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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mercredi 28 octobre 2015

Chronique de novembre 2015






Guy Dupré, un écrivain ultra -secret et rarissime.

Il est des écrivains secrets et rares et il en est d´autres dont on pourrait dire qu´ils sont ultra -secrets et rarissimes. On pourrait indiscutablement inclure dans ce deuxième registre Guy Dupré, né en 1928, de mère française et grand-mère nippone. Je ne puis m´empêcher de vous avouer que j´ai un petit faible - qui risque de vous paraître paradoxal, tant mon enthousiasme pour les livres prend d´ordinaire des allures de passion frénétique et incandescente - pour ces écrivains qui chôment pendant dix, vingt, voire trente ans. Si l´on sent que l´on n´a rien à dire, il vaut peut-être mieux ne pas galvauder son talent. Entre le succès de son premier livre Les fiancées sont froides (1953) et la parution de son deuxième ouvrage Le grand coucher (1981) il y a un silence de vingt-huit ans, pendant lesquels il a quand même écrit des préfaces et des articles (notamment pour Paris Match, Combat et La Parisienne) et travaillé comme conseiller littéraire chez Plon, ce qui n´a pas suffi à le retirer de l´oubli. On aurait d´ailleurs envie de parier que nombre de libraires en France, surtout les plus jeunes, n´auront jamais entendu parler de Guy Dupré. Et pourtant il est l´auteur d´une des plus belles proses de la littérature française contemporaine. Une dizaine de livres tout au plus, jusqu´à ce jour, ont fait la réputation de cet auteur mythique - inconnu du grand public mais vénéré par un nombre important de critiques littéraires - dont l´écriture baroque, somptueuse et chatoyante ne peut qu´envoûter les lecteurs à l´esprit et à la sensibilité - et pourquoi ne pas ajouter à la sensualité ? - les plus raffinés.
Son premier roman, Les fiancées sont froides, fut dans un premier temps refusé par Gallimard avant d´être publié sous les auspices des éditions Plon, après suggestion de Julien Green et il a connu un grand succès auprès de la critique littéraire de l´époque. Dans Esprit, par exemple, Albert Béguin écrivait que Guy Dupré recourait à une sorcellerie verbale aux ressources peu communes. Le livre a suscité d´autres commentaires élogieux notamment dans Réforme et Les Lettres Françaises.
L´action du roman se déroule dans les années 1815-1835 environ, près de la mer Baltique et porte sur le thème de la désertion. Des hussards -tout un régiment- manquent à leur devoir viril et succombent à l´amour grec. Le narrateur, pour s´être laissé soupçonner de fiançailles avec une jeune fille, est traduit en conseil de guerre et il n´échappe au peloton qu´en acceptant une mission insolite : retrouver les sépultures de hasard de hussards tombés naguère dans une embuscade. Après force péripéties, le narrateur finira par jeter une foule d´amoureuses qu´il a rameutées à l´assaut des hussards. Ces femmes infligent à ceux-ci d´abominables tourments et d´amoureux supplices. C´est l´une des lectures possibles -la plus courante- de ce roman éblouissant quoique d´un accès, il est vrai, un peu difficile. Mais la plus belle définition de ce roman, nous la trouvons dans la préface d´une des dernières éditions en date (éditions du Rocher, 1992), sous la plume de François Nourissier, au travers d´une comparaison cinématographique : «Puisque Dupré est cinéphile, je voudrais rappeler ici un cinéaste : le Hongrois Miklos Jancso, dont les tournoyantes rhapsodies, les lents ballets dans la putsza de cavaliers hiératiques, me revenaient en mémoire pendant toute ma relecture des Fiancées et se superposaient à l´image des patrouilles, dans les marais du Nord, des hussards et des junkers réinventés par Dupré, qui enveloppaient de chiffons, dans la nuit brumeuse, les sabots de leurs chevaux».
On a souvent écrit que la prose de Guy Dupré tenait de Hölderlin, de Novalis, de Nerval, de Jünger, de Breton, de Yourcenar, enfin de Julien Gracq. On l´a beaucoup rapproché des romantiques allemands et fait de lui l´héritier des surréalistes. On l´a souvent associé au mouvement littéraire des Hussards (nom donné par l´inénarrable Bernard Frank) qui rassemblait entre autres Roger Nimier, Jacques Laurent, Antoine Blondin ou Michel Déon, un mouvement aux racines de droite, antigaulliste, qui s´opposait aux existentialistes et à la figure de l´intellectuel engagé incarnée par Jean-Paul Sartre. Quoi qu´il en soit, Guy Dupré est avant tout un des écrivains les plus originaux qui soient.
Les thèmes de sa prédilection -la littérature, l´amour et les belles « proies féminines» ou la guerre- se retrouvent dans les romans suivants : Le grand coucher (1981) et Les Mamantes (1986) (1)


 Interrogé -dans un entretien accordé à Christopher Gérard en 2006-sur la possibilité que l´écrivain fût au bout du compte fils et père de personne et que l´on pût voir dans ses œuvres (notamment chez Les Mamantes) l´obsession du refus d´engendrer, Guy Dupré a expliqué : «Dans chacun de mes trois romans le narrateur s’adresse à l’autre : dans Les Fiancées sont froides le hussard devenu écrivain public s’adresse à un hussard qui pourrait être son fils et qui a lui-même déserté ; dans Le Grand Coucher le récitant dédie son mémoire à la veuve qui servait d’appeau au colonel recruteur ; l’amant en deuil des Mamantes explique à une jeune vivante pour quelles raisons occultes il a si longtemps refusé de lui faire l’amour « à la papa ». Il y a chez les trois désertion, abandon de corps, refus de reconnaître le père comme le fils – trahison de l’histoire humanoïde au profit d’une affiliation d’ordre extra-mondain. Il leur faut transgresser la loi naturelle, substituer à la loi du sang qui régissait l’ancien pacte social la règle d’une transmission elle-même garante d’une filiation élective.»


