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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 18 mars 2012

Fête de la Francophonie 2012

Chaque année, L´Institut Français du Portugal, L´Institut Culturel Roumain et les ambassades de nombre de pays membres de L´Organisation Internationale de la Francophonie organisent une série de spectacles, expositions et conférences pendant la semaine de la journée internationale de la Francophonie(le 20 mars) dans huit villes du Portugal. À Lisbonne, le premier spectacle(voir image)- qui se tiendra demain à 21h00 à l´auditorium de L´Institut Français- est la pièce de théâtre de Matei Visniec Du pain plein les poches avec les acteurs roumains Oana Pellea et Mihai-Gruia Sandu. 
Voir tout le programme de la semaine sur le site: www.fetedelafrancophonie.com

mardi 28 février 2012

Chronique de mars 2012



 Umberto Saba


 Image de Trieste



Trieste et le regard mélancolique d´Umberto Saba.



 La ville de Trieste occupe de tout temps une place de choix dans l´imaginaire littéraire européen. Carrefour de cultures et de langues, Trieste est-elle aujourd´hui un hybride de  mélancolie germanique et allégresse  italienne ? Nul ne saurait y répondre. Toujours est-il que la mémoire de Trieste est peuplée de noms (originaires de la ville ou étrangers) qui y ont laissé leur empreinte au fil des années : Valery Larbaud, James Joyce, Rainer Maria Rilke, Giani Stuparich ou Italo Svevo. D´autres noms ont surgi entre- temps qui perpétuent cette richesse littéraire et un tant soit peu mythique dont le brillant essayiste Claudio Magris (à ne pas rater à ce sujet son essai Trieste, un´ identità di frontiera(1) en collaboration avec Angelo Ara), le magnifique écrivain de langue slovène Boris Pahor(né en 1913), et plus récemment Paolo Rumiz, Pino Roveredo ou Mauro Covacich. À Trieste, du temps des Habsbourg, la culture de langue allemande se mêlait à la slovène,  à la croate ou à l´italienne, sans oublier la vieille tradition juive. Pourtant, dans un empire austro – hongrois déclinant, c´était la culture italienne qui battait son plein, préfigurant l´incorporation de la ville en Italie à la fin de la première guerre mondiale. Lors de ce premier grand conflit, l´irrédentisme a d´ailleurs atteint les sommets,  par exemple, dans la chanson La campana di San Giusto, le  saint patron de Trieste (Juste en français), dont le refrain exsudait la passion nationaliste italienne : «Le ragazze di Trieste/ cantan tutte con ardore/O Italia, o Italia  del mio cuore /tu ci vieni a liberar»(2). Devenue italienne, Trieste a vu les cultures slovène et croate muselées-qui plus est après l´avènement du régime fasciste de Benito Mussolini- par les tentatives d´assimilation des nationalistes transalpins. L´incendie par les chemises noires de la maison de la culture slovène est magistralement raconté par Boris Pahor dans sa nouvelle Bûcher sur le port du recueil Arrêt sur le Ponte Vecchio(3).
En ce temps-là, un auteur italien- un des quatre ou cinq plus grands poètes italiens du vingtième siècle (du Novecento comme on dit souvent en Italie)- né à Trieste essayait de s´imposer dans les milieux littéraires ; il répondait au nom d´Umberto Poli, dit Umberto Saba, né le 9 mars 1883.
Ce nom Saba est en fait un pseudonyme, en hommage à sa nourrice slovène Gioseffa Gabrovich Schobar dite  Peppa Sabaz qui, ayant perdu son fils, a reporté sur le petit Umberto toute sa tendresse. Celle qu´Umberto surnommera dans ses vers «madre di gioia» (mère de joie) n´a pas manqué de susciter la   jalousie de sa  vraie mère Rachele Cohen, issue d´une famille de petits commerçants aux racines juives. Le patronyme Poli lui vient naturellement de son père Ugo Edoardo Poli, descendant d´une famille de la noblesse  vénitienne.  Quoique son père eût abandonné la vie conjugale avant la naissance même de son rejeton(4), c´est grâce à lui que le futur poète a pu acquérir la citoyenneté italienne.
Loin de se singulariser par des études brillantes, Saba a tôt décroché un emploi dans une petite compagnie, tout en peaufinant sa formation littéraire et culturelle d´autodidacte. Ses lectures lui font découvrir des auteurs où il puise l´inspiration pour ses premiers vers comme Dante, Pétrarque, Leopardi, Arioste, Tarse, Foscolo et Manzoni et parmi ses contemporains Pascoli et Gabriele D´Annunzio. Ses toutes premières expériences comme écrivain se sont plutôt soldées par un  échec en ce sens que leur publication, surtout celle de son essai Quel che resta da fare ai poeti(Ce qu´il reste à faire aux poètes),a été refusée – en raison, paraît-il, du veto de Scipio Slataper-par la revue de culture et politique La voce(La voix)fondée en 1908 par l´écrivain et éditeur Giuseppe Prezzolini (qui ne s´éteindrait qu´en 1982 à l´âge de 100 ans)et Giovanni Papini, l´ auteur du Diavolo(Le Diable)qui sombrerait dans le fascisme et la bigoterie et terminerait sa vie discrédité dans les milieux culturels, ce malgré l´admiration que son œuvre suscitait chez, par exemple, Jorge Luis Borges.
Pour en revenir à Saba, ce refus de la revue Voce n´est nullement étonnant. En effet, sa condition d´intellectuel  «mitteleuropéen» - à l´instar d´Italo Svevo -  et ouvert à toutes les cultures cadrait assez mal dans des milieux prônant le nationalisme italien et où sévissait entre autres la plume du très irrédentiste Scipio Slataper qui s´est permis de tronquer le premier recueil de vers de Saba (publié quand même par La voce).
