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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

samedi 26 juillet 2014

Centenaire de la naissance de Béatrix Beck






Mercredi prochain, 30 juillet, on signalera le centenaire de la naissance de Béatrix Beck. Écrivain  majeur mais plutôt discret, Béatrix Beck était une Belge naturalisée française(en 1955), quoique née à Villars-sur-Ollon, en Suisse, d´un père belge d´origine mi-lettonne/ mi-italienne et d´une mère irlandaise. En 1936, en France,elle a épousé le Juif apatride Naum Szapiro qui est mort quelques années plus tard à la guerre. Veuve et sans ressources financières, elle a dû faire de petits boulots pour gagner sa vie et élever sa fille. En 1948, elle a publié son premier roman Barny et André Gide l´a engagée comme secrétaire. En 1952, après la mort d´André Gide, survenue une année plus tôt, elle a décroché le Prix Goncourt  avec son troisième roman intitulé Léon Morin, prêtre.Entre 1966 et 1977, elle a enseigné dans des universités des États-Unis et du Canada avant de revenir en France. En 1979, elle a reçu le Prix du Livre Inter pour son roman La décharge. Depuis lors, elle n´a pratiquement  pas cessé de publier jusqu´en 2000, année de la parution de son livre La petite Italie, dédié à sa fille Bernadette Szapiro, décédée l´année précédente. Atteinte de la maladie de Parkinson, Béatrix Beck a vécu dans une maison de retraite à Saint-Clair-sur-Epte jusqu´à sa mort le 30 novembre 2008.
Récompensée par les Prix Prince Pierre de Monaco(1989), de l´Académie Française et France-Wallonie-Bruxelles en 1997, tous les trois pour l´ensemble de son oeuvre, Béatrix Beck reste pour beaucoup de générations de Français un écrivain tout à fait méconnu. 
Jérôme Garcin rappelait, à juste titre, il y a quelques semaines dans Le Nouvel Observateur que les célébrations autour de Marguerite Duras-née elle aussi en 1914-avaient éclipsé à tort le centenaire de la naissance d´une autre femme tout aussi importante des lettres françaises. Que l´on découvre donc ou l´on redécouvre Béatrix Beck!      

vendredi 18 juillet 2014

João Ubaldo Ribeiro(1941-2014)

 
  
Victime d´une embolie pulmonaire, le grand écrivain brésilien João Ubaldo Ribeiro s´ést éteint aujourd´hui, à Rio de Janeiro, à l´âge de 73 ans.
Né le 23 janvier 1941 à Itaparica, João Ubaldo Ribeiro est l´auteur d´une oeuvre importante, teintée d´humour, comptant, entre autres titres, les romans Viva o povo brasileiro(Vive le peuple brésilien), O sorriso do lagarto(Le sourire du lézard), Sargento Getúlio(Sergent Getúlio) ou A casa dos Budas ditosos(O luxure ou la maison des Bouddhas bienheureux). Nombre de ses oeuvres ont fait l´objet d´adaptations cinématographiques et télévisuelles. 
En français, ses livres sont disponibles chez Gallimard et Les Éditions du Rocher
En 2008, il s´était vu décerner le prix Camões, la plus haute distinction octroyée tous les ans à un écrivain de langue portugaise. 


mardi 15 juillet 2014

La mort de Nadine Gordimer

 
Les dépêches des agences internationales annoncent la triste nouvelle depuis hier: la mort dimanche dernier de Nadine Gordimer, grande écrivaine sud-africaine,couronnée du Prix Nobel de Littérature en 1991.
Née le 20 novembre 1923 à Springs, au sein d´une famille bourgeoise, fille d´un père juif lituanien et d´une mère anglaise, Nadine Gordimer a tôt pris sa plume pour dénoncer la politique inique de l´apartheid qui sévissait dans son pays. Riche d´une quinzaine de romans, de plus d´une centaine de nouvelles et de plusieurs recueils d´essais et de textes critiques,son oeuvre témoigne de son combat contre la ségrégation raciale, mais décrit aussi la beauté des paysages sud-africains.Parmi ses principaux titres on se permet de citer: The lying days, The late bourgeois World, The conservationist(Booker Prize en 1974), My son´s story, No time like the present, Face to face, Town and country lovers, Loot ou Writing and being. 
L´État français lui a décerné en 2007 la Légion d´honneur et elle était aussi Commandeur de l´Ordre des Arts et des Lettres.
Les traductions françaises de ses livres ont été publiées pour la plupart chez Grasset et Albin Michel.

samedi 28 juin 2014

Chronique de juillet 2014





   
La peur  et la guerre d´après Gabriel Chevallier.

