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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

samedi 15 septembre 2018

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le livre Un cargo pour les Açores de l´écrivain français Jean-Yves Loude, aux éditions Actes Sud: 

https://lepetitjournal.com/lisbonne/jean-yves-loude-presente-un-cargo-pour-les-acores-lisbonne-239813



Je vous signale que l´écrivain sera à Lisbonne pour la présentation de son livre, le 21 septembre à la Maison des Açores(à 21 heures) et le 22 septembre à la librairie Fabula Urbis(18 heures).

mercredi 29 août 2018

Chronique de septembre 2018.


Jean Forton ou le charme éternel de l´adolescence.
Jean Forton
Je ne puis vous cacher mon admiration voire ma tendresse très particulière pour un petit éditeur bordelais, L´Eveilleur, qui, en l´espace de quelques mois (entre septembre 2017 et février 2018), a republié deux très beaux romans français que la postérité a injustement jetés dans un quelconque tiroir aux oubliettes. Deux romans de deux écrivains bordelais plutôt méconnus, quoique les raisons pour lesquelles ils n´ont guère droit de cité ne soient pas tout à fait les mêmes. Le premier roman est L´élève Gilles d´André Lafon, salué lors de sa parution en 1912 par François Mauriac et Maurice Barrès, qui s´est vu décerner le grand Prix du roman de l´Académie Française mais que la mort prématurée de l´auteur en 1915, à l´âge de trente-deux ans, pendant la Grande Guerre, a fait tomber dans l´oubli. Pourtant, si dans ce premier cas, on pourrait toujours s´excuser que l´auteur n´a pas eu le temps de consolider son œuvre, dans le deuxième cas bien que l´auteur ne fût pas mort vieux (51 ans) les raisons de cette, si j´ose dire, quarantaine éditoriale sont plus intolérables. Le roman en question est Le Grand Mal publié pour la première fois en 1959-qui plus est par Gallimard- et écrit par un immense écrivain dont nombre de lecteurs français, jeunes et moins jeunes, n´auront peut-être jamais entendu parler : Jean Forton.
Né le 16 juin 1930 à Bordeaux, il n´a jamais quitté sa ville natale qu´il a un jour qualifiée comme extrêmement belle, la ville où il est donc mort prématurément le 11 mai 1982 d´un cancer du poumon. Fils d´un père chirurgien, il a perdu celui-ci à l´âge de huit ans. Sa mère a alors décidé de reprendre ses études de pharmacie pour subvenir aux besoins de sa famille (un fils et deux filles). À seize ans, Jean Forton a interrompu ses études pour cause de pleurésie. En se soignant dans le Valais, il a pris conscience de sa vocation littéraire. Aussi a-t-il fondé en 1950, avec son ami Michel Parisot, la revue culturelle La boîte à clous, parrainée par François Mauriac et Jean Cocteau. Il y  écrivait des articles sur la littérature, mais aussi sur le cinéma et la musique, ses deux autres passions. La revue a accueilli aux côtés de plumes prestigieuses –entre autres Max Jacob, Marcel Biélu, René de Obaldia, Robert Sabatier, André de Richaud, Pierre Seghers ou Raymond Guérin, bordelais lui aussi- de jeunes auteurs qui voulaient s´imposer dans le monde des lettres.  Au bout de douze numéros, la revue, manquant de ressources financières, a dû arrêter la publication.  En 1951, après avoir épousé Janine Franza (avec qui il a au deux enfants), Jean Forton a ouvert la librairie Montaigne. C´ était clair donc qu´il lui était impossible de vivre loin des livres. Par-dessus le marché,  cette fascination du livre le poussait irrémédiablement vers l´écriture. En 1954, il a envoyé un premier manuscrit à Jacques Lemarchand des éditions Gallimard, un roman intitulé La ville fermée. Jacques Lemarchand a flairé le talent d´un vrai conteur, mais il a conseillé à Jean Forton de le réécrire. Ce livre n´a jamais été publié mais la même année le prestigieux éditeur parisien a accepté le manuscrit de La fuite qui a donc été le premier roman publié de l´auteur.
Jean Forton a alors commencé de publier régulièrement –dont le brillant roman La cendre aux yeux en 1957 (Prix Fénéon en 1959)- et pendant deux années consécutives- 1959 et 1960 –il a fait paraître deux petits chefs d´œuvre : Le Grand Mal et L´Épingle du jeu. Ce dernier a marqué l´apogée de sa carrière mais paradoxalement il en a aussi sonné le glas. Favori pour le Goncourt, il l´a raté de très peu grâce à la polémique suscitée par le roman. Nous avons du mal à imaginer aujourd´hui, tout en sachant que dans la France du début des années soixante –donc presque une dizaine d´années précédant Mai 68- les mœurs étaient plus conservatrices (quoique moins puritaines que dans beaucoup d´autres pays en Europe et ailleurs) et le rôle de l´église était indiscutablement plus important qu´il ne l´est de nos jours, nous avons donc du mal à imaginer qu´une cabale de dévots pût tâcher la réputation d´un ouvrage. C´est que ce roman-inspiré par l´expérience de l´auteur de treize à quatorze au Tivoli, institution qui a servi de modèle au collège Saint-Ignace du roman-dénonce les méthodes sadiques d´un collège jésuite sous l´Occupation à Bordeaux…   
Six ans de silence ont précédé la parution du roman suivant, Les sables mouvants, le dernier paru du vivant de l´auteur. Si la fidélité des critiques ne s´est pas estompée, le roman a suscité moins d´articles que ceux qui l´ont devancé mais le pire c´est qu´il fut l´objet d´une critique assassine de la part de Mathieu Galey qui avait pourtant salué le talent de Jean Forton lors de la parution de L´Épingle du jeu. Jean Forton s´est vu refuser le manuscrit de L´Enfant roi par Gallimard, son éditeur de toujours. Il est mort le 11 mai 1982 sans avoir plus jamais publié, hormis quelques nouvelles dans la presse locale.
Ces deux dernières décennies –bien que le grand public et quelques titres de presse le boudent encore- il fut quand même réhabilité grâce au travail très méritoire de quatre petits éditeurs : L´Eveilleur que j´ai mentionné au début, Le Dilettante, Le Festin et Finitude (maison d´édition bordelaise aussi). Nombre de ses titres ont été réédités et des inédits ont été publiés dont La vraie vie est ailleurs. Enfin, au niveau des études critiques, il faut applaudir le travail remarquable de Catherine Rabier-Darnaudet.
Le Grand Mal-puisé dans les souvenirs heureux du temps passé au lycée Montaigne à Bordeaux, entre onze et treize ans et de quatorze à quinze ans-, comme la plupart des romans de Jean Forton, est hanté par le thème de la fuite, mais c´est avant tout le roman de l´adolescence  –un autre sujet récurrent dans les œuvres de l´auteur-, le grand âge où l´on se cherche des repères, l´âge à la fois de l´innocence et de l´irrévérence, mais aussi d´une sourde inquiétude, l´âge de la découverte de l´amour mais également du désarroi devant le monde incohérent des adultes.
