Qui êtes-vous ?

Ma photo
Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mercredi 29 juillet 2026

Chronique d´août 2026.

 



Jean Dutourd: portrait d´un pamphlétaire ou d´un moraliste ?

 

 «Personne ne sait comme Jean Dutourd manier le paradoxe mêlé de bougonnerie, le naturel combiné à l´élégance, le sacrebleu et le saperlipopette ponctués de subjonctifs, avec des crudités, des familiarités savantes, et parfois une tournure rare, ressouvenue de meilleures garde-robes de la langue française, de La Fontaine à Saint-Simon». Ce portrait de Jean Dutourd a été brossé un jour par Renaud Matignon (1935-1998), critique littéraire à la plume acérée, et il traduit on ne peut mieux la personnalité iconoclaste, contradictoire, à la fois pamphlétaire et moraliste, ronchonne, provocatrice, un brin réactionnaire de Jean Dutourd. Les paroles de Renaud Matignon ont été proférées après la parution en 1996 d´un des livres les plus virulents et sarcastiques de Jean Dutourd, une uchronie intitulée Le Feld- Maréchal von Bonaparte où l´auteur imagine ce que serait devenue la France et Napoléon Bonaparte si Louis XV n´avait pas racheté la Corse à la République de Gênes en 1768. Cette idée est la matière d´une réflexion sur les causes de la grandeur et de la décadence des Français doublée d´un pamphlet adressé à la démocratie. C´est que, figure familière de la littérature et des médias, Jean Dutourd n´a cessé de brocarder pendant plus de cinquante ans le conformisme et la médiocrité de l´époque.   

Alors que l´état civil mentionne qu´il est né le 14 janvier 1920, il a pourtant vu le jour le 12, son père, le chirurgien-dentiste François Dutourd, distrait, ayant oublié d´aller déclarer son rejeton. À l´âge de 7 ans, Jean Dutourd a perdu sa mère, Andrée Haas, emportée par une tuberculose, ce qui ne pouvait manquer de marquer sa vie. Élevé seul par son père, qui rêvait de faire de lui un médecin, il s´est assez tôt épris de littérature, dévorant en cachette Alexandre Dumas, Paul Féval, Hector Malot, la Comtesse de Ségur, Jack London, tout en caressant le désir de devenir…concierge ! Malgré sa fureur littéraire –ou en raison de cette même fureur -, il n´a obtenu le baccalauréat qu´à son troisième essai. En même temps, il fréquentait une jeune femme prénommée Camille, de trois ans sa cadette, qu´il a fini par épouser à l´été 1942, ayant comme témoin le philosophe Gaston Bachelard, rencontré à la Sorbonne et avec lequel il s´est lié d´amitié. 1942 est une année où, on le sait, la seconde guerre mondiale sévissait, où la France était occupée par les troupes nazies. Le jeune Jean Dutourd n´était pas insensible au sort de son pays, la belle France qu´il aimait, et il a donc décidé d´entrer dans la Résistance. En évoquant cette époque, il a dit un jour : «j´étais devenu français, enfin, moi qui était si sûr de ne croire à rien et qui me trouvais si intelligent». Évadé à deux reprises, il a participé en 1944 à la Libération de Paris, en prenant l´immeuble de Paris- Presse, aujourd´hui siège du Figaro.

Après la guerre, il a commencé une carrière dans les journaux et dans le monde de l´édition avant de devenir aussi romancier et essayiste. De 1944 à 1947, il fut administrateur adjoint du journal Libération (aucun rapport avec le quotidien qui porte aujourd´hui le même nom), de 1947 à 1950, il a dirigé deux programmes français à la BBC, et enfin, de 1950 à 1966, il fut conseiller littéraire chez Gallimard. En tant que journaliste, il s´est surtout singularisé pendant des décennies –concrètement de 1963 à 1999 - chez France – Soir comme un chroniqueur audacieux, puis un éditorialiste qui ne mâchait pas ses mots. Il a participé aussi aux Grosses Têtes sur RTL. Un recueil de ses chroniques a été publié en 2001 sous le titre Le siècle des lumières éteintes que Jean Dutourd a présenté de la sorte : «Ayant pendant des dizaines d´années contemplé le  monde afin de le décrire ou plutôt de le crayonner dans les journaux j´ai pu constater l´extinction progressive des feux, ainsi que l´influence obscurantiste de la science et des techniques. Tout au long de son existence, l´humanité s´était principalement occupée de son esprit et de son âme. D´où la place que tenaient les lettres, les arts et la religion, instruments majeurs de la connaissance spirituelle. Soudain, au XXème siècle, l´humanité, pour la première fois de son existence, ne s´était plus intéressée qu´au corps, à sa commodité, à son bien-être, à sa puissance ou à la vitesse que les objets et les savoirs nouveaux pouvaient lui donner. Il s´est ensuivi une curieuse retombée en enfance».        

