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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

lundi 14 septembre 2020

Centenaire de la naissance de Mario Benedetti.

 

On signale aujourd-hui le centenaire de la naissance de l´Uruguayen Mario Benedetti. Né à Paso de los Toros le et mort le  à Montevideo, il était un écrivain éclectique : poète, mais aussi nouvelliste, essayiste, romancier et dramaturge. Il était considéré comme l'un des écrivains les plus importants en langue espagnole par la critique littéraire et  aussi l'un des écrivains latino-américains les plus universels du xxe siècle.

samedi 29 août 2020

Chronique de septembre 2020.

 


Le fou chantant ou une certaine idée de la France.

Quand on écoute la chanson «Douce France» de Charles Trenet, on se rend peut-être compte que cette France-là n´existe plus. Ce pays de son enfance, bercé de tendre insouciance, avec ses villages aux clochers et aux maisons sages, est un doux souvenir dans la mémoire de ceux qui ont vu l´image de cette vieille et ancienne France s´estomper. Il y a déjà longtemps que l´on a commencé à dire adieu à cette France qui partait, une France que Jean-Marie Rouart évoquait en 2003 dans son essai aux accents nostalgiques intitulé Adieu à la France qui s´en va. Une France dont la langue pour d´aucuns semble s´abâtardir. Une langue qui nous fait penser au titre d´un livre de Guy Dupré : Comme un adieu dans une langue oubliée. De certains écrivains on pourrait dire que leur patrie est la nostalgie, celle de son enfance, celle d´une France où l´on s´interrogeait sur ce qu´il restait de nos amours, ou celle où l´on pourrait pleurer la pauvre Julie, personnage d´une belle chanson de Trenet, «Chante le vent», plutôt méconnue. C´est que l´âme des poètes court encore dans les rues longtemps après qu´ils ont disparu. Pourtant, la nostalgie dissimule souvent que la tristesse, la souffrance, les émotions sont refoulées par les fausses apparences et ce que la société hypocritement ne considère pas séant d´être étalé au grand jour…

J´ai une tendresse particulière pour les chansons de Charles Trenet et ce pour une raison familiale. C´est que mon père, Couto e Santos, un Portugais francophone et francophile, journaliste sportif très réputé, correspondant au Portugal de L´Équipe et de France Football (une fonction que j´ai moi aussi exercée pendant quelques années), décédé en 1980 à l´âge de 55 ans dans un tragique accident de voiture, avait été dans sa jeunesse chanteur amateur, ayant chanté dans une radio populaire portugaise aujourd´hui disparue (Radio Graça) des succès de Charles Trenet. Je garde encore précieusement chez moi les disques que mon père a enregistrés en vinyle, 78 tours.  Charles Trenet et mon père se sont même rencontrés, au moins une fois, en 1947 lors d´un déplacement du fou chantant à Lisbonne. Mon père l´a alors interviewé pour un petit journal qu´il dirigeait intitulé L´Espoir, le journal bilingue des étudiants de l´École Française de Lisbonne. L´ironie de l´histoire c´est que mon père était un sacré coureur de jupons et s´en vantait sans le moindre problème alors que Charles Trenet ne pouvait afficher librement ses penchants amoureux puisque dans cette France qui n´existe plus, cette France que l´on évoque souvent avec une énorme nostalgie, l´homosexualité était – comme un peu partout, d´ailleurs- vertement punie.


                               Charles Trenet interviewé par mon père en 1947, à Lisbonne.

Il est question de Charles Trenet(1913-2001), un des plus grands génies de la chanson française- et mondiale, il faut le dire- du vingtième siècle, admirable poète qui a failli entrer à l´Académie Française, auteur de succès mémorables comme «La Mer», «Je chante», «Y`a d`la joie» et tant d´autres, puisque aujourd´hui encore, dix-neuf ans après sa mort, il y a des voix pour rappeler son orientation sexuelle comme s´il s´agissait d´un malheur, il y a des gens qui insinuent sordidement que le fou chantant était surtout un pédophile. Heureusement, pour racheter en quelque sorte sa mémoire, l´écrivain Olivier Charneux a récemment publié aux éditions Séguier un brillant récit intitulé Le prix de la joie, sur l´affaire Trenet en été 1963.

