doit de citer Ballade de la plage aux chiens, Le Dauphin, L´invité de Job, La république des corbeaux, Alexandra Alpha ou De profundis : valse lente, les deux premiers titres ayant fait l´objet d´adaptations cinématographiques, par les cinéastes José Fonseca e Costa (1987) et Fernando Lopes (2001). Ses livres sont pour la plupart traduits en français chez Gallimard.
Au moment où l´on signale le dixième anniversaire de sa mort, on ne saurait passer sous silence l´évocation de cet écrivain majeur des lettres portugaises.

jeudi 9 octobre 2008

Un Nobel français:Jean-Marie Gustave Le Clézio




L´Académie suédoise vient de décerner le Prix Nobel de Littérature pour l´année 2008 à l´écrivain français Jean-Marie Gustave Le Clézio.
Né en 1940 à Nice, d´un père anglais et d´une mère bretonne issue d´une famille qui avait émigré à l´Île Maurice au dix-huitième siècle, Le Clézio est un éternel voyageur. Il a vécu dans plusieurs pays de différentes latitudes et son oeuvre traduit la richesse de ses expériences de par le monde et le brassage de cultures. Un style poétique et néanmoins sobre a fait sa réputation et traverse son oeuvre immense, composée de romans, recueils de nouvelles,contes, récits et essais. Parmi les principaux titres, on se permet de citer:Le Procès-verbal, Le déluge, Désert, Printemps et autres nouvelles, Mondo et autres histoires, Chercheur d´or, Onitsha, La quarantaine, Diego et Frida, Révolutions, L´Africain et le tout dernier Ritournelle de la faim(dont on peut regarder ci-dessus la couverture),paru le 2 octobre.
Ses livres sont tous-ou pratiquement tous-publiés chez Gallimard.
Même s´il n´est pas un de mes auteurs culte, je ne puis que saluer ce choix qui récompense non seulement un écrivain intéressant,mais aussi un esprit raffiné et un grand humaniste.
C´est le treizième écrivain français couronné(le quatorzième, si l´on ajoute à la liste des lauréats le Chinois Gao Xingjian, naturalisé français), ce qui permet à la France de conserver la première place dans cette catégorie de prix Nobel.

jeudi 25 septembre 2008

Chronique d´octobre 2008



Olivier Rolin, le vieux bourlingueur (à propos de la parution de son dernier roman Un chasseur de lions).


Cette année où l´on signale ou l´on commémore (selon l´état d´esprit ou la fidélité aux vieilles utopies libertaires) le quarantième anniversaire des événements de mai 68, ceux qui ont vécu cette période effervescente n´ont pas manqué d´évoquer sous des airs nostalgiques ces moments de rêve qui ont secoué le paysage politique, social et culturel français. D´aucuns ont, par la suite, complètement renié les idées qui les avaient envoûtés, d´autres, par contre, sont restés fidèles à leurs idéaux tout en reconnaissant qu´ils s´étaient trompés de recette et que les mesures de transformation sociale proposées auraient pu mener à un régime totalitaire plus insupportable que la morosité de la démocratie soi-disant bourgeoise. La révolution des jeunes universitaires français a d´ailleurs laissé perplexes ceux qui en Europe de l´Est (en août de la même année, les chars du pacte de Varsovie mettaient un terme au printemps de Prague) luttaient pour la liberté d´expression et de création, comme me le rappelait en février dernier à Lisbonne le poète roumain Dinu Flamand, lors de la présentation de la traduction en portugais d´une anthologie de ses poèmes à la Fnac Chiado. Ceci dit, il est vrai que le courant soviétique était minoritaire, c´était le courant maoïste qui l´emportait de loin au sein des universitaires français. Après mai 68, la mouvance maoïste a eu des ramifications diverses et c´est là que nous introduisons notre figure de ce mois, Olivier Rolin, qui a intégré la branche armée de la Gauche Prolétarienne dont le but primordial était celui d´entraîner la classe ouvrière vers la révolution par le biais d´une violence symbolique.

Né en 1947, Olivier Rolin n´a fait irruption sur le paysage littéraire français qu´en 1977, une fois évanouies les vieilles ardeurs révolutionnaires. D´abord éditeur, Rolin n´a publié son premier livre- Phénomène futur- qu´en 1983, un roman ambitieux et intéressant et où l´auteur se cherchait encore une voie. En 1987, paraissait Le bar des flots noirs, c´est le premier livre que j´ai lu d´Olivier Rolin et celui pour lequel je garde une tendresse particulière. C´est l´histoire d´un diplomate-le narrateur (dans les traits duquel, nous reconnaissons un peu Olivier Rolin soi-même)- qui nous livre ses souvenirs où l´on voit défiler, à tour de rôle, les femmes qui l´ont fasciné, les villes de son cœur et les écrivains qui ont peuplé ces villes et les ont marquées de leur empreinte. On y croise l´ombre de Fernando Pessoa à Lisbonne, de Borges et de Gombrowicz à Buenos Aires, de Joyce et de Svevo à Trieste, de Kafka à Prague.

Dans les années quatre-vingt-dix, les livres se sont succédé et ont assis la réputation d´Olivier Rolin comme un des écrivains français les plus importants de sa génération : L´invention du monde (1993), Port-Soudan (1994 ; prix Femina), Mon galurin gris (1997), Méroé (1998) et Paysages originels (1999), un recueil de textes parus auparavant au journal Le Monde sur sept écrivains nés en 1899.

Au vingt et unième siècle, Olivier Rolin a déjà écrit Tigre en Papier (2002) où le narrateur évoque devant la fille de son meilleur ami les années révolutionnaires (un clin d´œil à la nostalgie de l´auteur) et Suite à l´Hôtel Crystal (2004) où chaque chapitre raconte les péripéties d´un personnage dans une chambre d´hôtel.

Le 21 août, lors de la dernière rentrée littéraire, Olivier Rolin est réapparu, toujours chez Le Seuil, l´éditeur auquel il reste fidèle, avec un nouveau roman Un chasseur de lions. Cette fois-ci, Olivier Rolin, cultivant ses airs de vieux bourlingueur à l´image de Blaise Cendrars, un brin «arrabalero» (ce mot dérivant de«arrabal» et évoquant les milieux populaires de Buenos Aires, une des villes de prédilection de l´auteur), nous raconte l´histoire croisée du peintre Manet et d´un sien ami, un pittoresque aventurier français du dix-neuvième siècle. C´est d´ailleurs ce personnage, Eugène Pertuiset, qui fut le modèle de Manet pour sa toile«Le chasseur de lions».L´idée de brosser le portrait un peu fictif de ce Pertuiset lui est venue, à Olivier Rolin, de deux découvertes qu´il aurait faites : un livre acheté en Patagonie il y a plus de deux décennies où l´on évoquait l´existence de cet aventurier français et la toile de Manet qu´il a vue au Musée d´art de São Paulo, au Brésil. En suivant avec force détails, souvent cocasses, les péripéties de Pertuiset à travers le monde, on se laisse emporter par ce langage inventif, bariolé, un tant soit peu baroque dont Rolin a le secret. Pertuiset est à tour de rôle- ou parfois tout à la fois- trafiquant d´armes, magnétiseur, explorateur ou chercheur de trésors. On retrouve notre personnage à Punta Arenas, à Lima où il suit de près les révolutions ou les combats politiques que s´y livrent Pardistes et Echeniquistes (plus tard remplacés par les Arenistes) et en voyage à bord du Valparaiso. On croise des figures comme Mallarmé, Berthe Morisot ou Baudelaire et l´on plonge dans des événements comme la Commune de Paris. On dirait que, pour ne pas déroger à sa mythologie personnelle, Olivier Rolin ne pourrait pas se priver d´y introduire des personnages interlopes ou loufoques tels cette fois-ci une femme sauvage et de supposés cannibales.

