Qui êtes-vous ?

Ma photo
Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 28 août 2011

Chronique de septembre 2011









Tahar Ben Jelloun et l´étincelle arabe.


Dans son livre Fatti diversi di storia letteraria e civile (éditions Adelphi), le grand écrivain italien Leonardo Sciascia (1922-1989*), évoquant Montesquieu et ses Lettres Persanes (et la célèbre phrase : Comment peut-on être Persan ?) s´interrogeait dans le tout premier chapitre, intitulé «Come si può essere Siciliani ?»(«Comment peut-on être Sicilien ?»), à l´instar justement de Montesquieu deux siècles plus tôt, sur les préjugés ethniques et raciaux et toutes sortes de lieux communs autour des petits peuples vus comme un tant soit peu excentriques ou atypiques(pour employer un mot très à la mode par les temps qui courent)et dont on a du mal à concevoir le modus vivendi, qui plus est s´il s´agit, comme c´est le cas des Siciliens, d´un peuple issu d´une île. Moi qui suis originaire d´un petit pays comme le Portugal, je sais bien de quoi il retourne. Je connais bien des histoires, d´ordinaire assez cocasses, sur la façon dont jadis les Portugais étaient vus ailleurs. Je n´ai jamais oublié, par exemple, ce que m´a raconté une collègue de la Faculté des Lettres de Lisbonne, quand nous y étions étudiants dans les années quatre-vingt, qui lors d´un voyage aux Pays-Bas s´était vu demander si au Portugal les jeunes avaient l´habitude de s´habiller en jeans.

Les Européens, on le sait, ont récemment été pris de court par les révoltes dans les pays arabes. Habitués- par les poncifs qui fusent régulièrement dans tout discours primaire concernant les musulmans- à voir dans chaque arabe un intégriste islamique, les seuls à même de perpétrer une attaque terroriste(comme l´ont tristement démontré les premières réactions aux crimes monstrueux à Oslo et à Otaya, quand on ignorait encore que le criminel était un fasciste norvégien), ils ne pouvaient pas, pour la plupart, concevoir que, dans les pays arabes, il pût exister non seulement une population capable de revendiquer le droit à une vie plus digne et équitable, mais également une génération de jeunes instruits, cultivés, souvent universitaires, qui, faute de perspectives et aidés par les nouvelles technologies et les réseaux sociaux sur internet, portent le flambeau de la démocratie et de la liberté. Leur révolte est porteuse d´avenir. À l´inverse, les derniers événements en Angleterre ne sont que des signes d´une Europe déboussolée, en manque de repères et repliée sur elle-même.

Les révoltes dans les pays arabes ont inspiré une réflexion(L´étincelle) et un récit (Par le feu) à un des intellectuels les plus prestigieux du monde arabe, le marocain Tahar Ben Jelloun.

Né en 1944 à Fès, poète et romancier d´expression française, auteur de Les enfants de sable, La nuit Sacrée (Prix Goncourt 1987), Jour de silence à Tanger ou L´aveuglante absence de lumière, entre autres titres, membre de l´Académie Goncourt, Tahar Ben Jelloun a pris sa plume pour livrer ses impressions sur le printemps arabe dont l´une des promesses est –comme il l´a confié dans une interview à Pierre Assouline pour le dernier numéro du Magazine Littéraire-l´émergence de l´individu, «un bouleversement pour une société habituée à se réfugier dans l´esprit du clan et de la tribu».

Dans L´étincelle, tout en se concentrant sur l´Egypte et la Tunisie, il se penche aussi sur d´autres pays dont le Maroc, où la révolution n´a pas eu lieu, mais où des réformes sont introduites sous la baguette du roi Mohamed VI, ou la Lybie où la guerre sévissait toujours à l´heure où l´auteur développait ses réflexions.

Malgré les caractéristiques spécifiques de chaque pays, l´Égypte et la Tunisie se ressemblaient en ce sens que les régimes en place se servaient de force complicités et tiraient bénéfice de certains clichés nourris par les démocraties occidentales pour tenir les rênes du pouvoir. La corruption y était une tradition enracinée, acceptée et vue comme une fatalité par la plupart de la population. Certes, Hosni Moubarak et Ben Ali s´éternisaient au pouvoir, mais leur gouvernement respectif était une sorte de rempart, selon des diplomates européens et américains, contre la propagation de l´intégrisme islamique. Des adversaires politiques étaient souvent tabassés dans les commissariats de police, la presse muselée si jamais elle devenait encombrante, c´était là le prix à payer pour conserver la paix sociale et contrer la poussée fondamentalisme qui se répandait comme une hydre dans d´autres pays arabes, de l´aveu même – en catimini, bien entendu-de certaines chancelleries occidentales. Aussi les premières réactions à ces révoltes ont-elles été d´abord méfiantes ou à tout le moins assez prudentes de la part des hommes politiques européens et américains qui ont parfois tirer profit de certaines faveurs accordées par les deux dictateurs nord- africains. Le moins que l´on puisse dire c´est que les Européens et les Américains avaient des connaissances très rudimentaires de la vie culturelle, sociale et politique de ces deux pays.

Tahar Ben Jelloun, de sa plume alerte et avisée, énonce certaines tares de Moubarak et Ben Ali, un peu d´histoire et les efforts de certains opposants politiques qui ont souvent payé de leur vie leur combat pour l´émancipation réelle de ces peuples. On sait que les indéfinitions persistent à l´heure où j´écris ces lignes, le chemin vers une véritable démocratie est semé d´embûches et dans le cas de l ´Égypte le pouvoir des militaires est encore assez important. Quoi qu´il en soit, le printemps arabe aura redonné à ces peuples un sentiment qu´ils croyaient perdu(ou du moins égaré) : l´espoir.

