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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 5 janvier 2018

La mort d´Aharon Appelfeld.



Le grand écrivain israélien Aharon Appelfeld, survivant de la Shoah, est décédé hier  à Petah Tikva, à l´âge de 85 ans. En guise d´hommage, je reproduis ici l´article que je lui ai consacré en 2006 et publié à l´époque sur le site de la Nouvelle Librairie  Française de Lisbonne:


Ahron Appelfeld, le survivant.



Ce fut après que son livre Histoire d´une vie eut été récompensé par le prix Médicis étranger 2004 en France, que nous avons découvert Aharon Appelfeld. Salué par le grand écrivain américain Philip Roth comme l´héritier de Kafka et de Bruno Schulz (voir nos suggestions de février), Aharon Appelfeld quoique moins connu internationalement que d´autres auteurs écrivant en hébreu comme Amos Oz ou David Grossmann, n´en reste pas moins un écrivain prestigieux en Israël. Et pourtant l´hébreu n´est devenu une langue courante pour lui qu´après son débarquement en Palestine en 1946. C´est que cet auteur aux racines juives est né le 16 février 1932 à Czernowitz, en Bucovine, ancien territoire de l´empire austro-hongrois, rattaché à la Roumanie après la première guerre mondiale, le même lieu de naissance d´écrivains comme Gregor von Rezzori ou Paul Celan qui, né en 1920, habitait sans qu´ils se connaissent, la même rue qu´Appelfeld. Sa langue maternelle, comme celle des deux autres écrivains cités, était donc l´allemand, quoique d´autres langues fissent partie de son quotidien comme le yiddish de sa grand-mère, le ruthène de la domestique ou le roumain parlé dans la rue.
Son univers paisible a été bouleversé en 1941 lorsque la fureur nazie, dans sa hargne persécutrice, s´est déchaînée à Czernowitz. À 8 ans il a découvert les affres du ghetto et entendu la détonation de l´arme qui a tué sa mère. À 10 ans il a été déporté avec son père dans un camp de Transnitrie d´où il s´est évadé, devant vivre caché dans la forêt pendant trois ans et entamant ainsi une errance qui l´a mené jusqu´en Palestine où il a assisté à la naissance du nouvel État d´Israël. Son père, ce n´est qu´au début des années soixante qu´il l´a enfin retrouvé, alors que chacun des deux croyait l´autre mort.
La plupart de ses souvenirs, il les a racontés, dans un style épuré, sobre et élégant, dans Histoire d´une vie, un livre où il nous dévoile les mécanismes qui sous-tendent son univers littéraire, gravitant essentiellement autour du silence, de la contemplation et de l´invention d´une langue. L´oeuvre d´Appelfeld est néanmoins immense : Le temps des prodiges , où il rend visibles les premiers signes de la montée du nazisme ; L´Immortel Bartfuss , où un ancien évadé d´un camp de la mort, persécuté par sa familie, se réfugie dans son passé héroïque ; Tsili qui raconte l´histoire d´une petite fille de douze ans qui se bat pour survivre ou L´amour soudain , la vie d´un vieil homme qui, grâce à l´amour d´une jeune fille, écrit sur son enfance dans les Carpates, ce qu´il n´avait jamais pu faire auparavant. Enfin,en octobre est paru, aux éditions de l´Olivier, le dernier livre d´Appelfeld traduit en français, Floraison sauvage , le récit d´un amour entre frère et soeur qui recrée à sa manière le couple d´Adam et Ève.
Aharon Appelfeld, écrivain de la Shoah ? Dans une interview accordée en septembre 2004 au Magazine littéraire, il repousse cette épithète : «Je ne prétends pas pouvoir comprendre toute la souffrance de la Shoah. J´écris sur moi comme être humain (...) il se trouve que l´Holocauste fut toute mon enfance (...) je parle donc de l´expérience, personnelle, que j´en ai faite...».

vendredi 29 décembre 2017

Chronique de janvier 2018.



L´ardente solitude de Sandro Penna.

