Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman La disparition des choses, d´Olivia Elkaim, publié aux éditions Stock.
La plume dissidente
«L´enfer, c´est un endroit sans livre»-Elie Wiesel.
Qui êtes-vous ?
- Fernando Couto e Santos
- Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.
mercredi 4 mars 2026
vendredi 27 février 2026
Chronique de mars 2026.
Victor
Segalen, une passion orientale.
Né le 14
janvier 1878 à Brest, Victor Segalen était un être frêle, myope, nerveux, doué
d´une sensibilité vive et d´une énorme curiosité intellectuelle. Rêveur et
homme d´action, esthète et aventurier, il fut tour à tour- ou en concomitance
–marin, romancier, poète, médecin, ethnographe, sinologue et archéologue. Sa
vocation s´est affirmée dès sa prime jeunesse: la musique, la poésie, les
voyages. Cet esprit pétillant, qui a étudié chez les Jésuites et qui au début
n´aimait pas trop la mer, a fini par s´inscrire à l´Ecole de Santé navale de
Bordeaux et il est ainsi devenu médecin
de la marine. La médecine allait lui permettre de s´adonner à ses autres
passions, notamment à la poésie et aux voyages. En 1902 partait du Havre
l´aviso
Le diagnostic s´est imposé à Victor Segalen dès
son arrivée à Tahiti : confrontée à la puissance de destruction dont
l´Europe était porteuse, la culture polynésienne se mourait. Il s´est donc
employé à recueillir les derniers témoignages de cette civilisation. Les immémoriaux est donc une sorte de roman
ethnographique qui relate l´agonie de la culture polynésienne au début du
dix-neuvième siècle, provoquée par l´arrivée des Européens et des
missionnaires. L´intrigue tourne autour de Térii, jeune récitant de la
communauté maorie qui est victime d´un trou de mémoire lors d´une récitation
rituelle des beaux parlers rituels où s´enferment, assurent les maîtres,
l´éclosion des mondes, la naissance des étoiles, le façonnage des vivants. Dans
ce trou de mémoire sacrilège, Térii a un mauvais présage : la disparition
de la civilisation indigène. On va suivre tout le long du roman le déclin de
cette civilisation, depuis l´arrivée des premiers britanniques jusqu´à
l´évangélisation du peuple maori. Térii, après des années d´exil dans les îles
de l´archipel polynésien à la recherche de la Terre Originelle, finit par s´en
retourner dans son île natale et par adopter le nom de Iakoba avant de devenir
diacre enfouissant ainsi son passé.
Pendant le voyage qui lui a inspiré ce premier
roman, Victor Segalen a voulu se rendre aux Îles Marquises où vivait Paul
Gauguin.
René Leys est une sorte de roman culte qui a
inspiré à l´écrivain belge Pierre Ryckmans son nom de plume, Simon Leys
(1935-2014). Ce roman, Victor Segalen l´a écrit à partir de 1913, mais il n´a
paru qu´à titre posthume, d´abord dans La Revue de Paris en 1921, puis en
volume chez Crès, en 1922, avec une belle couverture, ornée d´un dragon dessiné
par Georges-Daniel de Monfreid, ami peintre, lié à Gauguin. Roman policier,
roman exotique ou roman d´apprentissage, René Leys est souvent tenu aussi pour
un roman initiatique. Il se présente comme le journal d´une relation entre le
narrateur, nommé Victor Segalen, et son professeur de chinois René Leys.
L´élève se montre rapidement subjugué par les connaissances que son professeur
possède sur la Cité Interdite, à Pekin. Dés lors, se noue une intrigue complexe
entre les deux personnages, l´un questionnant avidement, l´autre répondant.
René Leys affirme pénétrer à sa guise dans le Palais Impérial, puis, il dit
faire partie de la police secrète, avoir déjoué des attentats, être devenu
l´amant de l´impératrice, autant de confidences dont le narrateur ne peut
vérifier l´authenticité. Dès les premières lignes, le lecteur est dérouté par
le procédé employé par l´auteur. On l´informe de sa méprise : le livre
qu´avait souhaité l´auteur n´existe pas, il y a renoncé. Dans un projet
d´article datant de 1910, Victor Segalen bafoue l´auteur, le personnage le plus
odieux qui soit : «Celui-là qui sait invraisemblablement tant de choses et
les étale avec impudeur. Celui-là qu´on sent partout sans qu´il ait souvent le
courage de paraître». Il dénonce également les faux-semblants du récit.
