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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 29 mars 2026

Chronique d´avril 2026.

 


Martin Harnicek: cruauté et dystopie.

On oublie assez souvent le rôle des petits éditeurs dans la divulgation de la bonne littérature. Ceux qui ne jurent que par la suprématie du marché, prétendant que les vrais écrivains finiront un jour ou un autre par se faire remarquer, ne se font pas la moindre idée des échecs que ces écrivains ont essuyés, des heures de détresse qu´ils ont vécues jusqu´à ce qu´un éditeur, aussi modeste fut-il, eût flairé le chef d´œuvre inconnu.

Tout récemment, j´ai découvert  -grâce à l´ami Frédéric Strainchamps Duarte qui dirige de main de maître La Nouvelle Librairie Française à Lisbonne -une petite maison d´édition sise dans la ville de Broye en Saône-et-Loire, fondée en 2021 et au catalogue fort intéressant. Il s´agit de Monts Métallifères qui a emprunté son nom à une chaîne de moyennes montagnes en Allemagne et en Tchéquie. On compte parmi les auteurs déjà publiés par ce petit éditeur Malcolm Bradbury, Thomas Ligotti, Milorad Pavic (et son magnifique Exemplaire Unique) ou Griselda Gambaro autrice argentine du premier livre censuré en 1977 par la dictature sinistre de Videla, un roman intitulé Gagner sa mort qui traduit la violence politique dans la sphère domestique. Les titres de ces auteurs figurent dans une collection qui porte le nom de Pb82 qui renvoie au symbole chimique du plomb (pb) et au numéro atomique (82), d´après le tableau périodique de Mendeleev, ce qui veut dire que ces livres sont, selon les paroles du journaliste François Angelier, des romans de plomb, faisant partie d´une littérature opaque, dense, terrible et létale.   

Néanmoins, les deux livres éblouissants que j´ai pu lire de cet éditeur original sont Viande et Albin, écrits par Martin Harnicek, un écrivain tchèque quasiment méconnu, un écrivain insolite issu d´un pays qui a su enfanter, on le sait, des auteurs exceptionnels comme Franz Kafka ou Karel Capek, entre autres. 

Martin Harnicek est donc né en Tchécoslovaquie, sous le régime communiste, en 1952. Enfant et adolescent difficile, viré du lycée à 16 ans, il a vécu des périodes turbulentes. Naturellement provocateur et volontiers bagarreur, il a effectué quelques séjours en prison. Adulte, il était un tant soit peu extravagant. Dissident, il a publié divers courts romans dans une maison d´édition underground, ce qui l´a placé sur la liste noire d´un régime qui ne tolérait nullement ceux qui dérogeaient aux principes stricts du réalisme socialiste. Ses livres peuvent se lire d´ailleurs comme des critiques voilées au pouvoir. D´abord surveillé par la StB, la police politique, Martin Harnicek a fini expulsé par le régime et s´est installé en Bavière, en Allemagne, en 1983, avec sa femme et son chien. Il a alors quitté l´écriture et a travaillé pendant des décennies dans le domaine de la santé mentale. Comme il a récemment déclaré, « Aujourd´hui, je suis un retraité satisfait et je vis avec mes chiens et ma femme, parfois dans l´Oberland bavarois, parfois dans la patrie d´origine, la Bohême ». 

Les éditions Monts Métallifères nous ont donc fait découvrir Martin Harnicek à travers les deux livres essentiels de cet écrivain, Viande et Albin, qui, rédigés à la fin des années soixante-dix, ont vu le jour en un seul volume en 1981 aux éditions tchèques 68 Publishers, en exil à Toronto, sous l´orientation du grand écrivain tchèque Josef Svkorecky qui vivait au Canada. En effet, il n´était pas question que les œuvres fussent publiées en Tchécoslovaquie, étant donné les positions politiques de Martin Harnicek. En plus, il avait été signataire de la Charte 77, pétition promue par des dissidents  -dont Vaclav Havel, Jan Patocka, Pavel Kohout parmi beaucoup d´autres - qui s´opposaient au durcissement du régime communiste survenu après l´intervention des chars du pacte de Varsovie qui ont mis fin au printemps de Prague en 1968. Le texte a néanmoins circulé sous le manteau,  en samizdat, système clandestin d´autoédition et de circulation d´écrits dissidents en Urss et dans les autres pays du bloc de l´Est, dactylographiés par les membres de ce réseau informel.  

