Martin Harnicek:
cruauté et dystopie.
On oublie assez souvent le rôle des petits éditeurs dans la divulgation de
la bonne littérature. Ceux qui ne jurent que par la suprématie du marché,
prétendant que les vrais écrivains finiront un jour ou un autre par se faire
remarquer, ne se font pas la moindre idée des échecs que ces écrivains ont
essuyés, des heures de détresse qu´ils ont vécues jusqu´à ce qu´un éditeur,
aussi modeste fut-il, eût flairé le chef d´œuvre inconnu.
Tout récemment, j´ai découvert -grâce
à l´ami Frédéric Strainchamps Duarte qui dirige de main de maître La Nouvelle
Librairie Française à Lisbonne -une petite maison d´édition sise dans la ville
de Broye en Saône-et-Loire, fondée en 2021 et au catalogue fort intéressant. Il
s´agit de Monts Métallifères qui a emprunté son nom à une chaîne de moyennes
montagnes en Allemagne et en Tchéquie. On compte parmi les auteurs déjà publiés
par ce petit éditeur Malcolm Bradbury, Thomas Ligotti, Milorad Pavic (et son
magnifique Exemplaire Unique) ou Griselda Gambaro autrice argentine du premier
livre censuré en 1977 par la dictature sinistre de Videla, un roman intitulé
Gagner sa mort qui traduit la violence politique dans la sphère domestique. Les
titres de ces auteurs figurent dans une collection qui porte le nom de Pb82 qui
renvoie au symbole chimique du plomb (pb) et au numéro atomique (82), d´après
le tableau périodique de Mendeleev, ce qui veut dire que ces livres sont, selon
les paroles du journaliste François Angelier, des romans de plomb, faisant
partie d´une littérature opaque, dense, terrible et létale.
Néanmoins, les deux livres éblouissants que j´ai pu lire de cet éditeur
original sont Viande et Albin, écrits par Martin Harnicek, un écrivain tchèque
quasiment méconnu, un écrivain insolite issu d´un pays qui a su enfanter, on le
sait, des auteurs exceptionnels comme Franz Kafka ou Karel Capek, entre
autres.
Martin Harnicek est donc né en Tchécoslovaquie, sous le régime communiste, en
1952. Enfant et adolescent difficile, viré du lycée à 16 ans, il a vécu des
périodes turbulentes. Naturellement provocateur et volontiers bagarreur, il a
effectué quelques séjours en prison. Adulte, il était un tant soit peu
extravagant. Dissident, il a publié divers courts romans dans une maison
d´édition underground, ce qui l´a placé sur la liste noire d´un régime qui ne
tolérait nullement ceux qui dérogeaient aux principes stricts du réalisme
socialiste. Ses livres peuvent se lire d´ailleurs comme des critiques voilées
au pouvoir. D´abord surveillé par la StB, la police politique, Martin Harnicek
a fini expulsé par le régime et s´est installé en Bavière, en Allemagne, en
1983, avec sa femme et son chien. Il a alors quitté l´écriture et a travaillé
pendant des décennies dans le domaine de la santé mentale. Comme il a récemment
déclaré, « Aujourd´hui, je suis un retraité satisfait et je vis avec mes chiens
et ma femme, parfois dans l´Oberland bavarois, parfois dans la patrie
d´origine, la Bohême ».
Les éditions Monts Métallifères nous ont donc fait découvrir Martin
Harnicek à travers les deux livres essentiels de cet écrivain, Viande et Albin,
qui, rédigés à la fin des années soixante-dix, ont vu le jour en un seul volume
en 1981 aux éditions tchèques 68 Publishers, en exil à Toronto, sous
l´orientation du grand écrivain tchèque Josef Svkorecky qui vivait au Canada.
En effet, il n´était pas question que les œuvres fussent publiées en
Tchécoslovaquie, étant donné les positions politiques de Martin Harnicek. En
plus, il avait été signataire de la Charte 77, pétition promue par des
dissidents -dont Vaclav Havel, Jan
Patocka, Pavel Kohout parmi beaucoup d´autres - qui s´opposaient au
durcissement du régime communiste survenu après l´intervention des chars du
pacte de Varsovie qui ont mis fin au printemps de Prague en 1968. Le texte a
néanmoins circulé sous le manteau, en
samizdat, système clandestin d´autoédition et de circulation d´écrits
dissidents en Urss et dans les autres pays du bloc de l´Est, dactylographiés
par les membres de ce réseau informel.
