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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

samedi 29 septembre 2018

Chronique d´octobre 2018.



La résistance par la parole : portrait de Pramoedya Ananta Toer.


  L´incarcération d´un écrivain par un pouvoir intolérant et despotique vise non seulement à mettre sous le boisseau toute pensée divergente, à néantiser toute œuvre qui ose poser des questions qui dérangent, mais aussi à effacer toute trace de résistance. L´incarcération d´un écrivain qui se sert de sa plume pour créer des mondes imaginaires, mais aussi pour dénoncer les atrocités d´un pouvoir ignominieux peut avoir souvent le but de montrer à ceux qui ébauchent ne serait-ce qu´une timide contestation que même l´intelligence n´est pas en mesure de défier l´autorité et la toute-puissance du chef, du manitou, du commandant suprême.
En Indonésie, à l´arbitraire du pouvoir colonial néerlandais ont succédé des dictatures qui ne se sont pas accommodées, cela va sans dire, d´une pensée libre et humaniste. Aussi- les écrivains ont –ils payé le prix de leur liberté et de leur anticonformisme, en premier lieu desquels celui qui est aujourd´hui tenu pour un des plus grands-peut-être le plus grand et sans doute le plus connu à l´étranger-écrivains indonésiens du vingtième siècle : Pramoedya Ananta Toer.
Né le 6 février 1925 à Blora, dans l´Île de Java, celui qui était d´ordinaire surnommé simplement «Pram» était le fils aîné d´une marchande de riz et d´un instituteur proche du Budi Utomo(«intelligence suprême», en javanais), le premier mouvement organisé indigène des Indes Néerlandaises qui soit parvenu à obtenir des représentants au Volksraad(«Conseil du Peuple»)et dans les conseils régionaux à Java avant de se dissoudre en 1935. Pramoedya Ananta Toer a fréquenté l´école professionnelle de radio de Surabaya et a travaillé comme dactylographe pour un quotidien japonais pendant l´occupation du pays par les troupes nippones.
Encore jeune, il est devenu journaliste juste avant la proclamation de l´indépendance de l´Indonésie. Cette proclamation, les Pays-Bas ne l´ont pas vue, bien entendu, d´un bon œil, et pendant quatre ans un conflit a opposé le pouvoir colonial à la jeune république, période dénommée révolution indonésienne pendant laquelle Pram-qui écrivait déjà des nouvelles et avait rejoint un groupe de pemuda (jeunes) à Java- a connu son premier séjour en prison (entre 1947 et 1949) sous des chefs d´accusation d´espionnage. Cet emprisonnement aussi douloureux fut-il lui a quand même permis d´écrire une de ses toutes premières œuvres de référence : Le fugitif, roman où l´auteur fait dire à l´un de ses personnages que le monde n´est fait que d´oppressions de toutes sortes et que si quelqu´un s´avise de s´opposer à l´oppression qui pèse sur tout le peuple et sur chacun, il aura contre lui le monde entier.
Après l´indépendance, proclamée définitivement et reconnue par les Pays-Bas en 1950, Pramoedya Ananta Toer a pu assoir sa réputation en tant qu´écrivain et développer son œuvre imprégnée d´une pensée humaniste et inscrite dans la lignée des grands maîtres d´une littérature occidentale réaliste, sociale et engagée. Si dans la plupart de ses œuvres il s´est beaucoup penché sur les problèmes et l´histoire de son pays, son message a une portée universelle.
Pramoedya Ananta Toer a dépeint dans ses romans et ses nouvelles non seulement la lutte des indigènes contre la mainmise coloniale hollandaise, mais également les difficultés des indonésiens à se dépêtrer du carcan d´une féodalité qui marquait encore des pans entiers de la société. Dans un roman de 1962, La fille  du rivage-Gadis Pantai, Pram nous raconte l´histoire de la jeune fille d´un pêcheur de la côte nord –est de Java qui fut demandée en mariage par un aristocrate local, fasciné par sa grande beauté. N´ayant que quatorze ans, elle n´a guère le choix dans cette Java féodale du début du vingtième siècle. Ce mariage arrangé a fait basculer la jeune fille d´une vie certes pauvre et rude mais naturelle dans une existence cloîtrée dans la vaste demeure ceinte de murs de son époux, le Bendoro. La jeune fille, malheureuse et devant s´adapter à sa nouvelle vie, va lutter jusqu´au bout pour rester libre. Dans un roman précédent, Corruption, paru en 1954, dans les premières années de l´ère Sukarno, nous sommes témoins des illusions qui s´évanouissent après l´effervescence de l´indépendance à travers le parcours d´un petit fonctionnaire qui, un beau jour, faisant fi des principes moraux dont il se réclamait jadis, touche des pots-de-vin. Il s´en donne à cœur joie, mais la peur le talonne…
Les premières années après l´indépendance ont été plutôt tranquilles pour Pramoedya Ananta Toer. Il a séjourné aux Pays-Bas dans le cadre d´un programme d´échanges culturels et il a effectué d´autres déplacements, notamment en Birmanie, au Turkménistan, en Inde et en Chine. Il a rédigé aussi des chroniques pour un journal proche des communistes et a traduit des œuvres d´auteurs russes dont Gorki et Tolstoï. Néanmoins, en écrivain engagé qui n´a jamais dérogé à ses principes et en journaliste non-conformiste qui ne faisait pas de concessions au style tiède et peu incisif de ses contemporains, Pramoedya Ananta Toer fut derechef jeté en prison, cette fois-ci pour un an et pour avoir dénoncé la politique de discrimination politique à l´encontre de la communauté chinoise dans son essai Les Chinois en Indonésie. Un livre qui n´a pas plu au président nationaliste Sukarno.