Quand on parle de littérature en langue française inspirée par la Grande Guerre, on n´a que l´embarras du choix. En effet, les livres qui, d´une façon ou d´une autre, évoquent ce premier grand conflit mondial, soient-ils purement fictionnels ou dictés par une expérience personnelle des tranchées, sont nombreux et d´une qualité littéraire irréfutable. On peut citer à tour de rôle Les croix de bois de Roland Dorgelès, Le feu d´Henri Barbusse, Ceux de 14 de Maurice Genevoix, Clavel Soldat de Léon Werth,  La percée de Jean Bernier, La main coupée de Blaise Cendrars, Le grand troupeau de Jean Giono, Vie des martyrs de Georges Duhamel, La comédie de Charleroi de Drieu La Rochelle et j´en passe, ceci si l´on ne s´en tient qu´aux livres consacrés exclusivement à  la Grande Guerre, oubliant ainsi ceux où elle est décrite partiellement –comme Voyage au bout de la nuit, de Céline-ou évoquée du point de vue des planqués comme Le Temps retrouvé de Marcel Proust. Néanmoins, celui que je vous présente aujourd´hui est un roman éblouissant que j´ai lu tout récemment et qui m´a causé une forte impression : La Peur de Gabriel Chevallier.
Fils d´un clerc de notaire lyonnais, Gabriel Chevallier est né le 3 mai 1895 et a fréquenté divers établissements dont un collège religieux et l´Ecole des Beaux- Arts de Lyon, sa ville natale, dès  1911. Ces études supérieures ont pourtant été interrompues en 1914 l´année où il fut mobilisé à la Grande Guerre. Blessé en 1915, il est retourné au front une fois rétabli. À la fin du conflit il a exercé de nombreux métiers comme retoucheur de photographie, voyageur de commerce, affichiste  dessinateur, professeur de  dessin et journaliste. À la fin des années vingt, il s´est finalement lancé dans une carrière d´écrivain, en fait sa véritable vocation puisqu´il nous a laissé des livres où son talent de conteur et la perfection de son style prouvent à satiété son indéniable intuition littéraire. Peut-être son œuvre est-elle à tort éclipsée par le certes brillant roman Clochemerle(1934), son plus grand succès en librairie, une chronique villageoise aux accents rabelaisiens, un classique de la littérature comique, constamment réédité en poche. D´autres œuvres de l´auteur mériteraient toutefois de jouir du prestige de Clochemerle, dès lors le tout premier Durand voyageur de commerce(1929), Sainte-Colline(1937) où il évoque les souvenirs de son épouvantable scolarité, ou les cinq longues nouvelles du recueil  Mascarade(1948) où il excelle dans les portraits tantôt drôles, tantôt cruels, de cinq personnages atypiques(ou peut-être pas) :le colonel Crapouillot, un dur de la Guerre de 14-18 qui veut des morts pour paraître plus sérieux ; tante Zoé, une vieille fille bigote et pétomane ; Mourier, «expert» de l´homicide domestique ;Dubois, un spécialiste, lui, du marché noir et enfin un «vieux» qui gratte son jardin pour déterrer son or. Comme on nous l´annonce dans la quatrième de couverture de l´édition du Livre de Poche parue en 2012,«cinq récits qui commencent dans la banalité avant de basculer dans le sordide et la tragédie».
S´il est néanmoins un livre de Gabriel Chevallier dont la réussite ait égalé celle de Clochemerle ce livre-là est sans l´ombre d´un doute son roman le plus poignant, un des meilleurs qu´on ait écrits dans toutes les langues sur la Grande Guerre, naturellement La Peur(1930).
Roger Martin du Gard écrivait en 1956 qu´une exceptionnelle estime l´attachait secrètement à ce livre. Selon le célèbre journaliste Pierre Scize, «sa sincérité est totale, effrayante et parfois cynique». Plus récemment, Bernard Pivot a écrit  qu´il s´agissait peut-être d´un témoignage encore plus terrifiant que Le Feu d´Henri Barbusse et Les Croix de bois de Roland Dorgelès, deux classiques du genre. Enfin, dans son dossier sur les écrivains de la Grande Guerre paru le 24 mai, Babelia, le supplément culturel du quotidien madrilène El País, qualifiait La Peur (traduit en espagnol chez Acantilado sous le titre El miedo)- un des seize livres choisis pour illustrer le dossier- comme un des grands témoignages universels sur la guerre.
«Liberté-Égalité-Fraternité-Mobilisation générale»-c´est cette affiche collée sur les murs des mairies qui attire l´attention des Français le jour où la guerre a éclaté. C´est le sujet du premier chapitre de La Peur. Cette France qui jouissait d´une ambiance de paix depuis plus de quarante ans  et qui avait déjà apparemment surmonté l´humiliation de la guerre franco –prussienne de 1870-1871 qui s´était soldée par une cuisante défaite, avec notamment la perte des départements de l´Alsace et de la Lorraine et la proclamation au château de Versailles du nouvel empire allemand, cette France –là donc qui, à l´inverse, remémorait  les gloires passées bouclait ses bagages pour partir en vacances à la campagne et à la mer. D´autre part «Les terrasses de café sentaient l´absinthe fraîche et les Tziganes y jouaient La Veuve joyeuse, qui faisait fureur». Oh, cette douceur de vivre, cette nonchalance bien française, ce bel été méridional que les autres grandes nations-l´Allemagne ou l´Angleterre-enviaient à ce beau pays de France !  Il se fait pourtant que la guerre arrive et les Français s´en vont à la guerre ! Les réflexions pacifistes fusent dans le roman dès ces premières pages et le narrateur et personnage Jean Dartemont -alter ego de l´auteur- lance ses interrogations : «Les hommes sont bêtes et ignorants. De là vient leur misère. Au lieu de réfléchir, ils croient ce qu´on leur raconte, ce qu´on leur enseigne. Ils se choisissent des chefs et des maîtres sans les juger, avec un goût funeste pour l´esclavage. Les hommes sont des moutons. Ce qui rend possibles les armées et les guerres. Ils meurent victimes de leur stupide docilité. Quand on a vu la guerre comme je viens de le voir, on se demande : «Comment une telle chose est-elle acceptée ? Quel tracé de frontières, quel honneur national peut légitimer cela ? Comment peut-on grimer en idéal ce qui est banditisme, et le faire admettre ?»». Néanmoins, l´homme qui questionne la guerre aussi lucidement y est allé tout de même : «J´y suis allé contre mes convictions, mais cependant de mon plein gré-non pour me battre, mais par curiosité : pour voir»(1).
