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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 29 mars 2024

Chronique d´avril 2024.

 


Ahmadou Kourouma,  portrait d´un «ogre malinké»

 

   Il y a plus de vingt ans, dans la soirée du 11 décembre 2003, je rentrais chez moi après avoir donné des cours. C´était le jour de mon anniversaire (le trente-huitième) et, en consultant Internet, j´apprenais la triste nouvelle : le décès à Lyon de Ahmadou Kourouma, un des auteurs francophones contemporains les plus originaux et inventifs. Pour quelqu´un qui aime la littérature et l´œuvre de cet écrivain africain en particulier, c´était, effectivement, un très mauvais cadeau d´anniversaire.

  Ahmadou Kourouma était un écrivain ivoirien d´origine malinké. Son nom signifie «guerrier» en langue malinké. Né officiellement près de Boundiali en Côte d´Ivoire, le 24 novembre 1927, il aurait effectivement vu le jour à Togobala, en Guinée.  Son père  était un marchand de noix de kola, mais c´est un oncle habitant Boundiali qui l´a recueilli alors que Ahmadou Kourouma n´avait que 7 ans, ce après que son père eut violenté puis répudié sa mère. Ce fut dans doute une expérience décisive pour le jeune garçon et qui l´a placé dès son enfance sous le sceau d´une rupture, d´une séparation et d´un déracinement comme l´a écrit à juste titre Jean-Michel Djian dans la biographie qu´il lui a consacrée, publiée en 2010 aux éditions du Seuil. 

Après avoir donc passé les premières années de sa vie auprès des siens au nord de la Côte d´Ivoire, il a poursuivi ses études à l´Ecole technique supérieure de Bamako, la capitale du Mali. Pourtant, à Bamako, il n´a pas hésité à manifester ses désaccords sur nombre de règles auxquelles lui et ses pairs devaient se plier. Ainsi, comme il a vigoureusement dénoncé la nourriture infecte et les conditions sanitaires déplorables de la grande école (il a même organisé une grève pour cela), il fut renvoyé quelques semaines avant de passer ses examens et n’a donc pas obtenu son diplôme. De ce fait, il fut enrôlé dans l’armée coloniale mais comme il a refusé l’idée d’avoir un jour à tirer sur les siens, il en fut rapidement exclu, ce qui l´a conduit à passer trois ans à Saigon, comme tirailleur en Indochine française,

 de 1951 à 1954. Ensuite, il a regagné la France métropolitaine où il est devenu étudiant en statistiques dans le domaine des assurances à Lyon –où il a connu une Française, Christiane, qui allait devenir sa femme -, ne retrouvant la Côte d´Ivoire qu´en 1960 au moment de l´indépendance. Pourtant, son séjour y fut de courte durée. En homme intelligent et insoumis, il s´est tôt aperçu que, pour réussir chez soi, il fallait flagorner ceux qui tenaient le haut du pavé, en particulier le grand chef, le manitou, Monsieur Félix Houphouët-Boigny. Poussé hors de ses frontières, il a successivement vécu en Algérie, au Cameroun et au Togo.

Jean –Michel Djian a plus ou moins insinué, à travers les photos qu´il a insérées dans la biographie citée plus haut, qu´Amadou Kourouma était une force de la nature : un homme grand, aux larges épaules, initié très jeune à la chasse aux grands fauves.  Sous l´influence de son oncle Foldio qui l´a élevé, il aura gardé toute sa vie une certaine confiance dans le fétichisme de sa jeunesse. C’est par ailleurs la croyance aux esprits qui a fait que Kourouma, à la fin de sa vie, alors qu’il était soigné à Paris pour le diabète, ait recouru à des guérisseurs impuissants à le guérir ; croyance qui, d´après Jean –Michel Debré ou encore Agnès Cousin de Ravel (dans un article publié en 2010 sur le site nonfiction)semble avoir davantage compté pour lui que la religion musulmane à laquelle il appartenait, qu’il a pratiquée moins par conviction que pour ne pas être exclu de sa communauté et dont il a dénoncé régulièrement la vanité des rites.