L´humour et l´autodérision sont des caractéristiques essentielles de ce dernier roman, comme elles l´étaient déjà, en quelque sorte, du roman précédent Suite à l´Hôtel Crystal. Mais, malgré la nature plutôt drôle de Un chasseur de lions, la mélancolie n´y est pas absente, la mélancolie qui est indiscutablement un des traits fondamentaux de l´œuvre d´Olivier Rolin.

Quand Un chasseur de lions sera traduit en portugais –il le sera forcément un jour, comme pratiquement tous les livres de l´auteur-on aura sûrement le bonheur de le revoir, avec son regard tantôt mélancolique, tantôt pensif, parfois ironique. Peut-être brossera-t-il un nouveau portrait de cette ville de Lisbonne qu´il adore, comme celui qu´il a admirablement fait pour le livre Sept villes, avec cette description magnifique du trajet du tramway 28. Ou alors inventera-t-il un nouveau personnage farfelu, comme le réactionnaire Fernando das Dores Pereira de la chambre de Coïmbra dans Suite à l´hôtel Crystal.

À Lisbonne, les sujets ne manquent pas, à coup sûr, pour inspirer la plume d´Olivier Rolin...

jeudi 21 août 2008

Chronique de septembre 2008


Les bêtes ont-elles une patrie ?
(À propos de la traduction en français du roman Beasts of no nation de Uzodinma Iweala).



Ces jours-ci les lecteurs français auront finalement accès à un roman qui, selon son traducteur, l´écrivain congolais Alain Mabanckou, a secoué les lettres américaines au moment de sa parution aux Etats-Unis en 2005. Le roman s´intitule Bêtes sans patrie (Beasts of no nation en anglais) et il s´agit du premier livre de Uzodinma Iweala, un jeune écrivain américain d´ascendance nigériane, né à Washington en 1982. L´accueil fut alors enthousiaste. Des journaux et des magazines comme Time, Los Angeles Times, New York Times, The New Yorker, relayés plus tard par TLS et tous les quotidiens anglais de référence,n´ont pas tari d´éloges sur le phénomène. Salman Rushdie a pour sa part pondu un des commentaires les plus dithyrambiques sur le roman : «C´est une des rares occasions où, lisant un premier roman, vous vous dites que l´auteur comptera dans les années à venir.»
Ce roman- qui a donc été salué à l´unisson par une presse tombée sous le charme et fut couronné de quelques prix littéraires-je l´ai acheté en 2006 lors de sa parution en édition de poche chez John Murray éditeurs et à mon avis le livre mérite bel et bien tous les éloges qu´on a bien voulu lui adresser.
Le sujet apparemment n´est pas nouveau, l´histoire de l´enfant -soldat ayant déjà inspiré d´autres beaux romans comme Soza Boy du Nigérian Ken Sarowiwa ou Allah n´est pas obligé de l´Ivoirien Ahmadou Kourouma. Pourtant ce roman de Uzodinma Iweala n´est pas une nouvelle mouture de la même histoire. Sa touche personnelle et les procédés novateurs du langage avec des emprunts à une espèce de sabir, un pidgin anglais africain (il a sûrement fallu au traducteur un remarquable travail de recherche pour rendre dans un français lisible la richesse de certains vocables ou expressions hors du commun), irriguent le roman d´une force et d´une originalité qui ne peuvent que séduire tout lecteur exigeant. La couleur est annoncée dès l´épigraphe choisie par l´auteur, des vers de Rimbaud extraits de Une saison en Enfer : «Je parvins à faire s´évanouir dans mon esprit toute l´espérance humaine. Sur toute joie, pour l´étrangler, j´ai fait le bond sourd de la bête féroce.». Le théâtre de guerre de l´enfant- soldat prénommé Agu est un pays imaginaire de l´Afrique de l´Ouest. Imaginaire mais pouvant ressembler, bien entendu, à tant de pays africains et tant de guerres dont les échos à force d´être réentendus et ressassés ne suscitent malheureusement que de l´indifférence, comme si les guerres africaines n´étaient que pure banalité, comme si pour le monde soi-disant «civilisé» les Africains n´étaient que de simples pantins et non pas des gens en chair et en os comme nous autres les Occidentaux. Agu, le héros du roman, voit mourir son père et devient soldat malgré lui. La terreur et les crimes perpétrés par ces bandes armées qui sévissent dans toutes les guerres africaines font partie du quotidien des gens qui, en fait, ne vivent pas, ils vivotent ou survivent plutôt. Dans ce registre, le titre que j´ai choisi sous forme d´interrogation pour cet article a bel et bien une réponse : les bêtes n´ont pas de patrie, ou alors si elles en ont une, c´est une triste patrie, celle de la violence, de la terreur, de la haine.
Dans un article publié en 2006 dans le quotidien portugais Público, lors de la parution de la traduction brésilienne de ce roman (Feras de Nenhum Lugar chez Nova Fronteira), l´écrivain angolais José Eduardo Agualusa nous rappelait que les pays les plus pacifiques d´Afrique, ceux qui n´avaient pas sombré dans la guerre après l´indépendance, étaient ceux qui n´avaient pas dû lutter pour conquérir leur indépendance comme le Botswana, l´île Maurice ou le Cap-Vert. C´est sans doute vrai. C´est souvent difficile, en effet, d´en finir avec une idée et une culture de guerre qui se sont développées au fil des ans et qui ont engendré certains vices dont il est n´est pas commode de se déprendre, même si dans le cas du Cap-Vert, on ne peut pas oublier qu´il s´agit d´un groupe d´îles assez petit (pas plus de cinq cent mille habitants) et où les problèmes tribaux sont inexistants.
À l´origine de ce brillant premier roman, il y a la thèse universitaire de littérature à Harvard de Uzodinma Iweala. Ce jeune auteur, issu d´un milieu aisé, a fréquenté les cours de l´écrivaine Jamaica Kincaid et c´est la lecture d´un article sur les enfants –soldats en Sierra Leone qui l´a poussé à écrire ce livre. Pour mener à bout sa tâche, il a lu des récits autobiographiques d´enfants –soldats (on estime à trois cent mille environ le nombre de ces malheureux enfants dans le monde entier), a même fait la connaissance d´un ancien enfant –soldat ougandais, a consulté les rapports d´Amnistie internationale et des Nations Unies et s´est déplacé au Nigeria afin d´y interviewer des rescapés de la guerre civile des années soixante.
Le titre du livre, Uzodinma Iweala l´a emprunté à un album de 1989 du musicien nigérian Fela Kuti(1938-1997), inventeur de l´afro-beat et activiste politique.
Son album Beasts of no Nation était composé de chansons dénonçant l´apartheid en Afrique du Sud et la complicité de l´Angleterre et des Etats-Unis vis-à-vis de la politique raciste du régime de Pieter Botha. Quant au roman homonyme, il a été l´objet, on l´a vu, d´un excellent accueil de la part de la critique littéraire américaine et anglaise à telle enseigne que l´excellente revue Granta a considéré Uzodinma Iweala un des meilleurs jeunes auteurs américains.
Cette consécration précoce ne risque-t-elle pas d´entamer l´avenir littéraire d´Uzodinma Iweala ? On sait qu´après un premier roman fort remarqué, le deuxième livre d´un écrivain est toujours une épreuve assez dure. Iweala n´éprouve aucune pression pour la publication de son deuxième roman qui est néanmoins déjà en préparation. Il portera sur les ravages du sida en Afrique, un sujet auquel ne serait pas étranger son choix récent de suivre un cours de médecine au Colombia Medical Scholl à New York.
Uzodinma Iweala a aussi régulièrement affirmé dans des interviews tout récemment accordées que l´écriture pour lui ne se ramène pas à la fiction, il serait aussi tenté par l´essai et la critique journalistique. Bref, nous sommes devant un jeune auteur qui ne s´est pas laissé enivrer par un premier succès époustouflant et qui veut faire son bonhomme de chemin à un rythme qu´il s´imposera à lui-même sans trop se soucier des éventuelles pressions des milieux éditoriaux. La recette d´Uzodinma Iweala est peut-être celle qui peut le mieux assurer un bel avenir littéraire…