Olivier Charneux, écrivain, dramaturge et metteur en scène français, né le 25 mai 1963 à Charleville-Mézières(Ardennes), est l´auteur de romans parus chez Stock, chez Grasset et aux éditions du Seuil. Les guérir, son dernier livre avant Le prix de la joie, fut publié en 2016 aux éditions Robert Laffont.

Au préambule de ce livre, Olivier Charneux évoque ses souvenirs de 1971 alors qu´il n´avait que huit ans. À la fin d´un repas dominical, sa famille s´est mise à vilipender Charles Trenet qui venait d´apparaître à l´écran. Son grand-père a été particulièrement dur à l´égard du fou chantant : «Charles Trenet ! Les tapettes comme lui, faut les zigouiller !»


Olivier Charneux

Cette scène lui est revenue en mémoire lorsque des décennies plus tard, en regardant un documentaire à l´occasion de l´anniversaire de la disparition du chanteur, il a appris que Charles Trenet avait été incarcéré vingt-huit jours durant, entre juillet et août 1963(justement l´année où Olivier Charneux est né), à la maison d´arrêt d´Aix-en-Provence, pour avoir eu «des relations sexuelles avec des jeunes de son sexe âgés de moins de vingt et un ans». À l´époque, la majorité n´était pas à 18 ans, comme aujourd´hui, mais bien à 21 ans. De son propre aveu, Olivier Charneux n´aime pas que les hommes sortent de la mémoire et il n´aime pas non plus que la mémoire sorte des hommes. Aussi a-t-il mené l´enquête et s´est-il mis à écrire –avec brio- le journal fictionnel de Charles Trenet en prison.

Tout a commencé le 12 juillet. Charles Trenet déjeunait à la terrasse du restaurant Cintra où il avait ses habitudes lorsque soudainement une altercation a éclaté. Le fou chantant était victime d´un maître-chanteur, Richard, son employé, un jeune de moins de vingt et un ans qu´il avait accueilli chez lui avec le consentement de sa famille. Puisque Charles Trenet n´a pas satisfait ses caprices, Richard l´a menacé : «Si tu ne me files pas illico 150.000 balles, je te dénonce à la police». Charles Trenet lui a tendu un billet de 1000 francs comme on jette l´aumône à un pauvre pour s´en débarrasser. Richard a déchiré le billet de banque avec rage devant tous les clients. Plus tard, avec la complicité de deux autres jeunes, Hans et Hervé, qui fréquentaient eux aussi la maison de Charles Trenet, il a bel et bien dénoncé le fou chantant qui fut arrêté et jeté en prison.

La décision du juge ne laissait pas l´ombre d´un doute : «Monsieur Trenet, je vous inculpe pour actes impudiques et contre nature sur la personne de Richard B., mineur de moins de vingt et un ans. Je délivre un mandat d´arrêt à effet immédiat contre vous».  Il était victime d´une loi héritée du gouvernement facho et collabo de Vichy qui considérait qu´une personne homosexuelle ne saurait être capable d´un consentement éclairé avant vingt et un ans.  

Une certaine presse en a fait ses choux gras, faisant un malhonnête amalgame entre pédophilie et pédérastie, insinuant que Charles Trenet organiserait des parties fines, des «ballets bleus». Malheureusement, il s´est retrouvé seul. Quelques très rares voix du showbiz l´ont soutenu. La plupart lui ont tourné le dos. Les contacts avec le monde extérieur se résumaient aux rares visites qu´on lui rendait, surtout celles de sa mère, d´Émile Hebey, son imprésario et de Maître Max Juvénal, son avocat.

Dans la solitude de sa prison, il se livrait à une inévitable introspection : «Assis sur le rebord du lit dans ma cellule, regardant comme un adolescent mes pieds qui se balancent dans le vide, je m´interroge. Tout se mélange dans ma tête. J´ai beau avoir cinquante ans, de l´argent, des succès, des droits d´auteur, des propriétés, un répertoire enviable, je suis soudainement dépossédé de mes certitudes. Qu´ai-je fait de ma vie ?».