Physique de grognard avec pipe et moustaches, il n´a cessé toute sa vie de dénoncer la bêtise triomphante, les modes, les jargonneurs et l´air du temps. Siégeant à l´Académie Française depuis 1978, il était un fervent défenseur de la langue française, de ses tournures uniques, de son style, de son élégance : «j´avais déjà bien avant d´être académicien, l´amour de la langue française. Je l´aime comme un artiste aime la matière de son art. Comme un homme aime l´âme que Dieu lui a donnée». Dans le 33ème chapitre de son essai de 1959, L´âme sensible, placé sous le signe de Stendhal, il écrivait déjà : «Les bons auteurs français sont les meilleurs des éducateurs. Ils forment l´esprit à la clarté ; ils donnent de l´aversion pour les mystères faciles, du mépris pour les idées embrouillées et confuses, et enfin une confiance d´écrivain dans la langue française qui interdit l´équivoque. Rivarol, dans son Discours sur l´universalité, que j´admire malgré le mépris des philologues modernes, dit : «La langue française est la seule qui ait une probité attaché à son génie». Cette probité, à force, s´insinue dans l´esprit du lecteur. Le français est la seule langue au monde qui, non par ce qu´elle exprime mais par la façon dont elle l´exprime, constitue un enseignement et une méthode pour l´esprit. On devient simple par l´usage des classiques français. Le coup d´œil que, par la suite, on jette sur la vie, s´en ressent».  

Le 14 juillet 1978, quelques mois avant son élection au Quai Conti au fauteuil de Jacques Rueff, son appartement du 63 Avenue Kléber, à Paris, fut plastiqué alors que l´écrivain était en vacances à Antibes. L´attentat fut revendiqué par une obscure «section franco-arabe de refus» sous prétexte que Jean Dutourd était «un homme de plume au service de la presse juive». Jean Dutourd avec l´humour qui l´a caractérisé toute sa vie a alors dit : «Ça m´a rajeuni. Ça m´a rappelé l´époque ou c´est moi qui posais les explosifs. Ça prouve au moins que j´ai du style».

Son intronisation à l´Académie Française l´a en quelque sorte amusé, lui pour qui le nouvel habit vert avait des allures de «carapace de crocodile» : Pour lui, «la société ne salue que les uniformes : ça l´impressionne. Et il est essentiel d´être salué par la société pour être à peu près tranquille». Quoi qu´il en soit, à l´Académie Française, il cultive son image de ronchon, de râleur, de pamphlétaire et de polémiste, et aligne les essais controversés et les odes à la France d´antan : De la France considérée comme une maladie (1982), Henri ou l´Éducation Nationale (1982), Socialisme à tête de linotte (1983) ou La gauche la plus bête du monde (1985), un pied de nez à la gauche française qui se gargarisait de la phrase de Guy Mollet en 1957(«la droite la plus bête du monde»).

Pourtant, ce qui compte avant toute chose c´est l´œuvre immense qu´il nous a laissé. Jean Dutourd était un romancier –et un essayiste – particulièrement fécond, il a écrit et publié plus de soixante-dix titres ! S´il fallait élire une sorte de Bibliothèque sentimentale Jean Dutourd, on aurait sûrement l´embarras du choix.

