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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 4 juin 2017

La mort de Juan Goytisolo.



On vient d´apprendre une triste nouvelle: la mort à l´âge de 86 ans à Marrakech du grand écrivain espagnol Juan Goytisolo dont l´oeuvre fut couronnée de pombreux prix prestigieux, dont le Cervantès, le plus important des lettres hispaniques, en 2014. 
Je lui avais consacré un article en décembre 2007 que vous pourrez retrouver dans les archives du blog et qui avait été initialement écrit pour le site de La nouvelle Librairie Française de Lisbonne. Je le reproduis quand même ci-dessous: 

« On ne peut pas s´imaginer aujourd´hui comme il a été pénible et souffrant pour toute une génération d´Espagnols nés comme Juan Goytisolo au début des années trente (à Barcelone, en 1931) de devoir grandir dans l´Espagne franquiste. C´était un pays grisâtre et bigot qui s´appuyait sur la peur et le militarisme cocardier. C´était un peu comme ça aussi au Portugal, à part le penchant militariste, moins incisif dans le régime de Salazar. Les Portugais de cette génération-là n´ont quand même pas vécu une guerre civile atroce comme les Espagnols entre 1936 et 1939. Juan Goytisolo a vu mourir sa mère sous les bombardements des troupes réactionnaires et a assisté au déclenchement de la barbarie franquiste (et aussi à des excès, il faut le dire, du camp républicain).Le triomphalisme de Franco et de ses ouailles après la victoire a muselé tous ceux qui aimaient la liberté. Les journalistes et les écrivains ne pouvaient plus s´exprimer librement et plusieurs intellectuels ont dû s´exiler, surtout au Mexique. La littérature filait décidément un mauvais coton en Espagne. Malgré ces conditions difficiles, la littérature allait jouer un rôle essentiel dans la famille Goytisolo. À part Juan, son frère José Agustin et le cadet Luis (1) deviendraient eux aussi écrivains.
Après des études de droit, Juan Goytisolo a publié son premier roman Jeu de mains en 1953, mais il s´est tôt rendu compte que s´il voulait s´affirmer comme un écrivain à part entière, l´Espagne étoufferait son talent. Aussi est-il parti en France en 1956 où il est devenu attaché littéraire aux éditions Gallimard, ayant fréquenté le gratin du milieu littéraire français de l´époque comme Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir (2). Ses premiers livres publiés en France ont été fort remarqués mais suivaient des procédés narratifs traditionnels. Les années soixante, où le régime franquiste a interdit de parution en Espagne toutes ses œuvres, ont été des années d´engagement en des combats qui ont mobilisé l´intelligentsia européenne. Goytisolo a effectué des voyages à Cuba, en Urss, au Sahara et ces séjours à l´étranger, en concomitance avec des lectures qu´il avait faites et d´autres informations qu´il avait rassemblées, ont définitivement dessillé ses yeux quant au bien-fondé des propositions communistes de changement de société. Les années soixante-dix ont représenté un tournant dans sa vie et dans sa carrière d´écrivain. D´une part il avoue son homosexualité,(lui qui avait eu une liaison conjugale avec l´écrivaine Monique Lange), d´autre part il rompt avec le réalisme critique qui avait marqué ses premières œuvres pour créer son propre monde romanesque et littéraire, réinventant la langue et se tournant, le plus souvent, vers des sujets ayant trait à l´héritage mudéjar de la culture espagnole, un héritage bafoué pendant des siècles. La revendication du comte Don Julian (1970) paru au Mexique, est, peut-être le livre qui signale la première étape de ce tournant. D´autres romans se sont succédé comme Juan sans terre, où l´auteur livre pour la première fois son option sexuelle, Paysages après la bataille,Makbara,Les vertus de l´oiseau solitaire ou La longue vie des Marx,(il s´agit bel et bien de Karl Marx et de sa famille), ces deux derniers publiés dans les années quatre-vingt-dix. À part les romans, il a également écrit des livres autobiographiques comme Chassé gardée et Les royaumes déchirés et plusieurs essais et recueils de chroniques tels Chroniques sarrasines ou Cogitus interruptus .
Si son œuvre est assez vaste, elle ne l´a pas néanmoins empêché de mener parallèlement des combats politiques et humanitaires comme au temps de la guerre des Balkans. Il s´est notamment déplacé à Sarajevo,où il a retrouvé son amie Susan Sontag(décédée en 2004) et d´où il a ramené des impressions qu´il nous a livrées dans ses Carnets de Sarajevo.
Sa conscience civique l´interpelle constamment et il est régulièrement appelé à se prononcer dans la presse sur les conflits entre musulmans et occidentaux et sur la terrible condition des immigrés africains qui risquent leur vie en essayant d´entrer clandestinement en Europe.
Professeur invité aux universités américaines de Californie, Boston et New -York au début des années soixante-dix, il a pourtant vécu la plupart de sa vie- on l´a vu- à Paris, avant de se fixer à Marrakech, au Maroc. On lui a donc demandé un jour, pour quelle raison, contrairement à nombre d´intellectuels ayant fixé résidence à Paris, il n´avait jamais éprouvé la tentation de choisir le français comme langue littéraire. Juan Goytisolo a tout simplement répondu : «Nous ne choisissons pas la langue, c´est la langue qui nous choisit.»
Indépendamment de la langue que l´on choisit pour écrire des livres (au fond une affaire privée des écrivains), l´important c´est la qualité de l´œuvre produite. De ce point de vue-là, Juan Goytisolo est sans l´ombre d´un doute un des meilleurs écrivains contemporains et, de par sa lucidité et le caractère humaniste de ses combats, un intellectuel hors de pair.
(1)José Agustin Goytisolo (1928-1999) était poète et Luis Goytisolo, né en 1935, est romancier.
(2)Juan Goytisolo a également fréquenté Violette Leduc, un autre nom important de l´époque.
P.S- La plupart des livres de Goytisolo sont disponibles en français chez Fayard.