En prison, malgré tout, Charles Trenet a fait preuve encore de son tempérament insoumis. Certes, il était en butte aux quolibets des autres prisonniers, mais des gens le respectaient comme quelques gardiens et ses compagnons de cellule, Henri et André. La prison fut l´occasion pour lui de plonger dans ses souvenirs : son enfance, sa jeunesse, sa carrière, les insinuations d´une supposée origine juive pendant l´Occupation (Trenet comme anagramme de Netter), puis à la Libération les accusations de collaborationnisme, enfin les ennuis précédents avec la justice, surtout lors de son séjour aux États-Unis.

Libéré au mois d´août, il fut condamné à un an de prison avec sursis et 10.000 francs d´amende en janvier 1964. Quelques mois plus tard, en juin, la condamnation était réduite à une amende de 5.000 francs et aucune peine de prison n´était prononcée.

Jacques Brel a affirmé un jour : «Sans Charles Trenet, nous serions tous devenus des experts -comptables». Néanmoins, le fou chantant a dû faire une traversée du désert. Rejeté par le métier, délaissé par les maisons de disques, boudé par le public, il a décidé de faire ses adieux en 1979. En 1981, sous Mitterrand, il fut véritablement réhabilité. Le garde des Sceaux, Robert Badinter, a fait voter une loi d´amnistie concernant les personnes condamnées pour des actes contre nature envers des mineurs du même sexe.

Le moins que l´on puisse dire sur Le prix de joie c´est qu´il s´agit d´une vraie réussite. Olivier Charneux a su brosser un portrait émouvant de Charles Trenet qui nous enivre par sa simplicité. Sa reconstitution à la première personne, sous forme de récit, d´un  épisode très particulier de la vie du fou chantant est si authentique qu´on oublie parfois qu´on n´est pas devant une fiction, tellement on a l´impression de lire vraiment un témoignage livré par Charles Trenet lui-même.

La postérité ne gardera aucun souvenir de ceux qui ont voulu rayer le fou chantant de l´histoire de la musique française. Par contre, les chansons de Charles Trenet, presque vingt ans après sa mort, courent encore dans les rues…

 

Olivier Charneux, Le prix de la joie, éditions Séguier, Paris, avril 2020.

 

samedi 22 août 2020

Le centenaire de la naissance de Ray Bradbury.

Aujourd´hui, on signale le centenaire de la naissance de Raymond Douglas Bradbury, dit Ray Bradbury. Né donc  le Chroniques martiennes, écrites en 1950, L´homme illustré, recueil de nouvelles publié en 1951, et surtout Fahrenheit 451, roman dystopique publié en 1953.Ray Bradbury est mort le 5 juin 2012, à Los Angeles, en Californie, à l´âge de 91 ans.

 

dimanche 16 août 2020

Centenaire de la naissance de Charles Bukowski.

On signale aujourd´hui le centenaire de la naissance de Charles Bukowski.  Né le  16 août  à Andernach en Allemagne et  mort le 9 mars 1994 à Los Angeles aux États-Unis, il était un écrivain américain d´origine allemande, auteur de romans, de nouvelles et de poésie. Il  était connu sous ses pseudonymes divers : Hank, Buk, Henry Chinaski, ce dernier étant celui de son alter ego dans ses nombreux romans autobiographiques. Il était  l'auteur, en prose comme en vers, d'une œuvre considérable.

Je vous laisse ici la vidéo de la célèbre émission d´Apostrophes de Bernard Pivot où Charles Bukowski fut interviewé et où il était ivre et aussi une autre vidéo sur l´œuvre de l´auteur.

 https://www.youtube.com/watch?v=GVjqczI_-aw

 https://www.youtube.com/watch?v=r_FmMqMu_9k

 

 

lundi 3 août 2020

La mort de Gilles Lapouge.


