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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

lundi 29 décembre 2025

Chronique de janvier 2026.

 


Stanislaw I. Witkiewicz: La verve de l´avant-garde littéraire polonaise.

 

Le Polonais Witold Gombrowicz, un des écrivains les plus géniaux du vingtième siècle, a dit un jour : «Nous étions trois : Witkiewicz, Bruno Schulz et moi-même-les trois mousquetaires de l´avant-garde polonaise. Seul Witkiewicz reste à découvrir».

En effet, si Witold Gombrowicz et Bruno Schulz ont acquis au fil du temps –le premier encore de son vivant, le deuxième post-mortem – une notoriété littéraire à l´échelle internationale, aujourd´hui indiscutable, Stanislaw I. Witkiewicz soit par le nombre de traductions, soit par la pénurie d´études académiques qui lui sont consacrées (1), reste, par bien des côtés, un auteur notoirement méconnu. Néanmoins, en Pologne, il fut élevé ces dernières années au rang d´un classique. 

Stanislaw Ignacy Witkiewicz dit Witkacy (contraction de Witkiewicz  Ignacy, comme les noms latins polonisés : Horatius-Horacy) né le 24 février 1885 à Varsovie et mort (par suicide) le 18 septembre 1939 (2) à Jeziory Wielkie, en Polésie (aujourd´hui Velyki Ozera, en Ukraine) fut romancier, dramaturge, philosophe, pamphlétaire, peintre et photographe. Il était fils d´un important peintre polonais, théoricien de l´art, qui portait le même nom (Stanislaw Witkiewicz) et qui a créé le Style de Zakopane, un style architectural qui était une synthèse entre des motifs et constructions traditionnelles des Carpates enrichis d´éléments Art Nouveau. De ce fait, le petit Stanislaw a passé son enfance et son adolescence à Zakopane où il a reçu une éducation fort libérale.

En 1910, une nouvelle funeste l´a frappé de plein fouet : le suicide de sa fiancée. Bouleversé, il a décidé de partir en voyage en Nouvelle –Guinée en compagnie de son ami Bronislaw Malinowski, futur ethnologue et anthropologue. Lorsque la première guerre mondiale eut éclaté, il s´est enrôlé dans l´armée du tsar, une attitude nullement surprenante étant donné qu´une grande partie de la Pologne était alors sous emprise russe. Ensuite, il est revenu dans son pays et il a commencé à développer sa théorie esthétique de la forme pure. En effet, il fut membre du premier groupe polonais avant-gardiste, le Formisme, et créateur de l´Entreprise Portraitiste. En théoricien de l´art, il a écrit des ouvrages importants dans ce domaine comme Les Formes Nouvelles en Peinture, paru en 1919, et De la forme pure, publié en 1921.

En tant qu´écrivain et avant-gardiste, il n´a jamais déployé de grands efforts pour acquérir la notoriété auprès du grand public. A vrai dire, le problème avec Witkiewicz, comme nous le rappelle son traducteur en français Alain van Crugten, c est qu´il a fait parler de lui davantage comme théoricien de l´art ou de la culture, ou comme polémiste, que comme auteur dramatique ou romancier. Dans sa préface du roman L´inassouvissement –publiée dans la traduction des éditions L´Âge d´Homme en 1970, et reprise dans la traduction revue et corrigée de 2019 pour les éditions Noir sur Blanc -, Alain van Crugten écrit : «Si l´on s´intéressait bien plus à ses théories qu´à son œuvre créatrice, c´est sans doute parce que Witkiewicz dans sa rage individualiste, était bien plus préoccupé de prouver au monde entier qu´il avait raison que d´imposer ses pièces sur la scène polonaise, par exemple. Ce n´était certes pas le meilleur moyen de faire connaître son œuvre puisque, chose caractéristique, on parle beaucoup plus de lui que l´on n´écrivit à son sujet. Personnage connu et même célèbre, controversé et pas pris au sérieux, il resta une vedette de l´actualité artistique bien plus par ses frasques et ses excentricités de «play-boy» de la bohème que par le retentissement de ses romans ou de son théâtre. Il puisait dans cette situation un motif d´aigreur, mais par goût de l´originalité, par haine de l´esprit de compromis –et aussi, disons-le, avec un brin de masochisme intellectuel –il se refusait à modifier une attitude de hauteur intransigeante, qui éloignait de lui le succès ou même la simple reconnaissance de sa valeur d´artiste». Alain van Crugten considère aussi que Witkiewicz se sentait avant tout un philosophe et que dans ses romans, surtout dans L´Inassouvissement, la passion de la méditation métaphysique, de la réflexion sur les fins dernières de l´homme est présente à chaque page. Cette méditation entraîne le lecteur dans de continuelles digressions et citations savantes, peut-être pour le bonheur d´un lecteur exigeant, mais toujours est-il que ce procédé rend la lecture plutôt ardue. Il faut reconnaître tout de même que Witkiewicz était incapable de procéder autrement puisque son œuvre est le reflet fidèle du psychisme de l´auteur. En effet, on y suit la démarche de la pensée d´un homme tourmenté, métaphysicien par tous les pores de son être et régulièrement assailli par l´angoissant mystère que constitue la présence de l´homme dans l´infini de l´univers. Quoi qu´il en soit, le lecteur en sort parfois déboussolé vu que des pages entières de discussion sur Husserl, Carnap et autres penseurs contemporains alternent avec de brutales descriptions de scènes érotiques.    

