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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 21 août 2008

Quelques remarques sur la mort d´Alexandre Soljenitsyne




Je le dis ici tout crûment : dans le registre des soi-disant «écrivains du Goulag», je lui préfère de loin, d´un point de vue purement littéraire, Varlam Chalamov. Quoiqu´il en soit, l´importance de son œuvre est telle que je ne pouvais pas passer sous silence la mort, le 3 août, à l´âge de 89 ans, du grand écrivain russe Alexander Soljenitsyne. C´est, en grande partie, grâce à lui que nous avons pu découvrir l´immensité des crimes commis sous la férule de Josef Staline. L´Archipel du Goulag, Le premier cercle, Le pavillon des cancéreux et Une journée d´Ivan Denissovitch sont non seulement des livres remarquables mais aussi des documents exceptionnels sur le quotidien des prisonniers politiques et les terribles conditions de vie dans les prisons soviétiques et à plus forte raison dans le Goulag sibérien. Soljenitsyne, qui avait été lui-même emprisonné, savait bien de quoi il parlait…
Déchu de sa citoyenneté et expulsé de son pays en 1974, il s´est d´abord réfugié en Suisse, puis dans le Vermont, aux Etats-Unis jusqu´à son retour chez soi après la chute de l´Urss et au moment où sa citoyenneté lui était restituée (ou la citoyenneté russe lui était attribuée, puisque l´ancienne citoyenneté soviétique n´existait plus).
Soljenitsyne était, on le sait, un homme fort polémique. Si l´on ne peut qu´applaudir son courage dans la dénonciation du Goulag, on éprouve une énorme frustration quand on se rappelle que dans le même temps il vouait une admiration sans bornes à l´égard de la Russie tsariste qui méprisait son propre peuple, il a soutenu la politique criminelle de Pinochet, il vénérait la mémoire d´un caudillo comme le généralissime Franco et il tenait Vladimir Poutine pour l´artisan de la renaissance de la Russie éternelle. Sans oublier ses insupportables imprécations contre la décadence morale de l´Occident.
Quoiqu´il en soit, ses opinions réactionnaires n´effacent pas l´importance de son oeuvre. Ses livres sont le témoignage éloquent de son immense talent d´écrivain.



P.S(le 23 août)-Ce matin j´ai lu une des meilleures définitions sur la personnalité et l´oeuvre de Soljenitsyne. C´était sous la plume de l´écrivain chilien Jorge Edwards dans un article du quotidien espagnol El Pais. Selon Edwards, Soljenitsyne était «un écrivain du dix-neuvième siècle égaré parmi les meilleurs du vingtième siècle».

vendredi 25 juillet 2008

Chronique d´août 2008




Albert Cossery, le droit à la paresse.




La presse a abondamment évoqué au lendemain de sa mort (survenue le 22 juin) la vie et l´œuvre de celui que l´on a un jour surnommé le «Voltaire du Nil» ou encore comme l´a écrit au début des années quatre-vingt-dix, le journaliste Patrice Delbourg, «dandy solaire et solitaire», une expression que j´avais déjà reproduite dans un article précédent.
Toujours est-il que Albert Cossery était sans l´ombre d´un doute un homme d´un temps révolu, sa personnalité cadrant assez mal avec une époque où l´on ne fait que nous accabler infiniment avec des concepts comme «productivité» ou «efficacité». Cossery, de ces concepts a dû, à coup sûr, s´en moquer comme d´une guigne, lui qui n´écrivait en moyenne qu´un livre tous les huit ou dix ans et, selon la légende, une petite phrase par semaine. D´autres particularités de sa vie ont aidé à faire de cet écrivain égyptien qui a toujours écrit en français une figure hors pair. S´étant installé définitivement à Paris après la fin de la seconde guerre mondiale, il vivait depuis plus de soixante ans à l´hôtel La Louisiane, situé au numéro 60 de la rue de Seine, dans le quartier de Saint-Germain –des- Prés. Sa silhouette élégante manquera sûrement aux habitués du café de Flore qu´il fréquentait quotidiennement. Sa voix, malheureusement, on ne l´entendait plus depuis trois ans, il était pratiquement devenu aphone, ce qui ne l´inquiétait nullement, puisque selon lui cela l´empêchait de devoir répondre à des questions idiotes de certains journalistes. C´était évidemment une boutade, étant donné qu´il a toujours été plutôt affable avec la presse et même après l´opération qui lui a rendu la parole très difficile (il fallait lire sur ses lèvres) il n´a pas cessé d´accorder des interviews, quoique moins régulièrement et le plus souvent par écrit.
Albert Cossery, né au Caire en 1913, n´était pas issu d´un milieu particulièrement aisé. Il n´appartenait pourtant pas à une famille des plus démunies, non plus. C´est que, de l´aveu même de l´auteur, en Orient, il faut beaucoup moins d´argent qu´en Occident pour vivre. Son père était un petit propriétaire terrien, un homme qui, côté lectures, ne consommait que des journaux. Quant à sa mère, elle était analphabète, mais elle n´en avait pas moins cette sagesse très propre des femmes orientales. À l´instar de ses deux frères et de sa sœur, Albert Cossery a fait ses premières études dans une école catholique avant de fréquenter le lycée français. Il s´est mis à écrire dès l´âge de dix ans de petites histoires déjà en français. Cette passion pour la France l´a poussé à se déplacer à Paris où il a envisagé d´y suivre des études, mais ébloui par la bohème de Montparnasse des années trente, il ne les a jamais achevées. En 1939, il a décidé de faire partie, en tant que chef steward, de l´équipage du paquebot Port- Saïd- New York, un emploi qui lui a permis de fréquenter des rescapés de la barbarie nazie, des juifs pour la plupart. Cet emploi il l´a conservé jusqu´en 1945, mais à ce moment-là sa carrière littéraire n´était plus un mirage. Les hommes oubliés de Dieu, un recueil de nouvelles était déjà paru au Caire en 1934, un livre qui a envoûté Henry Miller qui l´a fait publier en Amérique en 1940. Sur ce livre, l´écrivain américain a écrit ce qui suit« Aucun écrivain vivant- parmi ceux que je connais- ne décrit de façon aussi poignante les vies d´une multitude de gens habitant un monde souterrain et en marge de la loi, entre désespoir et résignation. Il le fait dans un registre que même Dostoievsky et Gorki ont eu du mal à atteindre.» En 1944, paraissait le premier roman de Cossery, La maison de la mort certaine, l´histoire d´une maison qui ne tenait debout que par miracle et qui était peuplée par des gens éventuellement peu convenables d´après les canons bien seyants de la société. Les personnages des livres de Cossery sont pour la plupart des coquins, des exclus, des laissés pour compte, des voleurs, des fainéants, bref des gens qui vivent en marge de la société – et que certains auraient traité de racaille et de sale engeance- mais qui le plus souvent sont moins véreux et moins fripouilles que d´autres apparemment très respectables mais qui à la moindre occasion sombrent dans la corruption et l´indignité.
Albert Cossery, on l´a écrit plus haut, n´était pas un écrivain particulièrement prolifique. C´était un dilettante, un homme qui élevait le plaisir et l´oisiveté au sommet d´un art que l´on cultive sans la moindre inquiétude. Ses livres sont peu nombreux (huit au total) mais renferment une philosophie de vie qui fait de son oeuvre une véritable encyclopédie d´ironie, de dérision et d´aventures inouïes.
Dans Les fainéants dans la vallée fertile, Cossery met en scène des personnages qui élèvent la fainéantise au rang d´une valeur supérieure à tel point qu´un des personnages, Rafik, a renoncé à épouser la femme qu´il aimait de peur qu´elle ne troublât sa somnolence alors que son frère aîné, Galal, n´a pas bougé de son lit depuis sept ans !
Dans Mendiants et orgueilleux*, Gohar, un professeur de philosophie est devenu mendiant parce qu´«enseigner la vie sans la vivre était le crime de l´ignorance la plus détestable» tandis que dans Un complot de saltimbanques le jeune Teymour, de retour dans sa ville natale avec un diplôme acheté, rejoint un groupe d´anciens amis oisifs que le gouvernement tient pour de dangereux anarchistes.
La violence et la dérision est un roman ayant pour cadre une ville du Proche-Orient gouvernée par un tyran grotesque. Afin de le mettre en colère et de tourner en dérision son gouvernement, un petit groupe de contestataires orchestre une campagne d´affichage qui provoque l´hilarité de la population. De ce livre, Jean-Claude Le Covec a écrit dans les colonnes du Figaro que c´était «La Condition Humaine** réécrite à la façon de Beckett, avec beaucoup de joie de vivre en plus».
Le roman Une ambition dans le désert, paru en 1984, peut être considéré comme l´œuvre d´un visionnaire, préfigurant, en quelque sorte, l´éclosion de la guerre du Golfe. Il s´agit d´un roman où le héros Samantar déjoue le projet du cheikh Ben Kadem, premier ministre de l´émirat de Dofa, un pays sans richesses à exploiter, qui organise des attentats pseudo -révolutionnaires dans son propre État pour attirer sur lui l´attention des grandes puissances.
Enfin, son dernier roman, Les couleurs de l´infamie, publié en 1999, dénonce la corruption, la décrépitude et la décadence. C´est l´histoire d´un voleur intelligent qui trouve dans le portefeuille d´un promoteur immobilier une lettre qui prouve sa responsabilité dans l´effondrement d´un immeuble qui a provoqué la mort de dizaines de personnes.
Tous ses livres sont aujourd´hui disponibles chez l´éditeur Joëlle Losfeld et ceux qui n´ont pas encore découvert l´œuvre de cet écrivain immense pourront le faire en achetant chacun de ses huit livres séparément ou ses œuvres complètes en deux tomes.
Albert Cossery s´est lié d´amitié, au cours de sa vie, avec nombre d´intellectuels français et étrangers comme Albert Camus, Jean Genet, Henry Miller ou Lawrence Durrell, mais il a su préserver son indépendance vis-à-vis de toute coterie, tout courant littéraire ou toute école de pensée. Quoiqu´il eût vécu la plupart de sa vie en France, c´est l´Égypte de son enfance (ou des décors lui ressemblant) qui a inspiré ses livres. Interrogé à propos de ce fait par Aliette Armel pour l´édition de novembre 2005 du Magazine littéraire, il a répondu : « Je suis un écrivain égyptien qui écrit en français, comme il y a des écrivains indiens qui écrivent en anglais et restent néanmoins très attachés à leur pays.» En effet, le fait d´écrire dans une langue autre que celle du pays où l´on est né n´arrache néanmoins pas les écrivains à l´univers de leur enfance. En français, à part Albert Cossery, d´autres écrivains l´ont prouvé comme, par exemple, Eduardo Manet et ses histoires cubaines ou feu Agustin Gomez - Arcos qui a fait de la dénonciation du franquisme la matière de ses romans.
Celui qui détestait la campagne parce qu´on ne pouvait pas critiquer les arbres et qui aimerait qu´après avoir lu un de ses livres les gens n´aillent pas travailler le lendemain, a fait de la subversion et de l´ironie un art de vivre. Un des commentaires les plus élogieux adressés, à mon avis, à l´œuvre d´Albert Cossery est signé Marion von Renterghem dans les colonnes du Monde : «Lorsque Albert Cossery rencontre ses lecteurs, ils ne lui disent pas que ses romans sont beaux mais qu´il ont changé leur vie.»…



