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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mardi 5 septembre 2017

John Ashbery (1927-2017).

Le grand poète américain John Ashbery vient de s´éteindre à l´âge de 90 ans à Hudson, New York. Né le 28 juillet 1927 à Rochester, dans l´État de New York aussi, son oeuvre, riche et prolifique(une trentaine de titres), est souvent associée à la New York School, avec des influences des surréalistes français dans les tout premiers livres. 
Son premier livre, Turandot and other poems, fut publié en 1953 et le dernier, Commotion of the Birds, en 2016.
L´oeuvre de John Ashbery  fut récompensée par de nombreux prix dont le Pulitzer, le National Book Award, le National Book Critics Award ou encore le Prix Feltrinelli international pour la poésie en 1992. Cette année, il avait reçu la médaille d´honneur de The Raymond Roussel Society à New York.
 
  

mardi 29 août 2017

Chronique de septembre 2017.




César Vallejo, le poète universel.


De la lecture de L´Ecriture ou la Vie de Jorge Semprún – un livre et un écrivain qui m´ont profondément marqué-j´ai toujours gardé dans ma mémoire, entre autres passages, le moment où l´auteur évoque le républicain espagnol Diego Morales qui ayant survécu à la Guerre d´Espagne et ayant tenu le coup à Buchenwald était en train de mourir stupidement d´une dysenterie foudroyante «provoquée par une nourriture redevenue soudain trop riche pour son organisme affaibli». Ne sachant pas d´abord ce qu´il fallait lui murmurer en guise de consolation, il est soudain venu à l´esprit de Semprún de réciter un poème du poète péruvien César Vallejo. Un des plus beaux de la langue espagnole, de son livre sur la guerre civile España, aparta de mi este caliz (Espagne, écarte de moi ce calice), publié à titre posthume: «Al fin de la batalla/y muerto el combatente, vino hacia él un hombre/y le dijo: «No mueras, te amo tanto» !/ Pero el cadáver ; ay ! siguió muriendo…» (1). Diego Morales est mort hélas avant de pouvoir l´entendre…En écho, on pourrait se rappeler le début d´un autre poème- prémonitoire- de César Vallejo : «No poseo para expresar mi vida sino mi muerte»(2)…
Peu importe si l´on est d´accord ou pas avec Martin Seymour-Smith, critique britannique, qui le tenait pour le plus grand poète du vingtième siècle toutes langues confondues. Ce que l´on ne peut nier c´est que César Vallejo est un nom incontournable de la poésie universelle du siècle dernier ; un poète qui, tributaire tout d´abord du modernisme déclinant, évolue vers une poésie un peu engagée et crée à la fin un langage propre d´une expressivité sans égale.
César Abraham Vallejo Mendoza est né le 16 mars 1892 à Santiago de Chuco, ville située dans les Andes péruviennes, à 165 km à l´est de Trujillo, la troisième ville la plus peuplée du Pérou, derrière la capitale, Lima, et Arequipa où est né, en 1936, deux ans avant la mort de Vallejo, le Prix Nobel de Littérature Mario Vargas Llosa. Sous les coups de boutoir de la dure réalité économique d´une famille de onze enfants-dont il était le cadet-, les premières années de la vie de César Vallejo n´ont pas été, cela va sans dire, une partie de plaisir. Ses traits métis, il les tenait de ses deux grands-mères indigènes et de ses grands- pères galiciens. Plus tard, le journaliste espagnol César González Ruano écrira dans une interview publiée le 27 janvier 1931 dans le Heraldo de Madrid que César Vallejo était «un homme très brun, au nez de boxeur et aux cheveux gominés».  
Il a suivi d´abord des études de médecine, mais les difficultés financières l´ont poussé à les abandonner pour se procurer un emploi. Plus tard, il a reçu sa maîtrise en littérature espagnole avec une thèse sur le romantisme dans la poésie espagnole. Pendant qu´il se consacrait à ses études de Lettres, il a travaillé en tant qu´instituteur dans plusieurs établissements scolaires dont le Colegio Nacional de San Juan où il a eu comme élève le futur écrivain Ciro Alegria. L´auteur de Perros hambrientos(Les chiens affamés) a rappelé ce moment spécial de son enfance qui l´a d´ailleurs foncièrement marqué dans un témoignage paru en 1944 dans la revue Cuadernos Hispanoamericanos (Cahiers Hispano- Américains), repris il y a quelques années par le