Dans une lettre à Hélène Hilper, en avril 1919, quelques
semaines avant sa mort, Victor Segalen explique un peu, en quelque sorte, la
genèse de son roman : «René Leys vous donne le ton exact de certains
Moments chinois qui durèrent parfois des mois entiers ; ces journées qui
s´ouvraient dans le lever de la paupière de l´aube…de bons chevaux attendant
dans la cour où crevaient tous les matins les fleurs de Lotus de la grande
vasque…Retour vers dix heures, après la conquête toujours nouvelle de la plaine
impériale. Puis, l´après-midi studieuse sur les caractères et les textes ;
le crépuscule sur la Muraille qui possède la ville. Je me souviens d´un Certain
Ciel qui entra tout entier dans mon cœur. Et l´arrière-soir, une partie de la
nuit, se passait bien véridiquement à Ts´ien-men-waï, dans le tohu-bohu des
couleurs de lumière, le turbulent mystérieux des cours compliquées, des
théâtres, de la scène et de ce qui se passe derrière toute la scène du monde…Le
lendemain était pur, renouvelé ; un goût de jour neuf dans la
bouche».
Côté
poésie, un des titres les plus représentatifs de son talent est l´œuvre Stèles.
Quand Victor Segalen a conçu le projet d´écrire Stèles dès 1909, il cherchait en Chine, comme il
l´a affirmé dans une lettre de 1913 à Jules de Gaultier « non pas des idées,
non pas des sujets, mais des formes qui sont peu connues, variées et hautaines».
Les
poèmes de Stèles sont inspirés par des rectangles de pierre
qui se dressent dans les campagnes ou dans les temples, portant, gravés au
burin, de petits textes de commémoration, de louange ou d´épitaphe. Ils
s´inspirent certes de la tradition et des caractères chinois, et l´on y peut
trouver, en surface, le jade et le bambou, le lac et les nuages, les jeux de
l´eau et de la poussière. Mais, au fond, plutôt qu´à une Chine réelle, où
abondent d´ordinaire les clichés, c´est à une Chine rêvée, transfigurée par
l´imagination, le regard et la lecture de Segalen que nous avons affaire dans Stèles. Ce
livre traduit l´aventure d´un homme qui a voué à ce pays et à sa culture un
labeur chaleureux et enthousiaste, un peu à l´instar, toutes proportions gardées,
de ces intellectuels qui consacrent leur vie à l´étude de cultures séculaires
mais d´expression minoritaire. La culture chinoise n´a jamais été, bien
entendu, une culture minoritaire, mais elle était, nul n´en doute, du temps de
Segalen, tout à fait étrangère aux yeux des Occidentaux.
En fin de
compte, ce qui sous-tend Stèles, ouvrage que Segalen dédie à Paul Claudel,
c´est la langue, comme nous le rappelle Pierre-Jean Rémy (1937-2010), un autre
grand connaisseur de la Chine, dans la belle préface de l´édition de 2004 de la
collection Poésie chez Gallimard : «Hiératique (la langue), on l´a dit, comme issue d´un dire divin sans
commune mesure avec ces religions inventées pour les secours des hommes :
un dire qui est celui du Poète unique, Empereur, architecte, devin, qui dessine
les villes, ordonnance les paysages, sépare d´un trait de son pinceau la
montagne de l´eau».
Je vous
laisse ici un extrait, intitulé Pierre Musicale, de
cette œuvre lumineuse : Voici le lieu où ils se reconnurent, les amants
amoureux de la flûte inégale ; Voici la table où ils se réjouirent l´époux
habile et la fille enivrée (…) ; Voici le faîte du palais sonnant que
Muo-Koung, le père, dressa pour eux comme un socle ; Et voilà,- d´un envol
plus suave que phénix, oiselles et paons,-voilà l´espace où ils ont pris essor.
Qu´on me touche : toutes ces voix vivent dans ma pierre musicale».