De par son attitude contestataire, il fut souvent incompris. Sur la trentaine de pièces de théâtre que comportait son œuvre, une dizaine seulement ont été jouées de son vivant. La critique l´a éreinté et ses pièces, jugées absurdes et incompréhensibles,  n´ont pas rencontré de succès. On lui reprochait aussi de se complaire dans un non-sens gratuit et de se moquer du public alors que ses pièces sont d´une énorme richesse étant donné qu´elles affichent –comme nous le rappelle encore Alain van Crugten -un mélange détonnant de surréalisme, d´expressionisme, voire d´existentialisme. Il a repoussé toutes les critiques en publiant des articles polémiques qui défendaient la seule dramaturgie possible à ses yeux : celle de «la forme pure». Il a connu tout de même une certaine notoriété en Bohême polonaise et a entretenu de relations épistolaires avec des philosophes polonais et étrangers (notamment britanniques et allemands). Matka (La Mère) et Szewcy (Les Cordonniers) marquent le sommet d´un art dramatique que l´on peut parfois rapprocher, par certains thèmes, de Maurice Maeterlinck et d´Henrik Johan Ibsen. Il faut ajouter que sa «Théorie de la forme pure» a influencé le théâtre du célèbre metteur en scène Tadeusz Kantor (1915-1990).

Quant à son œuvre romanesque, elle n´est pas particulièrement prolifique en nombre de titres mais décisive dans l´évaluation globale de ses textes. Il a écrit quatre romans : 622 upadki Bunga czyli Demoniczna kobieta, écrit en 1911, mais publié à titre posthume en 1972 et traduit en français par Lena Blyskowska et Alain van Crugten sous le titre Les 622 Chutes de Bungo en 1979 chez L´Âge d´Homme (Lausanne) ; Pożegnanie jesieni (1927), paru en français sous le titre L´Adieu à l´Automne, en 1972, traduit par Alain van Crugten, toujours chez L´Âge d´Homme ; Nienasycenie (1930), publié en français sous le titre L´Inassouvissement, en 1970, traduit par Alain van Crugten, encore aux éditions L´Âge d´Homme, mais repris en 2019 par les éditions Noir sur Blanc, et enfin Jedyne wyjście (1931–1933), paru en français en 2001, sous le titre L´unique issue, traduit par Alain van Crugten, chez L´Âge d´Homme.

De tous ces romans, le plus novateur et atypique est sans l´ombre d´un doute L´Inassouvissement, roman inclassable. Utopie pessimiste, autobiographie hallucinée et uchronie terrifiante sont quelques-unes des désignations qu´on lui a attribuées. Selon Luc Olivier d´Algange (3), un des points centraux de l´œuvre est ce que l´auteur dénomme lui-même le nivellisme : «Witkiewicz se donne la mort au moment où la Pologne semble vaincue, et la civilisation elle-même. Dans L´Inassouvissement, l´avenir est au nivellisme, autrement dit,  à la suprême égalité de la mort. Witkiewicz se pose ainsi, une dernière fois, la question de l´individu, au moment où celui-ci est sur le point de disparaître dans la massification. Qu´est-ce, pour Witkiewicz, qu´un individu ? Rien d´autre qu´un influx de forces contradictoires, un exilé dans son pays lui-même et enfin, pour cet homme qui fut moraliste mais peu moralisateur, un drôle d´individu, une sorte de mauvais sujet, une présence dont la vocation est de tenir ses semblables en éveil». Plus loin, Luc Olivier d´Algange ajoute que le nivellisme est également, et surtout, une négation de la nature humaine dans ses nuances : «Emprisonné dans un seul temps, dans un seul état de conscience et d´être, nous voici, tel du bétail, ou des rats traqués, livrés à la pire des régressions, au nom du Progrès et du bien moral».

Le sujet de L´Inassouvissement est, à première vue, des plus grotesques. Dans un avenir proche, l´Europe est envahie par les Sino- Mongols, et asservie à leur philosophie Murti-Bing. Impuissant à se défendre, car irrémédiablement décadent, l´Occident dépose les armes. La déliquescence est encouragée par la distribution de pilules de davamesk, qui, à l´instar de la «société dancingo-sportive» ont l´avantage de simplifier le monde, rendant le questionnement existentiel superflu. L´Europe en décadence qui répertorie tous les types représentatifs d´intellectuels, d´artistes, de femmes fatales, de mantes religieuses ou de politiciens à vestes réversibles, sans oublier les grandes fauves du terrorisme, constitue l´arrière-fond de cette grande symphonie crépusculaire.

