Grazia Deledda,
l´âme de la Sardaigne.
Cette année, on signale le centenaire de l´attribution du Prix Nobel de
Littérature à l´écrivaine italienne Grazia Deledda. Elle fut la deuxième femme,
après la Suédoise Selma Lagerlöf (1909), et la seule femme italienne à ce jour,
à recevoir cette distinction et néanmoins cent ans plus tard, quand on évoque son
nom - y compris en Italie, son pays d´origine - on a encore l´impression
qu´elle est loin de faire l´unanimité ou alors on rechigne quelque peu à
reconnaître son talent. On pourrait dire que nous sommes face à un des
paradoxes majeurs de l´histoire littéraire italienne. En effet, dans les
milieux académiques elle fut longtemps considérée comme un nom marginal, boudée
et traitée avec une certaine condescendance. Lorsque l´Académie Suédoise a
annoncé le lauréat de cette année-là, une grande partie de l´élite littéraire
et universitaire eut d´ailleurs une réaction de stupeur voire de dédain.
Benedetto Croce, par exemple, un des noms parmi les plus renommés de
l´histoire, de la philosophie et de la littérature italienne, a quelque peu
contribué à ce désamour autour de Grazia Deledda. Il a qualifié son écriture de
naïve, manquant de profondeur et de structure intellectuelle. Un autre écrivain réputé, Luigi Pirandello,
qui aurait le prix Nobel quelques années plus tard, ne reconnaissait pas chez
Grazia Deledda –insulaire comme lui quoique Sarde alors que lui, il était
Sicilien – de talent particulier et s´est permis de pondre un roman satirique inspiré
du couple Deledda(Suo marito/ Son mari).
Ce rejet et cette méfiance découlent de plusieurs facteurs. D´abord, le
manque de formation académique de l´autrice. Originaire, on l´a vu, de
Sardaigne, où l´éducation des filles n´était pas prioritaire, Grazia Deledda a
dû quitter l´école à l´âge de 9 ans. Autodidacte donc –elle s´est intéressée à
la littérature en lisant les livres de la bibliothèque de son père -, elle ne
maîtrisait pas les codes de la haute rhétorique classique. Son style était jugé
quelque peu lacunaire et dérogeait énormément aux canons de la haute
littérature italienne. D´aucuns sont allées jusqu´à l´appeler ironiquement –et
un brin sordidement, il faut le dire – de «ménagère de la littérature»(en
italien, «la massaia della letteratura»). Ensuite, la réduction de son œuvre à
une perspective régionaliste. Ses romans, ancrés dans l´imaginaire de sa
Sardaigne natale (surtout, la Barbaria, Nuoro), ont d´ordinaire été dépréciés
et caractérisés comme purement folkloriques, provinciaux et archaïques par les
cercles intellectuels de l´Italie continentale. Enfin, le sexisme typique et
patriarcal de l´époque n´a pas aidé l´écrivaine sarde qui, lorsqu´elle s´est
installée à Rome, a fait même l´objet de moqueries dans les salons romains, non
seulement elle-même, mais surtout son mari puisqu´on avait du mal à accepter
qu´un homme soutienne le succès de son épouse.
Grazia Deledda est née le 28 septembre 1871 à Nuoro(en sarde, Nugoro) et
décédée à Rome le 15 août 1936. Si elle n´a pas suivi des études secondaires,
elle a tout de même pu parachever son éducation par des leçons dispensées à la
maison par un ami lettré de ses parents. Grande lectrice, elle a commencé à
écrire assez jeune et, à l´âge de 17
ans, elle a publié son conte Sangue sardo (Le Sang sarde) dans la revue romaine
Ultima Moda. Elle avait découvert sa vocation et c´était le début d´une
carrière littéraire prolifique composée de trente-six romans et autour de
deux-cent cinquante nouvelles. En 1900, comme je l´ai écrit plus haut, elle a
quitté son île natale pour s´installer à Rome, mais la Sardaigne était toujours
au cœur de son œuvre.
Dans ses écrits au langage très pur, sonore et riche en nuances, elle parle
de la douleur et de la misère, de l´amour et de la mort, de la superstition et
de l´immobilisme, de la résignation et du destin individuel, auquel on doit le
respect. L´autrice ne cherche pas une fin heureuse. Dans la plupart de ses
livres, l´intrigue se déroule dans la partie la plus profonde de l´île (la
Barbagia), un monde agropastoral régi par des lois antiques et non écrites.
C´est un univers rigide –les paysages arides, la rudesse de la vie paysanne- où
l´on respecte les traditions, l´honneur familial et l´esprit clanique. Bref, soit
dans les romans soit dans les nouvelles, l´autrice décrit avec finesse et un
style poétique les violences et les inquiétudes de l´âme humaine.