En 1989 il publie Les manoeuvres d´automne, un livre (un «mémoire», comme la plupart de ses livres, de l´aveu même de l´auteur) qui reçoit le premier prix Novembre (rebaptisé prix Décembre, il y a quelques années). Dans une réflexion sur la littérature et l´histoire des guerres franco-allemandes et franco-françaises, Guy Dupré fait le récit d´une éducation sentimentale et intellectuelle où l´on côtoie Mitterrand, Julien Green ou Julien Gracq (vivants à l´époque) et où l´on croise les ombres, entre autres, de Charles de Gaulle, Maurice Barrès et ses amoureuses, le général Weygand, O.V.L.Milosz, Albert Cohen ou Roger Nimier et la belle et mythique Sunsiaré de Larcône, morts tous les deux dans ce tragique accident de voiture en 1962 (2).
Dans ce «mémoire» donc, on peut lire des jugements aussi originaux que clairvoyants. Sur  François Mitterrand, il écrit notamment ce qui suit : «Ni père ni mère, mais «oncle», François Mitterrand nous touche parce qu´il est le dernier président qui appartienne à la génération précédant la nôtre-la génération de «nos chers prisonniers» dont il fut le porte-parapluie. Nous le regardons vieillir avec une curiosité de moins vieux crocodiles. Bientôt nous mettrons nos petits pas dans ses petits pas, et nos sillons dans ses rides. Il luttait avec bravoure contre la décomposition, parlait très bien du crépuscule et aurait pu laissait son nom aux vestiges de la forêt gauloise. L´illusion du sceptre, la satisfaction de pouvoir tutoyer de Gaulle aux enfers, ne suffisaient pas à lui brouiller l´éternel tableau déchirant du départ de la volupté. Cythère s´éloignait, même s´il retournait à Venise. Bientôt nous redirions comme lui à nos Occitaniennes : «Si tu me dis que tu m´aimeras comme un père, tu me feras horreur, si tu prétends m´aimer comme une amante, je ne te croirais pas»».
Tout aussi intéressantes, par exemple, les lignes consacrées à Julien Green : « C´est par sa pureté au sens chimique du mot, comme par son étrangeté à l´univers judéo-romain que Julien Green m´avait aimanté. Lui aussi servait la littérature française à titre étranger. Sudiste, il appartenait à une nation de vaincus et m´apparaissait comme un total hors-la-loi et hors-les-règles. Doté du troisième œil et de la troisième oreille qui font défaut aux écrivains de chez nous, il me rappelait que l´invisible a sa faune et que la préparation à l´après-chair n´est pas régie par les modes du siècle, qu´elle existe indépendamment de ce que les philosophies du siècle pensent d´elle. La superposition en lui de ses patries américaine et française, son insensibilité aux entraînements du plus grand nombre, me rendaient fraternel ce qu´il représentait d´incomparable. Dans le Paris positiviste et manichéen des années soixante, il semblait le chargé de mission, l´envoyé du royaume qui n´est à personne. Dernier romancier resté libre d´attaches profanes, pour qui l´ acte d´écrire  engageait la seule âme intérieure, et chez qui la recherche de la vérité ne se confondait pas avec la préoccupation du salut par les autres.» 

  En 2001, paraît chez Grasset un livre de souvenirs, Comme un adieu dans une langue oubliée (qui a failli s´intituler Lèvres, serez-vous jamais la chair de mon coeur ?, un titre tout aussi beau que celui qui a enfin été choisi). Dans une prose éblouissante ne dérogeant nullement au parangon des ouvrages précédents, il fait défiler au gré de ses souvenirs et avec un sens du portrait impeccable une myriade de personnalités  littéraires et militaires. Du végétarisme d´Hitler aux obsessions du maréchal Pétain, de l´Indochine à Verdun, d´André Breton à l´âme expatriée aux angoisses de Bernanos, du sédentarisme de Julien Gracq à l´esprit tourmenté de Julien Green (encore), l´évocation, la nostalgie, l´histoire sous-tendent la plume étincelante de cet écrivain et mémorialiste hors du commun qu´est Guy Dupré. Lui seul sait nous raconter ces petites histoires oubliées de la grande histoire comme entre autres la sombre mais vraie prophétie du général Charles Mangin qui le 11 novembre 1918, jour de l´Armistice de la Première Guerre Mondiale, en réponse à une question du professeur Robert Proust (frère de Marcel et directeur des services de santé de l´armée Mangin) avait affirmé en guise de prédiction : «C´est un jour de deuil pour la France. Il fallait franchir le Rhin et entrer en Allemagne. Les Allemands ne reconnaîtront jamais leur défaite. Dans vingt ans tout sera à recommencer.»Le général serait foudroyé sept ans plus tard par une crise d´urémie dont la brutalité a soulevé des soupçons d´empoisonnement. Décoré à titre posthume, sa veuve a refusé la médaille militaire, conformément à la volonté de son mari. Avant de prendre congé, Mme Mangin a dit à Pétain (que le général Mangin ne tenait pas en haute estime et réciproquement) que la médaille on aurait dû la lui (à son mari) donner sept ans plus tôt. La seule statue que les Allemands aient fait sauter, à Paris le lendemain de leur invasion, fut tristement celle du général Mangin, Place Vauban…

  
 En 2003, paraît aux Éditions du Rocher Dis-moi qui tu hantes où l´on peut retrouver la plupart des préfaces, des articles et des petits essais écrits par l´auteur et en 2010 chez Bartillat, L´âme charnelle, le journal  qu´il a tenu dès l´année 1953 jusqu´en 1978. Ses œuvres les plus anciennes sont régulièrement rééditées.   