«Sapho au masculin : je ne saurais mieux le présenter que par cette première définition approximative (…).Sapho, il l´est par ses rythmes brefs, ses ellipses, ses silences, ses pudeurs syntaxiques. Par la concision strophique de ses délires contrôlés. Par l´intensité retenue de son cri, par sa manière de se perdre, de se reprendre et de s´égarer encore, de tomber foudroyé au détour d´une rue, par son besoin d´animaliser la joie et de purifier la luxure(…).Nul détail érotique : mais le frémissement ininterrompu de l´excitation amoureuse». Nul mieux que Dominique Fernandez- dans son admirable Dictionnaire amoureux de l´Italie (éditions Plon, 2008), ouvrage de référence que j´ai cité, à maintes reprises, dans ces colonnes-  ne saurait choisir les mots justes pour traduire l´originalité de l´œuvre du poète italien Sandro Penna. Rarement un auteur, malgré la liberté de ton et paradoxalement l´ambiguïté que suscite toute œuvre poétique, aura affiché d´une manière aussi claire et dépouillée son homosexualité et à fortiori le goût pour les adolescents. Néanmoins, la beauté de ses vers est si éclatante que même les hétérosexuels-comme vous ou moi- ne sauraient être insensibles à la pureté de cette poésie.  Il fut tout à fois très italien, pour la peur obscure et fangeuse qui plonge ses racines dans le néant et le vide social, comme l´a souligné un jour Cesare Garboli, et le plus grec des poètes italiens, pour l´innocence, la candeur, la pureté de son amour des jeunes garçons. Parfois, au détour d´une rue, un regard furtif était suffisant pour plonger ce poète dans le délire et l´extase. Ses personnages sont le plus souvent des jeunes indigents, des voleurs, des recrues en permission, des ouvriers en salopette, des rôdeurs de gare. Il était le poète de la civilisation du train et de la bicyclette, que l´automobile rebutait.
Au demeurant, en évoquant Penna, on ne peut pas faire l´impasse sur l´ardente solitude du poète, une expression que j´emprunte à la fois à un poème de l´auteur et au titre de l´anthologie que Bernard Simeone lui a consacrée en 1989 pour les éditions de la Différence, malheureusement disparues il y a quelques mois. Cette solitude est également une des clés de l´œuvre de l´auteur que Bernard Simeone a brillamment analysée dans la préface de l´anthologie citée, une préface intitulée «Sandro Penna, le rapt immobile». Pour ce traducteur des œuvres de Penna, l´incapacité majeure était de ne point  pouvoir  participer au cours de monde : «Le temps que scandent les rapports sociaux, celui des repères collectifs, lui est en somme interdit. De cette marginalité plus radicale que la différence sexuelle naît un conflit permanent : le poète est simultanément au cœur des choses de par une faculté peu commune d´empathie et s´en trouve exclu par son impuissance à partager le faire et le dire des groupes humains. Dès lors, le temps n´est pas une menace métaphysique porteuse de la mort inéluctable, mais une dimension peuplée de signes, de gestes, que Penna ne peut rejoindre. Ce n´est que dans l´instant, dans l´effraction subite de la sensibilité et la rencontre de deux sensualités sans illusions que le poète atteint l´autre et, par son truchement, le temps extérieur. Les garçons, plus encore que l´objet lancinant de son désir, sont pour Penna le lien inlassablement rompu et renoué avec le monde, l´élément support du dialogue». Le narcissisme du poète le pousse à retrouver l´enfance à travers celle de son jeune amant, mais aussi à s´enfoncer dans la volupté et l´éblouissement d´une perpétuelle renaissance de l´amour. Bernard Simeone ajoute : «À l´inconnu de chaque nouveau jour, Penna oppose le cérémonial parfois désenchanté de l´obsession. On comprend alors que le refus de tous les emblèmes de la modernité manifesté par cette poésie réponde au désir de figer le monde dans une éternelle enfance, dans un mépris superbe de l´âge adulte et de ses hypocrisies. Pour Penna, le jeune garçon et la création entière sont saisis par un même regard : le poème les maintient l´un et l´autre dans une immobilité qui nie tout devenir(…) Son errance féline et rêveuse le maintient dans cette solitude en partie sereine au milieu d´un monde dont il refuse de transcrire les spasmes et qui s´ouvre pour lui comme un immense espace offert à sa déambulation, à sa perpétuelle fugue adolescente, fût-elle imaginaire. A aucun moment n´émerge la moindre conscience historique, puisque aussi bien l´idéologie est le produit le plu direct d´une prise en compte du temps collectif (et de la mort)».          
De l´enfance de Sandro Penna, que Pasolini tenait pour le plus grand poète lyrique italien du vingtième siècle, on connaît très peu, lui qui avait gardé tout le long de sa vie une sensibilité enfantine. On sait qu´il est né le 12 juin 1906 à Pérouse, la capitale de l´ Ombrie, où son père était le propriétaire d´un bazar et qu´il a exercé divers métiers de ville en ville, avant de s´installer à Rome, à l´âge de vingt-trois ans, pour y tenir une boutique d´antiquaire. Il a certes obtenu un diplôme de comptabilité, mais cela ne l´a pourtant pas empêché de mener une vie des plus précaires, frôlant la misère.
Ses premiers poèmes ont été publiés en 1939, à l´initiative d´Umberto Saba, mais ce n´est qu´au crépuscule de sa vie que son œuvre a été véritablement reconnue, malgré l´estime de plusieurs intellectuels comme le prix Nobel Eugenio Montale ou Elsa Morante. De son amitié avec Umberto Saba, il nous reste un épistolaire illustrant l´admiration que le poète triestin lui vouait, comme en témoignent ces lignes d´une lettre datée du 23 novembre 1932: « J´ai copié neuf de tes poèmes sur un fascicule qui circule parmi un cercle d´amis. Tous ceux qui les ont lus, Stuparich, Giotti et d´autres que tu ne connais pas en ont été éblouis(…) Je te vois toujours avec ta petite valise, tes neuf merveilleux poèmes et un peu nerveux. Ô mon cher Penna, je vais te dire une chose : tu ne peux t´imaginer combien je t´ai envié !».
   Quand en 1970 les éditions Garzanti ont rassemblé l´ensemble de ses poèmes sous le titre Tutte le poesie (Toutes les poésies), il n´avait publié que quatre plaquettes. En 1977, l´année de sa mort (survenue le 21 janvier), on a publié Il viaggiatore insonne(Le voyageur sans sommeil) et l´année précédente était paru le recueil Stranezze(Étrangetés).Toutes ces parutions ainsi que les prix prestigieux que son œuvre avait remportés comme le Bagutta et le Viareggio n´ont pas arraché l´auteur à l´indigence dans laquelle il sombrait. Un appel avait d´ailleurs été lancé en 1974, dans le quotidien Paese Sera, pour venir en aide au poète, déjà très affaibli à l´époque.
   En français, on constate que les livres de Sandro Penna sont épuisés dont l´excellent choix de poèmes déjà cité, préfacé et traduit par Bernard Simeone et deux bonnes éditions dans la collection Cahiers Rouges chez Grasset: Un peu de fièvre (1996), traduit et présenté par René de Ceccatty et Poésies (1999), traduit et préfacé par Dominique Fernandez.
  On ne pourrait terminer ces lignes sans vous laisser ne serait-ce que de petits éclairs du génie immense à travers quelques poèmes de ce poète ardent et solitaire (extraits de la traduction de Bernard Simeone) :