Au bout d´un an donc, Pram a recouvré sa liberté et a continué à dénoncer les compromissions historiques de l´élite indonésienne avec le colonialisme. Sa voix avisée qui s´insurgeait contre toute inégalité était de plus en plus entendue et partant son audience s´accroissait au fil du temps.
En septembre 1965, l´Indonésie a sombré dans la terreur du pouvoir discrétionnaire du général Suharto qui a organisé des massacres d´une violence inouïe. Cette répression  s´est soldée par plus d´un million de morts, des nationalistes et des communistes pour la plupart. Pram a payé les frais de ses engagements politiques et sociaux. Dans la nuit du 13 octobre 1965 il fut enlevé par des militaires cagoulés qui l´ont emmené à l´île de Buru, un bagne qui n´avait rien à envier à l´île de Sakhaline que le romancier russe Anton Tchékhov avait su si bien décrire dans son livre- reportage publié en 1895. Pram y est resté quatorze longues années où, pour ne pas sombrer dans le marasme, il faisait aux autres prisonniers le récit des légendes javanaises. C´est pendant le séjour dans ce sinistre pénitencier qu´il a imaginé son chef-d´œuvre-dont il a fixé plus tard le texte quand il a obtenu du papier-en cours de publication maintenant en français chez Zulma : la tétralogie Buru Quartet. Fouillant dans ses mémoires et dans l´histoire de l´Indonésie coloniale, Pram a rédigé une vaste fresque politique et historique, incroyable machine romanesque.
Les deux premiers volumes de la tétralogie, Le monde des hommes et Enfant de toutes les nations se lisent à la fois comme le portrait de la génération des luttes anti-impérialistes et comme l’histoire d’un intellectuel indonésien oscillant entre les valeurs de l’Asie et celles de l’Occident. Les colons hollandais régnaient sans partage sur les Indes néerlandaises, mais les jeunes révoltés –comme Minke, étudiant en journalisme- se trouvaient devant un dilemme qui les tourmentait énormément: si d´une part ils étouffaient dans une société indigène qui ne leur offrait guère de perspectives, d´autre part, ils ne pouvaient nullement adhérer sans rechigner aux mirages proposés par le monde occidental, symbole du colonialisme qui oppressait leur pays. Minke, qui est fils d´un régent, épouse Annelies la fille d´un colon hollandais et de sa concubine javanaise, mais ce genre de mariages, comme on l´avait déjà vu dans La fille du rivage-Gadis Pantai, risquent de charrier nombre de problèmes du fait des barrières entre les races et les classes sociales. Tout s´achève par un drame puisque Minke et Annelies ne pourront vivre ensemble…
Dans le troisième volet, Une empreinte sur la terre, on voit Minke changer de vie. Laissant derrière lui Surabaya, il entre à la Stovia, l´école de médecine de Betawi, seul établissement supérieur ouvert aux indigènes. La notoriété qu´il avait acquise en rédigeant ses articles font de lui un élève à part. Néanmoins, il ne peut aucunement échapper au système en place :Minke doit renoncer à ses vêtements européens pour s´habiller à la mode javanaise et marcher pieds nus. Où qu´il se tourne, même dans les cercles hollandais réformateurs-qui semblent respecter cet indigène brillant et cultivé-, il se heurte au mur de la mainmise coloniale. Il décide alors de passer à l´action avec une poignée d´hommes et une femme exceptionnelle, Mei, professeur et activiste chinoise. Il crée un syndicat, une association pour l´éducation des masses et un journal indépendant en malais.
Dans le quatrième et dernier volet, La maison de verre, qui paraîtra en France en novembre, c´est en homme de main du pouvoir que le commissaire Pangemanann reprend le récit de Minke. Chargé par le Gouverneur de contrôler et neutraliser ses activités, Pangemanann, qui admire Minke ne s´embarrasse pourtant pas de scrupules pour le détruire, lui qui est vu comme une menace à l´ordre colonial…
En 1971, encore détenu à l´île de Buru, Pramoedya Ananta Toer a déclaré à Amnesty International : «J´ai perdu ma liberté, j´ai perdu ma famille, j´ai perdu mon travail. Je suis écrivain. C´est tout. Je veux écrire et un jour j´écrirai. C´est mon travail et ma vocation.»
En 1979, Pram fut enfin libéré –après une vaste pression internationale-mais il est resté soumis à un contrôle judiciaire jusqu´en 1992. En 1980, il a fondé avec d´autres anciens prisonniers politiques une maison d´édition, Hasta Mitra, qui a publié les deux premiers volets de Buru Quartet qui ont été peu après interdits par la censure gouvernementale.
Cet immense écrivain qui avait indiscutablement l´envergure d´un Prix Nobel (prix qu´il n´a jamais obtenu, mais pour lequel il fut pressenti) était admiré dans plusieurs cercles littéraires de par le monde et a reçu de prestigieuses distinctions dont le titre de docteur honoris causa par l´Université du Michigan, aux États-Unis, en 1999.
Il s´est éteint à Jakarta le 30 avril 2006, à l´âge de 81 ans, et aujourd´hui les Indonésiens sont fiers de cet écrivain majeur- auteur d´une œuvre composée d´une cinquantaine de titres, traduits dans plus de quarante langues-qui a donné à leur culture une portée universelle. L´année dernière, son œuvre a fait l´objet d´une exposition à Jakarta intitulée Namaku Pram(Mon nom est Pram). Ses brouillons, écrits, recherches, photos et livres ont été exposés pour la première fois, son bureau a même été recréé pour l´événement, enfin, des vidéos et des témoignages de ses proches ont été projetés. Tout ceci afin que les jeunes générations apprennent à découvrir cet auteur.
Comme l´a écrit un jour l´hebdomadaire allemand Die Zeit : «Pramoedya Ananta Toer  est un auteur comme il n´en existe qu´un par siècle dans un pays». 