dimanche 28 mai 2017

Chronique de juin 2017.



 
Georges Perec: entre l´éternel et l´éphémère.

 
 L´écrivain chilien Roberto Bolaño- voir sur le blog la chronique de juillet 2008- a affirmé peu avant sa mort, survenue en juillet 2003, que Georges Perec était un des meilleurs écrivains, toutes langues confondues, du dernier demi-siècle. L´ironie du sort a voulu que, tout comme Perec, mort d´un cancer du poumon quelques jours avant son quarante-sixième anniversaire, Bolaño soit mort lui aussi prématurément- à cinquante ans – d´une crise hépatique. Mais, au-delà des  tristes coïncidences, toujours est-il que, malgré l´énorme notoriété qu´il a acquise auprès de la critique et même d´un certain lectorat plus érudit, Perec est encore loin d´occuper la place de choix qui devait lui être dévolue dans l´histoire de la littérature française. Avec l´entrée toute récente (le 11 mai) dans la prestigieuse collection-reliée et au papier bible-de la Pléiade, Georges Perec aura peut-être attient la notoriété qui lui manquait auprès du grand public. Un célèbre lipogramme monovocalique résume en quelque sorte la quête de Georges Perec : «Je cherche en même temps l´éternel et l´éphémère» Peut-être son œuvre quittera-t-elle maintenant l´éphémère et touchera-t-elle enfin l´éternel.
  Georges Perec est né à Paris le 7 mars 1936, dans une maternité de la rue de l´Atlas au XIXe arrondissement. Ses parents, émigrés juifs polonais, qu´il évoque dans son livre W ou les souvenirs d´enfance, sont morts pendant la guerre : son père, engagé volontaire, d´une blessure au ventre en 1940 ; sa mère, en déportation à Drancy, en 1943. Devenu orphelin, Georges Perec a été pris en charge par une sœur de son père et son mari, Esther et David Bienenfeld.
  Comme il arrive souvent aux grands écrivains, Georges Perec s´est vu lui aussi refuser des manuscrits avant que son premier livre ne fût publié en 1965: Les choses. Ce livre a tellement enthousiasmé la critique qu´il fut récompensé par le prix Renaudot alors que Perec n´avait que vingt-neuf ans. Fruit d´un travail minutieux d´écriture, Perec a réussi le pari d´être innovateur dans les procédés tout en restant fidèle à la grande tradition du roman, contrairement à une autre école littéraire, Le Nouveau Roman, qui, Robbe-Grillet en tête, se voulait un mouvement de rupture d´avec le roman de facture balzacienne.
  Documentaliste au CNRS, Perec s´approche, entre-temps du groupe Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) et de Raymond Queneau. Ceci ne l´a pourtant pas empêché de faire ses expérimentations et d´ouvrir de nouvelles voies au roman contemporain. Après le coup d´éclat avec Les choses, les livres publiés dans les années suivantes sont relativement passés inaperçus, mais leur importance dans l´évolution de l´œuvre de Perec n´est pas négligeable, surtout La disparition en 1969 et Les revenentes en 1972.
  La disparition est un roman policier avec toutes les caractéristiques normalement associées à ce genre, mais présentant une innovation que Perec a craint un moment qu´elle ne se fût superposée à l´intérêt suscité par le roman en soi. Cette innovation était le recours à un lipogramme, en l´occurrence l´absence de la lettre «e». Écrire tout un livre en français sans recourir à l´emploi d´une des lettres les plus courantes de la langue française tient de l´exploit. Cette expérience du lipogramme qui a constitué un véritable défi et qui, l´eût-il prise pour un jeu, n´en aura pas moins été sûrement éprouvante pour Perec, l´auteur l´a rééditée trois ans plus tard avec Les revenentes. Cette fois-ci Perec aura le «culot» d´éliminer toute autre voyelle que la lettre «e» comme si celle-ci prenait sa revanche d´avec le livre précédent de l´écrivain. Or, ceci a impliqué une véritable révolution langagière qui a bousculé les normes de la langue française et l´aisance traditionnelle du lecteur.
  En 1978, Perec publiait un nouveau livre qui est aujourd´hui tenu pour son chef-d´oeuvre: La vie mode d´emploi, qui allait remporter le prix Médicis.
 Ce livre présente le sous-titre de romans, donc au pluriel et non pas au singulier et ceci s´explique parce que cette entreprise follement romanesque est un véritable puzzle où plusieurs histoires s´enchaînent et dont le héros principal est un certain Bartlebooth, un hybride du Bartleby de Melville et du Barnabooth de Valery Larbaud. Avec ce livre Perec a accompli son désir de renouer avec la grande tradition romanesque, mais ce chef-d´œuvre est devenu aussi en quelque sorte l´ex-libris de l´œuvre oulipienne. Comme l´a affirmé un  autre écrivain oulipien, Jacques Roubaud, «La tâche de l´auteur oulipien étant la fabrication d´un chef-d´œuvre, architecture de contraintes oulipiennes oulipiennement agencées, La vie mode d´emploi, est la seule œuvre oulipienne qui se rapproche de cette idée».