«Notte : sogno di sparse/finestre illuminate./Sentir la chiara voce/dal mare. Da un amato/libro veder parole/sparire...-Oh stella in corsa/l´amore della vita!(Nuit: rêves de fenêtres/éparses illuminées./Entendre la voix claire/venue de la mer. D´un livre/aimé voir des mots/disparaître...-Oh étoiles en fuite/l´amour de la vie !)» ;
«Io vivere vorrei addormentato/entro il dolce rumore della vita (Vivre je voudrais endormi dans la douce rumeur de la vie)» ;
«Quando la luce piange sulle strade /vorrei in silenzio un fanciullo abracciare(Quand la lumière pleure sur les rues/je voudrais en silence embrasser un enfant)» ;
«Immobile nel sole la campagna/pareva riascoltare il suo segreto./Un giovane passo ma non so ancora/se vero oppure vivo comme fiamma/che il sole riassorbiva nel silenzio(Immobile dans le soleil la campagne/semblait écouter à nouveau son secret./Un jeune homme passa mais, je ne sais encore,/vrai ou bien vif comme flamme/que le soleil réabsorbait dans le silence)» ;
«Oh non ti dare arie/ di superiorità./ Solo uno sguardo io vidi/degno di questa.Era/un bambino annoiato in una festa(Oh ne te donne pas des airs/de superiorité./Digne de celle-ci je n´ai vu/qu´un regard. C´était/ à une fête un enfant plein d´ennui»;
«Como è bello seguirti/o giovine che ondeggi/calmo nella città notturna./Se ti fermi in un angolo, lontano/io resterò, lontano/dalla tua pace,-o ardente/solitudine mia(Qu´il est beau de te suivre/ô jeune homme qui ondoies/sans hâte dans la ville nocturne./ Si tu t´arrêtes au coin d´une rue,/je resterai, loin /de ta paix-ô mon ardente/ solitude.)» ;
«Come è forte il rumore dell´alba !/Fatto di cose più che di persone./Lo precede talvolta un fischio breve,/una voce che lieta sfida il giorno./Ma poi nella città tutto è sommerso./E la mia stella è questa stella scialba/mai lenta morte senza disperazione.(Comme est fort le bruit de l´aube!/Fait de choses plus que de personnes./Le précède parfois un sifflement bref,/une voix qui joyeuse défie le jour./Mais ensuite en ville tout est submergé./Et mon étoile est cette pâle étoile/ma lente mort sans désespoir)».      

