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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

samedi 30 mai 2026

Chronique de juin 2026.

 



Robert Walser, miniaturiste par excellence.

 

     Comme Rosario Girondo, ce personnage du roman Le mal de Montano d´Enrique Vila –Matas, qui décide de se transmuer en la mémoire de la bibliothèque universelle, Robert Walser, n´est-il pas en passe de devenir, soixante -dix ans après sa mort, la quintessence de la littérature ? Cet écrivain suisse d´expression allemande, disparu le 25 décembre 1956, ne hante-t-il pas la mémoire de nombre d´écrivains contemporains ? Toujours est-il que la légion d´admirateurs en vie de celui que Stefan Zweig appelait le «miniaturiste par excellence» était bien longue et elle comprenait Franz Kafka, Robert Musil, Hermann Hesse ou Walter Benjamin. Le prix Nobel de 1981, Elias Canetti, décédé en 1994, a fait lui aussi des commentaires fort élogieux sur l´œuvre de cet écrivain minimaliste avant la lettre. La légion d´admirateurs n´a d´ailleurs cessé de croître au fil du temps : Enrique Vila-Matas, déjà cité, J.M. Coetzee, Elfriede Jelinek ou le très regretté W.G. Sebald. Du côté des écrivains de langue française, nous avons eu Henri Michaux, Louis René des Forêts, André du Bouchet, Michel Schneider et bien d´autres. Et pourtant Robert Walser a toujours mené une vie des plus simples, presque dans l´ombre, comme s´il voulait être réduit au silence, à sa plus humble expression. On pourrait dire de Robert Walser, surnommé «le vagabond de génie», qu´il aurait fait un excellent personnage de roman. Lui qui a toujours vécu en marge de tout courant littéraire. Qui était-il vraiment ?

    Robert Walser est né le 15 avril 1878 à Bienne, dans le canton de Berne, avant-dernier des huit enfants du relieur et commerçant Adolf Walser et de sa femme Elisa. Dès son enfance, il s´est découvert une vocation artistique, mais dans un premier temps, cette vocation semblait s´orienter vers une carrière dans le théâtre, comme comédien. Tôt il s´est néanmoins rendu compte que c´était à la littérature qu´il tenait le plus. Professionnellement, sa vie n´a jamais été une partie de plaisir. Il a toujours connu des emplois modestes, soit dans la banque, soit dans les assurances. Il a vécu  un temps à Berlin, au début du siècle, d´abord chez son frère, le peintre Karl Walser, puis dans son propre appartement et, petit à petit, il a pu percer dans le monde littéraire en publiant de petits textes dans des journaux et des revues. Dans les années vingt, des romans et de petites proses ont vu le jour jusqu´à ce que, à la suite d´une crise psychique, le verdict tombe : on lui pose le diagnostic de schizophrénie. Logeant, dans un premier temps, à l´asile de Waldau, sous un régime plus ou moins libre, qui lui permet de continuer à écrire et à publier, il est transféré de force à Herisau, dans l´asile psychiatrique de son canton d´origine où il vit une existence paisible, quasiment sans visites(une des rares exceptions fut Carl Seelig qui a écrit plus tard le livre Promenades avec Robert Walser) jusqu´à sa mort, en 1956, le jour de Noël, victime d´une défaillance cardiaque, à l´âge de 78 ans, pendant une promenade solitaire dans la neige.

   L´enthousiasme autour de l´œuvre de cet écrivain singulier est croissant, soixante-dix  ans après sa disparition. Les lecteurs français sont particulièrement choyés, eux qui comptent parmi les plus fidèles et fervents admirateurs de l´œuvre de Walser. L´œuvre de Robert Walser est abondamment traduite en français, surtout chez Gallimard, éditeur français de référence, et chez Zoé, maison d´édition suisse élégante et au catalogue trié sur le volet. L´œuvre de cet écrivain suisse allemand hors pair est composée de romans (L´Institut Benjamenta ou Jakob von Gunten, Le brigand, Les enfants Tanner, Le commis) de pièces de théâtre (L´Etang, Félix, Cendrillon) et de plusieurs récits (La rose, La promenade) et de petites proses.

