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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 28 juin 2018

Chronique de juillet 2018.


        Horacio Castellanos Moya: entre l´identité et le déracinement. 



Peut-on concevoir la littérature comme une immense catharsis? C´est peut-être la perspective de certains écrivains pour lesquels l´écriture est le seul moyen de pouvoir s´affranchir de leurs fantasmes, d´apaiser leur intranquillité. Néanmoins, la littérature n´est-elle pas également une intranquillité permanente y compris pour les auteurs qui ne peuvent nullement s´en passer et pour lesquels la littérature tient lieu de respiration, ne serait-ce qu´artificielle, en empruntant le titre d´un roman du regretté Ricardo Piglia? Pour l´écrivain Horacio Castellanos Moya, la littérature n´a pas de fonction cathartique, comme il l´a récemment affirmé dans une interview accordée à Marta Ailouti pour le quotidien El Mundo: «Non. Certes, il y a bien un moment d´affranchissement, mais la conscience de tout un chacun est toujours là. Même si l´on écrit un livre, on ne peut pas tout à fait éliminer les problèmes comme on éradique une tumeur. L´esprit et les émotions de l´homme se meuvent dans une autre sphère, dans un endroit où se débarrasser des choses n´est pas une mince affaire». 
En Amérique Latine, la violence fait partie du quotidien-«Un homme armé est un homme qui a peur», affirme Horacio Castellanos Moya-et sert parfois de combustible à l´imagination des écrivains. Si pendant des décennies la littérature a brossé dans ces parages des portraits corrosifs et ironiques de dictateurs –souvent des militaires- qui tenaient asservis sous leur botte des pans entiers de la population pauvre -et analphabète- de leurs pays, d´ordinaire des paysans indigènes, aujourd´hui, les écrivains font état de la profusion de problèmes qui sévissent sur les grandes villes- parfois même des mégapoles-gangrenées par la drogue, la corruption, l´affairisme délétère, la marginalité urbaine, le chômage, toutes sortes de mafias, enfin, les guerres civiles, les guérillas, les commandos paramilitaires et la mémoire des dictatures sinistres qui ont rongé ces pays.
Horacio Castellanos Moya est un des écrivains latino-américains qui ont su le mieux traduire le déracinement de toute une génération égarée par les guerres d´Amérique Centrale. Né à Tegucigalpa, capitale du Honduras en 1957, il fut néanmoins élevé au Salvador. Journaliste, écrivain, il a vécu au Mexique, au Costa Rica, au Guatemala, en Allemagne, en Espagne, au Canada, et au Japon. Maintenant, il vit aux États-Unis et enseigne à l´Université d´Iowa. Á soixante ans, il a déjà une œuvre considérable –dont neuf titres ont été traduits en français-qui force le respect et qui fut couronnée de nombreux prix internationaux, mais une œuvre, il faut le dire aussi, qui lui a causé bien des déboires et ceci dès 1997, l´année où fut publié son roman El Asco-Thomas Bernhard en San Salvador (traduit en français sous le titre Le Dégoût, chez Les Allusifs en 2003, puis en 2005 dans la collection de poche 10/18). Dans ce roman, le brutal monologue d´Edgardo Vega-qui rentre au Salvador pour l´enterrement de sa mère après dix-huit ans d´exil volontaire au Canada-reproduit par son ancien camarade de classe Moya est une invective torrentielle, sous le modèle de feu l´écrivain autrichien Thomas Bernhard, contre le rôle de l´église catholique dans la société, contre l´inculture, contre la politique et les politiciens, contre sa propre famille, bref un discours étalant au grand jour un profond mépris pour son pays. Ce roman lui a valu de violentes critiques et même des menaces de mort qui l´ont contraint à s´exiler en Espagne, puis au Mexique (après un premier exil également au Mexique dans les années quatre-vingt pendant la guerre civile au Salvador).
