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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mercredi 29 juillet 2020

Chronique d´août 2020.


Gesualdo Bufalino, portrait d´un Sicilien assez discret.

On se demande souvent si la plupart des lecteurs pour lesquels la littérature italienne n´a pas de secret se sont bien rendu compte de l´apport des écrivains siciliens à l´essor de la littérature de la péninsule : rien qu´au vingtième siècle, la Sicile peut se piquer d´avoir donné à la littérature du «Novecento» quelques-uns de ses noms les plus réputés : Luigi Pirandello, Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Leonardo Sciascia, Elio Vittorini, Salvatore Quasimodo, Andrea Camilleri, Vitaliano Brancati, Vincenzo Consolo, Giuseppe Bonaviri ou Gesualdo Bufalino, tardivement arrivé sur la scène littéraire, décédé dans un accident de la route le 14 juin 1996, et dont on fête cette année- le 15 novembre - le centenaire de la naissance.

Né donc en 1920 à Comiso dans la province de Raguse, Gesualdo Bufalino s´est intéressé aux lettres dès la prime enfance. L´enthousiasme qu´il affichait, il le tenait en quelque sorte de son père qui, d´origine modeste et exerçant le métier de forgeron, n´en était pas moins instruit : il aimait les livres, le théâtre et la musique en plein air. Gesualdo Bufalino a avoué un jour que dès l´enfance il s´était familiarisé avec l´écriture et la lecture. Aux côtés de son père, il jouait avec «un vieux dictionnaire Melzi», un dictionnaire linguistique et encyclopédique italien dont la première édition remonte à 1881 et dont l´auteur n´était autre que le fameux Giovanni Battista Melzi qui avait travaillé avec Pierre Larousse à Paris et enseigné la langue italienne à l´Ecole Normale Supérieure. Avec sa mère, le petit Gesualdo aimait à parcourir les rues et les recoins les plus cachés de la ville afin d´apprendre par cœur leurs noms. En outre, il feuilletait les anthologies poétiques et, à l´âge de 10 ans, il s´est hasardé à écrire des vers. Apprenti dans un atelier d´ouvriers- peintres, il n´en a pas moins poursuivi des études secondaires, d´abord à Raguse, puis dans sa ville natale à Comiso avec de très bons résultats. En 1939, il a été un des gagnants d´un prix de prose latine, ce qui lui a permis de voyager jusqu´à Rome pour recevoir la distinction des mains du Duce à Palazzo Venezia. C´est à ce moment –là –a-t-il affirmé en 1981 dans un entretien avec l´écrivain Leonardo Sciascia pour l´hebdomadaire L´Espresso –qu´il s´est aperçu de la véritable nature du fascisme : «Le fascisme pour ceux qui n´avaient jamais fait de rencontre hérétique se présentait aussi naturel que la famille à un enfant. C´était un des ses venins les plus noirs(…) Lors de cette réception à Rome pour recevoir le prix, un instinct et un dégoût m´ont poussé à me mettre en peu en retrait et me méfier de cette mascarade. Mussolini, au nom de la majesté universelle de Rome, a affirmé que ce matin-là, il avait parlé en latin avec l´ambassadeur de Hongrie qui-avait-il ajouté –avait fait une faute de concordance : nos, quae...».

Pendant ce temps, Gesualdo Bufalino a poursuivi et approfondi ses études. Il a découvert les grands classiques français et russes, le décadentisme, le cinéma français et cultivé une passion pour la poésie de Baudelaire, en particulier les poèmes des Fleurs du Mal. Faute d´avoir accès à l´édition originale, il a gauchement retraduit en français les poèmes à partir de la traduction italienne! Plus tard, il fut l´auteur d´une nouvelle version en italien des Fleurs du Mal, cette fois-ci naturellement traduite du texte original en français.

En 1940, il s´est inscrit à la Faculté des Lettres de l´Université de Catane mais à cause de la Seconde Guerre Mondiale il a été contraint d´interrompre ses études. En 1943, dans le Frioul, il fut capturé par les Allemands, mais il a pu s'échapper peu de temps après et s´est réfugié chez des amis en Émilie-Romagne, où il a donné des leçons pour vivre. En 1944, cependant, il a contracté la tuberculose et fut obligé de faire un long séjour, d'abord à Scandiano, où il s´est constitué une impressionnante bibliothèque, et puis à Palerme. À la demande de l´ami Angelo Romano, il a collaboré aux revues lombardes L´Uomo et Democrazia en publiant des poèmes et des proses.

