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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 11 novembre 2018

Centenaire de la mort de Guillaume Apollinaire.

 
Ce vendredi, 9 novembre, on a signalé le centenaire de la mort de Guillaume Apollinaire, un des plus grands poètes français du début du vigtième siècle. Né sujet polonais de l´Empire Russe, le 26 août 1880, à Rome, Guillaume Apollinaire est mort à Paris, victime de la grippe espagnole. Il fut néanmoins déclaré «mort pour la France», en raison de son engagement pendant la première guerre mondiale(il est mort d´ailleurs deux jours avant l´Armistice).
Le poète éblouissant de Calligrammes, d´Alcools, de Poète assassiné fut également chantre de plusieurs avant-gardes artistiques de son temps: le cubisme, l´orphisme, voire le surréalisme dont il fut en quelque sorte le précurseur.  Il a également écrit des pièces de théâtre, des essais, des chroniques, des contes et des romans dont deux à forte connotation érotique comme Les onze mille verges et  Les exploits d´un jeune Don Juan.
Éclectique, épris de musique et de peinture, Guillaume Apollinaire fut une des figures intellectuelles les plus remarquables de son temps.

mercredi 7 novembre 2018

Prix Goncourt 2018 pour Nicolas Mathieu.

Le prix Goncourt 2018 vient d´être attribué Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, publié aux éditions Actes Sud. Cette maison d´édition d´Arles remporte le prix le plus prestigieux du roman français pour la deuxième année d´affilée.  L´année dernière, elle l´avait obtenu pour le roman L´ordre du jour d´Éric Vuillard.Aujourd´hui, Nicolas Mathieu l´a emporté au quatrième tour par six contre quatre pour Paul Greveillac, auteur de Maîtres et esclaves(éditions Gallimard).
  Leurs enfants après eux est une fresque sociale dans une Lorraine désindustrialisée. Le roman suit pendant quatre étés trois adolescents – Anthony, le fils de prolétaire, Hacine, le fils d’immigré et Steph, la bien-née – qui rêvent de s’échapper et qui cherchent  leur voie dans un monde qui meurt.
Né à Épinal en 1978,Nicolas Mathieu en est à son deuxième roman. Le premier, Aux animaux la guerre, publié également aux éditions Actes Sud en 2014, avait reçu le prix Mysère de la critique.

lundi 29 octobre 2018

Chronique de novembre 2018.


Le sauvetage des manuscrits ou l´importance des héros anonymes.