Les éditions Monts Métallifères ont publié Viande en 2024(aujourd´hui le roman est aussi disponible en poche chez le même éditeur) avec une traduction et une préface de Benoît Meunier. Viande est une dystopie qui, j´ose dire, laisse le lecteur délicieusement dérouté. Comme l´écrit Benoît Meunier dans sa préface, Viande est une litanie, un monologue qui sourd des profondeurs de la mort. D´une noirceur sans pareille, ce roman se singularise par la violence quasiment grotesque de son univers. Dans ce monde fantomatique et caricatural, le narrateur déambule dans une ville en ruine dans laquelle toute action se résume à deux possibilités : manger les autres ou être mangé par eux.  Il n´y a plus ni animaux, ni végétaux, et la seule nourriture disponible est la viande humaine pour laquelle il faut disposer d´un ticket. Ce qu´il reste de vie s´organise autour des halles, une immense boucherie sur laquelle une caste de policiers exerce son autorité cruelle, punissant le moindre faux pas d´abattage immédiat.

Habitant de ce monde cauchemardesque, le narrateur, un «tire –au-flanc», est certes un monstre, mais au fond il lutte pour sa survie dans un univers sans morale et sans la moindre décence. Affamé et obsédé par la viande, il se rend compte que le meilleur moyen d´en obtenir est de collaborer avec les forces de l´ordre et de devenir un délateur professionnel. Mais lui-même victime de délation, il se voit obligé de fuir la ville : «La ville tout entière était devenue mon ennemie ! Je n´osais même plus m´allonger dans la rue, je voyais partout des individus malintentionnés qui auraient tenté de m´ôter la vie. Autant ma blessure m´avait d´abord laissé abattu et indifférent, autant j´étais à présent empli de terreur». Après avoir fui la ville, il échoue sur une communauté où l´on panse ses blessures et on lui propose de vivre une nouvelle vie au sein même de cette communauté. Pourtant, est-il en mesure de s´intégrer ailleurs qu´en ville ? Ne sera-t-il pas obligé de quitter également cette communauté après avoir commis l´irréparable ? 

Si Viande n´a pas à proprement parler atteint le grand public, il connaît indiscutablement un succès critique et d´estime. François Angelier, cité plus haut, a beaucoup aimé ce roman et il a partagé son enthousiasme avec les auditeurs de France Culture qui en 2024 a consacré une émission au roman: «On est vraiment dans la dystopie radicale, c´est une forme de cauchemar où les hommes se rongent (…)C´est un texte effrayant, narré avec une clarté qui le rend encore plus effrayant (…)S´il y a bien un texte qui peut vous rendre végan, c´est celui-ci, c´est une apologie de la frugalité, du végétarisme».  Romain de Becdelièvre, un autre collaborateur de France Culture, a été lui aussi très impressionné par ce livre qui dépeint un univers effroyable et nous renvoie à une obsession qui nous met face à un aspect non négligeable de notre condition : «c´est un roman qui nous rappelle en permanence qu´on est de la viande, qu´on est consommable, c´est l´idée que l´humain est un prédateur qui finit par se prédater lui-même dans un cycle infini». Un autre avis intéressant concernant ce roman, on le trouve sous la plume de Yann Fastier dans Le Matricule des Anges : «Rarement la dystopie n´avait ménagé si peu d´échappatoires et, si les scènes d´équarrissage nous sont globalement épargnées, on n´en est pas moins plongés dans l´horreur pure. D´autant plus pure, justement, qu´elle se refuse au spectaculaire : Viande ne choque pas par sa démesure mais au contraire par une banalité allant jusqu´au plausible».    

En janvier 2026, est paru un autre livre de Martin Harnicek, intitulé Albin, toujours traduit et préfacé par Benoît Meunier, Si le protagoniste de Viande est tout en bas de l´échelle humaine, celui d´Albin aspire au sommet. Quoi qu´il en soit, ils sont les deux visages d´une même brutalité : des hommes violents, hyper-égoïstes et dénués d´empathie, préoccupés seulement par la satisfaction de leurs désirs et instincts.