En mars dernier, a paru en Espagne chez Literatura Random House, son nouvel éditeur (le précédent était Tusquets), son roman le plus récent intitulé Moronga. Ce mot moronga, le nom d´un personnage secondaire du roman, est une variante de morcilla que l´on peut traduire en français par boudin. Un mot qui a parfois en espagnol aussi bien qu´en français (et en d´autres langues) une connotation sexuelle. Et pour cause, puisque le sexe n´est pas absent du roman quoiqu´il n´en soit pas pour autant le vecteur fondamental.
L´histoire de Moronga gravite autour de deux salvadoriens puisque la mémoire de la violence au Salvador en particulier -et en Amérique Centrale en général- est, on l´a vu plus haut, au cœur de l´œuvre de Horacio Castellanos Moya, le seul écrivain qui, selon feu Roberto Bolaño, ait su raconter «l´horreur, le Vietnam secret qu´a été l´ Amérique Latine pendant longtemps». Récemment,  le journaliste Antonio Jiménez Barca du quotidien El País l´a interrogé sur les raisons qui le poussent à écrire tout le temps sur un pays où, hormis de courtes périodes, il n´a pratiquement plus vécu depuis l´âge de vingt ans. Horacio Castellanos Moya a répondu : «Il est des écrivains, ceux qui proviennent de métropoles, de pays très consolidés, qui écrivent sur les pays où ils vont quand ils voyagent. C´était le cas de Graham Greene, par exemple. Par contre, James Joyce qui a également vécu dans plusieurs pays,  semblait, au fond, n´avoir jamais quitté Dublin. C´est difficile de découvrir les raisons qui se cachent derrière l´option de chaque écrivain. Je pense que dans le premier cas cité, l´écrivain se sent plus libre et n´a pas d´attaches en termes d´identité, mais pas dans le cas des écrivains, disons, périphériques». Ensuite, en  répondant  à une question sur les identités nationales et la biographie de chaque écrivain, il nous donne un peu la clé des raisons qui sont derrière son écriture ou  ses obsessions en tant qu´écrivain : «Pour moi, le Salvador est une blessure (…) Tout écrivain est marqué par une blessure qui s´est produite en un temps précis, en général dans sa prime jeunesse. Dans mon cas, c´est vers la fin de l´adolescence qui a coïncidé avec l´éclatement de la guerre civile. Cela m´a bouleversé. Quarante ans plus tard, j´écris toujours sur cet événement majeur de ma vie : sur la frayeur que l´on éprouvait quand on sortait dans la rue et l´on pouvait tomber sur un autobus qui explosait, ou croiser un escadron de la mort qui mitraillait un autobus. On pouvait soi-même disparaître. Il y avait toujours un sentiment de terreur, à couper le souffle. Aussi suis-je toujours en train de chercher des personnages qui viennent de ce temps-là».
À l´instar de Miguel de Unamuno qui a dit un jour, dans un autre contexte, «me duele España» («J´ai mal à l´Espagne»), on pourrait dire de Horacio Castellanos Moya que «le duele El Salvador», à lui et à ses personnages. Pour en revenir justement à Moronga, ses deux protagonistes et narrateurs – José Zeladón et Erasmo Aragón-  ont du mal à se libérer de leur passé salvadorien.
José Zeladón est un homme plutôt taciturne. Ex-guérrillero, il fuit le Salvador avec une nouvelle identité et passe inaperçu pendant des années aux Etats-Unis. Au début de l´histoire, il vient de quitter le Texas pour commencer une nouvelle vie du côté du Wisconsin. Il retrouve un ancien compagnon de la guérrilla qui lui procure un appartement meublé dans la petite ville universitaire de Merlow City aussi bien qu´un boulot de chauffeur d´autobus scolaire. Pourtant, son passé le hante et ne cesse de le poursuivre partout où il va puisqu´une autre ancienne connaissance des temps de la guérrilla le contacte et lui propose un service. Entre-temps, José Zeladón découvre qu´à Merlow City habite un autre salvadorien, un certain