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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 9 mai 2021

La mort de Caballero Bonald.

 Poète, romancier et essayiste, José Manuel Caballero Bonald- fils d´un père cubain(Placido Caballero) et d´une mère d´ascendance aristocratique française(Julie Bonald, de la famille du vicomte Louis de Bonald)-est mort aujourd´hui à Madrid, à l´âge de 94 ans. 

Ná à Jerez de la Frontera le 11 novembre 1926, il a été militant anti-franquiste et il a appartenu au groupe poétique de la Génération de 50, aux côtés de José Ángel Valente, José Agustín Goytisolo et Jaime Gil de Biedma, entre autres. Sa façon d'utiliser le langage et le lexique très soigneusement, ainsi que le style baroque, caractérisent son œuvre. Caballero Bonald était un écrivain d'une très grande qualité littéraire et il était considéré comme un modèle de ce que fut l'évolution littéraire d'après-guerre. Ses incursions dans la poésie, le roman, le théâtre et l'essai comptent plus de quarante titres.

Son œuvre a été couronnée par le Prix National des Lettres Espagnoles  en 2005 et par le Prix Cervantes en 2012.

jeudi 6 mai 2021

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman La scandaleuse de Michel Peyramaure, publié aux éditions Calmann-Lévy:


https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/la-scandaleuse-dernier-livre-de-michel-peyramaure-304492

jeudi 29 avril 2021

Chronique de mai 2021.

 






Peut-on effacer l´Histoire?

La question est au centre de ce roman : le passé peut-il passer ? Il y a deux manières d´embrasser la grande Histoire pour poser la question centrale de l´équation coloniale : ou bien on rappelle, on raconte, on dissèque ce qui s´est vraiment produit, on fait en quelque sorte un long travail de mémoire pour que justement cette mémoire puisse panser les plaies et éviter que l´Histoire ne se reproduise, ou, en alternative, on trempe dans le ressentiment et l´on remue le couteau dans la plaie. Il n´est certes pas question de promouvoir une quelconque sorte d´oubli, mais le contraire de l´oubli n´est pas pour autant le ressassement à outrance, la hargne contre les fils des anciens colonialistes. La réconciliation historique se fait contre l´oubli, mais aussi contre tout esprit de revanche. La vengeance ne doit pas succéder à la souffrance et à l´humiliation.

Le passé colonial belge –comme celui d´autres anciennes puissances coloniales comme la France, l´Angleterre, l´Espagne, le Portugal ou Les Pays –Bas- est toujours sur la sellette, surtout pour ce qui est du Congo. On vous rappelle d´ailleurs que dans les toutes premières années de la colonisation de l´ancien Congo belge, puis Zaïre après l´indépendance, puis encore République démocratique du Congo, le territoire-appelé tout d´abord État Indépendant du Congo- fut pendant vingt-trois ans un domaine personnel du roi Léopold II où l´on a commis des atrocités inouïes. Ce n´est que le 15 novembre 1908 que le Congo est véritablement devenu une colonie belge. Les humiliations et la violence ne se sont pas pour autant arrêtées.

Le passé colonial ne cesse de nourrir les fictions des écrivains d´Afrique, continent meurtri par l´esclavage, les génocides, les guerres tribales ou l´affairisme. Le passé colonial belge en particulier est au cœur d´un très beau roman paru en janvier aux éditions du Seuil, un roman intitulé Dans le ventre du Congo, écrit par Blaise Ndala.

Né en 1972, en République Démocratique du Congo (Zaïre à l´époque), Blaise Ndala a fait des études de droit en Belgique avant de s´installer au Canada en 2007. Il a publié deux romans fort remarqués : J´irai danser sur la tombe de Senghor (L´Interligne, 2014), récompensé par le prix du livre d´Ottawa, et Sans capote ni kalachnikov (Mémoire d´encrier, 2017), lauréat du Combat national des livres de Radio -Canada et du prix AAOF (Association des auteures et auteurs de l´Ontario français).  

Comme l´a écrit à juste titre Mabrouck Rachedi dans un article publié le 12 février dans le magazine Jeune Afrique, Blaise Ndala se révèle –à l´instar de ses romans précédents-comme un formidable passeur de mémoire et de littérature.

L´histoire du roman débute en avril 1958 au moment de l´Exposition Universelle de Bruxelles. Robert Dumont, responsable de l´événement –peut-être le plus important à l´échelle internationale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale –a dû céder aux pressions du Palais Royal qui persiste dans l´idée d´un «village congolais» dans l´un des sept pavillons consacrés aux colonies (déjà en 1897, lors d´une première Exposition Universelle à Bruxelles, 267 Congolais arrachés à leur pays ont été exhibés devant plus d’un million de visiteurs).      

Parmi les onze recrues mobilisées au pied de l´Atomium pour se donner en spectacle, figure la jeune Tshala, fille de l´intraitable roi des Bakuba. On suit donc le chemin, semé d´embûches, de la princesse Tshala de son Congo natal jusqu´en Belgique.

La vie de Tshala- étudiante appliquée en pension à l´école Sainte-Marie-de-la-Miséricorde tenue par des religieuses-  bascule le jour où, se trouvant dans la chapelle Notre-Dame, le pensionnat reçoit la visite de René Comhaire, administrateur du district.

Ce dignitaire belge, trentenaire et beau, adresse à la jeune princesse des mots qui ne peuvent que la faire rougir : «Je t´ai aperçue pour la première fois voilà une semaine. Je passais devant l´école et tu étais assise au pied du grand portail avec ton amie ici présente. Je viens tout juste de me faire dire que ton nom est Tshala. Plutôt mélodieux. Mère supérieure m´a dit grand bien de toi. Pour ma part, je n´avais jamais vu dans les yeux d´une seule femme de ce pays autant de joyaux, de promesses de sensualité et d´intelligence que ce que je découvre à cet instant». Tshala, troublée, ne peut s´empêcher les jours suivants de rêver de cet homme tout en sachant que les préjugés et l´organisation de la société coloniale rendent très difficile toute relation entre un blanc et une noire. Tout au plus, pourrait-on imaginer là –dessus une simple fantaisie, une amourette, ou pire encore, une de ces relations occasionnelles où le blanc ne pense qu´à assouvir son désir sexuel au détriment d´une jeune noire bien roulée.

Toujours est-il que l´impensable se produit. Un jour, René Comhaire  frappe à la porte de la Mère Supérieure en sollicitant «deux filles de bonne famille, pétries de bonnes manières, propres sur elles, pas voleuses et s´exprimant assez correctement en français». Elles auraient pour mission de s´occuper des fleurs qu´il tentait désespérément de faire pousser dans son jardin. Le choix –par hasard ou pas –se porte sur Tshala et son amie Kisita. Elles devaient se rendre tous les samedis à  la résidence  de l´administrateur pour s´occuper du jardin du dignitaire belge, sous la supervision de son boy, un jeune homme timide à peine plus âgé que Tshala. Or, pendant que Kisita s´occupe en fait du jardin et de la montagne d´objets de la maison, Tshala et René Comhaire passent une partie du temps à faire l´amour. René Comhaire semble ignorer que sa concubine est fille de Kena Kwete III, roi des Bakuba…

Tshala avait bravé un important interdit. Elle s´attire les foudres de son père qui avait fini par apprendre le déshonneur dans lequel l´avait plongé sa fille : «J´avais foulé aux pieds l´interdit suprême en offrant ma virginité à un homme autre que celui qu´avait choisi mon père cinq ans auparavant. L´alliance tant espérée entre les Bakuba et les Balunda avait fait long feu. L´homme par qui la débâcle arrivait n´était pas issu d´une royauté avec laquelle la dynastie des Nyimi aurait pu avoir quelque accointance. Le seul fait qu´il ne partageât pas nos us et coutumes l´eût disqualifié sans autre forme de procès, mais la réalité était des plus abominables : il était payé à combattre ce que nous étions aux yeux de l´occupant».    