De tous les pays où il y a eu des manifestations réclamant plus de démocratie, l´Algérie compte sans doute parmi ceux où le pouvoir aura le plus de mal à faire des concessions. La mainmise des militaires sur la vie civile et la mémoire de la violence des années quatre-vingt-dix y seront pour beaucoup. Selon Tahar Ben Jelloun, l´espoir en Algérie pourra renaître si jamais il y a des voix réformatrices au sein de l´armée elle- même.

Puisque Tahar Ben Jelloun est marocain, qu´en est-il du Maroc ? L´intellectuel de Fès fait un petit tour d´horizon sur les réformes entreprises par le roi après qu´il eut accédé au trône en 1999, en concluant que le monarque jouit encore d´un énorme prestige auprès de ses concitoyens, contrairement à certains leaders politiques. Parmi les principaux changements, on peut citer la mise en place d´infrastructures essentielles (ports, autoroutes, habitat social), l´évolution au niveau des libertés individuelles et d´expression- quoiqu´encore surveillées- et l´amélioration de la condition de la femme. Certes, d´énormes progrès restent à faire et de grands problèmes subsistent comme la corruption, la pauvreté, le chômage et l´analphabétisme, mais ces réformes par petites touches, à la manière de sa Majesté Mohamed VI semblent la voie la plus efficace pour l´introduction pas à pas d´une culture démocratique au Maroc.

Un des paris du monarque marocain est le développement du tourisme dans le pays, surtout par le biais de l´inauguration en 2008 de la station balnéaire de Saïdia, dans la province de Berkane, à une cinquantaine de kilomètres d´Oujda, dans le nord-est du Maroc, près de la frontière avec l´Algérie. J´y ai passé une semaine très paisible et agréable au mois d´août. Les marocains sont très accueillants et chaleureux et les trois hôtels –resorts – l´iberostar où je suis descendu, le Barceló et le Be Live- font tout ce qui est à leur portée pour plaire aux touristes. Certes, au niveau commercial il y a encore des progrès considérables à faire, on y trouve encore peu de boutiques, y compris à la marina. Pourtant, les lacunes qui existent seront petit à petit colmatées et Saïdia aura tous les atouts pour réussir, d´autant plus que les Marocains – j´en suis sûr- auront la sagesse de développer le tourisme tout en évitant certains excès commis en d´autres parages.

Pour en revenir à Tahar Ben Jelloun, après qu´il eut écrit L´étincelle, un référendum a déjà eu lieu le 1er juillet portant sur le texte de la nouvelle Constitution. À propos de l´évolution démocratique au Maroc, un grand écrivain espagnol, Juan Goytisolo (voir chroniques de 2007), qui vit depuis des années à Marrakech (où une attaque terroriste a été perpétrée en avril dernier) a récemment accordé une interview au Nouvel Observateur où il a exprimé certains doutes concernant ces avancées marocaines. Pour lui, le texte de la Constitution soumis à référendum ne correspond pas intégralement aux attentes suscitées par le discours du roi le 9 mars. De toute façon, il reconnaît que les signes positifs se multiplient et que la jeunesse marocaine est de plus en plus attachée aux principes de la démocratie et de la liberté. La phrase la plus emblématique de cet entretien avec Juan Goytisolo est celle où l´écrivain évoque l´importance des événements survenus ces derniers temps dans le monde arabe : «Le printemps arabe est l´événement le plus important depuis Ibn Khaldoun». Donc, depuis le quatorzième siècle…

Tahar Ben Jelloun a publié simultanément le récit Par le feu, inspiré par les derniers jours du jeune tunisien Mohamed Bouazizi qui le 17 décembre s´est immolé par le feu, un geste qui a déclenché la révolution de Jasmin en Tunisie.

Après la disparition de son père, Mohamed, jeune diplômé au chômage, doit s´occuper de sa mère et de ses frères et sœurs, en tant que l´aîné de la famille. Ses projets d´avenir, dont le mariage, doivent être reportés aux calendes grecques. Sa fiancée, la douce Zineb, l´attendra. Il décide alors de reprendre la charrette de son père et de devenir vendeur ambulant. En proie à l´arbitraire de policiers corrompus et d´usuriers sans scrupules, il est poussé vers l´immolation par l´indifférence que son calvaire suscite, un calvaire pareil à celui de tant d´autres citoyens tunisiens.

C´est un récit émouvant, poétique et qui traduit on ne peut mieux le martyre des citoyens arabes sous les coups de boutoir de la dure réalité économique et sociale. Seule la verve d´un écrivain comme Tahar Ben Jelloun pourrait créer une fiction aussi proche de la réalité.

Un long chemin reste à parcourir, nous ne l´ignorons pas, jusqu´à ce qu´une véritable démocratie puisse se consolider dans les pays arabes, d´autant qu´elle ne semble jamais acquise même dans les pays où elle est très enracinée. Puisse l´exemple de tolérance d´Ibn Khaldoun, rappelé par Juan Goytisolo, illuminer le chemin des démocrates arabes.



Tahar Ben Jelloun :

L´étincelle, éditions Gallimard, Paris 2011

Par le feu, éditions Gallimard, Paris 2011

*J´ai consacré un article à Leonardo Sciascia en 2008(voir dans les archives du blog la chronique de mai 2008) et la traduction française du livre cité (Faits divers d´histoire littéraire et civile) est disponible chez Fayard.


Aucun commentaire: