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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mercredi 28 juin 2017

Chronique de juillet 2017.



Shakespeare et Brandès sous le regard de Léon Chestov.



Léon Chestov

Au début de sa préface du livre du poète roumain d´expression française Benjamin Fondane, Rencontres avec Léon Chestov, l´essayiste Michel Carassou écrit sur le philosophe russe : «Penseur solitaire, «voix clamant dans le désert», a-t-on dit, Léon Chestov fit souvent le constat que ceux qui l´avaient suivi un moment ne purent supporter, à la longue, la tension de sa pensée. Une pensée sur laquelle la raison a perdu toute emprise. Une pensée qui dérange parce qu´elle représente la critique la plus radicale de la théorie de la connaissance et, au-delà, de la connaissance elle-même. Chestov ne recherche pas de réponses valables pour tous, il s´intéresse au drame vécu par l´individu, par l´existant, dans des moments exceptionnels, des moments de crise, quand tout vacille autour de lui, quand le sol semble se dérober sous ses pieds. Ce qu´il juge «le plus important» réside dans une expérience limite, une expérience absolument singulière, celle qui fait entrer dans «le domaine de la tragédie»»(1).
Si Léon Chestov n´a eu qu´un vrai disciple, Benjamin Fondane, son œuvre, malgré la «tension de sa pensée» citée plus haut, a toutefois suscité même après sa mort en 1938 l´admiration de quelques penseurs dont Albert Camus qui fut un lecteur attentif de ses textes.
Léon Chestov, de son vrai nom Lev Isaakovich Schwarzmann,  est né en1866 à Kiev au sein d´une famille juive de commerçants manufacturiers en tissus. Son père, Isaak Moisseevitch Schwarzmann, avait la réputation d´un libre penseur et ses connaissances de littérature hébraïque ont profondément marqué son fils dont l´œuvre plus tard s´est concentrée sur l´alliance entre le judaïsme et le christianisme (opposée au rationalisme grec). Enfant, il a été enlevé et retenu en otage pendant six mois par un groupe anarchiste. Vers la fin de sa vie, il a confié à Benjamin Fondane : «J´ai été révolutionnaire depuis l´âge de huit ans au grand désespoir de mon père. Je n´ai cessé de l´être que beaucoup plus tard, lorsque le socialisme «scientifique», marxiste, eut fait son apparition».
 Léon Chestov a d´abord étudié la physique et les mathématiques à l´Université de Moscou, mais, à la suite d´un conflit  avec les autorités, il a troqué Moscou pour Kiev, sa ville natale, où il a suivi des études de droit à l´université locale. Néanmoins, la censure a refusé en 1889 la soutenance de sa thèse de doctorat consacrée à la législation ouvrière, au contenu jugé trop révolutionnaire. Quoi qu´il en soit, il a pu finir ses études et après son service militaire il a effectué un stage dans un cabinet d´avocats à Moscou. Après avoir dirigé une entreprise familiale, il s´est enfin tourné vers ses véritables passions : l´écriture, la philosophie, bref, le monde des idées.
Le long de ses premières années d´écriture, il s´est lié d´amitié avec Berdiaev, Boulgakov, Rozanov ou Remizov et en 1910 il a rendu visite à Tolstoï à Iasnaïa Poliana. Désenchanté par la Révolution d´Octobre, qu´il n´a pas vraiment applaudie (comme les assertions qu´il avait confiées à Benjamin Fondane nous le laissaient entrevoir), il a quitté la Russie en 1920 et s´est fixé l´année suivante à Paris. Pendant ces années d´exil,  il a rencontré des noms importants de la littérature et de la philosophie comme André Gide, Georges Bataille, Martin Heidegger, Max Scheler et Edmund Husserl. Il a développé sa pensée et construit une œuvre de référence qui compte parmi les titres principaux –qu´en France les éditions Le Bruit du Temps sont en train de rééditer- Athènes et Jérusalem, essai de philosophie religieuse, Philosophie de la tragédie : Dostoïevski et Nietzsche, Le pouvoir des clés, Qu´est-ce que le bolchevisme ? Sur la balance de Job-Pérégrinations à travers les âmes. Les archives de Léon Chestov sont conservées à la Bibliothèque de la Sorbonne et contiennent une grande partie d´inédits.
Georg Brandes
Néanmoins, le tout premier livre de Léon Chestov, publié à Saint-Pétersbourg en 1898, par l´imprimeur Mendélévitch, à compte d´auteur,  n´avait encore jamais été traduit en français. Grâce aux éditions Le Bruit du Temps, c´est désormais chose faite. Il s´agit de l´essai Shakespeare et son critique Brandès.