À l´âge de 87 ans, peut-on encore attendre de nouveaux livres de Guy Dupré ? On l´ignore et ce parce que  le temps de l´écrivain n´est pas celui du lecteur et encore moins celui de l´éditeur…



(1) Une réédition des trois romans de Guy Dupré, en un seul volume, a vu le jour en octobre 2006 aux éditions du Rocher.

(2)Lire, à ce sujet, le beau récit La reine du silence, prix Médicis 2004, disponible chez Gallimard, en grand format et en édition de poche (collection folio). Ce livre a été écrit par Marie Nimier, fille de Roger Nimier.


jeudi 8 octobre 2015

Le Prix Nobel de Littérature 2015 attribué à Svetlana Alexievitch



L´Académie Nobel vient d´attribuer le Prix de Littérature 2015 à Svetlana Alexievitch. Née en 1948 en Ukraine de famille biélorusse et de langue russe naturellement, elle dénonce dans ses livres la violence, la guerre et le mensonge qui ont nourri l´histoire  de l´ancien empire soviétique. En 2013, elle a reçu en France le Prix Médicis Essai pour son livre La fin de l´homem rouge. Vous pouvez lire sur ce blog même un article que j´ai consacré à Svetlana Alexievitch l´année dernière. Vous le trouverez dans les archives en cliquant sur novembre 2014(Chronique de décembre 2014).

mercredi 7 octobre 2015

Article pour Le Petit Journal.

Je vous laisse ici le lien pour l´article sur le roman 2084-la fin du monde de Boualem Sansal que j´ai écrit pour l´édition Lisbonne du Petit Journal:

http://www.lepetitjournal.com/lisbonne/accueil/actualite/226869-livre-le-roman-2084-un-des-livres-les-plus-remarques-de-la-rentree-litteraire

Bonne lecture.




lundi 28 septembre 2015

Chronique d´octobre 2015


 
   
Épépé de Ferenc Karinthy : un chef d´œuvre inconnu.