  Son premier roman fut Les enfants Tanner, publié en 1907. Roman aussi délicat quant au fond qu´intransigeant dans sa forme et dans sa construction. Il se caractérise par une succession d´épisodes, de longs monologues, de dialogues, de promenades, décrivant une errance plus intérieure que géographique. Il est centré sur la sensibilité poétique et la quête existentielle du protagoniste Simon Tanner, un  jeune homme inadapté au travail, qui passe d´un emploi à l´autre et d´un lieu à l´autre, ponctué par les retrouvailles avec ses frères et sa sœur (Hedwig, Kaspar, Klaus, Emil). L´extrait de l´édition de poche (collection Folio-Gallimard) choisi pour illustrer la quatrième de couverture traduit on ne peut mieux le désarroi du protagoniste : «De tous les endroits où j´ai été, poursuivit le jeune homme, je suis parti très vite, parce que je n´ai pas eu envie de croupir à mon âge dans une étroite et stupide vie de bureau, même si les bureaux en question étaient, de l´avis de tout le monde, ce qu´il y avait de plus relevé dans le genre, des bureaux de banque, par exemple. Cela dit, on ne m´a jamais chassé de nulle part, c´est toujours moi qui suis parti, par pur plaisir de partir, en quittant des emplois et des postes où l´on pouvait faire carrière, et le diable sait quoi, mais qui m´auraient tué si j´était resté. Partout où je suis passé, on a toujours regretté mon départ, blâmé ma décision, on m´a aussi prédit un sombre avenir,  mais toujours on a eu le geste de me souhaiter bonne chance pour le reste de ma carrière».

  Néanmoins, le roman le plus connu de Robert Walser est peut-être L´Institut Benjamenta ou Jakob von Gunten, paru en 1909, en partie dû à l´adaptation cinématographique des frères Quay en 1995.  Ce roman dépeint l´apprentissage de la soumission dans un étrange pensionnat. Le jeune aristocrate Jakob von Gunten s´y inscrit volontairement pour devenir un homme humble et subalterne, apprenant l´obéissance sous la direction du mystérieux Johannes Benjamenta et de sa sœur Lisa. Dans un texte publié en 2018 dans En Attendant Nadeau, intitulé «La magie Walser», Yves Peyré a rappelé comment il a découvert  L´Institut Benjamenta à travers un exemplaire qui lui avait été offert en 1981 - lors de sa parution dans la collection L´imaginaire chez Gallimard- par Louis René des Forêts. Le roman l´a fasciné : «J´avançais dans le récit assez bref qui était absolument magique avec son style étonnant, conciliant la tension et le floconneux, je traversais le mystère qui ne cessait de s´exposer, la féerie était là, la désillusion aussi, les confidences fusaient qu´il fallait entrevoir, il y avait trace d´une espièglerie et d´une irrévérence foncière. On était dans la ville et dans l´âme du narrateur, pourtant il semblait que l´on prît plaisir à respirer l´air très doux de la campagne. J´étais totalement subjugué».      

  Il est trois livres remarquables- disponibles aux éditions Zoé en format poche - de cet auteur- culte qu´il serait on ne peut plus lamentable de mettre sous le boisseau : Histoires d´images, Vie de poète, et Le Territoire du Crayon.