Il a commencé en 1946 avec l´essai Le complexe de César qui s´est vu couronner du prix Stendhal, du nom d´un des auteurs de son panthéon littéraire. Sur ce livre, Roger Caillois a écrit que c´était un maître –livre où se révélaient d´un coup un vigoureux esprit et un écrivain admirable. Le complexe de César se divise en deux parties : un récit aux forts accents autobiographiques suivi d´une foule de méditations et d´aphorismes. Il explore la nature de l´ambition, le pouvoir et la condition humaine.

En 1950, il a publié Une tête de chien qui a obtenu le prix Courteline. Ce roman nous raconte l´histoire d´Edmond qui est né avec une tête de chien, plus précisément une tête d´épagneul. Si cela fait de lui un être à part, la différence le condamne trop souvent à la solitude. À l´école, à l´armée et au travail, les brimades le mèneront à une véritable quête de soi. Dans ce roman jubilatoire et mélancolique, l´auteur retrace avec un humour mordant la vie d´un homme singulier dans une société pleine d´a priori.

En 1952, est paru un des ses plus grands succès, un des livres les plus lus et connus de cet écrivain hors pair et qui a reçu à l´époque le prix Interallié : Au bon beurre. Ce roman se déroule pendant l´Occupation allemande de la France (1940-1944). L´histoire gravite autour de l´enrichissement du couple Poissonard qui tient la crèmerie «Au bon beurre», à Paris, dans le quartier des Ternes, et sur le destin du jeune Léon Lecuyer, fils d´une cliente du magasin. Les crémiers sont décrits comme opportunistes et sans scrupules puisqu´ils parviennent à faire fortune grâce au marché noir sans jamais remettre en cause le bien-fondé de leurs actes. Léon Lecuyer est décrit, pour sa part, comme un idéaliste aux grandes ambitions, que le temps et les épreuves durciront tout en préservant son honnêteté. François Mauriac, lauréat du Prix Nobel de Littérature justement en 1952, a écrit ce qui suit sur le roman de son jeune confrère : «Certains critiques m´avaient détourné de lire Au bon beurre, laissant entendre qu´il existait entre Jean Dutourd et le couple immonde qu´il a peint une obscure connivence. Or, à mesure que ces jours-ci j´avançais dans le livre, j´éprouvais un sentiment de délivrance : Enfin, me disais-je, tout de même cela aura été dit. Ce couple à qui, plus ou moins, nous avons eu tous affaire, pendant quatre ans, le voilà dénoncé, exposé sur un pilori qui désormais dominera l´histoire de ces noires années. Que l´auteur de ce beau livre soit un homme courageux, il faudrait pour le nier ne rien connaître de la lâcheté qui, aujourd´hui, incite tant de paupières à se baisser opportunément, scelle tant de lèvres».

1956 est l´année de la parution du Taxi dans la Marne, un essai historique et patriotique où l´auteur fustige la débâcle de 1940 et la lâcheté des généraux français, tout en critiquant le déclin de la France d´après-guerre. Il érige la vaillance en idéal face à la médiocrité ambiante. Cet essai, sous forme de pamphlet en quelque sorte, utilise l´épisode historique des taxis parisiens réquisitionnés en 1914 lors de la Première Guerre Mondiale, comme une métaphore et un symbole de sursaut national, d´honneur et de résistance. Jean Dutourd oppose l´héroïsme de la génération de 1914 au renoncement de celle de 1940 et des années 1950. Lors de la parution du livre, l´académicien Émile Henriot a écrit une critique fort élogieuse dans le quotidien Le Monde : «M. Dutourd n´y était pas, il n´était pas né à l´époque. Mais il croit aux taxis de la Marne. Son titre a une valeur symbolique. Le miracle de la Marne, pour lui, c´est cet épisode raisonnable et qui n´a rien en soi de miraculeux donné comme un exemple de décision, de rapidité, d´énergie dans un temps où la France guerrière, patriote, était encore capable de se sauver toute seule dans un péril grave. Voilà donc le jovial M. Dutourd qui a retrouvé la veine grave et le ton d´autorité de ses débuts quand il écrivait son remarquable Complexe de César. Et ce nouveau livre me fait très plaisir pour toutes sortes de raisons, à quelques paradoxes près. D´abord, c´est un livre réussi. Il va vite, il remue beaucoup, il a du tonus, il est courageux, et il va déplaire».