Dans les considérations que vous venez de lire, on ne peut s´empêcher d´y voir en partie une ruse d´écrivain. Toujours est-il que la guerre est sans l´ombre d´un doute un miroir de la société où toute l´envie, tout le cynisme, toute l´insolence-et dès lors l´insolence inhérente à la jeunesse-s´y reflètent. Gabriel Chevallier dissèque tous les rouages de la guerre: la désorganisation à l´arrivée, un colonel fou, la vie dure dans les tranchées, les obus.  Tout ce qu´il raconte en fait n´est pas nouveau, mais l´auteur le fait avec une verve qui nous étonne à chaque page à telle enseigne que nous nous sentons transportés sur le théâtre de guerre : «Les gros obus, qui ne s´annonçaient plus, éclataient au hasard, avec une flamme rouge, nous secouaient de leur souffle fétide, nous entouraient de jaillissement de métal et de pierres, qui entamaient parfois nos rangs. De longs hurlements humains dominaient, par instants, tous les bruits, se répercutaient en nous en ondes d´horreur et nous rappelaient, jusqu´à nous rendre flageolants, la lamentable faiblesse de notre chair, au milieu de ce volcan d´acier et de feu. Puis la saccade forcenée des mitrailleuses déchirait la voix des mourants, criblait la nuit, la découpait d´un pointillé de balles et de sons. On ne pouvait s´entendre qu´en criant, se distinguer qu´à la lumière boréale des fusées, avancer qu´en s´écrasant dans les boyaux gorgés d´hommes que cette angoisse étreignait : Était-ce une attaque ? Allait-on se battre ?» Et que dire(ou écrire) quand on se trouve brusquement nez à nez avec un cadavre ? Une impression terrible : « Mon visage passa à quelques centimètres du sien, mon regard rencontra son effrayant regard vitreux, ma main toucha sa main glacée, assombrie par le sang qui s´était glacé dans ses veines. Il me sembla que ce mort, dans ce court tête-à-tête qu´il m´imposait, me reprochait sa mort et me menaçait de sa vengeance. Cette impression est l´une des plus horribles que j´ai rapportées du front»(2).
Et pourtant, ce cadavre était un cadavre comme tant d´autres. Il y en avait à foison : intacts, sans trace de blessures, barbouillés de sang, calmes, résignés, hagards et, bien sûr, ceux qui étaient mutilés, des fragments de cadavres, des lambeaux de corps et de vêtements. C´était ça la guerre…
Quand on est témoin d´une expérience humaine aussi atroce, il est naturel que l´on s´interroge, si l´on est croyant, sur le rôle de Dieu. L´auteur le convoque aussi dans son roman.
Dans une conversation avec l´aumônier, Jean Dartemont lui rappelle que la plus grande faute c´est de tuer un semblable qui est un fils de Dieu tout autant que lui. L´aumônier à son tour lui répond que ceux qu´on leur commande de tuer sont des ennemis de la patrie et que le mal ne vient donc pas de Dieu, mais des hommes. Dartemont lui pose alors une question troublante : «Dieu serait donc impuissant ?», mais l´aumônier lui riposte que les desseins du créateur sont impénétrables.  Alors que l´aumônier lui insinue qu´il est saisi par le pêché d´orgueil qui amènera sa ruine, Dartemont lui rappelle qu´il s´agit d´une manière de blasphème puisque Dieu nous a créés à son image et à sa ressemblance. C´en est assez pour l´aumônier qui interrompt le dialogue et lui ouvre la porte. Dartemont qui cherchait des paroles d´espoir a vu au contraire de la rage dans le regard du prêtre et il a fini par conclure : «Dieu ? Allons, allons, le ciel est vide, vide comme un cadavre. Il n´y a dans le ciel que les obus et tous les engins mortels des hommes…La guerre a tué Dieu, aussi !»(3).
Dans ce monde, d´ailleurs, la guerre est une menace perpétuelle-«Nous ne savons ni l´heure ni l´endroit»-, mais la guerre ne se discute pas. Il faut obéir et ne pas y penser : «C´est pourquoi les hommes les plus frustes, les plus illogiques sont les plus forts. Je ne parle pas des chefs : ils jouent un rôle, ils tiennent l´engagement qu´ils ont contracté. Ils ont  des satisfactions de vanité et plus de confort (et certains faiblissent pourtant). Mais les soldats ! J´ai remarqué que les plus courageux sont les plus dépourvus d´imagination et de sensibilité. Ceci s´explique. Si les hommes du petit poste n ´avaient pas été habitués, par la vie déjà, à la résignation, à l´obéissance passive des misérables, ils fuiraient. Et si les défenseurs du petit poste étaient tous des nerveux et des intellectuels, très vite la guerre ne serait plus possible»(4).
Portrait d´un héros meurtri, ce livre est souvent classé dans la catégorie des romans pacifistes, ce qui me paraît somme toute assez naturel étant donné le contenu les réflexions qui le sous-tendent (il fallait d´ailleurs un autre article pour analyser le pacifisme de l´après-guerre et ses conséquences dans les années ayant précédé la seconde guerre mondiale). De toute façon, il est avant tout une grande méditation philosophique, sous forme de roman, sur la guerre, certes, mais également sur la condition humaine, très peu sur ses splendeurs et beaucoup sur ses misères.
Ce roman réaliste et désenchanté où le narrateur met en exergue le quotidien des poilus et ose évoquer la peur dans son propre camp- fait rarissime dans les romans inspirés par les combats de la première guerre mondiale-a causé bien des déboires à son auteur, souvent accusé d´antipatriotisme. En 1939, lors de l´éclatement de la seconde guerre, la vente du roman fut suspendue d´un commun accord entre Gabriel Chevallier et Stock, son éditeur. Le moral des soldats ne risquerait donc pas d´être touché…
Si La peur fait indiscutablement partie de la bibliographie essentielle sur la Grande Guerre, on peine encore à reconnaître sa vraie place au sein de notre histoire littéraire: un des meilleurs romans français de la première moitié du vingtième siècle.