*Ce roman a inspiré le film homonyme de Asma El Bakri et une bande dessinée du dessinateur Golo.



**On fait référence, bien entendu, au roman de André Malraux.

jeudi 26 juin 2008

Chronique de juillet 2008



Cinq ans sans Roberto Bolaño.


Le 15 juillet 2003, mourait à Barcelone, à l´âge de cinquante ans, des suites d´une crise hépatique, celui qui en quelques années était très vraisemblablement devenu l´écrivain latino-américain le plus important de sa génération. Aujourd´hui, cinq ans après sa disparition prématurée, ses livres ne cessent d´être réédités, des inédits ont vu le jour et les traductions se multiplient y compris aux Etats-Unis, un pays où, on le sait, on traduit à la portion congrue et où, en l´espace de deux ans, des articles sur son oeuvre ont paru dans des magazines prestigieux les plus divers comme The New Yorker, The Nation ou The New York Review of Books.
D´aucuns affirment que sa mort, survenue quand il était au sommet de son art, aura énormément contribué à immortaliser l´œuvre de Roberto Bolaño. Toujours est-il qu´en quelques années Bolaño est devenu une référence pour tous les jeunes écrivains latino-américains et ceux de sa génération- dont certains l´ont même fréquenté- le vénèrent comme leur maître et se réclament en quelque sorte de son héritage.
Moi, je l´ai découvert un peu avant sa mort, quoique j´eusse déjà, suivant régulièrement l´actualité littéraire de langue espagnole, entendu parler de ce nouveau météore qui était en train de renouveler les lettres hispaniques.
Roberto Bolaño est né au Chili en 1953, mais a passé une partie de son adolescence au Mexique. Aussi l´action de nombre de ses récits, contes et romans se déroule-t-elle dans la patrie de Zapata. Après un bref retour au Chili- où il fut incarcéré pendant une semaine dans les tout premiers temps de la dictature de Augusto Pinochet (1)-, il est parti en Europe, ne pouvant supporter, bien entendu, la nouvelle réalité du pays. Il a vécu un peu en France et surtout en Espagne, à Blanes, près de Barcelone. Ce furent des années où il a vivoté grâce à de petits boulots comme garçon de café ou gardien de nuit. La consécration n´a surgi, comme je l´avais écrit plus haut, que quelques années avant sa mort. La critique littéraire l´a vraiment découvert en 1996 avec La literatura nazi en América (La littérature nazie en Amérique), une parodie écrite sous forme de dictionnaire. Selon Bolaño, il s´agissait d´une«anthologie vaguement encyclopédique de la littérature philo –nazie produite en Amérique depuis 1930 jusqu´en 2010, un contexte culturel qui, contrairement à l´Europe, n´a aucune conscience de ce qu´elle est et où l´on tombe d´ordinaire dans la démesure.» On y trouve de petites biographies d´auteurs comme Ignacio Zubieta, Jesús Fernandez-Gomez ou Argentino Schiaffino qui, vous l´avez déjà sûrement deviné, sont des figures inexistantes d´une littérature inexistante, inventée par Bolaño en guise de parodie de l´histoire réelle de la littérature ibéro- américaine. La même année-1996- il a publié Estrella Distante (Etoile distante) où, à travers la fiction et la figure du photographe, poète et aviateur Carlos Wieder, homme à plusieurs visages, un imposteur en somme(créateur, qui plus est, d´une esthétique de l´horreur, en photographiant des scènes de torture et des corps mutilés), Bolaño met à l´ordre du jour un problème rarement évoqué dans les romans sur les dictatures d´Amérique latine. En effet, ceux-ci trop concentrés sur la figure du caudillo, oublient souvent le rôle joué dans ces régimes tyranniques par les figures qui collaborent dans l´ombre, l´intellectuel qui rédige les discours, les courtisans, le secrétaire ou, comme on dit en espagnol et en portugais, l´«amanuense», que l´on pourrait traduire en français, selon les circonstances, par commis de bureau ou copiste (2).
Ce sujet est repris dans un autre roman Nocturno de Chile (Nocturne du Chili), publié en 2000, où la maison de María Canales est, en fait, la maison du Chili, la maison de l´establishment littéraire avec ses cocktails et ses réceptions tandis que dans les greniers on torture les opposants du régime en place. Bolaño fait sienne une sinistre anecdote de la dictature : les séances de torture au grenier de Robert Townley, agent de la Dina(la police politique de Pinochet) pendant que, dans les salons de la maison, la femme du tortionnaire promouvait ses veillées littéraires. Cette situation renvoie à une autre question, celle de la culture du dictateur. Or, contrairement à d´autres caudillos, Pinochet, par exemple, était un homme cultivé dont la maison était dotée d´une richissime bibliothèque avec des choix parfois discutables, certes, mais d´autres plutôt intéressants et l´on ne pourrait pas oublier que Pinochet a même écrit des livres, ce que n´auront pas fait ses deux prédécesseurs Eduardo Frei et Salvador Allende (3).
Mais reprenant l´évolution de l´œuvre de Bolaño, c´est en 1998 et le coup d´éclat avec le roman Los detectives salvajes(Les détectives sauvages) qu´il est passé d´un succès d´estime à la consécration. Ce roman a décroché plusieurs prix dont les prestigieux Rómulo Gallegos et Herralde et il a été présenté comme le grand roman mexicain de sa génération quoiqu´il eût été écrit par un Chilien (on n´ignore pourtant pas que l´initiation littéraire de Bolaño s´est produite au Mexique). C´était, dans un livre de plus de six -cents pages, une espèce de manifeste, le déracinement viscéral de deux intellectuels de la génération soixante – huitarde mexicaine- Artur Belano et Ulises Lima – qui partent à la recherche des vestiges d´une écrivaine disparue, Cesárea Tinajero. Artur Belano peut être considéré comme l´alter ego de l´auteur et l´action du roman se déroule pendant une période de vingt ans (de 1976 à 1996). Il y a aussi des éléments autobiographiques dans le livre en ce sens que les deux poètes, fondateurs du courant littéraire réel –viscéraliste, auraient puisé leur inspiration dans le mouvement infra -réaliste mexicain qui, en effet, a été fondé dans les années soixante-dix justement par Roberto Bolaño et Mario Santiago (dont Ulises Lima serait l´alter ego), autour des conversations littéraires (les «tertulias») du café La Habana, situé dans la calle Bucarelli à Mexico. C´était un mouvement esthétique d´avant-garde qui a accouché d´une poésie quotidienne, dissonante et aux contours un brin dadaïstes et qui préconisait la rupture d´avec l´establishment littéraire mexicain représenté par la figure tutélaire du grand poète Octavio Paz.