En 1959 a paru le livre de contes Les Dupes. Les Dupes est un livre composée de trois nouvelles d´inspiration comique. Dans la première nouvelle, on a affaire aux trépidantes aventures d´un jeune homme qui croit que l´on se définit par ses actes : hélas pour lui, tout ce qu´il entreprend tourne toujours à l´inverse de ce qu´il désire ! La deuxième nous montre un révolutionnaire allemand du dix-neuvième siècle qui s´imagine que le monde évoluera dans un certain sens. Enfin, la troisième relate un bizarre tête-à-tête nocturne entre le diable et un athée. Ce livre a réjoui la critique à l´époque qui a mis l´exergue le fait que l´auteur maniait avec brio des registres fort différents. Jean Giono clamait de façon enthousiaste : «C´est une jubilation ! Pourquoi faut-il que ce soit si court !» Le livre nous est d´ailleurs présenté de façon drôle et percutante : «Qu´est-ce qu´une dupe ? C´est un homme trompé, bien sûr, mais non pas tant trompé par autrui que par lui-même. La vraie dupe est dupe de soi, dupe de ses idées, de ses sentiments, de la fausse conception qu´elle se forge de la vie et des hommes. Elle se nourrit de mirages et d´apparences ; elle vit à côté, en marge, dans un univers d´imagination, qui lui plaît sans doute, mais qui est toujours bien plus inconfortable que la réalité».

Je voudrais encore mentionner trois livres essentiels dans une hypothétique bibliothèque sentimentale Jean Dutourd : Le demi-solde (1965), histoire de la Libération (et de l´après-Libération)  telle que l´auteur l´a vécue ; 2024 (1975), un livre où l´écrivain imagine Paris et le monde cinquante-ans plus tard ; et enfin, Les mémoires de Mary Watson (1980), une hypothétique histoire de Mary Morstan, l´épouse du docteur Watson, célèbre acolyte de Sherlock Holmes.

Jean Dutourd est mort à Paris le 17 janvier 2011, à l´âge de 91 ans, mais ceux qui l´ont connu se rappellent encore son esprit subversif, son air ronchon (il a d´ailleurs fait partie d´un club des ronchons dont il a même été président d´honneur), son ton sarcastique, son franc-parler et son anticonformisme.

Pour terminer, une anecdote qui révèle on ne peut mieux la réputation, si j´ose dire, de Jean Dutourd parmi les plus grands. Admirateur du Général de Gaulle, il lui rend visite dans les années soixante et curieusement il s´entend dire comme si cela allait de soi: «Dutourd, on est là pour emmerder le monde, non ?». L´écrivain lui répond de façon enthousiaste : «Affirmatif, mon général !».

C´était décidément un sacré bonhomme, Jean Dutourd !

 

PS-La plupart des livres de Jean Dutourd (ceux qui ne sont pas encore épuisés) sont disponibles surtout chez Gallimard, Flammarion ou Le Dilettante.             

                               

   

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le  livre Mon nom est personne de Matthieu Mégevand, publié aux éditions Christian Bourgois. 

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/mon-nom-est-personne-fernando-pessoa-matthieu-megevand-450068

 


mercredi 15 juillet 2026

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le  livre Les Pêcheurs, de Raul Brandão, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues, publié aux éditions Chandeigne &Lima.

 



mardi 14 juillet 2026

La mort de Luis Goytisolo.

 


On a appris ce matin la mort du grand écrivain espagnol Luis Goytisolo, romancier et essayiste, membre de l´Académie Royale Espagnole. Né le 17 mars 1935 à Barcelone, il était le cadet d´une famille de frères écrivains à savoir le poète José Agustín Goytisolo (1928-1999) et le romancier et essayiste Juan Goytisolo (1931-2017). Versant dans le réalisme social espagnol et dans l´expérimentation formelle, Luis Goytisolo est  surtout connu pour sa tétralogie Antagonía et a reçu de nombreux prix littéraires prestigieux dont le Prix National des Lettres Espagnoles.     

lundi 29 juin 2026

Chronique de juillet 2026.

