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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 5 octobre 2017

La mort d´Anne Wiazemsky.



 

Née le 14 mai 1947 à Berlin, l´actrice et romancière française Anne Wiazemsky est décédée aujourd´hui, à l´âge de 70 ans, des suites d´une longue maladie. Fille de Claude Mauriac et petite-fille de François Mauriac (Prix Nobel de Littérature en 1952), Anne Wiazemsky était l´ancienne compagne du cinéaste Jean-Luc Godard.
Surnommée «l´éternelle jeune fille», elle a publié une douzaine de romans dont Les Canines, prix Goncourt des Lycéens en 1993, L´hymne à l´amour (1996, Prix RTL-Lire), Une poignée de gens (1998, Grand Prix du roman de l´Académie Française et Prix Renaudot des Lycéens), Jeune Fille (2007, Prix Jean Freustié et Prix Lilas), Mon enfant de Berlin(2009), Un an après(2015) et Un Saint Homme(2017).
Une femme remarquable.

Le Nobel attribué à Kazuo Ishiguro.



Le Prix Nobel de Littérature 2017 vient d´être attribué à l´écrivain britannique d´origine japonaise Kazuo Ishiguro.L´Académie suédoise a mis en exergue «ses romans d´une grande force émotionnelle révélant l´abîme sous l´illusion que nous avons de notre relation au monde».
Né à Nagasaki le 8 novembre 1954, il vit en Angleterre dès l´âge de 6 ans. Il a a son actif un recueil de nouvelles et sept romans  dont The remains of the day(Les vestiges du jour), lauréat du Booker Prize en 1989, et Never Let Me Go(Auprès de moi toujours), paru en 2005. Ces deux romans ont fait l´objet d´adaptations cinématographiques. 
Il a été décoré de l´ordre de l´Empire Britannique en 1995 et fait Chevalier des Arts et des Lettres en 1998. 
Son dernier roman The Buried Giant fut publié en 2015 et traduit en français sous le titre Le Géant Enfoui.
La plupart de ses livres sont disponibles en français dans la collection de poche Folio aux éditions Gallimard.

jeudi 28 septembre 2017

Chronique d´octobre 2017.



Léon Bloy, le prophète.