L´écrivain et journaliste français Gilles Lapouge, né le 7 novembre 1923 à Digne-les-Bains, est mort le 31 juillet à Paris, à  l´âge de 96 ans.
Après des études d'histoire et de géographie, il est devenu journaliste. En 1950, il est parti pour le Brésil où il a travaillé pour le quotidien brésilien O Estado de São Paulo, dont il est resté le correspondant en France pendant plus de quarante ans. Il a collaboré aussi  au Monde, au Figaro Littéraire et à Combat.

Il a participé à l'émission de Bernard Pivot Ouvrez les guillemets, à France Culture et il a fait partie du comité de rédaction de La quinzaine Littéraire. Il a reçu le prix Pierre-Ier de Monaco pour l'ensemble de son œuvre. Il a participé régulièrement à Saint-Malo au festival Étonnants Voyageurs.

Je lui ai consacré la chronique d août 2017 que vous pouvez retrouver dans les archives de ce blog.

mercredi 29 juillet 2020

Chronique d´août 2020.


Gesualdo Bufalino, portrait d´un Sicilien assez discret.

On se demande souvent si la plupart des lecteurs pour lesquels la littérature italienne n´a pas de secret se sont bien rendu compte de l´apport des écrivains siciliens à l´essor de la littérature de la péninsule : rien qu´au vingtième siècle, la Sicile peut se piquer d´avoir donné à la littérature du «Novecento» quelques-uns de ses noms les plus réputés : Luigi Pirandello, Giuseppe Tommaso di Lampedusa, Leonardo Sciascia, Andrea Camilleri, Vitaliano Brancati, Vincenzo Consolo, Giuseppe Bonaviri ou Gesualdo Bufalino, tardivement arrivé sur la scène littéraire, décédé dans un accident de la route le 14 juin 1996, et dont on fête cette année- le 15 novembre - le centenaire de la naissance.

Né donc en 1920 à Comiso dans la province de Raguse, Gesualdo Bufalino s´est intéressé aux lettres dès la prime enfance. L´enthousiasme qu´il affichait, il le tenait en quelque sorte de son père qui, d´origine modeste et exerçant le métier de forgeron, n´en était pas moins instruit : il aimait les livres, le théâtre et la musique en plein air. Gesualdo Bufalino a avoué un jour que dès l´enfance il s´était familiarisé avec l´écriture et la lecture. Aux côtés de son père, il jouait avec «un vieux dictionnaire Melzi», un dictionnaire linguistique et encyclopédique italien dont la première édition remonte à 1881 et dont l´auteur n´était autre que le fameux Giovanni Battista Melzi qui avait travaillé avec Pierre Larousse à Paris et enseigné la langue italienne à l´Ecole Normale Supérieure. Avec sa mère, le petit Gesualdo aimait à parcourir les rues et les recoins les plus cachés de la ville afin d´apprendre par cœur leurs noms. En outre, il feuilletait les anthologies poétiques et, à l´âge de 10 ans, il s´est hasardé à écrire des vers. Apprenti dans un atelier d´ouvriers- peintres, il n´en a pas moins poursuivi des études secondaires, d´abord à Raguse, puis dans sa ville natale à Comiso avec de très bons résultats. En 1939, il a été un des gagnants d´un prix de prose latine, ce qui lui a permis de voyager jusqu´à Rome pour recevoir la distinction des mains du Duce à Palazzo Venezia. C´est à ce moment –là –a-t-il affirmé en 1981 dans un entretien avec l´écrivain Leonardo Sciascia pour l´hebdomadaire L´Espresso –qu´il s´est aperçu de la véritable nature du fascisme : «Le fascisme pour ceux qui n´avaient jamais fait de rencontre hérétique se présentait aussi naturel que la famille à un enfant. C´était un des ses venins les plus noirs(…) Lors de cette réception à Rome pour recevoir le prix, un instinct et un dégoût m´ont poussé à me mettre en peu en retrait et me méfier de cette mascarade. Mussolini, au nom de la majesté universelle de Rome, a affirmé que ce matin-là, il avait parlé en latin avec l´ambassadeur de Hongrie qui-avait-il ajouté –avait fait une faute de concordance : nos, quae...».

Pendant ce temps, Gesualdo Bufalino a poursuivi et approfondi ses études. Il a découvert les grands classiques français et russes, le décadentisme, le cinéma français et cultivé une passion pour la poésie de Baudelaire, en particulier les poèmes des Fleurs du Mal. Faute d´avoir accès à l´édition originale, il a gauchement retraduit en français les poèmes à partir de la traduction italienne! Plus tard, il fut l´auteur d´une nouvelle version en italien des Fleurs du Mal, cette fois-ci naturellement traduite du texte original en français.

En 1940, il s´est inscrit à la Faculté des Lettres de l´Université de Catane mais à cause de la Seconde Guerre Mondiale il a été contraint d´interrompre ses études. En 1943, dans le Frioul, il fut capturé par les Allemands, mais il a pu s'échapper peu de temps après et s´est réfugié chez des amis en Émilie-Romagne, où il a donné des leçons pour vivre. En 1944, cependant, il a contracté la tuberculose et fut obligé de faire un long séjour, d'abord à Scandiano, où il s´est constitué une impressionnante bibliothèque, et puis à Palerme. À la demande de l´ami Angelo Romano, il a collaboré aux revues lombardes L´Uomo et Democrazia en publiant des poèmes et des proses.

Entre-temps, Gesualdo Bufalino, déjà guéri, est parvenu à achever ses études (à l´Université de Palerme) et  en 1949 il est devenu professeur de Littérature et d´Histoire.

Quoique sa vocation littéraire fût indiscutable, outre les traductions du français-notamment Les Fleurs du Mal de Baudelaire, on l´a vu, et Les Contre-rimes de Paul-Jean Toulet – et quelques textes dans la presse, il n´a pas publié de livre avant 1981. Néanmoins, son premier livre, Le semeur de Peste (Diceria dell´Untore), il a commencé de le rédiger dans les années cinquante.  Réécrit, remanié, retouché, Gesualdo Bufalino a toujours hésité à le publier. Un événement allait pourtant bouleverser sa vie à la fin des années soixante-dix : l´exposition de photos de deux prestigieux siciliens Francesco Meli et Gioacchino Iacono Caruso. Gesualdo Bufalino en a fait une brillante présentation dont le texte fut reproduit dans le catalogue et plus tard dans un livre intitulé : Comiso ieri, immagini di vita signorile e rurale (Comiso hier, images de la vie segneuriale et rurale). Le livre a tapé dans l´œil de Leonardo Sciascia et d´Elvira Sellerio de la prestigieuse maison d´édition palermitaine Sellerio. Ils étaient persuadés que Gesualdo Bufalino cachait dans ses tiroirs un roman, mais l´honorable professeur de Comiso renâclait à rendre publique toute l´étendue de son talent leur proposant en alternative ses traductions d´œuvres françaises dont des livres de Jean Giraudoux et de Madame de la Fayette. Enfin, en 1981, à l´âge de 60 ans, il a cédé devant l´insistance d´Elvira Sellerio et, au bout de trente ans, le roman Diceria dell´untore(Le semeur de peste, en français) a vu le jour. Le succès fut énorme auprès de la critique et du public, tant et si bien que le roman fut couronné du prix Campiello.