magazine colombien El Malpensante. Ciro Alegria y a évoqué les conversations suscitées par la figure de César Vallejo qui écrivait déjà à l´époque et qui avait donc admirateurs et détracteurs. Pourtant, le plus frappant c´est la sensibilité et l´humanité que dégageait sa personnalité et qui n´ont pas manqué de toucher le petit Ciro : «Ce qui lui plaisait énormément c´était de nous faire raconter des histoires, parler des choses triviales que nous voyions chaque jour. J´ai pensé plus tard que sans doute se délectait-il de voir la vie à travers le regard limpide des enfants et surprenait de secrètes sources de poésie dans leur langage plein d´impensables métaphores. Peut-être s´agissait-il aussi d´éveiller nos aptitudes à l´observation et à la création…».
À Lima, il s´est lié d´amitié avec José Carlos Mariátegui et d´autres intellectuels en vue, a publié ses deux premiers livres de poèmes Los heraldos negros en 1918 et Trilce en 1922, inspirés en partie par ses amours déçues, notamment à l´égard de María Rosa Sandoval et d´Otília Villanueva, une jeune de 15 ans, ce qui a fait jaser et l´a fait perdre un poste d´enseignant.  Enfin, avant de partir en Europe en 1923, il a filé un mauvais coton pendant une centaine de jours (entre novembre 1920 et février 1921, alors qu´il était rentré à Santiago de Chuco), après qu´on l´eut injustement accusé d´avoir été l´instigateur d´un incendie et de la mise à sac d´une maison appartenant à une prestigieuse famille du coin.   
En Europe, il a vécu à Paris, mais a fait des déplacements à Madrid et aussi en Russie. Ce dernier voyage lui a inspiré l´essai Rusia en 1931, témoignage enthousiaste bien que lucide de la nouvelle réalité socialiste qui était en train de changer le pays.  À Paris, il est devenu l´ami de Juan Larrea et de Vicente Huidobro. Il a également fait la connaissance de Pablo Neruda et de Tristan Tzara et, en Espagne, de Miguel de Unamuno, José Bergamín et des poètes de la génération de 1927 comme Federico García Lorca,  Rafael Alberti ou Gerardo Diego. Il a souvent eu des ennuis financiers et gagnait sa vie en écrivant pour différents journaux et revues. Il a salué l´avènement de la République espagnole et, plus tard, la révolte qu´il a ressentie avec l´éclatement de la guerre civile lui a inspiré dans la douleur des poèmes d´une énorme éloquence. Hospitalisé le 24 mars 1938, il est mort le 15 avril et fut enseveli au cimetière de Montrouge sous l´éloge funèbre de Louis Aragon. En 1970, à l´initiative de sa veuve Georgette, ses restes mortels ont été transférés au cimetière de Montparnasse.
Si César Vallejo a écrit des essais, des romans, des contes et des pièces de théâtre qui traduisent pour la plupart l´évolution de son œuvre du fantastique et du modernisme dans un premier temps jusqu´au marxisme et au réalisme socialiste des dernières années, c´est grâce sans aucun doute à la poésie que son œuvre est tenue de nos jours pour l´une des plus riches et vigoureuses de la littérature de langue espagnole du vingtième siècle.
Dans l´ensemble, cinq livres -Los heraldos negros (Les hérauts noirs), Trilce, Poemas en prosa (Poèmes en prose), Poemas humanos(poèmes humains) et España, aparta de mi este cáliz (Espagne, écarte de moi ce calice)-qui étalent au grand jour toute la splendeur et l´originalité de sa poésie.
César Vallejo a fait irruption sur la scène littéraire il y a quasiment un siècle. Les années vingt-où il s´affirme en tant que poète- c´est l´époque des avant-gardes et de la poésie expérimentale, c´est l´époque où dans la poésie de langue espagnole surgissent le poète chilien Vicente Huidobro (qui écrira néanmoins une partie de son œuvre en français) et la génération de 1927. Selon le critique uruguayen Emir Rodriguez Monegal c´est «une mise à jour des –ismes européens, une liquidation passionnée des modernismes». Pourtant, comme nous le rappelle aussi le poète, essayiste et traducteur péruvien Américo Ferrari dans son introduction en guise de préface à l´œuvre poétique complète de César Vallejo, intitulée «César Vallejo entre la angustia y la esperanza» («César Vallejo entre l´angoisse et l´espoir») et publiée en 1982 chez Alianza Editorial, les –ismes d´avant-garde deviennent tôt aussi scholastiques et fossilisés que le mauvais