Après ce chef d´œuvre, les livres de Bolaño se sont succédé au fur et à mesure que sa maladie malheureusement le rongeait : Amuleto et Monsieur Pain en 1999, Putas Asesinas (Des putains meurtrières) en 2001 ou El gaucho insufrible(Le gaucho insupportable) en 2003, comptent parmi ses livres les plus importants. Dans ce dernier, un recueil de contes d´une haute teneur littéraire, on côtoie une foule de personnages interlopes, solitaires, marginaux, bref le genre de personnages qui peuplent l´univers de Bolaño. On y trouve aussi, inévitablement, l´histoire d´un écrivain («El viaje d´Alvaro Rousselot»), en l´occurrence un Argentin des années cinquante, auteur d´un roman où tous les personnages sauf un seul sont morts et où toute l´action est filmée par un cinéaste français. Ce conte, comme beaucoup d´autres contes, nouvelles ou romans, ont assis la réputation de Bolaño, en digne héritier de Jorge Luis Borges, comme un écrivain d´écrivains. Pour certains c´était une qualité, pour d´autres un défaut, mais le moins que l´on puisse dire c´est que Bolaño n´aura jamais suscité de l´indifférence. Son tempérament irascible était devenu insupportable pour nombre d´auteurs que Bolaño n´a pas ménagés. Toujours dans El Gaucho Insufrible, Bolaño s´attaquait dans le dernier chapitre du livre («Los mitos de Ctchulhu»), avec une ironie tantôt subtile tantôt sanguinaire à des écrivains qu´il abhorrait. Des auteurs non seulement chiliens, mais hispaniques en général, morts ou vivants. Ce chapitre n´a fait que reproduire, en partie, des philippiques qu´il avait déjà adressées en d´autres occasions à ceux qu´il ne tenait pas en haute estime. Parmi les Chiliens, Luis Sepúlveda et Isabel Allende étaient les têtes de turc de Bolaño, mais même devant un écrivain majeur comme feu José Donoso, il rechignait à reconnaître la qualité de tous ses écrits. En outre, côté poésie, il préférait Nicanor Parra à Pablo Neruda et, parmi les plus réputés, Jorge Edwards fut un des rares romanciers qu´il eût ménagés. Quant aux confrères latino-américains de sa génération, plus jeunes, voire plus âgés, il n´a pas tari d´éloges concernant une foule de noms qu´il appréciait particulièrement comme les Argentins Ricardo Piglia, César Aira, Alan Pauls ou Rodrigo Fresán, les Mexicains Juan Villoro,Jorge Volpi, Ignacio Padilla, Carmen Boullosa,Daniel Sada ou Sergio Pitol, le Colombien Fernando Vallejo, le Guatémaltèque Rodrigo Rey Rosa ou le Salvadorien Horacio Castellanos-Moya. Concernant l´oeuvre des grands noms du boom latino-américain comme Mario Vargas Llosa, Gabriel Garcia Marquez ou Carlos Fuentes, il entretenait un rapport un tant soit peu ambigu, alors qu´il vouait une admiration sans bornes à l´égard de feu Julio Cortázar. Pour ce qui est des écrivains espagnols, Enrique Vila-Matas, Javier Cercas(4), Javier Marias, Álvaro Pombo ou Juan Goytisolo comptaient parmi ses préférences. Par contre, il n´a pu s´ empêcher de tirer à boulets rouges sur Arturo Perez –Reverte.
Il y a quelques semaines est paru en Espagne, aux éditions Candaya, un livre, Bolaño Salvaje (Bolaño sauvage), sous la coordination de l´écrivain bolivien Edmundo Paz Soldán et du professeur universitaire péruvien Gustavo Faverón Patriau, où l´on peut lire plusieurs essais sur l´œuvre de Bolaño, écrits par des auteurs qui, pour la plupart, ont fréquenté le génie chilien comme Juan Villoro, Enrique Vila-Matas, Rodrigo Fresán ou Carmen Boullosa. Dans un très beau texte d´introduction intitulé «Littérature et apocalypse», Edmundo Paz Soldán nous livre des idées intéressantes sur 2666, l´œuvre posthume de Roberto Bolaño, parue en 2004. Ce livre, Bolaño était en train de l´écrire avant de mourir et, de son propre aveu, il voudrait qu´il soit publié en cinq volets. Or, ses héritiers et son éditeur (Anagrama), d´un commun accord, en ont décidé autrement.
Ce 2666(plus de mille pages) est l´histoire de la disparition d´un écrivain allemand Benno Von Archimboldi qui suscite l´intérêt de quatre professeurs de littéraire de nationalités différentes : Jean-Claude Pelletier (Français), Piero Morini(Italien),Manuel Espinoza(Espagnol) et Liz Norton(Anglaise). La complicité entre ces quatre admirateurs de Benno von Archimboldi va les amener à se déplacer en pèlerinage dans la ville fictive de Santa Teresa, au Mexique, près de la frontière avec les Etats-Unis, où Archimboldi aurait été aperçu. En y arrivant, ils se rendent compte que la ville est depuis des années le théâtre d´une série de crimes hideux perpétrés contre des femmes (parfois très jeunes) souvent victimes d´une violence inouïe. Elles sont, en fait, violées et torturées avant d´être assassinées, ce qui ne va pas sans rappeler ce qui se produit réellement depuis longtemps dans la ville mexicaine de Ciudad Juárez. Ce roman posthume qui a reçu plusieurs prix littéraires tient – comme on nous l´annonce par ailleurs dans la quatrième de couverture de la version originale espagnole- du récit policier, du poème épique, du roman philosophique et du reportage journalistique.
Dans «Littérature et apocalypse», Edmundo Paz Soldán parle de ce livre comme celui du crime sans solution, d´une allégorie de l´homme et le mal au vingtième siècle, évoquant le narcotrafic, les sectes sataniques et les mauvaises conditions économiques (à mon avis, il traduit aussi le désarroi de la fin du vingtième siècle). Dans l´action du roman, les femmes sont comme les lois, on les a faites pour être violées. Les rues obscures, les culs-de-sac symbolisent la défaite de la loi et de la civilisation.
Toujours selon Edmundo Paz Soldán, Bolaño, à l´instar de Borges, conçoit la littérature comme une forme de connaissance. L´art est ainsi d´ordinaire allié à la violence et à la mort, l´écrivain devant donc se jeter dans l´abîme parce qu´il détient un pouvoir, ne serait-ce que celui de dénoncer, de railler, de transfigurer la réalité. Même s´il est conscient que son attitude ne serait pas à même de changer un certain état de choses, la mission de l´écrivain est celle de se colleter tout le temps («seguir peleando», en espagnol»). La littérature serait donc pour Bolaño- comme l´a si bien écrit la critique littéraire et écrivaine chilienne Lina Meruane - une machine textuelle de guerre.
En 2004, les éditions Anagrama ont publié un recueil d´articles et interviews de Bolaño intitulé Entre paréntesis(Entre parenthèses) et en 2007, deux autres inédits, El secreto del mal(Le secret du mal), et La universidad desconocida (L´université inconnue) des titres qui n´ont pas encore été traduits en français. El secreto del mal est un livre de contes et La universidad desconocida rassemble la poésie de Bolaño, des poèmes anciens, des inédits et de la prose poétique.
Roberto Bolaño est donc un nom incontournable de la littérature de langue espagnole. En 2004, dans un article publié dans le journal américain San Francisco Bay Guardian, Marcelo Ballvé décrivait Bolaño comme le chroniqueur des utopies brisées d´Amérique latine et, la même année, Susan Sontag avait déclaré peu avant de mourir (en décembre) que Bolaño était probablement un des meilleurs écrivains qui se soient affirmés ces dernières années au monde, toutes langues confondues. En langue française, la plupart de ses livres sont traduits et disponibles surtout chez Christian Bourgois, mais aussi chez l´éditeur québécois Les Allusifs.
Le Portugal est curieusement un des rares pays où l´œuvre de Bolaño ait du mal à s´imposer. On ne compte à ce jour que deux livres traduits (si je ne m´abuse, Estrella distante chez Teorema et Nocturno de Chile chez Gótica) et les éditeurs portugais semblent renâcler devant ce véritable foudre de guerre de la littérature moderne. C´est bien dommage pour les lecteurs portugais. Ce qui vaut pour Bolaño vaut aussi pour d´autres noms de la littérature latino-américaine moderne cités plus haut comme Ricardo Piglia, Alan Pauls, Rodrigo Fresán, César Aira, Horacio Castellanos-Moya, Juan Villoro ou encore Rodolfo Enrique Fogwill ou Jorge Eduardo Benavides, entre autres, dont les traductions au Portugal (je dis bien au Portugal et non pas en portugais, puisqu´au Brésil, on les connaît mieux, naturellement) sont peu nombreuses ou inexistantes. Est-ce que la plupart des éditeurs portugais ne connaissent que des best-sellers comme Luis Sepúlveda ou Isabel Allende ?



