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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mercredi 29 avril 2020

Chronique de mai 2020.

Macedonio Fernández: le génie de l´inachèvement.


«Macedonio Fernández écrivit- Ricardo Piglia nous le rappela –en une langue qui n´existe pas, en marge du discours. Il se retrouva devant le désarroi du langage, devant l´inquiétude portée par des paroles rongées, une esthétique qui s´amenuise, enfin obligé lui-même de redéfinir un monde. D´aucuns définirent cela comme étant de l´avant-garde. L´écriture de Macedonio n´en est qu´un présage : la littérature est la forme privée d´exprimer une société utopique. Les papiers de Macedonio Fernandez sont les archives de cette société utopique». C´est par ces paroles que débute l´excellente introduction qu´a fait Fernando Rodriguez Lafuente pour la collection Letras Hispánicas des éditions Catedra du Musée du Roman de l´Éternelle (Museo de la Novela de la Eterna, en espagnol), œuvre originale, atypique et inclassable de l´écrivain argentin Macedonio Fernandez.
Jorge Luis Borges (1899-1986) l´appelait son maître et tenait celui qui avait été un ami de son père (Jorge Borges) pour l´homme le plus extraordinaire qu´il eût jamais connu. Dans une chronique littéraire du Monde, publiée le 22 octobre 1993(reprise par le recueil de 1996, Une passion en toutes lettres), à l´occasion de la parution en français de l´ouvrage cité plus haut, Hector Bianciotti (1930-2012), auteur argentin qui maniait somptueusement la langue française, écrivait que le but de Macedonio était l´identification de la réalité avec l´expérience la plus intime de la conscience et «tout convaincu qu´il fût que la sensibilité ne renseigne que sur elle-même, et que si l´on croit que l´émotion renseigne sur ce qui la provoque on n´est pas un artiste, mais un métaphysicien, il ne peut s´empêcher d´être et l´un et l´autre –même si la seule chose qui lui tînt vraiment à cœur  ne consista en rien d´autre que dans l´art et l´amour». Se heurtant à deux faits inéluctables, la souffrance et la mort, et convaincu que l´on trouve toujours la mort avant la vérité, il rêvait d´être l´Artiste qui «se soucie même de l´ombre des choses pour que le jour ne les abîme pas» et vit dans une «semi-clarté», à «mi-veille» sans reconnaître complètement les événements et les états puisque, en dehors de la passion, la probabilité dominante est la souffrance.
Déjà dans une chronique précédente (du 10 avril 1992), publiée aussi dans le prestigieux quotidien parisien, lors de la parution de Papiers de Nouveauvenu et Continuation du Rien (Papeles del Reconvenido y Continuación de la Nada), Hector Bianciotti rappelait le début du texte intitulé «Autobiographie» - inclus dans ce volume- qui ne compte pas plus de trente lignes : «L´univers ou la réalité et moi naquîmes le 1er juin 1874, et il est facile d´ajouter que les deux naissances se produisirent près d´ici et dans une ville Buenos Aires. Il y a un monde pour chaque naître, et le pas naître n´a rien de personnel, mais signifie tout simplement que le monde n´est pas. Naître sans le trouver n´est pas possible : on n´a jamais vu un moi se retrouver sans monde à la naissance, ce qui m´induit à croire que c´est nous-mêmes qui apportons la Réalité qui s´y trouve, et qu´il n´en resterait rien si effectivement nous mourions, comme certains le craignent».