 Flétrie pour avoir dérogé aux traditions de sa tribu, Tshala cherche refuge auprès de René Comhaire. Celui-ci la confie aux bons soins de Mark de Groof, un ami habitant Léopoldville, la capitale, sous la promesse que, dans la quinzaine, il la rejoindrait et lui ferait partie des projets les concernant. Pourtant, un jour Mark de Groof  apprend à Tshala que le désir de vengeance du roi des Bakuba avait amené les autorités belges à muter René Comhaire dans une autre région pour sa protection. Pendant le séjour de Tshala dans la capitale –où l´on voit défiler Patrice Lumumba et Joseph-Désiré Mobutu –la jeune princesse, ne voulant pas succomber aux avances de Mark de Groof, tombe en disgrâce et échoue à Bruxelles dans l´Exposition Universelle où l´on perd sa trace. En 2004, Nyota Kwete, nièce de Tshala, débarque en Belgique et croise la route d´un homme hanté par le fantôme du père. Cet homme n´est autre que Francis Dumont, professeur de droit à l´université de Bruxelles et fils du sous-commissaire de l´Exposition Universelle de 1958. Une succession d´évènements finit par leur dévoiler le secret emporté dans sa tombe par Robert Dumont…

Dans l´article du magazine Jeune Afrique cité plus haut, on reproduit des affirmations de Blaise Ndala où il évoque la genèse de ce roman : «« Tout part de la visite que j’ai faite au lendemain de mon arrivée en Belgique, en 2003, lorsqu’une amie me propose d’aller à la découverte du Musée royal de l’Afrique centrale, à Tervuren. C’est en découvrant les tombes de sept Congolais morts après avoir été exhibés dans le parc de Tervuren lors de l’Exposition universelle de Bruxelles de 1897 – un événement qui me hantera pendant des mois – que me vint l’idée de raviver la mémoire de ces hommes et femmes oubliés de l’Histoire, oubliés des deux côtés de la Méditerranée. Eux qui ont payé de leur vie la barbarie née du système de déshumanisation lancé par le roi des Belges Léopold II, tout en demeurant, au cœur même de la capitale de l’Europe moderne, l’incarnation posthume de « l’ensauvagement » du Blanc dans son projet colonial, pour reprendre le mot d’Aimé Césaire. Quinze ans plus tard, je bouclais la période de recherches entre le Congo, la Belgique et la France, pour coucher sur le papier les premières lignes de ce qui allait devenir Dans le ventre du Congo. ».

Lorsqu´il est question de passé colonial, quels qu´en soient les protagonistes, on remet toujours sur le tapis le problème de l´amnésie. Donc, comme toutes les autres anciennes puissances coloniales, la Belgique a elle aussi du mal à réfléchir sur les atrocités commises sous son administration pendant longtemps, comme si en voulant ignorer ce passé, l´histoire s´effacerait. Blaise Ndala affirme là-dessus : «« Mon livre est un cri du cœur pour que la Belgique du début du XXIème siècle sorte de sa léthargie et de son amnésie longtemps entretenues. Je parle de cette Belgique dont les filles et fils nés après 1960 clament – à raison – que les crimes commis sous Léopold II pendant la période de l’État indépendant du Congo (1885 – 1908), comme ceux qui se sont poursuivis sous le Congo belge ne pourraient leur être imputés. Après des décennies d’atermoiements, durant lesquelles « la question congolaise » a vogué entre tabous et déni, bisbilles et rendez-vous manqués, il est plus que temps que des signaux forts soient envoyés aux jeunes générations. Qu’on leur dise que leur pays, à l’image de l’Allemagne post-nazie, est prêt à affronter ses vieux démons, que ni le temps ni le silence n’ont réussi à expurger, pour écrire avec les peuples d’Afrique centrale (Congo, Rwanda et Burundi) une nouvelle page d’histoire dans un monde qui n’est plus celui de 1958. ».

Si la fiction peut, elle aussi, aider à refermer les plaies, Dans le ventre du Congo fera date comme une merveilleuse leçon d´Histoire et de mémoire.

Blaise Ndala, Dans le ventre du Congo, éditions du Seuil, Paris, janvier 2021.

 

 

    

vendredi 9 avril 2021

Bicentenaire de Charles Baudelaire.

 Le jour où l´on signale le bicentenaire de sa naissance, lisons et relisons Charles Baudelaire, un des plus grands poètes de l ´histoire de la littérature universelle. 





dimanche 28 mars 2021

Chronique d´avril 2021.

 



Le monde disparu de Joseph Roth.

Né près de Brody, en Ukraine, le 2 septembre 1894 –la même année que Céline ou Aldous Huxley, deux autres grands écrivains européens-, Joseph Roth, issu d´une famille juive, fut un des symboles de cette culture cosmopolite de langue allemande qui fleurissait dans ce qu´on appelait autrefois la «Mitteleuropa».

Lieutenant de l´armée impériale et royale austro-hongroise lors de la première guerre mondiale, Roth (qui avait interrompu ses études de germanistique à l´université de Vienne) a toujours gardé le long de sa vie une certaine nostalgie de la fascinante mosaïque que représentait, à son avis, l´empire des Habsbourg, démembré à la fin de la guerre. Néanmoins, si Roth n´était pas près de faire l´exaltation du progrès et de la modernité tellement visible chez certains de ses contemporains, il n´idéalisait pas non plus l´univers disparu et a toujours fait preuve d´une énorme lucidité critique. Sa clairvoyance l´a rendu méfiant devant la révolution survenue en Russie à laquelle  nombre d´intellectuels avaient adhéré avec enthousiasme. Son indépendance d´esprit l´en empêchait en quelque sorte. Joseph Roth, contrairement à d´autres écrivains autrichiens de l´époque- quoique ses aînés- comme Stefan Zweig, Arthur Schnitzler ou Karl Kraus, n´était pas à proprement parler tributaire de cette culture viennoise qui a fait l´éclat de la littérature autrichienne. Son monde était la marge de l´Empire, sa Galicie natale. Dans son roman le plus connu, La Marche Radetzky(1932), il écrivait : «Un cruel dessein de l´Histoire a détruit mon ancienne patrie, la monarchie austro-hongroise. Je l´ai aimée, cette patrie qui me permettait d´être tout à la fois un patriote et un citoyen du monde, un Autrichien et un Allemand au milieu de tous les peuples autrichiens. J´ai aimé les vertus et les qualités de cette patrie, et aujourd´hui encore, alors qu´elle est morte et disparue, je continue d´aimer ses défauts et ses faiblesses. Elle en avait beaucoup. Elle les a expiés par sa mort».