L´Inassouvissement, qui prend des allures de roman d´anticipation, fut publié dix-neuf ans avant 1984 de Georges Orwell et la même année à peu près que Brave New World (Le meilleur des mondes) d´Aldous Huxley et propose une vision d´une société dont le dessein serait l´asservissement de la personne humaine. Dns son brillant essai La pensée captive, paru en 1953, l´écrivain Czeslaw Milosz (1911-2004) qui serait couronné en 1980 du Prix Nobel de Littérature (4), évoquait ce roman de son compatriote Witkiewicz et son côté en quelque sorte prémonitoire ou visionnaire au moment où la Pologne et l´Europe de l´Est en général basculaient dans les démocraties populaires. Czeslaw Milosz écrit notamment : «Depuis sa mort, sa prophétie n´a cessé de se vérifier jusqu´au moindre détail, dans une grande partie du continent européen (…) Les Occidentaux sont trop souvent enclins à concevoir le sort des pays convertis exclusivement en termes de contrainte et d´oppression. C´est là une erreur. Par delà le besoin de se mettre à l´abri de la misère et de la destruction physique, il existe là-bas une soif d´harmonie spirituelle et de bonheur. Le sort de certains hommes épris d´une conséquence rigoureuse, non dialectique, comme Witkiewicz, est un avertissement pour bien des intellectuels. Ils voient autour d´eux des exemples lamentables : par les rues des villes errent les fantômes intransigeants de ceux qui ne veulent prendre part à rien, des émigrés intérieurs, rongés de haine au point de ne plus contenir en eux que cette haine, et qui sont vides comme des noix creuses. Pour comprendre la situation d´un écrivain dans les démocraties populaires, il faut chercher les raisons de son activité et se demander comment il maintient –à grand´peine –son équilibre. Quoi qu´on puisse dire, la nouvelle foi permet de vivre une vie active et pleine de mouvement. Et Murti-Bing, infiniment plus que pour le paysan ou l´ouvrier, est tentant pour l´intellectuel. Pour lui, Murti-Bing est ce qu´une bougie est pour un papillon de nuit. Il tourne autour, finit par se jeter dans la flamme, dans le fracas de ses ailes brisées, s´y consume à la gloire de l´humanité. Il ne convient pas de traiter une telle soif par le mépris. Le sang a coulé à flots en Europe pendant les guerres de religion. Quiconque se sent aujourd´hui attiré vers la Nouvelle Foi ne fait que payer sa dette à une vieille tradition européenne. Il s´agit ici d´une chose bien plus grave que la contrainte par la force matérielle». (5)

Intellectuel éclectique, à l´instar de ces artistes de la Renaissance qui se singularisaient dans plusieurs domaines, Stanislaw Ignacy Witkiewicz fut un des écrivains polonais les plus originaux du vingtième siècle, un homme résolument moderne et anticonformiste. 

  

(1)  À noter en français l´essai d´Anna Fialkiewicz-Saignes, Stanislaw Ignacy Witkiewicz et le modernisme européen, publié en 2006 par les Éditions Littéraires et Linguistiques de l´Université de Grenoble. Anna Fialkiewicz-Saignes est maître de conférences en littérature comparée à l´Université de Grenoble.

(2)  Il a pris du véronal et s´est ouvert les veines apprenant que l´Armée Rouge avait franchi les frontières occidentales de la Pologne. 

(3)   Luc –Olivier d´Algange, «Le désastre et l´adieu», in Le Causeur, édition du 21 juin 2020.

(4)  Outre Czeslaw Milosz (1980), quatre autres écrivains polonais ont été récompensés par le Prix Nobel de Littérature : Henrik Sinkiewicz (1905) ; Wladyslaw Reymont(1924), Wislawa Szymborska (1996) et Olga Tokarczuk (2018, reçu en 2019).

(5)  Czeslaw Milosz, La pensée captive, traduit du polonais par A. Prudhommeaux et l´auteur, par éditions Folio (poche), Gallimard, Paris, 1988, pages 26-27.    

 


mercredi 3 décembre 2025

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman La maison vide de Laurent Mauvignier, publié aux éditions de Minuit.Ce roman a reçu le Prix Goncourt 2025.  

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/prix-goncourt-2025-la-maison-vide-un-roman-de-laurent-mauvignier-428805



samedi 29 novembre 2025

Chronique de décembre 2025.

 


Henri Roorda, portrait d´un pédagogue libertaire.

«Au temps de Pascal, l´homme était un roseau pensant. Mais, pour les hommes d´aujourd´hui, l´obligation de penser est beaucoup moins impérieuse. Nos prédécesseurs ont pensé pour nous. Ils nous ont laissé un stock considérable de vocables prestigieux et d´opinions distinguées où nous trouvons tout ce qu´il faut pour composer des discours éloquents. Non seulement tout a été dit, mais, à notre époque, le patrimoine intellectuel de l´humanité est mis à la disposition de tout le monde ; et, en dépit de sa bêtise, Gustave, dont la mémoire est bonne, donne parfois à sa pensée inconsistante un vêtement de solides formules».