Quoi qu´il en soit, d´aucuns mettaient en doute que Perec fût vraiment un romancier. Dans la préface de Romans et Récits paru en 2002 dans la collection Pochothèque du Livre de Poche, Bernard Magné rappelait l´interrogation adressée par Jean-Louis Ezine à Perec en 1978, dans Le Magazine Littéraire, lors de la parution de La vie mode d´emploi : «Vous êtes l´acrobate de la littérature contemporaine(…).Vous faites des prouesses, mais êtes-.vous romancier ?» Or, romancier Perec l´était indiscutablement, mais  le doute soulevé par Jean-Louis Ezine était peut-être suscité par la structure atypique de La vie mode d´un emploi que j´ai citée plus haut et cela nous renvoie à l´originalité de l´œuvre perecquienne. Comme nous le rappelle encore Bernard Magné dans la même préface,  «pour les lecteurs des romans de Perec, le plaisir que procure la reconnaissance est moins simple car il s´accompagne de tout un jeu d´équivoques et d´ambiguïtés. Le plus souvent, citations et autocitations demeurent implicites, tantôt camouflées dans le récit par la disparition des marques traditionnelles (guillemets, italique), tantôt signalées comme discours empruntés, mais pourvues d´attributions fantaisistes. Dans le même temps, Perec prend un malin plaisir à offrir quelques indices en laissant, ça et là, deviner très indirectement à un lecteur sagace que ce qu´il est en train de lire pourrait bien être moins innocent qu´il n´y paraît».
Une des forces motrices de l´œuvre de Perec est également l´autobiographie, l´auteur ayant d´ailleurs insisté à maintes reprises sur les rapports étroits que son écriture entretenait avec  ce genre. Dans W ou le souvenir d´enfance, il écrit notamment que le projet d´écrire son histoire s´est formé quasiment en même temps que son projet d´écrire. Néanmoins, dans La vie mode d´emploi, cette empreinte autobiographique prend une autre dimension, cessant d´être ponctuelle et aléatoire pour devenir une des règles génératrices du roman. Un  roman- puisque Perec en a une conception hédoniste, mais d un hédonisme généreux-qui s´ouvre au lecteur, au plaisir d´écrire devant correspondre celui de lire et donc à la jubilation du romancier doit correspondre celle de son lecteur.
Le roman peut donc être conçu comme un puzzle. À la fin de sa préface, Bernard Magné écrit : «Pas plus que le puzzle, l´écriture romanesque n´est «un jeu solitaire». En revanche, pour continuer en la paraphrasant la composition suggérée par l´écrivain à la fin du préambule de La vie mode d´emploi, je ne crois pas que chaque geste que fait le lecteur, l´écrivain l´ait fait avant lui. Comme les puzzles de Gaspard Winckler les romans de Georges Perec offrent leur lot de ruses et de pièges, prévus de longue date ; mais ils sont aussi et avant tout, pour le grand bonheur de ceux qui s´y plongent, d´incomparables espaces d´invention et de liberté». Gaspard Winckler est un personnage de fiction apparu dans W ou le souvenir d´enfance, La vie mode d´emploi et dans le roman posthume Le condottière.         
  Perec est mort, on le sait, en 1982, mais nombre de ses écrits ont été publiés après sa mort dont le roman inachevé 53 jours, des pièces de théâtre, Penser/Classer et, plus récemment, deux autres romans inédits Le condottière en 2012 et l´année dernière L´attentat  de Sarajevo qui aura été son premier roman, écrit en 1957 à l´âge de 21 ans.
Dans Le condottière, on retrouve, comme je l´ai écrit plus haut, Gaspard Winckler qui en prince des faussaires, se voue depuis des mois à réaliser un faux Condottière, le célèbre tableau peint par Antonello de Messine en 1475, quand il assassine son commanditaire Anatole Madera. Il s´agit d´un roman de jeunesse retrouvé dans une vieille malle et qui, comme on nous le rappelle dans la quatrième de couverture, donne du sens à l´interrogation qui parcourt toute l´œuvre de Perec : comment, en se débattant avec le faux, parvenir à la conquête du vrai ?  
L´attentat à Sarajevo-que Perec aura écrit à peine revenu d´un voyage de six semaines en Yougoslavie-est une sorte de roman d´analyse psychologique, racontant une histoire d´amour et de jalousie. Œuvre de jeunesse avec le parfum, mais aussi les maladresses propres à ce genre d´opus, on peut dire que les caractéristiques qui ébaucheront la généalogie du roman perecquien y germaient déjà. 
  Un des tout premiers livres posthumes à être publié fut pourtant Penser/Classer en 1985, un choix de textes desquels je me permets de citer cet extrait où l´auteur disserte sur son travail : «Je sens confusément que les livres que j´ai écrits s´inscrivent, prennent leur sens dans une image globale que je me fais de la littérature, mais il me semble que je ne pourrais jamais saisir précisément cette image, qu´elle est pour moi un au-delà de l´écriture(…) auquel je ne peux répondre qu´écrivant, différant sans cesse l´instant même où, cessant d´écrire, cette image deviendrait visible, comme un puzzle inexorablement achevé».
Un des meilleurs écrivains français de la deuxième moitié du vingtième siècle est enfin entré dans la Bibliothèque de la Pléiade trente-cinq ans après sa mort.