Albin nous décrit une société totalitaire, menacée par la surpopulation. La mort est donc devenue un problème d´État. L´âge de la mort (la dévitalisation) ou les rapports sexuels  -comme l´homosexualité –sont imposés par décret. Le Parti Mondial décrète la dévitalisation systématique des hommes à 50 ans et celle des femmes à 45 ans. Dans cette société ultra-répressive où il faut savoir tuer, la violence et l´absence d´empathie deviennent les valeurs essentielles et le Parti recrute ses membres parmi les jeunes garçons les plus brutaux. C´est un univers où la méchanceté est érigée en qualité première, le seul objectif d´Albin est de grimper dans l´échelle sociale et d´acquérir le pouvoir absolu pour laisser libre cours à son sadisme.

Le personnage principal, donc Albin, que ses parents - un prédicateur et sa femme Isabela –destinaient à libérer le monde de la tyrannie, se révèle au contraire particulièrement doué pour la torture et la manipulation. À l´âge de 7 ans, il a tué un chat d´une manière fort cruelle. Vite repéré par les autorités, il met son génie et son ambition démesurée à leur service dans l´espoir de devenir un jour Président du Parti Mondial. À l´âge de 13 ans, il est convoqué au Comité local pour être éventuellement sélectionné et il est sidéré par le discours du président, un certain Alfred Dauer, qui n´a point caché que les places disponibles dans le Comité local n´étaient pas destinées au premier venu : «Tout le monde n´est pas fait pour diriger. S´il y en a parmi vous qui donnent des ordres, il faut bien qu´il y en ait aussi qui obéissent. Tout le monde ne peut pas être fort. Les faibles ont leur utilité. Et si vous êtes ici aujourd´hui, jeunes gens, c´est justement pour déterminer lesquels, parmi vous, sont forts et lesquels sont faibles».

Albin va suivre une ascension fulgurante, mais, trop obsédé par sa réussite, il ne voit pas venir l´inévitable chute…

Dans sa préface, le traducteur Benoît Meunier met l´accent sur la structure verticale, concentrique et ultra –rigide de l´Etat totalitaire décrit dans Albin, avec, outre les comités locaux, un moteur idéologique (le Parti Mondial) et sa police (les commissaires), ce qui ne va pas sans rappeler, toutes proportions gardées et d´une façon déguisée, la société tchécoslovaque, surtout après la «Normalisation», la grande période de mise au pas idéologique qui a suivi la répression du Printemps de Prague. Néanmoins, des traces de cette société étaient présentes dès les années cinquante sous la forme de phrases que l´on pouvait entendre dans la bouche du premier président communiste Klement Gottwald et qui sont presque pareilles à celles que l´on retrouve dans ce roman comme «Quiconque est avec eux  est contre la société nouvelle» (page 154) qui ressemble on ne peut mieux à une phrase proférée par le président : «Qui ne marche pas avec nous marche contre nous !». Il fallait d´autre part être constamment sur ses gardes, c´est –à-dire contrôler, ordonner, surveiller et punir.

Malheureusement, nous vivons des temps assez inquiétants dans un monde de plus en plus déroutant et instable. C´est une perspective effrayante, mais au train où vont les choses, peut-être vivrons-nous un jour dans une société qui aura au moins des traces pareilles à celles dépeintes dans ces deux livres de Martin Harnicek. L´auteur en est d´ailleurs plus au moins conscient, lui qui, à une question qu´on lui a posée là-dessus dans une interview que l´on peut lire sur le site de Monts Métallifères, a répondu de la sorte:« J´espère ne pas avoir écrit des livres prophétiques, à la Nostradamus»…

 

Martin Harnicek, Viande, traduit du tchèque et préfacé par Benoît Meunier, éditions Monts Métallifères, Broye, mai 2024 (édition de poche disponible chez le même éditeur depuis janvier 2026).

Martin Harnicek, Albin, traduit du tchèque et préfacé par Benoît Meunier, éditions Monts Métallifères, Broye, janvier 2026.

        

 


 


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