 


Romesh Gunesekera, la mémoire et l´exil.

 

   Quand, vers 2004, un ami, Marcelino Ferreira Moita, professeur d´Anglais à Viseu, dans le centre du Portugal, m´a dit qu´il préparait son master dont le sujet portait sur le rôle du symbole dans l´œuvre The sandglass de Romesh Gunesekera, je n´ai pu m´empêcher, interloqué, de lui avouer mon ignorance sur l´auteur en question : «Romesh Gunesekera ? Qui est-ce ?» Dès ce jour-là, je me suis attelé à la tâche de découvrir qui était vraiment cet écrivain au nom un tant soit peu exotique qui avait tellement fasciné mon ami Marcelino. Au fur et à mesure que mes recherches se développaient, je me rendais compte que cet écrivain, probablement  ignoré du grand public, était néanmoins en train de devenir un auteur culte pour un nombre, peut-être réduit mais exigeant, de lecteurs, attentifs à ceux qui ouvrent de nouvelles voies à la littérature contemporaine. Romesh Gunesekera était tout de même à l´époque un des auteurs dont on retrouvait régulièrement les écrits dans l´excellente revue Granta - du nom de l´éditeur qui publie d´ailleurs ses livres en version originale anglaise - et en concomitance il figurait sur la liste du mensuel français Lire comme un des cinquante auteurs d´avenir au début du vingt-et-unième siècle. En juin 2005, il est fugacement passé par Lisbonne dans le cadre d´un cycle de conférences sur les «short stories» anglaises, dans l´indifférence presque totale du milieu littéraire portugais, dont les principaux agents ignoreraient peut-être jusqu´à son nom (Sandglass  était d´ailleurs à l´époque le seul livre de l´auteur traduit en portugais (1))

  Romesh Gunesekera est né en 1954  au sein d´une famille chrétienne à Colombo, capitale du  Sri Lanka (ancienne Île de Ceylan) où il a passé les premières années de sa vie avant de partir avec ses parents aux Philippines à l´âge de treize ans. Son père y a fondé la Banque asiatique de développement (la BAD) avant de venir s´installer en Angleterre en 1972. Passionné de lectures, il a grandi puisant ses repères dans les livres avant de se mettre lui-même à l´écriture. Comme nous le rappelle Tirthankar Chanda, journaliste à RFI et professeur à l´Institut national de langues et civilisations orientales, l´œuvre de Romesh Gunesekera est le produit de l´imaginaire diasporique anglophone dont Londres est devenu le centre névralgique depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Sa fécondité multiculturelle a donné quelques-uns des plus grands écrivains de langue anglaise des dernières décennies aux noms prestigieux : de Naipaul à Zadie Smith en passant par Doris Lessing, Salman Rushdie, Ben Okri, Abdulrazzak Gurnah, Buchi Emecheta, Sam Selvon, Caryl Philips, entre autres. Romesh Gunesekera habite toujours à Londres quoique qu´il soit d´ordinaire appelé à se déplacer un peu partout dans le cadre d´activités culturelles, le plus souvent promues par le British Council. En tant qu´écrivain résident (writer in residence), il a pour un temps vécu à Hongkong, à Singapour et au Danemark.

 Il s´est fait connaître du grand public en publiant en 1992 le recueil de nouvelles Monkfish moon (1992), puis le roman Reef, en 1994, un roman lumineux et profondément nostalgique de son pays natal à la dérive. Son œuvre -couronnée de nombreux prix littéraires anglais et internationaux- traduit le désenchantement, le déracinement, la quête du paradis et la perte des points de repère de ceux qui se sentent des exilés terrestres. Toujours d´après Tirthankar Chanda, chez Gunesekera, le corpus de son œuvre cartographie le monde post-impérial, ses contours, ses détours, sa géographie psychique et son devenir. Le romancier raconte des quêtes intérieures, l´aventure des personnages prisonniers de l´ici et maintenant, recherchant leur salut dans l´amour et la liberté. Tirthankar Chanda ajoute que chez Gunesekera ces quêtes personnelles sont étroitement liées au paysage qui traduit les affres et l´exaltation de l´âme, comme chez les poètes romantiques anglais dont les personnages du roman The Prisoner of Paradise (Le Prisonnier du Paradis) sont profondément imprégnés. En particulier Lucy Gladwell, la jeune héroïne du roman qui a fait de Keats, de Shelley et de leur non-conformisme aux valeurs bourgeoises d´âpreté au gain et de patriarcat, la boussole d´une vie qui n´aspire qu´à s´épanouir.       