modernisme décadent. Si César Vallejo ne réfute pas –loin s´en faut-l´héritage de Ruben Darío, de Herrera ou des symbolistes français, il cherche dans son premier livre Los heraldos negros sa propre expression. Si les thèmes indigénistes et telluriques ne sont pas absents de ce premier opus ils y jouent un rôle relativement secondaire. Les principaux thèmes du livre sont le mystère de l´existence humaine, son agonie entre le temps et la mort, la désolation humaine, le silence de Dieu et les coups du destin. La vocation de Vallejo, comme nous le rappelle encore Américo Ferrari, «est de murmurer des obsessions plutôt que de décrire des paysages ou de chanter la race». Il est question de race ici puisque difficilement on y échappe quand on évoque la littérature péruvienne, il suffit de voir l´importance de l´indigénisme dans des écrivains-surtout des prosateurs- comme José Maria Arguedas, Ciro Alegria (l´ancien élève de Vallejo cité plus haut) ou Manuel Sforza, tous, il est vrai, de générations ultérieures à celle de Vallejo. Toujours d´après Américo Ferrari «au tournant des années vingt- trente et entre la stridence et les manifestes d´avant-garde, c´est peut-être Vallejo qui incarne le mieux la liberté du langage poétique : sans recettes, sans idées préconçues sur ce que doit être la poésie, le poète péruvien baigne entre l´angoisse et l´espoir en quête de son langage, et le fruit de cette recherche est un langage nouveau, un accent inouï».
 Trilce, son deuxième livre de poésie,  est publié en 1922, mais certains poèmes ont été écrits en 1918 et 1919, raison pour laquelle on peut retrouver un peu les thèmes et le ton de son premier livre. Cependant, dans l´ensemble, Trilce, aux relents ultraïstes,  représente une évolution dans la trajectoire du poète, on pourrait même parler de rupture et de transformation radicale du langage poétique. Il s´agit essentiellement de préserver le rythme en tant qu´âme du poème. Tout le reste-métrique, rime, régularité des strophes- est à jeter. César Vallejo explique ses options dans une lettre adressée à son ami Antenor Orrego : «Le livre est né du plus grand vide. J´assume toute la responsabilité de son esthétique. Aujourd´hui, et plus que jamais, peut-être, je sens graviter sur moi une obligation fort sacrée–jusqu´à présent inconnue-d´homme et d´artiste : celle d´être libre. Si je ne suis pas libre aujourd´hui, je ne le serai jamais».
Selon l´historien et critique Jorge Basadre, « Sous la poésie de Trilce balbutie une émotion humaine vitale où tourbillonnent des images et des souvenirs subconscients, surgissent les traces de cuisants échecs, se reflètent des expériences de pauvreté, de prison, de solitude en une vie qui n´a pas de sens (…), la douleur de l´enfance(…) et une solidarité  essentielle avec les souffrants et les opprimés».
Les autres livres de César Vallejo ont été publiés à titre posthume. Les Poèmes en prose auraient été écrits entre 1923 et 1929 et Les poèmes humains entre 1931 et 1937. Néanmoins, ils ont d´abord été rassemblés en un seul livre et ce n´est qu´en 1968 qu´une nouvelle édition des Œuvres complètes  les a séparés.  Quant au livre Espagne, écarte de moi ce calice, il aurait été écrit en 1937 poussé par le sentiment de révolte déclenché par la guerre d´Espagne. Une guerre civile dont Vallejo, décédé en 1938, n´a pas vu le dénouement. La mort lui a ménagé la tristesse d´assister à la défaite du camp républicain et à la victoire des troupes franquistes.
Dans Poèmes humains, comme nous le rappelle encore Américo Ferrari, la langue du poète veut transmettre une expérience de l´homme et du monde, mais le plus souvent c´est avant tout une expérience du vide, de l´absence, de la douleur et du temps qui nous désagrège et qui contrarie le désir de plénitude, d´unité, de bonheur éternel. Le poète oscille néanmoins toujours entre l´angoisse et l´espoir, comme nous le montre le poème «Hoy me gusta la vida mucho menos», traduit en français par Nicolas Réda- Euvremer sous le titre  «Aujourd´hui j´aime beaucoup moins la vie» :
  Aujourd’hui j’aime beaucoup moins la vie ,
mais toujours j’aime vivre : je l’ai déjà dit.
J’ai presque touché la part de mon tout et je me suis contenu
en me tirant une balle dans la langue derrière ma parole.