L´intrigue du roman se déroule dans une grande ville portuaire –dans laquelle on pourrait reconnaître Bordeaux et sa petite bourgeoisie provinciale- de la fin des années cinquante où des fillettes disparaissent, la plupart étant de jeunes étudiantes au collège du Sacré-Cœur. Dans le même temps, Arthur Ledru et Friedman sont deux collégiens rapprochés par un coup du sort alors que tout les séparait.  Ils s´amourachent des mêmes filles, un petit jeu sans conséquence, jusqu´à ce que l´un et l´autre s´éprennent de Nathalie, la jeune sœur de leur nouveau camarade, l´ambigu Stéphane qui finit par avoir un ascendant pernicieux sur eux deux les faisant passer par des rudes épreuves afin de savoir lequel était le plus amoureux de Nathalie. Ils s´inventent un univers en opposition à celui de leurs parents, tout en cherchant à en percer les mystères. S´ils veulent d´une part devenir adultes, un univers qui leur est  a priori inaccessible, d´autre part, ils s´aperçoivent que le monde des adultes est d´une hypocrisie qui n´a rien à envier-bien au contraire, elle frôle parfois le sordide- à la ruse gauche de l´adolescence. Un jour, Ledru découvre  que sa sœur Cécile, profitant de l´absence des leurs parents dans la maison, a invité son  fiancé dans sa chambre. Ledru, choqué dans un premier temps, finit par en tirer avantage auprès de sa sœur contre la promesse de ne rien souffler à leurs parents. Comme l´a si bien écrit Matthieux Giroux à propos du Grand Mal dans le magazine Philitt : «À la franchise inconditionnelle qui est l’apanage de l’enfance et à la pureté des premières amitiés se substitue la profonde hypocrisie qu’accompagne souvent les relations de circonstance. On se lie avec quelqu’un pour obtenir quelque chose, on apprécie quelqu’un pour ce qu’il possède et non plus pour ce qu’il est, on se fait ami avec untel car on en tire un certain prestige social… De même, avec le commencement des passions amoureuses, s’ouvre à l’adolescent tout un pan de la vie humaine caractérisé par son impureté morale: la jalousie, le désir de possession, le ressentiment… « Il avait son enfance derrière lui. Il abandonnait cette triste période où chaque jour semble marquer un progrès, mais dérisoire, mais lent ; où l’on a la pénible sensation qu’un cocon vous oppresse, qui peu à peu se déchire. Il avait fait sa mue », écrit Forton à propos du jeune Ledru. Pourtant, si mue il y a, c’est une mue inversée. Ce n’est pas la chrysalide qui devient papillon mais le papillon qui devient chrysalide. Si vieillir est une fatalité, ce n’est pas pour autant un progrès. L’adolescence incline l’existence vers la partie la plus méprisable de la vie. Elle transforme pour toujours la psychologie des enfants afin qu’ils s’adaptent aux conventions sociales. Contrairement à ce que laissent penser certains lieux communs, le passage à l’âge adulte n’est pas un accomplissement mais un renoncement».
Quand les quatre jeunes –Ledru, Friedman, Nathalie et Stéphane- près de la fin tentent de s´enfuir, ils n´avancent que de quelques kilomètres pour retourner enfin à la case départ comme si l´adolescence était enfermée dans ses propres limites, comme si ce n´était que le rêve qui donnait aux adolescents l´illusion que le monde était à leur portée. Un monde au bout du compte monotone où le train-train quotidien se superpose aux événements tristes comme celui de la disparition des jeunes filles. Ainsi, à la page quarante –trois, M. Friedman dit-il à M. Charles Ledru : «Moi(…), ça me fait penser aux mouches. C´est bête, les mouches. Vous leur fichez un coup de tapette et vous en écrasez une bonne vingtaine. Eh bien, au bout d´un moment, les autres reviennent. Elles n´ont rien compris. Elles ne comprendront jamais rien». À l´instar des mouches, les gens ne comprennent jamais rien et reproduisent les mêmes erreurs, ne pensant qu´à se regarder leur nombril. Néanmoins, il y en a encore qui tentent d´imprégner leur vie de poésie et de philosophie et réfléchissent au «Grand Mal», comme le personnage Gustave, portraitiste ambulant qui critique M. Friedman après que celui-ci eut giflé son enfant qui avait barboté dans la caisse de son petit café. En même temps, Gustave lui dit qu´il ne doit pas s´en faire : « Oh, soyez modeste. Votre crime n´est pas de ceux qui révoltent. Des pères qui giflent leurs fils, cela se voit chaque jour. Mais cette faute, mettons légère, s´apparente tout de même au grand mal. Elle en est le faible reflet. Elle concrétise le dernier aboutissant du mal universel, la méconnaissance d´autrui, la négation des autres. Jouir aux dépens des autres, les ramener au rang d´objet, de choses. Par lucre ou par idéal, par vengeance ou par simple goût de la cruauté, vous en arrivez aux crimes les plus atroces. Esprit de confort ou nationalisme, appât du gain ou soif de liberté, vos excuses sont multiples. Mais la différence n´est pas lourde qui sépare l´assassin de la rue Porte-Vieille du plus pur révolutionnaire. Le mal est le même. Soi d´abord. Soi… Son bien être. Portefeuille ou idéologie, peu importe. Le résultat est identique. On pille, on torture, on tue. Le voilà, le grand mal, le mal à détruire».
Le Grand Mal a connu un énorme succès critique, on l´a vu, lors de sa parution – il a même été traduit en anglais par Ann-Yvette et Alan Stewart sous le titre The Harm is Done*, chez Jonathan Cape-, mais il fut lui aussi éclipsé par la suite en raison de la quarantaine éditoriale qui a touché Jean Forton après Les sables mouvants. Pourtant, lors de la mort de cet immense écrivain, Jacques Brenner, l´éditeur Dominique Gaultier, et une nouvelle génération de critiques comme Raphaël Sorin et Jérôme Garcin ont rappelé l´importance et de ce roman et de toute l´œuvre  de Jean Forton.
Comme l´écrit Catherine Rabier-Darnaudet dans sa belle postface de cette nouvelle édition de ce grand roman, Jean Forton a su parler de la jeunesse avec une lucidité d´autant plus remarquable qu´elle mettait en évidence, dix ans avant, le malaise à l´origine de la révolte de 1968. Et, à la fin de cette même postface, elle rend hommage à Jean Forton d´une manière encore plus expressive : « La jeunesse du Grand Mal ne nous parle pas seulement de ces années où la France se réveillait de son cauchemar de la guerre : elle nous parle aussi d´une insatisfaction qui traverse les siècles, celle des enfants qui rêvent de pureté et de beauté, mais se heurtent aux limites et aux laideurs de la réalité des adultes. Ce dont Forton ne s´est, apparemment, jamais remis».     
   
  *L´édition de poche de 1964 chez Panther Books avait le sous- titre suggestif de «a frightening novel of corrupt innocence («Un effrayant roman sur la corruption de l´innocence»).

Jean Forton, Le Grand Mal, postface de Catherine Rabier Darnaudet, L´Eveilleur, Bordeaux, février 2018 (première édition : Gallimard, 1959).     
                                                           


dimanche 12 août 2018

La mort de V.S. Naipaul.


Le monde littéraire vient d´apprendre avec une énorme tristesse la mort du grand écrivain  britannique V.S.Naipaul(Vidiadhar Surajprasad Naipaul).
Né à Chaguanas, Trinité-et -Tobago(que l´on peut dénommer aussi Trinidad-et-Tobago) le 17 août 1932, V.S.Naipaul a toujours été un écrivain polémique qui ne mâchait pas ses mots. Accusé- à la suite de quelques interviews qu´il a accordées- de misogynie et de racisme, il ne manifestait pas le moindre souci sur ce qu´on pourrait bien penser de lui.
Écrivain cosmopolite, V.S.Naipaul n´hésitait pas à pointer dans ses oeuvres les ravages de la corruption politique et de l´aliénation au fondamentalisme dans les États post-coloniaux.
Parmi ses  nombreuses fictions, on se permet de mettre en exergue  The Mystic Masseur(Le Masseur Mystique); Miguel Street; A House for Mr Biswas(Une Maison pour Monsieur Biswas);In a Free State(Dans un État Libre); Guerrillas(Guerilleros); A Bend in the River(La Courbe du Fleuve) ou Magic Seeds(Semences Magiques). Il a également écrit de nombreux essais sur l´Inde, le monde islamique, les États-Unis et les sociétés coloniales britannique, française et hollandaise.   
En 2001, il a reçu e Prix Nobel de Littérature.    

dimanche 29 juillet 2018

Chronique d´août 2018.