C´est fort dommage que la Hongrie ait rarement beau jeu de faire parler d´elle. Quand cela se produit c´est pour les pires raisons, soit à la suite d´un nouveau tollé provoqué par des mesures contestables du gouvernement nationaliste de Viktor Orbán, soit en vertu de la récente crise des réfugiés.
Pour moi, la Hongrie fut d´abord l´excellente équipe de football-assurément une des meilleures de l´histoire- qui a injustement perdu la finale de la Coupe du Monde de football en 1954(2-3)à Berne devant une très moyenne équipe nationale d´Allemagne à laquelle elle avait d´abord infligé dans la première phase une cuisante défaite par 8 à 3 !Certes, né fin 1965, je n´ai pas suivi ces moments glorieux du football hongrois, mais mon père, journaliste sportif, me racontait toujours avec un énorme enthousiasme les exploits du grand  Ferenc Puskas et aussi de Czibór, Kocsis, Bozsik et tous les autres, entraînés par Gusztáv Sebes.
Plus tard, au fur et à mesure que j´approfondissais mes connaissances, la Hongrie est devenue synonyme d´une littérature peut-être méconnue, mais d´une richesse incomparable. Je crois avoir récemment écrit ailleurs que s´il fallait jamais dresser une liste des vingt meilleurs écrivains européens de l´actualité (une liste forcément subjective, discutable et j´oserais dire inutile) peu de pays, autres que la Hongrie, pourraient peut-être se piquer de présenter autant de noms susceptibles de figurer sur cette liste-là : outre, Imre Kertész(voir chronique de janvier 2011), bien sûr, Prix Nobel de Littérature en 2002, on pourrait citer Péter Nadas, Péter Esterhazy ou Laszlo Krasznahorkai. Ces auteurs viennent s´ajouter aux grands noms du dix-neuvième ou du vingtième siècle comme Sandor Petöfi, Attila Jozsef, Deszo Kosztolanyi, Gyula Krudy, Milan Fust, Istvan Orkeny, Janos Pilinski, Frigyes Karinthy, Antal Szerb, Sandor Marai( voir la chronique de mars 2009) et plus récemment Magda Szabo(décédée en 2007).  
    La reparution en français, en 2013, chez Zulma- et qui plus est en édition de poche- d´un roman éblouissant d´un écrivain hongrois m´a rappelé comment j´avais découvert ce livre-là que je tiens pour un véritable joyau.
Cela s´est produit vers février 2007. En m´abonnant en début d´année au magazine  Transfuges- qui en ce temps-là était entièrement consacré à la littérature étrangère- j´ai reçu en guise de cadeau, le premier hors série de la collection, paru en juillet 2006. Dans ce numéro, plusieurs écrivains et critiques étaient invités à choisir les livres qui, de leur vie, les avaient vraiment impressionnés. Le critique et romancier Éric Faye a choisi, entre autres, un roman qui m´était tout à fait inconnu. Ce livre, publié en Hongrie en 1970, avait été traduit en français pour la première fois en 1996 chez Austral/In Fine et republié en 1999, puis en 2005, chez Denoël. Je m´étonne encore à l´heure où j´écris ces lignes que ce livre ait pu me passer inaperçu, surtout lors de sa reparution en 2005. C´est que les paroles d´Éric Faye m´ont tellement impressionné et convaincu que, séance tenante, je me suis déplacé chez la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne pour procéder à la commande de ce bouquin. Le livre s´intitulait Épépé titre aussi bizarre qu´alléchant- et il avait été écrit par l´écrivain hongrois Ferenc Karinthy. L´auteur était lui-même relativement méconnu à l´étranger, alors que dans son pays il est tenu aujourd´hui pour un des grands écrivains de l´après-guerre, quoique son succès soit plutôt un succès d´estime. Né en 1921 et décédé en 1992, il était lui aussi fils d´écrivain, son père, Frigyes Karinthy, ayant été un des noms incontournables de la littérature hongroise de l´entre-deux-guerres, doté d´une imagination prodigieuse que l´on peut apprécier notamment en des œuvres comme Voyage autour de mon crâne ou Capillaria ou le pays des femmes, une fable utopique, entre Swift et Orwell, où un médecin naufragé découvre une société de femmes très belles, les Ohias, lesbiennes et asservissant de petits êtres rabougris et laids du sexe masculin, les Bullocks, dont elles mangent la cervelle.
   Quant à Ferenc il fut journaliste, dramaturge, romancier, champion de natation et de water-polo dans sa jeunesse, entraîneur de club et arbitre international. Il a publié des dizaines de romans et de pièces de théâtre et il a été communiste, du moins jusqu´aux événements de 1956(voir son roman Automne à Budapest, chez Denoël), s´étant par la suite abstenu de toute prise de position politique. Lors de la parution de Épépé  en Hongrie, plusieurs critiques y ont décelé une  simple dénonciation, sous forme de parabole, du régime en place, profitant d´une certaine ouverture s´étant produite à l´époque (au fait, en Hongrie, la répression ne fut pas, malgré tout, aussi forte que chez certains de ses voisins, comme, par exemple, la Roumanie). Éric Faye trouve pourtant cette approche assez réductrice. Pour lui, Ferenc Karinthy dans ce livre prolonge et modernise l´univers de Franz Kafka (dont il porte curieusement les mêmes initiales). Mais par bien des côtés,-le fantastique, surtout- on pourrait également dresser une comparaison entre ce roman et certains écrits de Dino Buzzati. Mais, au fait, demanderez-vous, en quoi Épépé  consiste-t-il? Ce roman nous fait découvrir un linguiste, Budaï, maîtrisant plusieurs dizaines de langues, qui s´endort dans l´avion qui le mène à Helsinki où il est censé faire une allocution dans un congrès. Quand il se réveille, lors de l´atterrissage de l´avion, il se rend compte qu´il n´est pas dans la capitale finlandaise, mais dans une ville immense, inconnue et dont la langue est mystérieuse et inintelligible, une langue dont chaque chiffre et chaque vocable  peut être prononcé de plusieurs façons. En plus, personne ne comprend nulle part en ville- y compris l´hôtel où il finit par descendre- un traître mot des dizaines de langues qu´il maîtrise, même les plus courantes comme l´anglais, le français, l´allemand, l´espagnol ou le russe. Il  a beau essayer de déchiffrer les caractères de