Edmund Husserl
Quand Edmund Husserl a proféré à Vienne en mai 1935 une conférence sur la philosophie dans la crise de l´humanité européenne, une conférence qui pouvait être interprétée comme une première ébauche de la notion de supranationalité dans l´histoire de la pensée européenne, l´Europe était en proie à une énorme convulsion qui allait l´entraîner vers la deuxième guerre à l´échelle mondiale du siècle, une guerre qui s´inscrirait sous le signe de l´innommable, de l´intolérable, de la solution finale. Néanmoins, nul n´oserait encore le croire en 1935.
Edmund Husserl, né en 1859 dans l´ancien Empire Austro -Hongrois et qui vivait à Fribourg –en-Brisgau, en Allemagne, était un immense philosophe qui s´est singularisé par ses travaux sur la phénoménologie, la logique et la crise des sciences européennes.
En 1935, les lois antisémites découlant de l´avènement du nazisme l´ont privé d´accès à la bibliothèque de l´université de Fribourg-en-Brisgau -où il avait enseigné- qui était dirigée par son ancien élève Martin Heidegger. Comme le rappelait à juste titre l´écrivain franco-espagnol Jorge Semprun dans sa conférence sur Husserl en 2002 à la Bibliothèque Nationale de France, la question de l´antisémitisme était tellement liée à la vie de Husserl, à son indignation morale, à sa réaction de résistance  dans la conférence de Vienne qu´il était bien sûr impossible de ne pas l´évoquer. Semprun rappelait aussi que si les origines chrétiennes de l´antijudaïsme et de l´antisémitisme sont indiscutables, il est évident également que l´antisémitisme moderne, populiste, raciste- le socialiste allemand August Bebel (1840-1913) disait d´ailleurs que l´antisémitisme était le socialisme des imbéciles-  donc, un antisémitisme plus moderne prend sa racine en France au moment de l´affaire Dreyfus. Hitler, pour sa part, en mettant le feu aux poudres, a brutalement interrompu l´intégration de la culture juive en Allemagne.    
Lors de sa mort en 1938, Edmund Husserl a laissé une foule de manuscrits- plusieurs milliers de pages- qui ont pu être sauvés de justesse grâce au jeune père franciscain et étudiant en philosophie à l´université de Louvain Léo Van Breda. C´est l´histoire de ce rachat qui nous est racontée- en mêlant réalité et fiction- dans l´un des romans les plus surprenants de cette dernière rentrée littéraire, intitulé Le Sauvetage (chez Fayard) et écrit par Bruce Bégout.  
Bruce Bégout est un écrivain et philosophe français –spécialiste justement de l´œuvre d´Edmund Husserl-né en 1967. Il  est maître de conférences à l´Université Bordeaux –Montaigne. Outre des ouvrages de nature philosophique, il a également publié des essais dont Zéropolis, Lieu commun ou Suburbia, des recueils de nouvelles-parmi lesquels L´accumulation primitive de la noirceur- ou des romans comme L´éblouissement des bords de route ou On ne dormira jamais. La plupart de ces ouvrages ont été publiés aux éditions Allia.
Dans cette nouvelle fiction qui reconstitue les tribulations du père Herman Leo Van Breda pour sauver les manuscrits d´Edmund Husserl, Bruce Bégout rachète en même temps la mémoire d´un des plus grands philosophes de l´histoire moderne de l´Europe.
Si Leo Van Breda se rend en Allemagne –du temps où celle-ci était déjà plongée dans la barbarie nazie- c´est tout d´abord pour consulter pour son travail de thèse des inédits d´Husserl, décédé quelques mois plus tôt. Né en 1911, près d´Anvers, en Belgique, Leo Van Breda était, à l´âge de 27 ans, «un jeune gars, grand, les épaules larges, bien bâti, le visage doux et affable, pourvu d´un petit air chenapan». Il n´ignorait pas l´ambiance délétère qui régnait en Allemagne depuis que Hitler eut accédé au pouvoir : «Il était bien sûr au courant de la situation, des persécutions et des humiliations, il avait vu les actualités et lu les journaux. Il connaissait également –ses supérieurs l´avaient prévenu- les vexations que subissaient quotidiennement les membres de l´Église catholique : fermeture des asiles, interdiction d´enseignement, «âneries sur le Christ bienfaiteur de l´humanité», procès contre les prêtres sous n´importe quel prétexte, «extorsion de fonds», «propagande antinationale», «dénonciation du Concordat». C´étaient sans doute ces histoires, ou plutôt esclandres et rumeurs, qu´il avait entendues ces dernières années, qui le rendaient craintif ». Certes, il n´ignorait pas tout cela, mais il ne s´était pas encore rendu compte de l´ampleur des inédits d´Edmund Husserl ni de leur importance.
Bruce Bégout
Lorsqu´il est parvenu à trouver l´adresse de Malvina Husserl, la veuve du philosophe, il lui a rendu visite et a commencé de s´apercevoir de l´iniquité qui s´était abattue sur les juifs en Allemagne : les humiliations publiques, les restrictions juridiques, les mesquineries administratives. Les gens qui disparaissaient sans laisser de traces. Enfin, comme l´affirmait Madame Husserl : «Il ne nous reste plus qu´à mourir de faim ou être exterminés». La seule chose qui lui faisait tenir le coup c´était la volonté de transmettre et de valoriser l´héritage philosophique de son mari, «elle n´a pas d´autre raison de vivre,  d´endurer ce calvaire d´avilissements».
Ce n´est pourtant qu´en mettant les pieds dans le vaste bureau d´Edmund Husserl- en compagnie du jeune Fink, l´ancien assistant du philosophe- que Léo Van Breda s´est finalement avisé – on ne peut plus ébahi -de ce qui l´attendait : «C´est un vaste bureau qui, à la différence des autres pièces de la maison, ne paraît pas entièrement délaissé. Aucune marque d´oubli. De trace de négligence. Il donne même l´ impression d´être encore occupé. Il faut dire que Husserl ne l´a quitté que quelques mois plus tôt et, à de multiples signes imperceptibles, l´on ressent encore sa présence ici ou là(…) Pendant toute la scène, Mme Husserl se tient en retrait ; elle laisse faire le jeune Fink qui fréquente sa maison depuis plus de dix ans et que son mari appréciait comme un fils. C´est son domaine à présent. La fidélité lui a permis d´acquérir ce privilège : être le régisseur des inédits. «Voilà ! Quarante mille feuillets qui couvrent une période de plus de cinquante années de recherche.»Subjugué par la chose, le nombre ou l´effet, Van Breda ne sait plus qui, de Fink ou de la veuve, a prononcé cette phrase. Il reste prostré d´étonnement face à l´armoire, comme un myste lors du dévoilement du corps sacré. Il ne s´attendait pas à une telle masse. Il prévoyait quelques liasses ou cahiers, de quoi occuper des après-midi moroses sous perfusion de caféine, couvrir des pages de notes en mordillant l´embout du stylo-plume, alimenter deux ou trois conférences devant un parterre clairsemé de spécialistes(…) Une image lui vient aussitôt en tête : la partie immergée d´un iceberg, immense/terrible, craquant de bruits inquiétants, menace et beauté, œuvre ambiguë de la nature».
Herman Léo Van Breda
Face à la richesse de tous ces documents, de tous ces inédits, une idée s´imposait : comment sauver les manuscrits ? Ce ne fut pas chose facile, les premières personnes contactées renâclaient devant les arguments de Van Breda. En plus, le père franciscain avait à ses trousses un certain Lehmann, ancien clochard qui, dans sa jeunesse, avait touillé le soir sans fin dans les poubelles des restaurants à la recherche de morceaux comestibles et s´était abrité du vent dans les moindres recoins de la ville. De cette misère qui comme la guerre avait tout anéanti en lui, il avait gardé une faculté énorme de haïr. Il exécrait les catholiques et s´il était tombé sous la coupe des nazis, il aurait pu tout autant pencher du côté des communistes. Un type à la voix ébréchée, rencontré dans une rue sordide de Munich, lui a donné à manger et quelques vêtements propres. Il lui a aussi fait découvrir un ou deux fascicules -«Tiens, lis ça et tu vas comprendre d´où vient une grande partie de tes malheurs»- et l´a mis en relation avec les personnes qu´il fallait connaître. Van Breda ignorait que la Gestapo était sur ses traces…
Après plusieurs tentatives, les efforts du père franciscain ont abouti. Un responsable diplomatique fut sensible à ses arguments et les manuscrits d´Edmund Husserl ont pu être sauvés. Herman Léo Van Breda- qui a soutenu sa thèse de doctorat sur le philosophe juif- a dirigé la Fondation des Archives Husserl de l´Université de Louvain jusqu´à sa mort en 1974.
Ce beau roman de Bruce Bégout est non seulement un hommage à l´œuvre du grand philosophe Edmund Husserl mais aussi à ceux qui dans l´ombre-des héros souvent anonymes- risquent leur vie pour préserver des œuvres qui enrichissent la pensée universelle. C´est le cas de la figure humaniste du père franciscain Herman Léo Van Breda.
Quelques jours après la parution de Sauvetage, la collection de poche Pluriel republiait un essai philosophique que Bruce Bégout avait écrit il y a plus d´une dizaine d´années (la première édition datant de 2005) : La découverte du quotidien.
Dans cet essai, Bruce Bégout propose –je cite de la quatrième de couverture-une véritable compréhension philosophique du monde quotidien qui dépasse à la fois sa critique méprisante et son apologie naïve, au-delà des images éculées qu´il véhicule-grisaille, banalité, trivialité-, afin de retrouver l´énigme même de la condition humaine. L´ambition de ce livre-je cite toujours-est donc de dévoiler l´essence cachée de la quotidienneté, qui fait que toute vie humaine, qu´elle le veuille ou non, est toujours aussi une vie quotidienne. 
Comme l´a si bien écrit en 2008- dans une note de lecture publiée dans Strates (Matériaux pour la recherche en Sciences Sociales)- le philosophe Jean –Pierre Marchand :«Le projet s’inscrit au reste dans une vision de l’histoire de la philosophie contemporaine où la déconstruction doit cesser de se solidariser de ce qu’elle déconstruit, la métaphysique et ses présupposés, pour décrire l’existence humaine dans sa vérité concrète. Il s’agit « […] de se coltiner le réel, tout le réel, sans exception ni sélection, le réel gluant et insignifiant, parfois insolite, souvent saugrenu, toujours résistant ». Et c’est un des moments forts de la recherche quand elle se démarque des préjugés qui, par exemple dans Être et temps de Heidegger – et tout en prenant acte de l’esquisse heideggérienne du concept de quotidien – assignent le quotidien au lieu de la déréliction et de la déchéance. Sans esprit de polémique, et en intégrant certains résultats de l’analyse existentiale conduite par Heidegger, l’auteur rompt avec le thème heideggérien de l’historialité comme possibilité essentielle de « nous » sauver du quotidien. La découverte du quotidien est aussi la découverte de ce dont la méconnaissance risque de favoriser l’incitation à se faire le jouet des illusions les plus destructrices du quotidien. Telle serait la nouvelle sagesse – post -moderne diront certains – de cette philosophie non métaphysique : nous faire connaître cette ombre qui nous apporte d’autant plus son aide que nous nous exposons à la lumière de l’inconnu».
Bruce Bégout est sans conteste un des noms qui comptent le plus dans la littérature et la philosophie françaises contemporaines.