Entre-temps, Gesualdo Bufalino, déjà guéri, est parvenu à achever ses études (à l´Université de Palerme) et  en 1949 il est devenu professeur de Littérature et d´Histoire.

Quoique sa vocation littéraire fût indiscutable, outre les traductions du français-notamment Les Fleurs du Mal de Baudelaire, on l´a vu, et Les Contre-rimes de Paul-Jean Toulet – et quelques textes dans la presse, il n´a pas publié de livre avant 1981. Néanmoins, son premier livre, Le semeur de Peste (Diceria dell´Untore), il a commencé de le rédiger dans les années cinquante.  Réécrit, remanié, retouché, Gesualdo Bufalino a toujours hésité à le publier. Un événement allait pourtant bouleverser sa vie à la fin des années soixante-dix : l´exposition de photos de deux prestigieux siciliens Francesco Meli et Gioacchino Iacono Caruso. Gesualdo Bufalino en a fait une brillante présentation dont le texte fut reproduit dans le catalogue et plus tard dans un livre intitulé : Comiso ieri, immagini di vita signorile e rurale (Comiso hier, images de la vie segneuriale et rurale). Le livre a tapé dans l´œil de Leonardo Sciascia et d´Elvira Sellerio de la prestigieuse maison d´édition palermitaine Sellerio. Ils étaient persuadés que Gesualdo Bufalino cachait dans ses tiroirs un roman, mais l´honorable professeur de Comiso renâclait à rendre publique toute l´étendue de son talent leur proposant en alternative ses traductions d´œuvres françaises dont des livres de Jean Giraudoux et de Madame de la Fayette. Enfin, en 1981, à l´âge de 60 ans, il a cédé devant l´insistance d´Elvira Sellerio et, au bout de trente ans, le roman Diceria dell´untore(Le semeur de peste, en français) a vu le jour. Le succès fut énorme auprès de la critique et du public, tant et si bien que le roman fut couronné du prix Campiello.

Diceria dell´untore (Le semeur de peste, en français) est un roman novateur en ce sens qu´il s´éloigne des modèles courants à l´époque. L´intrigue du roman peut rappeler à beaucoup de lecteurs La Montagne Magique de Thomas Mann, mais, à vrai dire, seul le sujet peut les rapprocher quelque peu.  L´intrigue de ce roman de Bufalino se déroule à la fin de la Seconde Guerre mondiale où un jeune homme de vingt ans franchit les grilles d’un sanatorium aux portes d’une Palerme éventrée par les bombes. Il vient s’y faire soigner et se retrouve devant nombre de patients a priori incurables, avec qui il noue des échanges certes imprégnés de désespoir mais d’une grande richesse. Il restitue plus particulièrement ses relations avec un ami et une amante hypothétique, aux côtés de laquelle il parvient à s’échapper pour respirer le peu d’air frais que ses poumons affaiblis peuvent encore absorber. Une errance onirique fortement imprégnée d’images de la guerre à peine achevée et surtout de l’expérience de l’auteur, lui-même interné dans un sanatorium en 1945, comme on l´a vu plus haut. Teinté d´ironie, le roman met en scène aussi une inquiétude religieuse doublée d´une réflexion sur la fatalité et l´impossibilité de la foi. Une des caractéristiques les plus frappantes c´est le remarquable travail de la langue, une langue, exubérante et baroque, enrichie de ressources stylistiques que l´on peut retrouver dans les romans ultérieurs de Bufalino. Dans la préface de l´édition de poche italienne de 2008 de l´éditeur Bompiani, Francesca Caputo, une des spécialistes de l´œuvre bufalinienne, écrit : «Bufalino retouche, rend plus incisives et denses les similitudes et les métaphores(…) Il faut dire aussi qu´il réserve un soin particulier aux noms, aux adjectifs, aux structures verbales, à leur place à l´intérieur de la phrase à la recherche du rythme, de la musicalité et d´autres ressources (de façon quasiment systématique, l´anastrophe, l´homéotéleute, l´allitération, la paronomase constellent sa prose)». Ce travail de la langue est peut-être lié à sa philosophie de la littérature. Le livre était conçu comme une matière bien vivante. L´auteur a fait sienne une maxime de Stéphane Mallarmé : «Le monde est fait pour aboutir à un beau livre».  

