Qui êtes-vous ?

Ma photo
Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

lundi 31 juillet 2017

La mort de Sam Shepard.

 
Samuel Shepard Rogers III dit Sam Shepard vient de s´éteindre à l´âge de 73 ans à Midway dans l´Etat de Kentucky aux Etats-Unis. Né le 5 novembre 1943 à Fort Sheridan(Illinois), il était acteur mais aussi dramaturge, metteur en scène, scénariste, réalisateur et producteur.
Au milieu des années soixante-dix il a écrit sa trilogie sur la famille : Californie, paradis des morts de faim(Curse of the Starving Class (1976), L'Enfant enfoui (Buried Child, 1979) et L´Ouest, le Vrai (True West, 1980). Deux de ses pièces ont remporté le prestigieux Tony Award. Il a reçu en outre le Prix Pulitzer de l´oeuvre théâtrale en 1979 pour L'Enfant enfoui (Buried Child). Il a aussi remporté plusieurs Obie Awards, dont celui de la meilleure pièce et de la meilleure mise en scène pour Fool for Love (1983), qui s'attaquait, à l'instar d'autres de ses œuvres, aux mythes du cowboy vertueux et de la morale américaine.Il a également écrit des romans et des nouvelles.
Il a signé seul les scénarios de nombreux films et a collaboré avec de grands noms du cinéma comme Michelangelo Antonioni, Wim Wenders et Robert Altman. Il  a aussi tenu de nombreux rôles au cinéma et remporté des prix d´interprétation. 
C´est un nom important de la culture américaine qui disparaît. 

samedi 29 juillet 2017

Chronique d´août 2017.



Gilles Lapouge, l´alchimiste de la réalité.

Dans son édition de septembre 2006, Le Magazine Littéraire l´a surnommé «le voyageur sentimental». Celui qui a bourlingué un peu partout, en savourant les spécificités de chaque endroit visité, qui a glorifié dans ses écrits les richesses du monde, a plus de quatre-vingt-dix ans, mais on dirait que son esprit aventurier et sa boulimie de mirages ont rajeuni Gilles Lapouge.
Né en 1923 dans une famille de militaires, il a passé son enfance en Algérie et ses vacances près de Digne, son lieu de naissance. Dans les années quarante, il a fréquenté Sciences-Po à Paris, mais cet académisme amidonné n´allait pas de pair avec sa nature nomade et il est parti à l´aventure épaulé par la littérature, ce terrain, de son propre aveu, de la liberté et de l´égarement. En 1950, il s´est retrouvé donc au Brésil, recommandé par Fernand Braudel, où il a fait la découverte du fleuve Amazone qui l´a ébloui. Il a rédigé des articles pour le grand quotidien brésilien Estado de São Paulo, dont il est devenu le correspondant à Paris, lors de son retour en France en 1953. Un engagement, d´ailleurs, auquel Lapouge est toujours resté fidèle. Dans la presse française, que ce soit au Combat, au Monde, à la télé aux côtés de Bernard Pivot (Ouvrez les guillemets et Apostrophes) ou à France Culture, la parole de Gilles Lapouge était chaleureuse et empreinte de sagesse.


Ses vrais débuts littéraires datent de 1963 avec Soldats en déroute, alors qu´il était un journaliste mûr et expérimenté et avait déjà écrit, sous pseudonyme, Une blonde à Rio et Masque d´amour, à la demande d´un éditeur pour la collection «La série blonde». En 1969 il publiait Les pirates. Ce livre fait un tour d´horizon sur toutes catégories de pirates qui ont écumé les mers, à savoir «forbans, flibustiers, boucaniers et autres gueux de mer», selon la présentation de l´édition de mars 2001, parue dans la collection Libretto chez Phébus. De ce livre, François Nourissier a fait un commentaire fort élogieux dans le Figaro-Magazine : «Une sorte de professeur au Collège de France qui disposerait du style de Gracq et volerait aux altitudes de Saint-John Perse : Lapouge a composé là une vraie machine à enflammer l´imagination - un piège à rêves». Gilles Lapouge a écrit surtout des essais comme Utopie et civilisations, Anarchistes d´Espagne (en collaboration avec Jean Bécarud) et des livres où de petits riens du quotidien, se mêlent à des impressions de voyages et des réflexions journalistiques comme Bruit de neige, Besoin de mirages ou En étrange pays. Pourtant, sa connaissance du monde lui a aussi inspiré des romans comme Les folies Koenigsmark, L´incendie de Copenhague, La bataille de Wagram ou Mission des frontières. Dans son roman Le bois des amoureux, par exemple,  la mémoire de l´écrivain et les souvenirs d´enfance sont au rendez-vous d´une fiction où l´on retrouve un professeur – Monsieur Judrin, le protagoniste-rêveur, un soldat cantonnier, un curé philosophe et toute une gamme de personnages haut en couleur qui évoquent la France provinciale de l´entre-deux-guerres.  Son œuvre fut couronnée de nombreux prix dont le Prince Pierre de Monaco en 1990, le Grand Prix Henri-Gal de l´Académie Française, en 2002 et le Grand Prix de Littérature de la Société des Gens de Lettres en 2006.  
Les éditions Albin Michel ont récemment publié un nouveau recueil de textes de Gilles Lapouge au titre assez suggestif et plutôt cocasse : Maupassant, le sergent Bourgogne et Marguerite Duras. On retrouve dans ces chroniques ou essais-dont certains ont paru autrefois dans la collection «Grands auteurs » de France –Loisirs- toute la verve de Gilles Lapouge, son enthousiasme pour la littérature mais aussi pour la vie en général. 
Le grand écrivain russe Varlam Chalamov a écrit un jour que les livres sont ce que nous avons de meilleur en notre vie, ils sont notre immortalité. Ce recueil de Gilles Lapouge ne fait que confirmer ces sages paroles. Gilles Lapouge nous explique lui-même la magie des mots : «Un livre est une usine, la plus petite du monde et la plus robuste. Oubliez un roman dans la cave. Vingt ans plus tard, soufflez sur la poussière qui emmitoufle ses pages et vous entendez du bruit. Des bielles, des pistons vont et viennent. On dirait qu´un cœur se remet à battre et Mme Bovary appelle Rodolphe. Et le prince André meurt à la bataille de Borodino».
Ce recueil s´intitule Maupassant, le sergent Bourgogne et Marguerite Duras, mais il aurait pu tout aussi bien s´appeler Nabokov, le personnage August ou Jack London, non seulement parce que la littérature étrangère y a une place de choix au même titre que la langue française, mais aussi parce que les papillons de Nabokov, August, personnage de trois romans de Knut Hamsun, ou les aventures de Jack London sont tout aussi importantes et font également l´objet du regard d´entomologiste de Gilles Lapouge.
Quand on pense aux États-Unis, à cette vieille Amérique profonde, puritaine et repliée sur elle-même, on n´oublie certainement pas qu´il y a une autre Amérique inventive, ouverte et cosmopolite qui au dix-neuvième siècle (et jusqu´au début du vingtième siècle) était représentée par Henry James que Gilles Lapouge évoque dans «Henry James entre les deux rivages de l´Atlantique». Né à New York, le 15 avril 1843, il a visité l´Angleterre et la France dès son âge le plus tendre-il se rappellera toute sa vie qu´il a admiré, prouesse peu commune, la colonne Vendôme à deux ans-et plus tard a vécu en Europe. Dans son adolescence, à Paris, il fut inscrit dans une école inspirée par l´utopiste Charles Fourier. Il s´est enivré de littérature, pouvant sans mal reconnaître certains endroits qu´il visite grâce au souvenir des livres qu´il a lus. Devenu écrivain, il a fréquenté les grands auteurs français et anglais de l´époque. Aux Etats-Unis, on ne l´aime guère. On le tient pour un «écrivain dégénéré», ou «répugnant», un «déraciné efféminé». En France,  il est apprécié mais on se trompe de lecture : «on le voit soit comme un écrivain réaliste dans la grande ombre de Balzac, soit comme un Paul Bourget un peu perfectionné». Thomas Hardy le ridiculise, H.G.Wells déteste son «esthétisme stérile», en France dans les années soixante-dix, quelques décennies après sa mort, son œuvre est au zénith, du moins les structuralistes en font-ils leur miel. Quoi qu´il soit, Henry James était sans conteste un maître de la nouvelle. Il pouvait à coup sûr faire sienne la «trompeuse limpidité» qu´il admirait chez Guy de Maupassant».
