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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

samedi 29 mars 2025

Chronique d´avril 2025.

 


Jacques Rivière et les domaines de la création

Elle est passée relativement inaperçue et néanmoins c´est une date qui aurait sans doute mérité que l´on s´y fût penché avec une autre attention. En effet, le 14 février, on a signalé le centième anniversaire de la mort de Jacques Rivière, un nom qui a marqué l´histoire littéraire du premier quart du vingtième siècle. Les lecteurs les plus jeunes- certains d´entre eux, du moins - n´auront peut-être jamais entendu parler de Jacques Rivière. Toujours est-il qu´il fut - d´abord comme secrétaire puis en tant que directeur- un des piliers de La Nouvelle Revue Française aux côtés d´André Gide, Paul Claudel, Jacques Copeau, Jean Schlumberger et, bien sûr, Gaston Gallimard. Il était un critique de génie dont les essais et la mort prématurée ont éclipsé le talent en tant que créateur. Critique de littérature, mais aussi d´art et de musique. On dit de lui que nul n´a plus intimement compris Marcel Proust ou Antonin Artaud, ou écouté d´une oreille plus fine Debussy et Stravinsky. Il aurait saisi parmi les tout premiers l´apport des avant-gardes du vingtième siècle (et deviné certaines de leurs apories), enfin quelqu´un qui, d´après André Gide, vivait à travers les autres.   

Fils d´un grand médecin, professeur d´obstétrique à la Faculté de Médecine, Jacques Rivière est né à Bordeaux le 15 juillet 1886. De son enfance bordelaise, il a écrit dans une lettre de 1906 à Alain Fournier (pseudonyme littéraire d´Henri- Alban Fournier), devenu plus tard son beau-frère : «La maison où je suis né et où j´ai habité jusqu´à 15 ans est dans le vieux quartier de Bordeaux, étroit, humide, avec la proximité qu´on sent, de la rivière et des quais. Cette maison était grande : elle datait du XVIIème siècle».  Jacques Rivière s´était lié d´amitié avec Alain Fournier- futur auteur du Grand Meaulnes, mort au combat en 1914, à l´âge de 27 ans. –sur les bancs du lycée Lakanal à Sceaux où ils préparaient le concours d´entrée à l´École Normale Supérieure, à Paris. Ils ont échoué au concours, mais leur amitié est restée à jamais et s´est même renforcée dès 1908 lorsque Jacques Rivière s´est officiellement fiancé à Isabelle Fournier la sœur d´Alain. 

Pendant ce temps, ils avaient poursuivi leurs études. Jacques Rivière a obtenu sa licence ès Lettres à Bordeaux où il était revenu, a fait son service militaire avant de regagner Paris pour préparer son agrégation de philosophie et une thèse à la Sorbonne sur La Théodicée de Fénelon. Pour vivre, il enseignait le latin et la philosophie à Saint-Joseph des Tuileries. Il a également commencé à publier ses premiers écrits. Après «La musique à Bordeaux» dans Le Mercure musical en 1906, il a vu paraître «Paul Claudel, poète chrétien» dans L´Occident.

Néanmoins, en 1909, sa vie a connu un tournant décisif. Il a certes échoué à l´agrégation de philosophie, mas par contre, il s´est marié et a rencontré André Gide qui lui a ouvert les portes de La Nouvelle Revue Française où il a publié son premier article –«Bouclier du zodiaque d´André Suarès» – le 1er avril.

Mobilisé pour la Grande Guerre en 1914(où il a été fait prisonnier par les Allemands), il est devenu à la fin du conflit une référence du Tout-Paris littéraire en dirigeant La Nouvelle Revue Française et en donnant son apport à la fondation en 1919 de la maison d´édition Gallimard.

Le 1er novembre 1922 est paru Aimée, son seul roman achevé, dédié à Marcel Proust qui finirait par mourir le 18 novembre.

1923 est également une année importante dans la vie de Jacques Rivière : il a débuté une liaison avec Antoinette Morin-Pons, surnommée «Belonne», qui lui a servi de modèle pour Florence, personnage principal du roman inachevé et éponyme de Jacques Rivière. Au même titre que par Antoinette, le personnage de Florence fut également inspirée par la figure de Maggie Horneffer, épouse du médecin qui l´avait examiné lors de son séjour en Suisse à la fin de la Grande Guerre et dont il était amoureux sans être payé de retour.