Après le succès de son premier roman, Gesualdo Bufalino a continué de publier-des romans, des recueils de nouvelles, de la poésie- jusqu´à sa mort. Une quinzaine de titres dont la plupart ont été traduits en français : Musée d´ombres (Museo d´ombre), Qui pro quo, Argos, l´aveugle ou les songes de la mémoire (Argo, il cieco ovvero i sogni della memoria), Les mensonges de la nuit (Le menzogne della notte, prix Strega), Tommaso et le photographe aveugle ou Patatras (Tommaso e il fotografo cieco), Calendes grecques (Calende greche), La lumière et le deuil (La luce e il lutto). Révélé donc tardivement, Gesualdo Bufalino a néanmoins marqué de son empreinte la littérature italienne. Homme discret, l´ironie a fait que sa vie finisse en un tragique accident de la route, lui dont les livres plaçaient souvent la mort au centre de l´intrigue. La mort, un fait bien réel, hantait les livres d´un auteur qui faisait fi du réalisme. Dans un article paru en 1998 dans La Revista de Libros, l´essayiste et critique littéraire espagnole Mercedes Monmany écrivait : «Bufalino utilisait la fiction de la réalité comme un nouveau clin d´œil dans sa croisade contre le réalisme, en partant du réalisme lui-même, comme il le reconnaissait non sans ironie : « Mon royaume est fait de canulars et de rêves. La réalité n´est qu´un prétexte …quoique, par malheur, je ne sois pas Honoré de Balzac». Ses intrigues compliquées, ses figurations baroques, les liens tendus  entretenant de multiples relations  montraient à la fois l´absurde de cette réalité et toute sa nudité».

Profondément attaché à son pays natal, il n´a pratiquement jamais quitté Comiso. La culture millénaire de Sicile, pétrie d´histoire, de littérature, de musique, était offusquée par la corruption et les liaisons mafieuses qui la rongeaient. Gesualdo Bufalino portait, au crépuscule de sa vie, un regard de plus en plus désabusé sur cette réalité. Un jour, il a affirmé sur La Cosa Nostra : «Ce n´est pas la répression de l´État qui aura raison de la Mafia, mais plutôt une armée de professeurs de l´enseignement élémentaire».  

Son exemple de sagesse, de discrétion et de lucidité nous manque dans ce monde déboussolé qui est le nôtre.

 

 

Article du Petit Journal Lisbonne.

Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal mon article sur le  livre Les services compétents d´Iegor Gran aux éditions P.O.L






dimanche 19 juillet 2020

La mort de Juan Marsé.


C´est avec une énorme tristesse que je viens d´apprendre la mort, à l´âge de 87 ans, de Juan Marsé, un des plus grands écrivains espagnols, né à Barcelone le 8 janvier 1933 et décédé dans la même ville aujourd´hui même.

Il a reçu de nombreux prix, dont le Prix Planeta en 1978 pour La Fille à la culotte d'or (La muchacha de las bragas de oro), adapté au cinéma par Vicente Aranda en 1980, et le Prix Cervantès, le plus prestigieux des lettres hispaniques, en 2008.

Inspiré de son enfance pauvre dans les bas-fonds de Barcelone, son roman intitulé Adieu la vie, adieu l'amour (Si te dicen que caí) fut censuré en Espagne et n´a pu paraître qu'au Mexique. Il a continué cependant de consacrer ses romans suivants à dépeindre Barcelone après la Guerre d´Espagne (Vicente Aranda tournera également Si te dicen que caí, et El Amante bilingüe en 1992).

En 1997, il a reçu le Prix Juan Rulfo pour l'ensemble de son œuvre. En 2004, Fernando Trueba a adapté El Embrujo de Shangai au cinéma.

Son dernier libre fut Cette putain si distinguée (Esta puita tan distinguida), publié aux éditions Christian Bourgois en 2018.