Vladimir Nabokov, épris de papillons, de lacs et de prairies qui l´ont fait se nicher avec sa famille dans la paisible Suisse dans les deux dernières décennies de sa vie, Vladimir Nabokov, issu de la noblesse russe qui parlait très couramment, outre le russe bien entendu, le français, l´anglais  et l´allemand, ne s´encombrait pas d´indulgence et tirait à boulets rouges sur nombre d´autres écrivains fussent-ils contemporains ou classiques. Gilles Lapouge nous le rappelle : «Albert Camus est «horrible» et Sartre est pire. Dostoïevski est un journaliste verbeux, un comédien de boulevard. Ezra Pound est un crétin. Pasternak un pauvre romancier, comme Thomas Mann ou Faulkner. Gorki, Romain Rolland ou Tagore sont des «médiocrités formidables». Balzac et Stendhal sont plats et Joseph Conrad scintille comme une boutique de souvenirs exotiques…».Pourtant, Nabokov-qui,  vivant et enseignant aux États-Unis, regrettait d´avoir échangé le russe contre ce qu´il dénommait à tort un anglais de second ordre- était l´éblouissant romancier d´Ada ou l´ardeur et surtout de Lolita, histoire d´une nymphette de 12 ans qui a séduit Humbert Humbert, professeur de littérature. Le livre, on le sait, a fait scandale et fut d´abord publié en France en 1955 chez Olympia Press que dirigeait  Maurice Girodias, un éditeur qui publiait pas mal de livres pornographiques. De nos jours, la société est encore moins tolérante vis-à-vis de ce genre d´histoires. Aujourd´hui, Nabokov serait, soyons-en sûrs, cloué au pilori. Ce qui est étrange, c´est que Nabokov a affirmé que les nymphettes, il n´y connaissait rien du tout : «Lolita n´a pas de modèle. Elle est née dans mon esprit. Elle n´a jamais existé. En fait, je ne connais pas bien les petites filles. Quand j´y pense, je crois ne pas connaître une seule petite fille». Nabokov était-il sincère ? Ce n´est pas là la caractéristique première d´un romancier. Et pour cause, dirait-on…
Un autre écrivain controversé dont Gilles Lapouge brosse le portrait est Georges Simenon. Le créateur du commissaire Maigret, l´écrivain qui a écrit des milliers de pages, que Gide a célébré comme «notre plus grand romancier», admiré par Camus, Greene, Benjamin ou Faulkner, Georges Simenon a atteint la gloire alors que les intellectuels renâclaient devant le polar, le genre où il a excellé. Lapouge nous explique  ce qui a fait en quelque sorte son succès : « «L´art poétique» de l´auteur des Maigret est limpide. Austère. Rien ne doit distraire le lecteur de l´histoire qu´il est en train de lire(…) Seulement la phrase. Les mots nécessaires. Les mots inévitables et comme fatals. Mais alors, ne va-t-on pas se vouer à une écriture terne ? Non. À une écriture superbe car elle est invisible».  
Un des textes les plus amusants de ce livre s´intitule «Un jour dans la forêt amazonienne, j´ai inventé une langue» où Gilles Lapouge évoque des souvenirs de son séjour au Brésil. Il y est question des faux-amis en grammaire (mots qui ressemblent à des mots d´une autre langue, mais de sens différent) comme «luto» qui en portugais signifie «deuil» et non pas «lutte» (en portugais «luta») comme le croyait l´auteur, mais aussi d´une visite en Amazonie où on lui a présenté un professeur de français avec lequel il a entamé un dialogue de fous puisque ledit professeur parlait à peine le français-il le baragouinait, à vrai dire- et n´était visiblement pas satisfait de voir débarquer un Français susceptible de découvrir le pot aux roses. Gilles Lapouge ne l´a pas dénoncé et ils ont improvisé une langue avec des bribes de français et d´autres langues!
D´autres écrivains passent sous la plume élégante de Gilles Lapouge : Thomas Mann, Somerset Maugham, Tolstoï, Nicolas Bouvier, Baudelaire, Poe, Steinbeck. Zweig, Colette et quelques autres.   
 Pour Gilles Lapouge, l´écrivain est le grand alchimiste de la réalité, il n´y a pas de choses vraies ou de choses fausses, tout ce qui est écrit est vrai, comme il l´a souligné dans l´entretien paru dans l´édition déjà lointaine du Magazine Littéraire que j´ai citée plus haut. Avant cette affirmation, Anne-Marie Koenig lui avait néanmoins posé une question plus particulière, mais tout aussi importante : «Qu´est-ce qu´un romancier selon vous ?» La réponse de Gilles Lapouge est, on dirait bien, l´ex-libris de sa personnalité même : «C´est quelqu´un qui ne supporte pas de n´être que lui-même. Le romancier écrit pour faire éclater les limites de son destin et s´approprier tous les autres. Le destin appartient à l´arbitraire et à la solitude. Moi, la solitude me tue. Je veux toujours être l´autre, beaucoup d´autres…».
C´étaient les réflexions d´un voyageur sentimental, qui voyage probablement pour éluder la solitude, pour avoir d´autres vies, ou simplement pour collectionner des mirages…