l´étrange parler local, il n´y réussit point. D´autre part, la ville ressemble à une métropole gigantesque où les gens se bousculent et où il faut faire la queue partout : «À la réception la file d´attente est encore plus longue, il n´a aucune envie d´y retourner, de même qu´aux autres guichets, en outre il n´arrive pas à reconnaître où on s´occupe de quoi, et où il pourrait au moins recevoir les orientations, les indications nécessaires. Par endroits sur le long comptoir il y a bien des écriteaux, mais l´écriture, un alphabet inconnu, est tout aussi indéchiffrable que le texte des tableaux et des affiches suspendus, où les titres des revues ou des illustrés du marchand de journaux. Il n´a d´ailleurs pas le loisir d´examiner plus à fond ces caractères, le tumulte est si grand, les vagues humaines si denses dans le hall : où qu´il veuille planter les pieds, il est aussitôt pressé ou poussé plus loin.»
Côté nourriture, il ne s´en sort pas mieux,  elle a toujours un goût mielleux : «Tous les plats ont cette saveur douceâtre caractéristique, comme si on avait tout sucré y compris la viande et les œufs.».
Nul ne peut l´aider puisque nul ne comprend ce qu´il dit et à son tour il ne comprend personne non plus. À ce titre, c´est particulièrement éclairant sa non-conversation avec un policier : «…il souhaite, ce qu´il demande qu´on lui indique, une ambassade ou un bureau de tourisme, et de quelle aide il a besoin. Néanmoins le policier hoche la tête, le désigne de son index : «-Tchétentché gloubgloubb ? Goulouglouloubb ?»C´est ce qu´il a dit ou quelque chose d´approchant, puis il prend un livre de petit format à couverture noire, il le consulte longuement, tourne les pages puis commence à expliquer avec force gestes. Il parle longuement et lentement, lève son bras pour indiquer une direction derrière son dos, il répète doctoralement certaines de ses phrases pour éviter tout malentendu, pourtant Budaï n´imagine même pas de quelle place, de quel lieu l´autre s´efforce de lui parler, où il veut l´envoyer. À la fin le policier le touche du doigt comme pour lui demander si tout est bien clair : «-Touroubou chétyékétyovovo… ?»Désemparé, Budaï ouvre les bras, que peut-il faire d´autre. Le policier le salue et s´éloigne.»       
  Petit à petit, les ennuis croissent : il fait un petit séjour en prison, il manque de sous (cet argent bizarre qu´on  lui a donné à la réception de l´hôtel contre son chèque de voyage en dollars, glissé dans son passeport qu´il n´a jamais pu récupérer), sa chambre est occupée et il ne sait plus à quel saint se vouer. Toute petite lueur d´espoir- comme le jour où il a vu un homme dans le métro, un magazine hongrois ancien à la main et qu´il perd aussitôt de vue- s´éteint vite. Seule la passion éphémère par la jeune fille de l´ascenseur de l´hôtel- Épépé ?- semble réchauffer son cœur. Enfin, il est dans la dèche quand il participe à une insurrection à laquelle il ne comprend rien, bien entendu. Néanmoins, à la fin, tout n´est peut-être pas perdu…
  Cette fable, aux allures de cauchemar, mais tout aussi drôle à la fois, aurait enchanté Georges Perec, comme l´affirme à juste titre l´écrivain Emmanuel Carrère dans la préface nous rappelant aussi que la fiction renvoie à un univers parallèle, à un pays de fantaisie, à une comédie fantastique à la Capra. On peut penser naturellement à Kafka, comme on l´a vu plus haut en évoquant les paroles d´Eric Faye, mais Emmanuel Carrère décèle pourtant une autre généalogie dans Épépé et nous livre d´autres réflexions : «Le livre n´est pas si loin, il faut bien le dire, de ces pénibles films d´animation des pays de l´Est, si en vogue dans les années 60 ou 70, où on voyait un petit homme coiffé d´un chapeau melon errer parmi des foules au regard vide dans une métropole tentaculaire où toutes les rues se ressemblaient. C´était supposé illustrer l´angoisse de l´homme moderne, la déshumanisation des cités, et lors du débat qui suivait il y avait toujours quelqu´un pour prononcer gravement l´adjectif «kafkaïen». Ce qui fait échapper Épépé à ce cliché, c´est la précision et la rigueur avec lesquelles sont rapportées les tentatives d´évasion de Budaï, et la jubilation qu´on devine chez l´auteur à mesure qu´il agence son histoire et défie le lecteur de le prendre en défaut. Si je cherche quelque chose qui évoque cette jubilation-là, ce n´est pas du côté des épigones de Kafka, mais plutôt du merveilleux film d´ Harold Ramis, Un jour sans fin. Même argument de cauchemar, privé de toute justification rationnelle : un type coincé dans un patelin sinistre y revit sans fin la même journée. Même façon exhaustive, presque mathématique, d´explorer toutes les conséquences du postulat. Même griserie de la fiction. La différence, c´est que les scénaristes d´Un jour sans fin, nourris à la fois de contes de fées et de conventions hollywoodiennes, se tirent d´affaire en faisant triompher l´amour, alors que le pauvre Budaï perd Épépé, dont comble d´infortune il n´est même pas certain qu´elle s´appelle Épépé-ni Bébé, ni Diédié, ni Étiétié…»
  Bizarrement- ou peut-être pas- Épépé me rappelle parfois, dans une sorte d´analogie  imparfaite, un roman de l´écrivain uruguayen Mario Levrero(voir la chronique de juillet 2013), La ciudad(La ville,inédit en français comme quasiment toute l´œuvre de cet auteur), paru curieusement la même année(1970) où il est question d´un homme qui retrouve ce qui  ressemblait à une ville où, pris dans un tourbillon d´événements, les uns les plus bizarres que les autres, baigne dans une atmosphère où tout  est égarement, perte de repères, un monde interlope que l´on ne saurait déchiffrer. À la fin, l´ angoisse de l´homme devant l´inconnu.
Quelles qu´en soient les interprétations ou les analogies possibles, Épépé est avant tout un grand roman qui bien que traduit dans une vingtaine de langues est loin d´avoir dans l´histoire de la littérature universelle la place qu´il mérite. Au fond, en paraphrasant le titre d´une nouvelle de Balzac, il s´agit, sans l´ombre d´un doute, d´ un chef-d´œuvre inconnu…