 Devenu donc, avec le temps, le célèbre romancier de, on l´a vu, La Marche Radetzky, et aussi de La crypte des Capucins ou de La fuite sans fin-ce roman de la solitude où un officier autrichien fait prisonnier par les Russes en 1916, retrouve des années plus tard, à Paris, sa fiancée qui ne le reconnaît plus-, Joseph Roth fut aussi un brillant journaliste. On peut trouver en français la plupart de ses écrits journalistiques, des écrits où l´on peut admirer ses indiscutables qualités dans ce domaine : le souci du détail, l´objectivité, la lucidité, la verve et l´art du portrait. Dans nombre de ces recueils, comme À Berlin, Roth tient la chronique des premières années, tristes et sombres, de la très fragile République de Weimar, avec la cohorte d´infirmes de guerre, immigrants juifs et criminels qui meublaient la misère de la capitale allemande. Dans d´autres comme  Une heure avant la fin du monde (2003), regroupant des textes écrits dans les années trente, il analyse de façon percutante la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne en 1933 ou l´occupation de l´Autriche en 1938.

   Réfugié à Paris dès 1933, sombrant dans l´alcoolisme et le désespoir, il y est mort dans le plus pur dénuement le 27 mai 1939, trois mois avant le début de la seconde guerre mondiale.

Si nombre de lecteurs français, admirateurs de cet écrivain autrichien francophile, croyaient avoir tout lu de Joseph Roth, les éditions Robert Laffont les ont récemment gâtés en ayant publié un inédit paru en Allemagne il y a quelques années et qui rassemble des nouvelles et un roman inachevé qui donne le titre au recueil, intitulé Perlefter, histoire d´un bourgeois.

Comme nous l´apprend le traducteur Pierre Deshusses dans son avant-propos, ce fragment de roman a été retrouvé dans l´un des deux gros cartons remplis de manuscrits que Joseph Roth avait laissés à son éditeur et ami Gustav Kiepenheuer en janvier 1933, juste avant de partir en exil à Paris. Par chance, les documents ont échappé à la rafle que la Gestapo a faite dans les locaux de l´éditeur, deux mois après. Ils ont été retrouvés à Berlin (alors encore Berlin-Est) par Friedmann Berger (1940-2009), lecteur en chef aux éditions Kiepenheuer à Leipzig et Weimar. Perlefter a vraisemblablement été écrit entre février 1929 et mars 1930 et serait destiné à une publication en feuilleton dans le journal Münchner Neueste Nachrichten, comme l´écrivain l´a d´ailleurs mentionné dans une lettre à Stefan Zweig datée du 1er avril 1930. Le probable désintérêt du journal l´en a détourné, le poussant à se plonger dans l´écriture de Job, roman d´un homme simple.

Perlefter, histoire d´un bourgeois - dont le narrateur est Naphtali Kroj, un parent d´Alexandre Perlefter - est le récit d´un homme conformiste : tiède, hypocrite, incapable d´aimer ou de haïr, égoïste, pingre et pétri de peur. Néanmoins, il  réussit dans les affaires et est prêt à toutes les compromissions tant que cela ne lui coûte pas d´argent, bref, comme l´affirme Pierre Deshusses dans son avant-propos, Perleiter est le prototype de ces individus avides d´ordre qui, quelques années plus tard, soutiendront sans scrupule Hitler et son régime. Il ne s´intéresse nullement à tout ce qui est spectacle. Tout ce qu´il voit au théâtre l´agace parce que ça ne le concerne en rien. Il déteste le cinéma parce que ça se passe dans le noir. Il veut le calme autour de lui. Aussi n´aime-t-il pas non plus la musique parce qu´elle trouble sa pensée et affaiblit ses désirs, ne supportant pas que sa fille joue du piano alors que le professeur de celle-ci lui a assuré qu´elle avait du talent.

Père tatillon, Perlefter cache aux siens des informations et des affaires le concernant : «J´ai déjà dit que Perlefter régnait en maître sur sa maison. Il n´aurait pu être le maître de rien d´autre. Ni de sa personne, ni de ses amis, ni de ses employés. Il n´était capable d´être le maître que des siens, car ils étaient encore plus faibles, plus peureux, plus abouliques que Perlefter lui-même. Ils vivaient dans une riche demeure. Perlefter gagnait et possédait beaucoup d´argent, et pourtant c´était une maison pauvre, pleine de soupirs, de soucis, de calculs à n´en plus finir. La famille était persuadée que Perlefter travaillait dur, qu´il ne dormait pas, qu´il ne cessait de se battre pour le pain quotidien, que toute dépense était synonyme de nouveaux soucis. De ce fait la famille ne faisait jamais la moindre dépense sans se faire en même temps du souci. Aucune joie dans cette maison qui ne fût accompagnée de tourment ; pas de fête sans souffrance ; pas d´anniversaire sans maladie; pas de vin sans vermouth».

L´homme qui est si avare ne rechigne pourtant pas à dépenser de l´argent pour ses maîtresses quand il est en voyage : il connaît des adresses de plein de dames vivant seules, masseuses, sages-femmes ou propriétaires de salons de beauté.

Perlefter, histoire d´un bourgeois, roman politique et social, est aussi une belle galerie de personnages, soit anodins soit atypiques, et un roman où la satire n´est pas absente, surtout quand il s´agit de brosser le portrait des quatre enfants Perlefter- Alfred, Karoline, Julie et Margarete-quand ils sont en âge de se marier. Le roman s´arrête, au grand regret des lecteurs, au moment où Perleiter va rencontrer Léo Bidak, un parent lointain revenant de San Francisco.

Ce livre, outre donc ce roman inachevé, regroupe huit nouvelles probablement toutes écrites dans les années vingt bien que quelques-unes ne soient pas datées.  Trois d´entre elles avaient été publiées du vivant de l´auteur dans Der Neue Tag (Carrière, 1920), Das Leben(Le Cartel, 1923) et dans le Frankfurter Zeitung (La riche demeure d´en face, 1928).

Dans La Carrière, nous sommes témoins de la servilité d´un comptable, Gabriel Stieglecker, qui s´applique à bien dessiner les chiffres à l´encre violette, comme s´il s´agissait d´un travail d´orfèvre. Malgré son dévouement, on semble l´ignorer. Au bout de vingt ans, un nouveau poste s´ouvre à lui dans une autre firme qui paraît reconnaître son talent et lui promet de lui payer un salaire à un tarif plus décent. Il prépare sa lettre de démission alors que son patron demande à le voir et lui offre un manteau. Un casse-tête pour Gabriel Stieglecker : comment quitter un patron qui vient de vous offrir un manteau ?    

Dans Le Cartel, par exemple, le sujet est la mystérieuse disparition de la sufragette américaine Sylvia Punkerfield. Le dénouement de l´histoire est à tous titres surprenant.