Marinetti, le monoplan et le pape. 



Le 20 février 1909, le quotidien parisien Le Figaro publiait à la Une un texte on ne peut plus atypique qui était de nature à déboussoler ses lecteurs les plus conformistes. Il s´intitulait «Manifeste du Futurisme», une apologie de la violence mécanique et virile, rédigé par l´écrivain, juriste et artiste italien Filippo-Tommaso Marinetti, né le 22 décembre 1876 à Alexandrie en Egypte (1), élevé chez les jésuites et épris de culture française, ayant étudié à Paris et écrivant surtout en français.
Que proposait en fait ce manifeste? Entre autres choses, l´amour du danger, de l´énergie, la beauté de la lutte, de la vitesse et de l´automobile («Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace»); une poésie du courage, de l´audace et de la révolte; une littérature anticonformiste prônant «l´insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing» ; la glorification de la guerre («seule hygiène au monde») du militarisme, du patriotisme, du geste destructeur des anarchistes, des belles Idées qui tuent, et du mépris de la femme ; la démolition des musées, des bibliothèques et le combat contre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires. Enfin, le dernier des onze principes propose ce qui suit : «Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l’horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste».
Ce geste destructeur du futurisme qui a configuré, en quelque sorte, l´acte de naissance des avant-gardes artistiques du vingtième siècle contenait déjà en germe, d´ une manière encore floue, voire contradictoire, quelques préceptes qu´épouseraient plus tard le fascisme. Ceci dit, il serait à tout le moins abusif d´assimiler automatiquement futurisme et fascisme. On était d´ailleurs en 1909, avant donc la première guerre mondiale, à un moment où le fascisme tel qu´il a été conçu ou interprété dans les années vingt notamment par Mussolini n´était pas encore, bien entendu, à l´ordre du jour. À l´époque de la parution du Manifeste, les futuristes et Marinetti en particulier avaient d´autres chats à fouetter. Toujours en 1909, Marinetti annonçait son premier Manifeste Politique où il déclarait : «Nous, futuristes, appelons tous les jeunes génies d´Italie à une lutte à outrance contre les candidats qui pactisent avec les vieux et les prêtres». Ce manifeste fut rendu public aux alentours du mois de mars, donc peu après «Le Manifeste Futuriste». Toujours au mois de mars, il se rendait à Trieste, alors un grand port autrichien, pour y lire son «Discours aux Triestins» où il proclamait : «En politique, nous sommes aussi loin du socialisme internationaliste et antipatriotique-exaltation ignoble des droits du ventre- que du conservatisme peureux et clérical».   En 1910, il fondait le Parti National Italien et  le 11 octobre 1913, il publiait, à l´occasion des élections, le Programme Politique Futuriste cosigné par Boccioni, Carrà et Russolo.
De Filippo Tommaso Marinetti, on sait que la postérité a surtout retenu son «Manifeste Futuriste», aussi bien que ses frasques, ses anathèmes iconoclastes, ses proclamations où il voulait faire table rase du passé, ses appels à la guerre contre l´Autriche, son irrédentisme italien. Elle a par contre rangé au tiroir des oubliettes un livre fort intéressant, écrit directement en français, que Marinetti a publié en 1912 et qui ne fut jamais réédité jusqu´en septembre 2017. On ne peut que saluer les Presses Universitaires de Paris Nanterre pour nous l´avoir retiré des limbes. Il s´agit du roman politique (onze chapitres) en vers libres Le Monoplan du Pape. Nationaliste et belliciste, il s´agit de l´histoire d´un pilote d´avion (Marinetti lui-même) qui, mandaté par son père l´Etna, file vers Rome, capture le Saint Pontife, le suspend à son monoplan et prêche sa guerre dans le ciel d´Italie avant de s´inviter à la grande boucherie de la bataille moderne.
Cette édition est agrémentée  des dessins de Fredde Rotbart et d´une excellente préface, sous forme d´étude critique, intitulée «L´homme en feu» sous la plume de Jean Demerliac. Ce travailleur indépendant qui a publié des œuvres sur Melville et Jules Verne, nous rappelle que Marinetti, sur la question de la guerre, est redevable des idées de Georges Sorel exprimées dans son essai Réflexions sur la violence. Après avoir pris ses distances d´avec l´anarchisme institutionnel et syndicalisé dès 1909, Marinetti s´est cherché une voie alternative où il pût donner libre cours à son argumentaire. L´anarchisme et le fascisme quoique dissemblables dans l´ idéologie et les objectifs – et aussi quant au principe d´autorité, essentiel chez les fascistes et négligeable chez les anarchistes- se rejoignaient néanmoins dans l´antiparlementarisme. Par contre, quant à la guerre, si les anarchistes et les socialistes ne la concevaient pas comme instrument d´opposition à la bourgeoisie, tel n´était pas le cas de Georges Sorel qui, selon les paroles de Jean Demerliac, ne dédaignait  pas l´expédient d´une bonne guerre pour secouer la bourgeoisie et arrêter son processus d´«abrutissement». Pour lui, «une grève générale (pouvait) très bien devenir une bataille napoléonienne».
Première édition de 1912
Jean Demerliac signale qu´il est des formulations assez voisines de celles de Sorel dans Le monoplan du pape. Pourtant, les deux pensées divergent en des points essentiels tant et si bien que Sorel était resté fidèle au marxisme. Certes, il s´en démarquait un peu dans la mesure où il estimait que la lutte prolétarienne ne devait pas mener à l´abolition des différences de classe et à la paix, mais à « reconsolider la division en classes» et perpétuer ainsi une lutte qui- nous signale encore Jean Demerliac-, à ses  yeux et en bon lecteur de Nietzsche qu´il était, était non seulement bonne, mais éternelle et civilisationnelle. Jean Demerliac est on ne peut plus clair quant à ce qui sépare Marinetti dans Le monoplan du pape de Georges Sorel : «Chez Sorel, la guerre n´est bonne qu´à «rendre à la bourgeoisie quelque chose de son énergie», à la différence de la violence prolétarienne qui, elle et elle seule, est «une chose très belle et