 

lundi 29 juin 2020

Chronique de juillet 2020.

 Le tragique du quotidien selon Katherine Mansfield.

Dans un court essai publié en 1990 et aujourd´hui épuisé –mais dont on peut lire les premières pages en PDF sur le Net-, intitulé Katherine Mansfield, qui êtes-vous ?, Michel Dupuis écrit dans l´avant-propos : «Ce que la figure de Katherine Mansfield perd «en sainteté d´image pieuse, elle le gagne certainement en tragique-le tragique du quotidien, celui de la mémoire pressée par le temps de la maladie, qui secrète dans l´écriture ces perles rares, inégales, un jour abandonnées à tous».

Katherine Mansfield est morte tuberculeuse le 9 janvier 1923 à Fontainebleau où elle s´était installée un an avant dans l´institut que le docteur Gurdiieff avait fondé dans cette ville française et sa vie brève –elle n´avait que trente-quatre ans quand elle eut poussé son dernier souffle-n´a pas été marquée par la joie mais plutôt par la mélancolie et la dépression. Ces sentiments percent dans ses écrits à commencer par l´évocation du jour de sa naissance, le 14 octobre 1888, à huit heures du matin, un jour d´orage d´après son livre de souvenirs alors que si l´on en croit les journaux de l´époque il faisait beau.

Kathleen Beauchamp (Mansfield étant le nom de sa grand-mère) a donc vu le jour en 1888, à Wellington, en Nouvelle-Zélande, où elle a passé son enfance avant de partir à Londres à l´âge de quatorze ans pour suivre des cours au Queen´s College. Après un court retour au pays natal en 1906, elle a une nouvelle fois regagné l´Angleterre où en 1909 elle a épousé un professeur de chant, George Bowden, un premier mariage, suite à un coup de foudre, qui s´est soldé par un cuisant échec. Six ans plus tard, elle s´est toutefois remariée, cette fois-ci à John Middleton Murry, un homme fin et cultivé, proche du groupe littéraire de Bloomsbury, dont faisaient partie entre autres, le peintre Roger Fry, l´économiste John Maynard Keynes et surtout Virginia Woolf à qui Katherine Mansfield est souvent comparée, notamment pour l´utilisation commune du «stream of consciousness» ou monologue intérieur. Toujours est-il que Virginia Woolf a parlé un jour de Katherine Mansfield comme du seul écrivain dont elle eût été jalouse. 

Quoique moins orageuse que son premier mariage, la liaison de Katherine Mansfield avec John Middleton Murry ne fut pas non plus une partie de plaisir. Puis, femme à la santé fragile, ses séjours en Bavière, en Italie, en Suisse et en France l´éloignaient de toute relation stable. Quoi qu´il en soit, elle a eu encore une liaison avec l´écrivain français Francis Carco pendant qu´elle était encore la compagne de John Middleton Murry. Ce fut une relation troublante, inaboutie, un amour voué au désastre, comme il le disait lui-même, une expérience sentimentale qui l´aura marqué jusqu’à la fin de ses jours. Il a prêté son appartement à Katherine Mansfield au moment où il effectuait son service militaire à Gray, près de Besançon. De son propre aveu, elle lui a donné toute l'inspiration pour son roman Les Innocents, paru en 1916. L'année suivante, elle a brossé de lui un portrait sinistre à travers le narrateur cynique et désabusé Raoul Duquette dans sa nouvelle «Je ne parle pas français».

Katherine Mansfield était une femme passionnée qui charmait tous ceux qui avaient la chance de faire sa connaissance. Lorsqu´elle a vécu à Londres avec son mari John Middleton Murry, elle s´est liée d´amitié avec D.H.Lawrence et sa femme Frieda. D.H.Lawrence s´est d´ailleurs inspiré de la figure de Katherine Mansfield pour son personnage Gudrun de son roman Women in Love (Femmes Amoureuses), publié en 1920.

Son activité littéraire, plus ou moins intense, ne s´amenuisait pas malgré les ennuis de santé qui la rongeaient. Pourtant la maladie sévissait et le 9 janvier 1923 Katherine Mansfield est morte des suites de sa tuberculose à l´Institut Gurdjieff, situé au Prieuré d´Avon, près de Fontainebleau. Elle fut inhumée au cimetière d´Avon, dans le département de Seine-et-Marne.