mercredi 20 décembre 2017

Centenaire de la naissance de Gonzalo Rojas.



Aujourd´hui, on signale le centenaire de la naissance du grand poète chilien Gonzalo Rojas. Né donc le 20 décembre 1917 à Lebu, Gonzalo Rojas fut aussi diplomate à l´instar d´autres grands écrivains latino-américains. Son oeuvre poétique a été couronnée de nombreux prix littéraires dont le Prix National de Littérature du Chili en 1992 et le Prix Cervantès en 2003. 
Parmi ses titres, on se permet de mettre en exergue Contra la muerte, Del relámpago ,El alumbrado y otros poemas ou Materia de testamento.
Il s´est éteint le 25 avril 2011, à Santiago, à l´âge de 93 ans, des suites d´un AVC, survenu deux mois avant.

samedi 9 décembre 2017

Article pour le Petit Journal.



Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du «Petit Journal» mon article sur le livre de Philippe Videlier Dernières nouvelles des bolcheviks (éditions Gallimard):

 https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/livre-dernieres-nouvelles-des-bolcheviks-de-philippe-videlier-163955




mardi 5 décembre 2017

Jean d´Ormesson (1925-2017).

 
La France littéraire est en deuil après la mort d´un de ses écrivains et académiciens les plus populaires: Jean D´Ormesson. Né à Paris le 16 juin 1925, il est mort aujourd´hui même à Neuilly-sur-Seine, à l´âge de 92 ans. Collaborateur au quotidien Le Figaro, il était aussi très présent dans des émissions télévisées littéraires ou plus généralistes où il était invité pour son érudition et son art de la conversation. Il était un des rares écrivains à avoir été accueilli en vie dans la prestigieuse collection de La Pléiade.
Parmi ses titres les plus représentatifs, on se permet de citer les romans La Gloire de l´Empire (Prix du Roman de l´Académie Française, 1971), Au plaisir de Dieu, Histoire du Juif errant, La Douane de mer ou Mon dernier rêve sera pour vous, une biographie sentimentale de Chateaubriand. 
Un homme qui va nous manquer pour son talent littéraire, mais aussi pour sa joie de vivre.   

mardi 28 novembre 2017

Chronique de décembre 2017.




La mémoire et l´amnésie.