Ce critique Brandès dont il est question n´est autre que Georg Brandes, pseudonyme de Morris Cohen, critique littéraire danois, positiviste esthète, rationaliste, héritier de Taine et de Kant, né en 1842 et mort en 1927, à l´âge de 85 ans. Il était considéré comme un rénovateur des lettres scandinaves et un pionnier des études de littérature comparée. Il a fréquenté à Paris le salon littéraire de Madame Arman de Caillavet et fut l´auteur d´essais sur Nietzsche, Ernest Renan, sur l´école romantique en France et sur la légende de Jésus-publié en 1925, au crépuscule de sa vie, dans le but de démontrer que Jésus n´a jamais existé- et bien entendu d´un essai sur William Shakespeare. Or, cet essai qui aura connu un grand succès a pourtant déclenché les foudres de Léon Chestov qui réfute la plupart des thèses de Brandès concernant le célèbre dramaturge anglais et propose sa propre lecture-passionnée, d´ailleurs- des pièces du génie de Stratford-upon-Avon.
William Shakespeare
Cet essai Shakespeare et son critique Brandès est résolument moderne, et les arguments de l´auteur ne s´encombrent d´aucune obscurité de pensée, ni d´aucun artifice langagier, si communs malheureusement quand on est à court d´idées claires. Comme nous le rappelle la traductrice Emma Guillet dans sa présentation, Chestov dialogue avec de nombreux commentateurs sur des points qui n´ont rien perdu de leur actualité : paternité de l´œuvre, importance et signification des données biographiques connues, affinités politiques de Shakespeare, évolution de son théâtre et de sa vision du monde.  
Au troisième chapitre,  après que Chestov eut évoqué les théories sur la paternité des œuvres de Shakespeare (que d´aucuns attribuaient à Francis Bacon), pointent les premières réserves aux idées de Brandès. Le  critique danois veut établir à tout prix un rapport entre la biographie du dramaturge anglais et son œuvre, ce qui laisse perplexe Chestov puisque s´il est clair que le début et la fin de la vie de Shakespeare sont extrêmement mystérieux, on ne peut nullement pour autant ergoter là-dessus comme le fait Brandès et avancer, en toute impunité, des hypothèses qui ne tiennent pas debout (à l´instar de Taine par rapport à Voltaire). Ainsi Brandès affirme-t-il que si Shakespeare s´est retiré et n´a pas écrit dans les dernières années de sa vie, cela relèverait de son souverain mépris pour la gloire. Pour Chestov « les conjectures échafaudées par Brandès sont tellement artificielles qu´elles ne peuvent que nous persuader encore davantage qu´on ne peut rien expliquer et qu´il est absolument impossible d´accorder les faits´établis par les biographes avec la vision que nous avons de Shakespeare à travers ses œuvres». De même, Brandès en fouillant des documents connus depuis longtemps en exagère-t-il le sens et  en conclut-il que Shakespeare prêtait à intérêt, affermait ou achetait des terres, était d´esprit chicaneur alors même qu´il créait ses Hotspur, Shylock, Henry, entre autres.
D´autre part, le critique danois s´acharne à voir Shakespeare dans nombre de ses personnages. Que Brandès considère que Hamlet c´est Shakespeare lui-même («sa situation tragique, la tension constante de toutes ses forces spirituelles le nimbent d´une auréole de majesté», Chestov dixit) ne choque aucunement - c´est d´ailleurs une interprétation qu´en font force critiques littéraires-, mais qu´il voie aussi le dramaturge anglais sous les traits de Jacques dans Comme il vous plaira (As you like it, en anglais), c´est, d´après le philosophe russe, on ne peut plus abusif. Il écrit là-dessus : «s´exprimer par «la voix» de ses personnages est d´ailleurs le procédé dramatique le plus maladroit qui soit. Chez un bon écrivain, les personnages parlent pour eux-mêmes et non pour leur auteur, qui trouvera d´autres moyens pour purger le corps souillé de ce monde corrompu, si d´aventure il était attiré par une occupation aussi puérile. Mais Brandès cherche partout à deviner Shakespeare, et il devine qu´«en Jacques on voit un Shakespeare à venir, un Hamlet en germe»».
Au  dix-huitième chapitre, Brandès récidive à propos entre autres de la pièce Coriolan où son imagination va jusqu´à insinuer une tendance antidémocratique de Shakespeare. Pour le critique danois, si Coriolan lui-même injurie la foule et que nul ne lui répond, cela en est la preuve irréfutable que c´est Shakespeare qui lance l´anathème. Autrement, selon Brandès, le poète aurait injurié Coriolan ! Pour Chestov-qui réfute une interprétation nietzschéenne  mal assimilée de Shakespeare-, cette réflexion aurait été congrue si l´objectif du dramaturge anglais avait été celui de représenter une joute oratoire entre les aristocrates et les plébéiens. Or, Shakespeare a écrit un drame et non un pamphlet et dans un drame les personnages s´injurient et se battent en leur propre nom et non pas au nom de l´auteur.