«Obtenir enfin le mutisme du Bourgeois, quel rêve ! L´entreprise, je le sais bien, doit paraître fort insensée. Cependant, je ne désespère pas de la démontrer d´une exécution facile et même agréable. Le vrai Bourgeois, c´est-à-dire, l´homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser et qui vit ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit, est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules. Le répertoire des locutions patrimoniales qui lui suffisent est extrêmement exigu. Ah !si on était assez béni pour lui ravir cet humble trésor, un paradisiaque silence tomberait aussitôt sur notre globe consolé !».
 Ce texte est extrait de l´œuvre Exégèse des Lieux Communs, publiée d´abord en 1901, puis revue en 1913 et écrite par un des écrivains les plus atypiques que la littérature française ait enfantés et dont on signalera le 3 novembre prochain le centenaire de la mort : Léon Bloy. Incompris par son temps, vilipendé par les bien-pensants de l´époque, Léon Bloy n´a pas manqué de leur rendre la pareille, lui qui par son éloquence, sa plume où les latinismes n´ont jamais offusqué l´éclat de la langue française, a invectivé l´hypocrisie et l´outrecuidance des milieux culturels, politiques et sociaux français. Romancier, nouvelliste, essayiste, diariste et pamphlétaire, Léon fut un catholique fervent à la recherche de l´absolu, mais farouchement anticlérical et révolté par le silence de Dieu devant les méfaits de la société de son temps. Si nombre de ses contemporains l´ont éreinté et exécré, la postérité lui a donné un certain crédit : son œuvre eut un ascendant reconnu sur des écrivains comme Georges Bernanos, Louis-Ferdinand Céline, Ernst Jünger, Jorge Luis Borges ou, plus récemment, Maurice G. Dantec.  De son temps, malgré tout, il y en avait qui le tenaient en haute estime comme Villiers de l´Isle-Adam, Catulle Mendès, Remy de Gourmont ou Octave Mirbeau. Ce dernier a écrit à propos de Léon Bloy : «Il sertit d´or l´excrément ; il monte des métaux précieux, précieusement ouvrés, la perle noire de la bave. Quand il en arrive à ce point d´orfèvrerie et de ciselure, l´excrément lui-même devient un joyau». Remy de Gourmont pour sa part a écrit en 1898 dans le IIe Livre des Masques : «M. Bloy a un style(…) M. Bloy est un des plus grands créateurs d´images que la terre ait portés ; cela soutient son œuvre, comme un rocher soutient de fuyantes terres ; cela donne a sa pensée le relief d´une chaîne de montagne(…) Le génie de M. Bloy n´est ni religieux, ni philosophique, ni humain, ni mystique ; le génie de M. Bloy est théologique et rabelaisien. Ses livres semblent rédigés par saint Thomas d´Aquin en collaboration avec Gargantua. Ils sont scholastiques et gigantesques, eucharistiques et scatologiques, idylliques et blasphématoires. Aucun chrétien ne peut les accepter, mais aucun athée ne peut s´en réjouir».  
Deuxième de sept enfants, Léon Bloy naît le 11 juillet 1846 à Notre-Dame de Sanilhac, près de Périgueux en Dordogne, fils de Jean –Baptiste Bloy, fonctionnaire des Ponts et Chaussées et franc-maçon et d´Anne-Marie Carreau, une ardente catholique. Études plutôt médiocres, emploi comme commis de bureau à la Compagnie Ferroviaire d´Orléans, léger intérêt pour l´architecture, passion pour la peinture et fréquentation des milieux socialistes révolutionnaires et anticléricaux marquent son passage de l´adolescence à l´âge adulte.  En 1968, à l´âge de vingt-deux ans, il fait la connaissance de Jules Barbey d´Aurevilly. C´est pour Léon Bloy une rencontre déterminante dans sa vie et l´occasion d´une profonde conversion intellectuelle qui le ramène à la religion catholique –qu´il avait boudée-et le rapproche des courants traditionalistes. C´est sous l´emprise de Barbey d´Aurevilly qu´il s´intéresse à la philosophie d´Antoine Blanc de Saint-Bonnet et d´Ernest Hello. En 1870, il fait la guerre et participe aux opérations de l´armée de la Loire, une expérience qui lui inspirera en 1893 le livre Sueur de Sang. De retour à Paris, il entame une carrière de journaliste, écrivain et pamphlétaire qui lui  vaut plein d´inimitiés. Il vit toujours sous un équilibre instable, les polémiques qu´il déclenche ne l´aidant pas à mener une vie sereine. C´est après la mort de ses parents en 1877 qu´il effectue une retraite à la Grande Trappe de Soligny où il rencontre Anne-Marie Roulé prostituée qu´il recueille et convertit en 1878 et dont la figure lui inspirera le roman aux contours autobiographiques Le Désespéré, publié en 1887. La vie de Bloy et d´Anne-Marie se meut en aventure mystique, pleine de visions, de pressentiments apocalyptiques et plonge dans le dénuement absolu. C´est à ce moment –là que Bloy fait la connaissance de l´abbé Tardif de Moidrey qui l´initie à l´exégèse symbolique pendant un séjour à La Salette. Ce symbolisme, Léon allait l´appliquer à son œuvre, à sa vie et aux événements analysés sous sa plume. C´est probablement de cette époque que date Le Symbolisme de l´apparition qui ne sera publié qu´à titre posthume en 1925. Aussi Bloy sera-t-il associé à certaines idées qui s´expriment dans les mouvements traditionnels catholiques imprégnés d´une eschatologie inhérente à l´apparition de la Vierge Marie à La Salette-Fallavaux près de Corps (Isère) en 1846. Entre-temps, Anne –Marie sombre dans la folie et finit par être internée, en 1882, à l´hôpital Sainte-Anne de Paris.