Histoires d´images est un livre né de la mémoire et de l´expérience du dialogue intellectuel avec son frère Karl. Walser, à travers des poèmes et des textes courts, souvent écrits au courant de la plume, mais d´où la réflexion n´est pas absente, revisite les tableaux de Fragonard, Delacroix, Titien, Van Gogh et autres Renoir. Parfois, le tableau n´est que le point de départ qui suscite une histoire. Jean-Maurice de Montremy a d´ailleurs écrit  un jour à ce propos dans Livres Hebdo que «Walser s´y refuse à commenter les œuvres d´art. Il les transpose dans un monde analogue». En épigraphe de ce livre délicieux, il y une phrase du poème qui clôture cet ensemble de textes :«Il joue avec l´esprit, enfin, il peint, mais le peintre n´est-il pas également un joueur comme le poète ?» Et l´on aurait envie d´ajouter : comme Walser lui-même…

   Dans un autre livre cité plus haut, Vie de poète, l´auteur évoque des figures qui ont accompagné sa carrière, mais aussi les milieux artistiques, Hölderlin, la grande route, la forêt, bref, ce qui lui tenait à cœur. Enfin,  le livre Les territoires du crayon (2003) est le résultat d´un minutieux et admirable travail de recherche à partir des annotations contenues dans de petits carnets et des bouts de papier et que l´on a eu du mal à déchiffrer, tant la calligraphie de Walser était souvent minuscule.

   Pierre Pichet a écrit un jour dans La Quinzaine littéraire que« le charme des textes de Walser et la perplexité qu´ils engendrent, tient aussi à une forme de naïveté, d´une grâce qui peut aller jusqu´à la mièvrerie…»

  Dans son livre cité plus haut Promenades avec Robert Walser (éditions Zoé, 2023, traduit de l´allemand par Marion Graf), le journaliste littéraire et écrivain suisse Carl Seelig (1894-1962) raconte ses rencontres avec son compatriote pendant le séjour de celui-ci à l´asile psychiatrique de Herisau, un asile qui a duré vingt ans, de 1936 jusqu´à la mort de Robert Walser, le 25 décembre 1956. Ces conversations ont permis de découvrir un écrivain qui portait un regard aigu sur le milieu culturel, sur les évolutions politiques et sur les étapes de sa carrière littéraire, interrompue en 1933. Le 28 janvier 1943, par exemple, il a confié à Carl Seelig : «Savez-vous pourquoi je n´ai pas réussi comme écrivain ? Je vais vous le dire : je n´avais pas assez d´instinct social. Je n´ai pas assez joué la comédie sociale. C´est sûr et certain ! J´en suis parfaitement conscient aujourd´hui. Je me suis trop laissé aller à mon plaisir personnel. Oui, c´est vrai, j´avais des dispositions pour devenir une sorte de vagabond et je me suis à peine défendu contre cette tendance. Ce côté subjectif a irrité les lecteurs des Enfants Tanner. À leur avis, l´écrivain n´a pas le droit de se perdre dans le subjectif. Ils voient de la prétention dans le fait de prendre son propre «moi» tellement au sérieux. Comme il se trompe, le poète qui croit que ses contemporains s´intéressent à ses affaires privées !»

  Dans son Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature (éditions Plon, 2016), Pierre Assouline donne une définition exacte de Robert Walser et de sa prose : «Toute une littérature de l´effacement, de l´ennui, du silence, et pourtant, il ne fait pas sombre à l´intérieur. Un fou, peut-être, mais un fou de la digression, ainsi que l´on nomme les bavards de génie. Ses armes : un humour et une ironie au service de la plus légère acuité littéraire, celle qui se reconnaît à son absence totale de cuistrerie. Ses proses minuscules disent presque rien sur presque tout, et réciproquement, mais nul ne sait les dire comme lui. Son style tient tellement bien par sa seule force interne qu´il n´a pas besoin de s´appuyer sur des objets, des sujets, voire horresco referens des idées. Le feuilletoniste connaît la gloire journalistique de son vivant et une sorte de gloire littéraire à titre posthume. 

     Enfin, si vous n´avez pas encore goûté aux joies de l´univers «walsérien», n´hésitez pas. En y plongeant, vous épouserez la  civilisation du détail et des parfums invisibles…            

 

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