Le vingt-huitième chapitre est un des plus intéressants d´un point de vue strictement philosophique. Il y est question de l´impératif catégorique de Kant, philosophe allemand admiré par Brandès. Dans un chapitre précédent, le lecteur avait déjà lu que Fredrich Kreyssig considérait la pièce Le roi Lear comme la tragédie de l´impératif catégorique, une idée à laquelle Chestov  à proprement parler ne souscrit pas. Pour le philosophe russe, le terme s´appliquerait bien mieux à une autre pièce : Macbeth. L´impératif catégorique est un concept de la philosophie morale d´Emmanuel Kant, énoncé en 1785 dans Fondements de la métaphysique des mœurs et qui sera ensuite repris en d´autres ouvrages. Comme l´explique Chestov« Kant établit qu´il existe en nous «une raison» qui nous ordonne d´agir d´une certaine façon, et «une sensibilité» qui est la source seconde dont découlent nos actes. Nous sommes libres de choisir entre les commandements de la raison et les inclinations de la sensibilité. Si nous reconnaissons la raison comme la suprême autorité, alors nous serons les représentants du bien. Si nous reconnaissons à sa place la sensibilité, nous serons les représentants du mal. Ou alors, dans le cas où nos inclinations sensibles ne seraient pas contraires aux commandements de la raison (la compassion, l´amour du travail, de la science, de l´amitié, etc.), nous serons les représentants du principe d´indifférence. Un homme moral, d´après Kant, accomplit le devoir au nom de devoir, par respect pour la loi, dont la source nous reste inaccessible». Le problème étant qu´il y a quelque chose qui cloche dans cette conception de la morale. Dans l´indépendance des règles morales par rapport aux autres motivations de l´homme, le philosophe de Königsberg voyait «la pureté» de cette morale. Pourtant, comme nous le rappelle Chestov, en préservant la pureté des motivations morales et en les débarrassant de toutes les autres inclinations inhérentes à l´homme, on nie par là même toute la vie humaine. Cette pensée peut mener, par exemple, à une conception simpliste du crime : les bons sont bons parce qu´il veulent être bons, les criminels sont méchants parce qu´il veulent être méchants. La doctrine de Kant énonce d´une manière savante ce que le critique Alfred de Mézières avait écrit d´une façon plutôt naïve dans son ouvrage Shakespeare, ses œuvres et ses critiques que le philosophe russe avait cité au troisième chapitre (2). À propos de cette conception du crime, Chestov écrit : « Ni le philosophe, ni le critique ne virent dans le crime, c´est-à-dire, dans l´un des phénomènes les plus effroyables qui soient, une chose qui  exigeait non pas d´être définie, mais d´être expliquée. Ils n´interrogèrent pas le fait qu´un homme, semblable à eux, devienne soudainement un criminel, c´est-à-dire, un homme voué à l´anathème, rejeté par ses proches, par Dieu et par lui-même. Un homme a commis un meurtre, donc il voulait le commettre, par conséquent c´est un criminel. Inutile de parler de lui, regarde-le et passe ton chemin. Mais Shakespeare avait besoin d´autre chose que Kant et Mézières. Il avait besoin de comprendre le criminel et non de faire son procès. Pour inculper un homme, il n´est pas besoin d´être un poète, ni d´être un génie. Kant a disculpé l´impératif catégorique et déclaré l´homme coupable. Pour lui, c´était là le suprême triomphe de la science, une fête, le jubilé du cœur philosophique. Shakespeare, lui, a déclaré l´impératif catégorique coupable et réconcilié le criminel avec sa conscience». Or, Macbeth c´est la lutte de l´homme contre l´impératif catégorique. Comme l´affirme encore Chestov à juste titre : «Dans la pièce, nous découvrons à la fois la signification de l´impératif et la nature psychologique du crime».   
Dans ce premier ouvrage, on peut déjà dénicher les idées qui étayent la philosophie de Léon Chestov, une philosophie axée sur la déconstruction de la pensée rationaliste, une philosophie à rebours de toute la tradition née du stoïcisme grec.
La passion philosophique de Chestov est exprimée déjà dans ces lignes que l´on peut lire dans Shakespeare et son critique Brandès et que les éditions Le Bruit du Temps ont choisies pour orner la quatrième de couverture de ce très bel essai : «Une philosophie qui s´édifie en marge de ce qui fait l´existence humaine-qu´elle soit optimiste ou pessimiste-restera toujours un passe-temps futile, une compilation de ces «souvenirs vulgaires et frivoles», de ces «dictons», qu´il faut «effacer» aux minutes les plus terribles et les plus importantes de la vie humaine. On peut étudier des phénomènes morts dans un cabinet de travail. Mais on ne peut comprendre un homme qu´en vivant sa vie : en descendant avec lui dans tous les abîmes de la souffrance jusqu´à l´atrocité du désespoir, et en s´élevant avec lui jusque dans les extases de la création artistique et de l´amour».     