Dans La riche demeure d´en face, un homme loue une chambre dans un petit hôtel «qui ne se distinguait des autres(…) que par le fait qu´il était situé dans un beau quartier».  En face, il y avait une maison dont les fenêtres étaient occultées par des jalousies impénétrables pendant toute la journée. Un jour, les fenêtres se sont ouvertes et un vieux monsieur est apparu et a gentiment répondu au salut adressé par l´homme habitant l´hôtel. Celui-ci a appris par sa logeuse quelques jours plus tard que le vieux monsieur venait de mourir. L´homme logeant à l´hôtel a fini par recevoir, à travers un notaire, une lettre que le vieux monsieur lui avait écrite avant de mourir où il se montrait reconnaissant pour le salut que l´homme lui adressait de la fenêtre de l´hôtel.

Toutes les autres nouvelles étalent au grand jour ce qui a fait la force des récits de Joseph Roth, comme nous le rappelle encore Pierre Deshusses : ce style si particulier et si bien rythmé où alternent évocations sensorielles et pointes philosophiques, satire et paradoxes.

Le grand romancier et essayiste italien Claudio Magris a écrit un jour que Joseph Roth  était un funambule qui, à la fin, tombe de la corde sur laquelle il se trouvait en équilibre, mais tombe avec la manière.

 

Joseph Roth, Perlefter, histoire d´un bourgeois (roman et nouvelles), traduit de l´allemand par Pierre Deshusses, éditions Robert Laffont, Paris, septembre 2020.

         

 

 

 

 

vendredi 26 mars 2021

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

Vous pouvez lire sur l´édition du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman Le métier de mourir de Jean-René Van der Plaetsen, aux éditions Grasset, un roman qui a reçu le Prix Renaudot des Lycéens 2020:

 



 https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/litterature-le-metier-de-mourir-de-jean-rene-van-der-plaetsen-301547

 

dimanche 21 mars 2021

La mort d´Adam Zagajewski.

 


Le poète, romancier, essayiste et traducteur polonais Adam Zagajewski est mort ce 21 mars, à Cracovie, à l´âge de 75 ans. Né le 21 juin 1945 à Lviv, en Ukraine, íl´est installé en 1946 avec sa famille à Gliwice, en Silésie, où il a fait des études secondaires. Après des études supérieures à Cracovie, il a enseigné la philosophie et s´est lié plus tard au mouvement poétique de la Nouvelle Vague littéraire polonaise ayant également appartenu au groupe littéraire Teraz(Maintenant). Dans les années soixante-dix, il fut interdit de publication par les autorités communistes. Il a alors enseigné aux États-Unis avant de s´établir à Paris. Au début du siècle, il est rentré en Pologne. 

Son oeuvre est traduite dans le monde entier et fut couronnée de nombreux prix dont le Prix Adenauer, celui du Pen Club français et le Prix Princesse des Asturies en 2017 pour l´ensemble de son oeuvre. Son nom fut régulièrement évoqué parmi les possibles lauréats du Prix Nobel de Littérature.       


samedi 27 février 2021

Chronique de mars 2021.

 


Béatrix Beck ou «la littérature hermaphrodite».

Dans une interview publiée en 2003 dans Le carnet et les instants nº 123, le poète belge Karel Logist a interrogé Béatrix Beck, entre autres choses, sur l´identité belge et la littérature féminine. Justement à la question de savoir s´il existait selon elle une littérature ou une écriture «féminine», Béatrix Beck a catégoriquement répondu : « écriture féminine si elle est mauvaise. Léonard de Vinci a dit avec raison que tout écrivain doit avoir le double sexe. La vraie littérature est hermaphrodite ». 

Le moins que l´on puisse dire c´est que Béatrix Beck ne mâchait pas ses mots. Iconoclaste, caustique et dynamique, Béatrix Beck fut souvent considérée comme la doyenne des lettres françaises. Dans un article paru en 2014 dans L´Obs, l´année du centenaire de la naissance de cette dame hors du commun, Jérôme Garcin l´a surnommée «L´anti-Duras, injustement oubliée». C´est que Béatrix Beck est née la même année que Marguerite Duras- qui fut aussi celle de la naissance d´autres écrivains singuliers comme Romain Gary ou Lucien Bodard -, mais son audience ne peut se mesurer qu´à l´aune tout au plus d´un simple succès d´estime, contrairement à Marguerite Duras qui a toujours tenu le haut du pavé.

Béatrix Beck est accidentellement née à Villars-sur-Ollon, en Suisse, le 30 juillet 1914, fille d´une mère irlandaise-Kathleen Spiers-et d´un père –le poète Christian Beck, ami de Charles-Louis Philippe et ennemi d´Alfred Jarry- de nationalité belge, mais d´ascendance mi-lettone mi-italienne. Quoique Béatrix Beck fût élevée en France –après la mort prématurée de son père, victime d´une phtisie à l´âge de 37 ans, mort survenue en 1916,  -, il a fallu attendre l´année 1955 pour qu´elle devienne citoyenne française. Elle a commencé ses études à Fourqueux et à Saint-Nom –la-Bretèche et les a poursuivies au lycée de Saint-Germain-en-Laye avant de les terminer à Grenoble, à la faculté de droit où elle a obtenu sa licence. Elle aurait voulu, a-t-elle confié un jour, pouvoir défendre les mineurs traduits en justice.

Cet intérêt pour les mineurs, les pauvres, les déshérités, les laissés-pour-compte l´a poussée à adhérer aux Jeunesses Communistes. C´est d´ailleurs la fréquentation de la mouvance communiste qui l´a fait rencontrer un garçon de son âge dont elle est tombée amoureuse. Il s´agissait de Naum Szapiro, un juif apatride que Béatrix Beck a épousé le 23 septembre 1936. Bernadette est la fille née de cette union. Le mariage de ces deux jeunes communistes à l´ardeur militante irréprochable fut pourtant de courte durée. En effet, mobilisé en 1939, Naum Szapiro est mort à la guerre d´un coup de mousqueton le 2 avril 1940, le jour de ses 28 ans.

Veuve, avec un enfant et sans l´aide de sa mère qui s´était suicidée au Gardenal pour répondre, disait-elle, aux appels pressants de son défunt mari, Béatrix Beck a dû exercer divers petits métiers toujours mal rémunérés. Aussi a-t-elle été ouvrière dans une usine de fermetures Eclair, emballeuse dans une fabrique de puddings, modèle dans une école de dessin, employée dans une école par correspondance et femme de ménage.

Pour pouvoir écrire Barny (1948), son premier roman, elle a vendu les lettres adressées par André Gide à son père (ils avaient été amis de jeunesse). Le roman n´est pas passé inaperçu. André Gide lui-même l´a particulièrement aimé et il a ainsi décidé d´engager Béatrix Beck comme secrétaire juste au moment où elle s´apprêtait à publier Une mort irrégulière, son second roman, en 1950. Malgré le décès de Gide en février 1951 qui l´a mise de nouveau au chômage, Béatrix Beck est néanmoins parvenue à se tirer d´affaire grâce à la réputation qu´elle avait acquise après la parution de son premier roman. Son talent fut d´ailleurs de plus en plus reconnu à telle enseigne que son troisième roman Léon Morin prêtre, paru en 1952, fut couronné du prix Goncourt –un prix que Marguerite Duras curieusement n´a reçu qu´une trentaine d´années plus tard avec L´Amant, en 1984-et quelques années plus tard adapté au cinéma par Jean-Pierre Melville. Dans ce film, Emmanuelle Riva jouait le rôle de Barny et un des acteurs principaux était Jean-Paul Belmondo. Grâce à ce prix. Béatrix Beck a pu se payer un appartement à Paris, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, dans le même immeuble de Jean-Paul Sartre.