(1)Bolaño aurait été libéré grâce à l´intervention d´un ancien camarade d´études, officiant dans la prison. D´après certains critiques, ce fait lui aurait inspiré le conte «Detectives» du livre de 1997 Llamadas telefónicas(Appels téléphoniques).


(2)Quand, au début des années quatre-vingt-dix, j´ai dû faire le service militaire obligatoire, j´ai constaté que l´armée est un des rares milieux où subsiste, au Portugal, ce terme«amanuense», tombé en désuétude.


(3)Pour les lecteurs qui maîtrisent bien l´espagnol, je propose la lecture de l´article «Viaje al fondo de la biblioteca de Pinochet» signé Cristobal Peña que l´on pourra trouver dans les archives de décembre 2007 du blog collectif argentin Nación Apache(nacionapache.com.ar).


(4)Javier Cercas a même fait de Bolaño un personnage de son roman Soldados de Salamina (Les Soldats de Salamine).


P.S(le 4 juillet)-Je viens d´apprendre, en lisant le magazine portugais Ler,que la traduction au Portugal du roman Los detectives salvajes paraîtra le 10 juillet chez Teorema. Une traduction que je salue, bien entendu, mais qui n´est pas de nature à changer mon avis sur l´attitude du milieu éditorial portugais vis-à-vis de l´oeuvre de Bolaño. Ce retard prouve aussi que, de nos jours, les éditeurs portugais ne découvrent d´ordinaire l´oeuvre d´un grand écrivain qu´après qu´il eut obtenu un grand succès en Angleterre ou aux États-Unis(autrefois c´était en France).

vendredi 30 mai 2008

Chronique de juin 2008



Jorge Semprún, l´écriture et la mémoire.