Victor Segalen est mort à Huelgoat, en Bretagne,
le 21 mai 1919 des suites d´une mystérieuse maladie. D´aucuns ont prétendu que
c´était la Chine qui lui manquait. Vraiment ? Simon Leys, éminent
sinologue, n´était pas aussi sûr que cela de ce lieu commun. Dans son texte de
1987 «L´exotisme de Segalen», il écrit que, contrairement à ce que suggère un
cliché «un peu niais», Segalen ne fut pas exactement un «amoureux de la Chine»,
malgré l´intérêt qu´il a manifesté pour la culture chinoise. Si l´on excepte
quelques moments d´exaltante aventure pendant ses équipées archéologiques, on
ne peut même pas dire qu´il s´y soit particulièrement plu par comparaison avec
l´expérience polynésienne. Le présent de la Chine l´indifférait. La République
elle-même n´était qu´une lamentable faute de goût. La révolution qui l´avait
établie, et dont il avait été personnellement le témoin en 1911, ne lui avait
paru qu´«une de ces émeutes que la Chine absorbe, digère et éructe de temps à
autre comme un immense intestin ses borborygmes et ses vents». Segalen a
néanmoins vécu, ajoute Simon Leys, avec un exceptionnel mélange d´intelligence
et de sensibilité, la classique attraction que la Chine exerce sur tous ceux
qui l´approchent : «Ce que la Chine lui a apporté, c´est la confirmation
d´une attitude éthique et esthétique dont il avait eu une première intuition à
son retour d´Océanie, et que, par une sorte de défi, il avait choisi d´appeler
«exotisme»-détournant ainsi à son profit et rechargeant d´un sens neuf un terme
qu´avaient tristement dévoyé les Loti, Farrère et Cie».
Une des meilleures expressions pour caractériser Victor
Segalen c´est peut-être celle qu´a choisie Marie Dollé pour l´œuvre qu´elle lui
a consacrée en 2006 (parue aux éditions Aden) : Le voyageur incertain.
vendredi 13 février 2026
Article pour Le Petit Journal Lisbonne.
Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman Nous n´avons rien à envier au reste du monde, de Nicolas Gaudemet, publié aux Éditions de l´Observatoire.
jeudi 12 février 2026
La mort de Cees Nooteboom.
C'est avec une énorme
tristesse que je viens d´apprendre que
Cees Nooteboom, écrivain majeur de la littérature néerlandaise et européenne,
est mort ce mercredi 11 février, à l'âge de 92 ans.
Comme l´a écrit son
éditeur français Actes Sud : «avec lui disparaît l’un des derniers grands
écrivains européens de la génération d’après-guerre, un témoin privilégié de
l’histoire du vingtième siècle, un infatigable globe-trotter, un lecteur
boulimique et un créateur ayant brillamment pratiqué, et parfois renouvelé,
tous les genres, récit de voyage, roman, essai, autobiographie et poésie».
Ce lecteur
polyglotte, qui savourait Cervantès ou Borges en espagnol, Jünger en allemand,
Wallace Stevens ou Pound en anglais, Chateaubriand et Proust en français, a fort
justement été honoré dans divers pays. En France, il était chevalier de la
Légion d’Honneur et commandeur des Arts et Lettres.
Plus de trente
titres de Cees Nooteboom sont disponibles en français, en très grande majorité
aux éditions Actes Sud.
vendredi 30 janvier 2026
Chronique de février 2026.
Miklós Szentkuthy, l´observateur absolu.
«Je ne suis pas un être vivant, je suis un observateur absolu». Cette
phrase, en guise de boutade, de Miklós Szentkuthy (de son vrai nom Miklós
Pfisterer), comme d´autres de cet éblouissant écrivain hongrois né à Budapest
le 2 juin 1908 et mort dans la même ville le 18 juillet 1988 -un an environ
avant la chute du mur de Berlin et de l´écroulement du bloc de l´Est-, pousse
sans doute tout lecteur avisé et avide de connaissances à découvrir cet
écrivain majeur des lettres de Hongrie, un pays qui nous a donné en moins d´un
quart de siècle deux excellents auteurs couronnés du prix Nobel de Littérature,
Imre Kertesz en 2002, et tout récemment Laszlo Kraznahorkai en 2025. En effet,
plus on savoure, sous le charme le plus absolu, les pépites que l´on peut
extraire de cette fascinante littérature hongroise, plus on s´étonne que ce
pays qui se pique d´avoir produit au vingtième siècle de si beaux esprits
innovateurs et cosmopolites, de Gyula Krudy à Sandor Marai, en passant par Dezsö
Kosztolányi, Attila József, Antal Szerb, Milán Füst, Magda Szabo, Frigyes
Karinthy et son fils Ferenc Karinthy – et son à la fois mystérieux et lumineux
roman Épépé –sans oublier, entre autres, Péter Esterházy et György Konrád,
décédés en 2016 et 2019 respectivement, ou encore l´octogénaire Péter Nádas
auteur du merveilleux Ce qui luit dans les ténèbres, Prix spécial Médicis du
roman étranger 2025, plus on s´étonne donc, je le répète, que ce pays ayant
enfanté de si beaux esprits* se soit enlisé ces dernières années dans un nationalisme
des plus obtus, et un conservatisme de mœurs tout à fait irrationnel.
