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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

lundi 28 janvier 2013

Chronique de février 2013







Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Rwanda.



«Je ne suis pas une rescapée, je suis une survivante». Cette assertion, Scholastique Mukasonga l´a proférée en 2008 dans une interview accordée à France 24 et elle se référait aux traces que le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 a laissées dans sa vie : elle y a en effet perdu toute sa famille. Née en 1956 et établie en France depuis 1992(donc, dès avant le génocide), elle s´est affirmée ces dernières années comme une étoile montante da la littérature africaine d´expression française. Depuis 2006, elle a publié en moyenne un livre tous les deux ans, toujours chez Gallimard, dans la collection Continents Noirs. Tout d´abord ce fut Inyenzi ou les Cafards, récit autobiographique, du nom dépréciatif «inyenzi» (cafard en kinyarwanda, la langue majoritaire du Rwanda) dont les Hutu affublent les Tutsi. Ensuite, ce fut le tour de La femme aux pieds nus, un hommage rendu à sa mère (morte dans les massacres de 1994) et à toutes les mères courageuses qui dans ce continent de la douleur qu´est l´Afrique ont toujours mené leur vie la tête haute devant toutes les adversités. Ce livre fut couronné du prix Seligmann contre le racisme et l´intolérance. Puis, en 2010, est paru Pour l´iguifou, recueil de nouvelles sur le quotidien, entre le malheur et l´espoir, des Tutsi, un livre qui s´est vu attribuer le Prix Renaissance de la Nouvelle et le Prix de l´Académie des Sciences d´Outre –Mer. Enfin, l´année dernière, Scholastique Mukasonga a publié son premier roman Notre –Dame du Nil auquel les jurés du Renaudot ont décerné, à la surprise générale, le grand prix du roman 2012, en novembre dernier.
Scholastique Mukasonga fut dès son enfance un témoin oculaire des tiraillements entre les Hutu et les Tutsi, les deux principales ethnies du pays (il y a aussi les Twa et d´autres groupes ethniques très minoritaires). Elle a vécu l´humiliation à laquelle fut d´ordinaire vouée son ethnie, les Tutsi, surnommés les cafards par les Hutu, comme on l´a vu plus haut. En 1960, sa famille fut déplacée dans une région insalubre du pays, Nyamata, au Bugesera. D´autres Tutsi ont dû souvent se réfugier au Burundi ou en Ouganda pour échapper aux purges menées contre eux, assez courantes depuis que le pays s´est émancipée de la tutelle belge en 1962(le territoire du Rwanda fut d´abord colonisé par les Allemands qui, comme chacun le sait, ont perdu leurs colonies africaines après leur défaite lors de la première guerre mondiale). Les Tutsi ont acquis une certaine suprématie sur les Hutu dans les premières décennies de la colonisation belge, mais les Hutu se sont rebiffés peu avant l´indépendance et se sont emparés du pouvoir dès les premiers temps de la jeune république. Certains historiens vont jusqu´à affirmer que cette distinction entre les Hutu et les Tutsi était au départ plutôt socio -professionnelle qu´ethnique. Toujours est-il que ces conflits ont fait du Rwanda une authentique poudrière et cette guerre larvaire où des pogroms survenaient à la moindre étincelle  a culminé dans le terrible génocide mené par les Hutu contre les Tutsi en 1994.
Pour en revenir à Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga s´est servie de sa plume trempée dans l´expérience de survie face au génocide -puisque résidant en France- non pas pour faire un travail de deuil, mais pour- fouillant dans sa mémoire et sa connaissance du pays- poindre une fiction tissée par l´ histoire d´un lycée aux alentours des années 70 du vingtième siècle qui finit par représenter un microcosme de la réalité rwandaise.
Ce lycée pour jeunes filles, situé sur la crête Congo-Nil, à 2500 mètres d´altitude,  et à qui échoit un jour l´honneur de recevoir une visite éclair de sa majesté la reine Fabiola de Belgique, est censé former la future élite féminine du pays, des filles d´hommes politiques, diplomates ou riches commerçants, bref, le gratin de la vie sociale et politique du Rwanda. Ce sont évidemment des élèves majoritairement Hutu, les Tutsi ne pouvant dépasser le quota de dix pour cent. Les familles espèrent ainsi- en confiant leurs enfants aux religieuses qui tiennent le lycée dans un havre de paix baptisé Notre-Dame du Nil (dont la statue est suivie en pèlerinage) que les futures dames de la société rwandaise seront à l´abri des regards indiscrets et parviendront vierges au mariage, négocié dans l´intérêt du lignage.