très héroïque» (in Réflexions sur la violence). C´est l´inverse que l´on observe dans Le Monoplan du Pape où la guerre nationale est héroïsée et magnifiée, sur le dos en quelque sorte de la lutte des classes. On remarque d´ailleurs que l´aviateur adresse toutes ses mercuriales aux politiciens et aux syndicalistes devant des foules de déclassés  qu´il prend à parti. Son arme idéologique favorite n´est pas la promesse de lendemains qui chantent, mais au contraire le «dégoût du lait des promesses». On le voit très bien dans le chant des «Syndicats pacifistes», quand l´aviateur invective les orateurs syndicalistes devant  une foule silencieuse de miséreux, un véritable parti de damnés de la terre, mais que, de manière insolite, Marinetti a préféré représenter sous les traits de «chiffonniers mal nourris avec des arlequins, incessamment colonisés par la vermine» dans un tableau digne de Jules Vallès. Quel intérêt peut bien revêtir une grève générale pour ces gueux, ces ramasseurs de mégots vêtus de haillons ? Que leur ont apporté les luttes du mouvement ouvrier et que peuvent-ils donc bien attendre ? »   
Livre politique, Le Monoplan du Pape est avant tout une œuvre expérimentale où le langage choisi, la poésie, est la concrétisation du message futuriste que Marinetti a renchéri en décembre 1909 dans sa «Préface futuriste» à Revolverate de Gian Pietro Lucini : une poésie libre, affranchie de tous les liens traditionnels, rythmée à la symphonie des discours politiques en plein air, à la musique des usines, des automobiles, des aéroplanes dans le ciel. C´était, selon Marinetti, «l´unique affaire digne d´enflammer la génération succédant à celle qui fit la Patrie sur les campagnes du sang» (c´est-à-dire, la génération qui a lutté pour l´unification de l´Italie). Pour Jean Demerliac, c´était le signe, toutes proportions gardées et avec des nuances, d´un retour à la poésie politique de Victor Hugo «à cette différence que le roman aspire à une synthèse qui n´a guère d´équivalent, ni chez Hugo, ni dans les manifestes. Les «tableaux de bataille» sont non seulement dynamiques, mais transfigurés et synthétisés par la perspective aérienne».       
 Dédicacé à «Trieste, notre belle poudrière», ce roman en vers libres commence par un chapitre intitulé «En volant sur le cœur de l´Italie» où l´on peut parfois humer des relents rimbaldiens notamment dans les vers «Enfin je fais escale dans les golfes pourprés/ de ce grand continent aérien (en fait, c´était Rimbaud qui parlait des «Golfes d´ombre» et des «pourpres» dans Voyelles), mais aussi des imprécations contre Rome, symbole du pouvoir politique et du pouvoir ecclésiastique : «Mais quel est ce relent écoeurant  de caveau ?/ j´ai peine à lire et je me penche, le nez sur ma boussole/ Cette molle puanteur tombale c´est Rome/ma capitale !Ah !bah !Taupinière géante/monceau de paperasses grignotées lentement/ par des milliers de rats et de tarets…/Coupoles !Ventres gonflés de colosses flottants/dans les vapeurs violettes du soir !je les vois presque tous percés d´un clocher d´or/poignard droit vibrant encore dans sa blessure sonore/sur le funèbre maçonnement des ténèbres !...».
Un peu plus loin, il est beaucoup question de la lune : «la lune a beau vous caresser en vous narguant/de ses longs persiflages de lumière…/la lune a beau montrer le coude reluisant/de son rayon lascif, pour découvrir/la nudité dormante et respirante des fleuves…/Ô lune triste, somnolente et passéiste/que veux-tu que je fasse de ces flaques de déluge ?». Cette omniprésence de la lune-que l´on voit en d´autres chapitres du roman- traduit son obsession en tant que thème futuriste. Comme on nous l´explique en note de bas de page, l´introduction de la lumière artificielle signifiait pour les futuristes la mise à mort de la lune, icône du romantisme et du symbolisme. Ce thème important du futurisme a trouvé son illustration picturale dans La Lampe à arc, huile sur toile de Giacomo Balla.
Dans la voracité futuriste de tout bousculer, de tout refaire, de tout reconstruire sous de nouvelles perspectives, on tombe dans ce livre sur des volcans, de tonnantes statues, des abîmes, des montagnes, des trains, des musées, les réservoirs du romantisme, des femmes, des tapettes, des charognes, des moucherons politiciens ou les syndicats pacifistes. Pourtant, le but de cette longue imprécation, outre la capture du pape, c´est la «dévaticanisation» réelle aussi bien que celle des esprits. Le Vatican vu comme un laboratoire de catastrophe générale (2) : «Ô Vatican, tes prêtres musiciens/peuvent bien entr´ouvrir la grande écluse/des orgues pleines de terreur et d´amertume irréparable/pour que la cataracte inondante de leurs sons/en pleurs me couvre et me submerge/loque misérable !...»Et ensuite : «Ô grandes orgues catholiques/ enflez, enflez la délirante marée de nostalgie/dont vous voulez noyer notre fiévreuse humanité/pour qu´elle y flotte, innombrable cadavre/à la dérive, vers le néant des paradis !»
Roman politique, certes, Le Monoplan du Pape est pourtant essentiellement une œuvre qui vaut pour le côté fortement expressif des images qu´elle renferme. Comme l´écrit Jean Demerliac dans la préface citée plus haut : «Comme celles de Maistre (3), les images de Marinetti cherchent avant tout à choquer et à ébranler les convictions du lecteur et du monde social. Elles sont performatives et on ne saurait facilement les enfermer dans une idéologie spécifique (4). Paradoxalement, ce sont elles qui sauvent Le Monoplan du Pape d´une réduction à une pensée cocardière ou fasciste. Certes, elles nous permettent encore d´assigner ce roman politique à l´anarchisme et à une «propagande par le fait», mais elles nous renvoient plutôt à une performance dont, sous l´évidence de messages nationalistes, irrédentistes et fascistes avant la lettre, la signification politique demeure finalement assez indéchiffrable».
Quoi qu´il en soit, Le Monoplan du Pape(5), indépendamment du message qui le sous-tend, est un livre révolutionnaire et anticonformiste. Au bout du compte, le but de la littérature n´est-il pas aussi celui de bousculer les consciences et de provoquer l´indignation ?