P.S- La traduction française de Beasts of no nation (Bêtes sans patrie) devrait paraître le 21 août aux éditions de l´Olivier.

Quelques remarques sur la mort d´Alexandre Soljenitsyne




Je le dis ici tout crûment : dans le registre des soi-disant «écrivains du Goulag», je lui préfère de loin, d´un point de vue purement littéraire, Varlam Chalamov. Quoiqu´il en soit, l´importance de son œuvre est telle que je ne pouvais pas passer sous silence la mort, le 3 août, à l´âge de 89 ans, du grand écrivain russe Alexander Soljenitsyne. C´est, en grande partie, grâce à lui que nous avons pu découvrir l´immensité des crimes commis sous la férule de Josef Staline. L´Archipel du Goulag, Le premier cercle, Le pavillon des cancéreux et Une journée d´Ivan Denissovitch sont non seulement des livres remarquables mais aussi des documents exceptionnels sur le quotidien des prisonniers politiques et les terribles conditions de vie dans les prisons soviétiques et à plus forte raison dans le Goulag sibérien. Soljenitsyne, qui avait été lui-même emprisonné, savait bien de quoi il parlait…
Déchu de sa citoyenneté et expulsé de son pays en 1974, il s´est d´abord réfugié en Suisse, puis dans le Vermont, aux Etats-Unis jusqu´à son retour chez soi après la chute de l´Urss et au moment où sa citoyenneté lui était restituée (ou la citoyenneté russe lui était attribuée, puisque l´ancienne citoyenneté soviétique n´existait plus).
Soljenitsyne était, on le sait, un homme fort polémique. Si l´on ne peut qu´applaudir son courage dans la dénonciation du Goulag, on éprouve une énorme frustration quand on se rappelle que dans le même temps il vouait une admiration sans bornes à l´égard de la Russie tsariste qui méprisait son propre peuple, il a soutenu la politique criminelle de Pinochet, il vénérait la mémoire d´un caudillo comme le généralissime Franco et il tenait Vladimir Poutine pour l´artisan de la renaissance de la Russie éternelle. Sans oublier ses insupportables imprécations contre la décadence morale de l´Occident.
Quoiqu´il en soit, ses opinions réactionnaires n´effacent pas l´importance de son oeuvre. Ses livres sont le témoignage éloquent de son immense talent d´écrivain.



P.S(le 23 août)-Ce matin j´ai lu une des meilleures définitions sur la personnalité et l´oeuvre de Soljenitsyne. C´était sous la plume de l´écrivain chilien Jorge Edwards dans un article du quotidien espagnol El Pais. Selon Edwards, Soljenitsyne était «un écrivain du dix-neuvième siècle égaré parmi les meilleurs du vingtième siècle».

vendredi 25 juillet 2008

Chronique d´août 2008




Albert Cossery, le droit à la paresse.