Petit à petit Umberto Saba -qui en 1921 inaugure une librairie spécialisée en livres d´occasion qui, semble-t-il, existe toujours –acquiert une certaine notoriété (plutôt un succès d´estime) et se lie d´amitié avec des noms importants de la culture italienne gravitant autour de la revue Solaria qui lui consacre un numéro en 1928 avec notamment des essais de Solmi, Eugenio Montale et Debenedetti. C´est à cette époque qu´il consulte le docteur Edoardo Weiss, disciple de Freud, afin d´en finir avec ses dépressions. Cet état dépressif prend des racines dans son enfance et la mélancolie qui l´a atteint d´abord par l´absence de son père, puis par la prise en charge par sa mère alors qu´il s´était déjà particulièrement attaché à sa nourrice slovène.  La joie que lui ont procuré son mariage avec Carolina Woelfer(la célèbre Lina de ses poèmes) et la naissance de sa fille Linuccia n´ont pas apaisé les affres de son existence. Sa poésie traduisait beaucoup d´ailleurs les angoisses qu´il ressentait. Avant la seconde guerre mondiale Saba avait déjà une œuvre considérable à son actif dont, entre autres, Coi miei occhi(Avec mes yeux, 1912) La serena disperazione(Le serein désespoir,1920), le fameux Il Canzoniere,( 1921) ;Figure e canti( Figures et chants,1926) ; Piccolo Berto(1926) ;Preludio e fughe(Préludes et fuites, 1928) ;Tre poesie alla mia balia(Trois poésies pour ma nourrice, 1929)ou Ammonizione ed altre poesie(Avertissements et autres poésies 1935).
Les années de la seconde guerre mondiale ont été particulièrement difficiles et éprouvantes pour Saba  en raison de ses origines juives et des lois raciales mises en place par Mussolini. En 1938, il a dû céder formellement sa librairie au commis Carlo Cerne et s´est réfugié  en France. Rentré en Italie l´année suivante, il a pu compter sur la protection de Giuseppe Ungaretti à Rome, puis à Florence celles de Carlo Levi et d´Eugenio Montale. Ce dernier, au risque de sa vie, rendait visite à Saba chaque jour à la maison où il  était caché avec Lina et Linuccia.
C´est après la fin du deuxième grand conflit mondial du siècle dernier qu´Umberto Saba a enfin pu asseoir définitivement sa réputation de grand poète, reconnu par les milieux littéraires. Ses œuvres sont republiées, des inédits surgissent dont Mediterranee(Méditerranées, 1946), paraît une nouvelle édition du Canzoniere et les prix affluent, notamment le Viareggio et le Taormina.
Ce qui ne change pas c´est l´état dépressif de l´auteur qui s´accentue dans les dernières années de sa vie avec la maladie de sa femme qui pousse son dernier souffle le 25 novembre 1956. Neuf mois plus tard, jour pour  jour, donc le 25 août 1957, Umberto Saba s´éteint à son tour à Gorizia.
Cinquante-quatre ans après sa mort,  la ville de Trieste reconnaît Saba comme un de ses noms les plus emblématiques et lui a rendu hommage à travers l´édification d´un buste dans le jardin public et d´une statue dans la via Dante. La critique littéraire, soit-elle académique ou journalistique, le tient pour un des plus grands poètes italiens du vingtième siècle aux côtés de Giuseppe Ungaretti, Eugenio Montale ou Sandro Penna. Pour Claudio Magris, la poésie de Saba est «la poésie moderne de la scission, de l´analyse et du recueillement» mais elle sait aussi « redevenir claire et légère(…) affirmer incessamment  le principe du plaisir quoique consciente de l´inévitable victoire, non seulement biologique mais également historico –politique de l´instinct de mort»(5).
Si Saba était  essentiellement un poète, il a également  écrit des contes et des proses diverses rassemblés dans le volume Scorciatoie ed raccontini(1946) et Ricordi-racconti(1956). Néanmoins, le pavé dans la mare, concernant la prose, fut la parution posthume en 1975(dix-huit ans après le trépas de l´auteur) du roman auquel il travaillait avant sa mort – et donc laissé inachevé-  Ernesto. Ce roman à relents autobiographiques (le protagoniste a 16 ans en 1898, plus ou moins le même âge de l´auteur à cette époque-là) retrace le parcours sentimental et sexuel d´un jeune stagiaire dans une maison de commerce. Dans l´introduction à l´édition originale italienne(6), Maria Antonietta Grignani rappelle à juste titre que la dimension esthétique du jeune Ernesto, passionné de violon, n´a rien du démonisme trouble et de l´intellectualisme angoissé d´un Mann (Mort à Venise), d´ un Musil (Les désarrois de l´élève Törless) ou d´un Gide (les confessions de Si le grain ne meurt).  C´est sans la moindre gêne et sans recours à quelque subtilité ou artifice littéraire qui soit que l´auteur décrit le moment de la relation homosexuelle entre le jeune Ernesto (16 ans) et un journalier(28 ans) qui décharge les charrettes dans les magasins de l´entreprise. Le journalier demande en dialecte à Ernesto si celui-ci savait ce qu´il voudrait bien lui faire («Nol sa quel che me piaseria tanto farghe ?») et le jeune stagiaire répond au journalier de la façon la plus naturelle et franche : «Mettermelo in culo» («Me la mettre au cul»). L´acte de sodomie se produit sur des sacs de farine.  Dans sa naïveté, Ernesto finit par raconter à sa mère et l´affaire des sacs de farine et l´expérience ultérieure avec une prostituée. Or, à son entière stupéfaction, c´est l´histoire avec la prostituée qui semble le plus choquer sa mère.  Dominique Fernandez, pour qui la littérature italienne n´a pas de secret, s´interroge dans son éblouissant Dictionnaire amoureux de l´Italie(7) sur les raisons de cette attitude : «La femme après l´homme :est-ce que Saba, à la suite de Voltaire, tolérait l´homosexualité comme une étape de l´adolescence ? Est-ce que lui aussi, qui avait pratiqué Freud, donnait raison à la théorie évolutionniste de la psychanalyse, et, par là même, à la société répressive qui admet la «déviance» juvénile mais pourchasse le choix homosexuel adulte ?». Dominique Fernandez apporte lui-même la réponse, négative à son avis et ce parce que le dernier chapitre, resté naturellement inachevé, laisse supposer l´ébauche d´un amour entre Ernesto et Ilio, un jeune garçon de son âge qu´il connaît lors d´un concert donné par un grand violoniste.
Polémique et suscitant les interprétations les plus diverses, Ernesto constitue  dans les sages paroles de Claudio Magris(8) une sorte de variante collatérale en prose et de témoignage biographique du Canzoniere qui peut aider à dévoiler la mystérieuse essentialité des poésies de Saba. De l´azur célébré dans ses vers, on pourrait en extraire une candeur, une  innocence, mais ce serait une innocence improbable comme l´écrit toujours Claudio Magris. Une innocence teintée de nostalgie, bercée par la douce mélancolie de Trieste…