Le long de sa vie, Léon Bloy écrit beaucoup  pour la presse- Gil Blas, La Plume, Le Chat-Noir-, tient un journal, écrit deux romans-Le Désespéré, La Femme Pauvre- des nouvelles et des récits-Histoires désobligeantes et Sueur de sang respectivement-et publie nombre d´essais. En 1890, il se marie à la danoise Johanne Molbech-rencontrée chez le poète et journaliste François Coppée et convertie par ses soins au catholicisme-, a des enfants, mais sa vie n´est toujours pas une partie de plaisir. Il se fâche avec Joris-Karl Huysmans, son ami, qui l´a caricaturé dans son roman Là –Bas(1891). Une vingtaine d´années plus tard, alors qu´Huysmans est déjà mort, Bloy déblatère encore contre lui dans l´essai Le Pèlerin de l´Absolu : «Il devint catholique avec la très pauvre âme et la miséreuse intelligence qu´il avait, gardant comme un trésor l´épouvantable don de salir tout ce qu´il touchait». Il tient en piètre estime des auteurs qui ne cessent d´être victimes de ses invectives comme Alphonse et Léon Daudet, Maurice Barrès, Edmond de Goncourt ou Paul Bourget. Enfin, les polémiques s´accentuent jusqu´à sa mort à Bourg-La –Reine, Hauts-de-Seine, le 3 novembre 1917, après une crise cardiaque.
Dans son roman Le Désespéré, d´inspiration autobiographique-qui survient après l´échec de son pamphlet hebdomadaire Le Pal-, on peut déceler sous le tamis de la fiction sa philosophie, sa recherche d´absolu et ses imprécations contre les «digérants» républicains de la «Grande Vermine» des Lettres. Le héros du roman est Caïn Marchenoir, un catholique impitoyable, révolté par le silence de Dieu, qui lance des anathèmes contre ses contemporains. Les intentions de Léon Bloy sont claires. Il les confie à Louis Montchal en 1885 : «Je rêve un roman de misère et de douleur, l´écrasement d´un homme supérieur par une société médiocre. Tous les imbéciles et tous les infâmes de ma connaissance y défileront.». Comme le montre si bien Pierre Glaudes dans la présentation de l´œuvre dans la collection Classiques de Garnier-Flammarion : « Par le biais de son personnage, Bloy, qui n´a jamais cessé d´espérer un immense succès de scandale, semble déterminé à hausser encore le ton, en étrillant d´une main ferme tous ceux qui, depuis les lendemains de la défaite de 1870, incarnent la réussite ou la compromission dans «la République des Vaincus». Il souhaite ainsi marteler le message inactuel d´un pamphlétaire catholique qui s´est fait une gloire de se «rendre insupportable à (ses) contemporains»».
Néanmoins, si Le Désespéré se solde par un échec du héros Marchenoir et l´absence- du moins apparente-de Dieu, l´autre roman de Léon Bloy, La Femme Pauvre (1897), nous donne des raisons d´espérer, ne serait-ce que parce qu´il se termine avec l´image d´une béatitude que le personnage Clotilde Maréchal (personnage inspiré à l´auteur par sa relation avec Berthe Dumont)  nourrit contre la médiocrité du temps présent. Elle est au fond une sainte qui ne se mesure pas à l´aune de la logique terrienne.
Puisqu´il est souvent question de recherche de l´absolu et du silence de Dieu, ce Dieu tant adoré que Bloy appelle de tous ses vœux pour le faire sortir de son mutisme, on ne peut ignorer le rôle de Satan et du Mal en tant qu´idée, le Mal que le Diable représente. Dans une interprétation originale et moderne de l´œuvre de Léon Bloy qu´il a exposée dans un article intitulé Léon Bloy ou la fureur de Dieu, écrit pour l´excellent site Internet Zone Critique en février 2015, Clément Guarneri a justement rappelé cette réalité. J´en reproduis un extrait qui illustre on ne peut mieux la lucidité et la pertinence de cette analyse: «« Celui qui ne prie pas le Seigneur prie le Diable » écrivit Léon Bloy. Cette citation, fraîchement remise au goût du jour par le Pape François, le jour de son accession au trône de Pierre, est éminemment révélatrice de la pensée du poète et constitue l’épine dorsale de son itinéraire spirituel. Il fut, à la suite de Baudelaire, et avant des écrivains comme Georges Bernanos, Louis-Ferdinand Céline, ou encore Jean-Pierre Martinet, l’un de nos auteurs qui interrogea le scandale du Mal avec le plus d’à-propos, d’acuité et de justesse, ne cessant d’intimer que le désespoir, le fatalisme, la haine du beau, le matérialisme, sont devenus les ressorts de la machinerie diabolique et les expédients par lesquels Satan agit sur nos vies en annihilant notre enthousiasme.»
«Ce mot de Satan, poursuit Clément Guarneri, de malin, que les prêtres même craignent parfois d’évoquer, de peur du ridicule, est bien loin de ce diablotin affublé d’une queue et d’un trident, il est au contraire ce « désespoir », cet Irrévocable dont parlait justement Baudelaire, celui qui divise et corrompt l’âme pour l’éloigner de Dieu, par le simulacre, l’idolâtrie, le péché, l’orgueil, la haine et l’envie ; cet instrument de discorde flattant notre vanité. Ainsi, non loin d’interroger une notion creuse, Bloy nous invite-t-il à scruter nos âmes pour en extraire sa noblesse et sa munificence, dans la voie du dépouillement et de la méditation, par une ascension sans cesse accrue dans l’Amour de Dieu, fondée sur l’imitation du Christ».
L´extrait par lequel s´amorce cet article nous prouve que, paraphrasant Jorge Luis Borges, Léon Bloy, collectionneur de haines, n´a pas exclu la bourgeoisie française dans son musée bien rempli. Pierre Glaudes, cité plus haut, a vu juste quand il a écrit que chez Bloy, le bourgeois se définit  par sa bêtise, par sa sentimentalité, par son hypocrisie, par son néant. Le bourgeois ou les riches tout court. Toujours dans Exégèse des Lieux Communs, dans le chapitre «Pauvreté n´est pas vice», il dénonce l´hypocrisie des riches qui tiennent en horreur l´indigence, vue comme une impiété, un blasphème atroce. Elle l´est en quelque sorte dans l´intolérable scandale de son existence, mais non pas pour les raisons souvent invoquées par les riches qui dans leur cynisme affirment «pauvreté n´est pas vice», une assertion qui, on le sait bien, n´est chez eux qu´une antiphrase. Léon Bloy écrit du haut de sa clairvoyance : « la pauvreté est l´unique vice, le seul péché, l´exclusive noirceur, l´irrémissible et très singulière prévarication. C´est bien ainsi que vous l´entendez, n´est-ce pas précieuses Crapules qui jugez le monde». Plus loin, il s´écrie :«Ah ! Que l´Évangile est mal compris ! Quand on lit qu´«il est plus facile à un chameau de passer par le trou d´une aiguille qu´à un riche d´entrer dans le royaume des cieux», faut-il être aveugle pour ne pas voir que cette parole n´exclut, en réalité, que le chameau, puisque tous les riches, sans exception, sont certainement assis sur des chaises d´or dans le Paradis et que, par conséquent, il leur est tout à fait impossible, en effet, d´entrer dans un endroit où ils sont installés, déjà, depuis toujours ! C´est affaire aux chameaux d´enfiler des aiguilles devant la porte et de se débrouiller comme ils pourront. Il n´y a pas lieu de s´en préoccuper autrement».