Les éditions Monts Métallifères ont publié Viande en 2024(aujourd´hui le
roman est aussi disponible en poche chez le même éditeur) avec une traduction
et une préface de Benoît Meunier. Viande est une dystopie qui, j´ose dire,
laisse le lecteur délicieusement dérouté. Comme l´écrit Benoît Meunier dans sa
préface, Viande est une litanie, un monologue qui sourd des profondeurs de la
mort. D´une noirceur sans pareille, ce roman se singularise par la violence
quasiment grotesque de son univers. Dans ce monde fantomatique et caricatural,
le narrateur déambule dans une ville en ruine dans laquelle toute action se
résume à deux possibilités : manger les autres ou être mangé par eux. Il n´y a plus ni animaux, ni végétaux, et la
seule nourriture disponible est la viande humaine pour laquelle il faut
disposer d´un ticket. Ce qu´il reste de vie s´organise autour des halles, une
immense boucherie sur laquelle une caste de policiers exerce son autorité
cruelle, punissant le moindre faux pas d´abattage immédiat.
Habitant de ce monde cauchemardesque, le narrateur, un «tire –au-flanc»,
est certes un monstre, mais au fond il lutte pour sa survie dans un univers
sans morale et sans la moindre décence. Affamé et obsédé par la viande, il se
rend compte que le meilleur moyen d´en obtenir est de collaborer avec les
forces de l´ordre et de devenir un délateur professionnel. Mais lui-même
victime de délation, il se voit obligé de fuir la ville : «La ville tout
entière était devenue mon ennemie ! Je n´osais même plus m´allonger dans
la rue, je voyais partout des individus malintentionnés qui auraient tenté de
m´ôter la vie. Autant ma blessure m´avait d´abord laissé abattu et indifférent,
autant j´étais à présent empli de terreur». Après avoir fui la ville, il échoue
sur une communauté où l´on panse ses blessures et on lui propose de vivre une
nouvelle vie au sein même de cette communauté. Pourtant, est-il en mesure de
s´intégrer ailleurs qu´en ville ? Ne sera-t-il pas obligé de quitter
également cette communauté après avoir commis l´irréparable ?
Si Viande n´a pas à proprement parler atteint le grand public, il connaît
indiscutablement un succès critique et d´estime. François Angelier, cité plus
haut, a beaucoup aimé ce roman et il a partagé son enthousiasme avec les
auditeurs de France Culture qui en 2024 a consacré une émission au roman:
«On est vraiment dans la dystopie radicale, c´est une forme de cauchemar où les
hommes se rongent (…)C´est un texte effrayant, narré avec une clarté qui le
rend encore plus effrayant (…)S´il y a bien un texte qui peut vous rendre
végan, c´est celui-ci, c´est une apologie de la frugalité, du
végétarisme». Romain de Becdelièvre, un
autre collaborateur de France Culture, a été lui aussi très impressionné par ce
livre qui dépeint un univers effroyable et nous renvoie à une obsession qui
nous met face à un aspect non négligeable de notre condition : «c´est un
roman qui nous rappelle en permanence qu´on est de la viande, qu´on est
consommable, c´est l´idée que l´humain est un prédateur qui finit par se
prédater lui-même dans un cycle infini». Un autre avis intéressant concernant
ce roman, on le trouve sous la plume de Yann Fastier dans Le Matricule des
Anges : «Rarement la dystopie n´avait ménagé si peu d´échappatoires et, si
les scènes d´équarrissage nous sont globalement épargnées, on n´en est pas
moins plongés dans l´horreur pure. D´autant plus pure, justement, qu´elle se
refuse au spectaculaire : Viande ne choque pas par sa démesure mais au contraire
par une banalité allant jusqu´au plausible».
En janvier 2026, est paru un autre livre de Martin Harnicek, intitulé
Albin, toujours traduit et préfacé par Benoît Meunier, Si le protagoniste de
Viande est tout en bas de l´échelle humaine, celui d´Albin aspire au sommet.