Gilles Lapouge, Maupassant, le sergent Bourgogne et Marguerite Duras, éditions Albin Michel, Paris, février 2017.


mercredi 19 juillet 2017

Articles pour Le Petit Journal.




Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du «Petit Journal» deux articles que j´ai récemment écrits : le premier sur le livre Trois-ex de Régine Detambel (éditions Actes Sud), mis en ligne en juin et le deuxième sur Hadamar d´Oriane Jeancourt Galignani (éditions Grasset), mis en ligne aujourd´hui même.

 http://www.lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/culture/282511-litterature-trois-ex-de-regine-detambel
          
http://www.lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/culture/286389-litterature-hadamar-une-fiction-d-oriane-jeancourt-galignani






jeudi 13 juillet 2017

Liu Xiaobo: une mort annoncée.


L´écrivain dissident chinois Liu Xiaobo qui s´était vu décerner le prix Nobel de la Paix en 2010 est mort ce jeudi 13 juillet à l´âge de 61 ans. Il avait été libéré de prison le 26 juin après avoir eté diagnostiqué d´un cancer du foie en pahse terminale  Il purgeait une peine de onze ans de prison depuis 2009 pour «subversion».
Pour en savoir davantage sur ce combattant de la liberté, je vous conseille la lecture de la chronique que je lui ai consacrée en juillet 2011(voir chronique de juillet 2011 dans les archives de ce blog).
 

mercredi 28 juin 2017

Chronique de juillet 2017.



Shakespeare et Brandès sous le regard de Léon Chestov.



