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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 28 juin 2015

Chronique de juillet 2015



  

  

 Le temps et le silence de Pascal Quignard.

«On ne pourra pas accroître la distance entre la main qui écrit et les yeux qui lisent : elle est toujours infinie».Cette phrase de Pascal Quignard, nous l´avons lue sur un marque-page de l´ancienne librairie française de Lisbonne, dirigée par Béatrice Montamat, et elle nous donne, dans son apparente simplicité, la mesure du talent d´un écrivain que d´aucuns considèrent comme une des voix les plus novatrices de la littérature française contemporaine. Quand on a, entre les mains, un livre de Pascal Quignard, on se trouve devant un sentiment paradoxal : d´une part on a envie de le lire en silence, mais d´autre part, on veut partager le plaisir de la lecture avec tous ceux que nous aimons, tant il serait égoïste de ne pas donner à connaître à autrui des fragments d´une beauté inouïe.
Cet écrivain singulier est né en 1948 en Normandie, à Verneuil-sur-Avre. Il est l´auteur de quelques romans, de facture plutôt classique, tels Le salon du Wurtemberg, Tous les matins du monde*, Terrasse à Rome ou La Frontière qui nous raconte un épisode de l´Histoire du Portugal, avec de belles photos du Palais Fronteira à Lisbonne. Ces dernières années, néanmoins, l´œuvre de Quignard a pris définitivement un tournant que l´auteur avait déjà ébauché, à maintes reprises, dans des livres précédents (comme Les Petits Traités, par exemple). Ses derniers titres sont plutôt des essais où la fiction est mêlée à la réflexion, où la philosophie côtoie l´Histoire et où la tradition classique grecque et romaine épouse la sagesse orientale.
En 2002, Pascal Quignard a entrepris une œuvre en plusieurs volumes intitulée «Dernier royaume» qui en est à son neuvième tome et dont le premier, Les ombres errantes, fut couronné du prix Goncourt (Les autres tomes sont, à savoir, Sur le jadis, Abîmes, Les paradisiaques, Les sordidissimes, La barque silencieuse, Les désarçonnés, Vie Secrète et Mourir de penser)
Pascal Quignard a travaillé, pendant des années, dans le monde de l´édition et il est aussi un spécialiste de la musique baroque.
Ces derniers mois tant chez Galilée que chez Arléa –deux des éditeurs auxquels il reste fidèle et qui ont publié nombre de ses livres ces dernières années-deux nouveaux titres de Pascal Quignard ont vu le jour pour le grand bonheur de ses lecteurs inconditionnels : Critique du jugement(Galilée) et Sur l´idée d´une communauté de solitaires(Arléa). 
Dans Critique du jugement-divisé en quatre parties: Krisis, Phthonos, Creatio et Publicatio-on retrouve des réflexions, des corrélations, des fragments qui sont autant de textes-tantôt brefs, tantôt un peu plus longs- où le passé fait irruption et côtoie le présent pour nous rappeler que la mémoire tisse les fils de notre vie. Pourquoi le titre est-il  Critique du jugement ? Puisque ceux qui veulent interdire tout jugement ne peuvent que se livrer de façon totalitaire à une entreprise sordide d´effacement de la mémoire. Une entreprise qui fasse litière de tout ce qui nourrit la mémoire collective, comme si l´on devrait subvertir les mécanismes de déclenchement du temps. Ce dont il n´y a pas de trace, dont il n´y a aucun registre écrit n´aura donc pas existé. Mais, cet essai met également en question le milieu littéraire et toutes les instances critiques, du journalisme à l´Université, plongés d´ordinaire en des querelles intestines, personnelles, voire byzantines.
D´autre part, la courte préface du livre illustre on ne peut mieux un des dilemmes qui se posent à la justice depuis la nuit des temps : comment établir la culpabilité et l´innocence de quelqu´un et Pascal Quignard a choisi pour nous le rappeler le procès de Lutèce en 357. Delphidius, l´accusateur public, se tourna vers l´empereur Julien et s´écria : «Grand César, peut-il jamais y avoir de coupable s´il suffit de nier l´accusation ?», une interpellation à laquelle l´empereur Julien répondit : «Delphidius, peut-il jamais y avoir d´innocent s´il suffit d´accuser ?».
Puisqu´il est aussi question d´innocence, on sait bien qu´au début du XVème, on n´en avait cure. C´est de cette époque que datent les statuts de «limpieza de sangre». À ce propos, Pascal Quignard écrit dans Critique du jugement : «Le premier auto da fé eut lieu à Séville en 1481. Il y a une logique des procès totalitaires du XXème siècle qui remonte aux tribunaux des inquisitions ibériques. Ce qui avait été institué en 1481 en Espagne fut introduit en 1536 au Portugal, s´étendit lentement sur à peu près tout le territoire de l´Europe avant de traverser le Bosphore. L´action inquisitoriale s´était donnée pour but l´extirpation des «hérésies judaïsantes». Elle imposait le salut à l´âme des inculpés, elle soumettait à la torture leurs corps, elle ajoutait à l´ancien testament le nouveau, elle offrait gracieusement le spectacle lumineux des bûchers aux yeux de tous. C´était la Renaissance des anciens Jeux de Rome. Cette contemplation garantissait la paix civile aux populations aussi ébahies que terrorisées, qui ôtaient