Enfin, au tout début de l´année 1925, il fut touché par la fièvre typhoïde. Le 12 février, Jacques Copeau lui a rendu visite et a témoigné : «Il n´a pas l´air d´un moribond, mais un air de souffrance et de terreur… Il paraît qu´on l´a soigné pour une grippe alors qu´il est atteint en réalité d´une fièvre typhoïde…Son rein ne fonctionne plus». Il est mort deux jours plus tard, le 14 février, à l´âge de 38 ans…

En janvier dernier, les éditions Bouquins et les éditions Mollat en partenariat ont fait paraître, à l´occasion du centenaire de la mort de Jacques Rivière, le volume Critique et Création, contenant ses écrits, une édition établie par Robert Kopp avec la collaboration d´Ariane Charton, une préface de Jean-Yves Tadié et une postface d´Agathe Rivière, petite-fille de l´auteur. Ce volume est divisé en cinq parties : littérature, peinture, musique, politique (où il évoque d´une façon visionnaire une possible communauté européenne dans un texte de 1924 pour le Luxemburger Zeitung) et œuvres d´imagination. 

Dans sa préface, Jean-Yves Tadié analyse les caractéristiques de Jacques Rivière en tant que critique tout en affirmant qu´il aurait souhaité être essentiellement romancier, son roman Aimée et ses autres tentatives fictionnelles le prouvant sans doute. Pourtant, on peut dire là-dessus sur Jacques Rivière, toujours d´après Jean-Yves Tadié, ce que l´on dirait d´autres critiques littéraires, à savoir qu´ils auraient d´abord voulu, pour la plupart devenir romanciers, mais qu´à force d´analyser ils auraient tué l´élan spontané de la création, la naïveté nécessaire et instinctive de l´invention. Comme écrit l´insigne préfacier : «On ne dissèque pas le vivant. Si Proust avait persisté dans la voie de Contre Sainte -Beuve, il se serait stérilisé lui-même». 

Proust est justement un des créateurs de prédilection de Jacques Rivière qui fut d´ailleurs un des tout premiers critiques à saisir l´originalité de l´auteur de À la recherche du temps perdu. Dans une conférence qu´il a donnée sur Marcel Proust prononcée le 1er mars 1924-donc, après la mort de l´auteur – à Monaco (1), Jacques Rivière ne s´est pas fait faute d´afficher son enthousiasme pour celui qui fut ultérieurement considéré comme le plus grand écrivain français du vingtième siècle et un des meilleurs(le meilleur pour nombre de critiques) toutes langues confondues, au même titre que, par exemple, James Joyce ou Franz Kafka. Néanmoins, cet enthousiasme ne l´a pas empêché de garder l´esprit critique et ses analyses n´ont jamais manqué de profondeur. Dans la troisième partie, il a dit : «De même que nous avons reconnu, à côté de sa passivité et de son impressionnabilité radicales, un trait positif dans le caractère de Proust, de même nous devons rechercher, ou nous devons nous attendre à voir apparaître un second aspect de son œuvre, une autre originalité de sa manière. Il y a la tache de peinture sur le gant ; mais il y a aussi l´entêtement de Proust, son art de demander et d´obtenir, cet appétit, cette exigence, cet effort «pour convertir en quelque chose d´actif le passif qui semblait son lot», et plus généralement encore, dans le plan intellectuel, sa défiance des apparences, son besoin de saisir quelque chose de plus solide que ce qui s´offre d´abord à ses sens, sa passion de la vérité».   

Outre Proust (ou encore André Suarès et Maurice Barrès), un des auteurs que Jacques Rivière  admire le plus  c´est Paul Claudel avec qui il est entré en correspondance et qui l´a en quelque sorte poussé  à se convertir au catholicisme. Dans une conférence qu´il a prononcée à Genève le 6 février 1918, Jacques Rivière n´a pas caché son admiration pour le grand poète et dramaturge d´inspiration catholique. À un moment donné, il a dit : «Je ne sais pas s´il ne faut pas voir la plus grande beauté du théâtre de Claudel dans cette espèce de continuité, de solidarité, d´abord entre les personnages du drame, entre ceux-là même qui s´opposent, se haïssent et se font la guerre, et ensuite entre le groupe des personnages pris en bloc et le décor où ils se meuvent. Tout est lié, au sens où on emploie ce mot en musique. Aucun effet n´est cherché dans le contraste, dans le blanc et le noir, dans l´opposition du clair et des ombres. Mais on passe, on suit, on retrouve, on est en face de la pièce «comme un peintre clignant des yeux devant l´œuvre d´un peintre, comme un ingénieur devant le travail d´un castor» (2). On constate une relation constante entre certains motifs, comme d´une fleur à sa tige, du bras avec la main».