La presse a abondamment évoqué au lendemain de sa mort (survenue le 22 juin) la vie et l´œuvre de celui que l´on a un jour surnommé le «Voltaire du Nil» ou encore comme l´a écrit au début des années quatre-vingt-dix, le journaliste Patrice Delbourg, «dandy solaire et solitaire», une expression que j´avais déjà reproduite dans un article précédent.
Toujours est-il que Albert Cossery était sans l´ombre d´un doute un homme d´un temps révolu, sa personnalité cadrant assez mal avec une époque où l´on ne fait que nous accabler infiniment avec des concepts comme «productivité» ou «efficacité». Cossery, de ces concepts a dû, à coup sûr, s´en moquer comme d´une guigne, lui qui n´écrivait en moyenne qu´un livre tous les huit ou dix ans et, selon la légende, une petite phrase par semaine. D´autres particularités de sa vie ont aidé à faire de cet écrivain égyptien qui a toujours écrit en français une figure hors pair. S´étant installé définitivement à Paris après la fin de la seconde guerre mondiale, il vivait depuis plus de soixante ans à l´hôtel La Louisiane, situé au numéro 60 de la rue de Seine, dans le quartier de Saint-Germain –des- Prés. Sa silhouette élégante manquera sûrement aux habitués du café de Flore qu´il fréquentait quotidiennement. Sa voix, malheureusement, on ne l´entendait plus depuis trois ans, il était pratiquement devenu aphone, ce qui ne l´inquiétait nullement, puisque selon lui cela l´empêchait de devoir répondre à des questions idiotes de certains journalistes. C´était évidemment une boutade, étant donné qu´il a toujours été plutôt affable avec la presse et même après l´opération qui lui a rendu la parole très difficile (il fallait lire sur ses lèvres) il n´a pas cessé d´accorder des interviews, quoique moins régulièrement et le plus souvent par écrit.
Albert Cossery, né au Caire en 1913, n´était pas issu d´un milieu particulièrement aisé. Il n´appartenait pourtant pas à une famille des plus démunies, non plus. C´est que, de l´aveu même de l´auteur, en Orient, il faut beaucoup moins d´argent qu´en Occident pour vivre. Son père était un petit propriétaire terrien, un homme qui, côté lectures, ne consommait que des journaux. Quant à sa mère, elle était analphabète, mais elle n´en avait pas moins cette sagesse très propre des femmes orientales. À l´instar de ses deux frères et de sa sœur, Albert Cossery a fait ses premières études dans une école catholique avant de fréquenter le lycée français. Il s´est mis à écrire dès l´âge de dix ans de petites histoires déjà en français. Cette passion pour la France l´a poussé à se déplacer à Paris où il a envisagé d´y suivre des études, mais ébloui par la bohème de Montparnasse des années trente, il ne les a jamais achevées. En 1939, il a décidé de faire partie, en tant que chef steward, de l´équipage du paquebot Port- Saïd- New York, un emploi qui lui a permis de fréquenter des rescapés de la barbarie nazie, des juifs pour la plupart. Cet emploi il l´a conservé jusqu´en 1945, mais à ce moment-là sa carrière littéraire n´était plus un mirage. Les hommes oubliés de Dieu, un recueil de nouvelles était déjà paru au Caire en 1934, un livre qui a envoûté Henry Miller qui l´a fait publier en Amérique en 1940. Sur ce livre, l´écrivain américain a écrit ce qui suit« Aucun écrivain vivant- parmi ceux que je connais- ne décrit de façon aussi poignante les vies d´une multitude de gens habitant un monde souterrain et en marge de la loi, entre désespoir et résignation. Il le fait dans un registre que même Dostoievsky et Gorki ont eu du mal à atteindre.» En 1944, paraissait le premier roman de Cossery, La maison de la mort certaine, l´histoire d´une maison qui ne tenait debout que par miracle et qui était peuplée par des gens éventuellement peu convenables d´après les canons bien seyants de la société. Les personnages des livres de Cossery sont pour la plupart des coquins, des exclus, des laissés pour compte, des voleurs, des fainéants, bref des gens qui vivent en marge de la société – et que certains auraient traité de racaille et de sale engeance- mais qui le plus souvent sont moins véreux et moins fripouilles que d´autres apparemment très respectables mais qui à la moindre occasion sombrent dans la corruption et l´indignité.
Albert Cossery, on l´a écrit plus haut, n´était pas un écrivain particulièrement prolifique. C´était un dilettante, un homme qui élevait le plaisir et l´oisiveté au sommet d´un art que l´on cultive sans la moindre inquiétude. Ses livres sont peu nombreux (huit au total) mais renferment une philosophie de vie qui fait de son oeuvre une véritable encyclopédie d´ironie, de dérision et d´aventures inouïes.
Dans Les fainéants dans la vallée fertile, Cossery met en scène des personnages qui élèvent la fainéantise au rang d´une valeur supérieure à tel point qu´un des personnages, Rafik, a renoncé à épouser la femme qu´il aimait de peur qu´elle ne troublât sa somnolence alors que son frère aîné, Galal, n´a pas bougé de son lit depuis sept ans !
Dans Mendiants et orgueilleux*, Gohar, un professeur de philosophie est devenu mendiant parce qu´«enseigner la vie sans la vivre était le crime de l´ignorance la plus détestable» tandis que dans Un complot de saltimbanques le jeune Teymour, de retour dans sa ville natale avec un diplôme acheté, rejoint un groupe d´anciens amis oisifs que le gouvernement tient pour de dangereux anarchistes.
La violence et la dérision est un roman ayant pour cadre une ville du Proche-Orient gouvernée par un tyran grotesque. Afin de le mettre en colère et de tourner en dérision son gouvernement, un petit groupe de contestataires orchestre une campagne d´affichage qui provoque l´hilarité de la population. De ce livre, Jean-Claude Le Covec a écrit dans les colonnes du Figaro que c´était «La Condition Humaine** réécrite à la façon de Beckett, avec beaucoup de joie de vivre en plus».
Le roman Une ambition dans le désert, paru en 1984, peut être considéré comme l´œuvre d´un visionnaire, préfigurant, en quelque sorte, l´éclosion de la guerre du Golfe. Il s´agit d´un roman où le héros Samantar déjoue le projet du cheikh Ben Kadem, premier ministre de l´émirat de Dofa, un pays sans richesses à exploiter, qui organise des attentats pseudo -révolutionnaires dans son propre État pour attirer sur lui l´attention des grandes puissances.
Enfin, son dernier roman, Les couleurs de l´infamie, publié en 1999, dénonce la corruption, la décrépitude et la décadence. C´est l´histoire d´un voleur intelligent qui trouve dans le portefeuille d´un promoteur immobilier une lettre qui prouve sa responsabilité dans l´effondrement d´un immeuble qui a provoqué la mort de dizaines de personnes.
Tous ses livres sont aujourd´hui disponibles chez l´éditeur Joëlle Losfeld et ceux qui n´ont pas encore découvert l´œuvre de cet écrivain immense pourront le faire en achetant chacun de ses huit livres séparément ou ses œuvres complètes en deux tomes.
Albert Cossery s´est lié d´amitié, au cours de sa vie, avec nombre d´intellectuels français et étrangers comme Albert Camus, Jean Genet, Henry Miller ou Lawrence Durrell, mais il a su préserver son indépendance vis-à-vis de toute coterie, tout courant littéraire ou toute école de pensée. Quoiqu´il eût vécu la plupart de sa vie en France, c´est l´Égypte de son enfance (ou des décors lui ressemblant) qui a inspiré ses livres. Interrogé à propos de ce fait par Aliette Armel pour l´édition de novembre 2005 du Magazine littéraire, il a répondu : « Je suis un écrivain égyptien qui écrit en français, comme il y a des écrivains indiens qui écrivent en anglais et restent néanmoins très attachés à leur pays.» En effet, le fait d´écrire dans une langue autre que celle du pays où l´on est né n´arrache néanmoins pas les écrivains à l´univers de leur enfance. En français, à part Albert Cossery, d´autres écrivains l´ont prouvé comme, par exemple, Eduardo Manet et ses histoires cubaines ou feu Agustin Gomez - Arcos qui a fait de la dénonciation du franquisme la matière de ses romans.
Celui qui détestait la campagne parce qu´on ne pouvait pas critiquer les arbres et qui aimerait qu´après avoir lu un de ses livres les gens n´aillent pas travailler le lendemain, a fait de la subversion et de l´ironie un art de vivre. Un des commentaires les plus élogieux adressés, à mon avis, à l´œuvre d´Albert Cossery est signé Marion von Renterghem dans les colonnes du Monde : «Lorsque Albert Cossery rencontre ses lecteurs, ils ne lui disent pas que ses romans sont beaux mais qu´il ont changé leur vie.»…



*Ce roman a inspiré le film homonyme de Asma El Bakri et une bande dessinée du dessinateur Golo.