leur chapeau ou leurs toques, qui serraient leurs foulards ou leurs coiffes, qui s´assemblaient pétrifiées et silencieuses. Les masses nettement accrues de nouveaux fidèles, chacun ayant personnellement fait l´aveu de l´authenticité de sa foi réunissante, devenues obéissantes, dénonçaient, à voix basse, en confession, les coreligionnaires qui trichaient. C´était le Mitsein retrouvé. Ces dénonciations étaient suivies d´enquêtes ; les rapports des mouchards s´ajoutaient aux insinuations ou aux diffamations dans les dossiers ; une bureaucratie autonome naissait, organisant et réglant convocations, interrogatoires, transcriptions des interrogatoires, traductions des interrogatoires, emprisonnements, surveillances par des «juges de mur», «questions», chevalets, «tourments», aveux, repentance publique, abjuration solennelle, feu  purificateur.» (pages 80-81)
L´ inquisition a, on le sait, semé la terreur un peu partout, voué aux gémonies ceux qui étaient tombés en disgrâce et ceci au nom d´une pureté religieuse et dogmatique sans concessions. Le pire c´est que l´abolition de l´inquisition n´a pas, loin s´en faut, éradiqué la violence religieuse et politique. Les méthodes inquisitoriales ont pris de nouvelles moutures, se sont raffinées, et persistent encore de nos jours sous des formes diverses. Comme si l´espèce humaine n´était pas en mesure de se dessaisir  des pulsions violentes qui troublent son jugement et nourrissent le besoin morbide d´effusion de sang.
Pour en revenir à Critique du jugement, à peine lit-on les titres des chapitres que –si l´on me permet de verser dans un registre un tant soit peu colloquial-ceux-ci nous font aussitôt venir l´eau à la bouche : Sur le poème de Nietzsche intitulé Le jugement du soir ; Sur Lenz et Chopin ; Sur Lully, Vermeer, Spinoza ;Le tombeau de Kant ; Le jugement de Phryné et le comptoir d´édition d´André Gide ; Sur la merveilleuse ignorance divine ; La liste d´Hippocrate ; La mort de l´abbé Prévost ; Un argument de l´empereur Marc Aurèle ou Le dernier trio de Schubert. Les chapitres nous réservent pourtant des surprises que les titres ne laissent nullement insinuer. C´est qu´en nous rappelant des idées, des personnages et des faits historiques, Pascal Quignard nous fait découvrir de nouvelles idées, de différents personnages et d´autres faits historiques. Le chapitre intitulé «Les exercices de Philémon»,  par exemple, se termine par des lignes sur Goya : «Goya, après 1820, est devenu un homme totalement imprévisible. Il cesse de vouloir plaire. Il plonge dans un silence qui n´est pas volontaire et y fonde sa nuit. Il fait ce qu´il doit. Il couvre ses morts comme il veut. Sa chose est noire et elle est silencieuse. Il bâtit sa chambre noire, sa grotte de pénombre, son salon sourd, sa salle à manger entièrement silencieuse avec Cronos sur le mur déchirant un enfant vivant. Une maison édifiée pour son silence dans sa mort.  Les pinturas negras de la Quinta del Sordo ne sont pour personne.»(page 145)
Quelques semaines avant la parution de Critique du jugement, les éditions Arléa publiaient un autre inédit de Pascal Quignard intitulé Sur l´idée d´une communauté de solitaires. Ce petit bijou de pas plus de quatre-vingt pages est composé de textes plutôt courts –près d´une dizaine-dans le registre habituel de l´auteur où l´on côtoie des figures de l´univers quignardien comme Georges de la Tour ou Monsieur de Sainte-Colombe. L´Orient n´y est pas absent avec l´évocation d´un empereur et il est souvent question de musique et de ruines, réelles ou fictives, le premier chapitre s´appelant d´ailleurs Les ruines de Port-Royal et  c´est le texte d´une conférence donnée à deux reprises: à l´hôtel de Massa, le jeudi 4 octobre 2012, en compagnie d´Elisabeth Joyé, au clavecin, et de Laurence Plazenet, et dans la cathédrale de Coutances, le jeudi 10 juillet 2014, en compagnie de Jean-François Détrée à l´orgue puis au clavecin.
Dans le chapitre «Sur l´idée si difficile à penser d´une communauté composée uniquement de solitaires», Pascal Quignard écrit : «Le solitaire est une des plus belles incarnations qu´ait revêtue l´humanité, qui n´est elle-même rien par rapport aux paysages des cimes, des lacs, des neiges et des nuages qui surmontent les montagnes.»Et plus loin : «Le référent chez les hommes n´est pas le groupe. Dans la nuit où l´on s´apprête à sombrer on est seul quand on rêve. C´est de là que vient la solitude référente dans l´espèce humaine. Car le rêve étalonne le fonctionnement de l´esprit».
Les livres de Pascal Quignard sont d´admirables leçons de sagesse, d´érudition où l´on retrouve à chaque page le besoin et le plaisir de l´auteur à faire partager le savoir, comme si le silence n´était que le point de départ pour une pleine jouissance des mots, de la musique, bref de la vie.
En refermant chaque livre de Pascal Quignard, il me vient souvent l´esprit une phrase prononcée un jour par Élie Wiesel, un auteur à l´univers pourtant si différent de celui de Pascal Quignard, mais à laquelle celui-ci, ne serait-ce que pour une fois, aurait souscrit, une phrase que vous trouvez en épigraphe de ce blog : «L´enfer, c´est un endroit sans livre».

