Robert Walser, miniaturiste par excellence.
Comme Rosario
Girondo, ce personnage du roman Le mal de Montano d´Enrique Vila –Matas, qui
décide de se transmuer en la mémoire de la bibliothèque universelle, Robert
Walser, n´est-il pas en passe de devenir, soixante -dix
ans après sa mort, la quintessence de la littérature ? Cet écrivain suisse
d´expression allemande, disparu le 25 décembre 1956, ne hante-t-il pas la
mémoire de nombre d´écrivains contemporains ? Toujours est-il que la
légion d´admirateurs en vie de celui que Stefan Zweig appelait le «miniaturiste
par excellence» était bien longue et elle comprenait Franz Kafka, Robert Musil,
Hermann Hesse ou Walter Benjamin. Le prix Nobel de 1981, Elias Canetti, décédé
en 1994, a fait lui aussi des commentaires fort élogieux sur l´œuvre de cet
écrivain minimaliste avant la lettre. La légion d´admirateurs n´a d´ailleurs
cessé de croître au fil du temps : Enrique Vila-Matas, déjà cité, J.M.
Coetzee, Elfriede Jelinek ou le très regretté W.G. Sebald. Du côté des
écrivains de langue française, nous avons eu Henri Michaux, Louis René des
Forêts, André du Bouchet, Michel Schneider et bien d´autres. Et pourtant Robert
Walser a toujours mené une vie des plus simples, presque dans l´ombre, comme
s´il voulait être réduit au silence, à sa plus humble expression. On pourrait
dire de Robert Walser, surnommé «le vagabond de génie», qu´il aurait fait un
excellent personnage de roman. Lui qui a toujours vécu en marge de tout courant
littéraire. Qui était-il vraiment ?
Robert Walser
est né le 15 avril 1878 à Bienne, dans le canton de Berne, avant-dernier des
huit enfants du relieur et commerçant Adolf Walser et de sa femme Elisa. Dès
son enfance, il s´est découvert une vocation artistique, mais dans un premier
temps, cette vocation semblait s´orienter vers une carrière dans le théâtre,
comme comédien. Tôt il s´est néanmoins rendu compte que c´était à la
littérature qu´il tenait le plus. Professionnellement, sa vie n´a jamais été
une partie de plaisir. Il a toujours connu des emplois modestes, soit dans la
banque, soit dans les assurances. Il a vécu
un temps à Berlin, au début du siècle, d´abord chez son frère, le
peintre Karl Walser, puis dans son propre appartement et, petit à petit, il a
pu percer dans le monde littéraire en publiant de petits textes dans des
journaux et des revues. Dans les années vingt, des romans et de petites proses
ont vu le jour jusqu´à ce que, à la suite d´une crise psychique, le verdict
tombe : on lui pose le diagnostic de schizophrénie. Logeant, dans un
premier temps, à l´asile de Waldau, sous un régime plus ou moins libre, qui lui
permet de continuer à écrire et à publier, il est transféré de force à Herisau,
dans l´asile psychiatrique de son canton d´origine où il vit une existence
paisible, quasiment sans visites(une des rares exceptions fut Carl Seelig qui a
écrit plus tard le livre Promenades avec Robert Walser) jusqu´à sa mort, en
1956, le jour de Noël, victime d´une défaillance cardiaque, à l´âge de 78 ans,
pendant une promenade solitaire dans la neige.
L´enthousiasme
autour de l´œuvre de cet écrivain singulier est croissant, soixante-dix ans après sa disparition. Les lecteurs
français sont particulièrement choyés, eux qui comptent parmi les plus fidèles
et fervents admirateurs de l´œuvre de Walser. L´œuvre de Robert Walser est
abondamment traduite en français, surtout chez Gallimard, éditeur français de
référence, et chez Zoé, maison d´édition suisse élégante et au catalogue trié
sur le volet. L´œuvre de cet écrivain suisse allemand hors pair est composée de
romans (L´Institut Benjamenta ou Jakob von Gunten, Le brigand, Les enfants
Tanner, Le commis) de pièces de théâtre (L´Etang, Félix, Cendrillon) et de
plusieurs récits (La rose, La promenade) et de petites proses.