Maria Fernanda Souto Moura écrit dans son master soutenu en 2009 à l´université de Porto (Romesh Gunesekera, un écrivain entre cultures, la lune du poisson-moine- Monkfish moon short stories) que l´écrivain est écartelé entre l´imaginaire diasporique du Sri-Lanka et son vécu aux Philippines, entre un imaginaire paradisiaque et la réalité apocalyptique d´une guerre civile, enfin entre des vocabulaires différents. C´est à travers la langue que l´auteur traduit toutes les contradictions qui ont marqué son existence. En effet, la langue reflète toute la lutte et toutes les contradictions vécues dans le milieu cinghalais, une ambiance de guerre, de conflits ethniques, d´inégalités sociales et de genre. Néanmoins, la langue n´a pas pour seul but la réflexion, elle aide aussi à formuler des hypothèses et elle peut même s´affirmer comme un élément important pour la définition de l´identité et pour la dignification nationale. Toujours est-il que si parfois on atteint l´effet prétendu, étant donné que le texte s´impose par son authenticité en tant que représentation importante dans la reconstruction de la dignité nationale, d´autres fois les représentations culturelles qui y sont inscrites tendent à suggérer de simples pôles d´attraction consumériste, annulant l´effort émancipatoire du discours post -colonial.              

Le rôle de l´imagination dans la transformation de la vie humaine est aussi un des sujets centraux de l´œuvre de cet écrivain sri –lankais, surtout avec une particulière acuité dans The Sandglass.  Ce dernier livre, traduit en français sous le titre de Retour à Ceylan (éditions Stock, 1999) est un des trois romans de l´auteur traduits en français et c´est une belle et mûre méditation sur le temps et la mort, à partir de l´histoire de deux clans les Ducals et les Vatunas. La maison des Ducals à Colombo est dénommée l´Arcadie, ce qui renvoie à un cadre idyllique et symbolique d´interaction entre l´Homme et la Nature.  Dans sa thèse «Le rôle du symbole chez The Sanglass, de Romesh Gunesekera : entre l´exil terrestre et la quête de l´Eldorado)», Marcelino Ferreira Moita a réservé un chapitre à l´Arcadie et à la quête du bonheur où il met en exergue une connexion entre un monde physique et terrestre habité par le personnage Pearl et un autre monde, céleste et spirituel, une sorte d´Éden que l´on recherche, c´est-à-dire, le jardin.  Mais ce rêve paradisiaque, arcadien, vire au cauchemar : Arcadie est située à la limite du terrain des Vatunas, dont le patriarche Esra était un homme redoutable et mesquin. Chez les Ducals, Jason meurt en 1956 et sa femme Pearl part vivre en Angleterre où elle prend, des années plus tard, comme pensionnaire un jeune émigré, Chip, le narrateur, qui lui servira de confident pour ses secrets. Des secrets qui ponctuent une vie que Chip essaye de reconstituer avec Prins, le fils de Pearl après la mort de celle-ci. Malheureusement, d´après les dernières nouvelles que j´ai pu recueillir, ce roman se trouve indisponible ou difficilement repérable en ce moment en langue française (2).  