Pascal Quignard. Critique du jugement, éditions Galilée, Paris, 2015.
Pascal Quignard, Sur l´idée d´une communauté de solitaires, éditions Arléa, Paris, 2015.

   

samedi 20 juin 2015

La mort de James Salter

 James Salter, un des plus grands écrivains américains, est décédé ce vendredi à Sag Harbor, dans l´État de New-York, à l´âge de 90 ans. Né James Arnold Horowitz, le 10 juin 1925 dans le comté de  Passaic, dans le New Jersey, pas loin de New York, Salter était souvent considéré comme un des plus grands stylistes de la prose américaine quoique ses écrits n´aient pas toujours fait l´unanimité, nombre de critiques qualifiant son écriture de trop succinte ou comprimée. D´ordinaire rapproché de Henry Miller et d´Ernest Hemingway, James Salter a néanmoins affirmé dans des entretiens à son biographe William Dowie que Tom Wolfe et André Gide avaient été ses principales influences littéraires.  Le fait d´avoir parfois écrit sur l´adultère et privilégié un certain érotisme a rendu méfiants à son égard quelques milieux littéraires américains.
The Hunters(traduction française Pour la gloire);Solo Faces(L´homme des hautes solitudes); Dusk and other stories(American express); A sport and a pastime(Un sport et un passe-temps) ou All that is(Et rien d´autre) comptent parmi ses principaux titres traduits en français, la plupart aux éditions de l´Olivier(et en poche dans la collection Points-Seuil).
Son oeuvre fut couronnée de nombreux prix littéraires et en 2000 il fut élu à l´Académie américaine des Arts et des Lettres.