Bruce Bégout, Le Sauvetage, éditions Fayard, Paris, août 2018. 
Bruce Bégout, La découverte du quotidien (version remaniée), collection Pluriel, Fayard, Paris, septembre 2018.

mardi 16 octobre 2018

La mort d´Arto Paasilinna.





Arto Paasilinna est mort hier à l´âge de 76 ans à Espoo, en Région capitale, en Finlande. Né le 20 avril 1942 à Kittila, en Laponie, Arto Paasilinna, journaliste et écrivain, était un des auteurs finlandais les plus connus à l´étranger.  Il a écrit trente-cinq romans dont près d´une vingtaine sont traduits en français.  
Parmi ses titres principaux, on se permet de relever Le lièvre de Vatanen, Petits suicides entre amis,Le cantique de l´apocalypse joyeuse ou Moi, Surunen, libérateur des peuples opprimés. Ses romans étaient drôles, satiriques et picaresques. 
En français ses livres sont disponibles chez Denoël et dans la collection de poche Folio des éditions Gallimard.

samedi 29 septembre 2018

Chronique d´octobre 2018.



La résistance par la parole : portrait de Pramoedya Ananta Toer.


  L´incarcération d´un écrivain par un pouvoir intolérant et despotique vise non seulement à mettre sous le boisseau toute pensée divergente, à néantiser toute œuvre qui ose poser des questions qui dérangent, mais aussi à effacer toute trace de résistance. L´incarcération d´un écrivain qui se sert de sa plume pour créer des mondes imaginaires, mais aussi pour dénoncer les atrocités d´un pouvoir ignominieux peut avoir souvent le but de montrer à ceux qui ébauchent ne serait-ce qu´une timide contestation que même l´intelligence n´est pas en mesure de défier l´autorité et la toute-puissance du chef, du manitou, du commandant suprême.
En Indonésie, à l´arbitraire du pouvoir colonial néerlandais ont succédé des dictatures qui ne se sont pas accommodées, cela va sans dire, d´une pensée libre et humaniste. Aussi- les écrivains ont –ils payé le prix de leur liberté et de leur anticonformisme, en premier lieu desquels celui qui est aujourd´hui tenu pour un des plus grands-peut-être le plus grand et sans doute le plus connu à l´étranger-écrivains indonésiens du vingtième siècle : Pramoedya Ananta Toer.
Né le 6 février 1925 à Blora, dans l´Île de Java, celui qui était d´ordinaire surnommé simplement «Pram» était le fils aîné d´une marchande de riz et d´un instituteur proche du Budi Utomo(«intelligence suprême», en javanais), le premier mouvement organisé indigène des Indes Néerlandaises qui soit parvenu à obtenir des représentants au Volksraad(«Conseil du Peuple»)et dans les conseils régionaux à Java avant de se dissoudre en 1935. Pramoedya Ananta Toer a fréquenté l´école professionnelle de radio de Surabaya et a travaillé comme dactylographe pour un quotidien japonais pendant l´occupation du pays par les troupes nippones.
Encore jeune, il est devenu journaliste juste avant la proclamation de l´indépendance de l´Indonésie. Cette proclamation, les Pays-Bas ne l´ont pas vue, bien entendu, d´un bon œil, et pendant quatre ans un conflit a opposé le pouvoir colonial à la jeune république, période dénommée révolution indonésienne pendant laquelle Pram-qui écrivait déjà des nouvelles et avait rejoint un groupe de pemuda (jeunes) à Java- a connu son premier séjour en prison (entre 1947 et 1949) sous des chefs d´accusation d´espionnage. Cet emprisonnement aussi douloureux fut-il lui a quand même permis d´écrire une de ses toutes premières œuvres de référence : Le fugitif, roman où l´auteur fait dire à l´un de ses personnages que le monde n´est fait que d´oppressions de toutes sortes et que si quelqu´un s´avise de s´opposer à l´oppression qui pèse sur tout le peuple et sur chacun, il aura contre lui le monde entier.
Après l´indépendance, proclamée définitivement et reconnue par les Pays-Bas en 1950, Pramoedya Ananta Toer a pu assoir sa réputation en tant qu´écrivain et développer son œuvre imprégnée d´une pensée humaniste et inscrite dans la lignée des grands maîtres d´une littérature occidentale réaliste, sociale et engagée. Si dans la plupart de ses œuvres il s´est beaucoup penché sur les problèmes et l´histoire de son pays, son message a une portée universelle.
Pramoedya Ananta Toer a dépeint dans ses romans et ses nouvelles non seulement la lutte des indigènes contre la mainmise coloniale hollandaise, mais également les difficultés des indonésiens à se dépêtrer du carcan d´une féodalité qui marquait encore des pans entiers de la société. Dans un roman de 1962, La fille  du rivage-Gadis Pantai, Pram nous raconte l´histoire de la jeune fille d´un pêcheur de la côte nord –est de Java qui fut demandée en mariage par un aristocrate local, fasciné par sa grande beauté. N´ayant que quatorze ans, elle n´a guère le choix dans cette Java féodale du début du vingtième siècle. Ce mariage arrangé a fait basculer la jeune fille d´une vie certes pauvre et rude mais naturelle dans une existence cloîtrée dans la vaste demeure ceinte de murs de son époux, le Bendoro. La jeune fille, malheureuse et devant s´adapter à sa nouvelle vie, va lutter jusqu´au bout pour rester libre. Dans un roman précédent, Corruption, paru en 1954, dans les premières années de l´ère Sukarno, nous sommes témoins des illusions qui s´évanouissent après l´effervescence de l´indépendance à travers le parcours d´un petit fonctionnaire qui, un beau jour, faisant fi des principes moraux dont il se réclamait jadis, touche des pots-de-vin. Il s´en donne à cœur joie, mais la peur le talonne…
Les premières années après l´indépendance ont été plutôt tranquilles pour Pramoedya Ananta Toer. Il a séjourné aux Pays-Bas dans le cadre d´un programme d´échanges culturels et il a effectué d´autres déplacements, notamment en Birmanie, au Turkménistan, en Inde et en Chine. Il a rédigé aussi des chroniques pour un journal proche des communistes et a traduit des œuvres d´auteurs russes dont Gorki et Tolstoï. Néanmoins, en écrivain engagé qui n´a jamais dérogé à ses principes et en journaliste non-conformiste qui ne faisait pas de concessions au style tiède et peu incisif de ses contemporains, Pramoedya Ananta Toer fut derechef jeté en prison, cette fois-ci pour un an et pour avoir dénoncé la politique de discrimination politique à l´encontre de la communauté chinoise dans son essai Les Chinois en Indonésie. Un livre qui n´a pas plu au président nationaliste Sukarno.