Romancier, essayiste aux accents philosophiques, et traducteur (de Swift,
Dickens et Joyce), catholique hanté par le péché, mais tout aussi fasciné par
l´érotisme, Miklós Szentkuthy, surnommé l´«Ogre de Budapest» par le poète André
Velter dans les colonnes du Monde, était un de ces personnages singuliers de la
littérature européenne, un intellectuel non conformiste de la Mitteleuropa, né
dans ce qu´on appelle la Belle Epoque (encore du temps de l´Empire Austro
-Hongrois), qui a manqué d´une douzaine d´années le tournant du millénaire et
qui a toujours rué dans les brancards. Génie baroque, protéiforme, que nombre
de critiques ont rapproché d´autres grands noms de la littérature universelle
comme Rabelais, Proust, Joyce, Borges, Musil –j´ajouterai, pour le savoir
encyclopédique et les réflexions savantes, le Cubain José Lezama Lima
-,Szentkuthy brosse à sa guise dans son œuvre –comme nous le rappelle l´éditeur
français (éditions Phébus) de son autobiographie d´un genre résolument
provocant La confession frivole - le portrait posthume de cette Europe des
confins qui a incarné jusqu´aux années trente du vingtième siècle un vaste rêve
de culture, de tolérance, de liberté (de libertinage)et de soumission.
Szentkuthy a publié en 1934, à l´âge de 26 ans, son premier roman, Prae,
qui se voulait une description panoramique de la culture européenne des années
vingt. Composé de peu d´intrigues et de rares dialogues, il multipliait par
contre les réflexions philosophiques et les descriptions d´intérieurs modernes.
Ce roman atypique est passé relativement inaperçu et fut reçu avec indifférence
par la critique à l´époque, mais aujourd´hui il est reconnu comme le premier
roman hongrois moderniste.
Les caractéristiques de ce premier roman –les digressions et les réflexions
-sont présentes en quelque sorte dans l´ensemble de son œuvre quel qu´en soit
le genre, fiction ou essai. Il s´agit d´une œuvre complexe, expérimentale et
érudite, mais naturellement stimulante, centrée sur les conflits entre l´art et
la vie, ou encore l´aspiration à la sainteté et à l´érotisme. On y trouve
notamment des biographies romancées de musiciens –Haendel, Haydn et Mozart -,
d´artistes plasticiens –Dürer –, d´écrivains comme Goethe, ou de personnages
historiques. Des écrits rédigés sous la forme de recueils de fragments ou notes
avec force métaphores audacieuses. S´il n´était pas un écrivain
particulièrement connu hors de ses frontières, son œuvre aurait tout de même
influencé des auteurs étrangers. On dit que le Français Jacques Roubaud le
citait au nombre de ses sources d´inspiration pour son grand cycle
autobiographique Le Grand incendie de Londres.
De Szentkuthy, reste encore à publier un Journal d´environ cent mille
pages, conservé dans soixante-dix cartons aux archives du Musée Petöfi, à
Budapest.