Livres cités de Pramoedya Ananta Toer, traduits de l´indonésien:
Le fugitif, éditions 10/18, 1997, épuisé.
La corruption, traduit par Denys Lombard, Philippe Picquier, 1997(repris dans la collection Picquier Poche, 2001).
La fille du rivage-Gadis –Pantai, traduit par François-René Daillie, Gallimard, 2004(repris dans la collection de poche Folio, 2017).
Le monde des hommes : Buru Quartet I, traduit par Dominique Vitalyos d´après une traduction initiale de Michèle Albaret-Maatsch, Zulma, 2017(édition de poche du même éditeur en librairie le 4 octobre 2018)
Enfant de toutes les nations : Buru Quartet II,  traduit par Dominique Vitalyos, Zulma, 2017.
Une empreinte sur la terre : Buru Quartet III,  traduit par Dominique Vitalyos, Zulma, mars 2018.
La maison de verre : Buru Quartet IV, traduit par Dominique Vitalyos, Zulma, en librairie le 22 novembre 2018.



                 
  

samedi 15 septembre 2018

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le livre Un cargo pour les Açores de l´écrivain français Jean-Yves Loude, aux éditions Actes Sud: 

https://lepetitjournal.com/lisbonne/jean-yves-loude-presente-un-cargo-pour-les-acores-lisbonne-239813



Je vous signale que l´écrivain sera à Lisbonne pour la présentation de son livre, le 21 septembre à la Maison des Açores(à 21 heures) et le 22 septembre à la librairie Fabula Urbis(18 heures).

mercredi 29 août 2018

Chronique de septembre 2018.