Quoi qu´il en soit, ils sont les deux visages d´une même brutalité : des
hommes violents, hyper-égoïstes et dénués d´empathie, préoccupés seulement par
la satisfaction de leurs désirs et instincts.
Albin nous décrit une société totalitaire, menacée par la surpopulation. La
mort est donc devenue un problème d´État. L´âge de la mort (la dévitalisation) ou
les rapports sexuels -comme l´homosexualité
–sont imposés par décret. Le Parti Mondial décrète la dévitalisation
systématique des hommes à 50 ans et celle des femmes à 45 ans. Dans cette
société ultra-répressive où il faut savoir tuer, la violence et l´absence
d´empathie deviennent les valeurs essentielles et le Parti recrute ses membres
parmi les jeunes garçons les plus brutaux. C´est un univers où la méchanceté
est érigée en qualité première, le seul objectif d´Albin est de grimper dans
l´échelle sociale et d´acquérir le pouvoir absolu pour laisser libre cours à
son sadisme.
Le personnage principal, donc Albin, que ses parents - un prédicateur et sa
femme Isabela –destinaient à libérer le monde de la tyrannie, se révèle au
contraire particulièrement doué pour la torture et la manipulation. À l´âge de
7 ans, il a tué un chat d´une manière fort cruelle. Vite repéré par les autorités,
il met son génie et son ambition démesurée à leur service dans l´espoir de
devenir un jour Président du Parti Mondial. À l´âge de 13 ans, il est convoqué
au Comité local pour être éventuellement sélectionné et il est sidéré par le
discours du président, un certain Alfred Dauer, qui n´a point caché que les
places disponibles dans le Comité local n´étaient pas destinées au premier
venu : «Tout le monde n´est pas fait pour diriger. S´il y en a parmi vous
qui donnent des ordres, il faut bien qu´il y en ait aussi qui obéissent. Tout
le monde ne peut pas être fort. Les faibles ont leur utilité. Et si vous êtes
ici aujourd´hui, jeunes gens, c´est justement pour déterminer lesquels, parmi
vous, sont forts et lesquels sont faibles».
Albin va suivre une ascension fulgurante, mais, trop obsédé par sa
réussite, il ne voit pas venir l´inévitable chute…
Dans sa préface, le traducteur Benoît Meunier met l´accent sur la structure
verticale, concentrique et ultra –rigide de l´Etat totalitaire décrit dans
Albin, avec, outre les comités locaux, un moteur idéologique (le Parti Mondial)
et sa police (les commissaires), ce qui ne va pas sans rappeler, toutes
proportions gardées et d´une façon déguisée, la société tchécoslovaque, surtout
après la «Normalisation», la grande période de mise au pas idéologique qui a
suivi la répression du Printemps de Prague. Néanmoins, des traces de cette
société étaient présentes dès les années cinquante sous la forme de phrases que
l´on pouvait entendre dans la bouche du premier président communiste Klement
Gottwald et qui sont presque pareilles à celles que l´on retrouve dans ce roman
comme «Quiconque est avec eux est
contre la société nouvelle» (page 154) qui ressemble on ne peut mieux à une
phrase proférée par le président : «Qui ne marche pas avec nous marche
contre nous !». Il fallait d´autre part être constamment sur ses gardes,
c´est –à-dire contrôler, ordonner, surveiller et punir.
Malheureusement, nous vivons des temps assez inquiétants dans un monde de
plus en plus déroutant et instable. C´est une perspective effrayante, mais au
train où vont les choses, peut-être vivrons-nous un jour dans une société qui
aura au moins des traces pareilles à celles dépeintes dans ces deux livres de
Martin Harnicek. L´auteur en est d´ailleurs plus au moins conscient, lui qui, à
une question qu´on lui a posée là-dessus dans une interview que l´on peut lire
sur le site de Monts Métallifères, a répondu de la sorte:« J´espère ne pas
avoir écrit des livres prophétiques, à la Nostradamus»…
Martin Harnicek, Viande, traduit du tchèque et préfacé par Benoît Meunier, éditions
Monts Métallifères, Broye, mai 2024 (édition de poche disponible chez le même
éditeur depuis janvier 2026).
Martin Harnicek, Albin, traduit du tchèque et préfacé par Benoît Meunier,
éditions Monts Métallifères, Broye, janvier 2026.




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