      (1) Marinetti est mort à Bellagio(Italie) le 2 décembre 1944.
(2)J´emprunte le titre d´un essai de Maurice G.Dantec (1959-2016) : Laboratoire de catastrophe générale-Le théâtre des opérations 2, journal métaphysique et polémique 2000-2001(éditions Gallimard, 2001).
(3)Joseph de Maistre (1753-1821), comte, homme politique, magistrat et écrivain français, considéré comme un des représentants les plus emblématiques de la pensée contre-révolutionnaire.
(4) Jean Demerliac cite en bas de page l´essai de Ivan Jaffrin «Joseph de Maistre face à l´usurpation de la Souveraineté : la performance d´une indignation», in Dix-huitième siècle 1/2008(nº 40), p. 561-578.
(5)Le moment de l´écriture et de la parution du Monoplan du pape, le pape qui officiait était Pie X. Une simple curiosité puisque Marinetti visait essentiellement le pape en tant que symbole.


Filippo Tommaso Marinetti, Le Monoplan du Pape, roman en vers libres, texte présenté par Jean Demerliac, illustré par Fredde Rotbart, éditions des Presses Universitaires de Paris-Nanterre, Paris, septembre 2017. 

jeudi 28 juin 2018

Chronique de juillet 2018.


        Horacio Castellanos Moya: entre l´identité et le déracinement. 