 Aujourd’hui je me palpe le menton battant en retraite
et je me dis en ces pantalons momentanés :
Tant de vie et jamais !
Tant d’années et toujours mes semaines… !
Mes parents enterrés avec leur pierre
et leur triste rigidité qui n’en finit pas ;
portrait en pied des frères, mes frères,
et, enfin, mon être debout et en gilet.

 J’aime la vie énormément
mais, bien sûr,
avec ma mort bien-aimée et mon café
à regarder les marronniers touffus de Paris
et disant :
Voici un œil, un autre ; un front, un autre… Et je répète :
Tant de vie et je pousse toujours la chanson !
Tant d’années et toujours, toujours, toujours !

 J’ai dit gilet, j’ai dit
tout, partie, angoisse, j’ai dit presque, pour ne pas pleurer.
Car il est vrai que j’ai souffert dans cet hôpital, juste à côté,
et c’est bien et c’est mal d’avoir observé
de bas en haut mon organisme.

 J’aimerai toujours vivre, même sur le ventre,
parce que, comme je le disais et comme je le répète,
tant de vie et jamais ! Et tant d’années,
et toujours, beaucoup de toujours, toujours toujours !

Dans Espagne, écarte de moi ce calice, Vallejo s´inspire d´un passage des Evangiles et identifie le milicien républicain qui part au front au Christ souffrant, qui mourra dans un combat, ce qui, dans la perspective du poète, atteint une dimension cosmique. Son ami Juan Larrea ne cessait de mettre en exergue l´importance capitale de l´année 1936 et de l´éclatement de la guerre civile espagnole dans l´œuvre du poète péruvien et dans ce dernier livre en particulier. Ce conflit fut pour Vallejo un catalyseur qui lui a donné beau jeu d´universaliser les thèmes récurrents de sa poésie. Espagne, écarte de moi ce calice n´est pas une ode à la guerre ni l´exaltation des faits héroïques des combattants. C´est plutôt la contemplation hallucinée-tantôt sous des accents tristes, tantôt nourrissant l´espoir en un avenir moins sombre-que fait le poète du martyre d´un peuple, d´une lutte fratricide. Peut-être après la fin des hostilités y aura-t-il une résurrection comme dans la Bible…
Celui que l´écrivain uruguayen Eduardo Galeano a dénommé un jour «le poète des vaincus» était véritablement un poète universel et visionnaire. César Vallejo est mort un vendredi saint, une journée de bruine, et non pas un jeudi comme on croit qu´il l´aurait prédit dans son poème «Piedra negra sobre una piedra blanca» («Pierre noire sur pierre blanche»). C´est avec ce poème (traduction en français de François Maspero) que termine cette chronique :
Je mourrai à Paris, un jour d'averse,
un jour dont j'ai déjà le souvenir.
Je mourrai à Paris - je n'en ai pas honte -
peut-être un jeudi d'automne, comme aujourd'hui.

