Laissez tout
entre les mains de Mario Levrero.
«Si j´écris c´est pour éveiller l´âme endormie, raviver l´esprit et
dévoiler ses chemins secrets(…) mes récits sont pour la plupart des bribes de
mémoire de l´âme et non pas des inventions». Ces paroles, on les retrouve dans
le livre El discurso vacío(Le discours vide) de l´écrivain uruguayen Mario
Levrero. Écrivain rare, comme on le classe d´ordinaire. Or, il se fait que cette
épithète ne traduit peut-être pas au mieux de quelle étoffe étaient faits les livres
éblouissants qu´il nous a laissés, lui mort en 2004. En plus, l´adjectif rare
n´est-il pas une espèce de mot passe-partout que l´on emploie faute de mieux
pour caractériser tel ou tel écrivain ? Moi-même, eussé-je été plus
original, j´aurais choisi ici une épithète plus insolite. Toujours est-il que,
me rendant à l´évidence et au risque de me contredire, le mot «rare» n´est pas
un mot aussi insolite que cela pour évoquer l´œuvre de Mario Levrero. En effet,
Mario Levrero dont l´œuvre ne se rapproche d´aucune autre dans la littérature
uruguayenne partage quand même cette épithète d´écrivain rare avec d´autres
auteurs de son pays, comme Marosa di Giorgio (poète décédée en 2004, la même
année que Levrero), Armonía Somers, José Pedro Díaz, Felipe Polleri(étant plus
jeune, un disciple en quelque sorte de Levrero) et le grand écrivain et
concertiste Felisberto Hernández. Une
boutade sur la littérature latino –américaine explique par ailleurs l´apport le
plus significatif de chaque nation : le Chili a produit des poètes,
l´Argentine des conteurs, le Mexique des romanciers et l´Uruguay les rares (los
raros, en castillan). Selon le critique littéraire Ángel Rama, «Los Raros» est
un courant typiquement uruguayen d´écrivains que l´on ne saurait caser dans
aucune école littéraire spécifique quoiqu´on puisse les rapprocher un tant soit
peu par un tout léger surréalisme. D´aucuns vont jusqu´à inclure Juan Carlos
Onetti (voir notre chronique d´octobre 2009) dans ce courant, ce qui me paraît
tout à fait abusif étant donné que les caractéristiques d´Onetti le placent
sous le signe d´une généalogie bien différente de celle qui sous-tend les
œuvres de ses compatriotes cités plus haut. Quoi qu´il en soit, et pour en
revenir à Levrero, l´auteur avec lequel on lui trouve le plus d´affinités
semble être Felisberto Hernández.
Mario Levrero- de son nom complet Jorge Mario Varlotta Levrero- est né le
23 janvier 1940 à Montevideo et mort dans la même ville le 30 août 2004. S´il a
passé la plupart de sa vie dans sa ville natale, il en a été absent pendant des
périodes plus ou moins courtes où il a séjourné en d´autres villes uruguayennes
comme Piriápolis ou Colonia, mais aussi à l´étranger, notamment à Buenos Aires
et Rosario en Argentine et à Bordeaux, en France. Il a mené une vie plutôt
précaire, ayant exercé divers métiers tout le long de sa vie tels libraire,
photographe, humoriste ou éditeur de revues marginales. Les dernières années de
sa vie, il a dirigé un atelier littéraire.
Si l´œuvre de Mario Levrero puise dans différentes sources, comme la
littérature populaire, le polar, les comics, le cinéma muet, peut-être le
fantastique, voire même la science –fiction(ou du moins quelques-unes de ses
caractéristiques), elle est à bien des égards, inclassable, au- delà du fait
qu´elle aura connu une trajectoire loin d´être tout à fait uniforme.
On pourrait d´ailleurs diviser l´œuvre de Mario Levrero en trois grandes
parties : Les livres plus introspectifs parus peu avant sa mort comme El
discurso vacío(Le discours vide) ou La novela luminosa(Le roman lumineux),
publié à titre posthume ; les romans sur la ville des années soixante-dix
rassemblés autour de la Trilogía involuntaria(trilogie involontaire), à savoir
La ciudad(La ville), El lugar(Le lieu) ou París(Paris) ou les récits plus atypiques
ou inclassables dont La maquina de
pensar en Gladys(La machine de penser à Gladys), Todo el tiempo(Tout le temps)
ou Nick Carter se divierte mientras el lector es asesinado y yo agonizo(Nick
Carter s´amuse pendant que le lecteur est assassiné et que j´agonise).