 


 
Gabriel Chevallier, La peur, Le livre de poche, Paris, 2010.

(1)    pages 20-21.
(2)    pages 74-75.
(3)    pages 167-168.
(4)    page 330.


mercredi 25 juin 2014

Ana Maria Matute n´est plus.







La littérature espagnole vient de perdre un de ses noms les plus représentatifs. L´écrivain Ana Maria Matute vient de décéder à Barcelone à l´âge de 88 ans. Née le 26 juillet 1925, à Barcelone aussi, elle appartenait à la génération de 50. 
Dès son premier roman Los Abel(1948), elle s´affirmée comme un des écrivains les plus emblématiques de sa génération. Romancière, mais aussi conteuse et auteur de livres pour enfants, elle a accumulé les prix littéraires les plus prestigieux au cours de sa carrière dont le Café Gijon en 1952(pour Fiesta al Noroeste), le Planeta en 1954(pour Pequeño Teatro) le Nadal en 1959 (pour Primera Memoria), le National des Lettres Espagnoles en 2007 et enfin le Cervantès, consécration suprême, en 2010.
Elle a plus d´une douzaine de livres traduits en français.
Ana Maria Matute, un écrivain immense qui disparaît.

mercredi 28 mai 2014

Chronique de juin 2014



 

  
Ernst Jünger et les guerres d´un anarchiste-conservateur.