(1)Claudio Magris et Angelo Ara, Trieste.Un´ identità di frontiera, Einaudi, 1987

(2) La campana di San Giusto (La cloche de Saint-Juste) a été composée par Drovetti et Arona et chantée par de grands ténors tels Enrico Caruso et Luciano Pavarotti. La traduction du refrain est la suivante : «Les filles de Trieste/chantent toutes avec ardeur/ O Italie, O Italie de mon cœur/tu viens nous délivrer»
.
(3)  Boris Pahor, Arrêt sur le Ponte Vecchio, éditions des Syrtes, 1992 (traduction d´ Andrée Lück-Gaye et Claude Vincenot).

(4)Selon certaines sources, Ugo Edoardo Poli aurait été poussé par les autorités habsbourgeoises à abandonner Rachele Cohen. 

(5)Essai de Claudio Magris intitulé «L´innocenza improbabile» («L´innocence improbable») publié par le quotidien Corriere della sera le 28 mars 1977 et repris dans le livre Dietro le parole ( Garzanti, 2002).

(6)  Umberto Saba, Ernesto, Einaudi, 2009(Introduction de Maria Antonietta  Grignani).

(7) Dominique Fernandez, Dictionnaire amoureux de l´Italie (deux tomes), éditions Plon, Paris, 2008.

(8)L´essai cité plus haut.            


samedi 4 février 2012

Lisbonne et la littérature


 
Mardi prochain, 7 février, aura lieu à l´Institut Français du Portugal, à Lisbonne, une table ronde autour de la «Figure de Lisbonne dans la littérature». Cette réflexion comptera sur la participation de Jean-Yves Loude, Olivier Rolin, Hervé Le Tellier et Joaquim Rosário Arena. Vous pouvez consulter le programme et une notice biographique sur les auteurs sur le site de l´Institut Français du Portugal(www.ifp-lisboa.com).