(1)   Benjamin Fondane, Rencontres avec Léon Chestov, textes établis par Nathalie Baranoff et Michel Carassou, préface de Michel Carassou, postface de Ramona Fotiade, éditions Non Lieu, Paris, 2016.
Michel Carassou, un des responsables de cette édition est d´ailleurs président de l´Association des amis de Benjamin Fondane.
(2)   Alfred Mézières, Shakespeare, Ses œuvres et ses critiques, éditions Charpentier, Paris, 1865.

Léon Chestov, Shakespeare et son critique Brandès, traduction du russe et présentation par Emma Guillet, postface de Ramona Fotiade, éditions Le Bruit du temps, Paris, 2017.
            


dimanche 4 juin 2017

La mort de Juan Goytisolo.



On vient d´apprendre une triste nouvelle: la mort à l´âge de 86 ans à Marrakech du grand écrivain espagnol Juan Goytisolo dont l´oeuvre fut couronnée de pombreux prix prestigieux, dont le Cervantès, le plus important des lettres hispaniques, en 2014. 
Je lui avais consacré un article en décembre 2007 que vous pourrez retrouver dans les archives du blog et qui avait été initialement écrit pour le site de La nouvelle Librairie Française de Lisbonne. Je le reproduis quand même ci-dessous: 