Les Allemands expriment parfois un certain désarroi et une énorme stupéfaction devant le succès et la reconnaissance en France de l´œuvre d´ Ernst Jünger (sentiment qui est commun, à un autre niveau, à celui qui se produit devant Heidegger). Jean –Michel Palmier, philosophe et historien de l´art français, décédé ironiquement en 1998, la même année que le centenaire Jünger, faisait état dans l´avant-propos de son essai Ernst Jünger, rêveries sur un chasseur de cicindèles publié en 1995(1), de l´incrédulité et de la réprobation que suscitait chez ses amis les plus proches l´intérêt qu´il portait à l´œuvre de ce grand écrivain allemand. Il en comprenait néanmoins la raison : «Comment peut-on travailler sur la richesse artistique de cette Allemagne des années 20-30, assassinée par les nazis, et nourrir une sympathie pour un écrivain régulièrement qualifié de «chantre de la barbarie» pour avoir célébré, à travers la guerre de 14, l´héroïsme le plus meurtrier. «Activiste de droite», «conservateur», Ernst Jünger n´est-il pas issu de cette mouvance idéologique qui contribua à saper les fondements de la République de Weimar ?».
Le personnage est, il est vrai, ambigu et son œuvre suscite parfois des interprétations contradictoires. Si d´aucuns mettent en exergue le militariste et le conservateur, d´autres- notamment en France- ne se privent pas par contre de faire le panégyrique, comme nous le rappelait Palmier, de «l´intrépide combattant décoré de la Croix pour le Mérite», de «l´adversaire acharnée du national-socialisme», du « résistant» qui a renoncé «au confort de l´exil» ou du  « protecteur des richesses culturelles françaises». Certes, il était francophile et francophone, il aurait combattu la barbarie nazie dans ses œuvres- se servant d´ordinaire d´éblouissantes métaphores ou d´une fascinante allégorie, comme dans l´extraordinaire Sur les falaises de marbre-, tout en faisant la guerre sous l´uniforme de la Wehrmacht. Néanmoins, on ne peut pas oublier non plus celui qui a fréquenté, sous la République de Weimar, les cercles nationaux allemands qui ont débouché sur le mouvement de pensée dénommé La Révolution conservatrice- ce «pré-fascisme» allemand d´après l´expression de l´historien et germaniste français Louis Dupeux qui contredit pourtant l´opinion de Stefan Breuer qui n´établit pas de lien direct entre ce mouvement et le nazisme. Toujours est-il qu´Ernst Jünger- quoique d´une façon peut-être moins enthousiaste que Carl Schmitt par exemple- a baigné un peu dans les eaux troubles qui ont préfiguré l´avènement du nazisme, surtout au début des années trente. Walter Benjamin a vu d´ailleurs en lui le «fidèle exécutant fasciste de la guerre des classes» et si l´on s´en tient à son essai de 1931 Le Travailleur ou n´aura aucun mal à souscrire aux affirmations d´Eric Michaud pour lequel «c´est certainement lorsqu´il s´emploie à dessiner les traits de la figure rédemptrice (du travailleur) que Jünger est au plus près du national-socialisme».
Quoi qu´il en soit, une chose est néanmoins certaine : Ernst Jünger est une figure capitale de la littérature allemande et européenne du vingtième siècle, de par la richesse et la diversité de ses œuvres  et les réflexions philosophiques qu´elles ne peuvent manquer de susciter. Pour en revenir à Jean-Michel Palmier et à son avant-propos, il apporte lui-même en quelque sorte la réponse aux interrogations qu´il s´était posées : «L´œuvre de Jünger-marginale sur près d´un siècle-, résiste aux classifications politiques simplistes dans lesquelles on l´enferme si facilement. C´est ce qui en fait sa richesse. Il y a plus dans ses analyses sur la technique qu´une métaphysique brumeuse, tissée de réminiscences nietzschéennes, son regard sur la nature n´est pas une simple résurgence de la sensibilité des romantiques allemands. Quant à la figure du Rebelle, du Waldgänger, qui, avec son «recours aux forêts», entre dans l´espace invisible du monde, en quête d´une liberté dont les autres ne soupçonneront jamais l´existence, comment y demeurer insensible ?».
Né le 29 mars 1895 à Heidelberg, Ernst Jünger fut romancier, essayiste, philosophe et entomologiste. Adolescent rêveur et enivré par l´aventure et les romans de Karl May –qui enchantaient à l´époque la jeunesse allemande- il s´engage à l´âge de seize ans dans la Légion étrangère et part en Afrique, une expérience relatée dans son livre Jeux africains. C´était indiscutablement un projet inconsidéré auquel l´intervention de son père (un pharmacien), après de difficiles tractations, a mis un terme. Curieusement, cette «folie de jeunesse» comme on l´a souvent surnommée fut prise effectivement comme telle puisqu´elle n´a pas empêché son engagement volontaire quelques mois plus tard dans les troupes allemandes lors de la première Grande Guerre. Ayant pu consulter son dossier à la fin du conflit, Jünger y a lu l´avis du plus haut responsable régional qui avait écrit ces lignes concluantes : «Le docteur Jünger vit dans l´aisance et ne paye pas d´impôts. Quant à l´engagement de son fils dans la Légion étrangère, il faut y voir une folie de jeunesse».
De cette expérience à la guerre, Jünger en a ramené un  témoignage bouleversant, le roman Orages d´acier, une de ses œuvres majeures qui a énormément contribué à sa réputation et qu´André Gide a considéré à l´époque comme le plus beau livre de guerre qu´il eût jamais lu : « d´une bonne foi, d´une honnêteté, d´une véracité parfaites». Ce qui frappe le plus dans ce livre c´est sans conteste le réalisme qui s´en dégage : descriptions minutieuses des batailles, la construction des tranchées, le retentissement des détonations, les noms des officiers, l´horreur des soldats, quasiment des épaves ou des nécropoles ambulantes, qui tombent souvent sur des cadavres parmi lesquels ils reconnaissent parfois le visage d ´un ami. Pourtant, aucune émotion ne semble transparaître de ce témoignage, la guerre ne semblant susciter aucune révolte, aucune question, sauf peut-être lorsque l´auteur voit son frère Friedrich -Georg être blessé. Néanmoins, il n´y a pas la moindre trace de haine à l´égard des soldats ennemis, ni de nationalisme cocardier. On y trouve au contraire, comme nous le rappelle Jean- Michel Palmier dans l´essai cité plus haut, «un immense respect pour ses «ennemis» auxquels l´unit la fraternité morbide, du sacrifice et de la mort». Parfois les blessés anglais et allemands se soutiennent même. Cet héroïsme, l´illustration de ces carnages, enfin, ce que Palmier dénomme ces «visions d´apocalypse» participaient il est vrai d´une «esthétisation de la guerre» que Walter Benjamin a dénoncée dans son essai Théories du fascisme allemand où Jünger et Orages d´acier étaient particulièrement visés. Selon Palmier, Benjamin a vu juste. Il saisit dans un certain mysticisme de la guerre et dans son exaltation l´une des racines du fascisme. L´intuition de Benjamin, celle d´un lien entre la glorification de la guerre, l´expérience du front et le national-socialisme, s´avère donc historiquement exacte quoique Jünger eût pris par la suite ses distances d´avec les idées du national-socialisme dès lors à travers son magnifique Sur les falaises de marbre, vu souvent comme une dénonciation de la barbarie et une parabole de la résistance. Le livre fut d´ailleurs considéré comme très suspect par la Gestapo, mais Hitler, contre l´avis de Goebbels, aurait dit : «On ne touche pas à Jünger». 