Léon Chestov

Au début de sa préface du livre du poète roumain d´expression française Benjamin Fondane, Rencontres avec Léon Chestov, l´essayiste Michel Carassou écrit sur le philosophe russe : «Penseur solitaire, «voix clamant dans le désert», a-t-on dit, Léon Chestov fit souvent le constat que ceux qui l´avaient suivi un moment ne purent supporter, à la longue, la tension de sa pensée. Une pensée sur laquelle la raison a perdu toute emprise. Une pensée qui dérange parce qu´elle représente la critique la plus radicale de la théorie de la connaissance et, au-delà, de la connaissance elle-même. Chestov ne recherche pas de réponses valables pour tous, il s´intéresse au drame vécu par l´individu, par l´existant, dans des moments exceptionnels, des moments de crise, quand tout vacille autour de lui, quand le sol semble se dérober sous ses pieds. Ce qu´il juge «le plus important» réside dans une expérience limite, une expérience absolument singulière, celle qui fait entrer dans «le domaine de la tragédie»»(1).
Si Léon Chestov n´a eu qu´un vrai disciple, Benjamin Fondane, son œuvre, malgré la «tension de sa pensée» citée plus haut, a toutefois suscité même après sa mort en 1938 l´admiration de quelques penseurs dont Albert Camus qui fut un lecteur attentif de ses textes.
Léon Chestov, de son vrai nom Lev Isaakovich Schwarzmann,  est né en1866 à Kiev au sein d´une famille juive de commerçants manufacturiers en tissus. Son père, Isaak Moisseevitch Schwarzmann, avait la réputation d´un libre penseur et ses connaissances de littérature hébraïque ont profondément marqué son fils dont l´œuvre plus tard s´est concentrée sur l´alliance entre le judaïsme et le christianisme (opposée au rationalisme grec). Enfant, il a été enlevé et retenu en otage pendant six mois par un groupe anarchiste. Vers la fin de sa vie, il a confié à Benjamin Fondane : «J´ai été révolutionnaire depuis l´âge de huit ans au grand désespoir de mon père. Je n´ai cessé de l´être que beaucoup plus tard, lorsque le socialisme «scientifique», marxiste, eut fait son apparition».
 Léon Chestov a d´abord étudié la physique et les mathématiques à l´Université de Moscou, mais, à la suite d´un conflit  avec les autorités, il a troqué Moscou pour Kiev, sa ville natale, où il a suivi des études de droit à l´université locale. Néanmoins, la censure a refusé en 1889 la soutenance de sa thèse de doctorat consacrée à la législation ouvrière, au contenu jugé trop révolutionnaire. Quoi qu´il en soit, il a pu finir ses études et après son service militaire il a effectué un stage dans un cabinet d´avocats à Moscou. Après avoir dirigé une entreprise familiale, il s´est enfin tourné vers ses véritables passions : l´écriture, la philosophie, bref, le monde des idées.
Le long de ses premières années d´écriture, il s´est lié d´amitié avec Berdiaev, Boulgakov, Rozanov ou Remizov et en 1910 il a rendu visite à Tolstoï à Iasnaïa Poliana. Désenchanté par la Révolution d´Octobre, qu´il n´a pas vraiment applaudie (comme les assertions qu´il avait confiées à Benjamin Fondane nous le laissaient entrevoir), il a quitté la Russie en 1920 et s´est fixé l´année suivante à Paris. Pendant ces années d´exil,  il a rencontré des noms importants de la littérature et de la philosophie comme André Gide, Georges Bataille, Martin Heidegger, Max Scheler et Edmund Husserl. Il a développé sa pensée et construit une œuvre de référence qui compte parmi les titres principaux –qu´en France les éditions Le Bruit du Temps sont en train de rééditer- Athènes et Jérusalem, essai de philosophie religieuse, Philosophie de la tragédie : Dostoïevski et Nietzsche, Le pouvoir des clés, Qu´est-ce que le bolchevisme ? Sur la balance de Job-Pérégrinations à travers les âmes. Les archives de Léon Chestov sont conservées à la Bibliothèque de la Sorbonne et contiennent une grande partie d´inédits.
Georg Brandes
Néanmoins, le tout premier livre de Léon Chestov, publié à Saint-Pétersbourg en 1898, par l´imprimeur Mendélévitch, à compte d´auteur,  n´avait encore jamais été traduit en français. Grâce aux éditions Le Bruit du Temps, c´est désormais chose faite. Il s´agit de l´essai Shakespeare et son critique Brandès.
Ce critique Brandès dont il est question n´est autre que Georg Brandes, pseudonyme de Morris Cohen, critique littéraire danois, positiviste esthète, rationaliste, héritier de Taine et de Kant, né en 1842 et mort en 1927, à l´âge de 85 ans. Il était considéré comme un rénovateur des lettres scandinaves et un pionnier des études de littérature comparée. Il a fréquenté à Paris le salon littéraire de Madame Arman de Caillavet et fut l´auteur d´essais sur Nietzsche, Ernest Renan, sur l´école romantique en France et sur la légende de Jésus-publié en 1925, au crépuscule de sa vie, dans le but de démontrer que Jésus n´a jamais existé- et bien entendu d´un essai sur William Shakespeare. Or, cet essai qui aura connu un grand succès a pourtant déclenché les foudres de Léon Chestov qui réfute la plupart des thèses de Brandès concernant le célèbre dramaturge anglais et propose sa propre lecture-passionnée, d´ailleurs- des pièces du génie de Stratford-upon-Avon.