P.S- À lire le dossier que Le Magazine Littéraire a consacré à Georges Perec dans le numéro 579 (mai 2017)


Georges Perec, Bibliothèque de La Pléiade.
 Tome I (publié sous la direction de Christelle Reggiani avec la collaboration de Dominique Bertelli, Claude Burgelin, Florence de Chalonge, Maxime Decout et Yannick Séité) : Les Choses- Quel petit vélo à guidon  chromé au fond de la cour ?- Un homme qui dort-La disparition-Les revenentes-Espèces d´espaces-W ou le souvenir d´enfance-Je me souviens. En marge des œuvres : textes et documents.
Tome II (publié sous la direction de Christelle Reggiani avec la collaboration de Claude Burgelin, Maxime Decout, Maryline Heck et Jean-Luc Joly) : La vie mode d´emploi-un cabinet d´amateur-La clôture et autres poèmes-L´Éternité. Appendice : Tentative d´épuisement d´un lieu parisien-Le voyage d´hiver-Ellis Island- L´art et la manière d´aborder son chef de service pour lui demander une augmentation-L´Augmentation. En marge des œuvres : Textes et documents. 


jeudi 18 mai 2017

Article pour Le Petit Journal.

Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du «Petit Journal» un article que j´ai écrit sur les chroniques de Françoise Sagan (éditions Le Livre de Poche):

http://www.lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/culture/278999-litterature-quand-la-chronique-est-un-art



samedi 13 mai 2017

Centenaire de la naissance de Juan Rulfo.



Mardi prochain, 16 mai, on signalera le centenaire de la naissance du grand écrivain mexicain Juan Rulfo,né à Jalisco et décédé le 8 janvier 1986 à Mexico.
Juan Rulfo fut écrivain mais aussi scénariste et photographe. En tant qu´écrivain, il est devenu en quelque sorte un des noms les plus mythiques de la littérature latino-américaine du vingtième siècle.Tributaire du genre fantastique, il n´a écrit que deux livres:le recueil de nouvelles El llano en llamas(Le llano en flammes), publié en 1953, et  le roman Pedro Páramo, paru en 1955. Ces deux oeuvres ont été publiées en français chez Gallimard.
Juan Rulfo fut l´auteur de deux oeuvres brèves mais décisives dans l´histoire de la littérature de langue espagnole et de la littérature universelle.
À  lire, indiscutablement.

samedi 29 avril 2017

Chronique de mai 2017.



Erich Maria Remarque, la terre de l´exil.