Quand tout un peuple se réveille d´un cauchemar-quoique ce cauchemar, aussi étrange soit-il, eût tenu lieu de beau rêve-, on ne pense le plus souvent qu`à l´oublier. Les guerres ont d´ordinaire trois grandes étapes : au début, c´est l´exaltation  patriotique, pendant les combats, c´est à la fois la crainte et l´espoir, et à la fin, il est temps de panser les blessures, mais aussi d´effacer de l´esprit les mémoires douloureuses. Ces mémoires-là ne sont pas que celles des proches et des amis que la camarde a emportés dans les batailles. Ces mémoires sont aussi celles de la terreur que la guerre a déclenchée et dont on ne veut pas reconnaître la responsabilité que chacun a eue ne serait-ce qu´en fermant les yeux devant les atrocités et les persécutions abjectes dont on a été les témoins passifs. Il faut enfouir ce passé encombrant, oblitérer donc de la mémoire les crimes commis au nom d´un idéal odieux que l´on a épousé sans même réfléchir à son ignominie et à ses intolérables conséquences sur autrui. Il est nécessaire à la fin de chaque guerre un lent mais ferme travail de mémoire pour que l´histoire ne soit pas, pour les pires raisons, un éternel recommencement.
En Allemagne, en France, un peu partout, la fin de la seconde guerre mondiale fut souvent le temps de l´oubli. On ne voulait pas repartir tout à fait à zéro puisqu´on ne voulait nullement reconnaître que les innocents n´étaient pas aussi nombreux que l´on aurait pu croire. On aura ainsi préféré l´amnésie, toujours commode lorsqu´on ne veut pas se pencher sur un passé qui gêne. L´amnésie et le douloureux travail de  mémoire sont au cœur d´une enquête passionnante que les éditions Flammarion ont fait paraître tout récemment, justement intitulée Les Amnésiques sous la plume de Géraldine Schwarz. Née de père allemand et de mère française, Géraldine Schwarz est une journaliste et réalisatrice franco-allemande qui vit à Berlin. Elle fut correspondante de l´Agence France-Presse en Allemagne, collabore à plusieurs médias internationaux et enquête depuis quelques années sur les archives des services secrets fédéraux (BND).  
L´idée de cette investigation lui est venue à l´esprit quand elle a découvert -dans la ville de Mannheim d´où est issue la branche allemande de sa famille-que son grand –père Karl Schwarz avait acheté à bas prix en 1938 une entreprise à des juifs, les Löbmann, qui ont péri à Auschwitz. Karl Schwarz a géré sa nouvelle entreprise sans aucun poids sur la conscience jusqu´à ce que son passé l´eût revisité en janvier 1948 quand il a reçu une lettre d´une avocate représentante de Julius Löbmann, un héritier des anciens propriétaires vivant aux États-Unis, réclamant des réparations. C´est qu´une loi venait d´être adoptée dans la zone d´occupation américaine en Allemagne (une des quatre zones d´occupation avec la britannique, la française et la soviétique) prévoyant que tous les biens ayant été pillés ou «vendus de force» sous le régime nazi devraient être restitués à leurs propriétaires ou à leurs héritiers. La loi partait du principe que toutes les ventes ayant eu lieu après les lois de Nuremberg de septembre 1935 étaient suspectes de s´être déroulées dans des conditions désavantageuses pour le vendeur. Géraldine Schwarz nous raconte même un épisode curieux là-dessus : «La zone américaine était la plus en avance et la plus catégorique sur cette question et même la compagnie aérienne Panam faisait de la publicité aux États-Unis autour de ce thème : «Vous allez en Allemagne pour vos réclamations de restitution ? Vol quotidien pour les principales villes allemandes» Elle proposait aux juifs des tickets à bas prix, mais qui restaient impayables pour la plupart d´entre eux».
Karl Schwarz n´a jamais rendu l´entreprise aux anciens propriétaires-ou, dans ce cas, à leur héritier-, mais il a dû, pendant des années verser d´énormes sommes en guise de réparation. Schwarz n´était pas un nazi, mais il était un des très nombreux Mitläufer, ceux qui, comme la majorité des Allemands, ont «marché avec le courant». Ceux qui ont vu monter l´intolérance et brûler des livres, ceux qui ne se sont nullement inquiétés ni des persécutions aux juifs ni de la saisie de leurs biens. Être juif ou aryen faisait toute la différence dans les affaires et les discriminations s´accentuaient jour après jour : «Les discriminations étaient tout aussi cruelles dans la vie sociale, puisque les juifs étaient exclus des clubs de sports, de toutes sortes d´associations, et étaient interdits de fréquenter les cinémas, les bals, les théâtres et même les piscines publiques. Il existe une photo montrant des femmes et des hommes en maillot de bain en train de courir, apeurés, sur des pontons disposés sur le Rhin à Mannheim afin d´échapper aux paramilitaires nazis SA qui s´étaient invités au milieu des baigneurs à l´été 1935 pour tabasser des juifs. Quelques mois plus tard, les lois raciales de Nuremberg allaient priver les juifs de leur statut de citoyens  allemands et des droits qui y étaient associés».
