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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mardi 29 septembre 2026

Chronique d´octobre 2026

 




Grazia Deledda, l´âme de la Sardaigne.

Cette année, on signale le centenaire de l´attribution du Prix Nobel de Littérature à l´écrivaine italienne Grazia Deledda. Elle fut la deuxième femme, après la Suédoise Selma Lagerlöf (1909), et la seule femme italienne à ce jour, à recevoir cette distinction et néanmoins cent ans plus tard, quand on évoque son nom - y compris en Italie, son pays d´origine - on a encore l´impression qu´elle est loin de faire l´unanimité ou alors on rechigne quelque peu à reconnaître son talent. On pourrait dire que nous sommes face à un des paradoxes majeurs de l´histoire littéraire italienne. En effet, dans les milieux académiques elle fut longtemps considérée comme un nom marginal, boudée et traitée avec une certaine condescendance. Lorsque l´Académie Suédoise a annoncé le lauréat de cette année-là, une grande partie de l´élite littéraire et universitaire eut d´ailleurs une réaction de stupeur voire de dédain. Benedetto Croce, par exemple, un des noms parmi les plus renommés de l´histoire, de la philosophie et de la littérature italienne, a quelque peu contribué à ce désamour autour de Grazia Deledda. Il a qualifié son écriture de naïve, manquant de profondeur et de structure intellectuelle.  Un autre écrivain réputé, Luigi Pirandello, qui aurait le prix Nobel quelques années plus tard, ne reconnaissait pas chez Grazia Deledda –insulaire comme lui quoique Sarde alors que lui, il était Sicilien – de talent particulier et s´est permis de pondre un roman satirique inspiré du couple Deledda(Suo marito/ Son mari).

Ce rejet et cette méfiance découlent de plusieurs facteurs. D´abord, le manque de formation académique de l´autrice. Originaire, on l´a vu, de Sardaigne, où l´éducation des filles n´était pas prioritaire, Grazia Deledda a dû quitter l´école à l´âge de 9 ans. Autodidacte donc –elle s´est intéressée à la littérature en lisant les livres de la bibliothèque de son père -, elle ne maîtrisait pas les codes de la haute rhétorique classique. Son style était jugé quelque peu lacunaire et dérogeait énormément aux canons de la haute littérature italienne. D´aucuns sont allées jusqu´à l´appeler ironiquement –et un brin sordidement, il faut le dire – de «ménagère de la littérature»(en italien, «la massaia della letteratura»). Ensuite, la réduction de son œuvre à une perspective régionaliste. Ses romans, ancrés dans l´imaginaire de sa Sardaigne natale (surtout, la Barbaria, Nuoro), ont d´ordinaire été dépréciés et caractérisés comme purement folkloriques, provinciaux et archaïques par les cercles intellectuels de l´Italie continentale. Enfin, le sexisme typique et patriarcal de l´époque n´a pas aidé l´écrivaine sarde qui, lorsqu´elle s´est installée à Rome, a fait même l´objet de moqueries dans les salons romains, non seulement elle-même, mais surtout son mari puisqu´on avait du mal à accepter qu´un homme soutienne le succès de son épouse.

Grazia Deledda est née le 28 septembre 1871 à Nuoro(en sarde, Nugoro) et décédée à Rome le 15 août 1936. Si elle n´a pas suivi des études secondaires, elle a tout de même pu parachever son éducation par des leçons dispensées à la maison par un ami lettré de ses parents. Grande lectrice, elle a commencé à écrire assez jeune et,  à l´âge de 17 ans, elle a publié son conte Sangue sardo (Le Sang sarde) dans la revue romaine Ultima Moda. Elle avait découvert sa vocation et c´était le début d´une carrière littéraire prolifique composée de trente-six romans et autour de deux-cent cinquante nouvelles. En 1900, comme je l´ai écrit plus haut, elle a quitté son île natale pour s´installer à Rome, mais la Sardaigne était toujours au cœur de son œuvre.

Dans ses écrits au langage très pur, sonore et riche en nuances, elle parle de la douleur et de la misère, de l´amour et de la mort, de la superstition et de l´immobilisme, de la résignation et du destin individuel, auquel on doit le respect. L´autrice ne cherche pas une fin heureuse. Dans la plupart de ses livres, l´intrigue se déroule dans la partie la plus profonde de l´île (la Barbagia), un monde agropastoral régi par des lois antiques et non écrites. C´est un univers rigide –les paysages arides, la rudesse de la vie paysanne- où l´on respecte les traditions, l´honneur familial et l´esprit clanique. Bref, soit dans les romans soit dans les nouvelles, l´autrice décrit avec finesse et un style poétique les violences et les inquiétudes de l´âme humaine.