**On fait référence, bien entendu, au roman de André Malraux.

jeudi 26 juin 2008

Chronique de juillet 2008



Cinq ans sans Roberto Bolaño.


Le 15 juillet 2003, mourait à Barcelone, à l´âge de cinquante ans, des suites d´une crise hépatique, celui qui en quelques années était très vraisemblablement devenu l´écrivain latino-américain le plus important de sa génération. Aujourd´hui, cinq ans après sa disparition prématurée, ses livres ne cessent d´être réédités, des inédits ont vu le jour et les traductions se multiplient y compris aux Etats-Unis, un pays où, on le sait, on traduit à la portion congrue et où, en l´espace de deux ans, des articles sur son oeuvre ont paru dans des magazines prestigieux les plus divers comme The New Yorker, The Nation ou The New York Review of Books.
D´aucuns affirment que sa mort, survenue quand il était au sommet de son art, aura énormément contribué à immortaliser l´œuvre de Roberto Bolaño. Toujours est-il qu´en quelques années Bolaño est devenu une référence pour tous les jeunes écrivains latino-américains et ceux de sa génération- dont certains l´ont même fréquenté- le vénèrent comme leur maître et se réclament en quelque sorte de son héritage.
Moi, je l´ai découvert un peu avant sa mort, quoique j´eusse déjà, suivant régulièrement l´actualité littéraire de langue espagnole, entendu parler de ce nouveau météore qui était en train de renouveler les lettres hispaniques.
Roberto Bolaño est né au Chili en 1953, mais a passé une partie de son adolescence au Mexique. Aussi l´action de nombre de ses récits, contes et romans se déroule-t-elle dans la patrie de Zapata. Après un bref retour au Chili- où il fut incarcéré pendant une semaine dans les tout premiers temps de la dictature de Augusto Pinochet (1)-, il est parti en Europe, ne pouvant supporter, bien entendu, la nouvelle réalité du pays. Il a vécu un peu en France et surtout en Espagne, à Blanes, près de Barcelone. Ce furent des années où il a vivoté grâce à de petits boulots comme garçon de café ou gardien de nuit. La consécration n´a surgi, comme je l´avais écrit plus haut, que quelques années avant sa mort. La critique littéraire l´a vraiment découvert en 1996 avec La literatura nazi en América (La littérature nazie en Amérique), une parodie écrite sous forme de dictionnaire. Selon Bolaño, il s´agissait d´une«anthologie vaguement encyclopédique de la littérature philo –nazie produite en Amérique depuis 1930 jusqu´en 2010, un contexte culturel qui, contrairement à l´Europe, n´a aucune conscience de ce qu´elle est et où l´on tombe d´ordinaire dans la démesure.» On y trouve de petites biographies d´auteurs comme Ignacio Zubieta, Jesús Fernandez-Gomez ou Argentino Schiaffino qui, vous l´avez déjà sûrement deviné, sont des figures inexistantes d´une littérature inexistante, inventée par Bolaño en guise de parodie de l´histoire réelle de la littérature ibéro- américaine. La même année-1996- il a publié Estrella Distante (Etoile distante) où, à travers la fiction et la figure du photographe, poète et aviateur Carlos Wieder, homme à plusieurs visages, un imposteur en somme(créateur, qui plus est, d´une esthétique de l´horreur, en photographiant des scènes de torture et des corps mutilés), Bolaño met à l´ordre du jour un problème rarement évoqué dans les romans sur les dictatures d´Amérique latine. En effet, ceux-ci trop concentrés sur la figure du caudillo, oublient souvent le rôle joué dans ces régimes tyranniques par les figures qui collaborent dans l´ombre, l´intellectuel qui rédige les discours, les courtisans, le secrétaire ou, comme on dit en espagnol et en portugais, l´«amanuense», que l´on pourrait traduire en français, selon les circonstances, par commis de bureau ou copiste (2).
Ce sujet est repris dans un autre roman Nocturno de Chile (Nocturne du Chili), publié en 2000, où la maison de María Canales est, en fait, la maison du Chili, la maison de l´establishment littéraire avec ses cocktails et ses réceptions tandis que dans les greniers on torture les opposants du régime en place. Bolaño fait sienne une sinistre anecdote de la dictature : les séances de torture au grenier de Robert Townley, agent de la Dina(la police politique de Pinochet) pendant que, dans les salons de la maison, la femme du tortionnaire promouvait ses veillées littéraires. Cette situation renvoie à une autre question, celle de la culture du dictateur. Or, contrairement à d´autres caudillos, Pinochet, par exemple, était un homme cultivé dont la maison était dotée d´une richissime bibliothèque avec des choix parfois discutables, certes, mais d´autres plutôt intéressants et l´on ne pourrait pas oublier que Pinochet a même écrit des livres, ce que n´auront pas fait ses deux prédécesseurs Eduardo Frei et Salvador Allende (3).
Mais reprenant l´évolution de l´œuvre de Bolaño, c´est en 1998 et le coup d´éclat avec le roman Los detectives salvajes(Les détectives sauvages) qu´il est passé d´un succès d´estime à la consécration. Ce roman a décroché plusieurs prix dont les prestigieux Rómulo Gallegos et Herralde et il a été présenté comme le grand roman mexicain de sa génération quoiqu´il eût été écrit par un Chilien (on n´ignore pourtant pas que l´initiation littéraire de Bolaño s´est produite au Mexique). C´était, dans un livre de plus de six -cents pages, une espèce de manifeste, le déracinement viscéral de deux intellectuels de la génération soixante – huitarde mexicaine- Artur Belano et Ulises Lima – qui partent à la recherche des vestiges d´une écrivaine disparue, Cesárea Tinajero. Artur Belano peut être considéré comme l´alter ego de l´auteur et l´action du roman se déroule pendant une période de vingt ans (de 1976 à 1996). Il y a aussi des éléments autobiographiques dans le livre en ce sens que les deux poètes, fondateurs du courant littéraire réel –viscéraliste, auraient puisé leur inspiration dans le mouvement infra -réaliste mexicain qui, en effet, a été fondé dans les années soixante-dix justement par Roberto Bolaño et Mario Santiago (dont Ulises Lima serait l´alter ego), autour des conversations littéraires (les «tertulias») du café La Habana, situé dans la calle Bucarelli à Mexico. C´était un mouvement esthétique d´avant-garde qui a accouché d´une poésie quotidienne, dissonante et aux contours un brin dadaïstes et qui préconisait la rupture d´avec l´establishment littéraire mexicain représenté par la figure tutélaire du grand poète Octavio Paz.