Ferenc Karinthy, Épépé, traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy, éditions Zulma, Paris, octobre 2013.




samedi 29 août 2015

Chronique de septembre 2015






L´art littéraire de Matéi Visniec.


Quand en septembre 1987 Matéi Visniec a demandé l´asile politique en France, il a emboîté le pas à nombre d´autres écrivains roumains qui, tiraillés souvent entre la tradition et le cosmopolitisme, étouffaient dans un pays où l´espoir se conjuguait d´ordinaire en un temps indéfini que même la grammaire ne pouvait dénicher. On raconte que le poète Benjamin Fondane-né Wechsel, puis adoptant le patronyme Fundoianu qu´il a plus tard francisé-avant de partir en France à la fin des années vingt aurait avoué dans une lettre adressée à un ami qu´il en avait assez de vivre dans une colonie française, préférant donc s´en aller à la métropole, concrètement à Paris. À part la boutade, la passion de la Roumanie pour la culture française est légendaire et ils sont assez nombreux –je ne cesse d´ailleurs de le rappeler- les écrivains roumains qui ont adopté le français comme langue littéraire (il faudrait faire un jour l´inventaire de l´apport incontournable des auteurs roumains à l´enrichissement du patrimoine littéraire français). Or, outre l´engouement traditionnel des Roumains pour la France, les raisons ne manquaient pas dans les années quatre-vingt pour quitter la Roumanie, un pays muselé et tyrannisé par la dictature de Nicolae Ceascescu. Le conducator a sacrifié tout un peuple à ses délires ubuesques de grandeur. Si tous les pays communistes n´étaient pas à proprement parler égaux, malgré une idéologie commune et la même soumission aux diktats de Moscou, la Roumanie était sans l´ombre d´un doute le cas le plus singulier, non seulement parce que le pays des Carpates fut celui qui s´est le moins aligné sur les oukases de l´Union Soviétique- devenant ainsi l´«enfant choyé» de l´Europe occidentale et des États-Unis -, mais aussi parce que paradoxalement il fut celui qui a poussé le plus loin, surtout dans les dix ou quinze dernières années du régime, l´ignominie et la terreur.
C´est donc en septembre 1987, deux ans et trois mois avant la chute du conducator- fusillé avec sa femme Elena dans la mascarade de procès que l´on sait- que Matéi Visniec a pu commencer une nouvelle vie en France. Dans la patrie des Droits de l´Homme, il a rédigé une thèse sur la résistance culturelle dans les pays de l´Europe de l´Est à l´époque communiste, thèse soutenue à l´École de Hautes Études en Sciences Sociales, et il fut embauché en 1990 à Radio France Internationale où il travaille toujours. Dès cette époque, datent aussi ses premières pièces de théâtre écrites directement en français, lui qui avait déjà entamé une carrière de dramaturge en Roumanie, écrivant donc en roumain, langue qu´il n´a pas complètement abandonnée après le départ en France, surtout pour la poésie et pour le roman.
 Pour comprendre la généalogie de l´œuvre de Matéi Visniec, il faut remonter aux années de ses premières lectures et de son apprentissage littéraire.
Matéi Visniec est né le 29 janvier 1956 à Radauti (Radautz, en allemand ; Radóc en hongrois, Radevits en yiddish), ville multiculturelle, près de Suceava, dans la région de Bucovine. Sous le communisme c´est dans la littérature qu´il a pu trouver un espace de liberté, en découvrant des auteurs qui allaient façonner son parcours littéraire ultérieur, comme Beckett, Kafka, Dostoïevski, Lautréamont, Camus ou son compatriote Eugène Ionesco. Il a étudié l´Histoire et la Philosophie à l´Université de Bucarest et a fait partie d´un cénacle littéraire coordonné par Nicolae Manolescu. Dès le début de sa carrière d´écrivain, il a cru en la résistance culturelle et au pouvoir de la littérature pour renverser les murs dressés par le totalitarisme. Son arme contre la grisaille communisme et la monotonie du réalisme socialiste fut son imagination nourrie par le surréalisme, le dadaïsme (mouvement fondé à Zurich par un Roumain, Tristan Tzara), le théâtre de l´absurde, le théâtre réaliste anglo-saxon ou les récits fantastiques et la poésie onirique. S´il est devenu très actif dès les années quatre-vingt au travers de sa poésie et de ses premières pièces de théâtre qui circulaient dans les milieux littéraires mais restaient pour la plupart interdites sur scène, l étau, du fait même de toutes les interdictions, s´est  resserré et dès que l´occasion s´est présentée il est parti en France. Dans la patrie des Lumières-il est devenu citoyen français en 1993-, il a donc entamé une carrière à tous titres remarquable. Il est aujourd´hui un des auteurs les plus joués par les compagnies de théâtre au Festival d´Avignon et aussi dans son pays, en Roumanie. Au Brésil, il jouit d´un énorme prestige, pratiquement toutes ses pièces y sont traduites, abondamment jouées et de grands actrices et acteurs brésiliens ont témoigné à maintes reprises de leur admiration pour l´œuvre de celui qu´ils tiennent pour un des plus grands dramaturges européens.

Une des pièces les plus géniales de Matéi Visniec est sans l´ombre d´un doute L´histoire du communisme racontée aux malades mentaux, écrite donc en français et publiée en 2000 aux éditions Lansman. L´intrigue se déroule à Moscou en 1953, quelques semaines avant la mort de Staline. On sait que dans les pays communistes, a fortiori en Union Soviétique, la dissidence était vue comme une perversion ou un trouble psychique. Etre opposant au communisme signifiait être contre le sens de l´histoire. Les écrivains en particulier étaient censés glorifier l´édification du socialisme et les lendemains qui chantent. Tout ce qui échappait au canon traditionnel établi par le Parti, tout produit de l´imagination qui n´était pas au service de la révolution n´avait pas de place dans la société ouvrière et prolétarienne. Mais, reprenant la pièce dont il est question, le directeur de l´Hôpital central des Malades Mentaux accueille un écrivain-Iouri Petrovski- envoyé par l´Union des écrivains et qui doit séjourner parmi les «malades».On lui demande de réécrire l´histoire du communisme et de la Révolution d´Octobre 1917 et l´expliquer aux débiles légers, moyens et profonds. On était pleinement convaincu que cette tâche pourrait se traduire par une thérapie de choix afin de guérir les malades internés dans l´hôpital fussent-ils de vrais malades ou des opposants au régime. Bien sûr que ceci était tout à fait impossible, mais le communisme est souvent alimenté par un discours utopique selon lequel on fait aujourd´hui des sacrifices pour que l´avenir soit radieux. Le problème c´est quand le présent vire au cauchemar et que l´on n´entrevoit jamais la lumière au bout du tunnel. José Gomes Ferreira (1900-1985), un grand et admirable poète portugais, qui croyait en l´utopie, a écrit un jour un poème intitulé «O sonho ao poder» («Le rêve au pouvoir»). C´était  à la fois un cri d´indignation, mais aussi un cri d´espoir. Pourtant, on pourrait peut-être se demander s´il faut bien que le rêve soit au pouvoir, puisque le rêve n´est-il pas plutôt- et par nature- contre-pouvoir ? 
Dans un article publié en 2009 intitulé «Matéi Visniec, «L´histoire du communisme racontée aux malades mentaux» et l´espace utopique», le poète et essayiste Petru Sebastian Hamat écrit: «Ce qui est remarquable dans cette pièce c´est la présence de l´utopie, mot qui gouverne le discours dramatique et qui met en évidence la condition humaine, l´homme qui devient dans l´écriture de Matéi Visniec non seulement un simple corps physique, mais aussi un objet qui se soumet à l´utopie ; l´homme chez  Visniec  est le corps physique utopique qui peut être manipulé. L´homme n´est pas un vrai malade dans «L´histoire du communisme racontée aux malades mentaux», il est une utopie, il doit se soumettre à une idéologie que le communisme a apportée».
Petru Sebastian Hamat cite d´ailleurs une interview accordée par Matéi Visniec lui-même où, à un moment donné, il affirme : «L´utopie communiste s´est propagée dans le monde entier, des générations d´hommes se sont lancés dans cette bataille extraordinaire à travers toute la planète, et tout ça pour arriver à quoi ? Des millions de morts et un paysage défiguré ! Ç´a été un échec incroyable ! Et on peut maintenant se poser la question : est-ce qu´on a réfléchi assez autour de cet échec ?» Je  crains bien que non…