Léon Morin prêtre raconte l´histoire de Barny dont le mari est mort à la guerre. Elle vit misérablement avec sa fille dans une ville de province pendant l´Occupation. Un jour, elle décide de dire des incongruités au prêtre dans le confessionnal de l´église. Le curé, Léon Morin, séduit par l´esprit rebelle et agnostique de Barny, une paroissienne atypique, l´invite à venir le voir chez lui. Petit à petit, devant l´ouverture d´esprit de Léon Morin qui détruit les préjugés coutumiers sur la religion, elle se trouve touchée par la grâce. Ce roman, comme les deux précédents de Béatrix Beck, est d´inspiration largement autobiographique. Dans l´édition du quotidien Le Monde du 7 mai 1952, le critique Émile Henriot écrivait sur ce troisième roman de Béatrix Beck dans un article où perce de l´admiration : «Mme Béatrix Beck, qui n’a pas fini de nous étonner, est ce remarquable écrivain révélé sans bruit ces dernières années par deux ouvrages d’exception : Barny et Une mort irrégulière. Elle est, je crois, d’origine irlandaise ; elle a passé un moment dans l’entourage d’André Gide ; elle a dû faire une expérience malheureuse, si du moins c’est elle Barny. Elle a le ton dur et cassant, l’amertume caricaturale et la lucidité cynique de ceux de sa race ou de sa famille d’esprit : Swift, Joyce, Bernard Shaw. Laissée veuve, dans Une mort irrégulière, par un époux communiste et juif, Aronovitch, mystérieusement disparu, fusillé ou suicidé, Barny à travers toutes les difficultés de sa vie de réfugiée étrangère a connu le fond du désespoir et, incapable d’illusion, elle est parvenue « à la zone d’absence et de nirvana négatif » au-delà de quoi commencent le néant et l’espèce de haine générale que peut susciter pour une femme ardente et déçue un monde où il n’y a rien à aimer. Il fallait rappeler le précédent livre de Mme Béatrix Beck avant de parler du plus récent, Léon Morin prêtre, dont l’héroïne est justement la même Barny». Émile Henriot n´oublie pas de mettre en exergue le côté comique, grinçant et ironique de l´écriture de Béatrix Beck en dépit du théâtre de guerre : «La peur des Allemands, l’accommodement et la lâcheté des uns et des autres, les bombardements et les fusillades d’otages, tout cela, qui faisait le malheur de tous les jours, est peint sans sérénité, comme on pense, mais non sans une cruelle ironie à l’égard des victimes mêmes de ce monde fou. Les Italiens ayant remplacé les Allemands dans l’occupation de la petite ville, un enfant qui riait sur leur passage est abattu. « Ce qui rendait l’histoire comique, c’est que l’enfant était italien. » Voilà le comique en effet pour Mme Beck. Tout pour elle est sujet à protestation grinçante, au risque de tomber dans une bouffonnerie atroce. Elle n’aime pas les persécutés dolents et faibles qui l’entourent. Elle se refuse à la communion médiocre du malheur ; elle ne veut pas « être de la piétaille ».

Le cycle romanesque –fort autobiographique, comme on l´a vu -qui s´est amorcé avec Barny et poursuivi donc avec Une mort irrégulière, Léon Morin, prêtre, puis Des accommodements avec le ciel (1954) et Le Muet(1963) s´est achevé en 1967 avec Cou coupé court toujours, un ouvrage qui dérogeait à la structure classique des livres précédents de l´auteur et que Gallimard a pilonné.  

Pendant une dizaine d´années, Béatrix Beck n´a quasiment pas publié (hormis quelques poèmes parus en 1975). Cette période a coïncidé avec son séjour à l´étranger où elle a enseigné à l´université de Berkeley et à Hollins College (Virginie) aux États-Unis –«ce pays où l´on inflige la peine de mort même à des débiles mentaux», s´est-elle indignée un jour -, puis à l´université Laval et à l´université Laurentienne au Canada.  De retour en France, elle est réapparue en librairie en 1977 avec L´Epouvante où elle traçait le portrait de sa petite fille et l´année suivante ce fut le tour de Noli, récit d´une psychanalyse et tableau de la vie universitaire au Canada.

En 1979, enfin, le grand tournant : elle a inauguré ce que l´on a communément dénommé «sa seconde manière» avec La Décharge (éditions Le Sagittaire), qui a reçu le  Prix du Livre Inter, un livre où elle a complètement changé de registre, un livre qu´elle a considéré comme son  premier «vrai roman» : « Mes précédents ouvrages, toute la série des Barny, étaient des récits romancés destinés à faire de mon passé table rase». Avec La Décharge elle s´est, de son propre aveu, libérée de toute réalité personnelle. Jusqu´alors, l´idée de composition lui était étrangère : «Je me bornais à dérouler la bobine», a-t-elle déclaré sur ses livres précédents. Elle accumulait les anecdotes et les mots révélateurs. Elle brossait on ne peut mieux des portraits, mais ne se souciait guère de raconter une histoire bien ficelée.

Comme on nous le décrit dans la quatrième de couverture de l´édition de 1988 de la collection Cahiers Rouges (Grasset), dans La Décharge, nous plongeons dans l´histoire des Duchemin qui s´entassent dans une misérable baraque située entre le cimetière d´un village et la décharge publique, un amoncellement d´ordures en perpétuelle combustion que le père a mission de surveiller. Noémie Duchemin rédige ses souvenirs à la demande de son institutrice. C´est une adolescente sensible et surdouée qui use d´un style neuf et savoureux capable de transformer en féerie une réalité sordide. Rien de plus difficile que de faire parler l´enfance et la misère.    

On a souvent comparé Béatrix Beck dans «sa seconde manière» et surtout dans La Décharge à Raymond Queneau, pour son humour, le style, le discours et l´espièglerie ravageuse, mais Béatrix Beck n´a jamais reconnu aucune affinité avec l´auteur de Zazie dans le métro. Sur son écriture, elle a affirmé un jour : «Quand j´étais enfant, mon écriture était pompeuse ou archaïsante. Après, ç´a été le style qu´on appelle blanc et que j´appelle incolore. Maintenant c´est n´importe quoi pourvu que ça me plaise». De toute façon, son style était à vrai dire inimitable, soit dans ses contes pour enfants, soit dans ses nouvelles ou autres fictions comme Devancer la nuit (1980), ouvrage qui nous entraîne dans les rapports épistolaires et amoureux d´Anaïs Dobleï, une jeune journaliste, et d´Alexis Deblaise, un écrivain obsédé par la vanité de l´existence dans les traits duquel on pourrait reconnaître Roger Nimier, disparu dans un tragique accident de voiture en 1962. 