Après ce chef d´œuvre, les livres de Bolaño se sont succédé au fur et à mesure que sa maladie malheureusement le rongeait : Amuleto et Monsieur Pain en 1999, Putas Asesinas (Des putains meurtrières) en 2001 ou El gaucho insufrible(Le gaucho insupportable) en 2003, comptent parmi ses livres les plus importants. Dans ce dernier, un recueil de contes d´une haute teneur littéraire, on côtoie une foule de personnages interlopes, solitaires, marginaux, bref le genre de personnages qui peuplent l´univers de Bolaño. On y trouve aussi, inévitablement, l´histoire d´un écrivain («El viaje d´Alvaro Rousselot»), en l´occurrence un Argentin des années cinquante, auteur d´un roman où tous les personnages sauf un seul sont morts et où toute l´action est filmée par un cinéaste français. Ce conte, comme beaucoup d´autres contes, nouvelles ou romans, ont assis la réputation de Bolaño, en digne héritier de Jorge Luis Borges, comme un écrivain d´écrivains. Pour certains c´était une qualité, pour d´autres un défaut, mais le moins que l´on puisse dire c´est que Bolaño n´aura jamais suscité de l´indifférence. Son tempérament irascible était devenu insupportable pour nombre d´auteurs que Bolaño n´a pas ménagés. Toujours dans El Gaucho Insufrible, Bolaño s´attaquait dans le dernier chapitre du livre («Los mitos de Ctchulhu»), avec une ironie tantôt subtile tantôt sanguinaire à des écrivains qu´il abhorrait. Des auteurs non seulement chiliens, mais hispaniques en général, morts ou vivants. Ce chapitre n´a fait que reproduire, en partie, des philippiques qu´il avait déjà adressées en d´autres occasions à ceux qu´il ne tenait pas en haute estime. Parmi les Chiliens, Luis Sepúlveda et Isabel Allende étaient les têtes de turc de Bolaño, mais même devant un écrivain majeur comme feu José Donoso, il rechignait à reconnaître la qualité de tous ses écrits. En outre, côté poésie, il préférait Nicanor Parra à Pablo Neruda et, parmi les plus réputés, Jorge Edwards fut un des rares romanciers qu´il eût ménagés. Quant aux confrères latino-américains de sa génération, plus jeunes, voire plus âgés, il n´a pas tari d´éloges concernant une foule de noms qu´il appréciait particulièrement comme les Argentins Ricardo Piglia, César Aira, Alan Pauls ou Rodrigo Fresán, les Mexicains Juan Villoro,Jorge Volpi, Ignacio Padilla, Carmen Boullosa,Daniel Sada ou Sergio Pitol, le Colombien Fernando Vallejo, le Guatémaltèque Rodrigo Rey Rosa ou le Salvadorien Horacio Castellanos-Moya. Concernant l´oeuvre des grands noms du boom latino-américain comme Mario Vargas Llosa, Gabriel Garcia Marquez ou Carlos Fuentes, il entretenait un rapport un tant soit peu ambigu, alors qu´il vouait une admiration sans bornes à l´égard de feu Julio Cortázar. Pour ce qui est des écrivains espagnols, Enrique Vila-Matas, Javier Cercas(4), Javier Marias, Álvaro Pombo ou Juan Goytisolo comptaient parmi ses préférences. Par contre, il n´a pu s´ empêcher de tirer à boulets rouges sur Arturo Perez –Reverte.
Il y a quelques semaines est paru en Espagne, aux éditions Candaya, un livre, Bolaño Salvaje (Bolaño sauvage), sous la coordination de l´écrivain bolivien Edmundo Paz Soldán et du professeur universitaire péruvien Gustavo Faverón Patriau, où l´on peut lire plusieurs essais sur l´œuvre de Bolaño, écrits par des auteurs qui, pour la plupart, ont fréquenté le génie chilien comme Juan Villoro, Enrique Vila-Matas, Rodrigo Fresán ou Carmen Boullosa. Dans un très beau texte d´introduction intitulé «Littérature et apocalypse», Edmundo Paz Soldán nous livre des idées intéressantes sur 2666, l´œuvre posthume de Roberto Bolaño, parue en 2004. Ce livre, Bolaño était en train de l´écrire avant de mourir et, de son propre aveu, il voudrait qu´il soit publié en cinq volets. Or, ses héritiers et son éditeur (Anagrama), d´un commun accord, en ont décidé autrement.
Ce 2666(plus de mille pages) est l´histoire de la disparition d´un écrivain allemand Benno Von Archimboldi qui suscite l´intérêt de quatre professeurs de littéraire de nationalités différentes : Jean-Claude Pelletier (Français), Piero Morini(Italien),Manuel Espinoza(Espagnol) et Liz Norton(Anglaise). La complicité entre ces quatre admirateurs de Benno von Archimboldi va les amener à se déplacer en pèlerinage dans la ville fictive de Santa Teresa, au Mexique, près de la frontière avec les Etats-Unis, où Archimboldi aurait été aperçu. En y arrivant, ils se rendent compte que la ville est depuis des années le théâtre d´une série de crimes hideux perpétrés contre des femmes (parfois très jeunes) souvent victimes d´une violence inouïe. Elles sont, en fait, violées et torturées avant d´être assassinées, ce qui ne va pas sans rappeler ce qui se produit réellement depuis longtemps dans la ville mexicaine de Ciudad Juárez. Ce roman posthume qui a reçu plusieurs prix littéraires tient – comme on nous l´annonce par ailleurs dans la quatrième de couverture de la version originale espagnole- du récit policier, du poème épique, du roman philosophique et du reportage journalistique.
Dans «Littérature et apocalypse», Edmundo Paz Soldán parle de ce livre comme celui du crime sans solution, d´une allégorie de l´homme et le mal au vingtième siècle, évoquant le narcotrafic, les sectes sataniques et les mauvaises conditions économiques (à mon avis, il traduit aussi le désarroi de la fin du vingtième siècle). Dans l´action du roman, les femmes sont comme les lois, on les a faites pour être violées. Les rues obscures, les culs-de-sac symbolisent la défaite de la loi et de la civilisation.
Toujours selon Edmundo Paz Soldán, Bolaño, à l´instar de Borges, conçoit la littérature comme une forme de connaissance. L´art est ainsi d´ordinaire allié à la violence et à la mort, l´écrivain devant donc se jeter dans l´abîme parce qu´il détient un pouvoir, ne serait-ce que celui de dénoncer, de railler, de transfigurer la réalité. Même s´il est conscient que son attitude ne serait pas à même de changer un certain état de choses, la mission de l´écrivain est celle de se colleter tout le temps («seguir peleando», en espagnol»). La littérature serait donc pour Bolaño- comme l´a si bien écrit la critique littéraire et écrivaine chilienne Lina Meruane - une machine textuelle de guerre.
En 2004, les éditions Anagrama ont publié un recueil d´articles et interviews de Bolaño intitulé Entre paréntesis(Entre parenthèses) et en 2007, deux autres inédits, El secreto del mal(Le secret du mal), et La universidad desconocida (L´université inconnue) des titres qui n´ont pas encore été traduits en français. El secreto del mal est un livre de contes et La universidad desconocida rassemble la poésie de Bolaño, des poèmes anciens, des inédits et de la prose poétique.
Roberto Bolaño est donc un nom incontournable de la littérature de langue espagnole. En 2004, dans un article publié dans le journal américain San Francisco Bay Guardian, Marcelo Ballvé décrivait Bolaño comme le chroniqueur des utopies brisées d´Amérique latine et, la même année, Susan Sontag avait déclaré peu avant de mourir (en décembre) que Bolaño était probablement un des meilleurs écrivains qui se soient affirmés ces dernières années au monde, toutes langues confondues. En langue française, la plupart de ses livres sont traduits et disponibles surtout chez Christian Bourgois, mais aussi chez l´éditeur québécois Les Allusifs.
Le Portugal est curieusement un des rares pays où l´œuvre de Bolaño ait du mal à s´imposer. On ne compte à ce jour que deux livres traduits (si je ne m´abuse, Estrella distante chez Teorema et Nocturno de Chile chez Gótica) et les éditeurs portugais semblent renâcler devant ce véritable foudre de guerre de la littérature moderne. C´est bien dommage pour les lecteurs portugais. Ce qui vaut pour Bolaño vaut aussi pour d´autres noms de la littérature latino-américaine moderne cités plus haut comme Ricardo Piglia, Alan Pauls, Rodrigo Fresán, César Aira, Horacio Castellanos-Moya, Juan Villoro ou encore Rodolfo Enrique Fogwill ou Jorge Eduardo Benavides, entre autres, dont les traductions au Portugal (je dis bien au Portugal et non pas en portugais, puisqu´au Brésil, on les connaît mieux, naturellement) sont peu nombreuses ou inexistantes. Est-ce que la plupart des éditeurs portugais ne connaissent que des best-sellers comme Luis Sepúlveda ou Isabel Allende ?