Nous ne sommes pas obligés de croire l´auteur. Toujours est-il que ces lignes, écrites il y a plus de cent ans, sont indiscutablement tout aussi actuelles qu´à l´époque où elles ont été publiées. Elles ouvrent la préface du recueil Le roseau pensotant, paru pour la première fois en Suisse en 1923, deux ans avant le décès de son auteur, professeur de mathématiques, écrivain, humoriste sarcastique et pédagogue libertaire qui répondait au nom d´Henri Roorda.

Henri Philippe Benjamin Roorda van Eysinga est né à Bruxelles le 30 novembre 1870 et mort à Lausanne le 7 novembre 1925, jour où il s´est logé une balle dans le cœur. Il était fils d´un fonctionnaire du gouvernement néerlandais en Indonésie qui fut révoqué en raison de ses positions anticolonialistes. Sicco Ernst Willem Roorda –c´était son nom complet – fut d´ailleurs l´auteur du pamphlet anticolonial Malédiction et ami de grandes figures révolutionnaires de son temps. En 1872, la famille Roorda s´est installée à Clarens, en Suisse, pays devenu le repaire de nombre de révolutionnaires au lendemain de la Commune. Aussi, le jeune Henri Roorda y a-t-il fréquenté très jeune des figures comme Élisée Reclus, Pierre Kropotkine ou Ferdinand Domela Nieuwenhuis.

Après des études à l´Université de Lausanne, il a enseigné en tant que professeur de mathématiques et, très inspiré par les préceptes de Jean-Jacques Rousseau et son Émile, il est devenu au fur et à mesure un défenseur acharné d´une pédagogie anti- autoritaire et libertaire, influençant avec ses enseignements plus d´une génération d´écoliers. Il s´est également épris de logique et de musique et a publié des manuels de mathématiques chez Payot (arithmétique, algèbre, géométrie). En concomitance, il a commencé à donner des conférences sur sa philosophie d´enseignement, a noué des contacts avec des mouvements et des associations qui prônaient une approche novatrice de la pédagogie (notamment l´École Moderne de Francisco Ferrer) et a rédigé des articles non seulement pour la presse locale (La Tribune de Genève, La Tribune de Lausanne, La Gazette de Lausanne), mais aussi pour des revues anarchistes comme Les Temps Nouveaux, L´Humanité Nouvelle, La Revue Blanche ou Le Journal d´Alphonse Allais. Son humour lui a également permis de publier dans des revues satiriques comme L´Arbalète et La Crécelle et son éclectisme de collaborer dans des revues néerlandaises et aux Cahiers Vaudois où il a étalé son talent dans de nombreux essais dont Mon internationalisme sentimental (1915) et Le pédagogue n´aime pas les enfants (1917).  Il lui arrivait souvent de signer ses articles du pseudonyme de Balthasar.

Le livre cité plus haut, Le roseau pensotant, est selon son préfacier Gilles Losseroy (1) œuvre de moraliste, de ceux du Grand Siècle français dont il manifeste les caractéristiques essentielles. Gilles Losseroy écrit à ce sujet : «L´analyse des mœurs, livrée d´un point de vue singulier débarrassé des oripeaux idéologiques du temps, se formule ici aussi de manière concise, au travers des écrits brefs qui révèlent une langue parfaitement ciselée et gourmande de maximes bien trempées».

Des écrits d´Henri Roorda n´est pas exempte, on l´a vu, une bonne dose d´humour, cette dose est tantôt sarcastique, tantôt subtile, exprimée parfois sous la forme d´une vérité des plus élémentaires. Cette vérité est d´ailleurs si évidente que l´on oublie même de s´en rendre compte comme dans l´extrait qui suit de la chronique «Nos oreilles n´ont pas de paupières» : «On dit : «il n´est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre».Hélas !quand nous voudrions ne pas entendre, nous entendons tout de même. Hier, dans un salon, j´avais, en face de moi, une dame antipathique dont la vue m´était pénible. Pour ne pas la voir, il m´a suffi de déplacer un peu ma chaise. Mais, pour ne plus l´entendre, j´aurais dû me boucher les oreilles. Dans les salons, cela ne se fait pas. Je connais donc, malgré moi, les opinions que cette élégante dinde professe en matière de mariage». Le ton sarcastique s´accentue quelques lignes plus loin : «Nos yeux ont des paupières. Dès que nous le voulons, il nous est loisible de fermer les yeux et de nous réfugier dans la nuit. Mais nos oreilles n´ont pas de paupières ; et, dans les circonstances ordinaires de notre vie, nous sommes condamnés, bon gré, mal gré, à entendre le bruit que font les hommes». Et il ajoute : «Je ne veux pas critiques la Nature. Elle a fait ce qu´elle a pu. Elle a fait beaucoup. Plusieurs fois par jour, je lui envoie l´expression muette de mon admiration. Je me demande seulement si c´est volontairement ou par étourderie qu´elle nous a donné des oreilles sans paupières».