Si Matéi Visniec a choisi le français, surtout pour ses pièces de théâtre, il n´a pas néanmoins abandonné la langue roumaine qu´il emploie pour la poésie et le roman, comme j´en ai fait mention plus haut. Au fond, comme il l´a écrit un jour, il est un homme qui vit entre deux cultures, deux sensibilités, il a ses racines en Roumanie et ses ailes en France.  C´est donc en roumain qu´il a écrit le roman Monsieur K. libéré dont la traduction en français  (de Faustine Vega) est parue en 2013 chez Non –Lieu, un éditeur qui publie pas mal d´écrivains roumains. Monsieur K.libéré pourrait être interprété comme un hommage à Franz Kafka, mais ici il s´agit d´un univers kafkaïen à rebours. Dans Le Procès, Josef K est arrêté sans que l´on sache jamais quels sont les chefs d´accusation qui lui sont imputés et il veut se libérer à tout prix du cauchemar qu´il est en train de vivre. Dans Monsieur K libéré, on ignore également de quoi le personnage principal Kosef J est accusé, mais dès le début du roman, on lui communique en prison qu´il sera libéré. Le problème c´est que le directeur peine à le recevoir (la réunion est constamment reportée sine die) et Kosef J  n´a pas vraiment envie de partir. Il fait des déplacements en ville avec les geôliers, se prend d´affection pour des gens qui travaillent en prison, prend contact avec le monde extérieur et faillit être impliqué contre son gré dans une révolte qu´il ne souhaite pas. Contrairement à Josef K, son acronyme, qui vit le drame de l´arrestation, Kosef J vit celui de la libération. Être libéré pour quoi faire ? En prison, il coule malgré tout des jours plutôt heureux, mais est-ce que ce serait pareil en liberté ? Ce roman pose des questions importantes d´un point de vue philosophique dont la servitude volontaire. Au fond, cela fait partie de la nature humaine. Nous avons en effet une nette propension à l´inertie. C´est commode de ne pas se poser des questions. Or, Kosef J, il s´en posait : «Durant quelques jours, Kosef J resta assez tourmenté. Il se passait quelque chose qui le troublait profondément. Des questions l´assaillaient, et persistaient dans sa tête, le torturant, lui demandant une réponse, même provisoire. Mais ce qui accentuait son émotion, c´est qu´ il ne trouvait aucune réponse à ces questions, ou bien, une réponse trop rapide. Ou enfin, à la même question se succédaient plusieurs réponses, ce qui l´obligeait à la retourner dans tous les sens, augmentant ainsi l´agitation de la question, vrai serpent angoissé et venimeux.» (page 145)
Dans cette perspective, le communisme-tel que l´expérience nous l´a prouvé jusqu´à présent- convient même parfois à ceux qui ne veulent pas trop se poser des questions. Dans certains pays de l´Europe de l´Est, quelques années après l´écroulement du socialisme scientifique et des soi-disant démocraties populaires, des gens en éprouvaient une certaine nostalgie, puisque un minimum social était souvent assuré alors que dans les démocraties dites occidentales, on tombe parfois dans le chômage, par exemple. Au bout du compte, l´écrivain dissident cubain Reinaldo Arenas qui s´est suicidé en 1990 en phase terminale du sida n´a pas eu tort quand il a affirmé lors de ses premières déclarations en sortant de Cuba (reproduites dans son livre autobiographique Antes que anochezca, en français Avant la nuit) ce qui suit : « La différence entre le système communiste et le capitaliste c´est que quoique dans les deux, on te donne un coup de pied au cul, dans le communiste, on te le donne et tu dois en plus l´applaudir ; dans le capitaliste, on te le donne mais tu peux crier ; je suis venu ici pour crier».