Le 7 mai, en scrutant les étagères de la librairie de la Faculté des Lettres de Lisbonne- où je m´étais déplacé pour la troisième partie du colloque sur l´écrivain roumain Lucian Blaga auquel j´avais participé la veille avec une allocution intitulée«Un regard sur l´œuvre de Lucian Blaga» (1)-, je suis tombé par hasard sur un livre plutôt ancien d´un écrivain que j´admire énormément, Jorge Semprún. L´oeuvre en question- Federico Sanchez vous salue bien- était un des rares livres de l´auteur que je n´eusse pas lus. Je l´ai acheté séance tenante et quelques jours plus tard je me suis plongé dans la lecture des réflexions et impressions de cet écrivain de langue française (il n´a écrit de sa vie que deux livres dans sa langue maternelle), inspirées par son passage au ministère espagnol de la culture entre 1988 et 1991(2). Chez Jorge Semprún, nous sommes toujours éblouis par son travail de mémoire, par la manière habile et chatoyante dont il tisse ses souvenirs en les transfigurant parfois en des fictions d´une rare beauté.
Jorge Semprún est né le 10 décembre 1923 à Madrid. Son père- José Maria Semprún y Gurrea- était écrivain, avocat, diplomate et républicain et sa mère, Susana Maura(décédée en 1931), était la fille de Antonio Maura, grande figure du parti conservateur et ancien premier ministre du roi Alphonse XIII. Contrairement à Don Antonio, son fils Miguel (oncle donc de Jorge Semprún) a combattu la monarchie et fut ministre de l´intérieur du gouvernement provisoire de la IIe République.
Du Madrid de son enfance,Semprún garde des souvenirs qu´il n´a cessé de partager avec ses lecteurs au fil des œuvres qu´il a écrites, ce vieux Madrid où il habitait, calle Alfonso XI, dans le quartier du Retiro. Ce vieux Madrid qui, dans la guerre civile espagnole, a résisté autant qu´il a pu à la barbarie des troupes du Généralissime Francisco Franco, surnommé el caudillo. En ce temps-là, Jorge Semprún vivait aux Pays-Bas où son père exerçait des fonctions diplomatiques jusqu`au jour de 1939 où le gouvernement néerlandais lui a communiqué qu´il s´apprêtait à reconnaître le nouvel ordre espagnol, issu de la victoire des troupes franquistes dans la guerre civile. Semprún Gurrea, représentant du gouvernement légitime de la république espagnole a dû donc quitter son poste et s´exiler avec sa famille à Paris. Jorge Semprún, un adolescent à l´époque, a fini dans la ville lumière ses études secondaires, au lycée Henri IV, et puis il a suivi à la Sorbonne des cours de philosophie. La seconde guerre mondiale et l´occupation de la France par l´armée nazie n´ont pas laissé indifférent ce jeune homme intelligent qui ne pouvait s´empêcher de pousser un cri d´indignation devant la barbarie qui était en train de se produire. Ne se résignant pas à cette triste et sombre réalité qui sévissait un peu partout en Europe, il a décidé de s´engager dans un des réseaux de la Résistance française. En 1943, il était arrêté et emmené en tant que prisonnier politique à Buchenwald, où il est resté jusqu´à la libération du camp par les troupes américaines du général Patton le 11 avril 1945. Pendant plusieurs années, il a eu du mal à évoquer cette expérience concentrationnaire. Certes, ce sujet n´était pas absent de certains livres comme Le grand voyage (1963) récompensé par le prix Formentor et porté à l´écran par Jean Prat (3) et Quel beau dimanche (1980), mais le séjour au camp de concentration n´y était pas à proprement parler le sujet essentiel, c´étaient parfois des bribes de souvenirs qui faisaient soudain irruption au détour d´une page. Dans Le grand voyage, c´était surtout l´expérience de la déportation avec les gens entassés dans les wagons, exsudant leur sueur, mais aussi leur désespoir et leur détresse. Quel beau dimanche était une réflexion sur la mort de la Révolution où l´auteur cherchait à comprendre quel rôle avait joué son histoire dans l´histoire du siècle, lui, double rescapé du nazisme et du stalinisme.
Un temps, Semprún a cru que l´on pouvait exorciser la mort par l´écriture, mais écrire, de son propre aveu, renvoie à la mort. Il a fallu attendre 1994 et l´excellent L´écriture et la vie, peut-être son chef-d´œuvre, pour que les souvenirs de cette expérience à Buchenwald éclatent au grand jour. Mais est-ce vraiment un livre de souvenirs, ou les souvenirs ne sont-ils plutôt que le point de départ pour une réflexion sur l´art, la culture, la politique, bref, la vie ? Toujours est-il que dans ce livre, acclamé unanimement et couronné de plusieurs prix littéraires (notamment le Femina-Vacaresco et le prix international des Droits de l´Homme),on voit que vie et mort souvent s´entremêlent comme en écho aux vers célèbres du poète péruvien Cesar Vallejo évoqués dans le livre : «No poseo para expresar mi vida sino mi muerte(je ne possède rien d´autre que ma mort, pour exprimer ma vie)».
Mais si l´expérience concentrationnaire à Buchenwald (un camp qui, triste ironie, ne se situait qu´à quelques pas de Weimar, la ville où était né Goethe) est au cœur de l´œuvre de Jorge Semprún( à lire aussi, à ce sujet, Le mort qu´il faut, paru en 2001, et Se taire est impossible qui reproduit les dialogues avec Elie Wiesel pour l´émission d´ARTE, signalant le cinquantenaire de la libération des camps en 1995), on ne peut oublier, non plus, ses œuvres qui tournent autour de son «vécu» comme membre clandestin du Parti Communiste espagnol, du temps de la dictature franquiste en Espagne, sous le nom de Federico Sanchez. Peut-être la plus importante de ces œuvres est Autobiografia de Federico Sanchez (Autobiographie de Federico Sanchez), un des deux livres qu´il a directement écrits dans sa langue maternelle et qui a obtenu le prix Planeta. Il y a raconté tous les épisodes de sa vie au parti communiste espagnol jusqu´au moment où il s´en est fait expulser en 1964, pour déviationnisme par Santiago Carrillo et Dolores Ibarruri, la célèbre «Pasionaria». Se mettre dans la peau d´un autre, ou la problématique du double, avait déjà inspiré quelques années auparavant- en 1969- le roman La deuxième mort de Ramón Mercader, où Semprún retraçait toute l´évolution du mouvement communiste, de la guerre d´Espagne à la mort de Staline, et au vingtième congrès du parti communiste d´Union Soviétique, ceci à travers la figure fictive de Ramón Mercader, homonyme de l´assassin de Trotski.
En 1981, Semprún a publié un livre Algarabie qui racontait le dernier jour d´un personnage d´Espagnol émigré à Paris, un livre qu´il avait longtemps traîné sous diverses formes, écrit alternativement en français et en espagnol. Il a finalement opté pour le français, mais le titre témoignait de sa tergiversation quant au choix de la langue. Algarabie est, en effet, une francisation de «algarabia», le charabia, la langue arabe qui finit par devenir une espèce de galimatias, une langue incompréhensible, comme on nous le rappelle par ailleurs dans la quatrième de couverture. L´espagnol, il ne l´ai repris que bien plus tard, en 2003, avec le brillant roman Veinte años y un dia (Vingt ans et un jour) où l´on revit l´Espagne des années cinquante et l´on épouse les interrogations des enfants de la bourgeoisie espagnole.
En ce qui concerne justement Veinte años et un dia, j´ai d´ailleurs une petite histoire personnelle. En septembre 2004, à l´occasion de la traduction portugaise du roman, Semprún est venu à Lisbonne pour une conférence à la fondation Mário Soares et une rencontre avec des lecteurs à l´Institut Franco -Portugais avec signature de livres à la Nouvelle Librairie Française. Quand je lui ai demandé de signer Veinte años y un dia que j´avais lu en version originale espagnole et un autre petit livre, Mal et Modernité( écrit naturellement en français), que j´avais entre-temps acheté, une histoire curieuse s´est produite. C´est que Semprún qui a signé chacun des livres dans la langue correspondante (et qui n´a pu s´empêcher de rire quand je l´en ai remercié dans les deux langues), a cultivé la petite différence qui, le concernant, sépare le français de l´espagnol. Il a, en fait, signé Mal et Modernité comme Jorge Semprun, sans accent sur la lettre«u», comme le font la plupart des français, alors qu´en signant Veinte años y un dia, il a conservé l´accent. Était-ce exprès, pour marquer la différence entre l´écrivain français et l´écrivain espagnol ? Ou l´a-t-il fait intuitivement ? Peu importe. Ce qui compte c´est que Jorge Semprún (ou Semprun, si vous préférez), qui fêtera bientôt ses quatre-vingt-cinq ans (le 10 décembre, curieusement, le jour où l´on commémore l´anniversaire de la déclaration universelle des droits de l´homme) est un des plus grands témoins de l´histoire du vingtième siècle et une référence indiscutable de la littérature et de la culture européennes.



(1)Ce colloque s´est étalé sur trois jours (5,6 et 7 mai). Les deux premiers jours dans les locaux de L´Institut culturel roumain et le dernier jour, donc, à la Faculté des Lettres de Lisbonne.


(2)Jorge Semprún a fait partie du gouvernement- à l´invitation de Felipe Gonzalez- en tant qu´indépendant. Il n´a jamais été inscrit au PSOE.


(3)Jorge Semprún a beaucoup écrit pour le cinéma. Il a été scénariste dans les films La guerre est finie (1966) d´Alain Resnais ou Z (1970) de Costa –Gavras, entre autres.


P.S- Les livres de Jorge Semprún sont disponibles pour la plupart chez Gallimard, mais aussi chez Grasset, Le Seuil et Fayard.
Les deux livres écrits en espagnol, on les trouve chez Planeta (Autobiografia de Federico Sanchez) et chez Tusquets( Veinte años y un dia).
Pour en savoir plus sur Jorge Semprún, je vous conseille le livre de Gérard de Cortanze, Jorge Semprun, l´écriture de la vie, chez Gallimard.

mercredi 30 avril 2008

Chronique de mai 2008






La Sicile et le monde selon Leonardo Sciascia.