Quoi qu´il en soit-et comme nous le rappelle toujours Palmier-, le culte du sacrifice, l´indifférence à la mort et la glorification de l´expérience du front s´inscrivent dans la trame d´Orages d´acier-et des autres livres  que l´auteur a consacrés à la Grande Guerre, tels La guerre comme expérience intérieure, Boqueteau 125, Feu et Sang, Lieutenant Sturm et récemment, et donc publié à titre posthume, Carnets de Guerre-et ont contribué à fonder une tradition héroïque qui sera reprise par la propagande du Troisième Reich. De toute façon,  en homme intelligent et fin penseur, Jünger en a tiré plusieurs intuitions philosophiques et politiques qui ont été au cœur de son œuvre future. La lecture de l´essai Le Travailleur peut certes parfois provoquer du désarroi, en raison de certains passages un peu obscurs qui ont d´ordinaire suscité  quelques interprétations un tant soit peu fallacieuses. Si l´œuvre reflète un peu les idées véhiculées par la droite révolutionnaire et le national-bolchevisme, ce serait peut-être abusif d´y voir la matrice idéologique des idées du national-socialisme. Le livre s´adressait à une élite intellectuelle et ne fut publié qu´à l´automne 1932, donc, quelques mois avant l´accession d´Hitler au pouvoir.
Julien Hervier, professeur de littérature comparée et biographe français d´Ernst Jünger, auteur d´un livre d´entretiens avec l´écrivain allemand encore du vivant de celui-ci(2), a récemment accordé une interview à Nicolas Weill pour le quotidien Le Monde où il a produit des affirmations intéressantes quant aux racines du nationalisme de Jünger : «Son nationalisme naît surtout de la défaite, de la rancœur des anciens combattants, mal accueillis à leur retour. L´Allemagne eût-elle gagné la guerre, il ne serait pas devenu nationaliste. À lire Les Carnets, on ne peut que constater la brutalisation qui résulte de cette longue exposition au combat. Il parle de «mœurs du Far-West» et ces textes confirment, à leur manière, l´idée que développe Freud à la même époque dans Considérations actuelles sue la guerre et la mort(1915), à savoir que la guerre réveille en l´homme la bête sauvage et que la culture n´est qu´une sorte de vernis. Toutefois dans ce naufrage, Jünger s´attache à sauvegarder une morale chevaleresque. Il épargne dans l´action un «Tommy»(soldat anglais) qui lui tend la photo de sa famille et de ses innombrables enfants. En 1949, constatant cet attachement aux valeurs chevaleresques, qu´elle juge pourtant dépassées, Hannah Arendt en fera crédit à Jünger. Les Carnets montrent aussi à quel point, même si c´est justifié dans son cas, Jünger a le goût de la gloriole personnelle, ce qu´il gommera dans Orages d´acier».
Cette interview a eu lieu, vous l´avez compris, dans le cadre de la parution toute récente de la traduction française des Carnets de Guerre, 1914-1918. Cette publication n´a vu le jour en Allemagne qu´en 2010, Ernst Jünger considérant que la quinzaine de carnets qu´il avait rédigés pendant la Grande Guerre n´étaient pas publiables. Les carnets figuraient dans les Archives Littéraires Allemandes de Marbach et c´est grâce à un chercheur britannique qu´ils ont été exhumés. C´est un témoignage authentique donc, pris sur le vif (selon la formule de Jean Norton Cru dans son ouvrage Du Témoignage) où l´auteur décrit  les vicissitudes du champ de bataille. On vous en laisse ici deux ou trois extraits qui témoignent de la brutalité des faits, de la banalité du quotidien et de l´indifférence devant la mort : «Le lieutenant m´a adressé aujourd´hui une sérieuse réprimande, en promettant de ne pas répercuter l´affaire. Sinon, ça aurait bardé pour mon matricule, car tous les jours le tribunal militaire distribue des peines de six mois à dix ans de prison. À la suite de quoi, je suis retourné à la 5a en longeant le creux du val avec Dietmann. Soudain, à la mi-chemin, un shrapnel ou un obus avec détonateur à temps(3) est arrivé avec un fort sifflement et a éclaté tout près de nos têtes. Je ne me suis jamais plaqué au sol aussi vite. Des débris et de la boue nous ont sifflé aux oreilles, puis deux autres ont suivi. Ensuite, je suis resté encore une heure dans le creux du val, et puis on a été relevés et on a regagné Orainville. Pour moi, il était temps ! Un homme du 74e est devenu fou, sûrement en grande partie à cause de l´éternel manque de sommeil (1e partie, 1/2/15, pages 39- 40) ou encore «Fréquemment je devais enjamber des cadavres frais. Un jeune gars était étendu sur le dos, les mains crispées, comme si la mort l´avait fauché tandis qu´il visait. Je ne pus m´empêcher de le regarder dans les yeux, et pour cela je dus pousser du pied son bras gauche sur le côté. Ses yeux bleus révulsés fixaient obstinément le ciel» (2e partie, 25/4/15, page 59). Quelques lignes avant, Jünger nous décrit quantité de corps français en décomposition, «une étrange et terrifiante danse macabre, telle qu´aucune imagination médiévale n´aurait pu en inventer de pire».
Bernard Maris, écrivain, économiste et journaliste (au Monde, puis à Charlie-Hebdo et France Inter), gendre du grand écrivain et académicien français Maurice Genevoix (1890-1980) qui a écrit un magnifique roman -Ceux de 14- sur la Grande Guerre, Bernard Maris donc a récemment publié l´essai L´homme dans la guerre, Maurice Genevoix face à Ernst Jünger(4). C´est une lecture croisée de Ceux de 14 et d´Orages d´acier qui donne un éclairage extraordinaire sur le premier conflit mondial et illustre la destinée de deux hommes qui sont devenus deux grands écrivains en grande partie grâce à la guerre.  Et pourtant c´étaient deux hommes qui d´après Bernard Maris ne témoignaient pas de la même chose : «Genevoix parle des hommes plus que de la guerre, même si ses descriptions des combats sont exceptionnelles, Jünger de la guerre plus que des hommes. Genevoix aime les hommes, même s´il aime parfois la guerre, Jünger aime la guerre même s´il pleure parfois les hommes. Genevoix est naturaliste et se méfie des idées générales, il est un témoin, jamais un penseur, Jünger est philosophe et métaphysicien, penseur autant que témoin».