(1)Bolaño aurait été libéré grâce à l´intervention d´un ancien camarade d´études, officiant dans la prison. D´après certains critiques, ce fait lui aurait inspiré le conte «Detectives» du livre de 1997 Llamadas telefónicas(Appels téléphoniques).


(2)Quand, au début des années quatre-vingt-dix, j´ai dû faire le service militaire obligatoire, j´ai constaté que l´armée est un des rares milieux où subsiste, au Portugal, ce terme«amanuense», tombé en désuétude.


(3)Pour les lecteurs qui maîtrisent bien l´espagnol, je propose la lecture de l´article «Viaje al fondo de la biblioteca de Pinochet» signé Cristobal Peña que l´on pourra trouver dans les archives de décembre 2007 du blog collectif argentin Nación Apache(nacionapache.com.ar).


(4)Javier Cercas a même fait de Bolaño un personnage de son roman Soldados de Salamina (Les Soldats de Salamine).


P.S(le 4 juillet)-Je viens d´apprendre, en lisant le magazine portugais Ler,que la traduction au Portugal du roman Los detectives salvajes paraîtra le 10 juillet chez Teorema. Une traduction que je salue, bien entendu, mais qui n´est pas de nature à changer mon avis sur l´attitude du milieu éditorial portugais vis-à-vis de l´oeuvre de Bolaño. Ce retard prouve aussi que, de nos jours, les éditeurs portugais ne découvrent d´ordinaire l´oeuvre d´un grand écrivain qu´après qu´il eut obtenu un grand succès en Angleterre ou aux États-Unis(autrefois c´était en France).

vendredi 30 mai 2008

Chronique de juin 2008



Jorge Semprún, l´écriture et la mémoire.