Dans Histoires désobligeantes (1894), recueil de nouvelles, la cruauté de la plupart des histoires est certes ancrée dans l´angoisse religieuse de l´auteur, mais cette cruauté est aussi celle qui s´exerce parfois aux dépens des exilés de la vie, des faire-valoir, ceux qui, par leur seule existence, sont en trop et jetables, ceux dont on peut se débarrasser sans aucune gêne. C´est le cas de l´histoire «Le vieux de la maison» où Madame Alexandre, propriétaire d´un lieu louche, un bordel, à vrai dire, peine à se défaire de son père, personnage surnuméraire, «vieux fricoteur», «vieille ficelle à pot au feu».Imprudemment sorti dans la rue lors de la Commune, en pleine répression versaillaise, le papa Ferdinand (ainsi s´appelle «le vieux de la maison») est soupçonné d´être un pétroleur. Sa sinistre fille en profite pour  se débarrasser de son vieux père. Alors qu´il est déjà à la porte de la maison, madame Alexandre crie aux soldats de la fenêtre : «Mais fusillez-le donc, tonnerre de Dieu ! Il était tout à l´heure avec les autres. C´est un sale communard, c´est un pétroleur qui a essayé de foutre le feu au quartier». Papa Ferdinand, criblé de balles,  tombe sur le seuil…Sa fille, par contre, sans aucun poids sur sa conscience coule des jours heureux, pèse quatre cents kilos( !) et lit avec émotion les romans de Paul Bourget. Ici, on ne peut rester insensible à l´ironie de Bloy non seulement par le poids (expressément excessif) de la dame, mais aussi par sa lecture des livres de Paul Bourget, un auteur qu´il a de tout temps avili à telle enseigne qu´en 1914 il écrira, toujours dans Le Pèlerin de l´Absolu, des propos tout à fait méprisants sur son confrère : «Ce pauvre Bourget est si étroitement dénué de personnalité qu´il lui est impossible d´écrire sans emprunter des formes de Balzac ou de Stendhal».      
Malheureusement, les œuvres de Léon Bloy aujourd´hui n´ont pas beaucoup de lecteurs et encore suscitent-elles toujours des polémiques, surtout auprès de ceux qui en font des interprétations abusives. En 2013, le juge des référés de Bobigny sur une plainte de la Ligue Internationale contre le racisme et l´antisémitisme ordonne la censure partielle de l´essai de Léon Bloy Le Salut par les Juifs (1). Or, l´ouvrage, paru en 1892, s´insurge justement contre l´antisémitisme qu´il qualifie de «crime» et c´était une réponse à l´essai antisémite d´Edouard Drumont (directeur de La Libre Parole), La France Juive. Bloy estime que Drumont combat la bourgeoisie juive simplement pour faire triompher la bourgeoisie catholique. Il ne s´agirait donc que de «substituer au fameux Veau d´Or un cochon du même métal».  L´ouvrage fut salué par Paul Claudel, Octave Mirbeau, Georges Bernanos, Jorge Luis Borges et des auteurs juifs comme Franz Kafka, Walter Benjamin ou Emmanuel Levinas. Récemment l´universitaire israélienne Rachèle Goëtin a reconnu l´importance de cet essai de Léon Bloy.  Un essai sure lequel  Franz Kafka a écrit un jour ce qui suit : «Je connais de Léon Bloy un livre contre l´antisémitisme : Le Salut par les Juifs. Un chrétien y défend les Juifs comme on défend des parents pauvres. C´est très intéressant. Et puis, Bloy sait manier l´invective. Ce n´est pas banal. Il possède une flamme qui rappelle l´ardeur des prophètes. Que dis-je, il invective beaucoup mieux. Cela s´explique facilement, car sa flamme est alimentée par tout le fumier de l´époque moderne».   
Léon Bloy, comme nous le rappelle-encore-Pierre Glaudes, cette fois-ci dans l´ouvrage collectif qu´il a dirigé intitulé Léon Bloy au tournant du siècle (2), fut «pourfendeur de la bicyclette, de l´automobile et du téléphone «cet irresponsable véhicule des turpitudes et des sottises contemporaines», adversaire acharné de la tour Eiffel qu´il surnommait «La Babel de fer», Léon Bloy préféra toute sa vie le Fiat Lux de la Genèse aux enchantements de la fée Électricité : il a bravement traversé son époque entre deux siècles, en affichant un dédain absolu pour les innovations dont s´enorgueillissent habituellement les modernes(…)il ne s´est intéressé à son temps que pour chercher sans relâche à y déceler les signes de l´Apocalypse qu´il attendait(…) En dépit de (ces) revendications d´anachronisme, Bloy reste un écrivain représentatif de son temps. Une spiritualité intransigeante et inquiète, une profonde intelligence du symbole, un imaginaire violent et tourmenté, jusqu´à un certain  fumisme, témoignent de cet enracinement».
Celui qui fut surnommé le pèlerin de l´absolu ou le mendiant ingrat (titres empruntés à deux de ses œuvres), auteur de l´excès et de la démesure, a  indiscutablement une place de choix dans l´histoire littéraire française. Ses imprécations, ses vitupérations étaient des signes de son indignation devant le désarroi du monde.
La collection Bouquins –des éditions Robert Laffont- qui avait déjà publié les deux tomes du Journal de Léon Bloy (1892-1907 et 1907-1917) vient de faire paraître Essais et Pamphlets rassemblant en un seul volume la quasi –totalité de ses écrits non-fictionnels.  C´est tout à l´honneur de cet éditeur. Néanmoins, une question me taraude l´esprit -dans l´espoir vain que je sois lu par un autre éditeur-, une question que je ne puis m´empêcher de poser, étant sûr que d´autres l´auront déjà posée avant moi : à quand Léon Bloy dans La Pléiade ?    