 Un jeudi, oui; car aujourd'hui, jeudi, où j'aligne
ces vers, tant bien que mal j'ai endossé mes humérus,
et jamais comme aujourd'hui, je n'ai essayé,
après tout mon chemin, de me voir seul.

César Vallejo est mort, tous le frappaient
tous sans qu'il ne leur fasse rien ;
et tous cognaient dur avec un bâton et dur

  encore avec une corde; en sont témoins
les jours jeudis et les os humérus,
la solitude, la pluie, les chemins...


(1)   Que je traduis ainsi librement: «À la fin de la bataille/et mort le combattant, un homme est venu auprès de lui/et lui a dit : «Ne meurs pas, je t´aime tellement !»/mais le cadavre, hélas !, a continué de mourir…». Début du poème «Masa».
(2)   «Pour exprimer ma vie, je ne possède que ma mort» in Poèmes humains.
  


  

lundi 31 juillet 2017

La mort de Sam Shepard.

 
Samuel Shepard Rogers III dit Sam Shepard vient de s´éteindre à l´âge de 73 ans à Midway dans l´Etat de Kentucky aux Etats-Unis. Né le 5 novembre 1943 à Fort Sheridan(Illinois), il était acteur mais aussi dramaturge, metteur en scène, scénariste, réalisateur et producteur.
Au milieu des années soixante-dix il a écrit sa trilogie sur la famille : Californie, paradis des morts de faim(Curse of the Starving Class (1976), L'Enfant enfoui (Buried Child, 1979) et L´Ouest, le Vrai (True West, 1980). Deux de ses pièces ont remporté le prestigieux Tony Award. Il a reçu en outre le Prix Pulitzer de l´oeuvre théâtrale en 1979 pour L'Enfant enfoui (Buried Child). Il a aussi remporté plusieurs Obie Awards, dont celui de la meilleure pièce et de la meilleure mise en scène pour Fool for Love (1983), qui s'attaquait, à l'instar d'autres de ses œuvres, aux mythes du cowboy vertueux et de la morale américaine.Il a également écrit des romans et des nouvelles.
Il a signé seul les scénarios de nombreux films et a collaboré avec de grands noms du cinéma comme Michelangelo Antonioni, Wim Wenders et Robert Altman. Il  a aussi tenu de nombreux rôles au cinéma et remporté des prix d´interprétation. 
C´est un nom important de la culture américaine qui disparaît. 

samedi 29 juillet 2017

Chronique d´août 2017.



Gilles Lapouge, l´alchimiste de la réalité.

Dans son édition de septembre 2006, Le Magazine Littéraire l´a surnommé «le voyageur sentimental». Celui qui a bourlingué un peu partout, en savourant les spécificités de chaque endroit visité, qui a glorifié dans ses écrits les richesses du monde, a plus de quatre-vingt-dix ans, mais on dirait que son esprit aventurier et sa boulimie de mirages ont rajeuni Gilles Lapouge.
Né en 1923 dans une famille de militaires, il a passé son enfance en Algérie et ses vacances près de Digne, son lieu de naissance. Dans les années quarante, il a fréquenté Sciences-Po à Paris, mais cet académisme amidonné n´allait pas de pair avec sa nature nomade et il est parti à l´aventure épaulé par la littérature, ce terrain, de son propre aveu, de la liberté et de l´égarement. En 1950, il s´est retrouvé donc au Brésil, recommandé par Fernand Braudel, où il a fait la découverte du fleuve Amazone qui l´a ébloui. Il a rédigé des articles pour le grand quotidien brésilien Estado de São Paulo, dont il est devenu le correspondant à Paris, lors de son retour en France en 1953. Un engagement, d´ailleurs, auquel Lapouge est toujours resté fidèle. Dans la presse française, que ce soit au Combat, au Monde, à la télé aux côtés de Bernard Pivot (Ouvrez les guillemets et Apostrophes) ou à France Culture, la parole de Gilles Lapouge était chaleureuse et empreinte de sagesse.