On côtoie des figures atypiques et parfois un brin excentriques. Si la mère supérieure et la plupart des religieuses ne dérogent pas aux canons de la décence et des bonnes mœurs, on ne pourrait pas en dire autant du père Herménégilde dont on laisse deviner la lubricité quand il invite parfois des jeunes filles, triées sur le volet, à monter dans sa chambre. Les professeurs sont dans leur écrasante majorité Belges et parfois Français. On retrouve des figures plutôt cocasses comme le professeur de mathématiques, M. Van der Putten, un Flamand. En effet, ses élèves ne l´ont jamais entendu prononcer un mot de français (à part le vocabulaire concernant les chiffres).  Avec un des religieux, le père Auxile, il communique en un dialecte qu´ils maitrisent tous les deux mais à la mère supérieure, il s´adresse dans un autre dialecte. La religieuse, visiblement importunée, lui répond toujours en français en détachant les syllabes, déclenchant de la sorte l´ire du professeur qui s´éloigne en grommelant des mots incompréhensibles. Une autre figure qui tient un peu du burlesque est celle d´un des trois  professeurs coopérants français, des professeurs nécessaires, envoyés par le ministère mais dont la mère supérieure craint le pire puisqu´ils arrivent au titre de «volontaires du service national actif», donc, ce seraient peut-être des objecteurs de conscience antimilitaires ou témoins de Jéhovah ou encore semeurs de trouble, la mémoire de mai 68 étant encore trop présente dans les esprits. Les craintes de la mère supérieure se révèlent infondées sauf pour le dernier arrivant, un jeune chevelu qui, même sous la menace des représentants diplomatiques français, refuse de se  faire couper ses longs cheveux.  Il est prêt à faire toutes les concessions que l´on veut y compris porter chemise et cravate, mais «touche pas à ma chevelure», c´était sa fierté. On finit par lui permettre de donner cours en conservant sa chevelure.
Néanmoins, un des personnages Blancs les plus intéressants, non pas tellement pour son côté farfelu, mais pour son importance dans l´histoire est un autre Français, M. de Fontenaille. Habitant une plantation à demi abandonnée, peintre et anthropologue un peu loufoque, M. de Fontenaille assure avec un enthousiasme débridé que les Tutsi sont les descendants des pharaons noirs de Méroé. Il persuade Veronica, une des jeunes lycéennes, qu´elle ressemble à la déesse Isis. Une autre lycéenne Tutsi, Virginia, chez qui il dit reconnaître les traits de la reine Candace, est moins enthousiaste et rechigne devant les avances de  M. de Fontenaille. Veronica et Virginia étant des Tutsi, elles font l´objet de la hargne des élèves Hutu commandées par Gloriosa…
 Enfin, toutes les péripéties se déroulent sur fond d´insinuations, de complots ou d´attisements à la haine raciale ou ethnique. Une poussée de violence avant la fin du roman vient nous rappeler que le génocide rwandais a connu d´innombrables répétitions le long des années et que les tristes, sombres et inhumains événements de 1994 ne sont malheureusement que le corollaire de décennies d´incitations aux meurtres. L´indifférence des responsables Belges, Français et autres de l´époque (aussi bien que celle, à vrai dire, de toute la communauté internationale) devant les signes avant-coureurs des massacres qui ont endeuillé le Rwanda aurait dû les couvrir de honte. C´est que l´indifférence est elle aussi une certaine forme-aussi raffinée soit-elle- de racisme…
Peut-être la littérature a-t-elle souvent un effet cathartique. Peut-être peut-elle alléger la souffrance de ceux qui ont perdu leurs proches. Quoiqu´il en soit,  les livres nous sauvent de l´oubli et quand un livre est bien écrit, dans un style  direct, sobre et sans fioritures, comme le roman Notre- Dame du Nil, on ne peut que s´en réjouir.
Je vous ai présenté aujourd´hui, chers lecteurs, le roman de Madame Scholastique Mukasonga, un grand écrivain de langue française.

 
Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Nil,  collections Continents Noirs, éditions Gallimard, Paris, 2012. 

1 commentaire:

Philippe Despeysses a dit…

fernando
merci et bravo pour ce bel article qui donne envie de lire;
mais oui la littérature peut sauver !
phil de space de lijboa