On sait bien que nombre de lecteurs
raffolent de retrouver chez chaque écrivain ce qui peut le rapprocher d´un
autre auteur qu´ils auraient aimé comme si la littérature n´était qu´une
éternelle chaîne se déplaçant en boucle où l´originalité ne serait pas monnaie
courante. On n´ignore pas par ailleurs que les critiques littéraires se prêtent
souvent à ce jeu, en gâtant leurs lecteurs de quelques rapprochements entre auteurs
qui se ressemblent peu ou prou, mais qui au bout du compte se réclament de
généalogies ou de paternités les plus diverses. Toujours est-il que dans le cas
de Mario Levrero, l´auteur lui-même ne réfutait pas, toutes proportions gardées,
le rapprochement ou du moins l´influence de Kafka dans certains de ses écrits.
Il a même affirmé dans un entretien accordé à Hugo J.Verani en 1992 : «
Tant que je n´ai pas lu Kafka, j´ignorais que l´on pouvait dire la vérité», une
phrase d´ailleurs fort intéressante, dévoilant la pensée de Levrero sur le rôle
de l´écrivain et la mission de la littérature. Sur cette influence de Kafka, je
n´hésite pas à reproduire-justement à propos de l´affirmation de Levrero que je
viens de citer- les paroles d´Ignacio Echevarría, un des plus grands
spécialistes de l´œuvre levrérienne, dans l´article« Levrero y los
pájaros»(«Levrero et les oiseaux»), paru en 2007 dans le numéro 5 (année III)
de la revue UDP (Pensamiento y Cultura) de Santiago du Chili : « Ces
paroles (de Levrero) nous invitent à rappeler celles de l´auteur du Château où
il nous assure que ce que fait l´écrivain «n´est pas voir la vérité mais être
la vérité elle-même» et il recommande :«ne nous faites pas croire à ce que
vous dites, mais plutôt : faites- nous croire en votre décision de le
dire».Levrero accomplit parfaitement cette consigne, d´autant plus que «la
vérité profonde des choses est nécessairement diffuse, imprécise, inexacte»,
comme l´assure le narrateur de Desplazamientos*(1987) ; et c´est ainsi que
«l´esprit se nourrit du mystère et fuit et se dissout lorsque ce que nous
dénommons précision et réalité essaie de fixer les choses en une forme choisie-
ou en un concept»».
Cette influence de Kafka est visible dans les romans de la trilogie
involontaire(1), involontaire puisque ce n´est qu´après l´écriture des trois
romans que Levrero se serait rendu compte qu´ils avaient en commun le thème de
la ville. D´aucuns voient dans les romans de cette trilogie une incursion dans
le genre fantastique, mais l´auteur rechignait devant cette épithète et ce
parce que d´après lui ses œuvres-et celles-ci en particulier-ne bâtissent pas
des mondes possibles ou des réalités alternatives, mais elles sont plutôt le
reflet de la réalité par le philtre de la perception individuelle. Il ne s´agit
donc pas d´une déformation de la réalité, mais d´une réalité tamisée par le
subjectivisme. En effet, les espaces chez Levrero sont réels et vraisemblables
et néanmoins il y a chez eux quelque chose de mystérieux, de diffus, d´opaque
qui empêche le lecteur de les reconnaître. Peut-être ceux qui incluent les œuvres de Levrero dans le genre
fantastique pensent-ils à une interview de Julio Cortázar où l´écrivain
argentin affirmait(en 1962) que ses contes faisaient partie du genre
fantastique faute d´une meilleure définition…(2)
Dans le premier roman de la Trilogia involuntaria, La ciudad(La ville), un
homme loue une nouvelle maison où, plongé dans la pénombre et l´absence de
courant électrique, il se sent égaré. Affamé, il décide de se déplacer à un petit magasin pour
s´acheter de quoi manger. Peinant à retrouver ses repères sous la pluie, il
fait du stop et retrouve une fille qu´il croyait être la maîtresse du
chauffeur, mais qui en effet avait fait du stop comme lui-même. Après que le
chauffeur les eut déposés quelque part, ils ont fait un bout de chemin ensemble
jusqu´à retrouver ce qui ressemblait à une ville où le narrateur, pris dans un
tourbillon d´événements, les uns les plus bizarres que les autres, baigne dans
une atmosphère kafkaïenne où tout est
égarement, perte de repères, un monde interlope que l´on ne saurait déchiffrer.
En épigraphe, il y a un dialogue d´un roman de Kafka qui ne saurait mieux
traduire l´étrangeté de ce roman de Levrero :
«-J´aperçois au loin une ville. Est-ce celle dont tu parles ?
-C´est possible, mais je ne
comprends pas comment tu peux apercevoir au loin une ville, puisque moi, je ne
vois que très peu depuis que tu m´en a parlé, rien que quelques contours imprécis
dans le brouillard».