L ´écriture de Béatrix Beck était souvent d´un énorme dépouillement, un dépouillement qu´elle a justement systématisé dans Devancer la nuit. Béatrix Beck aimait à citer –comme nous le rappelle François Grosso dans la postface de la nouvelle édition de ce livre, parue en 2020 aux éditions du Chemin de Fer – un sketch de Fernand Raynaud assez cocasse. Dans ce sketch, un marchand d´oranges, qui avait écrit «Belles oranges à vendre» sur une ardoise se voyait corrigé par son patron : pas la peine d´écrire que les oranges sont à vendre, on se doute qu´il ne les offre pas, et le marchand d´effacer «à vendre» ; pas la peine d´écrire qu´elles sont belles, cela va sans dire. Il efface «belles» ; pas la peine d´écrire que ce sont des oranges, c´est évident. Il ne reste rien sur l´ardoise. C´est l´image même du dépouillement…

En 2000, elle a dédié son dernier livre, La Petite Italie, à sa fille, Bernadette Szapiro, née le 25 décembre 1936 et morte un an plus tôt, en 1999, peintre et auteur de La Première Ligne (Calmann-Lévy, 1981), un récit consacré à son père Naum Szapiro. Sa fille Bernadette a été un temps la compagne de l'écrivain français Jean-Edern Hallier avec qui elle a eu une fille : Béatrice Szapiro, née le 3 juin 1958, devenue ensuite écrivain.

Atteinte de la maladie de Parkinson, Béatrix Beck s´est retirée dans une maison de retraite à Saint-Clair –sur-Epte où elle est morte le 30 novembre 2008, à l´âge de 94 ans.

Douze ans après sa mort, saluons la mémoire de Béatrix Beck et aussi les éditions du Chemin de Fer qui ont republié ces dernières années pas mal de titres de cette grande dame des lettres françaises dont l´œuvre n´en finit pas de nous émerveiller.

 

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jeudi 25 février 2021

La mort de Philippe Jaccottet.


Philippe Jaccottet était, à mon avis, le plus grand poète vivant de langue française. Sa mort a sûrement plongé dans la consternation nombre d´amants de la poésie.  Suisse vaudois, Philippe Jaccottet est né le 30 juin 1925 à Moudon et il est mort hier à Grignan, France. Il était non seulement un admirable poète, mais aussi un remarquable critique littéraire et traducteur. 

Plutôt que de me répandre en commentaires, je vous conseille de lire la chronique que je lui ai consacrée en février 2016 que vous trouverez dans les archives de ce blog. 

mercredi 24 février 2021

La mort de Lawrence Ferlinghetti.

 

Le poète américain Lawrence Ferlinghetti est mort le 22 février à San Francisco aux États-Unis. Né le 24 mars 1919(à Yonkers), il aurait le mois prochain 102 ans. Il était également connu comme co-fondateur de la Librairie City Lights Booksellers & Publishers et d´une maison d´édition du même nom qui a fait paraître les travaux littéraires des poètes de la Beat Generation dont Jack Kerouac et Allen Ginsberg.

Il a écrit de nombreux livres de poèmes dont Amants des gares, directement écrit en français(éditions Le Temps des Cerises, 1990).


mercredi 17 février 2021

La mort de Joan Margarit.

 

La littérature d´Espagne-de langue espagnole et catalane - est plongée dans la consternation avec la mort hier, à l´âge de 82 ans, victime d´un cancer, du grand poète Joan Margarit, prix Cervantès 2019. 

Né à Sanahuja, en Espagne, le 11 mai 1938, «Joan Margait i Consarnau a écrit pour les âmes solitaires et les humeurs douloureuses, auxquelles il s'est identifié même dans les moments les plus brillants» écrivait hier le magazine Fahrenheit.

 Malheureusement, il est très peu traduit en français.

samedi 13 février 2021

Article pour le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition d´hier du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman Le Passeur de Stéphanie Coste, aux éditions Gallimard, un premier roman très prometteur:

 

 https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/le-passeur-premier-roman-de-stephanie-coste-298529

vendredi 29 janvier 2021

Chronique de février 2021.

 

Catalin Mihuleac

Enfer à Iasi ou la mémoire dérangeante d´un pogrom roumain.


L´histoire des pays se tisse, on le sait, au gré des splendeurs qui rendent les peuples fiers de leur passé, mais aussi à l´aune des misères qui les poussent à oblitérer les zones d´ombre, souvent jonchées de cadavres, qui ternissent leur mémoire. En Roumanie, outre les années sombres où le conducator Nicolae Ceausescu, sa femme Elena et la redoutable  Securitate –police politique du régime communiste – ont sévi sans partage, il est une autre période de l´Histoire du vingtième siècle encore plus dérangeante pour la mémoire roumaine : le pogrom de Iasi en juin 1941 où plus de treize mille juifs ont péri sous les coups de boutoir de l´armée et de la police du régime du général Ion Antonescu, allié des nazis, mais aussi de civils de toutes les classes sociales pris d´une hystérie collective contre les juifs, considérés comme des ennemis de la nation et sympathisants communistes.

Malgré l´évocation qu´en font les historiens, la mémoire roumaine a encore parfois du mal à digérer cette période ténébreuse de son histoire, peut-être parce que s´il y eut des Roumains chrétiens et autres qui ont sauvé des juifs au péril de leur vie, ils ont pourtant été nombreux à contribuer de bon gré à leur lynchage et à leur extermination.

Si le travail de recherche et d´interprétation de l´historien est fondamental pour la préservation de la mémoire, peut-être le romancier dans un autre registre joue –t-il un rôle tout aussi important en ce sens que la fiction permet parfois au lecteur, à travers les sentiments d´un personnage et les techniques du récit littéraire, de s´identifier davantage et plus facilement aux figures et aux moments de l´histoire.

La parution en 2014 chez Editura Polirom du roman America de peste pogrom où il est question justement du pogrom de Iasi fut un véritable événement en Roumanie et plus tard en Allemagne aussi. Partout, on a salué son énorme originalité et son indiscutable force narrative, d´autant plus que l´auteur a pondu un roman où le ton parfois grave est ici ou là remplacé par une narration à l´humour sarcastique, comme si, puisque les juifs sont à l´ordre du jour, l´auteur ne pourrait, tout en évoquant la souffrance, s´empêcher de penser, en écrivant un roman comme celui-ci, à la grande tradition de l´humour juif que l´on connaît par des auteurs comme, entre autres, Sholem Aleikem, Edgar Hilsenrath, ou d´une manière plus atypique et subreptice Kafka lui-même (on pourrait ajouter Woody Allen côté cinéma).


Toujours est-il que l´auteur de ce roman s´est attaqué de main de maître à l´un des grands tabous de l´histoire roumaine contemporaine. Cet écrivain répond au nom de Catalin Mihuleac et il a fallu six ans pour que la traduction en français (par Marily Le Nir) eût vu le jour en septembre dernier grâce aux éditions Noir sur Blanc sous le titre Les Oxenberg & Les Bernstein. Le roman fut bien accueilli et a reçu en France le Prix Transfuge du meilleur roman européen.