Bicentenaire de Charles Dickens


 
Mardi prochain, 7 février, on signalera le bicentenaire de la naissance de Charles Dickens, un des écrivains anglais les plus populaires du dix-neuvième siècle, né à Portsmouth,dans le comté du Hampshire. Ses romans- qui ont enchanté plusieurs générations-condamnaient la misère et l´exploitation industrielle et décrivaient  la vie quotidienne et les paysages urbains et campagnards.Oliver Twist, David Copperfield, Hard times(Temps difficiles), Great expectations(Les grandes espérances),Nickolas Nickleby ,A Christmas carol(Un chant de Noël) ou A tale of two cities(Le conte de deux villes)sont peut-être les titres les plus représentatifs d´une oeuvre qui en compte plus d´une trentaine.Des oeuvres qui ont souvent fait l´objet d´adaptations au cinéma et à la télévision.
Charles Dickens est mort le 9 juin 1870 à Gad´s Hill Place, dans le Kent.

jeudi 2 février 2012

La mort de Wyslawa Szymborska


On vient d´apprendre avec une énorme tristesse la disparition hier à Cracovie de la poétesse polonaise Wyslawa Szymborska.
Née le 2 juillet 1923 à Bnin près de Poznan, elle a adhéré dans sa jeunesse aux idéaux communistes dont elle s´est détourné au fur et à mesure de la mainmise du parti ouvrier unifié polonais(en fait, le parti communiste) sur tous les domaines de la vie du pays. Quoiqu´elle n´ait quitté le parti qu´en 1966, elle fréquentait certains milieux de la dissidence dès les années cinquante, notamment le cercle autour de la revue Kultura, éditée à Paris.Wołanie do Yeti(L’Appel au yéti), Tarsjusz i inne wiersze (Tarsus et autres poèmes) ou Wszelki Wypadek(Cas où)comptent parmi ses principaux titres.
En 1996, elle a été couronnée du Prix Nobel de Littérature pour «une poésie qui, avec une précision ironique, permet au contexte historique et biologique de se manifester en fragments de vérité humaine».

samedi 28 janvier 2012

Chronique de février 2012




 Gérard Miller





 La France cocardière du maréchal Pétain.