(1)Le fait que la dernière édition de Salut par les Juifs soit parue chez un éditeur, Kontre-Kulture, qui fraie avec l´extrême-droite a suscité des amalgames inutiles.
(2) Pierre Glaudes et autres, Léon Bloy au tournant du siècle, collection Cribles, Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, France, 1992.                
 
  

         

Centenaire de la naissance de Magda Szabó.




Le 5 octobre, on signalera le centenaire de la naissance, à Debrecen,  de l´écrivaine hongroise Magda Szabó, décédée le 19 novembre 2007 à Kerepes.
Auteure d´une œuvre considérable, couronnée de nombreux prix nationaux et internationaux, Magda Szabó a plusieurs livres traduits en français dont le fameux roman La Porte, récompensé par le Prix Femina Étranger 2003, mais aussi Rue Katalin (Prix Cévennes 2007), Le Faon, La Ballade d´Iza, Le Vieux Puits, L´Instant.
Les éditions Viviane Hamy, son éditeur français, ont publié en septembre le roman Abigaël, un livre paru en Hongrie en 1970 et qui était encore inédit en langue française.  

mardi 5 septembre 2017

John Ashbery (1927-2017).

Le grand poète américain John Ashbery vient de s´éteindre à l´âge de 90 ans à Hudson, New York. Né le 28 juillet 1927 à Rochester, dans l´État de New York aussi, son oeuvre, riche et prolifique(une trentaine de titres), est souvent associée à la New York School, avec des influences des surréalistes français dans les tout premiers livres. 
Son premier livre, Turandot and other poems, fut publié en 1953 et le dernier, Commotion of the Birds, en 2016.
L´oeuvre de John Ashbery  fut récompensée par de nombreux prix dont le Pulitzer, le National Book Award, le National Book Critics Award ou encore le Prix Feltrinelli international pour la poésie en 1992. Cette année, il avait reçu la médaille d´honneur de The Raymond Roussel Society à New York.
 
  

mardi 29 août 2017

Chronique de septembre 2017.




César Vallejo, le poète universel.