Docteur en droit, Macedonio Fernández –né, on l´a vu, le 1er juin 1874 et décédé le 10 février 1952- n´a exercé sa profession de juriste que pendant quelques années. En 1897, l´année où il a obtenu son doctorat, il a fondé avec Julio Molina y Vedia et Arturo Mascari une colonie anarchiste au Paraguay qui a duré le temps que durent normalement ces utopies. S´étant marié plutôt jeune à Elena de Obieta (dont les échos nous parviennent dans son œuvre sous le nom d´Elena Bellamuerte), il est devenu veuf en 1920 et a confié ses quatre enfants à sa famille. Depuis lors, il a entamé une vie d´errance et d´écriture habitant de petits appartements ou de petites chambres de pensions plutôt modestes. Il est passé maître dans l´art de ne rien faire et de rester solitaire, ne vivant que pour penser et écrire, mais n´emportant jamais les manuscrits lorsqu´il changeait d´adresse. Macedonio Fernández fréquentait les jeunes écrivains ou amis de Borges –proches pour la plupart du mouvement ultraïste- qui le vénéraient et qui se réunissaient dans le Café Royal, le Keller, une confiserie du quartier Once ou d´autres lieux où les «tertulias», les célèbres cercles d´intellectuels, animaient les soirées de la capitale argentine. De ces salons littéraires faisaient partie, outre Borges, Oliverio Girondo, Leopoldo Marechal, Raul Scalabrini Ortiz et même parfois Ricardo Güiraldes. Ses calembours, ses anecdotes, ses histoires cocasses enchantaient les interlocuteurs de ce personnage atypique qui proposait un renouveau littéraire contre la tradition réaliste. De ces soirées, de ces boutades dont Macedonio Fernández avait le secret, d´aucuns ont gardé des souvenirs particulièrement hilarants, comme l´époque où il a présenté le projet de devenir président de l´Argentine-une candidature que certains amis ont promue à travers une pétition lancée dans le quotidien Crítica- une tâche assez facile, selon lui, s´inspirant du fait que le nombre de ceux qui se proposaient d´ouvrir un bureau de tabac ou une pharmacie était de loin supérieur aux postulants à la présidence de la République.         
En 1928, est paru son premier livre Tout n'est pas veille lorsqu'on a les yeux ouverts (No todo es vigilia de los ojos abiertos), une collection de réflexions métaphysiques, de paradoxes humoristiques, de textes déjà publiés dans des revues. C´était un livre de nature à déboussoler le lecteur qui se demande si l´auteur veut bien se moquer de lui, le pousser à la réflexion, ou démontrer une thèse doctrinale. Le livre introduit dans un conte ou un poème quelque énoncé philosophique et des accents humoristiques. D´après Fernando Rodríguez Lafuente, dans l´introduction citée plus haut : «Ce livre établit un dialogue intermittent avec le lecteur qui vise à justifier les digressions continues dont le but n´est autre que celui de pousser le lecteur lui-même à découvrir les idées qui s´expriment au fur et à mesure qu´elles se produisent. Cet ensemble d´idées et de procédés, en guise de brouillon, de papiers détachés écrits par un personnage de roman(…), qui interfère dans l´argumentation de l´auteur, qui investit et quitte l´ouvrage, manifeste déjà le monde idéologique très particulier de Macedonio(…).En somme, le livre représente une ébauche de la littérature du rien qui configurera les paramètres esthétiques de Macedonio et dont la caractéristique serait de faire croire au lecteur qu´au moyen de la littérature, il est possible de se soustraire à la mort».   