Quant aux sources d´inspiration de Szentkuthy lui-même, elles étaient à
vrai dire inépuisables. Néanmoins, entre 1942 et 1956, il n´a écrit aucun roman
fût-ce –selon la formule de l´époque –pour le tiroir, donc quatorze ans d´un
silence littéraire quasiment inquiétant pour un écrivain tellement curieux et à
l´imagination aussi pétillante. Soudain, il a découvert par hasard le huitième
tome de L´Histoire de France de Jules Michelet. Alerté par quelques passages
ayant trait à l´excommunication de la ville de Liège au XVème siècle,
l´écrivain érudit s´y est penché, annotant, parcourant et revisitant. Cette
mosaïque infinie de notules a fait germer dans l´esprit de l´auteur l´idée de
la Chronique Burgonde, quatre-vingt chapitres où l´on trouve le ton particulier
des variations Szentkuthy, un livre publié en français en 1996 aux éditions du
Seuil avec une belle préface du poète et essayiste Zénu Bianu (malheureusement
décédé tout récemment), un de ses traducteurs, préface intitulée «Le temps
d´Orphée».
En effet, cherchant, comme il l´indiquait lui-même «le classicisme spontané
du désespoir», Szentkuthy a écrit dans La confession frivole, qu´il pensait
vivre avant tout comme Orphée et c´est sous le signe de cette figure de la
mythologie grecque, poète et musicien, qu´il a écrit celle que l´on pourrait
peut-être considérer comme son œuvre majeure : Bréviaire de Saint-Orphée,
dix volumes d´une savoureuse érudition. Zénu Bianu, dans la préface que je
viens de citer, nous fait savoir que lors d´une interview donnée deux mois
avant sa mort, en 1988, Szentkuthy situait l´ensemble de son œuvre protéiforme
sur trois niveaux, ou plus précisément trois espaces scéniques. S´inspirant du
principe de la trilogie chère à Dante, il tenait La Divine Comédie pour le seul
«Dictionnaire intégral du Moyen Âge». Il comparait donc La confession frivole,
son «immense autobiographie-magnétophone» au Purgatoire et le Bréviaire de
Saint-Orphée- «ultime cisèlement, lumière des lumières» -à la fois, à «L´Enfer»
et au «Paradis».
Szentkuthy a reconnu un jour que la première représentation d´Orfeo de
Claudio Monteverdi, dirigée par Sergio Failoni à la laquelle il a assisté
–ainsi qu´aux sept représentations qui ont suivi - sur la scène de l´Opéra de
Budapest le 4 octobre 1936, alors qu´il n´avait que 29 ans, a été pour beaucoup
dans la genèse du Bréviaire de Saint
Orphée. Au même titre qu´une visite l´année suivante, à une exposition de
Tintoret á Venise avec sa femme, une exposition qui l´a tellement bouleversé
qu´il a dû s´y rendre une deuxième fois. Ce Bréviaire dont les sources
d´inspiration, comme toujours chez l´auteur, sont fort nombreuses á telle
enseigne qu´il était pratiquement impossible de le placer sous quel patronage
que ce fût, lui confère l´image d´un grand bazar, d´un catalogus rerum
éminemment baroque.
Dans le premier tome de l´édition française du Bréviaire de Saint-Orphée,
publiée chez Vies Parallèles, tome intitulé En marge de Casanova, l´éditeur
s´interroge dans la préface sur les raisons qui auraient poussé l´auteur à
choisir le titre qu´il trouve énigmatique car si la figure d´Orphée fascine -et
l´on peut aisément comprendre le désir d´un poète de se placer sous le
patronage du mythique joueur de lyre-, quel besoin pour autant de le
sanctifier ? N´y peut-on voir, s´interroge-t-il, un forçage, voire une figure
oxymorique ? C´est qu´Orphée est à première vue l´exact opposé d´une
religion chrétienne vécue selon ses dogmes : «c´est le paganisme mâtiné
d´animisme ; c´est la fièvre des corps, c´est l´appel lascif de la musique
profane. Sanctifier Orphée ? Plus encore qu´un forçage ou qu´une figure de
style, c´est un blasphème ?». Et l´éditeur ajoute : «Mais si
précisément le blasphème n´était plus le contraire de la prière ? Si le
blasphème faisait partie de la prière ? Non comme contestation interne à
elle-même mais réellement comme partie prenante. En étant l´une des expressions
sincères et profondes, en la constituant et l´achevant. Sanctifier Orphée, et
donner à lire son Bréviaire, serait alors conjuguer la harpe du poète et le
bâton du pèlerin».L´éditeur poursuit son raisonnement jusqu´à conclure
qu´écrire Saint-Orphée c´est écrire qu´on se propose de saisir le réel dans sa
totalité. À la fin, il reproduit une phrase de Szentkuthy lui-même : «Je
suis un homme avide de réalité : je veux la voir, la toucher, la
percevoir-à n´importe quel prix ! – et surtout l´exprimer dans toute sa
plénitude».