De la lecture de L´Ecriture ou la Vie de Jorge Semprún – un livre et un écrivain qui m´ont profondément marqué-j´ai toujours gardé dans ma mémoire, entre autres passages, le moment où l´auteur évoque le républicain espagnol Diego Morales qui ayant survécu à la Guerre d´Espagne et ayant tenu le coup à Buchenwald était en train de mourir stupidement d´une dysenterie foudroyante «provoquée par une nourriture redevenue soudain trop riche pour son organisme affaibli». Ne sachant pas d´abord ce qu´il fallait lui murmurer en guise de consolation, il est soudain venu à l´esprit de Semprún de réciter un poème du poète péruvien César Vallejo. Un des plus beaux de la langue espagnole, de son livre sur la guerre civile España, aparta de mi este caliz (Espagne, écarte de moi ce calice), publié à titre posthume: «Al fin de la batalla/y muerto el combatente, vino hacia él un hombre/y le dijo: «No mueras, te amo tanto» !/ Pero el cadáver ; ay ! siguió muriendo…» (1). Diego Morales est mort hélas avant de pouvoir l´entendre…En écho, on pourrait se rappeler le début d´un autre poème- prémonitoire- de César Vallejo : «No poseo para expresar mi vida sino mi muerte»(2)…
Peu importe si l´on est d´accord ou pas avec Martin Seymour-Smith, critique britannique, qui le tenait pour le plus grand poète du vingtième siècle toutes langues confondues. Ce que l´on ne peut nier c´est que César Vallejo est un nom incontournable de la poésie universelle du siècle dernier ; un poète qui, tributaire tout d´abord du modernisme déclinant, évolue vers une poésie un peu engagée et crée à la fin un langage propre d´une expressivité sans égale.
César Abraham Vallejo Mendoza est né le 16 mars 1892 à Santiago de Chuco, ville située dans les Andes péruviennes, à 165 km à l´est de Trujillo, la troisième ville la plus peuplée du Pérou, derrière la capitale, Lima, et Arequipa où est né, en 1936, deux ans avant la mort de Vallejo, le Prix Nobel de Littérature Mario Vargas Llosa. Sous les coups de boutoir de la dure réalité économique d´une famille de onze enfants-dont il était le cadet-, les premières années de la vie de César Vallejo n´ont pas été, cela va sans dire, une partie de plaisir. Ses traits métis, il les tenait de ses deux grands-mères indigènes et de ses grands- pères galiciens. Plus tard, le journaliste espagnol César González Ruano écrira dans une interview publiée le 27 janvier 1931 dans le Heraldo de Madrid que César Vallejo était «un homme très brun, au nez de boxeur et aux cheveux gominés».  
Il a suivi d´abord des études de médecine, mais les difficultés financières l´ont poussé à les abandonner pour se procurer un emploi. Plus tard, il a reçu sa maîtrise en littérature espagnole avec une thèse sur le romantisme dans la poésie espagnole. Pendant qu´il se consacrait à ses études de Lettres, il a travaillé en tant qu´instituteur dans plusieurs établissements scolaires dont le Colegio Nacional de San Juan où il a eu comme élève le futur écrivain Ciro Alegria. L´auteur de Perros hambrientos(Les chiens affamés) a rappelé ce moment spécial de son enfance qui l´a d´ailleurs foncièrement marqué dans un témoignage paru en 1944 dans la revue Cuadernos Hispanoamericanos (Cahiers Hispano- Américains), repris il y a quelques années par le magazine colombien El Malpensante. Ciro Alegria y a évoqué les conversations suscitées par la figure de César Vallejo qui écrivait déjà à l´époque et qui avait donc admirateurs et détracteurs. Pourtant, le plus frappant c´est la sensibilité et l´humanité que dégageait sa personnalité et qui n´ont pas manqué de toucher le petit Ciro : «Ce qui lui plaisait énormément c´était de nous faire raconter des histoires, parler des choses triviales que nous voyions chaque jour. J´ai pensé plus tard que sans doute se délectait-il de voir la vie à travers le regard limpide des enfants et surprenait de secrètes sources de poésie dans leur langage plein d´impensables métaphores. Peut-être s´agissait-il aussi d´éveiller nos aptitudes à l´observation et à la création…».
À Lima, il s´est lié d´amitié avec José Carlos Mariátegui et d´autres intellectuels en vue, a publié ses deux premiers livres de poèmes Los heraldos negros en 1918 et Trilce en 1922, inspirés en partie par ses amours déçues, notamment à l´égard de María Rosa Sandoval et d´Otília Villanueva, une jeune de 15 ans, ce qui a fait jaser et l´a fait perdre un poste d´enseignant.  Enfin, avant de partir en Europe en 1923, il a filé un mauvais coton pendant une centaine de jours (entre novembre 1920 et février 1921, alors qu´il était rentré à Santiago de Chuco), après qu´on l´eut injustement accusé d´avoir été l´instigateur d´un incendie et de la mise à sac d´une maison appartenant à une prestigieuse famille du coin.   
En Europe, il a vécu à Paris, mais a fait des déplacements à Madrid et aussi en Russie. Ce dernier voyage lui a inspiré l´essai Rusia en 1931, témoignage enthousiaste bien que lucide de la nouvelle réalité socialiste qui était en train de changer le pays.  À Paris, il est devenu l´ami de Juan Larrea et de Vicente Huidobro. Il a également fait la connaissance de Pablo Neruda et de Tristan Tzara et, en Espagne, de Miguel de Unamuno, José Bergamín et des poètes de la génération de 1927 comme Federico García Lorca,  Rafael Alberti ou Gerardo Diego. Il a souvent eu des ennuis financiers et gagnait sa vie en écrivant pour différents journaux et revues. Il a salué l´avènement de la République espagnole et, plus tard, la révolte qu´il a ressentie avec l´éclatement de la guerre civile lui a inspiré dans la douleur des poèmes d´une énorme éloquence. Hospitalisé le 24 mars 1938, il est mort le 15 avril et fut enseveli au cimetière de Montrouge sous l´éloge funèbre de Louis Aragon. En 1970, à l´initiative de sa veuve Georgette, ses restes mortels ont été transférés au cimetière de Montparnasse.