Né en 1960 à Iasi justement, Catalin Mihuleac a fait des études de géologie, de biologie, de géographie et, à la fin, d´économie à l´Université Alexandru Ioan Cuza. Il a travaillé une demi-douzaine d´années en tant que géologue. À la chute du régime communiste, il a entamé une carrière de journaliste tout en publiant ses premiers textes satiriques dans des revues telles România Literara, Ziarul de Duminica, Orizont, Dacia Literara et Cronica. Aujourd´hui, il est éditeur du magazine Timpul.

Deux histoires parallèles ont cours dans ce roman : celle des Bernstein, une famille de Juifs américains qui réussit à Washington DC dans les années 1990 grâce au commerce en gros de vêtements vintage, et celle, soixante ans plus tôt, des Oxenberg, juifs aussi,  dans la ville roumaine de Iasi.

Le début de la narration commence en 2001 lorsque la riche Dora Bernstein et son fils Ben se rendent à Iasi pendant l´été et font la connaissance de Suzy, une jeune pragmatique et un brin insolente, qui a grandi dans la Roumanie de Ceausescu où le mensonge, la misère et une nouvelle mouture du communisme, un communisme aux accents ubuesques, ont transformé le pays en une fable cauchemardesque. Suzy finit par épouser Ben et fait fructifier les affaires de sa belle-famille. Les Bernstein, persuadés que tout, des habits aux idées, y compris les sentiments, est plus ou moins de seconde main, ne voient dans le passé qu´une valeur ajoutée. 



L´autre histoire du roman se situe, on l´a vu, à Iasi où dans les années trente le médecin juif Jacques Oxenberg se taille une bonne réputation après avoir vu couver l´antisémitisme à la Faculté où il a étudié. Il a essuyé toutes sortes d´humiliations et n´a pas rechigné devant les règlements absurdes mis en place comme l´injonction faite aux étudiants juifs de ne disséquer que des cadavres juifs faute de quoi ils seraient renvoyés. Dans une époque où l´antisémitisme s´accentue donc au fil des jours, Jacques Oxenberg devient néanmoins un obstétricien célèbre, le meilleur de la région, le maître des césariennes, surnommé par les nationalistes – qui appellent à un retour aux accouchements traditionnels à la maison- «le docteur vaginard». Roza, sa femme, élégante et lettrée prépare la traduction en allemand d´une anthologie de nouvelles roumaines. Leur fils Lev est un écolier espiègle qui a déjà, si jeune, l´entregent pour bien mener ses affaires, ne serait-ce qu´auprès de ses collègues à la cour de récréation. Enfin, Golda, leur fille, enfant à l´imagination vive et pétillante, sait raconter des histoires et ce talent lui vaudra d´échapper au pogrom. En raison de leur place dans la bonne société, les Oxenberg se croyaient protégés. Or, il n´en fut rien.   

Le virus de la haine gronde à Iasi à chaque coin de rue en l´année 1941 et le 29 juin la barbarie se déchaîne emportant quasiment tous les juifs sur son passage. Contrairement à une idée répandue à la Libération selon laquelle le pogrom ne serait imputable qu´aux officiers et soldats nazis –une version que même les communistes n´ont pas contestée -, le crime eut la coordination des autorités roumaines et des civils y ont joyeusement participé, en détroussant des cadavres, en pillant, en massacrant ceux qui avaient été des voisins. Le crime fut d´autant plus prémédité que les autorités roumaines avaient fait creuser deux immenses fosses communes dans le cimetière juif sur les hauteurs de Pacurari.

Catalin Mihuleac raconte la violence inouïe qui s´est emparée des Roumains avec un talent rare où le grotesque côtoie l´épouvante la plus sordide et abjecte. On tabasse à la Questure, on pousse les survivants à la gare vers les trains de la mort, pour Calarasi et Podu Iloaiei. Le docteur Jacques Oxenberg et son fils Lev vont connaître le sort funeste des autres juifs. Toutes les supplications du docteur pour qu´au moins son fils eût la vie sauve sont restées lettre morte. Le colonel Chirilovici, auquel il fait appel par le biais d´un policier, lui transmet une réponse aussi catégorique que honteuse : «je ne connais pas ce youpin». D´autres pontes l´ont traité avec le même mépris, eux dont les épouses avaient été patientes du «docteur vaginard». C´était une forme ignominieuse de nationalisme : «Le médecin apprend –trop tard et, hélas, à ses propres dépens –la forme gynécologique de nationalisme, entrelacée avec la jalousie aveugle du mâle roumain. Un Roumain avec une paire de roubignoles qui savent ce que c´est que l´honneur ne peut vivre longtemps avec l´idée qu´un autre a regardé ce qu´il y avait dans les culottes de sa femme. Si cet «autre» existe, il faut le supprimer chirurgicalement, comme un furoncle qui affecte la beauté d´un cul de femme. Et surtout si cet autre est de plus un «Judas  perfide». Donc, poursuit le narrateur se mettant dans la peau d´un nationaliste roumain, un médecin juif qui a souillé tant de parturientes roumaines n´a pas le droit de vivre une seconde de plus, fût-il Itzic Esculape, et il n´y a pas de raison non plus pour que son fils quoique mineur eût la vie sauve. L´enfant n´en est pas moins un youpin lui aussi…

Pour ce qui est de Golda, la jeune fille des Oxenberg, qui n´avait jamais vu d´autre nu masculin que les statues grecques des livres d´art, elle observe sans vraiment comprendre, comment sa mère est violée, sodomisée, humiliée, non seulement par des officiers nazis, mais également par d´autres hommes comme Ilie, le fiancé de Tincoutza, la bonne de la famille. En la pénétrant, Ilie se sent pousser des ailes encouragé par des cris scandés par ses comparses se trouvant derrière la porte : «Encore un petit coup, coup, coup/ et le zizi sera dans l´trou, trou, trou/y a rien de plus doux, doux, doux/que d´êt´au chaud dans l´trou». Golda finit par partir à l´extérieur et au fur et à mesure du déroulement de l intrigue, on découvre qu´elle est le trait d´union entre les Oxenberg et les Bernstein…

Les nazis, lors de la seconde guerre mondiale, ont été responsables de l´innommable, de la solution finale, de l´Holocauste.  Néanmoins, même si rien  ne peut égaler l´horreur de la Shoah, tous n´ont pas été résistants dans les pays sous occupation ou influence nazie. En France sous le régime de Vichy, en Roumanie à Iasi et ailleurs, en Croatie sous l´impulsion des oustachis, en Slovaquie sous la baguette de la Garde de Hlinka, les exemples sont nombreux où des régimes jouant le rôle de laquais des Allemands ont mis en place des mesures antisémites et ont participé à des crimes contre les populations juives. Ces mesures ont souvent été appliquées grâce au zèle des fonctionnaires administratifs et à une cohorte de collaborationnistes civils.

Si les historiens font un travail remarquable de préservation de la mémoire, la littérature n´est-elle pas le témoignage  de l´Histoire par d´autres moyens et d´autres chemins ? Dans l´art de la fiction, Catalin Mihuleac a su immortaliser on ne peut mieux un des épisodes les plus cruels et traumatiques de l´histoire roumaine du vingtième siècle.