Amadou Kourouma a hérité de ses ancêtres le goût pour ces histoires colorées et traditionnelles, à la fois relayées et renouvelées d´une génération à l´autre. Des histoires du vécu africain où la réalité est enrichie et transfigurée par la fantaisie des conteurs, comme un des oncles de l´auteur qui était infirmier, chasseur, musulman et féticheur. De cette sève, Ahmadou Kourouma a développé un style vif, chatoyant et primesautier, où la langue française était d´ordinaire enjolivée par des termes de malinké, sa langue natale.

  En 1968, sort son premier roman, Les soleils des indépendances, mais devant l´indifférence des éditeurs français, Ahmadou Kourouma doit recourir aux Presses de l´Université de Montréal pour le faire publier. Méfiance du milieu littéraire français à l´égard d´une littérature africaine qui n´avait pas encore acquis ses lettres de noblesse ? On ne saurait le dire. Toujours est-il que, deux ans plus tard, il est repris par les éditions du Seuil et il connaît alors un immense succès se vendant à plus de 100.000 exemplaires. La réputation d´Ahmadou Kourouma repose d´ailleurs sur cinq ou six livres, l´auteur n´en ayant publié qu´une dizaine, y compris une pièce de théâtre et des livres pour enfants.

  Son premier roman que nous venons de citer, Les soleils des indépendances, retrace le parcours de Fama, prince malinké aux temps de l´indépendance et du parti unique, un livre où la réalité africaine avec son cortège de joies et de souffrances s´étale au grand jour. Une réalité africaine qui se retrouve aussi au cœur du livre suivant Monné, outrages et défis, mais ici sous une perspective différente : le roi déchu de Soba, Djigui Keïta, désobéissant à l´empereur de tout le pays mandingue et contre toute logique, s´enlise dans la collaboration avec les troupes d´occupation coloniales. Tous les livres de Kourouma d´ailleurs n´évoquent autre chose que les démons des sociétés africaines. Dans un roman paru en 1999 et couronné du prix du Livre Inter, En attendant le vote des bêtes sauvages, Ahmadou Kourouma propose une lecture personnelle et nuancée des événements et des dynamiques en vigueur dans les États africains qui, après la dissolution de l’Empire colonial français, ont progressivement accédé à l’indépendance, toute relative néanmoins à cause du néocolonialisme. L’auteur aborde de façon critique et ironique certaines traditions africaines, la colonisation, la tyrannie et la démesure des chefs d’États africains, ainsi que l’hypocrisie des Occidentaux. Comme l´écrivait Sélom K. Gbanou en 2006, dans un article publié dans la revue québécoise Études Françaises : « Sa démarche créatrice consiste à mettre les atouts de la fiction au service de la vérité historique, d’en faire une voie d’accès à la mémoire du présent, de traquer dans le merveilleux romanesque et l’invraisemblable du récit fictionnel la réalité du monde et des êtres ». En attendant le vote des bêtes sauvages est assurément un des meilleurs livres que l´on ait jamais écrits sur les dictatures et la corruption africaines. L´auteur nous raconte l´histoire du général Koyaga, «président» de la République du Golfe, dans une fable à l´humour ravageur où l´on mêle hommes et bêtes sauvages et où l´on n´a aucun mal à reconnaître sous les traits de Koyaga et d´autres personnages l´ombre des grands dictateurs africains comme Houphouët-Boigny, Sékou Touré, Bokassa ou Mobutu.