Erasmo Aragón. Il s´agit d´un ancien journaliste qui donne des cours au Merlow College en même temps qu´il cherche, en consultant les archives déclassifiées de la CIA, à élucider la mort de Roque Dalton, poète révolutionnaire salvadorien. Ce poète  a connu une fin tragique étant donné qu´il fut assassiné en 1975 par ses propres camarades de l´Armée Révolutionnaire du peuple (ERP) sous des chefs d´accusation de complicité avec la CIA, lui qui avait également été suspecté d´intelligence avec Cuba. Erasmo Aragón, toujours fier de ses aventures galantes, est néanmoins confronté à un problème sérieux quand une adolescente, fille adoptive d´un couple américain qui lui a loué une chambre, lui rend visite et l´embarrasse. Ces noms, Erasmo et Aragón, reviennent souvent dans les écrits de Horacio Castellanos Moya à telle enseigne qu´en une interview l´auteur a affirmé que ce personnage de Moranga répond à son «profil psychologique», ce qui ne veut pas dire pour autant qu´il puisse s´agir d´un alter ego. Comme l´a si bien écrit Carlos Pardo dans une recension critique publiée le 26 février dans le quotidien El País «cette douteuse dette biographique peut-être ne servira-t-elle qu´à nous montrer une nouvelle fois le procédé problématique qu´emploie Horacio Castellanos Moya dans ses fictions débordantes de réalité».
Il faut ajouter que dans la troisième et dernière partie du roman, nous avons droit à une troisième voix-après celles de José Zeladón et d´Erasmo Aragón-sous forme de rapport de police qui nous raconte le dénouement de l´histoire et nous laisse entrevoir le destin de certains personnages.
Roman de l´identité, du déracinement, de la mémoire de la violence au Salvador, Moranga nous fait réfléchir aussi sur le puritanisme aux États-Unis, un pays qui a paradoxalement l´industrie pornographique la plus florissante de la planète. Dans l´interview à El País citée plus haut, l´auteur met en exergue cette contradiction : «Ce roman pointe la grande contradiction des États-Unis qui crée une impressionnante schizophrénie. D´une part, on a une énorme réglementation sexuelle et d´autre part une industrie pornographique florissante à laquelle tout le monde peut avoir accès. En Amérique Latine, il n´y a pas ce genre de contradiction parce qu´il n´y a pas de réglementation du tout. Les Etats-Unis sont le pays des grandes prohibitions : d´abord, celle de la drogue, puis celle du tabac et l´on aura bien celle du sexe. Cela relève du protestantisme, d´une approche calviniste du monde. Nous autres, ceux de culture latine, nous interdisons, mais tout le monde s´en fout».
Chez Moranga, on côtoie également un autre problème très actuel : la surveillance des gens. Parfois, il y a même une certaine paranoïa, les personnages se demandent si leurs rencontres sont aussi fortuites que ça, si leurs appels téléphoniques sont sur écoute. Néanmoins, l´auteur rappelle, dans des propos confiés à l´agence Efe, qu´aujourd´hui la surveillance est non seulement consentie mais aussi applaudie en ce sens que les gens eux-mêmes sont heureux d´être surveillés. Ce n´est plus nécessaire de recourir aux tortures du stalinisme ou des dictatures latino-américaines, affirme-t-il, pour obtenir des informations personnelles que chacun étale au grand jour sur les réseaux sociaux…
Une des meilleures phrases sur Horacio Castellanos Moya que j´aie jamais lues fut proférée un jour par un autre écrivain que j´ai déjà cité plus haut, Roberto Bolaño, qui, décédé en 2003, n´a pourtant pas connu la plupart des œuvres de son confrère : « Il est un écrivain mélancolique qui écrit comme s´il vivait au fond d´un des multiples volcans de son pays».

Horacio Castellanos Moya, Moronga, Literatura Random House, Barcelone, février 2018 (inédit en français). 
    

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