Au bout d´un an donc, Pram a recouvré sa liberté et a continué à dénoncer les compromissions historiques de l´élite indonésienne avec le colonialisme. Sa voix avisée qui s´insurgeait contre toute inégalité était de plus en plus entendue et partant son audience s´accroissait au fil du temps.
En septembre 1965, l´Indonésie a sombré dans la terreur du pouvoir discrétionnaire du général Suharto qui a organisé des massacres d´une violence inouïe. Cette répression  s´est soldée par plus d´un million de morts, des nationalistes et des communistes pour la plupart. Pram a payé les frais de ses engagements politiques et sociaux. Dans la nuit du 13 octobre 1965 il fut enlevé par des militaires cagoulés qui l´ont emmené à l´île de Buru, un bagne qui n´avait rien à envier à l´île de Sakhaline que le romancier russe Anton Tchékhov avait su si bien décrire dans son livre- reportage publié en 1895. Pram y est resté quatorze longues années où, pour ne pas sombrer dans le marasme, il faisait aux autres prisonniers le récit des légendes javanaises. C´est pendant le séjour dans ce sinistre pénitencier qu´il a imaginé son chef-d´œuvre-dont il a fixé plus tard le texte quand il a obtenu du papier-en cours de publication maintenant en français chez Zulma : la tétralogie Buru Quartet. Fouillant dans ses mémoires et dans l´histoire de l´Indonésie coloniale, Pram a rédigé une vaste fresque politique et historique, incroyable machine romanesque.
Les deux premiers volumes de la tétralogie, Le monde des hommes et Enfant de toutes les nations se lisent à la fois comme le portrait de la génération des luttes anti-impérialistes et comme l’histoire d’un intellectuel indonésien oscillant entre les valeurs de l’Asie et celles de l’Occident. Les colons hollandais régnaient sans partage sur les Indes néerlandaises, mais les jeunes révoltés –comme Minke, étudiant en journalisme- se trouvaient devant un dilemme qui les tourmentait énormément: si d´une part ils étouffaient dans une société indigène qui ne leur offrait guère de perspectives, d´autre part, ils ne pouvaient nullement adhérer sans rechigner aux mirages proposés par le monde occidental, symbole du colonialisme qui oppressait leur pays. Minke, qui est fils d´un régent, épouse Annelies la fille d´un colon hollandais et de sa concubine javanaise, mais ce genre de mariages, comme on l´avait déjà vu dans La fille du rivage-Gadis Pantai, risquent de charrier nombre de problèmes du fait des barrières entre les races et les classes sociales. Tout s´achève par un drame puisque Minke et Annelies ne pourront vivre ensemble…
Dans le troisième volet, Une empreinte sur la terre, on voit Minke changer de vie. Laissant derrière lui Surabaya, il entre à la Stovia, l´école de médecine de Betawi, seul établissement supérieur ouvert aux indigènes. La notoriété qu´il avait acquise en rédigeant ses articles font de lui un élève à part. Néanmoins, il ne peut aucunement échapper au système en place :Minke doit renoncer à ses vêtements européens pour s´habiller à la mode javanaise et marcher pieds nus. Où qu´il se tourne, même dans les cercles hollandais réformateurs-qui semblent respecter cet indigène brillant et cultivé-, il se heurte au mur de la mainmise coloniale. Il décide alors de passer à l´action avec une poignée d´hommes et une femme exceptionnelle, Mei, professeur et activiste chinoise. Il crée un syndicat, une association pour l´éducation des masses et un journal indépendant en malais.
Dans le quatrième et dernier volet, La maison de verre, qui paraîtra en France en novembre, c´est en homme de main du pouvoir que le commissaire Pangemanann reprend le récit de Minke. Chargé par le Gouverneur de contrôler et neutraliser ses activités, Pangemanann, qui admire Minke ne s´embarrasse pourtant pas de scrupules pour le détruire, lui qui est vu comme une menace à l´ordre colonial…
En 1971, encore détenu à l´île de Buru, Pramoedya Ananta Toer a déclaré à Amnesty International : «J´ai perdu ma liberté, j´ai perdu ma famille, j´ai perdu mon travail. Je suis écrivain. C´est tout. Je veux écrire et un jour j´écrirai. C´est mon travail et ma vocation.»
En 1979, Pram fut enfin libéré –après une vaste pression internationale-mais il est resté soumis à un contrôle judiciaire jusqu´en 1992. En 1980, il a fondé avec d´autres anciens prisonniers politiques une maison d´édition, Hasta Mitra, qui a publié les deux premiers volets de Buru Quartet qui ont été peu après interdits par la censure gouvernementale.
Cet immense écrivain qui avait indiscutablement l´envergure d´un Prix Nobel (prix qu´il n´a jamais obtenu, mais pour lequel il fut pressenti) était admiré dans plusieurs cercles littéraires de par le monde et a reçu de prestigieuses distinctions dont le titre de docteur honoris causa par l´Université du Michigan, aux États-Unis, en 1999.
Il s´est éteint à Jakarta le 30 avril 2006, à l´âge de 81 ans, et aujourd´hui les Indonésiens sont fiers de cet écrivain majeur- auteur d´une œuvre composée d´une cinquantaine de titres, traduits dans plus de quarante langues-qui a donné à leur culture une portée universelle. L´année dernière, son œuvre a fait l´objet d´une exposition à Jakarta intitulée Namaku Pram(Mon nom est Pram). Ses brouillons, écrits, recherches, photos et livres ont été exposés pour la première fois, son bureau a même été recréé pour l´événement, enfin, des vidéos et des témoignages de ses proches ont été projetés. Tout ceci afin que les jeunes générations apprennent à découvrir cet auteur.
Comme l´a écrit un jour l´hebdomadaire allemand Die Zeit : «Pramoedya Ananta Toer  est un auteur comme il n´en existe qu´un par siècle dans un pays». 


Livres cités de Pramoedya Ananta Toer, traduits de l´indonésien:
Le fugitif, éditions 10/18, 1997, épuisé.
La corruption, traduit par Denys Lombard, Philippe Picquier, 1997(repris dans la collection Picquier Poche, 2001).
La fille du rivage-Gadis –Pantai, traduit par François-René Daillie, Gallimard, 2004(repris dans la collection de poche Folio, 2017).
Le monde des hommes : Buru Quartet I, traduit par Dominique Vitalyos d´après une traduction initiale de Michèle Albaret-Maatsch, Zulma, 2017(édition de poche du même éditeur en librairie le 4 octobre 2018)
Enfant de toutes les nations : Buru Quartet II,  traduit par Dominique Vitalyos, Zulma, 2017.
Une empreinte sur la terre : Buru Quartet III,  traduit par Dominique Vitalyos, Zulma, mars 2018.
La maison de verre : Buru Quartet IV, traduit par Dominique Vitalyos, Zulma, en librairie le 22 novembre 2018.



                 
  

samedi 15 septembre 2018

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le livre Un cargo pour les Açores de l´écrivain français Jean-Yves Loude, aux éditions Actes Sud: 

https://lepetitjournal.com/lisbonne/jean-yves-loude-presente-un-cargo-pour-les-acores-lisbonne-239813



Je vous signale que l´écrivain sera à Lisbonne pour la présentation de son livre, le 21 septembre à la Maison des Açores(à 21 heures) et le 22 septembre à la librairie Fabula Urbis(18 heures).

mercredi 29 août 2018

Chronique de septembre 2018.