Pour Szentkuthy penser était toujours une fête, mais un penseur est
quelqu´un qui déroge peut-être aux principes élémentaires de la vie telle qu´on
la conçoit selon un raisonnement cartésien. Mais qu´est-ce qu´un penseur et
qu´est-ce que la vie à vrai dire ? Ces interrogations étaient l´occasion
pour Szentkuthy d´écrire une de ces réflexions dont il avait le secret :
«Puisque la pensée m´apparaît comme la galaxie éternelle et toujours neuve des
myriades de nuances que présente le monde, et puisqu´en premier et en dernier
lieu, je suis un penseur (et non un
être vivant), il me faut fixer tant bien que mal cet amas stellaire, en le
déformant certes, et en assumant pleinement les paradoxes et les vides
stylistiques inhérents á toute description. La vraie réponse intellectuelle au monde ne saurait être mythe ou
philosophie, roman ou essai ; ce sont là fictions isolées, narcissismes
irrationnels, jeux ou –dans le meilleur des cas- «tendres longueurs» selon
l´expression propre à l´un des fils du vieux Bach. Non, la seule réponse, c´est
la restitution pleine et entière de la vie, avec tous ses phénomènes vibratiles,
ses chaînes d´associations infinies et ses millions de variantes
mentales ! Qu´une telle approche puisse être taxée de «rêve romantique de
la totalité» en dit long sur le mépris de nos contemporains…».
Szentkuthy - celui qui voulait tout voir, tout lire, tout penser, tout
rêver, tout avaler -était un être de
dialogue dont la pensée avançait en même temps qu´elle s´écrivait. Dans la
préface de son livre Le calendrier de l´humilité (éditions José Corti 1998),
Dominique Radànyi, sa traductrice, écrit : «L´auteur ne fait jamais les
choses à moitié, et ses commentaires reflètent ses excès : son désir de
sainteté alterne avec ses débauches, son immersion dans la vie citadine avec
ses descriptions lyriques de la nature, ses pensées les plus abstraites sur la
création artistique avec ses récits les plus terre-à-terre d´activités
quotidiennes. Et toujours il s´observe lui-même dans ce mouvement de balancier,
prend du recul par rapport à son écriture et intervient dans son propre
discours pour le remettre en question : est-ce de l´art, est-ce la
vie ? Est-il en train de créer une œuvre ou de créer sa propre vie ? ».
Szentkuthy observait le monde et le vivait profondément dedans, puis il
s´observait le décrivant, mais il ne se coupait jamais du monde, il restait
impliqué même lorsqu´il s´agissait d´un univers irréel qu´il avait crée ou d´un
monde disparu, époque historique lointaine. On jouit de la lecture de
Szentkuthy en suivant l´ordre numérique des fragments ou en ouvrant le livre au
hasard afin de plonger dans l´un de ces fragments dont on sort on ne peut plus éblouis.
Toujours dans Le calendrier de l´humilité, on ouvre donc au hasard et on lit le
quatrième fragment : «Toujours la réalité et jamais l´imagination :
je peux envisager l´œuvre de ma vie comme un journal gigantesque à la Montaigne
ou à la Saint-Simon, dont l´exclamation suivante serait la coda ivre et
auto-contradictoire : «J´ai enfin réussi á me purifier de cette névrose de
l´œuvre (opus) ramassée je ne sais où, et je m´abandonne à la vie pure,
improductive et vierge de tout écrit». La vie est d´une telle richesse et d´une
telle provocation absolues qu´il n´y a pas de temps pour l´imagination ;
ou plutôt, l´imagination maxima ex
definitione ne peut être autre chose que la présence intégrale de la réalité. Le fantastique est toujours la surprise
imprévisible. Or mes rêves et mes visions sont des schémas très prévisibles :
le miracle, le bouleversement et le mystère sont toujours une villa neuve, une
fleur jamais vue, une rencontre imprévue ou une femme traversant la rue. Comme
je l´ai senti chez Rilke : ce qui est toujours la caractéristique d´une
époque primitive, c´est qu´elle complète une vie d´intellection par la pensée
alors que le véritable intellect le fait par ses sentiments-je vis la même
chose : l´imagination primitive rêve et hallucine la réalité ;
l´imagination créatrice et fantastique la copie – absolument il est vrai, mais
la copie tout de même. Une page de journal comme celle-ci constitue précisément
le symbole et l´expérience scientifique d´un fantastique radical de ce type».