Si César Vallejo a écrit des essais, des romans, des contes et des pièces de théâtre qui traduisent pour la plupart l´évolution de son œuvre du fantastique et du modernisme dans un premier temps jusqu´au marxisme et au réalisme socialiste des dernières années, c´est grâce sans aucun doute à la poésie que son œuvre est tenue de nos jours pour l´une des plus riches et vigoureuses de la littérature de langue espagnole du vingtième siècle.
Dans l´ensemble, cinq livres -Los heraldos negros (Les hérauts noirs), Trilce, Poemas en prosa (Poèmes en prose), Poemas humanos(poèmes humains) et España, aparta de mi este cáliz (Espagne, écarte de moi ce calice)-qui étalent au grand jour toute la splendeur et l´originalité de sa poésie.
César Vallejo a fait irruption sur la scène littéraire il y a quasiment un siècle. Les années vingt-où il s´affirme en tant que poète- c´est l´époque des avant-gardes et de la poésie expérimentale, c´est l´époque où dans la poésie de langue espagnole surgissent le poète chilien Vicente Huidobro (qui écrira néanmoins une partie de son œuvre en français) et la génération de 1927. Selon le critique uruguayen Emir Rodriguez Monegal c´est «une mise à jour des –ismes européens, une liquidation passionnée des modernismes». Pourtant, comme nous le rappelle aussi le poète, essayiste et traducteur péruvien Américo Ferrari dans son introduction en guise de préface à l´œuvre poétique complète de César Vallejo, intitulée «César Vallejo entre la angustia y la esperanza» («César Vallejo entre l´angoisse et l´espoir») et publiée en 1982 chez Alianza Editorial, les –ismes d´avant-garde deviennent tôt aussi scholastiques et fossilisés que le mauvais modernisme décadent. Si César Vallejo ne réfute pas –loin s´en faut-l´héritage de Ruben Darío, de Herrera ou des symbolistes français, il cherche dans son premier livre Los heraldos negros sa propre expression. Si les thèmes indigénistes et telluriques ne sont pas absents de ce premier opus ils y jouent un rôle relativement secondaire. Les principaux thèmes du livre sont le mystère de l´existence humaine, son agonie entre le temps et la mort, la désolation humaine, le silence de Dieu et les coups du destin. La vocation de Vallejo, comme nous le rappelle encore Américo Ferrari, «est de murmurer des obsessions plutôt que de décrire des paysages ou de chanter la race». Il est question de race ici puisque difficilement on y échappe quand on évoque la littérature péruvienne, il suffit de voir l´importance de l´indigénisme dans des écrivains-surtout des prosateurs- comme José Maria Arguedas, Ciro Alegria (l´ancien élève de Vallejo cité plus haut) ou Manuel Sforza, tous, il est vrai, de générations ultérieures à celle de Vallejo. Toujours d´après Américo Ferrari «au tournant des années vingt- trente et entre la stridence et les manifestes d´avant-garde, c´est peut-être Vallejo qui incarne le mieux la liberté du langage poétique : sans recettes, sans idées préconçues sur ce que doit être la poésie, le poète péruvien baigne entre l´angoisse et l´espoir en quête de son langage, et le fruit de cette recherche est un langage nouveau, un accent inouï».
 Trilce, son deuxième livre de poésie,  est publié en 1922, mais certains poèmes ont été écrits en 1918 et 1919, raison pour laquelle on peut retrouver un peu les thèmes et le ton de son premier livre. Cependant, dans l´ensemble, Trilce, aux relents ultraïstes,  représente une évolution dans la trajectoire du poète, on pourrait même parler de rupture et de transformation radicale du langage poétique. Il s´agit essentiellement de préserver le rythme en tant qu´âme du poème. Tout le reste-métrique, rime, régularité des strophes- est à jeter. César Vallejo explique ses options dans une lettre adressée à son ami Antenor Orrego : «Le livre est né du plus grand vide. J´assume toute la responsabilité de son esthétique. Aujourd´hui, et plus que jamais, peut-être, je sens graviter sur moi une obligation fort sacrée–jusqu´à présent inconnue-d´homme et d´artiste : celle d´être libre. Si je ne suis pas libre aujourd´hui, je ne le serai jamais».
Selon l´historien et critique Jorge Basadre, « Sous la poésie de Trilce balbutie une émotion humaine vitale où tourbillonnent des images et des souvenirs subconscients, surgissent les traces de cuisants échecs, se reflètent des expériences de pauvreté, de prison, de solitude en une vie qui n´a pas de sens (…), la douleur de l´enfance(…) et une solidarité  essentielle avec les souffrants et les opprimés».
Les autres livres de César Vallejo ont été publiés à titre posthume. Les Poèmes en prose auraient été écrits entre 1923 et 1929 et Les poèmes humains entre 1931 et 1937. Néanmoins, ils ont d´abord été rassemblés en un seul livre et ce n´est qu´en 1968 qu´une nouvelle édition des Œuvres complètes  les a séparés.  Quant au livre Espagne, écarte de moi ce calice, il aurait été écrit en 1937 poussé par le sentiment de révolte déclenché par la guerre d´Espagne. Une guerre civile dont Vallejo, décédé en 1938, n´a pas vu le dénouement. La mort lui a ménagé la tristesse d´assister à la défaite du camp républicain et à la victoire des troupes franquistes.
Dans Poèmes humains, comme nous le rappelle encore Américo Ferrari, la langue du poète veut transmettre une expérience de l´homme et du monde, mais le plus souvent c´est avant tout une expérience du vide, de l´absence, de la douleur et du temps qui nous désagrège et qui contrarie le désir de plénitude, d´unité, de bonheur éternel. Le poète oscille néanmoins toujours entre l´angoisse et l´espoir, comme nous le montre le poème «Hoy me gusta la vida mucho menos», traduit en français par Nicolas Réda- Euvremer sous le titre  «Aujourd´hui j´aime beaucoup moins la vie» :
  Aujourd’hui j’aime beaucoup moins la vie ,
mais toujours j’aime vivre : je l’ai déjà dit.
J’ai presque touché la part de mon tout et je me suis contenu
en me tirant une balle dans la langue derrière ma parole.