Peut-on concevoir la littérature comme une immense catharsis? C´est peut-être la perspective de certains écrivains pour lesquels l´écriture est le seul moyen de pouvoir s´affranchir de leurs fantasmes, d´apaiser leur intranquillité. Néanmoins, la littérature n´est-elle pas également une intranquillité permanente y compris pour les auteurs qui ne peuvent nullement s´en passer et pour lesquels la littérature tient lieu de respiration, ne serait-ce qu´artificielle, en empruntant le titre d´un roman du regretté Ricardo Piglia? Pour l´écrivain Horacio Castellanos Moya, la littérature n´a pas de fonction cathartique, comme il l´a récemment affirmé dans une interview accordée à Marta Ailouti pour le quotidien El Mundo: «Non. Certes, il y a bien un moment d´affranchissement, mais la conscience de tout un chacun est toujours là. Même si l´on écrit un livre, on ne peut pas tout à fait éliminer les problèmes comme on éradique une tumeur. L´esprit et les émotions de l´homme se meuvent dans une autre sphère, dans un endroit où se débarrasser des choses n´est pas une mince affaire». 
En Amérique Latine, la violence fait partie du quotidien-«Un homme armé est un homme qui a peur», affirme Horacio Castellanos Moya-et sert parfois de combustible à l´imagination des écrivains. Si pendant des décennies la littérature a brossé dans ces parages des portraits corrosifs et ironiques de dictateurs –souvent des militaires- qui tenaient asservis sous leur botte des pans entiers de la population pauvre -et analphabète- de leurs pays, d´ordinaire des paysans indigènes, aujourd´hui, les écrivains font état de la profusion de problèmes qui sévissent sur les grandes villes- parfois même des mégapoles-gangrenées par la drogue, la corruption, l´affairisme délétère, la marginalité urbaine, le chômage, toutes sortes de mafias, enfin, les guerres civiles, les guérillas, les commandos paramilitaires et la mémoire des dictatures sinistres qui ont rongé ces pays.
Horacio Castellanos Moya est un des écrivains latino-américains qui ont su le mieux traduire le déracinement de toute une génération égarée par les guerres d´Amérique Centrale. Né à Tegucigalpa, capitale du Honduras en 1957, il fut néanmoins élevé au Salvador. Journaliste, écrivain, il a vécu au Mexique, au Costa Rica, au Guatemala, en Allemagne, en Espagne, au Canada, et au Japon. Maintenant, il vit aux États-Unis et enseigne à l´Université d´Iowa. Á soixante ans, il a déjà une œuvre considérable –dont neuf titres ont été traduits en français-qui force le respect et qui fut couronnée de nombreux prix internationaux, mais une œuvre, il faut le dire aussi, qui lui a causé bien des déboires et ceci dès 1997, l´année où fut publié son roman El Asco-Thomas Bernhard en San Salvador (traduit en français sous le titre Le Dégoût, chez Les Allusifs en 2003, puis en 2005 dans la collection de poche 10/18). Dans ce roman, le brutal monologue d´Edgardo Vega-qui rentre au Salvador pour l´enterrement de sa mère après dix-huit ans d´exil volontaire au Canada-reproduit par son ancien camarade de classe Moya est une invective torrentielle, sous le modèle de feu l´écrivain autrichien Thomas Bernhard, contre le rôle de l´église catholique dans la société, contre l´inculture, contre la politique et les politiciens, contre sa propre famille, bref un discours étalant au grand jour un profond mépris pour son pays. Ce roman lui a valu de violentes critiques et même des menaces de mort qui l´ont contraint à s´exiler en Espagne, puis au Mexique (après un premier exil également au Mexique dans les années quatre-vingt pendant la guerre civile au Salvador).
En mars dernier, a paru en Espagne chez Literatura Random House, son nouvel éditeur (le précédent était Tusquets), son roman le plus récent intitulé Moronga. Ce mot moronga, le nom d´un personnage secondaire du roman, est une variante de morcilla que l´on peut traduire en français par boudin. Un mot qui a parfois en espagnol aussi bien qu´en français (et en d´autres langues) une connotation sexuelle. Et pour cause, puisque le sexe n´est pas absent du roman quoiqu´il n´en soit pas pour autant le vecteur fondamental.
L´histoire de Moronga gravite autour de deux salvadoriens puisque la mémoire de la violence au Salvador en particulier -et en Amérique Centrale en général- est, on l´a vu plus haut, au cœur de l´œuvre de Horacio Castellanos Moya, le seul écrivain qui, selon feu Roberto Bolaño, ait su raconter «l´horreur, le Vietnam secret qu´a été l´ Amérique Latine pendant longtemps». Récemment,  le journaliste Antonio Jiménez Barca du quotidien El País l´a interrogé sur les raisons qui le poussent à écrire tout le temps sur un pays où, hormis de courtes périodes, il n´a pratiquement plus vécu depuis l´âge de vingt ans. Horacio Castellanos Moya a répondu : «Il est des écrivains, ceux qui proviennent de métropoles, de pays très consolidés, qui écrivent sur les pays où ils vont quand ils voyagent. C´était le cas de Graham Greene, par exemple. Par contre, James Joyce qui a également vécu dans plusieurs pays,  semblait, au fond, n´avoir jamais quitté Dublin. C´est difficile de découvrir les raisons qui se cachent derrière l´option de chaque écrivain. Je pense que dans le premier cas cité, l´écrivain se sent plus libre et n´a pas d´attaches en termes d´identité, mais pas dans le cas des écrivains, disons, périphériques». Ensuite, en  répondant  à une question sur les identités nationales et la biographie de chaque écrivain, il nous donne un peu la clé des raisons qui sont derrière son écriture ou  ses obsessions en tant qu´écrivain : «Pour moi, le Salvador est une blessure (…) Tout écrivain est marqué par une blessure qui s´est produite en un temps précis, en général dans sa prime jeunesse. Dans mon cas, c´est vers la fin de l´adolescence qui a coïncidé avec l´éclatement de la guerre civile. Cela m´a bouleversé. Quarante ans plus tard, j´écris toujours sur cet événement majeur de ma vie : sur la frayeur que l´on éprouvait quand on sortait dans la rue et l´on pouvait tomber sur un autobus qui explosait, ou croiser un escadron de la mort qui mitraillait un autobus. On pouvait soi-même disparaître. Il y avait toujours un sentiment de terreur, à couper le souffle. Aussi suis-je toujours en train de chercher des personnages qui viennent de ce temps-là».