 
Une des principales cibles des régimes totalitaires est, on le sait, l´écrivain. Celui qui pense, qui réfléchit, qui intervient publiquement et qui ne se prive pas le plus souvent de déranger le pouvoir, à travers l´opportunité et l´intelligence de ses écrits, ne peut qu´ulcérer ceux qui veulent prendre le peuple en otage de leurs lubies criminelles.
Le nazisme fut, avant les camps de la mort et la solution finale, le fossoyeur de l´intelligentsia allemande. Nombre d´écrivains de renom ont dû abandonner leur pays pour échapper à l´emprisonnement voire à une mort certaine. On pourrait citer par cœur nombre de ces écrivains-là. Parmi eux, on ne peut sûrement pas oublier celui d´Erich Maria Remarque.
Né le 22 juin 1898 à Osnabrück, petite ville de Basse-Saxe, son nom de baptême était Erich Paul Remark. Sa famille, installée dans les régions rhénanes depuis le dix-huitième siècle, avait de lointaines origines françaises. C´est un aïeul au début du dix-neuvième siècle qui a jugé patriotique de germaniser son patronyme, mais, comme nous le rappelle le traducteur Bernard Lortholary*, les nazis y verraient plutôt l´anagramme de Kramer ou Krämer(boutiquier) et une preuve irréfutable que cet écrivain, qui plus est pacifiste - hideux selon l´esprit pervers des suiveurs d´Hitler-était juif.
Il était donc né Remark et prénommé Erich Paul, mais à la veille de son trentième anniversaire il a non seulement francisé son patronyme, mais il a également changé en Maria son second prénom probablement par admiration pour le poète Rainer Maria Rilke.
Son premier grand succès et par bien des côtés peut-être son roman le plus connu ou à tout le moins le plus emblématique est À l´ouest rien de nouveau(en allemand Im Westen nichts Neues), un roman sur la Grande Guerre-à laquelle il avait d´ailleurs participé à l´âge de dix-huit ans- qui curieusement fut d´abord refusé par le grand éditeur S. Fischer sous prétexte que le sujet n´était plus d´actualité une dizaine d´années après l´armistice et alors que les livres sur le conflit étaient déjà assez nombreux.  Néanmoins, un autre éditeur, Ullstein, a flairé dans ce roman la possibilité d´un succès commercial. Or, il n´avait pas tort. Publié en 1929, À l´ouest rien de nouveau a rencontré un succès fulgurant à telle enseigne qu´il est devenu un classique et fut porté à l´écran aux États-Unis par Lewis Milestone avec scénario de George Abbott. 
Erich Maria Remarque a souvent regretté que ce roman qui lui a permis une certaine aisance matérielle ait parfois éclipsé son œuvre ultérieure. Ses admirateurs étaient quand même légion et d´autres titres ont connu aussi une large audience comme Après(1931), Les camarades(1938), Un temps pour vivre et un temps pour mourir(1955), L´obélisque noir(1958) ou La nuit de Lisbonne (1962).   
 Ne s´étant jamais gardé d´afficher au grand jour son pacifisme apolitique, Erich Maria Remarque s´est vu attiré les foudres non seulement de la droite nationaliste et militariste, mais aussi d´une certaine gauche qui déplorait que ce pacifisme-là ne fût pas empreint d´une dénonciation du capitalisme.
Victime de menaces et de la haine qui sévissait en Allemagne après la montée du nazisme, il s´set vu contraint à l´exil, d´abord en Suisse, puis aux États-Unis après qu´il fut déchu de la nationalité allemande.
Lorsqu´il est décédé à Locarno, en Suisse, le 25 septembre 1970, Erich Maria Remarque   travaillait à un roman dont la publication fut autorisée l´année suivante par sa veuve Paulette Goddard. La version publiée en 1971, Schatten im Paradies (Ombres dans la traduction française de 1972), n´était ni la dernière, ni la plus aboutie. Ce n´est que quasiment trois décennies plus tard que l´ultime version de ce roman posthume et inachevé (il lui manquerait peu de pages), intitulé Das gelobte Land, a pu voir le jour. La traduction française-Cette terre promise- vient enfin de paraître aux éditions Stock dans sa brillante collection La cosmopolite avec une traduction et une postface de Bernard Lortholary.