mercredi 17 juin 2015

Jean Vautrin n´est plus




Écrivain, mais aussi scénariste, dialoguiste et cinéaste français, Jean Vautrin, pseudonyme de Jean Herman, est mort hier  à Gradignan, près de Bordeaux, à l´âge de 82 ans(il était né le 17 mai 1933 à Pagny-sur-Moselle).
Il  a reçu le Prix Goncourt pour son roman Un grand pas vers le bon Dieu, en 1989, mais d´autres romans ont été aussi fort remarqués comme La Vie Ripolin, Symphonie Grabuge, Le roi des orduresLe cri du peuple et la série en huit tomes Les aventures de Boro, reporter photographe, en collaboration avec Dan Franck.
Jean Vautrin était ce qu´on appelle un chic type et un véritable romancier populaire. Comme s´interrogeait Bibliobs, l´édition littéraire en ligne de l´hebdomadaire L´Obs, sous la plume de Clara Tran, peut-être fera-t-il, à l´image du titre de son célèbre roman, un grand pas vers le bon Dieu...

mercredi 10 juin 2015

Centenaire de la naissance de Saul Bellow

Aujourd´hui, on signale le centenaire de la naissance d´un grand écrivain du vingtième siècle: Saul Bellow.
Né le 10 juin 1915 à Montréal (Canada), Saul Bellow était issu d´une famille d´origine judéo-russe. Après la mort de son père(qui faisait le bootlegger, la distillation et le trafic d´alcool clandestin), il a déménagé avec sa famille à Chicago aux États-Unis(il est devenu plus tard citoyen américain) où sa mère est morte en 1932.  Professeur universitaire et écrivain, Saul Bellow s´est vu décerner à trois reprises le National Book Award: en 1953 pour The adventures of Augie March(Les aventures  d´Augie March),  en 1964 pour Herzog et en 1969 pour Mr. Sammler´s planet(La planète de M.Sammler Pourtant, la consécration suprême est survenue en 1976 avec l´attribution du Prix Nobel de Littérature. En 2000, le roman Ravelstein, inspiré par la vie d´Allan Bloom, un ami de l´auteur,connaît un grand succès.
Saul Bellow est mort le 5 avril 2005, à l´âge de 89 ans à Brookline dans l´État du Massachusetts.

vendredi 29 mai 2015

Chronique de juin 2015






Friedrich Reck-Malleczewen, un aristocrate allemand.
 