On a souvent écrit qu´en littérature on doit séparer l´œuvre de l´écrivain. Autant l´œuvre peut être lumineuse, autant l´écrivain peut susciter de l´exécration. Nombre d´écrivains ont eu une cohorte de lecteurs indéfectibles, malgré leur tempérament irascible, leurs opinions politiques totalitaires ou leur côté purement insupportable, abusif, voire répugnant. Or, si l´on ne peut s´empêcher de succomber devant l´œuvre d´un écrivain ayant à son actif toutes ces caractéristiques peu avenantes, à plus forte raison tombe-t-on sous le charme d´un écrivain dont la qualité littéraire est doublée d´une réputation de droiture et dont la conduite morale et le combat civique honorent la littérature. Dans ce dernier registre, on se doit d´évoquer un des noms les plus importants des lettres italiennes de la deuxième moitié du siècle précédent : Leonardo Sciascia.
Celui qui a été, sans l´ombre d´un doute, un des Siciliens les plus illustres du vingtième siècle est né à Racamulto, un petit village situé à vingt-deux kilomètres d´Agrigento, le 8 janvier 1921(un an avant la marche sur Rome de Mussolini et l´avènement du régime fasciste). Il était l´aîné de trois frères et ses racines étaient des plus modestes : sa mère était issue d´une famille d´artisans et son père travaillait comme comptable dans les mines de soufre. C´est néanmoins avec son grand-père et ses tantes qu´il a passé la majeure partie de son enfance. Le petit Leonardo s´est laissé envoûter, dès l´apprentissage des premières lettres, par la passion de la chose imprimée et soit les livres d´histoire soit la fiction ont façonné petit à petit l´esprit critique du jeune Sicilien. Ce n´était pourtant pas facile de s´exprimer dans une Italie muselée par le Duce, qui plus est pour celui qui vivait dans une île qui corrodée par la misère et par la mafia locale essayait de tenir tête au gouvernement de la péninsule. En effet, les Siciliens, au tempérament un brin anarchique et que rebutaient l´ordre et l´autorité se sont toujours méfiés de la soi-disant Italie continentale. Mussolini lui-même y fut un jour l´objet d´une vive contestation - à Piana dei Greci- de la part du capo de la mafia locale, Don Ciccio Cuccia. Mussolini a tiré profit de cet épisode notamment en faisant écrouer Don Ciccio, en changeant plus tard le nom de Piana dei Greci pour Piana degli Albanesi(1) et en nommant en Sicile un nouveau préfet Monsieur Mori pour y faire le ménage et démanteler les affaires de la mafia. Mori n´a peut-être pas réussi à changer la mentalité des Siciliens, mais toujours est-il que dans les années qui ont suivi sa nomination le taux de criminalité a considérablement baissé, de dix homicides par jour on est passé à une moyenne de trois par semaine.
C´est dans une île avec les caractéristiques que l´on vient d´énoncer qu´a grandi Leonardo Sciascia. Sur les premiers vingt ans de sa vie, il a déclaré un jour : «J´ai passé les premiers vingt ans de ma vie dans une société doublement non juste, non libre et non rationnelle : la Sicile, celle dont Pirandello a donné la plus vraie et profonde représentation. Et le fascisme. Et, soit à la façon d´être sicilienne, soit au fascisme, j´ai essayé de réagir en cherchant en mon for intérieur (et hors de moi, seulement chez les livres) les moyens et les méthodes pour y parvenir. D´une façon solitaire et, en définitive, névrotique. Ce que je veux dire c´est que, au cours de ces vingt années, j´ai fini par acquérir une sorte de névrose de la raison.»
Leonardo Sciascia lisait tout ce qui lui tombait entre les mains et il était particulièrement attiré par les écrivains du siècle des lumières, notamment Voltaire. À Rousseau, il lui préférait Diderot et côté dix-neuvième siècle il avait une prédilection pour l´œuvre de Stendhal, à laquelle il consacrerait plus tard plusieurs articles et de courts essais, rassemblés après sa mort en un petit livre sous le titre Adorabile Stendhal (Adorable Stendhal). Casanova, Victor Hugo, Manzoni, Dos Passos, Hemingway, Faulkner, Montale, Ungaretti et les symbolistes français ont également fait partie de ses lectures.
Leonardo Sciascia a très peu quitté son île natale à l´instar d´un autre grand écrivain sicilien Giuseppe Tomasi di Lampedusa, auteur du célèbre roman Il Gattopardo( Le Guépard), porté à l´écran par Luchino Visconti en 1963. Devenant instituteur, Sciascia s´est rendu compte que la littérature était sa véritable vocation et c´est en effet l´écriture, en concomitance avec son intervention civique, qui a fait de lui un homme de notoriété publique.
Ses débuts littéraires se sont produits en 1950 avec la parution du livre Favole della dittatura(Fables de la dictature), vingt-sept textes assez courts d´une prose raffinée qui précèdent d´un an le choix de poèmes La Sicilia, il suo cuore(La Sicile, son cœur). En 1953, il obtient son premier prix littéraire-Le Pirandello- avec justement un essai sur l´auteur de Girgenti(2), prix Nobel de Littérature en 1936, intitulé Pirandello e il Pirandellismo(Pirandello et le Pirandellisme). Cette année-là, il a aussi commencé à collaborer dans différents journaux et revues littéraires.
En 1958, en écrivain déjà mûr et à la réputation croissante, Sciascia s´est fait remarquer par le livre Gli zii di Sicilia(Les oncles de Sicile) rassemblant les contes La tante d´Amérique, Le quarante-huit et Stalin, auxquels il fut ajouté en 1961 l´excellente histoire L´antimoine qui raconte, de façon brillante, la souffrance des chômeurs siciliens que Mussolini a envoyés en Espagne pour combattre dans les rangs franquistes.
En 1961 est paru le livre qui est encore de nos jours son roman le plus vendu et le premier faisant l´objet d´une traduction à l´étranger, Il giorno della civetta(Le jour de la chouette). Dans ce roman, Sciascia évoque pour la première fois les méfaits de la mafia en se rapportant à un moment historique précis, celui où la Cosa Nostra a élargi le domaine de son influence de la campagne en ville.
Sciascia était déjà une des voix les plus représentatives de la littérature italienne et ses nouveaux livres étaient attendus avec un énorme intérêt. Consiglio d´Egitto(Conseil d´Égypte)en 1963, La morte dell´inquisitore(La mort de l´inquisiteur)en 1964, sur la vie du moine hérétique de Racamulto Diego La Matina(une enquête inspirée par des documents d´archives), et À Ciascuno il suo(À chacun son dû), une histoire sur la mafia, urbaine et politisée, en 1966(dont Elio Preti a tiré un film en 1967) ont consolidé la réputation d´un écrivain hors de pair. En auteur prolifique, les livres se sont succédé le long de la décennie suivante dont Il contesto(Le contexte),en 1971, Todo Modo en 1974, sur les catholiques qui font de la politique,roman avec lequel l´auteur s´est vu attirer les foudres de la hiérarchie de l´Église catholique italienne l´année du referendum sur le divorce et l´avortement, et La scomparsa di Majorana(La disparition de Majorana)en 1975, une enquête sur la disparition du génial physicien Ettore Majorana où l´auteur réfléchit sur la responsabilité historique de la science déclenchant, de la sorte, une vive polémique avec le physicien Edoardo Amaldi.
C´est également dans les années soixante-dix, où ses déplacements en France deviennent de plus en plus réguliers, multipliant les contacts avec les milieux intellectuels français, qu´a surgi un de ses plus grands succès Candido ovvero un sogno fatto in Sicilia(Candido), une version moderne, sicilienne et italienne du Candide de Voltaire.
Dans les années quatre-vingt, Sciascia, déjà un peu malade et accablé par ses tâches parlementaires, a écrit un peu moins. Tout de même pourrait-on citer trois livres importants comme Cronachette(Petites chroniques),en 1985, qui remporte le prix Bagutta, Il cavaliere et la morte(Le chevalier et la mort) en 1988, et, en 1989, Una storia semplice(Une histoire simple), un récit à la fois policier, moral et politique, paru le jour même de sa mort le 20 novembre 1989.
Sciascia aura été tout le long de sa vie une des voix les plus critiques et lucides de la vie culturelle italienne. Tout en se méfiant des hommes politiques et des combines qui corrodaient la vie politique, sociale et culturelle du pays, il a quand même consenti à faire quelques incursions, au nom du devoir civique, dans la vie politique italienne. Ainsi, malgré ses démêlés avec le parti communiste italien, a-t-il accepté de figurer sur les listes communistes dans les élections communales de Palermo, en 1975. Cependant, désabusé du divorce indiscutable entre les élites politiques et les électeurs, il a tôt mis un terme à sa carrière d´édile. En 1978, déçu du compromis historique entre les démocrates – chrétiens et les communistes et le soutien de ces derniers à la politique du gouvernement démocrate-chrétien de ne pas négocier avec les Brigades Rouges la libération de l´ancien président du conseil Aldo Moro, enlevé par le mouvement terroriste, Leonardo Sciascia a décidé de rompre avec les communistes. Dans la foulée et après le meurtre d´Aldo Moro, Leonardo Sciascia a publié un livre – pamphlet intitulé L´affaire Aldo Moro où il a livré son opinion sur ce triste événement de l´histoire récente de l´Italie. Élu sur les listes du parti radical en 1979, Sciascia a fait partie d´une commission parlementaire d´enquête sur l´affaire Aldo Moro et, à la fin, il n´a pu s´empêcher d´exprimer sa perplexité devant les conclusions approuvées par la majorité des membres de ladite commission.
Sciascia était surtout quelqu´un qui ne mâchait pas ses mots, mais il le faisait avec une telle lucidité et une telle élégance que, nonobstant les polémiques que ses paroles ont d´ordinaire suscitées, ses interventions ont plus d´une fois forcé le respect et l´admiration.
En homme de gauche, Sciascia a toujours manifesté son soutien aux plus démunis, mais son combat politique et civique était sincère et sans arrière-pensées. En 1987, dans une interview à James Dauphiné, il a déclaré : « Le fait de chercher la vérité renvoie, plutôt qu´à une tradition humaniste, à une tradition du siècle des lumières. Voltaire est le précurseur de cette tradition, relayé, en quelque sorte, plus tard, par Zola. Le danger c´est d´enchaîner abusivement cette attitude à une position partisane et politique. Donc Voltaire et Zola, oui, mais Sartre, non».À bon entendeur…
À Racamulto, le village où il est né, on a dressé une statue à la gloire de cet illustre écrivain dont le courage, l´intelligence et la droiture ont honoré on ne peut mieux les lettres siciliennes et la littérature italienne.



(1) En fait, Mussolini a usé d´une ruse, puisque la ville était déjà majoritairement peuplée par la minorité arbëreshë (Les italiens de langue albanaise).
(2)Girgenti était l´ancien nom(jusqu´en 1927)d´Agrigento.

P.S- Les œuvres complètes de Sciascia, en version originale italienne, sont en cours de publication chez Adelphi. En France, ses traductions sont disponibles pour la plupart chez Gallimard et chez Fayard.
Pour en savoir plus sur l´auteur, vous pouvez consulter le site de l´Association des amis de Leonardo Sciascia (amicisciascia.it).

vendredi 28 mars 2008

Chronique d´avril 2008



Boualem Sansal, l´honneur d´un grand écrivain
(à propos de son dernier livre Le village de l´Allemand)




Lors de la rentrée de septembre 1999, les lecteurs français ont pu voir chez leurs libraires préférés le premier livre d´un Algérien, né en 1949 à Boumerdès près d´Alger. Le livre s´intitulait Le serment des barbares et l´auteur répondait au nom de Boualem Sansal, présenté comme un haut fonctionnaire ministériel. Depuis huit ans et demi et le succès de son premier roman, la vie de Boualem Sansal a bel et bien changé. Cependant, autant sa réputation de grand écrivain s´amplifie, autant sa vie en Algérie devient de plus en plus insupportable. S´il envisage, d´après les dernières informations disponibles, la possibilité de se fixer en France, il le fera sûrement dans la douleur, lui qui nourrit- contrairement à ce qu´insinuent les autorités locales et une certaine presse qui pactise avec un pouvoir méprisant et corrompu- un profond amour pour son pays natal. En 2003, il fut «démissionné» de ses fonctions et ses livres sont désormais interdits en Algérie, surtout depuis la parution en 2006 de Poste restante : Alger, des lettres de colère et d´espoir sur l´emprise délétère du FLN sur les esprits. Les attaques virulentes à l´encontre de Boualem Sansal se sont accentuées après la parution en France, le mois de janvier, de son dernier livre Le village de l´Allemand ou le journal des frères Schiller, chez Gallimard. Basé sur une histoire réelle, ce roman aborde, sous le tamis de la fiction, trois sujets brûlants : la sale guerre des années quatre-vingt-dix en Algérie, la situation des Algériens et des Français de souche algérienne dans les banlieues françaises et l´abandon auquel ils sont souvent voués par la République et surtout la proximité entre islamisme radical et nazisme. C´est que le roman raconte l´histoire des deux frères algériens qui découvrent, après le massacre de leurs parents par les fondamentalistes du GIA(Groupe islamiste armé), dans un petit village algérien, que leur père, un citoyen allemand au titre de moudjahid- puisqu´il avait lutté contre les Français aux côtés du FLN- était, en fait, un ancien officier SS. Les deux frères- Rachel,l´aîné, et Malrich, le cadet- ont été élevés par un vieil oncle immigré dans une cité de la banlieue parisienne. C´est Rachel(contraction de Rachid et Helmut) qui apprend, en regardant le journal télévisé, le massacre perpétré contre son village d´Aïn Deb, près de Sétif. Il entreprend le voyage là-bas, tient un petit journal, tombe dans la déprime et se suicide. Malrich découvre le journal de son frère et tient lui aussi son petit journal -que l´on suit au fil de la narration- et prend le relais de son frère, se déplaçant lui aussi en Algérie pour comprendre ce qui s´était véritablement produit. Derrière la narration et la langue superbe, on entend une voix intérieure, celle qui fait l´étoffe des grands écrivains.
Avec un tel sujet, ce roman-qui vient d´obtenir le prix RTL-Lire 2008- ne pourrait susciter qu´un vrai tollé en Algérie, surtout quand, dans le même temps, l´auteur accordait un long entretien à l´hebdomadaire français Le Nouvel Observateur qui a mis le feu aux poudres. En fait, dans cet entretien-là, Boualem Sansal ne s´est pas privé de rapprocher l´intégrisme islamique de la barbarie nazie et s´est étonné sur le silence autour de l´Holocauste dans les pays arabes et, en l´occurrence, en Algérie : «…Je me suis avisé de quelque chose que je savais mais sans lui avoir jamais accordé plus d´importance que cela : la Shoah était totalement passée sous silence en Algérie, sinon présentée comme une sordide invention des Juifs.» Ce constat de Sansal n´a rien de surprenant. On sait que les thèses négationnistes ont toujours trouvé des interlocuteurs attentifs chez les milieux politiques arabes, une situation que l´impasse autour de la question israélo- palestinienne n´a pas aidé à infléchir. Mais Sansal n´a pu s´empêcher de tirer également à boulets rouges, cela va sans dire, sur le pouvoir algérien en place du président Bouteflika : «Avec des régimes comme ceux de Bouteflika et de Kadhafi, les démocraties occidentales ne peuvent pas grand-chose. Tout ce qu´elles diront et feront sera retourné contres elles et contre nous. Nos leaders sont de redoutables tennismen. Ils connaissent tous les coups pour détruire les balles en vol. Comme d´habitude, ils se dresseront sur leurs ergots et crieront : ingérence, colonialisme, néocolonialisme, impérialisme, atteinte à nos valeurs islamiques, lobby juif, etc !»
Comme je l´ai écrit plus haut, la vie de Boualem Sansal à Boumerdès, à une cinquantaine de kilomètres d´Alger, est de plus en plus difficile. Sa femme- professeur de mathématiques- a été poussée vers une retraite anticipée qu´elle était loin de souhaiter et à lui, malgré ses qualifications professionnelles, nul n´ose offrir un nouvel emploi. Par-dessus le marché, son nom est quotidiennement traîné dans la boue par des plumitifs à la solde du sordide pouvoir algérien. Pour couronner le tout, Sansal, contrairement à d´autres intellectuels arabes, n´a pas boycotté le Salon du Livre qui vient de se tenir à Paris et dont le pays invité a été, comme chacun le sait, l´Israël. Sansal, en effet, prétendait que l´on ne pouvait nullement punir des écrivains pour la politique de leur gouvernement. Des écrivains qui, dans le cas israélien, peuvent s´attaquer librement, s´ils le veulent, à la politique intolérable de leur régime vis-à-vis des Palestiniens alors que les intellectuels arabes, pour la plupart, sont soit muselés soit sujets à la plus stricte surveillance de la part des autorités de leurs pays.
À Boualem Sansal, on ne cesse de le menacer du même sort qui fut autrefois réservé au grand écrivain Tahar Djaout, occis par les intégristes musulmans. Ceci ne lui retire pourtant ni l´allant, ni le courage, ni l´espoir.
Il faut lire Le village de l´Allemand, un roman superbe, écrit par celui qui est un des plus grands écrivains algériens et assurément un des meilleurs écrivains vivants de langue française.

samedi 1 mars 2008

Chronique de mars 2008


Blaise Cendrars, l´éternel voyageur.