Mais si la participation de Jünger à la Grande Guerre, les témoignages qu´il en a rapportés et les idées qui sous-tendent  sa philosophie pendant la République de Weimar ont souvent prêté à polémique, le tollé ne s´amenuise pas quand il est question de son rôle lors de la seconde guerre mondiale. Il est vrai que, contrairement à d´autres grands intellectuels allemands, il ne fut pas contraint à l´exil-comme, entre tant d´autres écrivains, Fritz Von Unruh et Erich –Maria Remarque, auteurs du Chemin du sacrifice et de À l´Ouest rien de nouveau respectivement, deux  romans allemands, tout comme Orages d´acier, sur la première guerre mondiale(5)- n´a pas vu ses livres brûlés, n´a pas déserté, et en plus il a porté l´uniforme de la Wehrmacht. Pourtant, mobilisé en 1939 et participant à la campagne de France, il a intégré après la victoire l´état –major allemand à Paris et a passé le plus clair de son temps à fréquenter les salons littéraires parisiens, à déguster les vins français  et à rédiger ses Journaux de Guerre où il a exprimé son dégoût devant la politique allemande et son chef(donc Hitler)qu´il a surnommé «Kniebolo» et où il a écrit sur la clique du régime nazi, par exemple, ce qui suit : « Ils sont  répugnants. J´ai déjà supprimé le mot «allemand» de tous mes ouvrages pour ne pas avoir à le partager avec eux».
 La  posture de Jünger pendant la seconde guerre mondiale (une guerre plus industrielle et technique, comme il l´avait d´ailleurs prévu) peut susciter une question de nature philosophique : Comment conserver son intégrité sous la Terreur ? C´est la question que Philippe Sollers a posée dans l´article «Jünger était-il  antinazi ?» paru le 6 mars 2008 dans Le Nouvel Observateur. Sollers écrit à ce sujet : «Question d´honneur, question de goût. On a reproché à Jünger son dandysme et son esthétisme, sans comprendre son aventure métaphysique intérieure. Dès 1927, alors qu´on lui propose d´être député national –socialisme au Reichstag, il déclare qu´il lui semble préférable d´écrire un seul bon vers plutôt que de représenter 60.000 crétins. Sa stratégie défensive personnelle : la botanique, l´entomologie, la lecture intensive, les rêves. Ses descriptions de fleurs ou d´insectes sont détaillées et voluptueuses, il passe beaucoup de temps dans le Parc de la Bagatelle ou au jardin d´Acclimatation. C´est par ailleurs un rêveur passionné, familier de l´invention fantastique, proche en cela du grand Novalis»(6).
Déjà en 1950(7), Hannah Arendt absolvait en quelque sorte Ernst Jünger de toute conduite censurable en écrivant notamment que le Journal de Guerre apportait le témoignage le plus probant de l´extrême difficulté éprouvée par tout individu pour conserver ses critères de vérité et de moralité dans un monde où vérité et moralité n´ont plus aucune expression  visible et que Jünger pourrait être tenu pour un antinazi actif malgré certains écrits antérieurs.
En fait, Ernst Jünger était avant tout un penseur, un intellectuel aux manières aristocratiques-vierge cependant de toute pédanterie-qui éprouvait peut-être un certain dédain, à tout le moins une désaffection, pour la politique. D´autre part, il ne voyait pas non plus d´un bon œil l´action politique de l´écrivain. Dans les entretiens avec Julien Hervier que j´ai cités plus haut, tenus dans les années quatre-vingt, il a disserté un peu sur l´engagement des écrivains dans la politique, un engagement auquel il ne souscrivait pas : «Je crois que ce n´est pas là la tâche de l´auteur. Il y a naturellement toujours eu des existences qui ont su unir la littérature et la politique : je pense ici à Chateaubriand, ou encore à Malraux qui a été votre ministre de la Culture. Mais je ne sais pas si en fin de compte cela est utile à l´œuvre. L´homme des muses doit placer au centre sa peinture, sa poésie, sa sculpture, et le reste est ridicule. C´est pourquoi je ne saurais critiquer un créateur qui bénéficierait des faveurs d´un tyran. Il ne peut pas dire : «J´attends que le tyran soit renversé !» car cela peut durer dix ans, et entre-temps son pouvoir créateur se sera évanoui. Il essaiera donc bon gré mal gré de s´en accommoder s´il ne peut émigrer. L´artiste est avant tout responsable devant son œuvre et non devant telle ou telle orientation politique. C´est pour lui une nécessité d´être égoïste». Et plus loin : «La littérature et la politique divergent dans la mesure où l´on s´intéresse d´une part au monde comme volonté, et de l´autre au monde comme représentation».
Lorsqu´il a produit ces assertions, Jünger était un homme en quelque sorte différent de celui des premiers engagements. Déjà en 1941, il avait commencé à  rédiger l´ essai La paix où il préconisait la réconciliation entre les nations européennes.  Après la seconde guerre mondiale (où il avait perdu son fils Ernstel en combat), il a évolué vers un individualisme anarchisant, s´est consacré à l´entomologie, a beaucoup voyagé de par le monde et il est même devenu grâce à François Mitterrand et à Helmut Kohl un symbole du rapprochement franco-allemand. Enfin, en 1996, deux ans avant sa mort (survenue le 17 février 1998), Il s´est converti au catholicisme.   