Diceria dell´untore (Le semeur de peste, en français) est un roman novateur en ce sens qu´il s´éloigne des modèles courants à l´époque. L´intrigue du roman peut rappeler à beaucoup de lecteurs La Montagne Magique de Thomas Mann, mais, à vrai dire, seul le sujet peut les rapprocher quelque peu.  L´intrigue de ce roman de Bufalino se déroule à la fin de la Seconde Guerre mondiale où un jeune homme de vingt ans franchit les grilles d’un sanatorium aux portes d’une Palerme éventrée par les bombes. Il vient s’y faire soigner et se retrouve devant nombre de patients a priori incurables, avec qui il noue des échanges certes imprégnés de désespoir mais d’une grande richesse. Il restitue plus particulièrement ses relations avec un ami et une amante hypothétique, aux côtés de laquelle il parvient à s’échapper pour respirer le peu d’air frais que ses poumons affaiblis peuvent encore absorber. Une errance onirique fortement imprégnée d’images de la guerre à peine achevée et surtout de l’expérience de l’auteur, lui-même interné dans un sanatorium en 1945, comme on l´a vu plus haut. Teinté d´ironie, le roman met en scène aussi une inquiétude religieuse doublée d´une réflexion sur la fatalité et l´impossibilité de la foi. Une des caractéristiques les plus frappantes c´est le remarquable travail de la langue, une langue, exubérante et baroque, enrichie de ressources stylistiques que l´on peut retrouver dans les romans ultérieurs de Bufalino. Dans la préface de l´édition de poche italienne de 2008 de l´éditeur Bompiani, Francesca Caputo, une des spécialistes de l´œuvre bufalinienne, écrit : «Bufalino retouche, rend plus incisives et denses les similitudes et les métaphores(…) Il faut dire aussi qu´il réserve un soin particulier aux noms, aux adjectifs, aux structures verbales, à leur place à l´intérieur de la phrase à la recherche du rythme, de la musicalité et d´autres ressources (de façon quasiment systématique, l´anastrophe, l´homéotéleute, l´allitération, la paronomase constellent sa prose)». Ce travail de la langue est peut-être lié à sa philosophie de la littérature. Le livre était conçu comme une matière bien vivante. L´auteur a fait sienne une maxime de Stéphane Mallarmé : «Le monde est fait pour aboutir à un beau livre».  

Après le succès de son premier roman, Gesualdo Bufalino a continué de publier-des romans, des recueils de nouvelles, de la poésie- jusqu´à sa mort. Une quinzaine de titres dont la plupart ont été traduits en français : Musée d´ombres (Museo d´ombre), Qui pro quo, Argos, l´aveugle ou les songes de la mémoire (Argo, il cieco ovvero i sogni della memoria), Les mensonges de la nuit (Le menzogne della notte, prix Strega), Tommaso et le photographe aveugle ou Patatras (Tommaso e il fotografo cieco), Calendes grecques (Calende greche), La lumière et le deuil (La luce e il lutto). Révélé donc tardivement, Gesualdo Bufalino a néanmoins marqué de son empreinte la littérature italienne. Homme discret, l´ironie a fait que sa vie finisse en un tragique accident de la route, lui dont les livres plaçaient souvent la mort au centre de l´intrigue. La mort, un fait bien réel, hantait les livres d´un auteur qui faisait fi du réalisme. Dans un article paru en 1998 dans La Revista de Libros, l´essayiste et critique littéraire espagnole Mercedes Monmany écrivait : «Bufalino utilisait la fiction de la réalité comme un nouveau clin d´œil dans sa croisade contre le réalisme, en partant du réalisme lui-même, comme il le reconnaissait non sans ironie : « Mon royaume est fait de canulars et de rêves. La réalité n´est qu´un prétexte …quoique, par malheur, je ne sois pas Honoré de Balzac». Ses intrigues compliquées, ses figurations baroques, les liens tendus  entretenant de multiples relations  montraient à la fois l´absurde de cette réalité et toute sa nudité».

Profondément attaché à son pays natal, il n´a pratiquement jamais quitté Comiso. La culture millénaire de Sicile, pétrie d´histoire, de littérature, de musique, était offusquée par la corruption et les liaisons mafieuses qui la rongeaient. Gesualdo Bufalino portait, au crépuscule de sa vie, un regard de plus en plus désabusé sur cette réalité. Un jour, il a affirmé sur La Cosa Nostra : «Ce n´est pas la répression de l´État qui aura raison de la Mafia, mais plutôt une armée de professeurs de l´enseignement élémentaire».  

Son exemple de sagesse, de discrétion et de lucidité nous manque dans ce monde déboussolé qui est le nôtre.

 

 

Article du Petit Journal Lisbonne.

Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal mon article sur le  livre Les services compétents d´Iegor Gran aux éditions P.O.L