Dans Elias Portolu(1903), par exemple, on nous décrit le tableau d´une
Sardaigne rurale et sauvage, profondément ancrée dans ses traditions. Elias
Portolu est de retour dans son village natal après un séjour en prison. Alors
qu´il essaie de se réintégrer dans sa famille de bergers, il fait la
connaissance de Maddalena, une jeune femme promise à son frère Pietro. Elle
tombe aussitôt sous son charme et se noue entre eux une relation dangereuse et
violente, par d´autres mots, un amour interdit. Partagé entre la passion et la
culpabilité, la seule issue qu´Elias Portolu soit à même de trouver pour fuir
le pêché est de se tourner vers la religion. Il choisit en effet la prêtrise.
Néanmoins, les tourments de la chair le rattrapent, menant les personnages vers
un destin tragique. Pour la plupart des critiques, la principale qualité du
roman est l´analyse subtile du remords et du conflit intérieur d´Elias Portolu.
La narratrice ne le juge ni ne le condamne, elle ne fait qu´exposer sa faiblesse.
Dans un autre roman emblématique de l´autrice, Canne al vento (Des roseaux
sous le vent, dans la traduction française), publié en 1913 et que l´on tient
pour son chef-d´œuvre, la vie des hommes est comparée à des roseaux qui se
plient au vent sans être brisés. C´est en quelque sorte une métaphore de la
condition humaine. L´intrigue se déroule encore une fois en Sardaigne et peint
la décadence d´une famille noble ruinée, les Pintor, incarnée par trois sœurs
(Ruth, Ester et Noémie) attachées aux apparences de leur rang. Avec elles,
habite Efix, le vieil et fidèle serviteur. L´équilibre fragile de leur vie est
bouleversé par l´annonce de l´arrivée de leur neveu Giacinto, fils de leur sœur
Lia qui dans sa jeunesse s´est enfuie de la maison maternelle et est décédée
quelques années plus tard. Les différents personnages du roman vont alors être
ballotés par ce coup de destin comme les roseaux au vent.
Si l´œuvre de Grazia Deledda peut s´inscrire dans le prolongement du
vérisme italien –mouvement littéraire et artistique de la fin du XIXème siècle
qui cherche à représenter la réalité quotidienne le plus fidèlement possible -,
un peu à l´instar du Sicilien Giovanni Verga (1840-1922)-, elle s´en affranchit
pourtant pour évoluer vers un univers mythique et psychologique proche du
décadentisme. En effet, contrairement aux canons stricts du vérisme –qui
s´était inspiré du naturalisme français -, Grazia Deledda n´adopte pas dans ses
romans et nouvelles une perspective «scientifique». Aussi l´écrivain Luigi
Capuana (1839-1915), par exemple, l´accusait-il de manque d´objectivité.
D´autre part, dans ses écrits, le paysage sarde n´est pas seulement documenté,
il devient un décor de légende, un espace intemporel régi par des forces
morales et fatales. Le vérisme est également dépassé dans les thèmes moraux et
religieux étant donné que dans les livres de Grazia Deledda, les intrigues se
concentrent sur le sentiment du péché, la culpabilité, le remords et
l´obsession de l´expiation, dans une lutte permanente entre le bien et le mal.
Enfin, l´exploration de l´âme humaine et une sorte de lyrisme intime placeraient
d´ une certaine manière son œuvre à la frontière du vérisme et du décadentisme.
Néanmoins, le vérisme dans lequel on a enfermé sa littérature ne faisait pas
l´unanimité, d´éminents critiques contestant cette étiquette qu´on lui avait
collé sur le dos. C´était le cas d´Emilio Cecchi (1884-1966) qui ne voyait pas
en elle une prévalence du vérisme et du naturalisme, mais l´élément lyrique et
féerique. Un avis partagé par un autre critique, Natalino Sapegno (1901-1990).
Malgré les réticences du passé –et qui subsistent encore un tant soit peu
-, l´œuvre de Grazia Deledda est tout de même envisagée de nos jours sous un
autre angle. Le centenaire de l´attribution du Prix Nobel de Littérature a
marqué un regain d´intérêt pour l´œuvre de la prestigieuse autrice sarde. On
reconnaît même la modernité de son écriture. On met en exergue aussi la
puissance psychologique de ses personnages et la portée universelle de ses
romans et nouvelles. On ne cantonne plus son œuvre, comme par le passé, dans un
registre folklorique, régionaliste ou provinciale. On percevait naguère ses
livres comme de simples tableaux pittoresques de la Sardaigne, alors que la
critique moderne analyse ses récits comme des tragédies existentielles qui
dépassent le cadre géographique de son île natale. D´autre part, Grazia Deledda
est désormais reconnue comme une pionnière féminine et une intellectuelle
audacieuse.
Le centenaire de l´attribution du Prix Nobel à Grazia Deledda est donc une
occasion en or pour découvrir ou redécouvrir l´œuvre d´une écrivaine dont le
message universel réside dans l´exploration de la condition humaine face à la
fatalité, au péché et à la rédemption. Ancrés dans sa Sardaigne natale, ses
romans et nouvelles transcendent pourtant ce cadre fort particulier pour aborder
des dilemmes qui touchent l´humanité entière.
P.S- Les œuvres de Grazia Deledda en français sont maintenant en cours de
republication notamment chez Cambourakis.


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire