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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mercredi 29 décembre 2010

Chronique de janvier 2011




L´exil intérieur d´Imre Kertész, (à propos de son livre Journal de Galère).


Lorsqu´en octobre 2002, l´Académie Nobel a annoncé le lauréat de son prix annuel de Littérature, le monde du livre et de l´édition fut frappé de stupeur : qui était cet écrivain hongrois dont nombre de critiques littéraires de par le monde n´avaient jamais entendu parler ?

Né le 9 novembre 1929 à Budapest dans une famille juive, Imre Kertész est déporté à l´âge de 15 ans dans le camp d´Auschwitz- Birkenau et libéré à Buchenwald en 1945, une expérience concentrationnaire qu´il a magistralement racontée dans son livre Être sans destin. De cette expérience, de cette descente aux enfers, on n´en sort pas indemne. Peut-on d´ailleurs reproduire par écrit l´indicible ? Adorno nous a laissé un message que beaucoup de rescapés des camps n´ont pas suivi : on ne peut pas écrire de la poésie après Auschwitz. Parmi ceux qui ne l´ont pas suivi, on peut citer comme un des exemples les plus emblématiques de persévérance mais aussi d´inconfort parmi l´expérience des camps de la mort le nom de Paul Celan, poète juif né en Roumanie et qui s´exprimait en allemand, la langue des tortionnaires des camps de la mort. Une langue belle, poétique et musicale, la langue allemande que les bourreaux d´Auschwitz et d´autres camps de la mort ne sont pas parvenus à noircir de leur cruauté ni à tacher de leur sang immonde. Pourtant, le virus de la mort n´a jamais cessé de tarauder les esprits nobles et raffinés comme celui de Paul Celan qui en 1970 se suicidait à Paris comme il a hanté aussi d´autres grands écrivains rescapés des camps comme le Polonais Tadeusz Borowski, l´Autrichien Jean Améry(en fait Hans Mayer)ou l´Italien Primo Levi qui se sont tous suicidés.

Mais pour en revenir à Imre Kertész, ce n´était nullement facile d´être un rescapé des camps, pour deux raisons fondamentales : l´impossibilité de traduire sur-le-champ cette expérience ou l´indisponibilité des gens pour l´entendre. La société- y compris dans les pays qui avaient été occupés par les troupes nazies- voulait effacer à tout prix ce passé récent assez encombrant.

Pour Imre Kertész, l´après-guerre ne fut pas une période de tout repos pour d´autres raisons : la Hongrie était du mauvais coté du rideau de fer. Les communistes avaient pris le pouvoir et le discours intellectuel était étroitement surveillé, surtout après que le printemps de 1956 fut étouffé. Pour Imre Kertész, jeune écrivain, commençait dans les années cinquante justement un exil intérieur. Vivant dans la douleur, près de ses sous, traduisant en hongrois des textes de langue allemande, Kertész a quand même écrit le long de sa vie d´une part des romans qui le rapprochaient de Camus, Kafka ou Beckett, d´autre part des réflexions sur l´expérience de l´Holocauste (voir Dossier K et Holocauste et Culture). Pendant de longues années, il a tenu un journal dont l´édition française est parue en octobre dernier chez – comme tous ses autres livres traduits en français- Actes Sud. Ce livre remarquable- entre journal intime et réflexion philosophique- intitulé Journal de Galère, écrit pendant plus de trente ans, nous permet d´accompagner la genèse de ses plus grands textes comme Être sans destin, Le refus ou Kaddish pour l´enfant qui ne naîtra pas, mais aussi ses conceptions sur la liberté, la modernité ou ses réflexions sur le totalitarisme. Près de la fin du livre –à la page 210- on trouve une phrase qui traduit on ne peut mieux la tragédie du siècle dernier : «Ce siècle, le XXe, est comme un peloton d´exécution en service continu. » En lisant cette phrase, on ne saurait oublier qu´Imre Kertész a vécu les deux grandes expériences totalitaires du vingtième siècle, le nazisme et le totalitarisme d´inspiration marxiste ou ce qu´on appelle communément le communisme. Cette expérience l´a poussé, on l´a vu, à réfléchir sur le totalitarisme en entrant d´ordinaire en dialogue avec de grands noms de la philosophie. Ses réflexions sont d´une extrême intelligence et lucidité. Ainsi celle que je me permets de reproduire ici, enregistrée en octobre 1969 :«On ne peut rien imaginer sans Himmler vomissant lors de l´exécution massive de Minsk et aussi, paraît-il, devant le judas de la chambre à gaz d´Auschwitz. Pas de doute : c´est ainsi qu´il comprenait l´impératif catégorique de Kant. – L´excellente remarque de Delarue à propos de Himmler : il prenait l´éthique au sérieux. En revanche, je ne peux pas souscrire à l´analyse du docteur Bayle : «inaptitude congénitale aux idées générales». Il me semble au contraire qu´il avait bel et bien le sens de l´abstraction, mais qu´il souffrait du manque radical d´imagination qu´on observe chez presque tous les «dirigeants». Quant à sa remarque sur le «fonctionnement quasi mécanique de la pensée (qui doit) être considérée comme une pensée pathologique», elle est juste, car ce fait est apparenté à cette maladie, à l´absence de sens des réalités, au manque d´imagination. Fondamentalement, il s´agit de la même «apathie schizoïde» que Gilbert avait déjà diagnostiquée chez Höss.»