Papiers de Nouveauvenu (Papeles de Reciénvenido) est son deuxième livre. Il fut publié en 1929 dans la prestigieuse collection «Cuadernos del Plata, dirigée par l´écrivain mexicain Alfonso Reyes qui était à l´époque ambassadeur de son pays en Argentine. Le livre a paru à l´instigation de Borges devant le désintérêt de Macedonio Fernández. Borges a lui-même revu les preuves et s´est occupé de l´édition. Encore une fois, nous sommes devant un livre hybride qui rassemble des articles, des essais, des soties. Cette hétérogénéité traduit la volonté de l´auteur de bousculer les genres littéraires, d´appeler à la fantaisie, d´abolir la succession temporelle. Comme le souligne encore Fernando Rodríguez Lafuente : «C´est, ce que Macedonio dénomme «la fête de l´intellection» associée à la «Théorie de l´humour» où il cherche la création d´un humour d´inspiration intellectuelle par le biais de mécanismes associatifs du langage, jeux de mots, insertion de variantes en modèles fixes, équivoques, polysémies, néologismes(…)Macedonio poursuit une confrontation radicale entre réalité et irréalité. Aussi utilise-t-il la digression narrative en tant qu´instrument de distanciation devant la lecture ; digression, fragment, plaisanterie sont trois caractéristiques de sa prose. Il s´agit de présenter un schéma argumentatif solide qui puisse établir sa propre cohérence interne à travers les textes humoristiques puisque, en chacun d´entre eux, perce un désir désespéré d´immortalité-la clé ontologique de toute l´œuvre littéraire de Macedonio- et une volonté intrépide de détruire les éléments matériels qui donnent un sens à la mort (…)Macedonio prie le lecteur de se maintenir attentif et de ne pas se distraire, si jamais il s´endort, ou pire encore, qu´il change alors de livre».
Quant à celui que l´on considère communément –outre sa poésie complète- comme son ouvrage le plus emblématique, Le Musée du Roman de l´Éternelle (Museo de la Novela de la Eterna) qui, d´après Hector Bianciotti, l´on saurait difficilement apprécier si l´on n´a pas lu d´abord  Papiers de Nouveauvenu suivis de Continuation du Rien,  c´est un ensemble de prologues ou de préfaces, écrits pendant plusieurs années-successivement mis à l´écart et repris plus tard -,que l´on pourrait qualifier de fiction ou journal intime, méditatif et raisonneur livre d´heures ou théorie de la littérature. Tout porte à croire que c´était le livre pour lequel il éprouvait un attachement particulier car, comme l´écrivait encore Hector Bianciotti, «en dépit de ses innombrables déménagements de pensions en garnis, la masse de feuillets retrouvés l´accompagna toujours, avec son rasoir intermittent, son poncho, et cette guitare amie sur laquelle il jouait, de sa main lente, des morceaux de son invention pour tenir compagnie à ses pensées. Schopenhauer, dit-on, jouait chaque jour toutes les partitions de Rossini connues à l´époque dans leur version pour flûte, mais, lui, pour oublier sa philosophie». Ce Musée du Roman de l´Éternelle, ajoutait Hector Bianciotti, est un de ces livres qu´il suffit d´ouvrir à n´importe quelle page pour y puiser du réconfort, sourire, s´étonner, rire par instants aux éclats, être saisi par quelque sentence à la saveur antique, et qui trouvera sans peine le chemin de notre mémoire pour s´y nicher durablement. Ouvrage, à l´instar de tous ceux que Macedonio a produits, quasiment intraduisible, exigeant du traducteur un labeur de recréateur, voire de jongleur, étant donné que jongler avec les mots était en quelque sorte le plaisir auquel le génie argentin se livrait lui-même.
Jorge Luis Borges a écrit un jour que le meilleur de Macedonio Fernandez était sa conversation. Mieux que de le lire, il fallait plutôt l´avoir connu. La tradition orale joue néanmoins un rôle important dans son œuvre. Ricardo Piglia (1940-2017) qui a consacré un livre à Macedonio Fernández sous la forme d´un dictionnaire, qui a pensé à lui en écrivant son roman La ville absente (La ciudad ausente), et qui a fait un documentaire sur cet auteur atypique, a écrit dans son livre Des Formes brèves (Formas breves, inédit en français) que chez Macedonio l´oralité n´est jamais lexicale, elle se joue dans la syntaxe