« On ne peut pas s´imaginer aujourd´hui comme il a été pénible et souffrant pour toute une génération d´Espagnols nés comme Juan Goytisolo au début des années trente (à Barcelone, en 1931) de devoir grandir dans l´Espagne franquiste. C´était un pays grisâtre et bigot qui s´appuyait sur la peur et le militarisme cocardier. C´était un peu comme ça aussi au Portugal, à part le penchant militariste, moins incisif dans le régime de Salazar. Les Portugais de cette génération-là n´ont quand même pas vécu une guerre civile atroce comme les Espagnols entre 1936 et 1939. Juan Goytisolo a vu mourir sa mère sous les bombardements des troupes réactionnaires et a assisté au déclenchement de la barbarie franquiste (et aussi à des excès, il faut le dire, du camp républicain).Le triomphalisme de Franco et de ses ouailles après la victoire a muselé tous ceux qui aimaient la liberté. Les journalistes et les écrivains ne pouvaient plus s´exprimer librement et plusieurs intellectuels ont dû s´exiler, surtout au Mexique. La littérature filait décidément un mauvais coton en Espagne. Malgré ces conditions difficiles, la littérature allait jouer un rôle essentiel dans la famille Goytisolo. À part Juan, son frère José Agustin et le cadet Luis (1) deviendraient eux aussi écrivains.
Après des études de droit, Juan Goytisolo a publié son premier roman Jeu de mains en 1953, mais il s´est tôt rendu compte que s´il voulait s´affirmer comme un écrivain à part entière, l´Espagne étoufferait son talent. Aussi est-il parti en France en 1956 où il est devenu attaché littéraire aux éditions Gallimard, ayant fréquenté le gratin du milieu littéraire français de l´époque comme Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir (2). Ses premiers livres publiés en France ont été fort remarqués mais suivaient des procédés narratifs traditionnels. Les années soixante, où le régime franquiste a interdit de parution en Espagne toutes ses œuvres, ont été des années d´engagement en des combats qui ont mobilisé l´intelligentsia européenne. Goytisolo a effectué des voyages à Cuba, en Urss, au Sahara et ces séjours à l´étranger, en concomitance avec des lectures qu´il avait faites et d´autres informations qu´il avait rassemblées, ont définitivement dessillé ses yeux quant au bien-fondé des propositions communistes de changement de société. Les années soixante-dix ont représenté un tournant dans sa vie et dans sa carrière d´écrivain. D´une part il avoue son homosexualité,(lui qui avait eu une liaison conjugale avec l´écrivaine Monique Lange), d´autre part il rompt avec le réalisme critique qui avait marqué ses premières œuvres pour créer son propre monde romanesque et littéraire, réinventant la langue et se tournant, le plus souvent, vers des sujets ayant trait à l´héritage mudéjar de la culture espagnole, un héritage bafoué pendant des siècles. La revendication du comte Don Julian (1970) paru au Mexique, est, peut-être le livre qui signale la première étape de ce tournant. D´autres romans se sont succédé comme Juan sans terre, où l´auteur livre pour la première fois son option sexuelle, Paysages après la bataille,Makbara,Les vertus de l´oiseau solitaire ou La longue vie des Marx,(il s´agit bel et bien de Karl Marx et de sa famille), ces deux derniers publiés dans les années quatre-vingt-dix. À part les romans, il a également écrit des livres autobiographiques comme Chassé gardée et Les royaumes déchirés et plusieurs essais et recueils de chroniques tels Chroniques sarrasines ou Cogitus interruptus .
Si son œuvre est assez vaste, elle ne l´a pas néanmoins empêché de mener parallèlement des combats politiques et humanitaires comme au temps de la guerre des Balkans. Il s´est notamment déplacé à Sarajevo,où il a retrouvé son amie Susan Sontag(décédée en 2004) et d´où il a ramené des impressions qu´il nous a livrées dans ses Carnets de Sarajevo.
Sa conscience civique l´interpelle constamment et il est régulièrement appelé à se prononcer dans la presse sur les conflits entre musulmans et occidentaux et sur la terrible condition des immigrés africains qui risquent leur vie en essayant d´entrer clandestinement en Europe.
Professeur invité aux universités américaines de Californie, Boston et New -York au début des années soixante-dix, il a pourtant vécu la plupart de sa vie- on l´a vu- à Paris, avant de se fixer à Marrakech, au Maroc. On lui a donc demandé un jour, pour quelle raison, contrairement à nombre d´intellectuels ayant fixé résidence à Paris, il n´avait jamais éprouvé la tentation de choisir le français comme langue littéraire. Juan Goytisolo a tout simplement répondu : «Nous ne choisissons pas la langue, c´est la langue qui nous choisit.»
Indépendamment de la langue que l´on choisit pour écrire des livres (au fond une affaire privée des écrivains), l´important c´est la qualité de l´œuvre produite. De ce point de vue-là, Juan Goytisolo est sans l´ombre d´un doute un des meilleurs écrivains contemporains et, de par sa lucidité et le caractère humaniste de ses combats, un intellectuel hors de pair.
(1)José Agustin Goytisolo (1928-1999) était poète et Luis Goytisolo, né en 1935, est romancier.
(2)Juan Goytisolo a également fréquenté Violette Leduc, un autre nom important de l´époque.
P.S- La plupart des livres de Goytisolo sont disponibles en français chez Fayard.


dimanche 28 mai 2017

Chronique de juin 2017.