Quoi qu´il en soit, peut-être la meilleure façon de sortir de l´impasse c´est le sarcasme, la satire, le rire. Ces caractéristiques ne sont pas absentes des deux ouvrages cités de Matéi Visniec, bien qu´elles y soient présentes en filigrane (comme elles traversaient aussi subtilement les œuvres de Kafka). Ces caractéristiques sont par contre étalées au grand jour dans un autre livre -le dernier de la série de trois lectures récentes que j´ai faites de l´œuvre de Matéi Visniec- écrit en français et intitulé Le Cabaret des mots (éditions Non-Lieu, 2014). Il s´agit d´un livre inclassable, inventaire surréaliste, poèmes en prose, saynètes. Il n´y a pas de mots inventés, puisque, comme on nous l´annonce dans la quatrième de couverture, cela ne sert à rien, le langage est déjà si riche. Nous découvrons ou redécouvrons des mots vus sous un nouvel éclairage, sous une perspective que vous auriez du mal à imaginer. Avec la verve satirique, versant d´ordinaire dans l´ironie et le grotesque, de Matei Visniec vous êtes entrainé dans une danse inouïe où les mots se présentent devant vous comme les artistes ou les personnages d´un cabaret. Je vous en reproduis des exemples qui illustrent bien de quoi il retourne. Ainsi dans l´entrée «Mal», on peut lire, par exemple : «Le mot mal me fait pleurer. Tout ce qu´il fait est mal vu. Dès qu´il sort de chez lui et se met à arpenter les rues de la ville, on remarque sa maladresse maladive. Dès qu´il ouvre la bouche pour saluer un autre mot ou demander quoi que ce soit, on voit bien qu´il est mal élevé. Et pourtant, il n´est pas malhonnête, loin de là…il est seulement mal dans sa peau et d´ailleurs il le  reconnaît. Il dit souvent aux autres mots ; c´est parce que je suis malade de moi-même que je vous maltraite». Sur le mot «Rien» ce qui suit : «Rien est mot solitaire, assez égocentrique, pas très causant.-Monsieur rien, je vous imagine un peu funambule, en équilibre sur une corde raide. Toujours amusé à scruter l´abîme, mais jamais en proie au vertige. Ce vide fragile autour de vous vous met bien en valeur. C´est vrai que vous n´avez aucun message à nous délivrer ?» et le texte continue. Les mots ou les personnages défilent devant vous plus humbles ou plus intrépides. En voilà une partie de la liste : Bouche et langue, Grammaire, Poésie, Révolte, Pute, Lettre du mot caca aux humains, Bal, Ambiguïté, Utopie, Cheval, Sabre, Résurrection, Bonheur, Progrès…
Écrivain éclectique, excellant dans plusieurs registres-poésie, théâtre, roman-Matéi Visniec est souvent classé, côté dramaturgie, comme un représentant du théâtre de l´absurde, dans la lignée de Beckett ou Ionesco, puisant aussi dans Camus ou Kafka pour la richesse de son univers. C´est peut-être vrai, mais c´est plutôt réducteur car on pourrait à juste titre et sans concessions inventer l´adjectif visniequien pour caractériser une œuvre originale, puissante, à nulle autre pareille dans le cadre, par exemple, des dramaturgies française et roumaine contemporaines. Je redis ce que j´ai écrit plus haut, il faudrait faire un jour l´inventaire de la contribution indiscutable des écrivains roumains à l´enrichissement du patrimoine littéraire français. En pensant à Matéi Visniec et à beaucoup d´autres auteurs roumains, j´ajouterai qu´il faudrait réfléchir aussi à leur apport à la culture européenne et universelle.


Livres cités de Matéi Visniec :
L´histoire du communisme racontée aux malades mentaux, Éditions Lansman, Paris, 2000.
Monsieur K.libéré, traduction de Faustine Vega, Éditions Non Lieu, Paris, 2013.
Le cabaret des mots, Éditions  Non Lieu, Paris, 2014.


 

P.S- En juin, la pièce de Matéi Visniec L´Histoire des Ours Panda racontée par un saxophoniste qui a une petite amie à Francfort fut jouée à Lisbonne au Théâtre A Comuna et à Coïmbra au Théâtre Cerca de São Bernardo, par la Compagnie roumaine Unteatru. Matéi Visniec lui –même a assisté aux deux spectacles. À Coïmbra, avait déjà été jouée au mois de mai par le groupe Escola da Noite la pièce De la sensation d´élasticité lorsqu´on marche sur des cadavres. 

vendredi 21 août 2015

La mort de Rafael Chirbes


 La littérature espagnole a perdu la semaine dernière, à l´âge de 66 ans, un de ses écrivains les plus emblématiques: Rafael Chirbes. Né le 27 juin 1949 à Tavernes de la  Valdigna, à une cinquantaine de kilomètres de Valence, et mort le 15 août dans la même ville, d´un cancer du poumon foudroyant, Rafael Chirbes-qui a également été critique littéraire- s´est singularisé ces dernières années comme un des écrivains espagnols qui ont su le mieux traduire la crise économique et les excès de l´euphorie post -transition. Dans son roman Crematorio(Crématoire), publié en Espagne en 2007, il brosse un portrait exemplaire de la spéculation immobilière et en 2013, avec En la Orilla( Sur le Rivage),il  décrit on ne peut mieux l´Espagne en crise. Ces deux romans ont été couronnés du Prix de la Critique et le deuxième également du Prix National de Littérature espagnole. 
On peut aussi citer comme titres de référence de l´auteur: Mimoun, La larga marcha(La longue marche), La caída de Madrid(La chute de Madrid) et Los viejos amigos(Les vieux amis). La plupart de ses oeuvres sont traduites en français aux Éditions Payot & Rivages.
Peu avant son décès, il avait remis à son éditeur Herralde le manuscrit de son dernier roman Paris-Austerlitz qui paraîtra en Espagne en 2016.
La mort prématurée de Rafael Chirbes a, cela va sans dire, plongé le monde littéraire espagnol dans la consternation.