et le rythme de la phrase et que Macedonio est l´auteur argentin qui écrit le mieux le langage parlé depuis le poète José Hernández(1834-1886), auteur du Martín Fierro, inspiré par le gaucho, figure populaire argentine. Ricardo Piglia met aussi l´accent sur le caractère novateur de la prose de Macedonio : « La pensée négative chez Macedonio Fernández. Le rien : toutes les variantes de la négation (paradoxes, nonsense ; antiroman, antiréalisme). Surtout la négativité linguistique : le plaisir hermétique. L´idiolecte, la langue cryptée et personnelle. Création d´un nouveau langage comme utopie maximale : écrire en une langue qui n´existe pas». Des caractéristiques qui le rapprochaient un peu de l´écrivain italien Carlo Emilio Gadda. En fait de rapprochements, Ricardo Piglia nous laisse une courte note intéressante sur Macedonio et le célèbre écrivain polonais  Witold Gombrowicz qui a passé une vingtaine d´années en Argentine : «Jusqu´à l´arrivée de Witold Gombrowicz en Argentine, on pourrait dire que Macedonio n´avait personne à qui parler sur l´art de faire des romans. Trans-Atlantique, roman argentin, est déjà un roman «macédonien» (aussi bien que Ferdydurke). À partir de Gombrowicz, on peut lire Macedonio. Mieux que ça, Gombrowicz nous fait lire Macedonio».
Macedonio Fernández est, sans l´ombre d´un doute, une figure incontournable de l´histoire de la littérature argentine, mais est-il un mythe ? En 1995, dans le documentaire sur Macedonio cité plus haut, réalisé par Ricardo Piglia, le poète Ricardo Zelarayán (1922-2010) affirmait là-dessus : «On a peut-être fait un mythe du personnage, ce qui a involontairement desservi Macedonio puisque cela a empêché la lecture attentive de son œuvre et, l´œuvre de Macedonio, il faut la lire attentivement. Notre écrivain le plus fameux, Borges, y a contribué lui aussi, à telle enseigne qu´une rumeur courait que Macedonio était une création de Borges».  Il y a, entre autres, des lignes de Borges qui entérinent en quelque sorte l´avis de Ricardo Zelarayán. On les trouve dans Livre de Préfaces (Prólogos con un prólogo de prólogos) :«Pour Macedonio, la littérature était moins importante que la pensée et la publication moins que la littérature, c´est-à-dire, presque rien. Milton ou Mallarmé cherchaient la raison de leur vie dans la rédaction d´un poème ou peut-être d´une page ; Macedonio voulait comprendre l´univers et savoir qui il était ou s´il était quelqu´un. Ecrire et publier étaient pour lui des choses subalternes. Au –delà du charme de son dialogue et de son amitié, Macedonio nous proposait l´exemple d´un mode intellectuel de vivre (…) Macedonio était un homme tourné vers la contemplation qui condescendait parfois à écrire et très rarement à publier».  D´autre part, l´écrivain German García, qui en 1967, à l´âge de 22 ans, avait écrit un livre rassemblant des témoignages de ceux qui avaient fréquenté Macedonio Fernández, déclarait dans le documentaire déjà cité que notre atypique auteur écrivait, au fond, pour ne pas devenir fou.
Dans une lettre à Borges, Macedonio Fernández a écrit : «Emancipons-nous de l´impossible, de tout ce que nous cherchons et croyons parfois qui n´existe pas, et pire encore, qui ne peut pas exister». Poète, romancier, conteur, essayiste, philosophe, Macedonio Fernández a tout rassemblé sous la même bannière, celle d´une littérature singulière. Une littérature qui cultivait l´inachèvement, comme si chaque inachèvement n´était que la promesse d´une expérience toujours renouvelée, d´un futur inachèvement un peu plus parfait que le précédent. Et si au bout du compte Macedonio Fernández n´était-il lui-même qu´une sorte de métaphore de la littérature ?  