 
Georges Perec: entre l´éternel et l´éphémère.

 
 L´écrivain chilien Roberto Bolaño- voir sur le blog la chronique de juillet 2008- a affirmé peu avant sa mort, survenue en juillet 2003, que Georges Perec était un des meilleurs écrivains, toutes langues confondues, du dernier demi-siècle. L´ironie du sort a voulu que, tout comme Perec, mort d´un cancer du poumon quelques jours avant son quarante-sixième anniversaire, Bolaño soit mort lui aussi prématurément- à cinquante ans – d´une crise hépatique. Mais, au-delà des  tristes coïncidences, toujours est-il que, malgré l´énorme notoriété qu´il a acquise auprès de la critique et même d´un certain lectorat plus érudit, Perec est encore loin d´occuper la place de choix qui devait lui être dévolue dans l´histoire de la littérature française. Avec l´entrée toute récente (le 11 mai) dans la prestigieuse collection-reliée et au papier bible-de la Pléiade, Georges Perec aura peut-être attient la notoriété qui lui manquait auprès du grand public. Un célèbre lipogramme monovocalique résume en quelque sorte la quête de Georges Perec : «Je cherche en même temps l´éternel et l´éphémère» Peut-être son œuvre quittera-t-elle maintenant l´éphémère et touchera-t-elle enfin l´éternel.
  Georges Perec est né à Paris le 7 mars 1936, dans une maternité de la rue de l´Atlas au XIXe arrondissement. Ses parents, émigrés juifs polonais, qu´il évoque dans son livre W ou les souvenirs d´enfance, sont morts pendant la guerre : son père, engagé volontaire, d´une blessure au ventre en 1940 ; sa mère, en déportation à Drancy, en 1943. Devenu orphelin, Georges Perec a été pris en charge par une sœur de son père et son mari, Esther et David Bienenfeld.
  Comme il arrive souvent aux grands écrivains, Georges Perec s´est vu lui aussi refuser des manuscrits avant que son premier livre ne fût publié en 1965: Les choses. Ce livre a tellement enthousiasmé la critique qu´il fut récompensé par le prix Renaudot alors que Perec n´avait que vingt-neuf ans. Fruit d´un travail minutieux d´écriture, Perec a réussi le pari d´être innovateur dans les procédés tout en restant fidèle à la grande tradition du roman, contrairement à une autre école littéraire, Le Nouveau Roman, qui, Robbe-Grillet en tête, se voulait un mouvement de rupture d´avec le roman de facture balzacienne.
  Documentaliste au CNRS, Perec s´approche, entre-temps du groupe Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) et de Raymond Queneau. Ceci ne l´a pourtant pas empêché de faire ses expérimentations et d´ouvrir de nouvelles voies au roman contemporain. Après le coup d´éclat avec Les choses, les livres publiés dans les années suivantes sont relativement passés inaperçus, mais leur importance dans l´évolution de l´œuvre de Perec n´est pas négligeable, surtout La disparition en 1969 et Les revenentes en 1972.
  La disparition est un roman policier avec toutes les caractéristiques normalement associées à ce genre, mais présentant une innovation que Perec a craint un moment qu´elle ne se fût superposée à l´intérêt suscité par le roman en soi. Cette innovation était le recours à un lipogramme, en l´occurrence l´absence de la lettre «e». Écrire tout un livre en français sans recourir à l´emploi d´une des lettres les plus courantes de la langue française tient de l´exploit. Cette expérience du lipogramme qui a constitué un véritable défi et qui, l´eût-il prise pour un jeu, n´en aura pas moins été sûrement éprouvante pour Perec, l´auteur l´a rééditée trois ans plus tard avec Les revenentes. Cette fois-ci Perec aura le «culot» d´éliminer toute autre voyelle que la lettre «e» comme si celle-ci prenait sa revanche d´avec le livre précédent de l´écrivain. Or, ceci a impliqué une véritable révolution langagière qui a bousculé les normes de la langue française et l´aisance traditionnelle du lecteur.
  En 1978, Perec publiait un nouveau livre qui est aujourd´hui tenu pour son chef-d´oeuvre: La vie mode d´emploi, qui allait remporter le prix Médicis.
 Ce livre présente le sous-titre de romans, donc au pluriel et non pas au singulier et ceci s´explique parce que cette entreprise follement romanesque est un véritable puzzle où plusieurs histoires s´enchaînent et dont le héros principal est un certain Bartlebooth, un hybride du Bartleby de Melville et du Barnabooth de Valery Larbaud. Avec ce livre Perec a accompli son désir de renouer avec la grande tradition romanesque, mais ce chef-d´œuvre est devenu aussi en quelque sorte l´ex-libris de l´œuvre oulipienne. Comme l´a affirmé un  autre écrivain oulipien, Jacques Roubaud, «La tâche de l´auteur oulipien étant la fabrication d´un chef-d´œuvre, architecture de contraintes oulipiennes oulipiennement agencées, La vie mode d´emploi, est la seule œuvre oulipienne qui se rapproche de cette idée».