Après la guerre et la débâcle allemande, le bilan fut dévastateur. La famille de Géraldine Schwarz ne fut pas directement touchée par l´hécatombe des champs de bataille, mais nombre d´Allemands ont pleuré leurs morts. Au total, plus de cinq millions de soldats allemands ont sacrifié leur vie à la guerre totale du Reich. En Afrique du Nord, les pertes ont été moins lourdes grâce à la clairvoyance du général Erwin Rommel qui avait eu «l´aplomb» de désobéir à Hitler qui avait exigé de «résister jusqu´à la mort» pour propager la figure «héroïque» du soldat allemand qui préférait mourir plutôt que de capituler. Quant aux civils allemands, ceux qui ont payé le plus lourd tribut ont été les 12 à 14 millions d´expulsés des territoires allemands de l´Est, de Tchécoslovaquie, et dans une moindre mesure d´Europe du Sud –Est qui ont été arrachés à des terres où ils étaient installés depuis des générations, en raison des accords conclus par les Alliés à Potsdam en 1945.Ces réfugiés n´ont pas eu un accueil particulièrement chaleureux en Allemagne qui avait déjà à régler le problème des sans-domicile locaux.
Néanmoins, malgré les pertes subies, les Allemands ont dû faire face à leurs démons et à la responsabilité de leur pays devant les crimes nazis. Le Procès de Nuremberg intenté par les puissances alliées contre des responsables du Troisième Reich, accusés de crimes de guerre et de crimes contre l´humanité, a abouti à douze condamnations à mort par pendaison (Martin Bormann fut condamné par contumace et Göring s´est suicidé juste avant l´exécution de la sentence), des peines de prison allant jusqu´à perpétuité ont été prononcées contre une dizaine d´accusés et trois inculpés ont été acquittés. Cette cours internationale eut certes un effet assez limité puisque plusieurs hauts responsables nazis étaient morts ou s´étaient enfuis, mais reste dans l´Histoire comme la première mise en application de la condamnation de crimes contre l´humanité. Cependant, le pays regorgeait toujours de gens ayant collaboré d´une façon ou d´une autre avec le nazisme qui n´ont pas été pour autant inquiétés. On s´interrogeait d´ailleurs si le pays pouvait vraiment survivre au cas où tout le monde serait inculpé. Le silence était de rigueur et sur l´enfer  des camps, on ne voulait même pas entendre le témoignage des rescapés. Quoi qu´il en soit, il est tout aussi vrai qu´en Allemagne on n´avait pas pleine conscience de ce qu´avait représenté la seconde guerre mondiale, une guerre qui avait dérogé aux canons de toutes les guerres classiques que l´on avait connues auparavant, si tant est que l´on puisse parler de guerre classique à propos de ce conflit. Géraldine Schwarz dépeint à travers son expérience familiale et les souvenirs de son père le sentiment des Allemands dans les toutes premières années après le dénouement du conflit. Elle rappelle les propos de son père une fois: «La préoccupation n´était pas de savoir quels crimes le Reich avait commis, mais pourquoi il avait perdu la guerre, c´est cela qui traumatisait les gens, dit-il. Ils se disputaient pour savoir laquelle des décisions prises par Hitler avait été la mauvaise, comme s´ils pouvaient, rétroactivement, changer le cours de l´Histoire».
C´est grâce au combat du procureur Fritz Bauer (dont la mort en 1968 reste un mystère) que les Allemands ne se sont pas enlisés dans l´amnésie. L´obstination de ce progressiste-qui s´était réfugié au Danemark puis en Suède pendant la guerre-lui a procuré une première victoire en 1952, année où il a pu établir juridiquement que le Troisième Reich avait été un État de non-droit et que de ce fait les soulèvements et les attentats contre le régime et son Führer avaient été légitimes. En 1958, un procès fut intenté contre les membres d´un Einsatzkommando, responsables de l´assassinat de 5.502 juifs en Lituanie. Face à l´indignation croissante, les ministères de Justice des Länder ont créé le Service Central d´Enquêtes sur les crimes sous le national-socialisme à Ludwigsburg, un centre indépendant qui enquêtait sur les crimes commis hors d´Allemagne, en particulier en Europe de l´Est. Les parquets ont longtemps refusé de collaborer- en fin de compte l´appareil judiciaire était plein d´anciens nazis- mais avec le temps, l´Allemagne a entrepris un véritable travail de mémoire. Ce n´était pas une tâche des plus faciles, au début des années soixante, par exemple, aussi étonnant soit-il, les jeunes allemands-tout comme les jeunes français et européens en général-ignoraient tout sur Auschwitz et la solution finale.