Son premier roman
fut Les enfants Tanner, publié en 1907. Roman aussi délicat quant au fond
qu´intransigeant dans sa forme et dans sa construction. Il se caractérise par
une succession d´épisodes, de longs monologues, de dialogues, de promenades,
décrivant une errance plus intérieure que géographique. Il est centré sur la
sensibilité poétique et la quête existentielle du protagoniste Simon Tanner,
un jeune homme inadapté au travail, qui
passe d´un emploi à l´autre et d´un lieu à l´autre, ponctué par les
retrouvailles avec ses frères et sa sœur (Hedwig, Kaspar, Klaus, Emil).
L´extrait de l´édition de poche (collection Folio-Gallimard) choisi pour
illustrer la quatrième de couverture traduit on ne peut mieux le désarroi du
protagoniste : «De tous les endroits où j´ai été, poursuivit le jeune
homme, je suis parti très vite, parce que je n´ai pas eu envie de croupir à mon
âge dans une étroite et stupide vie de bureau, même si les bureaux en question
étaient, de l´avis de tout le monde, ce qu´il y avait de plus relevé dans le
genre, des bureaux de banque, par exemple. Cela dit, on ne m´a jamais chassé de
nulle part, c´est toujours moi qui suis parti, par pur plaisir de partir, en
quittant des emplois et des postes où l´on pouvait faire carrière, et le diable
sait quoi, mais qui m´auraient tué si j´était resté. Partout où je suis passé,
on a toujours regretté mon départ, blâmé ma décision, on m´a aussi prédit un
sombre avenir, mais toujours on a eu le
geste de me souhaiter bonne chance pour le reste de ma carrière».
Néanmoins, le
roman le plus connu de Robert Walser est peut-être L´Institut Benjamenta ou
Jakob von Gunten, paru en 1909, en partie dû à l´adaptation cinématographique
des frères Quay en 1995. Ce roman
dépeint l´apprentissage de la soumission dans un étrange pensionnat. Le jeune
aristocrate Jakob von Gunten s´y inscrit volontairement pour devenir un homme
humble et subalterne, apprenant l´obéissance sous la direction du mystérieux
Johannes Benjamenta et de sa sœur Lisa. Dans un texte publié en 2018 dans En
Attendant Nadeau, intitulé La magie Walser, Yves Peyré a rappelé comment il a
découvert L´Institut Benjamenta à
travers un exemplaire qui lui avait été offert en 1981 - lors de sa parution
dans la collection L´imaginaire chez Gallimard- par Louis René des Forêts. Le
roman l´a fasciné : «J´avançais dans le récit assez bref qui était absolument
magique avec son style étonnant, conciliant la tension et le floconneux, je
traversais le mystère qui ne cessait de s´exposer, la féerie était là, la
désillusion aussi, les confidences fusaient qu´il fallait entrevoir, il y avait
trace d´une espièglerie et d´une irrévérence foncière. On était dans la ville
et dans l´âme du narrateur, pourtant il semblait que l´on prît plaisir à
respirer l´air très doux de la campagne. J´étais totalement subjugué».
Il est trois
livres remarquables- disponibles aux éditions Zoé en format poche - de cet
auteur- culte qu´il serait on ne peut plus lamentable de mettre sous le
boisseau : Histoires d´images, Vie de poète, et Le Territoire du Crayon.