Catalin Mihuleac, Les Oxenberg & les Berstein, traduit du roumain par Marily Le Nir, éditions Noir sur Blanc, Paris/ Lausanne, septembre 2020.

Ce roman a reçu le Prix Transfuge du meilleur roman européen.

vendredi 15 janvier 2021

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition d´aujourd´hui du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman Yougoslave de Thierry Beinstingel aux éditions Fayard.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/litterature-yougoslave-un-roman-qui-raconte-lhistoire-de-leurope-296322




La mort de Vassilis Alexakis.

 

Ce n´est qu´aujourd´hui même que j´ai appris la mort lundi dernier, 11 janvier, à Athènes, de l´écrivain franco-grec Vassilis Alexakis. Il a vu le jour le 25 décembre 1943 dans la même ville et il était un écrivain franco-grec(il a écrit dans les deux langues, celle du pays où il est, la Grèce, et celle de son pays d´adoption, la France). Son oeuvre fut couronnée de plusieurs prix littéraires. 

Je lui ai consacré deux articles. Le premier, vous le trouverez dans les archives de 2007 de ce blog. C´était sur son roman Ap. J-C, couronné du prix de l´Académie Française. L´autre, sur le roman La clarinette, fut publié en 2015 dans Le Petit Journal Lisbonne. Un article que je reproduis ici: 

«Mon ami Jean –Marc Roberts.

  Selon les dictionnaires de la langue française, la clarinette est un instrument de musique à vent de la famille des bois caractérisée par son anche simple et sa perce quasi cylindrique. Elle aura été créée en 1690 par l´Allemand Johann Christoph Denner(1655-1707) à Nuremberg sur la base d´un instrument à anche simple plus ancien, le chalumeau. En pays littéraire, il est désormais question de clarinette puisqu´il s´agit du titre du dernier roman de l´écrivain grec Vassilis Alexakis. Non, ce n´est pas à proprement parler un roman sur la musique tout court, ou peut-être l´est-il d´une certaine sorte de musique, une musique qui se dégage des mots et qui tisse toute une symphonie exprimant des sentiments on ne peut plus nobles comme, par exemple, l´amitié. C´est que ce roman- dont le nom est inspiré par un oubli de l´auteur-est, outre une réflexion sur la situation délicate de son pays, la Grèce, un profond témoignage d´amitié à l´égard de son ami et éditeur  Jean-Marc Roberts, décédé en 2013 des suites d´une tumeur du cervelet.

Vassilis Alexakis est né à Athènes en 1943,  le  jour de Noël, et il a effectué son premier séjour en France au début des années soixante lorsqu´il a décroché une bourse pour étudier à l´École Supérieure de Journalisme de Lille. Rentré au pays pour accomplir son service militaire, il a décidé de se fixer en France en 1968 alors que son pays vivait depuis quelques mois sous la férule de la dictature des colonels. Sa carrière d´écrivain (il est également un brillant dessinateur) est ponctuée par plus d´une dizaine de romans, écrits le plus souvent en français-comme La clarinette-, mais aussi en grec (qu´il traduit lui-même en français, comme il traduit en grec ceux qu´il a écrits dans la langue de Molière). Parmi ses titres, on se doit de mettre en exergue La langue maternelle (Prix Médicis en 1995, ex-aequo avec Le testament français d´Andreï Makine), Ap. J-C (Prix de l´Académie Française en 2007), Les mots étrangers-sur l´apprentissage du sango, langue de la République Centrafricaine, roman pour lequel je garde une tendresse particulière-et, l´avant –dernier, L´enfant grec. Enfin, il a reçu en 2013 Le Grand Prix de la Langue Française pour l´ensemble de son œuvre.

Chez Vassilis Alexakis, il y a toujours ce mélange subtil entre l´humour et une douce  mélancolie. Dans La clarinette, le lecteur est toujours tenu en haleine par les sujets les plus divers comme les tournées de présentation de livres, les mots, le panthéon familial et les femmes (les siennes et celles de son ami, quasiment un frère, Jean-Marc Roberts). Pourtant, ces délicieux chemins que l´auteur d´ordinaire emprunte ne nous détournent ni de Jean –Marc Roberts, ni de la Grèce. La Grèce évoquée ici(le livre écrit et sorti avant la victoire du Syriza n´en tient pas compte, bien entendu) est celle où la pauvreté ne cesse de croître, une Grèce déboussolée, corsetée par l´austérité et humiliée par des hommes politiques sans crédibilité et un programme d´assistance internationale impitoyable. Mais c´est aussi la Grèce qui maltraite les immigrés, entassés dans des camps de rétention, venus de pays plus pauvres, d´Asie et d´Afrique, souvent des réfugiés qui fuient la guerre. La Grèce où des nantis ne payent toujours pas d´impôts, surtout les richissimes armateurs et la très puissante église orthodoxe. Une église orthodoxe  peu tolérante à l´égard des voix critiques-comme celle de Vassilis Alexakis-et suspectée de frayer avec l´Aube Dorée le parti néonazi grec qui siège au parlement du pays. Néanmoins, il existe une autre Grèce plus humaine, où se tissent des liens de solidarité, où les gens s´entraident dans le besoin, où une vieille dame nonagénaire, Lilie, issue d´une vieille famille aisée, née au sein de la communauté grecque d´Istanbul et sœur d´un écrivain réputé, tricote pour des enfants déshérités. Et bien sûr, il y a l´amitié et le souvenir de Jean-Marc Roberts. Le livre est  en quelque sorte un immense dialogue où le narrateur s´adresse à son grand ami, en évoquant les moments de joie qu´ils ont pu vivre ensemble. Sur les funérailles de Jean –Marc Roberts, Vassilis Alexakis nous laisse par exemple des paroles émouvantes que je n´hésite pas à vous reproduire ici: «Puis Dina a chanté une chanson de Michel Berger, ton nouveau voisin. Un musicien assis à l´écart l´accompagnait à la guitare. Tu aurais sûrement approuvé son initiative, toi qui aimais tant chanter. Mais je suis incapable de te dire quelle chanson elle avait choisie : je n´écoutais pas les paroles, pas plus que je n´avais pu suivre attentivement le discours de Gabriel. En fait, je n´écoutais qu´Alphonse qui pleurait. Le plus jeune de tes enfants, celui qui a sans doute le plus besoin d´être aimé, n´avait pas pu se contenir plus longtemps. Son visage était inondé de larmes, il pleurait en sanglotant comme un enfant justement. « Il pleure pour nous tous», ai-je pensé. Tu trouvais tes livres si légers que tu prévoyais qu´un jour tu t´envolerais avec eux. À la fin de la chanson, j´ai vu une nuée de livres surgir du feuillage des arbres et voltiger au-dessus de la foule, très haut dans le ciel».

En refermant ce beau roman, on a l´impression d´entendre la voix de Vassilis Alexakis disant: «Ma patrie est l´amitié».

Vassilis Alexakis, La clarinette, éditions du Seuil, Paris, 2015».