Livres de Macedonio Fernández traduits en français (malheureusement presque tous épuisés en ce moment) :
Elena Bellemort et autres textes, traduit par Silvia Baron Supervielle, éditions José Corti, Paris, 1990.
Papiers de Nouveauvenu et continuation du Rien, traduit par Silvia Baron Supervielle, éditions José Corti, Paris 1992 (épuisé).
Musée du Roman de l´Eternelle, traduit et préfacé par Jean-Claude Masson, éditions Gallimard, Paris, 1993(épuisé).
Cahiers de tout et de rien, traduit par Silvia Baron Supervielle et Marianne Million, éditions José Corti, Paris, 1996 (épuisé).
Tout n´est pas vieux quand on a les yeux ouverts, traduit par Christian David, éditions Rivages, Paris, 2004 (épuisé).

 Pour ceux qui comprennent bien la langue espagnole, voici le lien pour regarder le documentaire de Ricardo Piglia cité dans la chronique:








dimanche 26 avril 2020

La mort de Per Olov Enquist.

 
Né le 23 septembre 1934, le grand romancier, dramaturge, scénariste et journaliste suédois Per Olov Enquist est mort hier à l´âge de 85 ans.
Il développait un style de roman à base documentaire, où la fiction partait toujours d'une réalité avérée pour ensuite aboutir à des récits très structurés mêlant la biographie et le roman, les faits réels et la pure invention. C'est ce qu'il a fait, par exemple dans Le Médecin personnel du roi (prix du meilleur livre étranger en 2001), livre dans lequel il raconte le destin hors du commun de Struensee qui fut au XVIIIème siècle le médecin et le conseiller de Christian VII, roi du Danemark, ou dans L'Extradition des Baltes(Grand prix de littérature du Conseil nordique en 1969)qui mélange l'interview et la fiction pour montrer les dessous de la neutralité suédoise. Cette part d'invention permettait ainsi de mieux cerner une époque ou une société, d'en relier des phénomènes, de nous en offrir une vision critique.
 Il a également écrit plusieurs pièces de théâtre, dont une sur la femme de lettres Selma Lagerlöf, des ouvrages de littérature d´enfance et de jeunesse et une biographie du dramaturge August Strindberg. Il a participé à l'écriture de quelques scénarios, dont ceux des films Pelle, le conquérant  (1987) de Billie August et Hamsun (1996) de Jan Troell.
Il fut élu membre de l'Académie des Arts de Berlin en 1996 et, en juillet 2010, il s´est vu décerner le «Prix de l´État autrichien pour la littérature européenne».

jeudi 16 avril 2020

La mort de Luis Sepúlveda.

 

Luis Sepúlveda écrivain chilien né le 4 octobre 1949 à Ovalle, est mort ce 16 avril à Oviedo(Espagne), victime du coronavirus.
Son roman  Le vieux qui lisait des romans d´amour(Un viejo que leía novelas de amor), traduit en trente-cinq langues et adapté au grand écran en 2001, lui a apporté une renommée internationale. Son œuvre, fortement marquée par l'engagement politique et écologiste ainsi que par la répression des dictatures des années 1970, mêle le goût du voyage et son intérêt pour les peuples premiers. 
Son oeuvre est abondamment traduite en français, surtout chez Metailié.

La mort de Rubem Fonseca.


José Rubem Fonseca, né le à Juiz de Fora, écrivain et scénariste brésilien, est mort hier à Rio de Janeiro.

Il a travaillé à partir de 1952 dans la police brésilienne, débutant au bas de l'échelon et atteignant les plus hauts rangs.
Il a commencé sa carrière en littérature par la publication de nouvelles où il s´est révélé tout particulièrement doué. Son roman Du grand art (A grande arte, 1983) a obtenu un succès critique et populaire considérable, mais c'est Agosto (Un été brésilien en français, 1990) qui est considéré comme sa meilleure œuvre romanesque. 
 Il a obtenu le prix Camões, le plus important des lettres en langue portugaise, en 2003 et le prix Machado de Assis en 2016. 
En français, l´oeuvre de Rubem Fonseca est publiée chez Flammarion et chez Grasset. 

dimanche 29 mars 2020

Chronique d´avril 2020.



Le voyageur sans destin. 