Jean Forton ou le charme éternel de l´adolescence.
Jean Forton
Je ne puis vous cacher mon admiration voire ma tendresse très particulière pour un petit éditeur bordelais, L´Eveilleur, qui, en l´espace de quelques mois (entre septembre 2017 et février 2018), a republié deux très beaux romans français que la postérité a injustement jetés dans un quelconque tiroir aux oubliettes. Deux romans de deux écrivains bordelais plutôt méconnus, quoique les raisons pour lesquelles ils n´ont guère droit de cité ne soient pas tout à fait les mêmes. Le premier roman est L´élève Gilles d´André Lafon, salué lors de sa parution en 1912 par François Mauriac et Maurice Barrès, qui s´est vu décerner le grand Prix du roman de l´Académie Française mais que la mort prématurée de l´auteur en 1915, à l´âge de trente-deux ans, pendant la Grande Guerre, a fait tomber dans l´oubli. Pourtant, si dans ce premier cas, on pourrait toujours s´excuser que l´auteur n´a pas eu le temps de consolider son œuvre, dans le deuxième cas bien que l´auteur ne fût pas mort vieux (51 ans) les raisons de cette, si j´ose dire, quarantaine éditoriale sont plus intolérables. Le roman en question est Le Grand Mal publié pour la première fois en 1959-qui plus est par Gallimard- et écrit par un immense écrivain dont nombre de lecteurs français, jeunes et moins jeunes, n´auront peut-être jamais entendu parler : Jean Forton.
Né le 16 juin 1930 à Bordeaux, il n´a jamais quitté sa ville natale qu´il a un jour qualifiée comme extrêmement belle, la ville où il est donc mort prématurément le 11 mai 1982 d´un cancer du poumon. Fils d´un père chirurgien, il a perdu celui-ci à l´âge de huit ans. Sa mère a alors décidé de reprendre ses études de pharmacie pour subvenir aux besoins de sa famille (un fils et deux filles). À seize ans, Jean Forton a interrompu ses études pour cause de pleurésie. En se soignant dans le Valais, il a pris conscience de sa vocation littéraire. Aussi a-t-il fondé en 1950, avec son ami Michel Parisot, la revue culturelle La boîte à clous, parrainée par François Mauriac et Jean Cocteau. Il y  écrivait des articles sur la littérature, mais aussi sur le cinéma et la musique, ses deux autres passions. La revue a accueilli aux côtés de plumes prestigieuses –entre autres Max Jacob, Marcel Biélu, René de Obaldia, Robert Sabatier, André de Richaud, Pierre Seghers ou Raymond Guérin, bordelais lui aussi- de jeunes auteurs qui voulaient s´imposer dans le monde des lettres.  Au bout de douze numéros, la revue, manquant de ressources financières, a dû arrêter la publication.  En 1951, après avoir épousé Janine Franza (avec qui il a au deux enfants), Jean Forton a ouvert la librairie Montaigne. C´ était clair donc qu´il lui était impossible de vivre loin des livres. Par-dessus le marché,  cette fascination du livre le poussait irrémédiablement vers l´écriture. En 1954, il a envoyé un premier manuscrit à Jacques Lemarchand des éditions Gallimard, un roman intitulé La ville fermée. Jacques Lemarchand a flairé le talent d´un vrai conteur, mais il a conseillé à Jean Forton de le réécrire. Ce livre n´a jamais été publié mais la même année le prestigieux éditeur parisien a accepté le manuscrit de La fuite qui a donc été le premier roman publié de l´auteur.
Jean Forton a alors commencé de publier régulièrement –dont le brillant roman La cendre aux yeux en 1957 (Prix Fénéon en 1959)- et pendant deux années consécutives- 1959 et 1960 –il a fait paraître deux petits chefs d´œuvre : Le Grand Mal et L´Épingle du jeu. Ce dernier a marqué l´apogée de sa carrière mais paradoxalement il en a aussi sonné le glas. Favori pour le Goncourt, il l´a raté de très peu grâce à la polémique suscitée par le roman. Nous avons du mal à imaginer aujourd´hui, tout en sachant que dans la France du début des années soixante –donc presque une dizaine d´années précédant Mai 68- les mœurs étaient plus conservatrices (quoique moins puritaines que dans beaucoup d´autres pays en Europe et ailleurs) et le rôle de l´église était indiscutablement plus important qu´il ne l´est de nos jours, nous avons donc du mal à imaginer qu´une cabale de dévots pût tâcher la réputation d´un ouvrage. C´est que ce roman-inspiré par l´expérience de l´auteur de treize à quatorze au Tivoli, institution qui a servi de modèle au collège Saint-Ignace du roman-dénonce les méthodes sadiques d´un collège jésuite sous l´Occupation à Bordeaux…   
Six ans de silence ont précédé la parution du roman suivant, Les sables mouvants, le dernier paru du vivant de l´auteur. Si la fidélité des critiques ne s´est pas estompée, le roman a suscité moins d´articles que ceux qui l´ont devancé mais le pire c´est qu´il fut l´objet d´une critique assassine de la part de Mathieu Galey qui avait pourtant salué le talent de Jean Forton lors de la parution de L´Épingle du jeu. Jean Forton s´est vu refuser le manuscrit de L´Enfant roi par Gallimard, son éditeur de toujours. Il est mort le 11 mai 1982 sans avoir plus jamais publié, hormis quelques nouvelles dans la presse locale.
Ces deux dernières décennies –bien que le grand public et quelques titres de presse le boudent encore- il fut quand même réhabilité grâce au travail très méritoire de quatre petits éditeurs : L´Eveilleur que j´ai mentionné au début, Le Dilettante, Le Festin et Finitude (maison d´édition bordelaise aussi). Nombre de ses titres ont été réédités et des inédits ont été publiés dont La vraie vie est ailleurs. Enfin, au niveau des études critiques, il faut applaudir le travail remarquable de Catherine Rabier-Darnaudet.
Le Grand Mal-puisé dans les souvenirs heureux du temps passé au lycée Montaigne à Bordeaux, entre onze et treize ans et de quatorze à quinze ans-, comme la plupart des romans de Jean Forton, est hanté par le thème de la fuite, mais c´est avant tout le roman de l´adolescence  –un autre sujet récurrent dans les œuvres de l´auteur-, le grand âge où l´on se cherche des repères, l´âge à la fois de l´innocence et de l´irrévérence, mais aussi d´une sourde inquiétude, l´âge de la découverte de l´amour mais également du désarroi devant le monde incohérent des adultes.