William Shakespeare
Cet essai Shakespeare et son critique Brandès est résolument moderne, et les arguments de l´auteur ne s´encombrent d´aucune obscurité de pensée, ni d´aucun artifice langagier, si communs malheureusement quand on est à court d´idées claires. Comme nous le rappelle la traductrice Emma Guillet dans sa présentation, Chestov dialogue avec de nombreux commentateurs sur des points qui n´ont rien perdu de leur actualité : paternité de l´œuvre, importance et signification des données biographiques connues, affinités politiques de Shakespeare, évolution de son théâtre et de sa vision du monde.  
Au troisième chapitre,  après que Chestov eut évoqué les théories sur la paternité des œuvres de Shakespeare (que d´aucuns attribuaient à Francis Bacon), pointent les premières réserves aux idées de Brandès. Le  critique danois veut établir à tout prix un rapport entre la biographie du dramaturge anglais et son œuvre, ce qui laisse perplexe Chestov puisque s´il est clair que le début et la fin de la vie de Shakespeare sont extrêmement mystérieux, on ne peut nullement pour autant ergoter là-dessus comme le fait Brandès et avancer, en toute impunité, des hypothèses qui ne tiennent pas debout (à l´instar de Taine par rapport à Voltaire). Ainsi Brandès affirme-t-il que si Shakespeare s´est retiré et n´a pas écrit dans les dernières années de sa vie, cela relèverait de son souverain mépris pour la gloire. Pour Chestov « les conjectures échafaudées par Brandès sont tellement artificielles qu´elles ne peuvent que nous persuader encore davantage qu´on ne peut rien expliquer et qu´il est absolument impossible d´accorder les faits´établis par les biographes avec la vision que nous avons de Shakespeare à travers ses œuvres». De même, Brandès en fouillant des documents connus depuis longtemps en exagère-t-il le sens et  en conclut-il que Shakespeare prêtait à intérêt, affermait ou achetait des terres, était d´esprit chicaneur alors même qu´il créait ses Hotspur, Shylock, Henry, entre autres.
D´autre part, le critique danois s´acharne à voir Shakespeare dans nombre de ses personnages. Que Brandès considère que Hamlet c´est Shakespeare lui-même («sa situation tragique, la tension constante de toutes ses forces spirituelles le nimbent d´une auréole de majesté», Chestov dixit) ne choque aucunement - c´est d´ailleurs une interprétation qu´en font force critiques littéraires-, mais qu´il voie aussi le dramaturge anglais sous les traits de Jacques dans Comme il vous plaira (As you like it, en anglais), c´est, d´après le philosophe russe, on ne peut plus abusif. Il écrit là-dessus : «s´exprimer par «la voix» de ses personnages est d´ailleurs le procédé dramatique le plus maladroit qui soit. Chez un bon écrivain, les personnages parlent pour eux-mêmes et non pour leur auteur, qui trouvera d´autres moyens pour purger le corps souillé de ce monde corrompu, si d´aventure il était attiré par une occupation aussi puérile. Mais Brandès cherche partout à deviner Shakespeare, et il devine qu´«en Jacques on voit un Shakespeare à venir, un Hamlet en germe»».
Au  dix-huitième chapitre, Brandès récidive à propos entre autres de la pièce Coriolan où son imagination va jusqu´à insinuer une tendance antidémocratique de Shakespeare. Pour le critique danois, si Coriolan lui-même injurie la foule et que nul ne lui répond, cela en est la preuve irréfutable que c´est Shakespeare qui lance l´anathème. Autrement, selon Brandès, le poète aurait injurié Coriolan ! Pour Chestov-qui réfute une interprétation nietzschéenne  mal assimilée de Shakespeare-, cette réflexion aurait été congrue si l´objectif du dramaturge anglais avait été celui de représenter une joute oratoire entre les aristocrates et les plébéiens. Or, Shakespeare a écrit un drame et non un pamphlet et dans un drame les personnages s´injurient et se battent en leur propre nom et non pas au nom de l´auteur.