Dans Elias Portolu(1903), par exemple, on nous décrit le tableau d´une Sardaigne rurale et sauvage, profondément ancrée dans ses traditions. Elias Portolu est de retour dans son village natal après un séjour en prison. Alors qu´il essaie de se réintégrer dans sa famille de bergers, il fait la connaissance de Maddalena, une jeune femme promise à son frère Pietro. Elle tombe aussitôt sous son charme et se noue entre eux une relation dangereuse et violente, par d´autres mots, un amour interdit. Partagé entre la passion et la culpabilité, la seule issue qu´Elias Portolu soit à même de trouver pour fuir le pêché est de se tourner vers la religion. Il choisit en effet la prêtrise. Néanmoins, les tourments de la chair le rattrapent, menant les personnages vers un destin tragique. Pour la plupart des critiques, la principale qualité du roman est l´analyse subtile du remords et du conflit intérieur d´Elias Portolu. La narratrice ne le juge ni ne le condamne, elle ne fait qu´exposer  sa faiblesse.

Dans un autre roman emblématique de l´autrice, Canne al vento (Des roseaux sous le vent, dans la traduction française), publié en 1913 et que l´on tient pour son chef-d´œuvre, la vie des hommes est comparée à des roseaux qui se plient au vent sans être brisés. C´est en quelque sorte une métaphore de la condition humaine. L´intrigue se déroule encore une fois en Sardaigne et peint la décadence d´une famille noble ruinée, les Pintor, incarnée par trois sœurs (Ruth, Ester et Noémie) attachées aux apparences de leur rang. Avec elles, habite Efix, le vieil et fidèle serviteur. L´équilibre fragile de leur vie est bouleversé par l´annonce de l´arrivée de leur neveu Giacinto, fils de leur sœur Lia qui dans sa jeunesse s´est enfuie de la maison maternelle et est décédée quelques années plus tard. Les différents personnages du roman vont alors être ballotés par ce coup de destin comme les roseaux au vent.

Si l´œuvre de Grazia Deledda peut s´inscrire dans le prolongement du vérisme italien –mouvement littéraire et artistique de la fin du XIXème siècle qui cherche à représenter la réalité quotidienne le plus fidèlement possible -, un peu à l´instar du Sicilien Giovanni Verga (1840-1922)-, elle s´en affranchit pourtant pour évoluer vers un univers mythique et psychologique proche du décadentisme. En effet, contrairement aux canons stricts du vérisme –qui s´était inspiré du naturalisme français -, Grazia Deledda n´adopte pas dans ses romans et nouvelles une perspective «scientifique». Aussi l´écrivain Luigi Capuana (1839-1915), par exemple, l´accusait-il de manque d´objectivité. D´autre part, dans ses écrits, le paysage sarde n´est pas seulement documenté, il devient un décor de légende, un espace intemporel régi par des forces morales et fatales. Le vérisme est également dépassé dans les thèmes moraux et religieux étant donné que dans les livres de Grazia Deledda, les intrigues se concentrent sur le sentiment du péché, la culpabilité, le remords et l´obsession de l´expiation, dans une lutte permanente entre le bien et le mal. Enfin, l´exploration de l´âme humaine et une sorte de lyrisme intime placeraient d´ une certaine manière son œuvre à la frontière du vérisme et du décadentisme. Néanmoins, le vérisme dans lequel on a enfermé sa littérature ne faisait pas l´unanimité, d´éminents critiques contestant cette étiquette qu´on lui avait collé sur le dos. C´était le cas d´Emilio Cecchi (1884-1966) qui ne voyait pas en elle une prévalence du vérisme et du naturalisme, mais l´élément lyrique et féerique. Un avis partagé par un autre critique, Natalino Sapegno (1901-1990).

Malgré les réticences du passé –et qui subsistent encore un tant soit peu -, l´œuvre de Grazia Deledda est tout de même envisagée de nos jours sous un autre angle. Le centenaire de l´attribution du Prix Nobel de Littérature a marqué un regain d´intérêt pour l´œuvre de la prestigieuse autrice sarde. On reconnaît même la modernité de son écriture. On met en exergue aussi la puissance psychologique de ses personnages et la portée universelle de ses romans et nouvelles. On ne cantonne plus son œuvre, comme par le passé, dans un registre folklorique, régionaliste ou provinciale. On percevait naguère ses livres comme de simples tableaux pittoresques de la Sardaigne, alors que la critique moderne analyse ses récits comme des tragédies existentielles qui dépassent le cadre géographique de son île natale. D´autre part, Grazia Deledda est désormais reconnue comme une pionnière féminine et une intellectuelle audacieuse.

Le centenaire de l´attribution du Prix Nobel à Grazia Deledda est donc une occasion en or pour découvrir ou redécouvrir l´œuvre d´une écrivaine dont le message universel réside dans l´exploration de la condition humaine face à la fatalité, au péché et à la rédemption. Ancrés dans sa Sardaigne natale, ses romans et nouvelles transcendent pourtant ce cadre fort particulier pour aborder des dilemmes qui touchent l´humanité entière.

P.S- Les œuvres de Grazia Deledda en français sont maintenant en cours de republication notamment chez Cambourakis. 

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