Il y a soixante –dix ans l´Europe s´affranchissait finalement de l´hydre nazie qui pendant une douzaine d´années avait semé la terreur, d´abord en Allemagne, puis sur tout le vieux continent. Nombre d´historiens s´interrogent aujourd´hui encore sur les raisons qui auraient poussé un peuple aussi instruit que l´Allemand à succomber devant le chant des sirènes hitlériennes. Pour d´aucuns, l´hystérie qui s´est emparée des Allemands puise sa source dans l´humiliation subie par tout un peuple à la suite des sévères conditions imposées par le Traité de Versailles et les conséquences qui en ont découlé, dont le chômage, l´hyperinflation, bref la crise généralisée. C´est d´ailleurs l´argument le plus commun, mais peut-être n´explique-t-il pas tout. Quoi qu´il en soit,  plus important que de chercher les raisons de l´adhésion massive au message d´un fou-ou tant qu´à faire, celles qui ont amené tant de Français, par exemple, et d´autres peuples à collaborer avec l´occupant nazi de leur pays-c´est le travail de mémoire et l´hommage que l´on doit rendre à ceux qui en Allemagne, en France et ailleurs ont eu le courage de combattre les nazis, des façons les plus diverses, souvent au prix de leur vie.
En Allemagne, beaucoup d´intellectuels ont vu brûler leurs livres, ont dû s´exiler, mais d´autres sont restés en Allemagne, dans une sorte d´exil intérieur et couchant sur le papier leur détestation des butors qui gouvernaient leur pays. C´est le cas de Friedrich Reck–Malleczewen, fils d´un député conservateur et écrivain singulier puisque dérogeant aux canons traditionnels de l´intellectuel contestataire. Né le 11 août 1884 à Lyck, en Prusse-Orientale (aujourd´hui en Pologne) Friedrich Reck-Malleczewen, catholique, monarchiste, médecin de formation-métier qu´il délaisse pour se consacrer à l´écriture et au journalisme (critique de théâtre et chroniqueur régulier du prestigieux Süddeutsche Zeitung), Bavarois d´adoption, il s´est inventé-comme nous le rappelle Pierre –Emmanuel Dauzat –, un peu à la manière de Romain Gary ou d´André Malraux, des généalogies prestigieuses d´aristocrate prussien. Non pas pour revendiquer des droits, mais pour se donner des devoirs de «noblesse oblige» que «ses pairs» avaient travestis ou reniés au service des nazis. Il aimait à rappeler que les Allemands de l´Ouest avaient toujours du mal à comprendre l´autre Allemagne, celle qui va de l´Oural à la Prusse-Orientale et dont l´influence sur l´identité allemande était des plus pernicieuses. Se réclamant souvent de Heinrich Heine (1797-1856), que les nazis abhorraient (le tenant pour symbole du «poison juif»), il considérait que l´aristocratie de sang avait trahi son ascendance en ralliant Himmler et en se vendant pour un plat de lentilles. Il lui opposait une autre aristocratie, celle des valeurs.
Auteur de quelques romans à succès, Reck-Malleczewen fut pourtant proche dans un premier temps de l´expressionisme. Son roman Sif de 1926(traduit en français par La femme qui a tué) fut souvent rapproché du Professeur Unrat de Heinrich Mann, mais aussi de La Ronde d´Arthur Schnitzler et de certains écrits de Franz Werfel et d´Ernst Wiechert. Néanmoins, pour la postérité, son livre le plus fort (avec peut-être le roman Bockelson) reste La haine et la honte-Journal d´un aristocrate allemand, 1936-1941. Hannah Arendt l´a tenu pour un des témoignages les plus importants sur l´Allemagne d´ Hitler. Ils ne sont pas particulièrement nombreux les documents de haute qualité littéraire sur cette période sombre de l´histoire allemande écrits par des Allemands restés dans le pays. Il me vient à l´esprit les deux tomes du Journal de Viktor Klemperer (Mes soldats de papier et Je veux témoigner jusqu´au bout) et au niveau de la fiction le roman Seul dans Berlin de Hans Fallada. Le journal que Friedrich Reck-Malleczewen gardait enfoui dans son jardin et qu´il a tenu entre mai 1936 et octobre 1944, quelques semaines avant la deuxième incarcération qui l´a mené à Munich, puis au camp de Dachau où il est mort le 16 février 1945, est un document exceptionnel d´un homme intègre qui s´est fait fort de préserver jusqu´au bout sa dignité, refusant de se corrompre devant la monstruosité d´un régime qui a promu l´ignominie au rang le plus élevé de la hiérarchie de l´Etat. Il ne pouvait renier ses principes. En effet, comme il l´a écrit lui-même en septembre 1937:«Il était plus commode de fuir vers la civilisation que de demeurer dans cet avant-poste plein de dangers, que de rester dans la barbarie pour affronter l´illégalité». En effet, il n´a pas cherché à s´enfuir, il a dévisagé l´ennemi et a appelé de ses vœux la défaite de l´armée de son pays pour que la nation allemande puisse finalement renaître de ses cendres, tel le phénix.
Ce journal fut publié en français pour la première fois en 1968 chez Le Seuil et c´est grâce aux éditions de la Librairie Vuibert que les lecteurs francophones peuvent avoir accès de nouveau à ce remarquable document, avec des pages retrouvées depuis et une belle préface de Pierre –Emmanuel Dauzat, intitulée : «Reck-Malleczewen ou le salut par la  haine».
Le Journal commence en mai 1936 avec la mort d´Oswald Spengler, non sans, paradoxalement, une note d´humour avec deux ou trois anecdotes sur l´auteur du Déclin de l´Occident qui prêtent à sourire alors que Spengler était un homme dépourvu d´humour. Il détestait les nazis mais Reck-Malleczewen lui reproche d´être tombé sous la dépendance de l´oligarchie de l´industrie lourde et que cette dépendance avec le temps se soit mise à l´influer sa pensée.