Dans l´avant-propos de son essai Mon suicide, Henri Roorda écrit qu´il a failli l´ intituler Le pessimisme joyeux. Néanmoins, il s´est ravisé et, étant donné que la perspective de son suicide –qui s´est d´ailleurs produit le 7 novembre 2025- lui enlevait tout ce qui restait de bonne humeur, le pessimisme joyeux était une expression qui pourrait faire hésiter quelques acheteurs. Ils ne comprendraient pas. Donc, Mon suicide serait un titre plus alléchant. On sait que le public a un goût prononcé pour le mélodrame…Il termine son avant-propos d´une façon qui traduit on ne peut mieux comment le rire et la lucidité font souvent bon ménage : «Je voudrais que mon suicide procurât un peu d´argent à mes créanciers. J´ai donc songé à aller voir Fritz, le patron du Grand Café. Je voulais lui dire : «Annoncez, dans les journaux, une conférence sur le suicide, par Balthasar ; et ajoutez en caractères gras : «Le conférencier se suicidera à la fin de la conférence». Puis, en caractères plus petits : «Places à 20 francs, 10 francs, 5 francs et 2 francs (Le prix des consommations sera triplé). Je suis sûr que nous aurons du monde. Mais j´ai renoncé à mon idée. Fritz aurait sûrement refusé : car mon suicide pourrait laisser une tache ineffaçable sur le plancher de son honorable établissement. Et puis, la police, tout à fait illégalement, aurait sans doute interdit la représentation».    

Dans cet essai, on peut lire des phrases à la fois d´une sincérité inouïe et d´un doux désespoir : «Je vais bientôt me tuer. Je ne mérite pas ce châtiment. Je suis sûr d´avoir eu moins de vilaines pensées que la plupart de ces bons citoyens qui réussissent et qui ne songeront jamais à se suicider. Les beaux vers que je me récitais mettaient de la pureté dans mon esprit. Ils m´ont procuré chaque jour une minute d´émotion. Ah ! Je voudrais bien rester sur terre !»

Dans son texte, publié en 2021, « Henri Roorda : le charme d´un suicide» (2), Yia Von Dach écrit que dans ces mots que vous venez de lire on peut écouter le timbre incomparable de l´équilibre que Henri Roorda a su trouver et garder dans ses reproches adressés à lui-même et aux autres, équilibre entre franche dénonciation et calme impassible, entre culpabilité et désespoir infinis, allant de pair avec une douceur tout aussi infinie. 

Un des axes centraux de l´œuvre d´Henri Roorda est sa perspective sur l´enseignement, une perspective que d´aucuns, on l´a vu, considèrent novatrice et libertaire. L´analyse des écrits de l´auteur là-dessus suscite plusieurs questions : était-il vraiment révolutionnaire ou prônait-il un simple changement de mentalités ? Était –il un utopiste ou ne voudrait-il que faire bousculer les idées et agiter les débats ? Quelques-unes de ses opinions ne relevaient –elles plutôt de son goût de la provocation ou de son humour sarcastique ? La mémoire de son expérience pédagogique nous dit qu´il suscitait l´admiration de ses élèves. D´autre part, on ne peut concevoir l´enseignement aujourd´hui tel qu´on le concevait du temps d´Henri Roorda quoique, sous bien des aspects, les choses demeurent tout aussi figées.

Quoiqu´il en soit, contrairement à ce qu´Henri Roorda avait prédit lui-même dans Avant la grande Réforme de l´an 2000, ses écrits sur l´école n´ont pas «sombré comme beaucoup d´autres ouvrages, dans l´océan des imprimés». C´est d´ailleurs ce que nous rappelle Alain Ausoni, docteur de l´Université d´Oxford et maître d´enseignement et de recherche à la Faculté des Lettres de l´Université de Lausanne : «On a même pu souhaiter que Le Pédagogue n´aime pas les enfants figure obligatoirement parmi les lectures de tous les enseignants en formation. Deux prémisses sans doute à cette proposition. La première est un constat : beaucoup de changements de l´école ne sont pas  le fruit de réformas datables et imposées par les pouvoirs publics, mais résultent d´évolutions sociales affectant au fil du temps les pratiques de terrain, si bien qu´ils finissent par s´imposer avec la force de l´évidence. Roorda semblait en être conscient, lui qui ciblait particulièrement les enseignants. Proposant des aménagements plutôt que des réformes, il travaillait les mentalités par sa verve humoristique. La deuxième prémisse voudrait que de nombreuses propositions de Roorda n´ayant pas perdu de leur pertinence ni ses textes de leur pouvoir persuasif, leur lecture puisse être un opérateur de ce type de changement. Il n´y aurait alors pas grand risque à parier que sa pensée de l´école continuera d´agir : on Roordera» (3).

Après la mort d´Henri Roorda, son héritage a toujours été préservé. Son ami Edmond Gilliard a consacré un essai à sa mémoire : Henri Roorda (1929). Par contre, en 2003 fut constituée l´Association des Amis d´Henri Roorda dont on peut consulter le site sur le Net (henri-roorda.org). Enfin, ses œuvres sont régulièrement rééditées.

Si vous ne connaissez pas encore l´œuvre originale d´Henri Roorda, découvrez-la. Vous allez plonger dans le monde fascinant d´un chroniqueur, un essayiste et un pédagogue hors pair. 