Quoi qu´il en soit, d´aucuns mettaient en doute que Perec fût vraiment un romancier. Dans la préface de Romans et Récits paru en 2002 dans la collection Pochothèque du Livre de Poche, Bernard Magné rappelait l´interrogation adressée par Jean-Louis Ezine à Perec en 1978, dans Le Magazine Littéraire, lors de la parution de La vie mode d´emploi : «Vous êtes l´acrobate de la littérature contemporaine(…).Vous faites des prouesses, mais êtes-.vous romancier ?» Or, romancier Perec l´était indiscutablement, mais  le doute soulevé par Jean-Louis Ezine était peut-être suscité par la structure atypique de La vie mode d´un emploi que j´ai citée plus haut et cela nous renvoie à l´originalité de l´œuvre perecquienne. Comme nous le rappelle encore Bernard Magné dans la même préface,  «pour les lecteurs des romans de Perec, le plaisir que procure la reconnaissance est moins simple car il s´accompagne de tout un jeu d´équivoques et d´ambiguïtés. Le plus souvent, citations et autocitations demeurent implicites, tantôt camouflées dans le récit par la disparition des marques traditionnelles (guillemets, italique), tantôt signalées comme discours empruntés, mais pourvues d´attributions fantaisistes. Dans le même temps, Perec prend un malin plaisir à offrir quelques indices en laissant, ça et là, deviner très indirectement à un lecteur sagace que ce qu´il est en train de lire pourrait bien être moins innocent qu´il n´y paraît».
Une des forces motrices de l´œuvre de Perec est également l´autobiographie, l´auteur ayant d´ailleurs insisté à maintes reprises sur les rapports étroits que son écriture entretenait avec  ce genre. Dans W ou le souvenir d´enfance, il écrit notamment que le projet d´écrire son histoire s´est formé quasiment en même temps que son projet d´écrire. Néanmoins, dans La vie mode d´emploi, cette empreinte autobiographique prend une autre dimension, cessant d´être ponctuelle et aléatoire pour devenir une des règles génératrices du roman. Un  roman- puisque Perec en a une conception hédoniste, mais d un hédonisme généreux-qui s´ouvre au lecteur, au plaisir d´écrire devant correspondre celui de lire et donc à la jubilation du romancier doit correspondre celle de son lecteur.
Le roman peut donc être conçu comme un puzzle. À la fin de sa préface, Bernard Magné écrit : «Pas plus que le puzzle, l´écriture romanesque n´est «un jeu solitaire». En revanche, pour continuer en la paraphrasant la composition suggérée par l´écrivain à la fin du préambule de La vie mode d´emploi, je ne crois pas que chaque geste que fait le lecteur, l´écrivain l´ait fait avant lui. Comme les puzzles de Gaspard Winckler les romans de Georges Perec offrent leur lot de ruses et de pièges, prévus de longue date ; mais ils sont aussi et avant tout, pour le grand bonheur de ceux qui s´y plongent, d´incomparables espaces d´invention et de liberté». Gaspard Winckler est un personnage de fiction apparu dans W ou le souvenir d´enfance, La vie mode d´emploi et dans le roman posthume Le condottière.         
  Perec est mort, on le sait, en 1982, mais nombre de ses écrits ont été publiés après sa mort dont le roman inachevé 53 jours, des pièces de théâtre, Penser/Classer et, plus récemment, deux autres romans inédits Le condottière en 2012 et l´année dernière L´attentat  de Sarajevo qui aura été son premier roman, écrit en 1957 à l´âge de 21 ans.
Dans Le condottière, on retrouve, comme je l´ai écrit plus haut, Gaspard Winckler qui en prince des faussaires, se voue depuis des mois à réaliser un faux Condottière, le célèbre tableau peint par Antonello de Messine en 1475, quand il assassine son commanditaire Anatole Madera. Il s´agit d´un roman de jeunesse retrouvé dans une vieille malle et qui, comme on nous le rappelle dans la quatrième de couverture, donne du sens à l´interrogation qui parcourt toute l´œuvre de Perec : comment, en se débattant avec le faux, parvenir à la conquête du vrai ?  
L´attentat à Sarajevo-que Perec aura écrit à peine revenu d´un voyage de six semaines en Yougoslavie-est une sorte de roman d´analyse psychologique, racontant une histoire d´amour et de jalousie. Œuvre de jeunesse avec le parfum, mais aussi les maladresses propres à ce genre d´opus, on peut dire que les caractéristiques qui ébaucheront la généalogie du roman perecquien y germaient déjà. 
  Un des tout premiers livres posthumes à être publié fut pourtant Penser/Classer en 1985, un choix de textes desquels je me permets de citer cet extrait où l´auteur disserte sur son travail : «Je sens confusément que les livres que j´ai écrits s´inscrivent, prennent leur sens dans une image globale que je me fais de la littérature, mais il me semble que je ne pourrais jamais saisir précisément cette image, qu´elle est pour moi un au-delà de l´écriture(…) auquel je ne peux répondre qu´écrivant, différant sans cesse l´instant même où, cessant d´écrire, cette image deviendrait visible, comme un puzzle inexorablement achevé».
Un des meilleurs écrivains français de la deuxième moitié du vingtième siècle est enfin entré dans la Bibliothèque de la Pléiade trente-cinq ans après sa mort.