Ce brillant roman-un de plus- raconte une nouvelle histoire d´un exil-thème récurrent dans les romans de Remarque-, cette fois-ci celui d´un jeune Allemand, pourchassé par les nazis, emprisonné et interné dans des camps en Allemagne et en France, et qui parvient, enfin, après moult péripéties et dangers à rejoindre les États-Unis. Il arrive dans le nouveau monde avec un faux passeport au nom de Ludwig Sommer, antiquaire, juif qui plus est, ce qui était susceptible de lui causer bien des déboires.  Il l´avait hérité d´un ami qui était mort à Bordeaux deux ans auparavant (l´intrigue du roman s´amorce en 1944). Bauer, un ancien professeur de mathématiques devenu faussaire à Marseille, lui avait conseillé de ne pas modifier le passeport pour le mettre à son nom puisque de la sorte il risquerait davantage.
Ludwig Sommer donc arrive aux États-Unis, mais il est d´abord parqué dans Ellis Island, une espèce de no man´s land ou plutôt de purgatoire, une île au large de Manhattan où les immigrants doivent patienter qu´on leur donne un visa d´entrée à cette terre promise, le paradis dès que le visa leur est remis ou, en l´absence de cette aubaine, l´enfer.  En quittant finalement Ellis Island, plongé dans ses pensées, il déambule dans la ville et pour la première fois depuis des années de désespoir et de persécutions, l´espoir semble pointer à l´horizon, malgré les doutes qui l´assaillaient encore : «Je marchais très lentement dans la ville en effervescence ; je la voyais sans la voir. J´avais été uniquement préoccupé par la survie primitive pendant de si longues années que c´était dans cette ignorance de toute vie autre qu´avait résidé en même temps ma protection. Cela avait été une pulsion de survie ignorant tout le reste, comme juste avant la panique que déclenche un naufrage, avec aucun autre but que : ne pas mourir. Mais à présent, dans ce moment étrange, je sentais que la vie pouvait commencer à se déployer de nouveau en éventail devant moi, qu´elle aurait à nouveau un avenir, si limité qu´il puisse être, et qu´avec l´avenir pourrait aussi se relever le passé, avec l´odeur du sang et des tombes. J´éprouvais vaguement que ce passé pourrait aisément m´abattre d´un coup, mais je ne voulais pas le savoir, pas à ce moment plein de vitrines miroitantes et de l´odeur fauve de la liberté(…) Tout n´était-il pas desséché et mort, est-ce qu´avoir survécu pouvait se muer en continuer de vivre, et en une vie ? Cela existait-il, de commencer une nouvelle fois, depuis le début  pour être interprété, comme la langue que j´avais devant moi, inconnue et pleine de possibilités ? Cela existait-il, sans que cela devienne trahison et double meurtre des morts qui ne voulaient pas être oubliés ?».
Avant les retrouvailles avec Hirsch, un vieil ami, il descend à l´hôtel Rausch où il fait la connaissance du gérant Vladimir Meukoff qui joue aux échecs et qui est le symbole de ce que fut le basculement des frontières en Europe, le reliquat de nombreuses révolutions, d´après lui-même, puisqu´il fut successivement tchèque, russe, polonais et autrichien, selon qui occupait la petite localité d´où sa mère était originaire, avant de devenir allemand pendant l´occupation et finalement américain. Cet hôtel est le point de départ de la découverte d´une foule de personnages hauts en couleur qui peuplent la confrérie des exilés mais aussi parfois la cocasse société américaine : une comtesse russe, un irlandais qui vide le frigidaire, Maria Fiola, un mannequin italo-russe pour qui son cœur commence à battre et, à la fin du roman,  un curieux Siegfried Lenz, peintre et pianiste, homonyme d´un réputé écrivain allemand de l´après-guerre.      
