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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 28 mars 2013

Chronique d´avril 2013




La terre et le ciel d´Andreï Makine.

De son enfance sibérienne – il est né à Krasnoïarsk le 10 septembre 1957- bercée par les récits de sa grande -mère française,  jusqu´à son arrivée en France en 1987, où il a mené une vie précaire avant de remporter trois prix littéraires en 1995(le Goncourt, le Goncourt des Lycéens et le Médicis ex -aequo avec Vassilis Alexakis) pour son roman Le Testament français, l´écrivain russe Andreï Makine a tissé une longue histoire d´amour avec la langue française tant et si bien que l´on pourrait dire de lui-à mon avis, du moins-  ce qu´on a d´ordinaire écrit à propos d´autres qui l´ont précédé dans le choix de la langue de Chateaubriand comme langue de création : il compte indiscutablement parmi ces écrivains qui apprennent aux  Français à bien écrire leur langue.
Je l´ai écrit ailleurs, un jour, que les détracteurs de Makine l´accusent d´un excès de lyrisme et moi-même j´ai avoué que j´avais aimé un peu moins un ou deux livres de l´auteur. Toujours est-il que, dans l´ensemble, l´œuvre de Makine-couronnée de nombreux prix -  est à placer très haut dans le panorama contemporain de la littérature française. Il y a une musique fine derrière ses romans, des accents nostalgiques, où les personnages jouent souvent  une partition poétique cherchant leur chemin dans la tristesse qui nourrit leur vie, comme si cette tristesse fût le prélude qui les  eût  paradoxalement poussés vers  l´espoir.
À ce jour, Andreï Makine a  déjà écrit  une quinzaine de romans –sans compter ceux qu´il a publiés sous le pseudonyme de Gabriel Osmonde – la plupart  ayant  la Russie comme toile de fond. Une habitude à laquelle il n´a pas dérogé dans son dernier roman, paru en janvier et intitulé Une femme aimée. Qui est cette femme aimée ? Une femme dont la fureur, la passion, le courage sont légendaires : la Grande Catherine de Russie. Non, ce n´est pas une biographie romancée pas plus qu´une biographie classique, bien entendu, puisqu´il s´agit d´un roman. Comme l´a si bien rappelé  Macha Séry dans son article de l´édition du 22 février du Monde des Livres : «Qu´aurait pu dire Makine sur Catherine II (1729-1796) qui n´ait déjà été révélé par Henri Troyat ou Hélène Carrère d´Encausse ?» Mais Macha Séry nous dévoile aussitôt le choix de Makine : «L´essentiel pour lui réside ailleurs, dans les regrets et les rêves inassouvis. En somme dans la clandestinité entendue comme territoire où l´individu brise son carcan pour se réconcilier avec lui-même».
L´Histoire nous raconte que Catherine II de Russie, de son vrai nom Sophie –Frédérique Augusta d´Arnaht  Zerbst, est née à Stettin, en Poméranie, et à  l´âge de 16 ans elle s´est mariée à Pierre III, se convertissant à l´orthodoxie alors qu´elle avait grandi en milieu protestant. Son mariage fut plutôt malheureux non seulement en raison de l´ineptie de son mari et d´une prétendue phimosis (affection du pénis), mais aussi parce que Catherine soutenait les idées progressistes et lisait  Plutarque, Tacite, Machiavel et les philosophes des lumières comme Voltaire ou Montesquieu. Avec la complicité de la garde –et de son amant Grigori Orlov- et forte de l´affection du peuple russe, Catherine a renversé son mari par un coup d´Etat. Pierre III aura été occis par Alexeï Orlov (frère de Grigori) qui l´aura étranglé, ce qui a fait dire à Madame de Staël que la Russie était un despotisme tempéré par la strangulation. Proclamée tsarine, elle a régné d´une poigne de fer le vaste empire qu´était la Russie. La légende évoque ses penchants nymphomanes, mais aussi son esprit éclairé qui a séduit et attiré dans la cour russe Voltaire, Diderot, Cagliostro ou Casanova. Mais qui était vraiment Catherine de Russie ?
Andreï Makine essaye à travers cette admirable fiction de percer ce mystère, en confrontant la Russie du dix-huitième siècle à celle du vingtième siècle, non seulement  la Russie de la terreur stalinienne ou de la grisaille brejnévienne, mais également la Russie mafieuse et moderne qui a succédé à l´effondrement de l´Union Soviétique.