L´intrigue du roman se déroule dans une grande ville portuaire –dans laquelle on pourrait reconnaître Bordeaux et sa petite bourgeoisie provinciale- de la fin des années cinquante où des fillettes disparaissent, la plupart étant de jeunes étudiantes au collège du Sacré-Cœur. Dans le même temps, Arthur Ledru et Friedman sont deux collégiens rapprochés par un coup du sort alors que tout les séparait.  Ils s´amourachent des mêmes filles, un petit jeu sans conséquence, jusqu´à ce que l´un et l´autre s´éprennent de Nathalie, la jeune sœur de leur nouveau camarade, l´ambigu Stéphane qui finit par avoir un ascendant pernicieux sur eux deux les faisant passer par des rudes épreuves afin de savoir lequel était le plus amoureux de Nathalie. Ils s´inventent un univers en opposition à celui de leurs parents, tout en cherchant à en percer les mystères. S´ils veulent d´une part devenir adultes, un univers qui leur est  a priori inaccessible, d´autre part, ils s´aperçoivent que le monde des adultes est d´une hypocrisie qui n´a rien à envier-bien au contraire, elle frôle parfois le sordide- à la ruse gauche de l´adolescence. Un jour, Ledru découvre  que sa sœur Cécile, profitant de l´absence des leurs parents dans la maison, a invité son  fiancé dans sa chambre. Ledru, choqué dans un premier temps, finit par en tirer avantage auprès de sa sœur contre la promesse de ne rien souffler à leurs parents. Comme l´a si bien écrit Matthieux Giroux à propos du Grand Mal dans le magazine Philitt : «À la franchise inconditionnelle qui est l’apanage de l’enfance et à la pureté des premières amitiés se substitue la profonde hypocrisie qu’accompagne souvent les relations de circonstance. On se lie avec quelqu’un pour obtenir quelque chose, on apprécie quelqu’un pour ce qu’il possède et non plus pour ce qu’il est, on se fait ami avec untel car on en tire un certain prestige social… De même, avec le commencement des passions amoureuses, s’ouvre à l’adolescent tout un pan de la vie humaine caractérisé par son impureté morale: la jalousie, le désir de possession, le ressentiment… « Il avait son enfance derrière lui. Il abandonnait cette triste période où chaque jour semble marquer un progrès, mais dérisoire, mais lent ; où l’on a la pénible sensation qu’un cocon vous oppresse, qui peu à peu se déchire. Il avait fait sa mue », écrit Forton à propos du jeune Ledru. Pourtant, si mue il y a, c’est une mue inversée. Ce n’est pas la chrysalide qui devient papillon mais le papillon qui devient chrysalide. Si vieillir est une fatalité, ce n’est pas pour autant un progrès. L’adolescence incline l’existence vers la partie la plus méprisable de la vie. Elle transforme pour toujours la psychologie des enfants afin qu’ils s’adaptent aux conventions sociales. Contrairement à ce que laissent penser certains lieux communs, le passage à l’âge adulte n’est pas un accomplissement mais un renoncement».
Quand les quatre jeunes –Ledru, Friedman, Nathalie et Stéphane- près de la fin tentent de s´enfuir, ils n´avancent que de quelques kilomètres pour retourner enfin à la case départ comme si l´adolescence était enfermée dans ses propres limites, comme si ce n´était que le rêve qui donnait aux adolescents l´illusion que le monde était à leur portée. Un monde au bout du compte monotone où le train-train quotidien se superpose aux événements tristes comme celui de la disparition des jeunes filles. Ainsi, à la page quarante –trois, M. Friedman dit-il à M. Charles Ledru : «Moi(…), ça me fait penser aux mouches. C´est bête, les mouches. Vous leur fichez un coup de tapette et vous en écrasez une bonne vingtaine. Eh bien, au bout d´un moment, les autres reviennent. Elles n´ont rien compris. Elles ne comprendront jamais rien». À l´instar des mouches, les gens ne comprennent jamais rien et reproduisent les mêmes erreurs, ne pensant qu´à se regarder leur nombril. Néanmoins, il y en a encore qui tentent d´imprégner leur vie de poésie et de philosophie et réfléchissent au «Grand Mal», comme le personnage Gustave, portraitiste ambulant qui critique M. Friedman après que celui-ci eut giflé son enfant qui avait barboté dans la caisse de son petit café. En même temps, Gustave lui dit qu´il ne doit pas s´en faire : « Oh, soyez modeste. Votre crime n´est pas de ceux qui révoltent. Des pères qui giflent leurs fils, cela se voit chaque jour. Mais cette faute, mettons légère, s´apparente tout de même au grand mal. Elle en est le faible reflet. Elle concrétise le dernier aboutissant du mal universel, la méconnaissance d´autrui, la négation des autres. Jouir aux dépens des autres, les ramener au rang d´objet, de choses. Par lucre ou par idéal, par vengeance ou par simple goût de la cruauté, vous en arrivez aux crimes les plus atroces. Esprit de confort ou nationalisme, appât du gain ou soif de liberté, vos excuses sont multiples. Mais la différence n´est pas lourde qui sépare l´assassin de la rue Porte-Vieille du plus pur révolutionnaire. Le mal est le même. Soi d´abord. Soi… Son bien être. Portefeuille ou idéologie, peu importe. Le résultat est identique. On pille, on torture, on tue. Le voilà, le grand mal, le mal à détruire».
Le Grand Mal a connu un énorme succès critique, on l´a vu, lors de sa parution – il a même été traduit en anglais par Ann-Yvette et Alan Stewart sous le titre The Harm is Done*, chez Jonathan Cape-, mais il fut lui aussi éclipsé par la suite en raison de la quarantaine éditoriale qui a touché Jean Forton après Les sables mouvants. Pourtant, lors de la mort de cet immense écrivain, Jacques Brenner, l´éditeur Dominique Gaultier, et une nouvelle génération de critiques comme Raphaël Sorin et Jérôme Garcin ont rappelé l´importance et de ce roman et de toute l´œuvre  de Jean Forton.
Comme l´écrit Catherine Rabier-Darnaudet dans sa belle postface de cette nouvelle édition de ce grand roman, Jean Forton a su parler de la jeunesse avec une lucidité d´autant plus remarquable qu´elle mettait en évidence, dix ans avant, le malaise à l´origine de la révolte de 1968. Et, à la fin de cette même postface, elle rend hommage à Jean Forton d´une manière encore plus expressive : « La jeunesse du Grand Mal ne nous parle pas seulement de ces années où la France se réveillait de son cauchemar de la guerre : elle nous parle aussi d´une insatisfaction qui traverse les siècles, celle des enfants qui rêvent de pureté et de beauté, mais se heurtent aux limites et aux laideurs de la réalité des adultes. Ce dont Forton ne s´est, apparemment, jamais remis».     
   