Ses vrais débuts littéraires datent de 1963 avec Soldats en déroute, alors qu´il était un journaliste mûr et expérimenté et avait déjà écrit, sous pseudonyme, Une blonde à Rio et Masque d´amour, à la demande d´un éditeur pour la collection «La série blonde». En 1969 il publiait Les pirates. Ce livre fait un tour d´horizon sur toutes catégories de pirates qui ont écumé les mers, à savoir «forbans, flibustiers, boucaniers et autres gueux de mer», selon la présentation de l´édition de mars 2001, parue dans la collection Libretto chez Phébus. De ce livre, François Nourissier a fait un commentaire fort élogieux dans le Figaro-Magazine : «Une sorte de professeur au Collège de France qui disposerait du style de Gracq et volerait aux altitudes de Saint-John Perse : Lapouge a composé là une vraie machine à enflammer l´imagination - un piège à rêves». Gilles Lapouge a écrit surtout des essais comme Utopie et civilisations, Anarchistes d´Espagne (en collaboration avec Jean Bécarud) et des livres où de petits riens du quotidien, se mêlent à des impressions de voyages et des réflexions journalistiques comme Bruit de neige, Besoin de mirages ou En étrange pays. Pourtant, sa connaissance du monde lui a aussi inspiré des romans comme Les folies Koenigsmark, L´incendie de Copenhague, La bataille de Wagram ou Mission des frontières. Dans son roman Le bois des amoureux, par exemple,  la mémoire de l´écrivain et les souvenirs d´enfance sont au rendez-vous d´une fiction où l´on retrouve un professeur – Monsieur Judrin, le protagoniste-rêveur, un soldat cantonnier, un curé philosophe et toute une gamme de personnages haut en couleur qui évoquent la France provinciale de l´entre-deux-guerres.  Son œuvre fut couronnée de nombreux prix dont le Prince Pierre de Monaco en 1990, le Grand Prix Henri-Gal de l´Académie Française, en 2002 et le Grand Prix de Littérature de la Société des Gens de Lettres en 2006.  
Les éditions Albin Michel ont récemment publié un nouveau recueil de textes de Gilles Lapouge au titre assez suggestif et plutôt cocasse : Maupassant, le sergent Bourgogne et Marguerite Duras. On retrouve dans ces chroniques ou essais-dont certains ont paru autrefois dans la collection «Grands auteurs » de France –Loisirs- toute la verve de Gilles Lapouge, son enthousiasme pour la littérature mais aussi pour la vie en général. 
Le grand écrivain russe Varlam Chalamov a écrit un jour que les livres sont ce que nous avons de meilleur en notre vie, ils sont notre immortalité. Ce recueil de Gilles Lapouge ne fait que confirmer ces sages paroles. Gilles Lapouge nous explique lui-même la magie des mots : «Un livre est une usine, la plus petite du monde et la plus robuste. Oubliez un roman dans la cave. Vingt ans plus tard, soufflez sur la poussière qui emmitoufle ses pages et vous entendez du bruit. Des bielles, des pistons vont et viennent. On dirait qu´un cœur se remet à battre et Mme Bovary appelle Rodolphe. Et le prince André meurt à la bataille de Borodino».
Ce recueil s´intitule Maupassant, le sergent Bourgogne et Marguerite Duras, mais il aurait pu tout aussi bien s´appeler Nabokov, le personnage August ou Jack London, non seulement parce que la littérature étrangère y a une place de choix au même titre que la langue française, mais aussi parce que les papillons de Nabokov, August, personnage de trois romans de Knut Hamsun, ou les aventures de Jack London sont tout aussi importantes et font également l´objet du regard d´entomologiste de Gilles Lapouge.