Le fil conducteur du récit est la vie du cinéaste russe Oleg Erdmann, d´ascendance tudesque puisque descendant d´artisans émigrés en Russie au dix-huitième siècle, dans le sillage de la princesse devenue impératrice.  Au début du roman, on le connaît jeune cinéaste en 1980 où il prépare un scénario qui doit recevoir l´imprimatur du Comité d´État pour l´art cinématographique, le fameux CEAC. Le projet d´Oleg est naturellement jugé peu conforme aux canons du réalisme socialiste et de son carcan castrateur, d´autant que le cinéaste met en lumière l´attachement de la tsarine aux idées démocratiques, en dépit de la façon autoritaire dont elle exerçait le pouvoir. Cet attachement devrait naturellement être mis sous le boisseau. Après que l´on eut entendu un expert, Lourié (qui, on l´apprend après l´audition, avait connu le père d´Oleg en 1948, durant la détention provisoire, au moment où les communistes pourfendaient le cosmopolitisme), le Comité a en quelque sorte accepté le scénario à condition que le tournage fût confié à Kozine, un cinéaste plus expérimenté dont Oleg est devenu l´assistant artistique.
Pendant le récit- où la figure de Catherine II et des bribes de sa vie sont omniprésentes- Oleg se remémore les souvenirs d´enfance et évoque les mémoires de sa famille : la terreur stalinienne, un certain soulagement de la minorité allemande de Russie après le honteux pacte germano –soviétique de 1939, puis renversement de vapeur en 1941 quand le Reich décide d´envahir l´Union Soviétique. La grand-mère d´Oleg meurt en déportation et son père doit brûler ses papiers d´identité pour pouvoir combattre pour la patrie.
 Le fil de la narration mène Oleg en 1994 après la chute du mur de Berlin, le démembrement de l´Union Soviétique et la nouvelle Russie gangrenée par les organisations mafieuses. De la société figée, muselée et totalitaire du communisme on a sombré dans une société mafieuse, sans repères, du chacun pour soi.  La misère se répand, la corruption grimpe et l´on brade l´honneur et la dignité des gens.
Dans cette nouvelle réalité, Oleg retrouve un vieil ami, Jourbine, du temps où ils avaient travaillé ensemble dans un abattoir. Jourbine est un homme riche, aux multiples affaires, qui lui propose de concrétiser son rêve de tourner une fiction sur Catherine II, mais en faisant des concessions qui flétrissent en quelque sorte son honneur. La fiction se matérialise en une série télévisée pour chaîne populaire qui privilégie le filon de la tsarine obsédée sexuelle.
 Jourbine finit par tomber en disgrâce et Oleg part en voyage initiatique en Allemagne où il retrouve une actrice de l´ex-République Démocratique Allemande qui avait tourné dans le film de Kozine sur Catherine. Oleg évoque avec elle la grande passion de Catherine II et le moment où elle aurait failli tout plaquer pour suivre un grand amour…
En refermant ce très beau roman- de qualité supérieure à bon nombre de romans français de la rentrée de septembre auxquels la presse a accordé dans ses colonnes un espace beaucoup plus ample-,on ne peut s´empêcher de réfléchir à l´éblouissement et à la fascination que la langue française exerce sur ces voix venues d´ailleurs. Andreï Makine a enrichi la littérature française de son univers singulier où  le dédoublement, l´exil (intérieur et extérieur), l´amour, la mémoire de la grisaille soviétique et des camps staliniens aussi bien que les personnages féminins à la fois forts et tendres (pourquoi la tendresse est-elle souvent conçue comme une faiblesse ?) étalent au grand jour tout le talent d´un écrivain russe, devenu citoyen français en 1996.
Si Andreï Makine écrit directement en français, s´il  est profondément attaché à la langue et à la culture françaises, l´atmosphère-parcourue par le pathos slave- de ses romans est essentiellement russe. De la Russie que l´on aime : à la fois paysanne et cosmopolite, souffrante, courageuse, intrépide, frileuse et réservée au premier contact, mais chaleureuse au fur et à mesure que les rapports se développent et se consolident. La Russie revue par le narrateur nostalgique de La terre et  le ciel de Jacques Dorme-roman d´Andreï Makine publié en 2003-qui rentre au pays et fait se rencontrer les deux cultures, russe et française, à  travers le souvenir d´ Alexandra, une dame française (qui lui a insufflé le goût pour la France), et de l´amour de celle-ci pour l´aviateur Jacques Dorme.
On pourrait en dire tout autant d´Andreï Makine qui sait concilier la culture française et la culture russe. Son œuvre est une vraie leçon de poésie et de sérénité.
Andreï Makine, Une femme aimée, éditions du Seuil, Paris, 2013.

1 commentaire:

François MOTTIER a dit…

Hello, Fernando ! J'aime beaucoup cet article, Makine est une des plumes essentielles de notre siècle