Ludwig s´accommode au fur et à mesure de sa nouvelle vie américaine. Il s´interroge s´il doit rentrer plus tard en Europe quand la guerre sera finie ou s´il doit rester aux États-Unis où il garde toujours l´impression d´être en marge de l´intégration et d´être vu comme un intrus à peine toléré. Il travaille pour des antiquaires et des marchands d´art –au bout du compte la profession du vrai Ludwig en Europe- dont Alexander Silver et Reginald Black qui vend des Degas et des Cézanne à un richissime marchand d´armes et se rend ainsi compte du cynisme du monde de l´art, mais après tout il faut continuer de vivre, d´ordinaire grâce à l´espoir, mais aussi parfois grâce au souvenir, même si c´est le  souvenir douloureux de la guerre. Selon Ludwig, en réponse à un autre personnage, Ravic, la guerre existe parce que le souvenir est un falsificateur romantique avant d´ajouter : «Un filtre qui laisse passer l´horreur et l´oublie, pour ne garder que l´aventure. Dans le souvenir, tout le monde est un héros. Sur la guerre, seuls les morts auraient leur mot à dire ; ils l´ont faite en entier. Mais ils sont réduits au silence». Ravic lui répond en secouant la tête: «On ne ressent pas les souffrances d´autrui. Ni sa mort. Au bout de peu de temps, on sait seulement qu´on s´en est tiré. C´est notre sacrée peau qui nous isole et fait de nous des îlots d´égoïsme. Vous avez vécu ça dans les camps ; la douleur éprouvée à la mort d´autrui n´empêchait pas d´avaler le morceau de pain qu´on avait récupéré».
Ce roman est resté inachevé, on ignore donc le dénouement que l´auteur lui aurait réservé à Ludwig Sommer et aux autres personnages. Dans sa belle postface, Bernard Lortholary, le traducteur nous donne son avis : «On peut soupçonner que le dénouement le plus pessimiste et tragique aurait eu la préférence de l´auteur. Mais peut-être cet inachèvement qui laisse le lecteur dans la même incertitude que le héros, donne-t-il à ce grand roman du XXe siècle, et à tous les récits et tableaux qu´on y trouve, la fin la plus significative quant au tournant historique que fut 1945 et aux incertitudes qui régnaient alors. Elles ne sont pas si différentes des nôtres».  
Quoi qu´il en soit, ce livre nous a procuré un prodigieux moment de bonheur. C´est  rare de lire aujourd´hui un livre aussi beau et riche sur l´exil, la condition humaine et les  souvenirs de la guerre ou la façon dont la guerre conditionne la vie d´autrui. Il y a la guerre de ceux qui l´ont vécue et y sont morts mais il y aussi la guerre des survivants dont les plaies sont un interminable tourment. Et à la fin, il y a quand même les fictions qui nous font réfléchir sur la guerre et l´exil, comme Cette terre promise, magnifique roman d´un grand écrivain du vingtième siècle. 

*Dans la postface de ce roman.


Erich Maria Remarque, Cette terre promise, traduction de Bernard Lortholary, collection La cosmopolite, éditions Stock, Paris, janvier 2017.
       

mardi 18 avril 2017

Article pour Le Petit Journal.




Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du «Petit Journal» un article que j´ai écrit sur la correspondance entre Albert Camus et André Malraux (éditions Gallimard):

 http://www.lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/culture/276848-litterature-correspondance-entre-albert-camus-et-andre-malraux