Quand on pense aux États-Unis, à cette vieille Amérique profonde, puritaine et repliée sur elle-même, on n´oublie certainement pas qu´il y a une autre Amérique inventive, ouverte et cosmopolite qui au dix-neuvième siècle (et jusqu´au début du vingtième siècle) était représentée par Henry James que Gilles Lapouge évoque dans «Henry James entre les deux rivages de l´Atlantique». Né à New York, le 15 avril 1843, il a visité l´Angleterre et la France dès son âge le plus tendre-il se rappellera toute sa vie qu´il a admiré, prouesse peu commune, la colonne Vendôme à deux ans-et plus tard a vécu en Europe. Dans son adolescence, à Paris, il fut inscrit dans une école inspirée par l´utopiste Charles Fourier. Il s´est enivré de littérature, pouvant sans mal reconnaître certains endroits qu´il visite grâce au souvenir des livres qu´il a lus. Devenu écrivain, il a fréquenté les grands auteurs français et anglais de l´époque. Aux Etats-Unis, on ne l´aime guère. On le tient pour un «écrivain dégénéré», ou «répugnant», un «déraciné efféminé». En France,  il est apprécié mais on se trompe de lecture : «on le voit soit comme un écrivain réaliste dans la grande ombre de Balzac, soit comme un Paul Bourget un peu perfectionné». Thomas Hardy le ridiculise, H.G.Wells déteste son «esthétisme stérile», en France dans les années soixante-dix, quelques décennies après sa mort, son œuvre est au zénith, du moins les structuralistes en font-ils leur miel. Quoi qu´il soit, Henry James était sans conteste un maître de la nouvelle. Il pouvait à coup sûr faire sienne la «trompeuse limpidité» qu´il admirait chez Guy de Maupassant».
Vladimir Nabokov, épris de papillons, de lacs et de prairies qui l´ont fait se nicher avec sa famille dans la paisible Suisse dans les deux dernières décennies de sa vie, Vladimir Nabokov, issu de la noblesse russe qui parlait très couramment, outre le russe bien entendu, le français, l´anglais  et l´allemand, ne s´encombrait pas d´indulgence et tirait à boulets rouges sur nombre d´autres écrivains fussent-ils contemporains ou classiques. Gilles Lapouge nous le rappelle : «Albert Camus est «horrible» et Sartre est pire. Dostoïevski est un journaliste verbeux, un comédien de boulevard. Ezra Pound est un crétin. Pasternak un pauvre romancier, comme Thomas Mann ou Faulkner. Gorki, Romain Rolland ou Tagore sont des «médiocrités formidables». Balzac et Stendhal sont plats et Joseph Conrad scintille comme une boutique de souvenirs exotiques…».Pourtant, Nabokov-qui,  vivant et enseignant aux États-Unis, regrettait d´avoir échangé le russe contre ce qu´il dénommait à tort un anglais de second ordre- était l´éblouissant romancier d´Ada ou l´ardeur et surtout de Lolita, histoire d´une nymphette de 12 ans qui a séduit Humbert Humbert, professeur de littérature. Le livre, on le sait, a fait scandale et fut d´abord publié en France en 1955 chez Olympia Press que dirigeait  Maurice Girodias, un éditeur qui publiait pas mal de livres pornographiques. De nos jours, la société est encore moins tolérante vis-à-vis de ce genre d´histoires. Aujourd´hui, Nabokov serait, soyons-en sûrs, cloué au pilori. Ce qui est étrange, c´est que Nabokov a affirmé que les nymphettes, il n´y connaissait rien du tout : «Lolita n´a pas de modèle. Elle est née dans mon esprit. Elle n´a jamais existé. En fait, je ne connais pas bien les petites filles. Quand j´y pense, je crois ne pas connaître une seule petite fille». Nabokov était-il sincère ? Ce n´est pas là la caractéristique première d´un romancier. Et pour cause, dirait-on…