En France, où l´on a vécu la plupart du temps qu´avait duré la guerre sous occupation allemande, on a souvent entretenu le mythe que tous les Français avaient été des résistants alors que l´on n´ignore pas que nombre de crimes ont été perpétrés par la police du régime collaborationniste de Vichy. Géraldine Schwarz raconte que son grand-père avait été gendarme sous Vichy et pourtant on n´évoquait jamais la seconde guerre mondiale à la maison (Dans les années cinquante, la guerre dont on parlait en France était, on le sait, la guerre d´Algérie). D´autre part, sa mère, lorsqu´elle était étudiante universitaire, traversait en bus la commune adjacente de Drancy où pendant la guerre 67.000 juifs de France avaient été détenus dans des conditions exécrables avant d´être déportés dans une soixantaine de convois vers les camps de la mort: «Je n´avais aucune idée de ce qu´était Drancy, ni dans les années cinquante, ni dans les années soixante, me dit ma mère d´un air un peu coupable. Je me suis demandé comment elle avait fait pour ignorer qu´à côté de chez elle avait eu lieu l´un des plus grands drames de Vichy, quelques années seulement avant l´arrivée de la famille dans la région».
Géraldine Schwarz rappelle encore: «Dans les années soixante, ma mère pensait comme ses compatriotes que la grande majorité des Français avaient été des résistants, dont le combat avait délivré la France des Allemands» et plus loin «Par une ordonnance du 9 août 1944, le général De Gaulle décréta «nul et non avenu» le régime de Vichy, considérant que ce dernier n´avait jamais représenté la France». Cette interprétation permettait de débarrasser la France d´un encombrant héritage, comme si le régime de Vichy avait été imposé de force alors que la police nationale avait organisé des rafles et la surveillance de camps. En plus, il y a eu une certaine indulgence à l´égard de Philippe Pétain qui, en raison de son âge avancé, aurait été trompé par Pierre Laval, la deuxième personnalité la plus importante de Vichy. L´historiographique française a longtemps relativisé le rôle de Vichy et l´on n´a jamais vraiment fait le ménage dans l´administration publique française. Ce n´est que tardivement, comme chacun le sait, que des hommes comme Maurice Papon ou Paul Touvier, entre autres, ont pu enfin être inculpés.
Si la réconciliation franco-allemande fut une réalité et le pilier de la construction européenne, le ressentiment entre les peuples a pris du temps à se dissiper. C´est ainsi, comme nous le rappelle Géraldine Schwarz, que dans sa famille la relation amoureuse entre son père, un Allemand, et sa mère, une Française, n´a pas été vue, au début, d´un bon œil par les deux familles. Il faut parfois du temps pour panser les plaies…
Dans ce récit, Géraldine Schwarz se penche aussi sur la situation de la mémoire de la guerre  en Italie et en Autriche où un long travail reste aussi à faire auprès des nouvelles générations. Enfin, elle évoque également sa rencontre avec Lotte Kramer, une parente des Löbmann, le terrorisme de la bande Baader Meinhof en Allemagne, la RDA et la réunification allemande, enfin, les défis que l´Europe doit relever avec l´inquiétante montée de l´extrême-droite en France, en Allemagne, dans les pays de l´Europe de l´Est, bref, un peu partout.
À l´heure justement où l´Union Européenne peine à retrouver ses marques, après des années d´espoir et de consolidation de son rôle dans le monde, il est impérieux que des livres comme celui de Géraldine Schwarz, imprégnés d´humanisme, rappellent à notre bon souvenir l´importance de l´Histoire et du devoir de mémoire. De l´Histoire, il faudra quand même en faire un bon usage sous peine de plonger dans des sables mouvants dont on aurait du mal à se dépêtrer. En 1931, Paul Valéry écrivait : «L´Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l´intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines».
Faisons en sorte que l´Histoire soit, outre le lieu privilégié de la mémoire, un exercice pédagogique de sagesse et d´humanisme.

Géraldine Schwarz, Les Amnésiques, éditions Flammarion, Paris, septembre 2017.

P.S- Je vous conseille, à propos de la seconde guerre mondiale, le très beau premier roman de Sébastien Spitzer, Ces rêves qu´on piétine, aux éditions de l´Observatoire, une fiction sur Magda Goebbels.