À côté de réflexions et commentaires sur des œuvres d´auteurs qui lui sont chers comme Dostoïevski, Kafka, Celan, Camus ou Beckett, ou des philosophes comme Kant, Hegel, Pascal, Schopenhauer, Nietzsche ou Cioran, on trouve dans ces pages admirables des interrogations sur les sujets les plus divers. Ainsi peut-on lire ce commentaire sur l´homme à la page 45 : «L´homme ! Il vit, mais ne dispose pas de sa vie ; il pense, mais ne sait rien ; il vit en troupeau, mais c´est un individu ; c´est un individu, mais il est incapable de vivre seul ; il fait partie de la nature, mais il la détruit pour la transformer en biens sociaux ; et par son activité il finit par anéantir aussi bien la nature que la société. Pourtant, le pire est qu´il s´est imposé des lois qu´il n´est pas capable de respecter : ainsi, il est obligé de vivre dans le mensonge et le mépris.»

Dans ce journal, l´exil intérieur de l´auteur est une voix dont l´écho se reproduit tout le long du livre, un exil intérieur qui à travers l´écriture a racheté l´auteur de la solitude et de l´oubli dans la grisaille communiste hongroise. Imre Kertész, né, on vous le rappelle, en 1929, était encore un jeune intellectuel lorsque l´ère communiste s´est amorcée, il n´était pas un intellectuel mûr et réputé comme son aîné Sándor Márai, né en 1900, que nous avons évoqué ici en février 2009, Sándor Márai qui est parti en exil, passant par l´Italie et voyageant par d´autres pays européens avant de se fixer aux États- Unis où il s´est donné la mort en 1989, quelques mois avant l´écroulement du mur de Berlin et donc la fin des régimes communistes est-européens, dont, bien sûr, le hongrois. À la page 246 de ce Journal de Galère, Imre Kertész évoque un passage d´un autre Journal, celui de Sándor Márai où le chroniqueur des heurs et malheurs de la bourgeoise hongroise raconte un petit voyage de train qu´il avait effectué en juillet 1944 et où il avait vu à côté de la briqueterie de Budakalász sept mille juifs qui y attendaient d´être déportés parmi lesquels se trouvait celui qui était encore à l´époque un jeune de quatorze ans répondant au nom d´ Imre Kertész. Le lauréat du prix Nobel 2002 ne peut toujours pas s´expliquer la joie qu´il a ressentie rétrospectivement à l´idée d´avoir été vu par Sándor Márai alors qu´il n´avait que quatorze ans et ignorait encore que lui et tous les autres juifs seraient déportés à Auschwitz…

Dans un grand entretien accordé à Jérôme Goude et paru au numéro de novembre-décembre du magazine Le Matricule des Anges (L´excellence de ce magazine de Montpellier fait que ces derniers temps il soit régulièrement évoqué dans ce blog), Imre Kertész revient sur ce livre, son passé et la genèse d´un écrivain. Il récuse toujours le statut de victime de la Shoah : «Auschwitz est l´expérience qui m´a permis de devenir écrivain(…) À côté de la cheminée sinistre de l´Histoire, j´ai pu voir de près la fumée, sentir toutes les odeurs. À travers les lignes parallèles entre les baraques, j´ai appris l´inexorable destruction de la civilisation(…) Si l´humaniste Primo Levi a été moralement miné par l´expérience des camps, tel ne fut pas mon cas. Je n´avais que 15 ans lorsque j´ai été déporté. Auschwitz a été mon école.»

Dans cet entretien richissime où l´on peut se rendre compte de la modestie et de la grandeur d´âme de cet écrivain remarquable, il s´explique aussi sur le choix de l´exil intérieur en alternative à l´expatriation : «Une fois j´ai eu presque l´occasion de choisir l´exil, c´était en 1956, j´avais 27 ans. Ce qui m´a alors empêché d´émigrer, c´est que j´étais déjà écrivain. Mon outil de travail était la langue hongroise. À l´âge de 25 ans, j´avais déjà trouvé une justification pratique, pleine de bon sens pour moi : si tu travailles en hongrois et que tu es écrivain dans cette langue, tu vas opter pour le vrai exil, l´exil intérieur, et rester enfermé chez toi, dans ta chambrette.» Selon lui, en Amérique, il n´aurait été qu´un boy, un garçon d´ascenseur dans un grand hôtel, parce qu´il ne se reconnaît d´autre talent que celui d´écrire.

Heureusement donc, Imre Kertész n´est pas parti et son immense talent d´écrivain fait le bonheur des vrais lecteurs, ceux qui vivent peut-être eux aussi une sorte d´exil intérieur dans ce monde contemporain où la médiocrité envahit notre quotidien et transforme peut-être ces vrais lecteurs-là en une société secrète raffinée et solitaire…

Imre Kertész, Journal de Galère,traduit par Natalia Za remba-Huzsvai et Charles Zaremba,276pages,Actes Sud,2010

1 commentaire:

meneghello.sarah a dit…

Bonjour,

Article très intéressant.

Je m'occupe d'une adaptation du "Chercheur de traces" du même auteur.

Comment faire pour vous envoyer le dossier de presse et une invitation au spectacle ?

Bien cordialement.

Sarah MENEGHELLO
Contact presse Réseau (Théâtre)
meneghello.sarah@wanadoo.fr - 06 68 58 73 27