À l´instar de Miguel de Unamuno qui a dit un jour, dans un autre contexte, «me duele España» («J´ai mal à l´Espagne»), on pourrait dire de Horacio Castellanos Moya que «le duele El Salvador», à lui et à ses personnages. Pour en revenir justement à Moronga, ses deux protagonistes et narrateurs – José Zeladón et Erasmo Aragón-  ont du mal à se libérer de leur passé salvadorien.
José Zeladón est un homme plutôt taciturne. Ex-guérrillero, il fuit le Salvador avec une nouvelle identité et passe inaperçu pendant des années aux Etats-Unis. Au début de l´histoire, il vient de quitter le Texas pour commencer une nouvelle vie du côté du Wisconsin. Il retrouve un ancien compagnon de la guérrilla qui lui procure un appartement meublé dans la petite ville universitaire de Merlow City aussi bien qu´un boulot de chauffeur d´autobus scolaire. Pourtant, son passé le hante et ne cesse de le poursuivre partout où il va puisqu´une autre ancienne connaissance des temps de la guérrilla le contacte et lui propose un service. Entre-temps, José Zeladón découvre qu´à Merlow City habite un autre salvadorien, un certain Erasmo Aragón. Il s´agit d´un ancien journaliste qui donne des cours au Merlow College en même temps qu´il cherche, en consultant les archives déclassifiées de la CIA, à élucider la mort de Roque Dalton, poète révolutionnaire salvadorien. Ce poète  a connu une fin tragique étant donné qu´il fut assassiné en 1975 par ses propres camarades de l´Armée Révolutionnaire du peuple (ERP) sous des chefs d´accusation de complicité avec la CIA, lui qui avait également été suspecté d´intelligence avec Cuba. Erasmo Aragón, toujours fier de ses aventures galantes, est néanmoins confronté à un problème sérieux quand une adolescente, fille adoptive d´un couple américain qui lui a loué une chambre, lui rend visite et l´embarrasse. Ces noms, Erasmo et Aragón, reviennent souvent dans les écrits de Horacio Castellanos Moya à telle enseigne qu´en une interview l´auteur a affirmé que ce personnage de Moranga répond à son «profil psychologique», ce qui ne veut pas dire pour autant qu´il puisse s´agir d´un alter ego. Comme l´a si bien écrit Carlos Pardo dans une recension critique publiée le 26 février dans le quotidien El País «cette douteuse dette biographique peut-être ne servira-t-elle qu´à nous montrer une nouvelle fois le procédé problématique qu´emploie Horacio Castellanos Moya dans ses fictions débordantes de réalité».
Il faut ajouter que dans la troisième et dernière partie du roman, nous avons droit à une troisième voix-après celles de José Zeladón et d´Erasmo Aragón-sous forme de rapport de police qui nous raconte le dénouement de l´histoire et nous laisse entrevoir le destin de certains personnages.
Roman de l´identité, du déracinement, de la mémoire de la violence au Salvador, Moranga nous fait réfléchir aussi sur le puritanisme aux États-Unis, un pays qui a paradoxalement l´industrie pornographique la plus florissante de la planète. Dans l´interview à El País citée plus haut, l´auteur met en exergue cette contradiction : «Ce roman pointe la grande contradiction des États-Unis qui crée une impressionnante schizophrénie. D´une part, on a une énorme réglementation sexuelle et d´autre part une industrie pornographique florissante à laquelle tout le monde peut avoir accès. En Amérique Latine, il n´y a pas ce genre de contradiction parce qu´il n´y a pas de réglementation du tout. Les Etats-Unis sont le pays des grandes prohibitions : d´abord, celle de la drogue, puis celle du tabac et l´on aura bien celle du sexe. Cela relève du protestantisme, d´une approche calviniste du monde. Nous autres, ceux de culture latine, nous interdisons, mais tout le monde s´en fout».
Chez Moranga, on côtoie également un autre problème très actuel : la surveillance des gens. Parfois, il y a même une certaine paranoïa, les personnages se demandent si leurs rencontres sont aussi fortuites que ça, si leurs appels téléphoniques sont sur écoute. Néanmoins, l´auteur rappelle, dans des propos confiés à l´agence Efe, qu´aujourd´hui la surveillance est non seulement consentie mais aussi applaudie en ce sens que les gens eux-mêmes sont heureux d´être surveillés. Ce n´est plus nécessaire de recourir aux tortures du stalinisme ou des dictatures latino-américaines, affirme-t-il, pour obtenir des informations personnelles que chacun étale au grand jour sur les réseaux sociaux…
Une des meilleures phrases sur Horacio Castellanos Moya que j´aie jamais lues fut proférée un jour par un autre écrivain que j´ai déjà cité plus haut, Roberto Bolaño, qui, décédé en 2003, n´a pourtant pas connu la plupart des œuvres de son confrère : « Il est un écrivain mélancolique qui écrit comme s´il vivait au fond d´un des multiples volcans de son pays».

Horacio Castellanos Moya, Moronga, Literatura Random House, Barcelone, février 2018 (inédit en français).  

P.S (le 4 septembre 2018)-L´édition française-conservant le titre Moronga de l´édition originale  espagnole-vient de paraître chez Métailié(traduction de René Solis).