  *L´édition de poche de 1964 chez Panther Books avait le sous- titre suggestif de «a frightening novel of corrupt innocence («Un effrayant roman sur la corruption de l´innocence»).

Jean Forton, Le Grand Mal, postface de Catherine Rabier Darnaudet, L´Eveilleur, Bordeaux, février 2018 (première édition : Gallimard, 1959).     
                                                           


dimanche 12 août 2018

La mort de V.S. Naipaul.


Le monde littéraire vient d´apprendre avec une énorme tristesse la mort du grand écrivain  britannique V.S.Naipaul(Vidiadhar Surajprasad Naipaul).
Né à Chaguanas, Trinité-et -Tobago(que l´on peut dénommer aussi Trinidad-et-Tobago) le 17 août 1932, V.S.Naipaul a toujours été un écrivain polémique qui ne mâchait pas ses mots. Accusé- à la suite de quelques interviews qu´il a accordées- de misogynie et de racisme, il ne manifestait pas le moindre souci sur ce qu´on pourrait bien penser de lui.
Écrivain cosmopolite, V.S.Naipaul n´hésitait pas à pointer dans ses oeuvres les ravages de la corruption politique et de l´aliénation au fondamentalisme dans les États post-coloniaux.
Parmi ses  nombreuses fictions, on se permet de mettre en exergue  The Mystic Masseur(Le Masseur Mystique); Miguel Street; A House for Mr Biswas(Une Maison pour Monsieur Biswas);In a Free State(Dans un État Libre); Guerrillas(Guerilleros); A Bend in the River(La Courbe du Fleuve) ou Magic Seeds(Semences Magiques). Il a également écrit de nombreux essais sur l´Inde, le monde islamique, les États-Unis et les sociétés coloniales britannique, française et hollandaise.   
En 2001, il a reçu e Prix Nobel de Littérature.    

dimanche 29 juillet 2018

Chronique d´août 2018.


Marinetti, le monoplan et le pape. 