Le 7 mai, en scrutant les étagères de la librairie de la Faculté des Lettres de Lisbonne- où je m´étais déplacé pour la troisième partie du colloque sur l´écrivain roumain Lucian Blaga auquel j´avais participé la veille avec une allocution intitulée«Un regard sur l´œuvre de Lucian Blaga» (1)-, je suis tombé par hasard sur un livre plutôt ancien d´un écrivain que j´admire énormément, Jorge Semprún. L´oeuvre en question- Federico Sanchez vous salue bien- était un des rares livres de l´auteur que je n´eusse pas lus. Je l´ai acheté séance tenante et quelques jours plus tard je me suis plongé dans la lecture des réflexions et impressions de cet écrivain de langue française (il n´a écrit de sa vie que deux livres dans sa langue maternelle), inspirées par son passage au ministère espagnol de la culture entre 1988 et 1991(2). Chez Jorge Semprún, nous sommes toujours éblouis par son travail de mémoire, par la manière habile et chatoyante dont il tisse ses souvenirs en les transfigurant parfois en des fictions d´une rare beauté.
Jorge Semprún est né le 10 décembre 1923 à Madrid. Son père- José Maria Semprún y Gurrea- était écrivain, avocat, diplomate et républicain et sa mère, Susana Maura(décédée en 1931), était la fille de Antonio Maura, grande figure du parti conservateur et ancien premier ministre du roi Alphonse XIII. Contrairement à Don Antonio, son fils Miguel (oncle donc de Jorge Semprún) a combattu la monarchie et fut ministre de l´intérieur du gouvernement provisoire de la IIe République.
Du Madrid de son enfance,Semprún garde des souvenirs qu´il n´a cessé de partager avec ses lecteurs au fil des œuvres qu´il a écrites, ce vieux Madrid où il habitait, calle Alfonso XI, dans le quartier du Retiro. Ce vieux Madrid qui, dans la guerre civile espagnole, a résisté autant qu´il a pu à la barbarie des troupes du Généralissime Francisco Franco, surnommé el caudillo. En ce temps-là, Jorge Semprún vivait aux Pays-Bas où son père exerçait des fonctions diplomatiques jusqu`au jour de 1939 où le gouvernement néerlandais lui a communiqué qu´il s´apprêtait à reconnaître le nouvel ordre espagnol, issu de la victoire des troupes franquistes dans la guerre civile. Semprún Gurrea, représentant du gouvernement légitime de la république espagnole a dû donc quitter son poste et s´exiler avec sa famille à Paris. Jorge Semprún, un adolescent à l´époque, a fini dans la ville lumière ses études secondaires, au lycée Henri IV, et puis il a suivi à la Sorbonne des cours de philosophie. La seconde guerre mondiale et l´occupation de la France par l´armée nazie n´ont pas laissé indifférent ce jeune homme intelligent qui ne pouvait s´empêcher de pousser un cri d´indignation devant la barbarie qui était en train de se produire. Ne se résignant pas à cette triste et sombre réalité qui sévissait un peu partout en Europe, il a décidé de s´engager dans un des réseaux de la Résistance française. En 1943, il était arrêté et emmené en tant que prisonnier politique à Buchenwald, où il est resté jusqu´à la libération du camp par les troupes américaines du général Patton le 11 avril 1945. Pendant plusieurs années, il a eu du mal à évoquer cette expérience concentrationnaire. Certes, ce sujet n´était pas absent de certains livres comme Le grand voyage (1963) récompensé par le prix Formentor et porté à l´écran par Jean Prat (3) et Quel beau dimanche (1980), mais le séjour au camp de concentration n´y était pas à proprement parler le sujet essentiel, c´étaient parfois des bribes de souvenirs qui faisaient soudain irruption au détour d´une page. Dans Le grand voyage, c´était surtout l´expérience de la déportation avec les gens entassés dans les wagons, exsudant leur sueur, mais aussi leur désespoir et leur détresse. Quel beau dimanche était une réflexion sur la mort de la Révolution où l´auteur cherchait à comprendre quel rôle avait joué son histoire dans l´histoire du siècle, lui, double rescapé du nazisme et du stalinisme.
Un temps, Semprún a cru que l´on pouvait exorciser la mort par l´écriture, mais écrire, de son propre aveu, renvoie à la mort. Il a fallu attendre 1994 et l´excellent L´écriture et la vie, peut-être son chef-d´œuvre, pour que les souvenirs de cette expérience à Buchenwald éclatent au grand jour. Mais est-ce vraiment un livre de souvenirs, ou les souvenirs ne sont-ils plutôt que le point de départ pour une réflexion sur l´art, la culture, la politique, bref, la vie ? Toujours est-il que dans ce livre, acclamé unanimement et couronné de plusieurs prix littéraires (notamment le Femina-Vacaresco et le prix international des Droits de l´Homme),on voit que vie et mort souvent s´entremêlent comme en écho aux vers célèbres du poète péruvien Cesar Vallejo évoqués dans le livre : «No poseo para expresar mi vida sino mi muerte(je ne possède rien d´autre que ma mort, pour exprimer ma vie)».
Mais si l´expérience concentrationnaire à Buchenwald (un camp qui, triste ironie, ne se situait qu´à quelques pas de Weimar, la ville où était né Goethe) est au cœur de l´œuvre de Jorge Semprún( à lire aussi, à ce sujet, Le mort qu´il faut, paru en 2001, et Se taire est impossible qui reproduit les dialogues avec Elie Wiesel pour l´émission d´ARTE, signalant le cinquantenaire de la libération des camps en 1995), on ne peut oublier, non plus, ses œuvres qui tournent autour de son «vécu» comme membre clandestin du Parti Communiste espagnol, du temps de la dictature franquiste en Espagne, sous le nom de Federico Sanchez. Peut-être la plus importante de ces œuvres est Autobiografia de Federico Sanchez (Autobiographie de Federico Sanchez), un des deux livres qu´il a directement écrits dans sa langue maternelle et qui a obtenu le prix Planeta. Il y a raconté tous les épisodes de sa vie au parti communiste espagnol jusqu´au moment où il s´en est fait expulser en 1964, pour déviationnisme par Santiago Carrillo et Dolores Ibarruri, la célèbre «Pasionaria». Se mettre dans la peau d´un autre, ou la problématique du double, avait déjà inspiré quelques années auparavant- en 1969- le roman La deuxième mort de Ramón Mercader, où Semprún retraçait toute l´évolution du mouvement communiste, de la guerre d´Espagne à la mort de Staline, et au vingtième congrès du parti communiste d´Union Soviétique, ceci à travers la figure fictive de Ramón Mercader, homonyme de l´assassin de Trotski.
En 1981, Semprún a publié un livre Algarabie qui racontait le dernier jour d´un personnage d´Espagnol émigré à Paris, un livre qu´il avait longtemps traîné sous diverses formes, écrit alternativement en français et en espagnol. Il a finalement opté pour le français, mais le titre témoignait de sa tergiversation quant au choix de la langue. Algarabie est, en effet, une francisation de «algarabia», le charabia, la langue arabe qui finit par devenir une espèce de galimatias, une langue incompréhensible, comme on nous le rappelle par ailleurs dans la quatrième de couverture. L´espagnol, il ne l´ai repris que bien plus tard, en 2003, avec le brillant roman Veinte años y un dia (Vingt ans et un jour) où l´on revit l´Espagne des années cinquante et l´on épouse les interrogations des enfants de la bourgeoisie espagnole.
En ce qui concerne justement Veinte años et un dia, j´ai d´ailleurs une petite histoire personnelle. En septembre 2004, à l´occasion de la traduction portugaise du roman, Semprún est venu à Lisbonne pour une conférence à la fondation Mário Soares et une rencontre avec des lecteurs à l´Institut Franco -Portugais avec signature de livres à la Nouvelle Librairie Française. Quand je lui ai demandé de signer Veinte años y un dia que j´avais lu en version originale espagnole et un autre petit livre, Mal et Modernité( écrit naturellement en français), que j´avais entre-temps acheté, une histoire curieuse s´est produite. C´est que Semprún qui a signé chacun des livres dans la langue correspondante (et qui n´a pu s´empêcher de rire quand je l´en ai remercié dans les deux langues), a cultivé la petite différence qui, le concernant, sépare le français de l´espagnol. Il a, en fait, signé Mal et Modernité comme Jorge Semprun, sans accent sur la lettre«u», comme le font la plupart des français, alors qu´en signant Veinte años y un dia, il a conservé l´accent. Était-ce exprès, pour marquer la différence entre l´écrivain français et l´écrivain espagnol ? Ou l´a-t-il fait intuitivement ? Peu importe. Ce qui compte c´est que Jorge Semprún (ou Semprun, si vous préférez), qui fêtera bientôt ses quatre-vingt-cinq ans (le 10 décembre, curieusement, le jour où l´on commémore l´anniversaire de la déclaration universelle des droits de l´homme) est un des plus grands témoins de l´histoire du vingtième siècle et une référence indiscutable de la littérature et de la culture européennes.



(1)Ce colloque s´est étalé sur trois jours (5,6 et 7 mai). Les deux premiers jours dans les locaux de L´Institut culturel roumain et le dernier jour, donc, à la Faculté des Lettres de Lisbonne.


(2)Jorge Semprún a fait partie du gouvernement- à l´invitation de Felipe Gonzalez- en tant qu´indépendant. Il n´a jamais été inscrit au PSOE.


(3)Jorge Semprún a beaucoup écrit pour le cinéma. Il a été scénariste dans les films La guerre est finie (1966) d´Alain Resnais ou Z (1970) de Costa –Gavras, entre autres.


P.S- Les livres de Jorge Semprún sont disponibles pour la plupart chez Gallimard, mais aussi chez Grasset, Le Seuil et Fayard.
Les deux livres écrits en espagnol, on les trouve chez Planeta (Autobiografia de Federico Sanchez) et chez Tusquets( Veinte años y un dia).
Pour en savoir plus sur Jorge Semprún, je vous conseille le livre de Gérard de Cortanze, Jorge Semprun, l´écriture de la vie, chez Gallimard.