Histoires d´images est un livre né de la mémoire et de
l´expérience du dialogue intellectuel avec son frère Karl. Walser, à travers
des poèmes et des textes courts, souvent écrits au courant de la plume, mais
d´où la réflexion n´est pas absente, revisite les tableaux de Fragonard,
Delacroix, Titien, Van Gogh et autres Renoir. Parfois, le tableau n´est que le
point de départ qui suscite une histoire. Jean-Maurice de Montremy a d´ailleurs
écrit un jour à ce propos dans Livres
Hebdo que «Walser s´y refuse à commenter les œuvres d´art. Il les transpose dans
un monde analogue». En épigraphe de ce livre délicieux, il y une phrase du
poème qui clôture cet ensemble de textes :«Il joue avec l´esprit, enfin,
il peint, mais le peintre n´est-il pas également un joueur comme le
poète ?» Et l´on aurait envie d´ajouter : comme Walser lui-même…
Dans un autre
livre cité plus haut, Vie de poète, l´auteur évoque des figures qui ont
accompagné sa carrière, mais aussi les milieux artistiques, Hölderlin, la
grande route, la forêt, bref, ce qui lui tenait à cœur. Enfin, le livre Les territoires du crayon (2003) est
le résultat d´un minutieux et admirable travail de recherche à partir des
annotations contenues dans de petits carnets et des bouts de papier et que l´on
a eu du mal à déchiffrer, tant la calligraphie de Walser était souvent
minuscule.
Pierre Pichet a
écrit un jour dans La Quinzaine littéraire que« le charme des textes de Walser
et la perplexité qu´ils engendrent, tient aussi à une forme de naïveté, d´une
grâce qui peut aller jusqu´à la mièvrerie…»
Dans son livre
cité plus haut Promenades avec Robert Walser (éditions Zoé, 2023, traduit de
l´allemand par Marion Graf), le journaliste littéraire et écrivain suisse Carl
Seelig (1894-1962) raconte ses rencontres avec son compatriote pendant le
séjour de celui-ci à l´asile psychiatrique de Herisau, un asile qui a duré
vingt ans, de 1936 jusqu´à la mort de Robert Walser, le 25 décembre 1956. Ces
conversations ont permis de découvrir un écrivain qui portait un regard aigu
sur le milieu culturel, sur les évolutions politiques et sur les étapes de sa
carrière littéraire, interrompue en 1933. Le 28 janvier 1943, par exemple, il a
confié à Carl Seelig : «Savez-vous pourquoi je n´ai pas réussi comme
écrivain ? Je vais vous le dire : je n´avais pas assez d´instinct
social. Je n´ai pas assez joué la comédie sociale. C´est sûr et certain !
J´en suis parfaitement conscient aujourd´hui. Je me suis trop laissé aller à
mon plaisir personnel. Oui, c´est vrai, j´avais des dispositions pour devenir
une sorte de vagabond et je me suis à peine défendu contre cette tendance. Ce
côté subjectif a irrité les lecteurs des Enfants Tanner. À leur avis,
l´écrivain n´a pas le droit de se perdre dans le subjectif. Ils voient de la
prétention dans le fait de prendre son propre «moi» tellement au sérieux. Comme
il se trompe, le poète qui croit que ses contemporains s´intéressent à ses
affaires privées !»
Dans son
Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature (éditions Plon, 2016),
Pierre Assouline donne une définition exacte de Robert Walser et de sa
prose : «Toute une littérature de l´effacement, de l´ennui, du silence, et
pourtant, il ne fait pas sombre à l´intérieur. Un fou, peut-être, mais un fou
de la digression, ainsi que l´on nomme les bavards de génie. Ses armes :
un humour et une ironie au service de la plus légère acuité littéraire, celle
qui se reconnaît à son absence totale de cuistrerie. Ses proses minuscules
disent presque rien sur presque tout, et réciproquement, mais nul ne sait les
dire comme lui. Son style tient tellement bien par sa seule force interne qu´il
n´a pas besoin de s´appuyer sur des objets, des sujets, voire horresco referens
des idées. Le feuilletoniste connaît la gloire journalistique de son vivant et
une sorte de gloire littéraire à titre posthume.
Enfin, si vous
n´avez pas encore goûté aux joies de l´univers «walsérien», n´hésitez pas. En y
plongeant, vous épouserez la
civilisation du détail et des parfums invisibles…