Dans un autre roman de cette trilogie, París (Paris), le narrateur se
retrouve dans la capitale française où il est arrivé après avoir voyagé trois
cents siècles (mais oui !), une ville dont il a d´étranges et confus
souvenirs. Il y descend dans un asile d´aliénés où les chambres sont
distribuées par un curé qui s´occupe de la traite de prostituées. Il est
interdit d´en sortir puisque l´asile est surveillé par des gendarmes. Si la
présence des flics renvoie vaguement à un univers kafkaïen et l´atmosphère
d´égarement et d´étrangeté nourrit l´intrigue, le rapprochement dans ce roman
est à faire plutôt avec William Burroughs et surtout Philip K. Dick, une des références
littéraires de Levrero.
Enfin, dans El Lugar(Le lieu) qui a plus d´affinités avec La Ciudad qu´avec
París, on découvre un personnage qui se réveille enfermé dans une chambre qu´il ne connaît
pas. Ignorant comment en sortir, il décide d´entrer dans une autre chambre de
la maison mais se rend compte qu´il ne peut pas reculer et regagner la première
chambre. À la page 40, on retrouve
peut-être une clé interprétative pour l´univers levrérien, ou du moins pour la
banalité de l´existence quotidienne ou l´absence de toute logique dans notre
vie(le monde serait-il d´ailleurs plus heureux s´il y avait bien une
logique ?) : «Je me suis rendu compte que l´impuissance devant cette
situation aussi extraordinaire n´était pas particulièrement différente de
l´impuissance coutumière devant les faits quotidiens ;en ce dernier cas,
on dissimule mieux, en raison de la complexité des situations que le monde nous
présente quotidiennement».
Il y a quelques mois, les éditions de poche Debolsillo, du groupe Mondadori
Espagne, ont rassemblé en un seul volume trois romans de Mario Levrero du genre
«détectivesque». Le livre intitulé Nick Carter se divierte mientras el lector
es asesinado y yo agonizo y otras novelas(3) regroupe le roman homonyme- que
j´ai déjà cité plus haut – et encore La Banda de Ciempiés(La Bande de mille-pattes)
et Dejen todo en mis manos(Laissez tout entre mes mains, qui a pris un autre
titre en français).
Nick Carter… ne peut pas être classé à proprement parler dans le genre polar, comme on eût pu le supposer de prime
abord. Comme l´a rappelé encore Ignacio Echevarría dans le prologue, il s´agit
d´une parodie du genre truffée de teintes métalittéraires et psycho-analytiques,
un mélange de fictions pulp, du comique, du délire onirique avec quelques
délicates touches kafkaïennes. Le roman est en fait une authentique parodie,
sans conventions, loufoque, d´une fantaisie inouïe et d´un humour noir. Les
personnages sont on ne peut plus extravagants, de la secrétaire nymphomane de
Nick à une femme qui se transmue en
toile d´araignée ou vice –versa, tout est dépourvu de la moindre
logique. Même le narrateur semble ne pas y échapper, passant assez facilement de la première à la
troisième personne. Interrogé à ce sujet, Mario Levrero a répondu un jour :
«Ça n´a pas été une décision du moi, ni
un calcul, ça s´est tout bonnement présenté ainsi. Comment me suis-je rendu
compte que l´on passait à la troisième personne ? Tout simplement en
regardant le protagoniste, qui était le
narrateur, dédoublé ; je n´étais plus en train de le personnifier (à
travers ses sens), je le regardais plutôt du dehors».
La Banda de Ciempiés met en scène une foule de péripéties et de situations
grotesques et absurdes à partir de la construction d´un mille-pattes en papier
et de l´enlèvement d´une marchande de violettes. Le détective Carmody Trailler
appelé à enquêter sur l´affaire semble naturellement impuissant pour faire quoi
que ce soit.
Quant à Dejen todo en mis manos, l´insolite surgit tout d´abord dans le
titre. C´est que dans Nick Carter…écrit vingt ans plus tôt, «dejen todo en mis
manos» est une expression employée souvent par Nick Carter en s´adressant à un
autre personnage Lord Ponsonby. Quoi qu´il en soit, cette fois-ci on a affaire
à un écrivain peu fortuné, ayant du mal à faire publier ses livres - il peut
d´ailleurs être conçu comme un alter ego de Mario Levrero-et qui en manque
d´argent accepte à contre- cœur une mission d´un éditeur ami : retrouver
un certain Juan Pérez qui avait envoyé un manuscrit fabuleux. On ignore tout de
l´auteur, on n´a comme renseignement que la ville de l´intérieur d´où le
manuscrit fut envoyé. C´est là que l´auteur raté se déplace à la recherche de
l´auteur inconnu, et descend dans un hôtel louche. Pourtant son séjour-où
il connaît une étrange femme – se mue en
une recherche de soi-même à travers une petite ville où les chemins ne
mènent nulle part.