Le 20 février 1909, le quotidien parisien Le Figaro publiait à la Une un texte on ne peut plus atypique qui était de nature à déboussoler ses lecteurs les plus conformistes. Il s´intitulait «Manifeste du Futurisme», une apologie de la violence mécanique et virile, rédigé par l´écrivain, juriste et artiste italien Filippo-Tommaso Marinetti, né le 22 décembre 1876 à Alexandrie en Egypte (1), élevé chez les jésuites et épris de culture française, ayant étudié à Paris et écrivant surtout en français.
Que proposait en fait ce manifeste? Entre autres choses, l´amour du danger, de l´énergie, la beauté de la lutte, de la vitesse et de l´automobile («Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace»); une poésie du courage, de l´audace et de la révolte; une littérature anticonformiste prônant «l´insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing» ; la glorification de la guerre («seule hygiène au monde») du militarisme, du patriotisme, du geste destructeur des anarchistes, des belles Idées qui tuent, et du mépris de la femme ; la démolition des musées, des bibliothèques et le combat contre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires. Enfin, le dernier des onze principes propose ce qui suit : «Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l’horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste».
Ce geste destructeur du futurisme qui a configuré, en quelque sorte, l´acte de naissance des avant-gardes artistiques du vingtième siècle contenait déjà en germe, d´ une manière encore floue, voire contradictoire, quelques préceptes qu´épouseraient plus tard le fascisme. Ceci dit, il serait à tout le moins abusif d´assimiler automatiquement futurisme et fascisme. On était d´ailleurs en 1909, avant donc la première guerre mondiale, à un moment où le fascisme tel qu´il a été conçu ou interprété dans les années vingt notamment par Mussolini n´était pas encore, bien entendu, à l´ordre du jour. À l´époque de la parution du Manifeste, les futuristes et Marinetti en particulier avaient d´autres chats à fouetter. Toujours en 1909, Marinetti annonçait son premier Manifeste Politique où il déclarait : «Nous, futuristes, appelons tous les jeunes génies d´Italie à une lutte à outrance contre les candidats qui pactisent avec les vieux et les prêtres». Ce manifeste fut rendu public aux alentours du mois de mars, donc peu après «Le Manifeste Futuriste». Toujours au mois de mars, il se rendait à Trieste, alors un grand port autrichien, pour y lire son «Discours aux Triestins» où il proclamait : «En politique, nous sommes aussi loin du socialisme internationaliste et antipatriotique-exaltation ignoble des droits du ventre- que du conservatisme peureux et clérical».   En 1910, il fondait le Parti National Italien et  le 11 octobre 1913, il publiait, à l´occasion des élections, le Programme Politique Futuriste cosigné par Boccioni, Carrà et Russolo.
De Filippo Tommaso Marinetti, on sait que la postérité a surtout retenu son «Manifeste Futuriste», aussi bien que ses frasques, ses anathèmes iconoclastes, ses proclamations où il voulait faire table rase du passé, ses appels à la guerre contre l´Autriche, son irrédentisme italien. Elle a par contre rangé au tiroir des oubliettes un livre fort intéressant, écrit directement en français, que Marinetti a publié en 1912 et qui ne fut jamais réédité jusqu´en septembre 2017. On ne peut que saluer les Presses Universitaires de Paris Nanterre pour nous l´avoir retiré des limbes. Il s´agit du roman politique (onze chapitres) en vers libres Le Monoplan du Pape. Nationaliste et belliciste, il s´agit de l´histoire d´un pilote d´avion (Marinetti lui-même) qui, mandaté par son père l´Etna, file vers Rome, capture le Saint Pontife, le suspend à son monoplan et prêche sa guerre dans le ciel d´Italie avant de s´inviter à la grande boucherie de la bataille moderne.
Cette édition est agrémentée  des dessins de Fredde Rotbart et d´une excellente préface, sous forme d´étude critique, intitulée «L´homme en feu» sous la plume de Jean Demerliac. Ce travailleur indépendant qui a publié des œuvres sur Melville et Jules Verne, nous rappelle que Marinetti, sur la question de la guerre, est redevable des idées de Georges Sorel exprimées dans son essai Réflexions sur la violence. Après avoir pris ses distances d´avec l´anarchisme institutionnel et syndicalisé dès 1909, Marinetti s´est cherché une voie alternative où il pût donner libre cours à son argumentaire. L´anarchisme et le fascisme quoique dissemblables dans l´ idéologie et les objectifs – et aussi quant au principe d´autorité, essentiel chez les fascistes et négligeable chez les anarchistes- se rejoignaient néanmoins dans l´antiparlementarisme. Par contre, quant à la guerre, si les anarchistes et les socialistes ne la concevaient pas comme instrument d´opposition à la bourgeoisie, tel n´était pas le cas de Georges Sorel qui, selon les paroles de Jean Demerliac, ne dédaignait  pas l´expédient d´une bonne guerre pour secouer la bourgeoisie et arrêter son processus d´«abrutissement». Pour lui, «une grève générale (pouvait) très bien devenir une bataille napoléonienne».
Première édition de 1912
Jean Demerliac signale qu´il est des formulations assez voisines de celles de Sorel dans Le monoplan du pape. Pourtant, les deux pensées divergent en des points essentiels tant et si bien que Sorel était resté fidèle au marxisme. Certes, il s´en démarquait un peu dans la mesure où il estimait que la lutte prolétarienne ne devait pas mener à l´abolition des différences de classe et à la paix, mais à « reconsolider la division en classes» et perpétuer ainsi une lutte qui- nous signale encore Jean Demerliac-, à ses  yeux et en bon lecteur de Nietzsche qu´il était, était non seulement bonne, mais éternelle et civilisationnelle. Jean Demerliac est on ne peut plus clair quant à ce qui sépare Marinetti dans Le monoplan du pape de Georges Sorel : «Chez Sorel, la guerre n´est bonne qu´à «rendre à la bourgeoisie quelque chose de son énergie», à la différence de la violence prolétarienne qui, elle et elle seule, est «une chose très belle et très héroïque» (in Réflexions sur la violence). C´est l´inverse que l´on observe dans Le Monoplan du Pape où la guerre nationale est héroïsée et magnifiée, sur le dos en quelque sorte de la lutte des classes. On remarque d´ailleurs que l´aviateur adresse toutes ses mercuriales aux politiciens et aux syndicalistes devant des foules de déclassés  qu´il prend à parti. Son arme idéologique favorite n´est pas la promesse de lendemains qui chantent, mais au contraire le «dégoût du lait des promesses». On le voit très bien dans le chant des «Syndicats pacifistes», quand l´aviateur invective les orateurs syndicalistes devant  une foule silencieuse de miséreux, un véritable parti de damnés de la terre, mais que, de manière insolite, Marinetti a préféré représenter sous les traits de «chiffonniers mal nourris avec des arlequins, incessamment colonisés par la vermine» dans un tableau digne de Jules Vallès. Quel intérêt peut bien revêtir une grève générale pour ces gueux, ces ramasseurs de mégots vêtus de haillons ? Que leur ont apporté les luttes du mouvement ouvrier et que peuvent-ils donc bien attendre ? »   