Alors que les vieux démons semblent de retour en Europe avec l´inquiétante ascension de l´extrême-droite dans plusieurs pays, notamment en Allemagne avec Alternative für Deutschland (Alternative pour l´Allemagne), il est toujours réconfortant de constater que les maisons d´édition publient et rééditent toujours des livres -ou exhument même des manuscrits- qui permettent de maintenir vivante la mémoire de l´Holocauste et des horreurs de la seconde guerre mondiale. Entre les années vingt ou trente du siècle passé et le début du vingt-et-unième siècle, malgré les indiscutables dissemblances, il y a quand même un point commun : l´indifférence devant la montée des extrémismes. Ils sont nombreux ceux qui ne conçoivent pas l´histoire comme un éternel recommencement. Ils n´ont peut-être pas tort, puisque, à vrai dire, l´histoire ne se reproduit jamais, mais les circonstances historiques peuvent refaire les mêmes erreurs et nous restituer tristement la barbarie sous une nouvelle mouture.
En Allemagne en 2017, l´éditeur Klett-Cotta a retiré du limbe avec l´accord de la famille de l´auteur, et au prix d´un soigneux travail d´édition mené par Peter Graf, un magnifique roman intitulé Le voyageur (Der Reisende en allemand), un témoignage romanesque unique de la situation en Allemagne au moment de la Nuit de Cristal (« Reichskristallnacht » en allemand) du 9 au 10 novembre 1938. Ce jour-là et le lendemain, près de deux cents synagogues et lieux de culte ont été détruits, plus de sept mille commerces tenus par des juifs ont été saccagés, des citoyens de religion ou ascendance  juive ont été occis et d´autres déportés dans des camps de concentration. Les pogroms de la Nuit de Cristal ont été présentés par les responsables nazis comme une réaction spontanée de la population à la mort d´Ernst Von Rath, secrétaire de l´ambassade allemande à Paris, grièvement blessé deux jours plus tôt par Herschel Grynszpan, un juif polonais d´origine allemande. C´était bien entendu l´excuse puisque le pogrom avait été ordonné par les autorités allemandes, Hitler et Goebbels en tête.
Pour en revenir au manuscrit du roman Le voyageur, on le croyait disparu avec son auteur Ulrich Alexander Boschwitz, en octobre 1942, quand le navire anglais sur lequel il se trouvait fut torpillé par un sous-marin allemand près des Açores. Une première version de ce roman, sous le pseudonyme de John Grane, avait d´ailleurs vu le jour en Angleterre en 1939- sous le titre The Man Who Took Trains chez Hamish Hamilton, puis aux États –Unis en 1940-chez Harper sous le titre The Fugitive-, mais la version remaniée (le tapuscrit original) à laquelle l´écrivain travaillait au moment de sa mort figurait depuis la fin des années 1960 dans les archives de la littérature d´exil de la Bibliothèque nationale allemande à Francfort alors qu´on la croyait –tronquée- au Leo Baeck Institute-Center for Jewish History à New York.
Ulrich Alexander Boschwitz, d´origine juive, est né à Berlin le 19 avril 1915. Son père, décédé quelques semaines après la naissance d´Ulrich, était un négociant aisé qui s´était converti au christianisme. Ulrich et sa sœur Clarissa, aux côtés de leur mère l´artiste-peintre Martha Wolgast Boschwitz, ont donc baigné dans un milieu familial marqué par le protestantisme. Ulrich Alexander Boschwitz s´est rendu compte assez tôt de l´ambiance délétère qui rongeait son pays après l´irruption du nazisme. Les origines juives de la famille ont mis celle-ci en très mauvaise posture. Clarissa, prenant conscience de ses racines, a décidé d´adhérer dès 1933 au mouvement sioniste et de rejoindre un kibboutz en Palestine. En 1935, Ulrich Alexander a émigré avec sa mère, d´abord en Scandinavie (en Suède et en Norvège), puis à Paris où il a rédigé en 1938, à l´âge de 23 ans, poussé par les événements survenus lors de la nuit de Cristal, ce roman qui vous tient en haleine dès le début et qui met en scène la solitude et l´impuissance d´un homme qui en très peu de temps voit sa vie  -et celle de plein de gens autour-s´effondrer et basculer dans l´innommable.
Le héros s´appelle Otto Silbermann : négociant berlinois assez aisé, d´origine juive et fier d´être Allemand, il a combattu pendant la première guerre mondiale et y a obtenu la croix de fer. Même s´il ne fait pas juif, c´est difficile avec ce nom de passer inaperçu. On vient l´arrêter alors qu´il négocie en toute hâte la vente de sa maison. Parvenant à s´échapper par une porte dérobée, il essaye de se cacher le mieux qu´il peut, mais le destin va le mener, au gré de multiples aléas, à une odyssée ferroviaire qui semble n´avoir pas de fin: Berlin-Hambourg-Dortmund-Aix-la-Chapelle-la frontière belge-Berlin-Dresde-Berlin.
Dans les hôtels où il descend, dans les restaurants qu´il fréquente, dans les appels téléphoniques avec sa femme, sa sœur ou son fils (qui vit à Paris), il faut toujours être prudent, on ne sait jamais qui peut être derrière, qui peut être en train de surveiller sa démarche. À plus forte raison, dans les couloirs des trains, où, en plus, Otto Silbermann ne doit pas perdre de vue sa serviette avec 40.000 marks.