L´anathème est d´ordinaire jeté sur l´oligarchie industrielle qui a composé avec le nazisme, mais les arguments de Reck-Malleczewen sont vastes et solides. En concomitance avec l´écriture de ce journal-dans les premières années-il travaille aussi à Bockelson, un roman historique qui lui permet de dresser un rapprochement peut-être insoupçonné, mais tout à fait légitime, entre la barbarie perpétrée par le Reich et celle qui a vu le jour quatre siècles plus tôt, au Moyen Âge, lors de la mise en place de la république anabaptiste de Münster. Les manuels d´histoire nous racontent qu´en février 1534 les anabaptistes sont parvenus à établir, sous la férule de Jean de Leyde qui se disait inspiré par des visions divines, une théocratie dans la ville westphalienne, instaurant séance tenante un climat de terreur (où, par exemple, la polygamie fut légalisée et les décapitations étaient monnaie courante) qui a sévi jusqu´en juin 1535. Quelques mois après que l´archevêque Franz von Waldeck avec l´aide des princes allemands eut repris la cité-État de Münster, Jean de Leyde avec deux autres dirigeants anabaptistes ont été exécutés sur la place du marché de Münster et leurs cadavres exposés ensuite dans des cages suspendues au clocher de l´église Saint-Lambert. À ce sujet, Reck-Malleczewen écrit : «Là aussi, tout comme chez nous, le grand prophète est un raté, un bâtard pour ainsi dire conçu dans le ruisseau, comme chez toute résistance capitule devant lui à la stupéfaction du reste du monde» Et plus loin : «Ainsi donc, comme chez nous, ce sont des femelles hystériques, des maîtres d´école tarés, des prêtres défroqués, des proxénètes arrivés et le rebut de toutes les professions qui constituent le soutien principal de ce régime(…)À Münster, exactement comme chez nous, le manteau de l´idéologie dissimule un noyau de luxure, d´avidité, de sadisme et d´histrionisme sans limites ; et qui doute de la nouvelle doctrine ou va même jusqu´à la critiquer est une victime toute désignée pour le bourreau».
Friedrich Reck-Malleczewen s´acharne particulièrement- comme je l´ai laissé entrevoir plus haut-sur cette Allemagne prussienne et militariste sur laquelle il ne cesse de tirer à boulets rouges : «Depuis que l´oligarchie, qui elle au moins avait encore le sens des responsabilités, a disparu, depuis que l´on a commis à Versailles l´incroyable folie de détruire l´Autriche, unique obstacle à ce processus, et de conserver ainsi en vie l´éternel braillard du Nord, depuis ce temps, il a suffi de la rencontre de la voracité prussienne et d´un aventurier politique pour déclencher la grande catastrophe européenne que nous sentons tous venir. La lutte clandestine contre le nazisme menée avec acharnement, surtout en Allemagne du Sud, est en même temps une lutte contre la prussianisation et pour une structure de l´Allemagne conforme à la nature. Ce qui aujourd´hui encore, est un problème allemand, sera demain un problème européen, voire planétaire. Peu de temps passera avant que l´Europe ne se trouve devant ce choix : se laisser submerger par le flot de badigeon prussien uniformément gris, ou protéger enfin les battements de son propre cœur contre l´esprit de domination d´une colonie atteinte de mégalomanie».
Ce qui ressort à la lecture de ce journal, c´est l´extrême lucidité de l´auteur qui, quasiment en visionnaire, a prédit tous les dangers qui étaient en train de s´ébaucher en Allemagne et en Europe. S´il ne partage pas le ton prophétique et emphatique du Français André Suarès dans son essai de 1936 Vues sur l´Europe (voir ma chronique de janvier), l´indépendance d´esprit et le ton combatif rapprochent un tant soit peu les deux écrits, malgré les spécificités de chaque genre (essai d´un côte, un journal de l´autre) et la période temporelle dissemblable des deux livres (le journal de «l´aristocrate allemand» s´étale sur huit ans).
Début octobre 1944, en désespoir de cause, le régime - alors que la débâcle pointait déjà à l´horizon-décide d´une levée en masse pour nourrir les rangs de l´Armée du peuple(Volkssturm). On intime à Reck-Malleczewen l´ordre de s´enrôler. Lui qui, diabétique, avait échappé à la première guerre mondiale ignore la demande et le 13 octobre, il est arrêté, puis incarcéré sur ordre du bureau de recrutement militaire à Traunstein pour sabotage de l´effort de guerre. De cette semaine en prison, sa haine, sa vomissure de ce que représente ce qu´il nomme dans son journal «l´hitlerie» ne fait que s´accentuer: «Ils haïssent tout ce qui pourrait apporter une touche d´esprit et de beauté(…) et c´est de cette affinité avec la laideur qu´ils ont construit une religion au sanctuaire de laquelle le monde entier doit prier.» Et encore : «Non, ils seront extirpés, ils seront traqués sans remords, ramenés à leur vrai niveau par tous les moyens concevables et inconcevables qu´on puisse trouver pour les humilier parce que c´est alors seulement, quand tout souvenir d´eux aura été effacé, que la paix régnera dans le monde.» Ils seraient bien extirpés, mais l´auteur, mort à Dachau, n´a pas vécu pour le voir… 
Quand on évoque la résistance intellectuelle allemande à la barbarie hitlérienne et au Troisième Reich, on pense surtout à une résistance de gauche. Néanmoins- et ce livre en est l´exemple frappant-il y a également eu des écrivains de droite qui ont trempé leur plume dans le vitriol afin d´invectiver l´hydre nazie et la terreur qu´elle a charriée. Entre la discrétion d´Ernst Von Salomon et le rôle souvent ambigu joué par Ernst Jünger (voir la chronique de juin 2014), Friedrich Reck –Malleczewen a été un homme courageux et  il l´a payé de sa vie…