 

(1)  Préface à Le roseau pensotant suivi de Avant la grande réforme de l´an 2000, éditions Florides Helvètes, Lausanne, 2023.

(2)  Yia von Dach, Henri Roorda : Le charme d´un suicide, Versants, volume 1, nº 68, 2021.

(3)  Alain Ausoni, Versants, volume 1, nº 68, 2021. Alain Ausoni cite dans cet essai entre autres Marc Angenot, Antoine Prost, René Braichet et Tanguy L´Aminot. En plus, il est l´auteur avec Anne –Lise Délacretaz du livre Henri Roorda, en vers, en prose et contre tout, publié en mai 2025 aux éditions Savoir Suisse.

Éditions récentes d´ouvrages d´Henri Roorda :

Henri Roorda, Réciter moins, résister mieux : écrits pédagogiques, éditions Héros-Limite, Genève, 2025.

Henri Roorda, Débourrer les crânes : écrits pacifistes 1915-1924, éditions Héros-Limite, Genève, 2025.

Henri Roorda : Mon suicide suivi de À Henri Roorda (texte de Edmond Gilliard), éditions Allia, Paris, 2024.

Henri Roorda, Le roseau pensotant, suivi de Avant la grande réforme de l´an 2000, éditions Florides Helvètes, 2023.

Henri Roorda, Intelligence à louer, Chroniques 1915-1925, éditions La Baconnière, Genève, 2021.

vendredi 14 novembre 2025

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le livre Le nom des rois de Charif Majdalani, publié aux éditions Stock.  

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/le-nom-des-rois-un-roman-de-charif-majdalani-426991




mercredi 12 novembre 2025

Boualem Sansal enfin libéré!

 


C´est la bonne nouvelle d´aujourd´hui. Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a finalment grâcié l´écrivain Boualem Sansal, en prison depuis un an. Une nouvelle que l´on salue vivement.  

mardi 4 novembre 2025

Le Prix Goncourt 2025 est décerné à Laurent Mauvignier.

 



Le Prix Goncourt 2025 a été attribué au premier tour au roman La maison vide de Laurent Mauvignier, publié aux éditions de Minuit. 

La maison vide est un roman monumental, une réinvention de l´histoire de la famille de l´auteur sur quatre générations, dans une maison de la campagne française, et, comme d´aucuns l´ont signalé, véritable aboutissement de son oeuvre. Je vous rappelle que ce roman avait déjà été couronné du Prix Littéraire du Monde et du Prix des Libraires de Nancy-Le Point 2025.

Entre-temps, le Prix Renaudot fut attribué à Adelaïde de Clermont-Tonnerre pour son roman Je voulais vivre, publié aux éditions Grasset. C´est une relecture des Trois Mousquetaires du point de vue de Milady, héroïne que l´autrice tient pour la victime du «plus grand féminicide de l´histoire de la littérature».     

mercredi 29 octobre 2025

Chronique de novembre 2025.

 


Sergueï Lebedev: l´interrogation de la Grande Histoire.

 

En Russie, on le sait, la mémoire de la terreur stalinienne dérange encore pas mal de monde. De surcroît, le pouvoir en place, en héritier de tous les impérialismes possibles et imaginables, ne voit nullement d´un bon œil toute interrogation de la Grande Histoire. Si reconnaissance il y a parfois de la souffrance, de la résistance et de la combativité des Russes au cours de l´histoire, elle est manipulée au profit du souvenir et du culte de la personnalité des gouvernants qui ont souvent sévit sur le peuple, soit en l´asservissant, soir en persécutant ceux qui osent dire non aux diktats et aux oukases qui essaient de les museler et les bâillonner.

Néanmoins, quiconque s´acharne- souvent au prix d´énormes efforts et au risque de sa vie- à préserver la mémoire de la terreur pour que l´innommable ne se reproduise pas un jour, peut toujours compter sur la plume d´écrivains comme Sergueï Lebedev, comme on l´a vu d´ailleurs quand il a pris la défense, il y a quelques années, de Dmitriev, le représentant en Carélie de l´Association Mémorial, victime d´un procès kafkaïen.    

Né à Moscou le 28 octobre 1981, donc encore du temps de l´Union Soviétique, Sergueï Lebedev, après avoir été journaliste et rédacteur en chef adjoint de la revue Premier Septembre,  s´est affirmé ces dernières années comme un des écrivains russes les plus respectés de sa génération, non seulement en Allemagne où il vit depuis des années –en raison de son opposition au régime de Vladimir Poutine-, mais aussi un peu partout puisque ses livres –qui se penchent sur les secrets de l´histoire soviétique, la violence du stalinisme et ses impacts dans la Russie d´aujourd´hui - sont traduits dans plus d´une vingtaine de langues dont le français où il fut traduit d´abord chez Verdier et plus récemment aux éditions Noir sur Blanc.