Dans son voyage en boucle, où il  prend, en quelque sorte, des allures de juif errant, il est amené à rencontrer dans les trains des officiers du Reich, mais aussi des citoyens anonymes sans aucun intérêt particulier, une femme qui le fascine et à fortiori des juifs, qui fuient comme lui-même. C´est le cas de Robert Lilienfeld qui lui donne l´adresse d´un individu, un certain Dinkelberg, qui fait passer des Allemands en Belgique. Quand Otto Silbermann se rend à l´adresse de Dinkelberg, il apprend que le passeur vient d´être arrêté. Trouvant un autre passeur, il parvient à franchir la frontière belge, mais, découvert par des gardes-frontières, il est renvoyé en Allemagne. Otto Silbermann ne sait plus à quel saint se vouer et sa quête devient quasiment interminable, mais les nazis sont aux aguets, il y en a à chaque coin de rue…
Certains chroniqueurs ont un peu rapproché ce roman des œuvres de Franz Kafka, les trains jouant en quelque sorte le rôle du tribunal dans Le Procès où Joseph K ne sait jamais de quoi on l´accuse. Ici, Otto Silbermann sait bel et bien de quoi on l´accuse : c´est d´être juif. Là où le roman d´Ulrich Alexander Boschwitz tient du Kafka- et peut-être à un moindre degré du Camus avant la lettre-c´est, j´en ai fait mention plus haut,   dans la solitude et l´impuissance de l´homme. Comme les personnages de Kafka, Otto Silbermann est incapable d´infléchir le cours de événements. Il circule librement, mais il éprouve tout le temps, à juste titre, le sentiment de la bête traquée puisque il ne peut rien ni contre le pouvoir totalitaire nazi, ni contre l´inertie, l´indifférence, la peur ou la lâcheté de la société allemande. Beaucoup lui tournent le dos, son associé Becker, son beau-frère qui au téléphone lui dit qu´il ne serait pas prudent de l´accueillir chez lui puisque cela risquerait de lui tailler des croupières, enfin, les propriétaires d´un hôtel où il était autrefois le bienvenu. Néanmoins, comme nous le rappelle l´éditeur Peter Graf dans sa postface, si le protagoniste du roman  permet à l´auteur de donner un visage aux victimes sans nom, il reflète aussi le déchirement intérieur d´Ulrich Alexander Boschwitz lui-même car «Otto Silbermann n´est pas un individu particulièrement sympathique- il lui arrive même de mépriser ses compagnons d´infortune-, pas plus que tous les Allemands qu´il croise tout au long de sa fuite absurde ne sont l´incarnation du mal. Il tombe sur les archétypes de représentants très divers de la société allemande : ceux qui se rendent activement coupables et commettent des crimes, ceux qui ne font que suivre le mouvement général, ceux qui, apeurés, courbent l´échine, d´autres, courageux, qui proposent leur aide compatissante. Voilà le regard qu´il porte sur ce pays et sur ses habitants, auxquels le relie encore un sentiment d´appartenance».
L´indifférence et l´hypocrisie, par exemple, n´étaient pourtant pas que le fait des citoyens allemands. À l´étranger, beaucoup rechignaient à accueillir ceux qui fuyaient un régime sordide et totalitaire, comme nous le rappelle toujours Peter Graf : «Au moment où les Juifs restés en Allemagne prennent brutalement conscience du fait que seul la fuite pourra encore les sauver, les portes se ferment les unes après les autres. L´entrée légale sur le territoire de pays européens tels que la France, l´Angleterre ou la Suisse devient pratiquement inaccessible aux Juifs. Les visas pour les États-Unis et les pays d´Amérique du Sud sont, eux aussi, quasiment impossibles à décrocher, sans même parler des coûts qu´engendrent une telle fuite. C´est précisément dans cette situation sans issue que se retrouve le personnage principal du roman, Otto Silbermann».
Ulrich Alexander Boschwitz n´a pas eu, lui non plus, la vie facile lorsque la guerre eut éclaté. Exilé avec sa mère en Angleterre, il fut déporté en juillet 1940, à  bord de l´ex-navire du transport de troupes Dunera, dans un camp d´internement australien. Les conditions à bord du navire étaient on ne peut plus déplorables. Plein d´émigrants juifs et politiques, mais aussi de prisonniers de guerre allemands et italiens, le navire est donc surpeuplé et l´équipage maltraitait et dépouillait les passagers. En 1942, ceux qui étaient prêts à rejoindre l´armée britannique et à combattre l´Allemagne nazie ont recouvré leur liberté parmi lesquels Ulrich Alexander Boschwitz qui, lui, voulait par-dessus le marché préserver son manuscrit. Néanmoins, à sa mort en 1942, le manuscrit ne fut pas tout de suite retrouvé. La première version était quand même disponible, mais aucun éditeur en Allemagne ne voulait, après la guerre, remuer le couteau dans la plaie, malgré les efforts du grand écrivain et humaniste Heinrich Böll, futur prix Nobel de Littérature (1972).
Heureusement, ce magnifique roman est aujourd´hui disponible aux descendants de ceux à qui il s´adressait à l´origine, les Allemands qui défendaient des valeurs humanistes.
Le voyageur d´Ulrich Alexander Boschwitz est décidément à classer parmi les meilleurs romans sur la vie en Allemagne à la veille de la seconde guerre mondiale.