P.S- À lire le dossier que Le Magazine Littéraire a consacré à Georges Perec dans le numéro 579 (mai 2017)


Georges Perec, Bibliothèque de La Pléiade.
 Tome I (publié sous la direction de Christelle Reggiani avec la collaboration de Dominique Bertelli, Claude Burgelin, Florence de Chalonge, Maxime Decout et Yannick Séité) : Les Choses- Quel petit vélo à guidon  chromé au fond de la cour ?- Un homme qui dort-La disparition-Les revenentes-Espèces d´espaces-W ou le souvenir d´enfance-Je me souviens. En marge des œuvres : textes et documents.
Tome II (publié sous la direction de Christelle Reggiani avec la collaboration de Claude Burgelin, Maxime Decout, Maryline Heck et Jean-Luc Joly) : La vie mode d´emploi-un cabinet d´amateur-La clôture et autres poèmes-L´Éternité. Appendice : Tentative d´épuisement d´un lieu parisien-Le voyage d´hiver-Ellis Island- L´art et la manière d´aborder son chef de service pour lui demander une augmentation-L´Augmentation. En marge des œuvres : Textes et documents. 


jeudi 18 mai 2017

Article pour Le Petit Journal.

Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du «Petit Journal» un article que j´ai écrit sur les chroniques de Françoise Sagan (éditions Le Livre de Poche):

http://www.lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/culture/278999-litterature-quand-la-chronique-est-un-art



samedi 13 mai 2017

Centenaire de la naissance de Juan Rulfo.



Mardi prochain, 16 mai, on signalera le centenaire de la naissance du grand écrivain mexicain Juan Rulfo,né à Jalisco et décédé le 8 janvier 1986 à Mexico.
Juan Rulfo fut écrivain mais aussi scénariste et photographe. En tant qu´écrivain, il est devenu en quelque sorte un des noms les plus mythiques de la littérature latino-américaine du vingtième siècle.Tributaire du genre fantastique, il n´a écrit que deux livres:le recueil de nouvelles El llano en llamas(Le llano en flammes), publié en 1953, et  le roman Pedro Páramo, paru en 1955. Ces deux oeuvres ont été publiées en français chez Gallimard.
Juan Rulfo fut l´auteur de deux oeuvres brèves mais décisives dans l´histoire de la littérature de langue espagnole et de la littérature universelle.
À  lire, indiscutablement.