Tous les pays ont leurs mythes et tous les pays ont des zones d´ombre et de honte dans leur passé. Une des pages les plus noires de l´Histoire de France est, on le sait bien, celle où le pays a sombré dans la collaboration abjecte avec l´occupant allemand. Ces années grises constituent  encore de nos jours un des sujets les plus intrigants de l´histoire de notre belle et douce France. Des hommes politiques incompétents ou impuissants, des chefs militaires ringards et  pas mal de citoyens insouciants ont plongé la nation française dans l´ignominie la plus lâche. Certes, un peu partout des résistants de tout bord (communistes, socialistes, catholiques, libéraux ou de simples citoyens, indépendamment de leur credo respectif)se sont organisés au fur et à mesure sous l´inspiration, pour la plupart, du Général de Gaulle qui dès l´appel  du 18 juin 1940 se place en leader du gouvernement de la France en exil à Londres.
La France occupée et le triste gouvernement de Vichy étaient néanmoins commandés par un vieux maréchal qui avait été non seulement un héros de la bataille de Verdun dans la première guerre mondiale, mais était également devenu un des hommes les plus respectés du pays, Philippe Pétain. Appelé à la rescousse par le parlement et le président Albert Lebrun après la défection du premier ministre Paul Reynaud, à un moment où la débâcle française se profilait déjà à l´horizon, Philippe Pétain a signé l´armistice avec l´Allemagne, capitulant sur toute la ligne. À vrai dire, seuls les Français,  enivrés par les discours sur la grandeur et le passé glorieux de leur pays, pouvaient  croire qu´ils avaient les moyens- avec les équipements militaires obsolètes qui étaient les leurs à l´époque – de contrecarrer la ruée des Allemands sur le territoire français. La célèbre ligne Maginot était si fragile qu´aux Allemands, il ne leur a même pas fallu déployer des trésors de créativité pour balayer d´un revers de main toute velléité française. On a fait pendant longtemps la sourde oreille aux avis sensés du Général de Gaulle et l´on s´est moqué de la plume alerte de quelques intellectuels.
 Malgré une foule de livres sur le sujet- écrits par des historiens français et étrangers – le régime collaborationniste de Vichy est, soixante-dix ans après l´armistice du maréchal Pétain, non pas à proprement parler une question taboue, mais une affaire qui jette une lumière trouble sur l´Histoire de France et que l´ on a toujours du mal à évoquer sans complexes.
Un des livres les plus intéressants sur cette période sombre – qui m´est récemment tombé entre les mains- a été écrit en 1975 par Gérard Miller, alors jeune psychanalyste (né en 1948 de parents juifs polonais immigrés), devenu membre de l´École de la cause freudienne et puis docteur d´État en science politique et professeur de philosophie à l´université Paris VIII. Le livre – Les pousse – au – jouir du maréchal Pétain -, publié une première fois, donc en 1975, dans la collection Connexion du champ freudien, aux éditions du Seuil, avec une préface de Roland Barthes, fut réédité en 2004  dans la collection Points, augmenté d´un avant-propos de l´auteur. Le livre, contrairement à des craintes que l´on aurait pu formuler à l´époque n´a pas été mal accueilli, mais, de l´aveu même de Gérard Miller, il aura été regardé comme un ovni ou une curiosité exotique de la galaxie freudienne. Les historiens ont pris leurs distances d´avec un livre qui leur volait apparemment un sujet de leur ressort. Or, il se fait que ce livre ne vole le sujet à qui que ce soit puisqu´il réfléchit, décrit, analyse, dissèque d´une façon non exempte parfois d´humour, la véritable «maladie» qui s´est emparée d´un pays comme la France au début des années quarante. Et ce qui s´est produit ces années-là, dans un pays qui a enfanté  Montaigne, Voltaire, Diderot, Hugo et tant d´autres humanistes qui ont mis la France à l´honneur et l´ont élevée au rang d´exemple à suivre, était véritablement du domaine de la psychanalyse freudienne.
Dès les premières semaines du régime de Vichy (dit officiellement État Français ou la France Libre), le vieux maréchal Pétain, héros -on vous le rappelle- de la bataille de Verdun dans la première guerre mondiale, un monsieur vénérable, âgé de quatre-vingt quatre ans, a jeté les bases de ce que l´on  a surnommé «La révolution nationale». Cette prétendue révolution nationale (définition pratique, le maréchal lui préférant Redressement national ou Rénovation française) n´était rien d´autre qu´un retour aux vieilles valeurs paysannes, aux vieilles devises «Travail, Famille, Patrie» et «La France aux Français», aux traditions catholiques dont celle de la femme au foyer, enfin aux lieux communs sur le juif et le franc-maçon. Seul un homme  considéré comme le maréchal Pétain (qui s´est déclaré lui-même chef d´Etat à la suite du retrait non officiel de Lebrun) était à même de redonner un allant à cette vieille France égarée dans le cosmopolitisme libéral. Miller nous rappelle des exemples de l´estime que  d´énormes couches de la population portaient au vieux maréchal, des soldats avec lesquels il devisait jusqu´aux hommes politiques et intellectuels qui le regardaient comme une espèce d´homme providentiel, le père de tous les Français. Dès son premier appel le 17 juin 1940, il n´hésitait pas à formuler sa vocation : «…je fais à la France le don de ma personne pour atténuer le malheur.» Il incarnait le dernier espoir des Français, comme une voix intemporelle qui portait celle des vieux ancêtres. François Mauriac, par exemple, vibrait à l´idée que les ancêtres puissent parler par la bouche de ce vieux maréchal : «ce n´était pas un homme qui nous parlait, mais du plus profond de notre Histoire nous entendions monter l´appel de la grande nation humiliée. Ce vieillard était délégué par les morts de Verdun et par la foule innombrable de ceux qui, depuis des siècles, se transmettent le même flambeau que viennent de laisser tomber nos mains débiles» (1).
Puisque Pétain aurait fait le sacrifice de diriger le gouvernement du pays pour amenuiser les douleurs des Français, ces douleurs-là les Français les ont éprouvées dès les premiers instants.