Ulrich Alexander Boschwitz, Le voyageur, traduit de l´allemand par Daniel Mirsky, postface de Peter Graf, éditions Grasset, Paris, octobre 2019.
   

mercredi 25 mars 2020

La mort de Paul Goma.


Il est né le 2 octobre 1935, en Bessarabie, dans une famille d'instituteurs qui s'est réfugiée cinq ans plus tard en Roumanie, suite à l'annexion des territoires roumains de l'Est par l'URSS. Pour son opposition à la dictature communiste, Paul Goma a été maintes fois arrêté. En 1977, il fut privé de la nationalité roumaine. Exilé en France, il a fait l'objet d'une tentative d'assassinat par le régime de Bucarest.
Il a écrit une trentaine de volumes de fiction, mémoires et d'historiographie. 
Ces dernières années, il était  tombé dans l´oubli ou plutôt ignoré du fait de ses positions publiques, très proches des cercles nationalistes et antisémites.
Il est mort aujourd´hui à Paris, victime du  coronavirus.

dimanche 1 mars 2020

La mort d´Ernesto Cardenal.


On vient d´apprendre la mort, à l´âge de 95 ans, du grand poète nicaraguayen Ernesto Cardenal. Né le 20 janvier 1925 à Granada, au Nicaragua, il est mort aujourd´hui à Managua, la capitale de son pays. 
Ernesto Cardenal fut également prêtre catholique, théologien et homme politique.
Pour quelque temps moine trappiste, il est devenu une figure importante du Nicaragua, dont il fut ministre de la Culture de 1979 à 1987, tout en continuant à promouvoir la thélogie de la libération.
Lors de la visite du pape Jean-Paul II au Nicaragua en 1983, Cardenal fut publiquement réprimandé par le souverain pontife, qui a refusé de lui donner la main, sans doute parce qu'il restait actif dans la vie politique du pays malgré les mises en demeure adressées. Ernesto Cardenal fut par la suite suspendu a divinis par le Saint-Siège, ce qui lui a interdit de célébrer la messe et d'administrer les sacrements.
Ernesto Cardenal a quitté le FSLN(Front Sandiniste de Libération National en 1994, protestant contre la direction autoritaire du président Daniel Ortega tout en conservant ses opinions progressistes.
Le , alors qu´Ernesto Cardenal se trouvait hospitalisé à 94 ans pour une grave infection rénale, le pape François a levé la suspension a divinis dont il faisait l'objet. Le nonce apostolique Stanislaw Waldemar Sommertag a alors célébré avec Ernesto Cardenal une messe, sa première depuis 36 ans.
Son oeuvre poétique, une des plus riches de la langue espagnole, est disponible en français, surtout aux éditions Le Cerf  et aussi chez L´Harmattan.