S´il est aujourd´hui un écrivain reconnu –en tant que poète, romancier et essayiste -, Sergueï Lebedev a commencé par travailler pendant sa jeunesse au sein d´expéditions géologiques vers le nord de la Russie au cours desquelles il a découvert des vestiges de camps du Goulag. Son travail sur la mémoire de la terreur stalinienne a nourri sa création littéraire, comme je l´ai écrit plus haut. Son œuvre,  paradoxalement –ou peut-être pas –mieux connue en Occident qu´en Russie, couvre une période comprise entre le début du XVIIIème et le début du XXIème siècle. La Révolution, le culte de Lénine, le Goulag, les purges staliniennes, la fin de l´époque soviétique sous Brejnev, la perestroïka de Gorbatchev, la mise sur le devant de la scène de la Fédération de Russie et les années Eltsine, la guerre de Tchétchénie puis l´avènement de Poutine en constituent les sujets les plus courants de ses livres.       

Son premier livre La limite de l´oubli –paru en français en 2014, aux éditions Verdier, traduit du russe par Luba Jurgenson, comme les deux romans suivants-en est d´ailleurs un des exemples les plus illustratifs. Le roman se présente comme une enquête. Ayant survécu, enfant, à la morsure d´un chien grâce à une transfusion sanguine, le narrateur cherche à connaître l´identité de celui dont le sang coule désormais dans ses veines et dont la personnalité recèle un mystère. On finira par découvrir qu´il s´agit d´un homme aveugle surnommé l´Autre Grand –Père qui avait été gardien dans un camp du Goulag et avait causé la mort de son propre fils qu´il a cherché à remplacer en adoptant le narrateur et en allant jusqu´à se sacrifier pour lui. La limite de l´oubli est un roman d´une rare profondeur écrit dans un style raffiné qui traduit les inquiétudes d´une génération qui a grandi pendant la période de transition qui a suivi la perestroïka et la chute du régime soviétique. Selon les critiques, La limite de l´oubli est le premier roman d´un jeune auteur qui a su s´affranchir des limites imposées par l´effacement des années soviétiques.    

Son deuxième roman, L´année de la comète, se place sous le registre de la chronique familiale tout en gardant le même procédé de son roman précédant, c´est-à-dire, l´enquête. L´apparition de la comète est vue sous l´angle de Tania, la grand-mère du narrateur, qui en a été témoin dans son enfance et qui raconte à partir de cet épisode l´histoire de sa vie. L´auteur interroge donc le vacillement identitaire de sa génération et décrit les pièges politiques qui guettaient la Russie à ce moment-là.

Les hommes d´août fut le troisième roman de Sergueï Lebedev traduit en langue française, un roman –policier ? fantastique ? d´aventures ?-qui nous renvoie aux événements d´août 1991, le moment où les communistes de la vieille garde opposés aux réformes de Gorbatchev essaient de déclencher un coup d´État. Ces communistes échouent et Boris Eltsine, porté au pouvoir par la tourmente, reprend le contrôle du pays qui ne tardera pourtant pas à se disloquer. À Moscou, devant le bâtiment qui abritait la police politique, la statue de Dzerdjinski, symbole de soixante-dix  ans de répression est déboulonnée. Le héros du roman, en quête de ses racines, sillonne les contrées dévastées de l´ancienne Union Soviétique, un périple qui se traduit par un véritable voyage dans l´au-delà, un au-delà néanmoins bien réel où les injustices anciennes ont pavé le chemin des violences futures. Bientôt les guerres en Tchétchénie sonneront le glas de l´illusion démocratique de la communauté des «hommes d´août» née sur les ruines du communisme. À vrai dire, si Dzerdjinski et même sa statue avaient disparu, l´esprit du fondateur de la Tchéka –la première police secrète soviétique – ne s´était point dilué.

Les deux romans les plus récents de Serguei Lebedev ont été publiés en français aux éditions Noir sur Blanc. D´abord Le Débutant, en 2022, puis La Dame Blanche lors de la cette dernière rentrée littéraire. Traduits tous les deux du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton.

L´intrigue du Débutant –prix Transfuge du meilleur roman étranger - gravite autour d´un poison mortel. Kalitine, le chimiste qui l´a fabriqué dans un institut secret d´Union Soviétique, s´est enfui à l´Ouest au moment de l´effondrement du pays. Le roman raconte son enfance dans une ville secrète d´URSS, sa vocation précoce, son initiation auprès d´un oncle puissant et mystérieux, puis les années passées dans un laboratoire clandestin, dissimulé sur une île dans un grand fleuve. Vingt ans plus tard, le lieutenant - colonel  Cherchniov reçoit l´ordre d´empoisonner le traître avec son propre produit, et il se lance à sa poursuite. Une enquête haletante dans le monde des espions et des services secrets russes.

Dans La Dame Blanche, on se retrouve dans une petite ville du Donbass, au moment de l´invasion russe. Marianna, surnommée «la Dame Blanche», mi-magicienne, mi-gardienne des lieux, se meurt. Elle a dirigé la blanchisserie de la mine de charbon et sa fille Janna se demande si elle devra reprendre cette mission purificatrice. C´est alors que réapparaît Valet, le voisin qui s´est engagé dans les forces de l´ordre russes. Réprouvé par la population ukrainienne et poussé par un désir de vengeance, Valet attend son heure.