La suppression de la plupart des libertés individuelles et la censure sont des mesures qui n´ont pas tardé à s´imposer, le maréchal et ses laquais voyant la démocratie libérale comme délétère et l´intellectuel et le journaliste comme des empoisonneurs de l´univers. «La pensée censurée était la pensée purgée de ses miasmes, bien portante, constructive ; censure, auto – censure sont prophylactiques», écrit Miller sur le raisonnement de l´époque.  L ´intellectuel, il fallait le guérir, il était le malade, le débile. Les journaux de l´été 1940 vitupéraient les intellectuels. On lisait toujours trop Voltaire et la faute en revenait à André Gide(2) : « Il a formé une génération orgueilleuse et déliquescente, il l´a élevée, sous prétexte de sincérité, dans la perversion du sens moral», écrivait Le Temps le 9 juillet 1940. «Les intellectuels sont toujours inquiets. Ils doutent. Et c´est pour cela qu´ils sont dangereux» affirme un visiteur au maréchal Pétain.  Si l´intellectuel voulait plaire au maréchal, il n´y avait qu´à suivre les conseils prodigués par un certain Pierre Dunoyer de Segonzac : « on saura gré à un intellectuel de présenter un aspect sain, gaillard, de cacher l´âme la plus fine sous une enveloppe bien charnelle(…) on se plaira à constater un parfait équilibre entre l´âme et le corps de ces penseurs qui après tout sont d´abord des hommes», des lignes écrites pour le numéro du 8 décembre 1940 de Jeunesse-France. On puisait dans les exemples du nazisme allemand et du fascisme italien, en mettant donc l´accent sur la beauté sportive des corps, première étape d´une discipline militariste. Enfin, le modèle à suivre pour l´intellectuel était au bout du compte, le paysan, selon Camille Pajot qui écrivait dans son livre À propos du retour à la terre (Imprimerie J. de Bussac, 1941) ce qui suit : «Que de sujets de méditations, que d´occasions de réflexions utiles au cours de la vie journalière de l´homme des champs ! L´épisode le plus banal prend souvent l´aspect d´illustration de quelque proverbe de la sagesse des nations».
Le régime de Vichy, outre l´hystérie autour de la figure du maréchal et la censure subie par les  intellectuels, a pris, on le sait, des mesures particulièrement sinistres comme la création de la Milice pour arrêter et punir les résistants et surtout les lois anti-juives. Le premier statut des juifs (du 3 octobre 1940) a exclu les juifs français de la fonction publique, de l´armée, de l´enseignement, de la presse, de la radio et du cinéma. Les juifs «en surnombre» ont également été chassés des professions libérales. Le deuxième statut (du 2 juin 1941) s´est soldé par un durcissement de la définition du juif, l´allongement des interdictions professionnelles, le numerus clausus à l´Université (3%) et  les professions libérales (2%). Les Juifs étaient en outre tenus de se faire recenser en zone libre. Le 11 novembre quand l´occupation allemande s´ est étendue à tout le territoire français, les mesures antijuives se sont accentuées, avec  des rafles plus courantes et le spectre de la solution finale. Quoiqu´il en soit, le régime français de Vichy dans l´ensemble n´a jamais fait un effort pour adoucir les peines des juifs français(ou ex-français puisque des milliers d´entre eux ont été privés de leur nationalité) ou étrangers. Nombre de ces juifs ont même été livrés par Vichy aux autorités allemandes. Les vieux clichés antisémites étaient le lot quotidien de l´État français de Vichy, puisant dans une tradition bien ancrée qui avait éclaté au grand jour au début du vingtième siècle lors  de la célèbre affaire Dreyfus. Dans le livre de Jean Gattino, Essai sur la Révolution Nationale (Grasset, 1942), on peut lire : «Le juif ne se laisse pas absorber par une nation… Le juif ne forme pas son esprit, son âme, son caractère, selon la terre, les traditions, les mœurs, l´héritage d´une nation particulière. Le juif forme son esprit, son âme, son caractère selon sa race dont les frontières s´étendent au-delà de la nation…Le problème d´une race qui ne peut s´intégrer à aucune terre».
Après la libération, Philippe Pétain fut traduit en justice et la  peine de mort  qui lui a été décrétée fut ultérieurement commuée par le général de Gaulle en peine de réclusion à perpétuité. Philippe Pétain est mort dans l´île d´Yeu (Vendée) le 23 juillet 1951.
L´ essai brillant de Gérard Miller a mis la nation française devant ses fantasmes  et la mémoire d´un régime qui a flétri l´honneur du pays et qui contrairement à ce que l´on a pu croire n´a pas été- surtout dans les premières années -particulièrement impopulaire, étant même parvenu à se rallier des noms importants des milieux politiques et intellectuels. En plus, des serviteurs du régime de Vichy ont servi la quatrième puis la cinquième République, histoire d´assurer la continuité de l´administration. Pourtant, quand il s´agit de reconnaître des responsabilités pour les crimes commis du temps du soi-disant État Français-qui s´était, il est vrai, ingénié à effacer toute trace de la République- les choses se corsent. En effet, la polémique autour de la représentativité de l´État de Vichy n´est toujours pas close. On se rappelle que le 16 juillet 1995 l´ancien président Jacques Chirac, lors de la  commémoration des rafles de Vel d´hiv, a pris la parole pour reconnaître la responsabilité de l´État français dans les crimes de Vichy pendant la seconde guerre mondiale, en mettant notamment l´accent sur la «faute collective». Or, cette déclaration solennelle s´inscrivait en faux contre l´attitude de deux de ses prédécesseurs-François Mitterrand et Charles de Gaulle- qui n´ont jamais reconnu la responsabilité du pays puisque, Vichy étant un régime illégitime, il ne représentait pas, de ce fait, la France (3).
Quoi qu´il en soit, si le régime de Vichy semble pour les jeunes générations une relique de l´Histoire (au risque de nourrir l´amnésie sur les crimes commis), le discours politique, particulièrement celui d´un certain parti politique et d´une certaine candidate présidentielle putative, n´est-il pas imprégné d´une phraséologie  et d´une idéologie aux accents pétainistes ?