Le vingt-huitième chapitre est un des plus intéressants d´un point de vue strictement philosophique. Il y est question de l´impératif catégorique de Kant, philosophe allemand admiré par Brandès. Dans un chapitre précédent, le lecteur avait déjà lu que Fredrich Kreyssig considérait la pièce Le roi Lear comme la tragédie de l´impératif catégorique, une idée à laquelle Chestov  à proprement parler ne souscrit pas. Pour le philosophe russe, le terme s´appliquerait bien mieux à une autre pièce : Macbeth. L´impératif catégorique est un concept de la philosophie morale d´Emmanuel Kant, énoncé en 1785 dans Fondements de la métaphysique des mœurs et qui sera ensuite repris en d´autres ouvrages. Comme l´explique Chestov« Kant établit qu´il existe en nous «une raison» qui nous ordonne d´agir d´une certaine façon, et «une sensibilité» qui est la source seconde dont découlent nos actes. Nous sommes libres de choisir entre les commandements de la raison et les inclinations de la sensibilité. Si nous reconnaissons la raison comme la suprême autorité, alors nous serons les représentants du bien. Si nous reconnaissons à sa place la sensibilité, nous serons les représentants du mal. Ou alors, dans le cas où nos inclinations sensibles ne seraient pas contraires aux commandements de la raison (la compassion, l´amour du travail, de la science, de l´amitié, etc.), nous serons les représentants du principe d´indifférence. Un homme moral, d´après Kant, accomplit le devoir au nom de devoir, par respect pour la loi, dont la source nous reste inaccessible». Le problème étant qu´il y a quelque chose qui cloche dans cette conception de la morale. Dans l´indépendance des règles morales par rapport aux autres motivations de l´homme, le philosophe de Königsberg voyait «la pureté» de cette morale. Pourtant, comme nous le rappelle Chestov, en préservant la pureté des motivations morales et en les débarrassant de toutes les autres inclinations inhérentes à l´homme, on nie par là même toute la vie humaine. Cette pensée peut mener, par exemple, à une conception simpliste du crime : les bons sont bons parce qu´il veulent être bons, les criminels sont méchants parce qu´il veulent être méchants. La doctrine de Kant énonce d´une manière savante ce que le critique Alfred de Mézières avait écrit d´une façon plutôt naïve dans son ouvrage Shakespeare, ses œuvres et ses critiques que le philosophe russe avait cité au troisième chapitre (2). À propos de cette conception du crime, Chestov écrit : « Ni le philosophe, ni le critique ne virent dans le crime, c´est-à-dire, dans l´un des phénomènes les plus effroyables qui soient, une chose qui  exigeait non pas d´être définie, mais d´être expliquée. Ils n´interrogèrent pas le fait qu´un homme, semblable à eux, devienne soudainement un criminel, c´est-à-dire, un homme voué à l´anathème, rejeté par ses proches, par Dieu et par lui-même. Un homme a commis un meurtre, donc il voulait le commettre, par conséquent c´est un criminel. Inutile de parler de lui, regarde-le et passe ton chemin. Mais Shakespeare avait besoin d´autre chose que Kant et Mézières. Il avait besoin de comprendre le criminel et non de faire son procès. Pour inculper un homme, il n´est pas besoin d´être un poète, ni d´être un génie. Kant a disculpé l´impératif catégorique et déclaré l´homme coupable. Pour lui, c´était là le suprême triomphe de la science, une fête, le jubilé du cœur philosophique. Shakespeare, lui, a déclaré l´impératif catégorique coupable et réconcilié le criminel avec sa conscience». Or, Macbeth c´est la lutte de l´homme contre l´impératif catégorique. Comme l´affirme encore Chestov à juste titre : «Dans la pièce, nous découvrons à la fois la signification de l´impératif et la nature psychologique du crime».   
Dans ce premier ouvrage, on peut déjà dénicher les idées qui étayent la philosophie de Léon Chestov, une philosophie axée sur la déconstruction de la pensée rationaliste, une philosophie à rebours de toute la tradition née du stoïcisme grec.
La passion philosophique de Chestov est exprimée déjà dans ces lignes que l´on peut lire dans Shakespeare et son critique Brandès et que les éditions Le Bruit du Temps ont choisies pour orner la quatrième de couverture de ce très bel essai : «Une philosophie qui s´édifie en marge de ce qui fait l´existence humaine-qu´elle soit optimiste ou pessimiste-restera toujours un passe-temps futile, une compilation de ces «souvenirs vulgaires et frivoles», de ces «dictons», qu´il faut «effacer» aux minutes les plus terribles et les plus importantes de la vie humaine. On peut étudier des phénomènes morts dans un cabinet de travail. Mais on ne peut comprendre un homme qu´en vivant sa vie : en descendant avec lui dans tous les abîmes de la souffrance jusqu´à l´atrocité du désespoir, et en s´élevant avec lui jusque dans les extases de la création artistique et de l´amour».     

(1)   Benjamin Fondane, Rencontres avec Léon Chestov, textes établis par Nathalie Baranoff et Michel Carassou, préface de Michel Carassou, postface de Ramona Fotiade, éditions Non Lieu, Paris, 2016.
Michel Carassou, un des responsables de cette édition est d´ailleurs président de l´Association des amis de Benjamin Fondane.
(2)   Alfred Mézières, Shakespeare, Ses œuvres et ses critiques, éditions Charpentier, Paris, 1865.

Léon Chestov, Shakespeare et son critique Brandès, traduction du russe et présentation par Emma Guillet, postface de Ramona Fotiade, éditions Le Bruit du temps, Paris, 2017.