Dans ce roman parfois terrifiant, l´auteur dénonce la mainmise de la Russie sur l´Ukraine et les habitudes soviétiques qui perdurent. La mine de charbon cache un terrible secret : lors de la Seconde Guerre mondiale, des milliers de Juifs y ont été ensevelis par les Allemands et c´est au-dessus de ces lieux maudits que, un jour de juillet 2014, un avion de ligne est abattu par un missile russe…Dans ce roman, l´auteur met en lumière le point de rencontre du nazisme et du communisme soviétique qui a donné naissance au nouveau totalitarisme de la Russie d´aujourd´hui.

D´après Julie Gerber, docteur en littérature comparée, «la prose de Lebedev, classée en Russie dans la catégorie «littérature intellectuelle» trouble par sa dimension à la fois poétique et analytique. Le lecteur peut y sentir des influences proustiennes : à travers  des phrases étirées, le narrateur décrit minutieusement ses souvenirs, s´efforçant de saisir l´insaisissable. La prose pourrait être qualifiée de postmoderne dans sa structure végétale, «rhizomique» pour reprendre les termes de Deleuze et Guattari. Le rêve, l´hallucination et la réminiscence s´entrecroisent dans une trame principale très relâchée. Les points de contacts entre les divers récits, les différentes couches de conscience et de souvenirs sont flous: le lecteur peut s´y perdre, mais cela relève du jeu».(«L´engagement poétique et politique de l´écrivain Sergueï Lebedev :une recherche du temps présent, in Revue Parlementaire et politique, 25 janvier 2021).

Le Goulag est, on l´a vu, un des sujets qui font souvent irruption dans les fictions de Sergueï Lebedev. Le Goulag dont il répertorie les vestiges. Comment décider néanmoins de ce qui est un vestige ? C´est la question posée par Luba Jurgenson- traductrice de quelques livres de Sergueï Lebedev, mais surtout essayiste – dans son livre Le semeur d´yeux (Sentiers de Varlam Chalamov) paru en 2022 chez Verdier : «Dans un pays comme l´URSS tout fait trace. Des villes entières ont été construites dans le but de maintenir et de développer le système concentrationnaire : Magadan, la capitale du Dalstroï, Medvejegorsk, la capitale du Belbaltlag, camp du canal Baltique –Mer Blanche. La mémoire du Goulag est inscrite (et enfouie) dans des monuments architecturaux d´autres époques, par exemple la célèbre «maison des exécutions» de la rue Nikolskaïa à Moscou, dont les étages inférieurs comprennent des fragments d´habitations des princes Khovanski du XVIIème siècle et qui, dans les années de la Grande Terreur, a abrité le Collège militaire de la Cour suprême d´URSS». Néanmoins, dans le cas des livres de Sergueï Lebedev, il ne s´agit pas de revenir comme un historien sur l´expérience du Goulag ni de se substituer au témoin quoique, dans un entretien, il eût placé son œuvre dans le prolongement de celles de Varlam Chalamov et d´Alexandre Soljenitsyne. L´objectif de Sergueï Lebedev est quand même tout autre, comme il l´a avoué dans ce même entretien : «Ils n´étaient pas intéressés par la «présence» du camp dans la vie normale : ils s´occupaient de révéler l´atrocité. Moi, j´ai voulu parler de l´héritage de ce passé». 

Peut-être la meilleure définition de l´œuvre de Sergueï  Lebedev nous a-t-elle été donnée par un de ses confrères, un autre grand écrivain russe qui répond au nom de Vladimir Sorokine : «Éteignez votre téléviseur et lisez…Sergueï Lebedev n´écrit pas sur le passé, mais sur la journée d´aujourd´hui. Il écrit sur le fait que nous n´avons pas connu ni compris l´ère stalinienne. La Perestroïka semble déjà une histoire ancienne oubliée, mais Staline est vivant. Dans les années 1990, nous étions tous romantiques, nous pensions que c´était cela la liberté. Mais un homme qui a vécu toute sa vie dans un camp ne peut pas en sortir et du jour au lendemain devenir libre. Au lieu de la Perestroïka et de la liberté, nous avons un pays qui est pillé, les Russes se battent contre les Ukrainiens, on érige de nouveau des monuments à Staline. Dans les églises, on prie pour la grande Russie. Ce n´est déjà plus la génération de Staline, mais celle de ses enfants. Des enfants de leurs enfants. Un lien sans fin et sombre. Les héros de Lebedev cherchent un moyen de couper ce cordon ombilical…».

 

Livres de Sergueï Lebedev parus en français :

La limite de l´oubli, traduit du russe par Luba Jurgenson, édition Verdier, paris, 2014.

L´année de la comète, traduit du russe par Luba Jurgenson, éditions Verdier, Paris, 2016.

Les hommes d´août, traduit du russe par Luba Jurgenson, éditions Verdier, Paris, 2019.

Le Débutant, traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton, éditions Noir sur Blanc, Lausanne/Paris, 2022.

La Dame Blanche, traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton, éditions Noir sur Blanc, Lausanne/Paris, 2025