  L´année suivante paraissait Allah n´est pas obligé qui a obtenu le prix Renaudot et où le héros est un gosse que, comme tant d´autres en Afrique, le malheur a fait devenir jeune soldat. Birahima, le héros, est un enfant des rues comme il le dit lui-même, « un enfant de la rue sans peur ni reproche ». Après la mort de sa mère, infirme, on lui conseille d’aller retrouver sa tante au Libéria. Personne n´est disponible pour accompagner le garnement, mis à part Yacouba « le bandit boiteux, le multiplicateur des billets de banque, le féticheur musulman ». Les voilà donc sur la route du Liberia. Très vite, ils se font enrôler dans différentes factions, où Birahima devient enfant soldat avec tout ce que cela entraîne : drogue, meurtres, viols… Yacouba arrive facilement à se faire une place de féticheur auprès des bandits, très croyants. D'aventures en aventures, Birahima et Yacouba vont traverser la Guinée, la Sierra Leone, le Liberia et enfin la Côte d'Ivoire.

Selon la chercheuse Christiane Ndiaye, « Ahmadou Kourouma a écrit Allah n’est pas obligé à la demande d’enfants des écoles de Djibouti. Ahmadou Kourouma leur a délivré un message hautement politique : «Quand on dit qu’il y a guerre tribale dans un pays, ça signifie que des bandits de grand chemin se sont partagé le pays. Ils se sont partagé la richesse ; ils se sont partagé le territoire ; ils se sont partagé les hommes. Ils se sont partagé tout et tout et tout le monde entier les laisse faire. Tout le monde les laisse tuer librement les innocents, les enfants et les femmes».

Dans un entretien accordé au quotidien français L´Humanité en 2000, Ahmadou Kourouma a encore expliqué là-dessus: « En fait, c'est quelque chose qui m'a été imposé par des enfants. Quand je suis parti en Éthiopie, j'ai participé à une conférence sur les enfants soldats de la Corne de l'Afrique. J'en ai rencontré qui étaient originaires de la Somalie. Certains avaient perdu leurs parents et ils m'ont demandé d'écrire quelque chose sur ce qu'ils avaient vécu, sur la guerre tribale. Ils en ont fait tout un problème ! Comme je ne pouvais pas écrire sur les guerres tribales d'Afrique de l'Est que je connais mal, et que j'en avais juste à côté de chez moi, j'ai travaillé sur le Liberia et la Sierra Leone ».

On retrouve Birahima dans le dernier roman de Kourouma, Quand on refuse, on dit nom, auquel l´auteur travaillait au moment de sa mort. Maintenant démobilisé, il se débrouille à Daloa, une ville du sud de la Côte d´Ivoire où il exerce la fonction d´aboyeur pour une compagnie de gbagas, les taxi-brousse locaux. Cependant, il rêve toujours de richesse et de gloire. Surtout il n´a d´yeux que pour Fanta, belle comme un masque gouro. Lorsque la fille décide de fuir vers le nord, Birahima se propose comme garde du corps. Fanta entreprend alors de faire l´éducation de son jeune compagnon. Elle lui raconte l´histoire de leur pays, des origines à nos jours, que le garnement interprète à sa façon naïve et malicieuse.

Roman inachevé certes, mais où les qualités qui ont fait la réputation de Kourouma sont intactes. Le roman, dont le texte a été établi par Gilles Carpentier, est paru en septembre 2004.

Dans un article publié dans le quotidien Le Monde en septembre 2000, le critique Pierre Lepape considérait qu´Ahmadou Kourouma avait repris  le schéma du roman picaresque adapté à un autre univers : « Le roman européen des xvie et xviie siècles, de Lazarillo de Tormès aux Aventures de Simplex Simplicissimus, a inventé une manière de décrire le monde des humbles et des méprisés. Des enfants ou de très jeunes gens, jetés sur les routes par l’abandon, la misère et les horreurs de la guerre, découvraient, d’aventures en rencontres de hasard et de mauvaises fortunes en opérations de survie, le visage réel de la société, l’envers des apparences, de l’ordre, des hiérarchies, des raisons. Kourouma reprend le schéma picaresque de l’errance. »

Ahmadou Kourouma –que Jean –Michel Djian a dénommé dans sa biographie «l´ogre malinké» -s´est éteint il y a plus de vingt ans, mais ses livres sont là pour témoigner, sous le charme de la fiction et dans une veine satirique, des heurs et malheurs de la réalité africaine.

      

 

 

 

 

 

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