Jean Forton ou le charme éternel de l´adolescence.
Jean Forton
Je ne puis vous cacher mon admiration voire ma tendresse très particulière pour un petit éditeur bordelais, L´Eveilleur, qui, en l´espace de quelques mois (entre septembre 2017 et février 2018), a republié deux très beaux romans français que la postérité a injustement jetés dans un quelconque tiroir aux oubliettes. Deux romans de deux écrivains bordelais plutôt méconnus, quoique les raisons pour lesquelles ils n´ont guère droit de cité ne soient pas tout à fait les mêmes. Le premier roman est L´élève Gilles d´André Lafon, salué lors de sa parution en 1912 par François Mauriac et Maurice Barrès, qui s´est vu décerner le grand Prix du roman de l´Académie Française mais que la mort prématurée de l´auteur en 1915, à l´âge de trente-deux ans, pendant la Grande Guerre, a fait tomber dans l´oubli. Pourtant, si dans ce premier cas, on pourrait toujours s´excuser que l´auteur n´a pas eu le temps de consolider son œuvre, dans le deuxième cas bien que l´auteur ne fût pas mort vieux (51 ans) les raisons de cette, si j´ose dire, quarantaine éditoriale sont plus intolérables. Le roman en question est Le Grand Mal publié pour la première fois en 1959-qui plus est par Gallimard- et écrit par un immense écrivain dont nombre de lecteurs français, jeunes et moins jeunes, n´auront peut-être jamais entendu parler : Jean Forton.
Né le 16 juin 1930 à Bordeaux, il n´a jamais quitté sa ville natale qu´il a un jour qualifiée comme extrêmement belle, la ville où il est donc mort prématurément le 11 mai 1982 d´un cancer du poumon. Fils d´un père chirurgien, il a perdu celui-ci à l´âge de huit ans. Sa mère a alors décidé de reprendre ses études de pharmacie pour subvenir aux besoins de sa famille (un fils et deux filles). À seize ans, Jean Forton a interrompu ses études pour cause de pleurésie. En se soignant dans le Valais, il a pris conscience de sa vocation littéraire. Aussi a-t-il fondé en 1950, avec son ami Michel Parisot, la revue culturelle La boîte à clous, parrainée par François Mauriac et Jean Cocteau. Il y  écrivait des articles sur la littérature, mais aussi sur le cinéma et la musique, ses deux autres passions. La revue a accueilli aux côtés de plumes prestigieuses –entre autres Max Jacob, Marcel Biélu, René de Obaldia, Robert Sabatier, André de Richaud, Pierre Seghers ou Raymond Guérin, bordelais lui aussi- de jeunes auteurs qui voulaient s´imposer dans le monde des lettres.  Au bout de douze numéros, la revue, manquant de ressources financières, a dû arrêter la publication.  En 1951, après avoir épousé Janine Franza (avec qui il a au deux enfants), Jean Forton a ouvert la librairie Montaigne. C´ était clair donc qu´il lui était impossible de vivre loin des livres. Par-dessus le marché,  cette fascination du livre le poussait irrémédiablement vers l´écriture. En 1954, il a envoyé un premier manuscrit à Jacques Lemarchand des éditions Gallimard, un roman intitulé La ville fermée. Jacques Lemarchand a flairé le talent d´un vrai conteur, mais il a conseillé à Jean Forton de le réécrire. Ce livre n´a jamais été publié mais la même année le prestigieux éditeur parisien a accepté le manuscrit de La fuite qui a donc été le premier roman publié de l´auteur.
Jean Forton a alors commencé de publier régulièrement –dont le brillant roman La cendre aux yeux en 1957 (Prix Fénéon en 1959)- et pendant deux années consécutives- 1959 et 1960 –il a fait paraître deux petits chefs d´œuvre : Le Grand Mal et L´Épingle du jeu. Ce dernier a marqué l´apogée de sa carrière mais paradoxalement il en a aussi sonné le glas. Favori pour le Goncourt, il l´a raté de très peu grâce à la polémique suscitée par le roman. Nous avons du mal à imaginer aujourd´hui, tout en sachant que dans la France du début des années soixante –donc presque une dizaine d´années précédant Mai 68- les mœurs étaient plus conservatrices (quoique moins puritaines que dans beaucoup d´autres pays en Europe et ailleurs) et le rôle de l´église était indiscutablement plus important qu´il ne l´est de nos jours, nous avons donc du mal à imaginer qu´une cabale de dévots pût tâcher la réputation d´un ouvrage. C´est que ce roman-inspiré par l´expérience de l´auteur de treize à quatorze au Tivoli, institution qui a servi de modèle au collège Saint-Ignace du roman-dénonce les méthodes sadiques d´un collège jésuite sous l´Occupation à Bordeaux…   
Six ans de silence ont précédé la parution du roman suivant, Les sables mouvants, le dernier paru du vivant de l´auteur. Si la fidélité des critiques ne s´est pas estompée, le roman a suscité moins d´articles que ceux qui l´ont devancé mais le pire c´est qu´il fut l´objet d´une critique assassine de la part de Mathieu Galey qui avait pourtant salué le talent de Jean Forton lors de la parution de L´Épingle du jeu. Jean Forton s´est vu refuser le manuscrit de L´Enfant roi par Gallimard, son éditeur de toujours. Il est mort le 11 mai 1982 sans avoir plus jamais publié, hormis quelques nouvelles dans la presse locale.
Ces deux dernières décennies –bien que le grand public et quelques titres de presse le boudent encore- il fut quand même réhabilité grâce au travail très méritoire de quatre petits éditeurs : L´Eveilleur que j´ai mentionné au début, Le Dilettante, Le Festin et Finitude (maison d´édition bordelaise aussi). Nombre de ses titres ont été réédités et des inédits ont été publiés dont La vraie vie est ailleurs. Enfin, au niveau des études critiques, il faut applaudir le travail remarquable de Catherine Rabier-Darnaudet.
Le Grand Mal-puisé dans les souvenirs heureux du temps passé au lycée Montaigne à Bordeaux, entre onze et treize ans et de quatorze à quinze ans-, comme la plupart des romans de Jean Forton, est hanté par le thème de la fuite, mais c´est avant tout le roman de l´adolescence  –un autre sujet récurrent dans les œuvres de l´auteur-, le grand âge où l´on se cherche des repères, l´âge à la fois de l´innocence et de l´irrévérence, mais aussi d´une sourde inquiétude, l´âge de la découverte de l´amour mais également du désarroi devant le monde incohérent des adultes.