Sa santé fut toujours précaire et la mélancolie de son existence s´est accentuée en 1915 lors de la mort de son frère Leslie. Ses écrits se sont alors plutôt tournés vers les souvenirs de son enfance en Nouvelle-Zélande. Néanmoins, selon la plupart de ses biographes, la mélancolie à un moment donné aurait été remplacée par le désespoir, puis par un renouveau spirituel, surtout dans les mois précédant sa mort. Ils étayent leurs propos dans la décision de Katherine Mansfield d’intégrer une communauté composée en majeure partie de Russes désillusionnés et exilés du fait du bolchevisme, formant un groupe désireux de se soumettre au mysticisme douteux de Gurdjieff. Un tel état de fait répugnait au pragmatisme anglo-saxon. Quoi qu´il en soit, elle voulait non seulement gagner de l´argent pour couvrir ses frais médicaux, mais aussi évaluer sa propre expérience de vie  et définir de façon satisfaisante sa réalité elle-même, comme l´affirme Vincent O´Sullivan, un des préfaciers de ses Lettres. Dans ses carnets, on trouve un extrait qui illustre on ne peut mieux son état d´esprit (traduction d´Anne Mounic) : « Le monde tel que je le connais ne m’est d’aucune joie et j’y suis inutile. Les gens n’y existent presque pas. Je vois ce monde comme un songe et ses habitants comme des dormeurs. Je n’ai connu que des moments d’éveil, mais c’est tout. Je veux trouver un monde où ces moments forment une unité. Y parviendrai-je ? Je ne sais pas. Je ne m’en soucie guère. Ce qui m’importe, c’est d’essayer d’apprendre à vivre - vivre vraiment - et en lien avec toute chose - pas isolément (cet isolement est pour moi mortel.)».

Katherine Mansfield a excellé dans la nouvelle, genre que les anglo-saxons dénomment «short stories». En 2006, les éditions Stock ont publié un volume rassemblant toutes ses nouvelles de celle que l´on peut tenir pour une des voix les plus lumineuses de la littérature en langue anglaise du siècle précédent. Certains nous diraient que les écrits de Katherine Mansfield, trop intimes, très portés vers la nature, auraient considérablement vieilli. Or, à notre avis, ils n´ont pas pris une ride. Des portraits de personnages aux magnifiques paysages dépeints, le tout servi par un style poétique, mais sans fioritures, d´une étonnante acuité et d´un esprit d´observation percutant, l´écriture de Mansfield nous tient toujours en haleine.

D´aucuns ont beaucoup rapproché les nouvelles de Katherine Mansfield de celles d´Anton Tchekhov, un auteur auquel elle aurait  toujours voulu ressembler comme en témoignent d´ailleurs sa Correspondance et son Journal. Françoise Darnal-Lesne en a fait une étude très intéressante intitulée : Peut-on parler d'influence de Tchekhov sur la poétique de Mansfield ? Réflexions sur "Jour de fête" (1888) et "Bliss" (1918), Portraits croisés d'Ol'ga et de Berthé», texte de l'intervention faite au Colloque international British-French Association, tenu à l´ Université de Paris X - Nanterre en avril 2009.

L´histoire est essentiellement la même, à quelques différences près. Dans «Jours de fête», il s'agit d'une réception qui a lieu dans une propriété et dure une journée, une garden-party, tandis que dans Bliss, c'est une dinner-party, ce qui circonscrit la diégèse à quelques heures. Curieusement, Ol´ga, le personnage féminin de la nouvelle «Jour de fête» de Tchekhov, et Berthé, la femme qui joue le rôle de protagoniste dans Bliss, la nouvelle de Katherine Mansfield, se rejoignent dans une symétrie des contraires. Comme l´écrit Françoise Darnal-Lesne :«Dans la mise en place des portraits, à la mélancolie tchékhovienne d'Ol'ga se substitue le "bliss", la félicité de Bertha, dans un mot à mot presque parfait dès les premières lignes des textes respectifs, attitude que les deux femmes se doivent de cacher sous peine de faillir à la loi sociale». Et plus loin : «La description minutieuse de leurs activités tout à la foi prosaïques et mondaines sert de fond au développement de la tension essentielle des deux nouvelles - à un paroxysme de mensonge va s'affronter un autre paroxysme, celui d'une vérité que les deux femmes attendent secrètement et dont l'arrivée les frappe de plein fouet à la fin des nouvelles : un accouchement difficile pour l'une suivie de la mort de l'enfant et le départ de son époux, la liaison qu'entretiennent son mari et sa meilleure amie, pour l'autre…».