Jacques Rivière, on l´a vu, n´a publié de son vivant qu´un seul roman, Aimée, mais il a fait d´autres tentatives romanesques qu´il a appelées Œuvres d´Imagination. Dans l´introduction à cette dernière partie, intitulée «Une autre part de lui-même», Jean-Marc Quaranta se penche sur les perspectives fictionnelles et le sens de l´imagination dans l´œuvre de Jacques Rivière : «L´écriture d´imagination est(…) pour Rivière à la fois un désir et une violence faite à ce qu´il perçoit comme sa nature ; violence que lui font les autres par leurs incitations répétées, violence qu´il se fait d´«orienter» son écriture dans des directions différentes pour se connaître. En cela, sa situation à l´égard de l´écriture n´est pas très éloignée de celle qu´il a vécue dans la passion platonique pour Yvonne Gallimard, l´épouse de Gaston, qu´il raconte dans Aimée et de celles, plus charnelles, qui sont la matière de Florence, avec à chaque fois Gide en «inquiéteur» (3) que celui-ci pousse à l´écriture d´imagination ou à consommer l´adultère».  Plus loin, il ajoute : «Il s´agit en effet dans ces textes de la fin du symbolisme et de l´élaboration d´une formule romanesque susceptible de sortir le roman français de sa «crise», qui remonte au naturalisme et dure jusqu´aux années 1920, pour reprendre le terme et la chronologie de Michel Raimond (4). On oublie facilement que Rivière a été un acteur de la résolution de cette crise : il a accompagné intimement l´écriture du Grand Meaulnes et a été le premier à prendre Proust au sérieux (5), or l´un et l´autre sont les romanciers dont Michel Raimond montre précisément qu´ils marquent la sortie de cette crise. Les efforts de Rivière pour écrire des œuvres d´imagination doivent être rapprochés de sa réflexion sur la littérature française de son époque. «La Poésie après le symbolisme» et les études sur Rimbaud et Claudel notamment sont comme la partie théorique d´une vaste démarche dont les textes de cette section donnent un aperçu de la partie pratique, du laboratoire. Ils ont un rapport étroit avec les échanges de Rivière avec Alain- Fournier autour de ce qui deviendra Le Grand Meaulnes et avec ses articles sur l´œuvre de Proust, tout ce qui fait de lui un acteur indirect mais majeur de l´avènement de nouvelles formes romanesques, celle qu´il appelle de ses vœux dans son article sur «Le Roman d´aventure»».

À travers ce volume Critique et Création où l´on peut découvrir l´avis de Jacques Rivière sur les sujets les plus divers –le nationalisme allemand, le catholicisme et le nationalisme, les grands musiciens et peintres de son temps, mais aussi des «dialogues» avec le passé(voir, par exemple Poussin et la peinture contemporaine) -, on saisit on ne peut mieux la modernité d´un critique total qui a su transmettre l´enthousiasme que les créateurs lui suscitaient sans perdre pour autant l´esprit critique. Malheureusement, sa mort prématurée a empêché la postérité de saisir à sa juste mesure son immense talent de romancier, entrevu dans les fictions qu´il nous a laissées.

 

(1)Cette conférence fut prononcée à la demande de la Société de conférences instituée sous le haut patronage de Son Altesse Sérénissime le prince Pierre de Monaco. L´idée de cette conférence venait de Proust lui-même en mars 1920 car l´écrivain était ami avec Pierre de Polignac qui avait épousé Charlotte de Grimaldi.

(2) Citations de Paul Claudel extraites de Connaissance du temps-I.

(3)Jean-Marc Quaranta a repris ici le titre de la biographie d´André Gide de Frank Lastringant, André Gide, l´inquiéteur, biographie publiée en 2011 et en 2012 (deux volumes) chez Flammarion.

(4) Jean-Marc Quaranta fait allusion ici à l´œuvre de Michel Raimond La crise du roman. Des lendemains du naturalisme aux années vingt, éditions José Corti, 1985.

(5)Thierry Laget, Introduction au texte «Quelques progrès dans l´étude du cœur humain par Jacques Rivière», Cahiers Marcel Proust, nº 13, éditions Gallimard, 1985.

 Jacques Rivière, Critique et Création, édition établie par Robert Kopp avec la collaboration d´Ariane Charton, préface de Jean-Yves Tadié et postface d´Agathe Rivière. Bouquins, Paris ; Mollat, Bordeaux, janvier 2025.

 

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