Friedrich Reck –Malleczewen, La haine et la honte-journal d´un aristocrate allemand (1936-1944), traduit de l´allemand par Élie Gabey et Pierre-Emmanuel Dauzat, préface de Pierre-Emmanuel Dauzat, éditions de la Librairie Vuibert, Paris, 2015. 

samedi 23 mai 2015

Le Man Booker International Prize pour László Krasznahorkai.


Les lecteurs de langue portugaise qui suivent l´actualité littéraire internationale nourrissaient le secret espoir que l´édition de cette année du prestigieux Man Booker International Prize eût couronné l´oeuvre  de l´écrivain mozambicain Mia Couto qui figurait sur la liste. Pourtant, le lauréat  fut le  Hongrois László Krasznahorkai, un remarquable écrivain que j´ai découvert en novembre 2013 lors de la parution chez Cambourakis de son roman Guerre & Guerre. À signaler que du même auteur les éditions Vagabonde - au catalogue desquelles figurait depuis 2011 Thésée universel-viennent de publier Sous le coup de la grâce. Il a sept livres traduits en français dont Le tango de Satan(Gallimard, 2000) et La mélancolie de la résistance (Gallimard, 2006)ont été adaptés au cinéma par Béla Tarr.
Né en 1954 à Gyula, László Krasznahorkai est un des plus grands écrivains en vie de Hongrie, un pays qui a une littérature richissime qui peut se piquer de compter d´autres noms réputés comme Imre Kertész(Prix Nobel de Littérature 2002)bien sûr, mais aussi Péter Nádas et Péter Esterházy.      

vendredi 22 mai 2015

Nouvel article pour Le Petit Journal




Cette semaine, l´édition Lisbonne du quotidien en ligne Le Petit Journal publie un article que j´ai écrit sur l´écrivain roumain d´expression française Panaït Istrati(1884-1935), intitulé: Panaït Istrati, l´éternel vagabond.
En voici le lien:

http://www.lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/culture/215890-litterature-panait-istrati-l-eternel-vagabond