Si ses engagements politiques dans la période de l´entre-deux-guerres sont dérangeants, espérons que la postérité retiendra également d´Ernst Jünger, outre ses livres de guerre et ses Journaux, ses admirables fictions comme Héliopolis, Sur les falaises de marbre, Visite à Godenholm, Le lance-pierres ou Eumeswil et ses merveilleux essais tels Le cœur aventureux, Le contemplateur solitaire, Le nœud gordien, Le traité du sablier, Le mur du temps ou Approches, drogues et ivresse(où il évoque ses expériences avec la mescaline et la psylocibine).
Ernst Jünger -qui a vécu cent deux ans- fut un homme de son siècle. Certes, un militariste et  un homme aux engagements douteux dans un premier temps, mais aussi un intellectuel  raffiné, cosmopolite et hors pair. Peut-être-n´en déplaise à ses détracteurs, y compris en Allemagne-le plus grand écrivain allemand du vingtième siècle…



(1)Jean –Michel Palmier, Ernst Jünger, rêveries sur un chasseur de cicindèles, éditions Hachette, Paris, 1995.
(2)Julien Hervier, Entretiens avec Ernst Jünger, collection Arcades, éditions Gallimard, Paris, 1986.
(3)Je reproduis la note de bas de page de Julien Hervier : «Obus dont le détonateur est réglé afin de provoquer la détonation avant l´impact, de telle façon qu´il explose en l´air, un peu comme le shrapnel».
(4)Bernard Maris, L´homme dans la guerre, Maurice Genevoix face à Ernst Jünger, éditions Grasset, Paris, 2013.
(5) Le roman Chemin du sacrifice (Verdun, dans la première édition) de Fritz von Unruh (1885-1970) publié en 1916, donc pendant la guerre, tombe dans un premier temps sous le coup de la censure militaire et ne sera publié qu´en 1919. Fritz von Unruh, pourtant un ancien militaire, devient pacifiste et s´oppose au nazisme dès le début.  Le chemin du sacrifice (édition française chez La dernière goutte) est une  fresque poétique qui dénonce une guerre qui fait sombrer les hommes dans la folie. Un roman  présentant donc la guerre sous une perspective toute à fait différente de celle de l´œuvre  de Jünger.
Erich Maria Remarque (1898-1970) est l´auteur du fameux roman  À l´Ouest rien de nouveau, publié en 1929, roman pacifiste sur la première guerre mondiale à laquelle il a participé comme combattant. En français, il est disponible chez Le Livre de poche.
On se permet de citer aussi un beau livre de fiction sur la première guerre mondiale : Hommes en guerre de l´écrivain hongrois d´expression allemande Andreas Latzko(1876-1943), disponible chez Agone.
 (6)La phrase de Novalis que Philippe Sollers reproduit est la suivante : «Nous rêvons le monde, et il nous faut rêver plus intensément lorsque cela devient nécessaire».
(7)Hannah Arendt, Penser l´événement, recueil d´articles traduits sous la direction de Claude Habib, éditions Belin, Paris, 1989.
Livres d´Ernst Jünger récemment parus (ou reparus).
Ernst Jünger, Carnets de guerre 1914-1918,  traduction, avant –propos et notes de Julien Hervier, éditions Christian Bourgois, Paris, 2014.
Ernst Jünger, Jardins et routes : Journal 1939-1940, traduction de Maurice Betz, Henri Plard et Julien Hervier, collection Titres, éditions Christian Bourgois, Paris, 2014.
Ernst Jünger, Premier et second  journaux parisiens : Journal 1941-1945, traduction de Frédéric de Towarnicki, Henri Plard et Julien Hervier, collection Titres, éditions Christian Bourgois, Paris, 2014.
Ernst Jünger, La cabane dans la vigne : Journal 1945-1948, traduction de Maurice Betz et Julien Hervier, collection Titres, éditions Christian Bourgois, Paris, 2014.
À lire également :
Julien Hervier, Ernst Jünger, dans les tempêtes du siècle, éditions Fayard, Paris, 2014.

P.S- Les autres livres d´Ernst Jünger cités dans cet article sont disponibles, selon le cas,  aux éditions Gallimard, Grasset, Christian Bourgois et La Table Ronde.      

samedi 24 mai 2014

La mort de Jean-Claude Pirotte.




Poète, peintre, homme qui aimait les mots et la nature, Jean-Claude Pirotte vient de s´éteindre à l´âge de 74 ans. Né le 20 octobre 1939 à Namur, en Belgique, Pirotte était fils d´enseignants: son père était professeur de français et sa mère enseignait l´allemand. 
Il a été également avocat mais en 1975 il fut exclu du barreau pour un délit qu´il a toujours dit n´avoir jamais commis:aide à la tentative d´évasion d´un de ses clients. Ayant fui la justice belge, il s´est définitivement consacré à la littérature et particulièrement à la poésie ayant publié autour d´une cinquantaine de livres.Son oeuvre fut couronnée de plusieurs prix littéraires dont le Victor Rossel en 1986(pour Un été dans la combe),le prix Marguerite Duras en 2002(pour D´autres arpents),le prix Apollinaire en 2011(pour Cette âme perdue)et en 2012 le Grand Prix de poésie de l´Académie française et le Prix Goncourt de la poésie(rebaptisé Prix Robert Sabatier), tous les deux pour l´ensemble de son oeuvre.Il fut aussi à l´origine de la création du prix littéraire Cabardès.
 Il est mort en Belgique dans la nuit du vendredi au samedi, emporté par le cancer qui le rongeait depuis quelque temps.