L´intrigue du roman se déroule dans une grande ville portuaire –dans laquelle on pourrait reconnaître Bordeaux et sa petite bourgeoisie provinciale- de la fin des années cinquante où des fillettes disparaissent, la plupart étant de jeunes étudiantes au collège du Sacré-Cœur. Dans le même temps, Arthur Ledru et Friedman sont deux collégiens rapprochés par un coup du sort alors que tout les séparait.  Ils s´amourachent des mêmes filles, un petit jeu sans conséquence, jusqu´à ce que l´un et l´autre s´éprennent de Nathalie, la jeune sœur de leur nouveau camarade, l´ambigu Stéphane qui finit par avoir un ascendant pernicieux sur eux deux les faisant passer par des rudes épreuves afin de savoir lequel était le plus amoureux de Nathalie. Ils s´inventent un univers en opposition à celui de leurs parents, tout en cherchant à en percer les mystères. S´ils veulent d´une part devenir adultes, un univers qui leur est  a priori inaccessible, d´autre part, ils s´aperçoivent que le monde des adultes est d´une hypocrisie qui n´a rien à envier-bien au contraire, elle frôle parfois le sordide- à la ruse gauche de l´adolescence. Un jour, Ledru découvre  que sa sœur Cécile, profitant de l´absence des leurs parents dans la maison, a invité son  fiancé dans sa chambre. Ledru, choqué dans un premier temps, finit par en tirer avantage auprès de sa sœur contre la promesse de ne rien souffler à leurs parents. Comme l´a si bien écrit Matthieux Giroux à propos du Grand Mal dans le magazine Philitt : «À la franchise inconditionnelle qui est l’apanage de l’enfance et à la pureté des premières amitiés se substitue la profonde hypocrisie qu’accompagne souvent les relations de circonstance. On se lie avec quelqu’un pour obtenir quelque chose, on apprécie quelqu’un pour ce qu’il possède et non plus pour ce qu’il est, on se fait ami avec untel car on en tire un certain prestige social… De même, avec le commencement des passions amoureuses, s’ouvre à l’adolescent tout un pan de la vie humaine caractérisé par son impureté morale: la jalousie, le désir de possession, le ressentiment… « Il avait son enfance derrière lui. Il abandonnait cette triste période où chaque jour semble marquer un progrès, mais dérisoire, mais lent ; où l’on a la pénible sensation qu’un cocon vous oppresse, qui peu à peu se déchire. Il avait fait sa mue », écrit Forton à propos du jeune Ledru. Pourtant, si mue il y a, c’est une mue inversée. Ce n’est pas la chrysalide qui devient papillon mais le papillon qui devient chrysalide. Si vieillir est une fatalité, ce n’est pas pour autant un progrès. L’adolescence incline l’existence vers la partie la plus méprisable de la vie. Elle transforme pour toujours la psychologie des enfants afin qu’ils s’adaptent aux conventions sociales. Contrairement à ce que laissent penser certains lieux communs, le passage à l’âge adulte n’est pas un accomplissement mais un renoncement».
Quand les quatre jeunes –Ledru, Friedman, Nathalie et Stéphane- près de la fin tentent de s´enfuir, ils n´avancent que de quelques kilomètres pour retourner enfin à la case départ comme si l´adolescence était enfermée dans ses propres limites, comme si ce n´était que le rêve qui donnait aux adolescents l´illusion que le monde était à leur portée. Un monde au bout du compte monotone où le train-train quotidien se superpose aux événements tristes comme celui de la disparition des jeunes filles. Ainsi, à la page quarante –trois, M. Friedman dit-il à M. Charles Ledru : «Moi(…), ça me fait penser aux mouches. C´est bête, les mouches. Vous leur fichez un coup de tapette et vous en écrasez une bonne vingtaine. Eh bien, au bout d´un moment, les autres reviennent. Elles n´ont rien compris. Elles ne comprendront jamais rien». À l´instar des mouches, les gens ne comprennent jamais rien et reproduisent les mêmes erreurs, ne pensant qu´à se regarder leur nombril. Néanmoins, il y en a encore qui tentent d´imprégner leur vie de poésie et de philosophie et réfléchissent au «Grand Mal», comme le personnage Gustave, portraitiste ambulant qui critique M. Friedman après que celui-ci eut giflé son enfant qui avait barboté dans la caisse de son petit café. En même temps, Gustave lui dit qu´il ne doit pas s´en faire : « Oh, soyez modeste. Votre crime n´est pas de ceux qui révoltent. Des pères qui giflent leurs fils, cela se voit chaque jour. Mais cette faute, mettons légère, s´apparente tout de même au grand mal. Elle en est le faible reflet. Elle concrétise le dernier aboutissant du mal universel, la méconnaissance d´autrui, la négation des autres. Jouir aux dépens des autres, les ramener au rang d´objet, de choses. Par lucre ou par idéal, par vengeance ou par simple goût de la cruauté, vous en arrivez aux crimes les plus atroces. Esprit de confort ou nationalisme, appât du gain ou soif de liberté, vos excuses sont multiples. Mais la différence n´est pas lourde qui sépare l´assassin de la rue Porte-Vieille du plus pur révolutionnaire. Le mal est le même. Soi d´abord. Soi… Son bien être. Portefeuille ou idéologie, peu importe. Le résultat est identique. On pille, on torture, on tue. Le voilà, le grand mal, le mal à détruire».
Le Grand Mal a connu un énorme succès critique, on l´a vu, lors de sa parution – il a même été traduit en anglais par Ann-Yvette et Alan Stewart sous le titre The Harm is Done*, chez Jonathan Cape-, mais il fut lui aussi éclipsé par la suite en raison de la quarantaine éditoriale qui a touché Jean Forton après Les sables mouvants. Pourtant, lors de la mort de cet immense écrivain, Jacques Brenner, l´éditeur Dominique Gaultier, et une nouvelle génération de critiques comme Raphaël Sorin et Jérôme Garcin ont rappelé l´importance et de ce roman et de toute l´œuvre  de Jean Forton.
Comme l´écrit Catherine Rabier-Darnaudet dans sa belle postface de cette nouvelle édition de ce grand roman, Jean Forton a su parler de la jeunesse avec une lucidité d´autant plus remarquable qu´elle mettait en évidence, dix ans avant, le malaise à l´origine de la révolte de 1968. Et, à la fin de cette même postface, elle rend hommage à Jean Forton d´une manière encore plus expressive : « La jeunesse du Grand Mal ne nous parle pas seulement de ces années où la France se réveillait de son cauchemar de la guerre : elle nous parle aussi d´une insatisfaction qui traverse les siècles, celle des enfants qui rêvent de pureté et de beauté, mais se heurtent aux limites et aux laideurs de la réalité des adultes. Ce dont Forton ne s´est, apparemment, jamais remis».     
   
  *L´édition de poche de 1964 chez Panther Books avait le sous- titre suggestif de «a frightening novel of corrupt innocence («Un effrayant roman sur la corruption de l´innocence»).

Jean Forton, Le Grand Mal, postface de Catherine Rabier Darnaudet, L´Eveilleur, Bordeaux, février 2018 (première édition : Gallimard, 1959).