«J´étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers/ des sept gares/Et je n´avais pas assez des sept gares et des mille et trois jours/Car mon adolescence était si ardente et si folle/ Que mon cœur tour à tour brûlait comme le temple d´Éphèse/ou comme la place Rouge de Moscou/Quand le soleil se couche…». Ces vers, on peut les retrouver en épigraphe de Place Rouge, le tout dernier roman de Dominique Fernandez, écrivain récemment élu à L´Académie Française, et ce choix traduit on ne peut mieux l´importance de Blaise Cendrars- puisque c´est lui l´auteur des vers- pour tout écrivain qui place son œuvre sous le signe du voyage, du cosmopolitisme et du brassage entre cultures.
Mû par une incorrigible envie de tout connaître et de jouir intensément des plaisirs de la vie, Blaise Cendrars n´a cessé de voyager et de traduire dans ses écrits, quel qu´en fût le genre- roman, poésie ou récit-, les échos et les bruits d´un monde en perpétuelle métamorphose et en permanente ébullition.
Blaise Cendrars était en effet le nom de plume de Frédéric Sauser, né le 1er septembre 1887 à la Chaux –de –Fonds, en Suisse.
Le goût du voyage et de l´aventure a tôt germé chez le jeune sémillant Frédéric et à 16 ans il prend le train qui le mène à Moscou. De là, il part en Chine par Le Transsibérien, clandestinement, naturellement ! Des voyages qu´il évoquera plus tard lorsque, devenu Blaise Cendrars, il répandra son talent par les poèmes, romans et récits qu´il enfantera. Fidèle à sa nature aventurière et intrépide, le jeune Frédéric ne pourrait nullement se contenter de vivre dans la très paisible, provinciale et presque paroissiale Suisse et on le retrouve donc en France à l´âge de 20 ans où il exerce à tour de rôle les métiers de cultivateur de cresson et d´apiculteur. Dans ce dernier métier, il réussit on ne peut mieux, ce qui lui permet de nourrir, pour un certain temps, son goût du voyage. Il se lie d´amitié avec Rémy de Gourmont (un génie inconnu de la langue française), mais s´absente pour un temps de France pour faire une petite escale à Bruxelles avant de se déplacer à Londres où il devient jongleur dans un music – hall et partage la chambre d´un certain Charlie Chaplin qui n´était alors qu´un jeune artiste sans le sou. Après Londres, Saint-Pétersbourg encore une fois et New- York sont les étapes suivantes du jeune Frédéric.
En 1914 éclate la première guerre mondiale et Blaise Cendrars s´engage dès le début dans la Légion étrangère. De cette expérience au casse –pipes, il en sort avec un bras en moins (le droit) qu´il perd dans la grande offensive de Champagne le 28 septembre 1915. Ayant vécu en France- il devient citoyen français en 1916- avant et après la Grande Guerre, il fréquente cela va sans dire tout le milieu littéraire et artistique parisien de l´époque : Apollinaire, Chagall, Modigliani ou Fernand Léger qui illustrera quelques-uns de ses livres. Il fraie également avec les jeunes dadaïstes et surréalistes, mais, par esprit d´indépendance, il se détourne quelque peu de ces deux mouvements.
Dans les années vingt, il voyage, à l´invitation d´un mécène local, au Brésil et c´est le coup de foudre. Il y revient deux fois pendant la décennie, se lie d´amitié avec les poètes Oswaldo et Mario de Andrade, Manuel Bandeira et Carlos Drummond de Andrade et fait de l´ancienne colonie portugaise, pour un certain temps, une sorte de pays d´adoption. Il en apprend un peu la langue et traduit même en français des auteurs brésiliens et portugais dont le grand roman de Ferreira de Castro, Forêt Vierge (A Selva, en portugais). Dans les années trente il officie surtout comme journaliste à Paris- Soir de Pierre Lazareff où il se taille un succès avec un certain nombre de reportages comme La promenade de la pègre en 1935 sur les bas-fonds ou le voyage inaugural du paquebot Normandie.
En 1939, il se retrouve correspondant de guerre auprès de l´armée britannique, mais après l´occupation, il se réfugie à Aix- en – Provence.
Après la guerre, il continue d´écrire des livres jusqu´en 1957, l´année où il est victime d´une congestion cérébrale. En 1960, malade, il reçoit à l´initiative d´André Malraux, ministre de la culture, la décoration de Commandeur de la Légion d´Honneur.
Le 21 janvier 1961, à l´âge de soixante-seize ans, il s´éteint sans avoir été récompensé par un grand prix littéraire, à part celui de la Ville de Paris.
De son œuvre, colorée et foisonnante, il serait difficile de mettre en exergue un ou deux titres. De sa plume éclectique jaillissaient les bruissements d´un monde en pleine mutation, le cliquetis des machines, la gouaille des milieux populaires et interlopes qui peuplent la nuit des vieux ports des grandes villes ou les secrets qui se cachent derrière les bouges fréquentés par tous ceux et celles que repousse la clarté du jour.
Beaucoup de ses titres sont inspirés par ses souvenirs de voyage de par le monde comme D´Oultremer à Indigo ou autobiographiques comme L´homme foudroyé, La main coupée, Bourlinguer et Le lotissement du ciel, mais Blaise Cendrars a également écrit des romans comme L´Or (1925, revu en 1947), Moravagine- dont la première édition remonte à 1926, mais qu´il n´a cessé de remanier- ou Emmène –moi au bout du monde paru en 1956.
L´Or raconte l´ascension et la chute du Suisse Johann August Suter(qui a réellement existé) qui part un jour en Amérique pour y faire fortune. Il réussit en effet grâce à l´or, fonde une communauté – La Nouvelle Helvétie- en Californie, mais la richesse ne le rend pas plus heureux.
Moravagine nous présente- par le biais du narrateur, un médecin-le dernier descendant d´une lignée noble dégénérée de l´Europe de l´Est qui se trouve interné dans une clinique près de Berne pour cause d´homicide. Il s´en évade grâce à la complicité du médecin et les deux hommes en fuite vivent des aventures cocasses et loufoques à travers le monde.
Enfin, Emmène –moi au bout du monde est un roman à clefs sous couvert d´intrigue policière qui serait inspiré dans la vie de la comédienne Marguerite Moreno.
La poésie de Blaise Cendrars –dont je vous ai reproduit un extrait, tiré de La prose du Transsibérien, au début de cet article- est l´exaltation de la modernité, du progrès, des machines, du bruit des roues sur les rails, de la peinture, bref de la vie. Sa verve et son esprit bouillonnant et révolutionnaire ne vont pas sans rappeler, à certains moments, les textes du mouvement futuriste fondé par Filippo- Tommaso Marinetti. Sa poésie est regroupée chez Denoël dans le volume Du monde entier au cœur du monde et en édition de poche en deux tomes dans la collection Poésie chez Gallimard.
Dans une vie pleine d´aventures, la grande frustration de Blaise Cendrars aura été le cinéma, une de ses passions majeures où il n´a jamais pu néanmoins exceller, malgré l´écriture de quelques scénarii et sa participation comme assistant et figurant, dans les années vingt, au film J´accuse de Abel Gance. Fasciné par Hollywood, il en a fait un reportage lors d´un séjour aux Etats-Unis dans les années trente.
À retenir encore que Blaise Cendrars fut un des premiers en Europe à s´intéresser à la culture africaine avec la parution en 1921 d´une Anthologie nègre avec des contes de tradition orale.
De Blaise Cendrars il nous reste ses œuvres, son esprit aventurier et révolutionnaire et cette éternelle image, clope au bec, de «vagabond intellectuel» selon l´expression du grand écrivain américain John Dos Passos.