Les pousse – au- jouir du maréchal Pétain, Gérard Miller, collection Points Essais, éditions du Seuil, Paris 2004.

(1)    Cette citation ainsi que les suivantes sont naturellement extraites du livre de Gérard Miller.
(2)    Gide, malgré les critiques dont il a fait l´objet, a lui aussi adhéré à la «pensée comprimée, comme nous le rappelle Gérard Miller. Il écrivait dans son Journal le 10 juillet 1940 : «Pour peu que cela me soit accordé, je m´accommoderais assez volontiers des contraintes, me semble-t-il, et j´accepterais une dictature qui, seule, je le crains, nous sauverait de la décomposition. Ajoutons en hâte que je ne parle ici que d´une dictature française». Une édition abrégée du Journal paraît ce mois-ci dans la collection Folio chez Gallimard. Sur ce sujet des intellectuels et le régime de Vichy, je vous conseille la lecture du dernier numéro du Magazine Littéraire dont le dossier est justement: «Les écrivains et l´occupation».
(3)    Voir à ce propos le  texte de Nathalie Heinich, Sortir du Silence : Justice ou pardon ?, issu d´une communication préparée pour un colloque organisé en 1995 à Saint-  Pétersbourg et repris dans son livre Sortir des camps, sortir du silence, publié récemment chez Les impressions nouvelles.       

mercredi 28 décembre 2011

Chronique de janvier 2012



 François Bizot

Douch devant la Cour




 Le bourreau du Kampuchéa.