Comme l´a écrit encore Dominique Radànyi, sensualité, foisonnement baroque,
extase, débauche, mais aussi ascèse, doute, dépouillement, neurasthénie,
étaient les composantes de la personnalité toujours sincère et passionnée de
Miklós Szentkuthy.
*En janvier, les éditions Belfond nous ont fait découvrir encore un très
bel écrivain hongrois, toujours vivant (né ne 1960). Il s´agit de Gábor Zoltán
et son roman L´ivresse de la violence sur le passé fasciste de la Hongrie
pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Livres de Miklós Szentkuthy traduits
et disponibles en français :
Miklós Szentkuthy, Chronique burgonde, traduit du hongrois par Zéno Bianu
et Georges Kassaï, préface de Zéno Bianu, éditions du Seuil, Paris, 1996.
Miklós Szentkuthy, En lisant Augustin, traduit du hongrois par Eva Toulouze,
éditions José Corti, Paris, 1996.
Miklós Szentkuthy, Le calendrier de l´humilité, traduit du hongrois par
Dominique Radànyi avec la collaboration de Georges Kassaï, éditions José Corti,
Paris, 1998.
Miklós Szentkuthy, La confession frivole, traduit du hongrois par Georges
Kassaï, Zéno Bianu eet Robert Sctrick, éditions Phébus, Paris, 1999.
Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 1 : En marge de
Casanova, traduit par Georges Kassaï et
Zéno Bianu, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2015.
Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 2 : Renaissance
Noire, traduit par Georges Kassaï et Zéno Bianu, éditions Vies Parallèles,
Bruxelles, 2016.
Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 3 : Escorial,
traduit par Georges Kassaï et Robert Sctrick, éditions Vies Parallèles,
Bruxelles, 2017.
Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 4 : Europa Minor,
traduit par Georges Kassaï et Robert Sctrick, avec la collaboration d´Élisabeth
Minik, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2018.
(Le Bréviaire de Saint-Orphée avait déjà été publié dans les années 90 par
les éditions Phébus).
Deux autres titres de Miklós Szentkuthy ont été traduits en français et ont
paru dans les années 90 aux éditions José Corti : Vers l´unique métaphore
(1991, traduit par Eva Toulouse) et Robert Baroque (1998, traduit par Georges
Kassaï et Gilles Bellamy). Malheureusement, ils sont aujourd´hui épuisés.
jeudi 29 janvier 2026
Boualem Sansal à l´Académie Française.
L’écrivain
franco-algérien Boualem Sansal a été élu dès le premier tour, ce jeudi 29
janvier, à l’Académie française, deux mois et demi après avoir été gracié par
l’Algérie, où il a passé un an en prison.
Boualem Sansal a
été élu au siège numéro trois, vacant depuis la mort, en 2021, de l’historien
Jean-Denis Bredin. A 81 ans, Boualem Sansal rejoint ainsi les Immortels.
La mort de Vénus Khoury -Ghata.
La poétesse et
romancière franco-libanaise Vénus Khoury-Ghata, grande figure des lettres
francophones, est décédée mercredi à Paris, où elle vivait depuis plus de
cinquante ans. Née le 23 décembre 1937 à Bcharée, au Liban, elle avait 88 ans. Elle
laisse une œuvre puissante, traversée par l’exil, la mémoire et la condition
des femmes.
Celle qui disait
que « l’écriture avait le pouvoir de la consoler de tout » avait été
récompensée par le grand prix de Poésie de l’Académie française en 2009, puis
par le Goncourt de la poésie en 2011 et par la fondation Prince Pierre de Monaco
en 2022 pour l’ensemble de son œuvre. Présidente du jury du Grand Prix national
de la poésie du ministère de la Culture en 2017, membre du Parlement des
écrivaines francophones à partir de 2018, elle s’est imposée comme l’une des
grandes voix de la poésie contemporaine et aura œuvré avec détermination à
faire rayonner la parole des femmes dans l’espace littéraire.