Dans les derniers livres de Mario Levrero, il y a, je l´ai écrit plus haut,
une évolution vers une littérature plus introspective(le réalisme introspectif,
selon la formule du critique littéraire Pablo de Rocca). Dans El discurso vacío(4),
un écrivain noircit un cahier avec des exercices pour perfectionner sa
calligraphie, en présumant qu´en faisant ceci il pourra en même temps améliorer
son caractère. Ce qui n´était au départ qu´un simple exercice se remplira au
fur et à mesure de réflexions et d´anecdotes sur l´écriture, le sens de
l´existence et le désarroi devant la vie. Un peu dans la même veine, La novela
luminosa(5) est une tentative de mener à bout un projet que l´auteur avait
jadis commencé, puis abandonné. Il a ainsi sollicité une bourse à la Fondation
John Simon Guggenheim et les quatre-cent cinquante premières pages de ce roman
intitulées Diario de una beca(Journal d´une bourse) sont dans une certaine
mesure une réflexion sur l´impossibilité d´écrire un roman, un peu à l´instar
d´une œuvre de 1958 de Josefina Vicens, El libro vacío. L´auteur y consigne ses
manies, son agoraphobie, son hypocondrie, son addiction aux ordinateurs, ses
rêves, ses lectures, l´amour, la peur de la mort, la poésie, ou ses promenades
à Montevideo en quête des livres de Rosa Chacel et des polars qu´il lit
compulsivement. Enfin, dans les cent dernières pages, Levrero reprend le projet
du roman tel qu´il l´avait conçu dans la première version en 1984.
Quoique Mario Levrero fût devenu ces dernières années un auteur culte, une
partie importante de ses livres ne sont pas encore disponibles chez des
éditeurs espagnols. Il est abondamment publié en Uruguay et en Argentine, mais
en Espagne, s´il est crédité d´un succès d´estime, il peine un peu à atteindre
le grand public, du moins de façon aussi incisive que, par exemple, le Chilien Roberto
Bolaño(voir notre chronique de juillet 2008), un auteur dont le parangon avec
Levrero est d´ordinaire évoqué, non pas tellement parce que leurs œuvres
partagent à proprement parler une même généalogie (malgré des affinités assez
claires), mais parce que la trajectoire des deux écrivains a quelques points
communs : ils ont vécu en marge de toute coterie littéraire(de par même la
«marginalité» qui était la leur), ils ont mené une vie plutôt précaire, ayant
constamment changé de métier, et ils ont connu une gloire posthume(plus
évidente pour l´instant dans le cas de
Bolaño). De toute façon, toutes les œuvres de Mario Levrero semblent en cours de publication chez
Mondadori Espagne, quoiqu´à un rythme relativement lent.
Pour ce qui est des traductions, un long chemin reste à faire, surtout dans
les principales langues de communication. En français, il n´y a pour l´instant
qu´un livre traduit disponible, Dejen todo en mis manos, qui a pris dans la
langue de Molière le titre J´en fais mon
affaire, chez L´arbre vengeur(2012) avec une préface de Diego Vecchio et
traduction de Lise Chapuis. Il y a eu une édition chez Complexe de la fiction Fauna
en 2000, qui est déjà épuisée. En portugais, il y a un ou deux livres traduits
au Brésil, mais aucun au Portugal. Pas plus qu´en Allemagne,en Angleterre ou aux États-Unis où les traductions en allemand et en anglais sont donc inexistantes(il paraît qu´il y a juste un conte traduit et publié dans une revue littéraire américaine). En Italie, il y a quand même un conte de Levrero(traduit par Loris Tassi sous le nom Confusione del noir) dans une anthologie de contes et essais, intitulée Inchiostro sangue, Antologia di racconti e saggi del Rio de la Plata, chez l´éditeur Arcoiris(2009).
Quoi qu´il en soit, si vous lisez bien l´espagnol, n´hésitez pas, laissez tout entre les mains de Mario
Levrero…
*Déplacements, en français.
(1)Trilogía involuntaria (La ciudad, El
lugar, París), Mario Levrero, Debolsillo, Barcelone 2008.
(2)Voir l´article «Trilogía involuntaria o
las ciudades de Mario Levrero» d´Ana Maria Iglésia in revistadeletras.net
(3) Nick Carter se divierte mientras el
lector es asesinado y yo agonizo y otras novelas, Mario Levrero, Debolsillo,
Barcelone, 2012.
(4)El discurso vacío, Mario Levrero,
Debolsillo, Barcelone, 2009.
(5)La novela luminosa, Mario Levrero,
Debolsillo, Barcelone, 2008.