Un bourreau est-il un être humain comme les autres? Peut-on affirmer que les génocidaires sont des êtres qui, par une quelconque perversion de la nature, se sont fait contaminer par un étrange virus qui leur aurait ôté toute humanité ? Ces questions qui dans une première lecture peuvent paraître assez simplistes sont depuis des décennies- à vrai dire après l´Holocauste-  au cœur des débats politiques et philosophiques.  Au même titre que le débat sur l´indicible, l´imprescriptibilité des crimes contre l´humanité ou le devoir de mémoire, la réflexion sur le rôle du bourreau et son côté monstrueux, du domaine de l´inhumain, n´a cessé de noircir nombre de pages sous la plume d´écrivains et chercheurs qui se sont penchés au fil des années sur le phénomène totalitaire. Au Cambodge-alors dénommé le Kampuchéa-, en Asie, dans les années soixante-dix, sous l´inspiration d´un certain Pol Pot (sobriquet de Saloth Sâr), a sévi un des totalitarismes les plus violents du vingtième siècle. Avant leur prise du pouvoir en 1975 et la mise en place d´un plan de collectivisation radicale qui a provoqué la mort de près de 1,7 million d´êtres humains (victimes de torture, épuisement et malnutrition), les Khmers rouges contrôlaient déjà, depuis le début des années 70, de vastes zones du territoire cambodgien où ils avaient strictement appliqué un socialisme à visage inhumain.
Le 10 octobre 1971,  François Bizot, un jeune ethnologue de 31 ans qui faisait des recherches au Cambodge, accompagné de sa jeune fille Hélène, âgée d´un peu moins de quatre ans, et de deux collaborateurs, Lay et Son, est arrêté dans un monastère par des miliciens de la guérilla cambodgienne. Sa fille Hélène est laissée sur la route tandis que François Bizot, Lay et Son sont emmenés dans un camp, le M.13, où d´autres personnes étaient déjà emprisonnées. L´ethnologue français comparaît devant un simulacre de tribunal où on l´interroge sous l´œil d´un public applaudissant à tout rompre. Plus tard, rejoignant ses deux acolytes, il voit une demi-douzaine de jeunes filles, l´air dégouté, leur cracher au visage. Quoique condamné à mort par cette mascarade de tribunal, François Bizot est libéré au bout de quasiment trois mois (la veille de Noël) et la décision lui est communiquée par Kang Kek Iev, dit Douch, son geôlier, un intellectuel de 28 ans, professeur de mathématiques,  parlant couramment le français et suivant au pied de la lettre les consignes de Pol Pot. Malheureusement Lay et Son – François Bizot l´a appris plus tard- n´auraient pas la même chance et  seraient exécutés.
Des années ont passé et ce n´est qu´en 2000 que François Bizot a décidé de livrer son premier témoignage sur sa captivité  en publiant aux éditions La Table Ronde le récit  Le Portail, avec une belle préface de John Le Carré. Cet automne –en septembre 2011- est paru chez Flammarion un deuxième livre sur le même sujet, d´une autre perspective, intitulé Le silence du bourreau.  Quel événement aurait-il poussé François Bizot, après un silence aussi long, à témoigner sur ses trois mois de captivité ? Certes, il y a de nombreux exemples dans l´histoire littéraire où l´on ne témoigne que bien des années plus tard. Il est bien des expériences qui réclament un temps de maturation, un temps de réflexion assez prolongé pour que la plume soit apte à livrer ses impressions. Toujours est-il que pour François Bizot il est deux dates qui ont contribué à déclencher dans son esprit le besoin de témoigner.
La première c´est 1988. C´est en effet cette année-là que François Bizot, en regardant une photo, lors d´une visite à la prison de Tuol Sleng, a reconnu le visage de celui qui avait été son geôlier. Or, quelle ne fut sa stupeur en découvrant que celui en qui il était malgré tout parvenu à dénicher un brin d´humanité pendant son emprisonnement était, dans les années de la terreur des khmers rouges au Cambodge, le directeur même de cette prison, connue aussi sous le nom de camp S21, un centre de torture sis dans les locaux d´un ancien lycée à Phnom Penh. Il fut directement responsable de la mort de quelque 40.000 personnes. La deuxième date c´est en 1999 et là l´impact est encore plus incisif. Douch avait reparu vivant. Deux journalistes l´avaient trouvé et aussitôt reconnu grâce à de vieilles photos, il vivait paisiblement dans un village cambodgien.   François Bizot ne pouvait plus se taire : « J´ai vu les éléments du puzzle infernal s´ordonner dans ma tête. La biographie de Douch ne pourrait plus être que celle du «bourreau de Tuol Sleng», alors qu´il m´avait fait voir à moi autre chose de lui-même. Il ne m´était plus permis de me taire : l´individu révolté, le spécialiste engagé, l´homme démasqué, l´être exigeant et moral, ou tout était vrai, ou tout était facette. Ses métamorphoses prenaient la signification des tragédies antiques qui n´expliquent rien, dont le sens est obscur, mais où le thème unique demeure la représentation des forces de la vie, au sein desquelles l´homme se débat, en plein milieu du danger»*.
Le silence du bourreau- dont on a extrait les paroles que vous venez de lire- est un récit épuré, donc sans fioritures, et écrit face à l´extrême. Une œuvre de sagesse en ce sens que François Bizot dans le dépouillement  et la sobriété de son témoignage nous donne une merveilleuse leçon d´humanisme et de tolérance. Tolérance n´est aucunement synonyme ici d´une quelconque compréhension vis-à-vis des crimes perpétrés par Douch ou commis à son instigation. Le fait que François Bizot ait reconnu une part d´humanité dans le comportement de Douch pendant sa période de captivité ne renvoie nullement à un amenuisement de ses responsabilités criminelles. François Bizot ne plaide point la compassion pour Douch. La terrible interrogation qu´il ne peut s´empêcher de formuler porte sur la possibilité ou non de reconnaître les crimes des bourreaux dans toute leur dimension sans mettre en cause l´homme lui-même. C´est-à-dire-contrairement à ce que l´on croit d´ordinaire et reprenant de la sorte les réflexions présentées au début de cet article- que les bourreaux sont eux aussi  des êtres humains et non pas des monstres. Ce sont  des hommes comme vous et moi. Combien de fois n´avez-vous pas été frappé de stupéfaction après que l´on eut découvert  qu´un voisin poli et qui vous saluait gentiment chaque jour avait commis un crime des plus hideux ?
Ce récit est composé de deux parties : le  bref récit de la captivité de François Bizot, sur fond du portrait de Douch(le révolutionnaire, le bourreau, le détenu, l´accusé) et les annexes du procès de Douch lui-même qui a été détenu en 1999.  
Après l´arrestation de Douch,  François Bizot l´a vu pour la première fois en 2003. Le dialogue s´est poursuivi au-delà de leur rencontre sans aucune sorte de complicité entre les deux hommes. Le 31 juillet 2007, Douch est inculpé de crimes contre l´humanité, crimes de guerre et meurtres avec préméditation par le tribunal du génocide cambodgien, parrainé par les Nations Unies. Le procès s´ouvre le 17 février  2009 et Douch  demande pardon aux victimes de la dictature de Pol Pot, notamment pour les crimes commis à la prison de Tuol Sleng. Il fait  part également de sa conversion au christianisme en 1996.  Pourtant, une volte-face se produit le 27 novembre 2009, le jour où Douch -qui avait plaidé coupable toute la procédure durant- demande son acquittement. Tout en reconnaissant les crimes qui lui sont imputés, il nie néanmoins avoir été un haut dignitaire du régime de Pol Pot. Début juillet 2010, il se passe des services de son avocat français Me François Roux mais conserve l´avocat cambodgien Me Kar Savuth. Le verdict est rendu le 26 juillet et Douch est condamné à 35 ans de réclusion pour crimes contre l´humanité.  Cette peine sera  revue à la baisse étant donné que l´on a reconnu que sa détention par une cour militaire après son arrestation en 1999 était illégale. Un nouveau procès international s´est ouvert le 28 mars 2011 puisque tant l´accusé que les parties civiles ont fait appel de cette condamnation. Le verdict sera rendu le 12 février. Les procureurs ont requis la perpétuité, commuée en quarante-cinq ans de détention  alors que Douch  a réaffirmé qu´il n´était pas un des pontes du régime, voulant  ainsi  échapper à la compétence de cette Cour internationale. 
Quel que soit le verdict définitif de ce procès contre Douch, rien n´effacera la brillante déposition de François Bizot le 9 avril 2009 dont je reproduis pour terminer l´ extrait  qui suit, révélateur de la stature humaine et morale de cet ethnologue français : «(…)Pour prendre la mesure de l´abomination du bourreau et de son action(…)je dis qu´il faut réhabiliter l´humanité qui l´habite. Si nous en faisons un monstre à part, dans lequel nous ne sommes pas en mesure de nous reconnaître, en tant qu´être humain, l´horreur de son action me semble nous échapper dans une certaine mesure. Alors que si nous considérons qu´il est un homme avec les mêmes capacités que nous-mêmes, nous sommes effrayés au-delà de cette espèce de ségrégation qu´il faudrait faire entre les uns qui seraient capables de tuer et puis nous qui n´en sommes pas capables. Je crains malheureusement qu´on ait une compréhension plus effrayante du bourreau quand on prend sa mesure humaine». 

*Le silence du bourreau, page 27.

À lire de François Bizot :
Le silence du bourreau,  éditions Flammarion. Paris, 2011.
Le Portail, éditions La Table Ronde, Paris 2000(disponible aussi en édition de poche dans la collection Folio, chez Gallimard).

P.S-1- Sur cette période noire de l´histoire du Cambodge, je vous conseille aussi la lecture du roman très intéressant de Patrick Deville, Kampuchéa (éditions du Seuil, Paris, 2011), considéré par le magazine Lire comme le meilleur roman de l´année dernière.
À lire aussi L´Élimination, de Rithy Panh, avec Christophe Bataille(éditions Grasset, Paris 2011) et à regarder le film de Rithy Panh, Douch, le maître des forges de l´enfer, dans les salles françaises à partir du 18 janvier.
P.S-2(le 4 février)-Le verdict a été rendu non le 12 mais le 3 février et Douch a été condamné à perpétuité.