 Aujourd’hui je me palpe le menton battant en retraite
et je me dis en ces pantalons momentanés :
Tant de vie et jamais !
Tant d’années et toujours mes semaines… !
Mes parents enterrés avec leur pierre
et leur triste rigidité qui n’en finit pas ;
portrait en pied des frères, mes frères,
et, enfin, mon être debout et en gilet.

 J’aime la vie énormément
mais, bien sûr,
avec ma mort bien-aimée et mon café
à regarder les marronniers touffus de Paris
et disant :
Voici un œil, un autre ; un front, un autre… Et je répète :
Tant de vie et je pousse toujours la chanson !
Tant d’années et toujours, toujours, toujours !

 J’ai dit gilet, j’ai dit
tout, partie, angoisse, j’ai dit presque, pour ne pas pleurer.
Car il est vrai que j’ai souffert dans cet hôpital, juste à côté,
et c’est bien et c’est mal d’avoir observé
de bas en haut mon organisme.

 J’aimerai toujours vivre, même sur le ventre,
parce que, comme je le disais et comme je le répète,
tant de vie et jamais ! Et tant d’années,
et toujours, beaucoup de toujours, toujours toujours !

Dans Espagne, écarte de moi ce calice, Vallejo s´inspire d´un passage des Evangiles et identifie le milicien républicain qui part au front au Christ souffrant, qui mourra dans un combat, ce qui, dans la perspective du poète, atteint une dimension cosmique. Son ami Juan Larrea ne cessait de mettre en exergue l´importance capitale de l´année 1936 et de l´éclatement de la guerre civile espagnole dans l´œuvre du poète péruvien et dans ce dernier livre en particulier. Ce conflit fut pour Vallejo un catalyseur qui lui a donné beau jeu d´universaliser les thèmes récurrents de sa poésie. Espagne, écarte de moi ce calice n´est pas une ode à la guerre ni l´exaltation des faits héroïques des combattants. C´est plutôt la contemplation hallucinée-tantôt sous des accents tristes, tantôt nourrissant l´espoir en un avenir moins sombre-que fait le poète du martyre d´un peuple, d´une lutte fratricide. Peut-être après la fin des hostilités y aura-t-il une résurrection comme dans la Bible…
Celui que l´écrivain uruguayen Eduardo Galeano a dénommé un jour «le poète des vaincus» était véritablement un poète universel et visionnaire. César Vallejo est mort un vendredi saint, une journée de bruine, et non pas un jeudi comme on croit qu´il l´aurait prédit dans son poème «Piedra negra sobre una piedra blanca» («Pierre noire sur pierre blanche»). C´est avec ce poème (traduction en français de François Maspero) que termine cette chronique :
Je mourrai à Paris, un jour d'averse,
un jour dont j'ai déjà le souvenir.
Je mourrai à Paris - je n'en ai pas honte -
peut-être un jeudi d'automne, comme aujourd'hui.

 Un jeudi, oui; car aujourd'hui, jeudi, où j'aligne
ces vers, tant bien que mal j'ai endossé mes humérus,
et jamais comme aujourd'hui, je n'ai essayé,
après tout mon chemin, de me voir seul.

César Vallejo est mort, tous le frappaient
tous sans qu'il ne leur fasse rien ;
et tous cognaient dur avec un bâton et dur

  encore avec une corde; en sont témoins
les jours jeudis et les os humérus,
la solitude, la pluie, les chemins...


(1)   Que je traduis ainsi librement: «À la fin de la bataille/et mort le combattant, un homme est venu auprès de lui/et lui a dit : «Ne meurs pas, je t´aime tellement !»/mais le cadavre, hélas !, a continué de mourir…». Début du poème «Masa».
(2)   «Pour exprimer ma vie, je ne possède que ma mort» in Poèmes humains.