D´autres caractéristiques rapprochent les deux textes : des récits écrits avec de longs monologues intérieurs extériorisés à la troisième personne par les narrateurs respectifs, la longueur et le rythme des phrases, la même typologie de personnages. Quoi qu´il en soit, si Tchekhov a inspiré Katherine Mansfield, elle n´en a pas moins créé un univers personnel à nul autre pareil.  Comme l´écrit encore Françoise Darnal-Lesne, cette fois- ci en guise de conclusion : «je dirais que si on peut affirmer que Mansfield est "sortie" du "Manteau" de Tchekhov, elle y a ajouté des broderies très personnelles, et si vous me permettez de continuer à filer la métaphore, je dirais que Mansfield a "customisé" le "manteau" Haute couture tchékhovien non pour en faire une copie, mais pour créer un nouveau modèle Haute couture, lui aussi…».

Katherine Mansfield a donc inventé un art propre à elle seule et c´est à ce signe-là que l´on reconnaît un grand écrivain.

 

vendredi 19 juin 2020

Carlos Ruiz Zafón n´est plus.



Né le 25 septembre 1964 à Barcelone, l´écrivain espagnol Carlos Ruiz Zafón est prématurément mort aujourd´hui à Los Angeles, à l´âge de 55 ans, victime d´un  cancer colonorectal.
Il est devenu célèbre après la parution en 2001 de son roman La sombra del viento, publié en français chez Grasset en 2004 sous le titre L´ombre du vent. Le roman fut traduit en une quarantaine de langues et a vendu plus de dix millions d´exemplaires dans le monde entier. 
Carlos Ruiz Zafón a publié plus d´une dizaine de livres. 

La mort de Petr Král.

Petr Král était le nom de plume de Petr Chrzanovský, poète, prosateur et essayiste tchèque naturalisé français, né à Prague le 4 septembre 1941 et mort dans la même ville ce mercredi 17 juin, à l´âge donc de 78 ans.

Petr Král a quitté sa ville natale après la fin du Printemps de Prague en 1968 pour Paris où il a vécu jusqu´en 2006, année il est rentré à Prague. En France, il est devenu un écrivain de langue française que la critique littéraire tenait en haute estime.   

En Tchécoslavaquie, il avait été membre du groupe surréaliste de Vlatislav Effenberger et, en France, il fut pendant une dizaine d´années membre du comité de rédaction de la revue de poésie Le Mâche-Laurier.  Il a beaucoup écrit sur le cinéma.




samedi 13 juin 2020

La mort de Jean Raspail.

Né le 5 juillet 1925 à Chemillé-sur-Dême(Indre -et -Loire)et mort aujourd´hui à Paris, Jean Raspail était un écrivain et explorateur français dont les romans portaient principalement sur des personnages historiques, des explorations et des peuples autochtones.Son oeuvre fut couronnée de plusieurs prix littéraires importants dont le prix Jean -Welter attribué par l´Académie Française pour l´ensemble de son oeuvre en 1970, le Grand-Prix du roman de l´Académie Française pour Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie, en 1981, et bien d´autres encore.  Il est principalement connu, autant en France qu'à l'étranger, pour son roman Le camp des Saints, publié en 1973 et réédité en 2011, qui décrit une submersion de la civilisation occidentale, la France en particulier, par une immigration massive venue du tiers -monde.

C´était donc un personnage assez polémique. Dans l´édition d´aujourd´hui du quotidien Le Monde, on pouvait lire ce qui suit: «Admiré par les uns, décrié par les autres, le romancier, mort à l’âge de 94 ans, se défendait d’être d’extrême droite, reconnaissant cependant être « ultraréactionnaire » et opposé au « métissage ».

Jean Raspail était également membre de l´Association des écrivains de la marine, fondée par Jean-François Deniau.