Livre politique, Le Monoplan du Pape est avant tout une œuvre expérimentale où le langage choisi, la poésie, est la concrétisation du message futuriste que Marinetti a renchéri en décembre 1909 dans sa «Préface futuriste» à Revolverate de Gian Pietro Lucini : une poésie libre, affranchie de tous les liens traditionnels, rythmée à la symphonie des discours politiques en plein air, à la musique des usines, des automobiles, des aéroplanes dans le ciel. C´était, selon Marinetti, «l´unique affaire digne d´enflammer la génération succédant à celle qui fit la Patrie sur les campagnes du sang» (c´est-à-dire, la génération qui a lutté pour l´unification de l´Italie). Pour Jean Demerliac, c´était le signe, toutes proportions gardées et avec des nuances, d´un retour à la poésie politique de Victor Hugo «à cette différence que le roman aspire à une synthèse qui n´a guère d´équivalent, ni chez Hugo, ni dans les manifestes. Les «tableaux de bataille» sont non seulement dynamiques, mais transfigurés et synthétisés par la perspective aérienne».       
 Dédicacé à «Trieste, notre belle poudrière», ce roman en vers libres commence par un chapitre intitulé «En volant sur le cœur de l´Italie» où l´on peut parfois humer des relents rimbaldiens notamment dans les vers «Enfin je fais escale dans les golfes pourprés/ de ce grand continent aérien (en fait, c´était Rimbaud qui parlait des «Golfes d´ombre» et des «pourpres» dans Voyelles), mais aussi des imprécations contre Rome, symbole du pouvoir politique et du pouvoir ecclésiastique : «Mais quel est ce relent écoeurant  de caveau ?/ j´ai peine à lire et je me penche, le nez sur ma boussole/ Cette molle puanteur tombale c´est Rome/ma capitale !Ah !bah !Taupinière géante/monceau de paperasses grignotées lentement/ par des milliers de rats et de tarets…/Coupoles !Ventres gonflés de colosses flottants/dans les vapeurs violettes du soir !je les vois presque tous percés d´un clocher d´or/poignard droit vibrant encore dans sa blessure sonore/sur le funèbre maçonnement des ténèbres !...».
Un peu plus loin, il est beaucoup question de la lune : «la lune a beau vous caresser en vous narguant/de ses longs persiflages de lumière…/la lune a beau montrer le coude reluisant/de son rayon lascif, pour découvrir/la nudité dormante et respirante des fleuves…/Ô lune triste, somnolente et passéiste/que veux-tu que je fasse de ces flaques de déluge ?». Cette omniprésence de la lune-que l´on voit en d´autres chapitres du roman- traduit son obsession en tant que thème futuriste. Comme on nous l´explique en note de bas de page, l´introduction de la lumière artificielle signifiait pour les futuristes la mise à mort de la lune, icône du romantisme et du symbolisme. Ce thème important du futurisme a trouvé son illustration picturale dans La Lampe à arc, huile sur toile de Giacomo Balla.
Dans la voracité futuriste de tout bousculer, de tout refaire, de tout reconstruire sous de nouvelles perspectives, on tombe dans ce livre sur des volcans, de tonnantes statues, des abîmes, des montagnes, des trains, des musées, les réservoirs du romantisme, des femmes, des tapettes, des charognes, des moucherons politiciens ou les syndicats pacifistes. Pourtant, le but de cette longue imprécation, outre la capture du pape, c´est la «dévaticanisation» réelle aussi bien que celle des esprits. Le Vatican vu comme un laboratoire de catastrophe générale (2) : «Ô Vatican, tes prêtres musiciens/peuvent bien entr´ouvrir la grande écluse/des orgues pleines de terreur et d´amertume irréparable/pour que la cataracte inondante de leurs sons/en pleurs me couvre et me submerge/loque misérable !...»Et ensuite : «Ô grandes orgues catholiques/ enflez, enflez la délirante marée de nostalgie/dont vous voulez noyer notre fiévreuse humanité/pour qu´elle y flotte, innombrable cadavre/à la dérive, vers le néant des paradis !»
Roman politique, certes, Le Monoplan du Pape est pourtant essentiellement une œuvre qui vaut pour le côté fortement expressif des images qu´elle renferme. Comme l´écrit Jean Demerliac dans la préface citée plus haut : «Comme celles de Maistre (3), les images de Marinetti cherchent avant tout à choquer et à ébranler les convictions du lecteur et du monde social. Elles sont performatives et on ne saurait facilement les enfermer dans une idéologie spécifique (4). Paradoxalement, ce sont elles qui sauvent Le Monoplan du Pape d´une réduction à une pensée cocardière ou fasciste. Certes, elles nous permettent encore d´assigner ce roman politique à l´anarchisme et à une «propagande par le fait», mais elles nous renvoient plutôt à une performance dont, sous l´évidence de messages nationalistes, irrédentistes et fascistes avant la lettre, la signification politique demeure finalement assez indéchiffrable».
Quoi qu´il en soit, Le Monoplan du Pape(5), indépendamment du message qui le sous-tend, est un livre révolutionnaire et anticonformiste. Au bout du compte, le but de la littérature n´est-il pas aussi celui de bousculer les consciences et de provoquer l´indignation ?

      (1) Marinetti est mort à Bellagio(Italie) le 2 décembre 1944.
(2)J´emprunte le titre d´un essai de Maurice G.Dantec (1959-2016) : Laboratoire de catastrophe générale-Le théâtre des opérations 2, journal métaphysique et polémique 2000-2001(éditions Gallimard, 2001).
(3)Joseph de Maistre (1753-1821), comte, homme politique, magistrat et écrivain français, considéré comme un des représentants les plus emblématiques de la pensée contre-révolutionnaire.
(4) Jean Demerliac cite en bas de page l´essai de Ivan Jaffrin «Joseph de Maistre face à l´usurpation de la Souveraineté : la performance d´une indignation», in Dix-huitième siècle 1/2008(nº 40), p. 561-578.
(5)Le moment de l´écriture et de la parution du Monoplan du pape, le pape qui officiait était Pie X. Une simple curiosité puisque Marinetti visait essentiellement le pape en tant que symbole.


Filippo Tommaso Marinetti, Le Monoplan du Pape, roman en vers libres, texte présenté par Jean Demerliac, illustré par Fredde Rotbart, éditions des Presses Universitaires de Paris-Nanterre, Paris, septembre 2017.