Un autre écrivain controversé dont Gilles Lapouge brosse le portrait est Georges Simenon. Le créateur du commissaire Maigret, l´écrivain qui a écrit des milliers de pages, que Gide a célébré comme «notre plus grand romancier», admiré par Camus, Greene, Benjamin ou Faulkner, Georges Simenon a atteint la gloire alors que les intellectuels renâclaient devant le polar, le genre où il a excellé. Lapouge nous explique  ce qui a fait en quelque sorte son succès : « «L´art poétique» de l´auteur des Maigret est limpide. Austère. Rien ne doit distraire le lecteur de l´histoire qu´il est en train de lire(…) Seulement la phrase. Les mots nécessaires. Les mots inévitables et comme fatals. Mais alors, ne va-t-on pas se vouer à une écriture terne ? Non. À une écriture superbe car elle est invisible».  
Un des textes les plus amusants de ce livre s´intitule «Un jour dans la forêt amazonienne, j´ai inventé une langue» où Gilles Lapouge évoque des souvenirs de son séjour au Brésil. Il y est question des faux-amis en grammaire (mots qui ressemblent à des mots d´une autre langue, mais de sens différent) comme «luto» qui en portugais signifie «deuil» et non pas «lutte» (en portugais «luta») comme le croyait l´auteur, mais aussi d´une visite en Amazonie où on lui a présenté un professeur de français avec lequel il a entamé un dialogue de fous puisque ledit professeur parlait à peine le français-il le baragouinait, à vrai dire- et n´était visiblement pas satisfait de voir débarquer un Français susceptible de découvrir le pot aux roses. Gilles Lapouge ne l´a pas dénoncé et ils ont improvisé une langue avec des bribes de français et d´autres langues!
D´autres écrivains passent sous la plume élégante de Gilles Lapouge : Thomas Mann, Somerset Maugham, Tolstoï, Nicolas Bouvier, Baudelaire, Poe, Steinbeck. Zweig, Colette et quelques autres.   
 Pour Gilles Lapouge, l´écrivain est le grand alchimiste de la réalité, il n´y a pas de choses vraies ou de choses fausses, tout ce qui est écrit est vrai, comme il l´a souligné dans l´entretien paru dans l´édition déjà lointaine du Magazine Littéraire que j´ai citée plus haut. Avant cette affirmation, Anne-Marie Koenig lui avait néanmoins posé une question plus particulière, mais tout aussi importante : «Qu´est-ce qu´un romancier selon vous ?» La réponse de Gilles Lapouge est, on dirait bien, l´ex-libris de sa personnalité même : «C´est quelqu´un qui ne supporte pas de n´être que lui-même. Le romancier écrit pour faire éclater les limites de son destin et s´approprier tous les autres. Le destin appartient à l´arbitraire et à la solitude. Moi, la solitude me tue. Je veux toujours être l´autre, beaucoup d´autres…».
C´étaient les réflexions d´un voyageur sentimental, qui voyage probablement pour éluder la solitude, pour avoir d´autres vies, ou simplement pour collectionner des mirages…


Gilles Lapouge, Maupassant, le sergent Bourgogne et Marguerite Duras, éditions Albin Michel, Paris, février 2017.


mercredi 19 juillet 2017

Articles pour Le Petit Journal.




Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du «Petit Journal» deux articles que j´ai récemment écrits : le premier sur le livre Trois-ex de Régine Detambel (éditions Actes Sud), mis en ligne en juin et le deuxième sur Hadamar d´Oriane Jeancourt Galignani (éditions Grasset), mis en ligne aujourd´hui même.

 http://www.lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/culture/282511-litterature-trois-ex-de-regine-detambel
          
http://www.lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/culture/286389-litterature-hadamar-une-fiction-d-oriane-jeancourt-galignani