  Dans un autre roman, Reef, en français Récifs (Le Serpent à Plumes, 1995, nouvelle traduction en 2023 chez Zoé), qui a  raté de peu le Booker Prize, on plonge dans l´histoire de Triton, jeune garçon sri –lankais se trouvant au service, en tant que cuisinier, d´un Anglais après l´indépendance en 1948. Triton se trouve déchiré entre l´amour paternel qu´il éprouve pour son maître et sa volonté de lui faire plaisir en se rendant fidèle à l´épouse que son patron choisit. Le mariage de son patron s´écroule et il émigre en Angleterre. Ainsi se forme le couple maître-valet, heureux dans la compagnie l´un de l´autre. Il y a eu des études sur ce roman, particulièrement sur les parfums qu´il porte : celui de la gastronomie, des habitudes et des coutumes. Plus particulièrement, le roman analyse la sexualité des adultes et des adolescents de la société sri-lankaise.  Il évoque la première vague d´immigration des Sri- Lankais vers les pays occidentaux. Encore une fois, le problème du déracinement et du tiraillement entre deux civilisations est également à l´ordre du jour, mais cette fois on assiste avant tout à l´éducation sentimentale d´un jeune Sri –Lankais, racontée par lui-même dans une intrigue teintée d´humour.

  Enfin, dans un autre livre traduit en français, Lisière du paradis(Heaven´s edge, dans la version originale en anglais), le narrateur, Marc, qui vit dans la banlieue londonienne, décide à un moment donné de tout abandonner pour aller retrouver les traces de son père Lee, ancien pilote de chasse, disparu sur une île de l´océan Indien, où de jeunes guérilleros font la loi. Il y rencontre Uva, une rebelle aux allures de Circé, apôtre d´une culture ancestrale et rompue à l´art du combat. Marc vit avec elle une passion fulgurante jusqu´au jour où elle disparaît mystérieusement. Pour la retrouver, il s´enfonce dans une jungle impénétrable et découvre qu´au cœur de cette île flamboyante se cachent aussi l´horreur et la barbarie. Ce roman, dans lequel l´histoire et le mythe, le réel et l´imaginaire se mêlent et parfois s´affrontent, est aussi une méditation sur le deuil, l´exil et l´innocence perdue.  Jusqu´à quel point faut-il accepter de tout perdre, de se perdre, pour mieux se retrouver ? La poursuite de l´idéal ne serait –elle qu´une chimère ? À travers l´évocation d´une terre promise, dévastée par la guerre et la corruption,  Romesh Gunesekera nous livre un récit vibrant, onirique, une parabole sur la condition humaine. Par-dessus le marché, dans une prose poétique envoûtante.      

  Avec Michael Ondaatje, Romesh Gunesekera est  un des chefs de file de la littérature sri- lankaise qui présente une richesse indiscutable que d´aucuns auraient peut-être du mal à concevoir. Il est décidément un écrivain éblouissant et un nom définitivement incontournable de la littérature contemporaine de langue anglaise.

 

  

(1)  O Relógio de Areia, Editorial Notícias, 1998.

 

(2)  L´édition originale anglaise (celle que j´ai lue d´ailleurs) est toujours disponible :The Sandglass, Granta, 1998.

 

P.S- Pour la petite histoire, la thèse de Marcelino Ferreira Moita a été soutenue dans la Faculté des Lettres de l´Université de Lisbonne, le 19 mai 2006 et a réussi la note maximale attribuée par un jury constitué par les Professeurs Manuel Frias Martins, Helena Barbas et Luísa Flora. La thèse s´intitule, on l´a vu, «Le rôle du symbole dans The Sandglass de Romesh Gunesekera : entre l´exil terrestre et la quête de l´Eldorado». Elle est disponible dans la Bibliothèque de la Faculté des Lettres de Lisbonne et dans la Bibliothèque Nationale.    

 

 

jeudi 25 juin 2026

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le  livre Minuit à bord de Laura Alcoba, publié aux éditions Gallimard.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/minuit-bord-une-enquete-romanesque-de-laura-alcoba-446950




samedi 30 mai 2026

Chronique de juin 2026.

 



Robert Walser, miniaturiste par excellence.

 

     Comme Rosario Girondo, ce personnage du roman Le mal de Montano d´Enrique Vila –Matas, qui décide de se transmuer en la mémoire de la bibliothèque universelle, Robert Walser, n´est-il pas en passe de devenir, soixante -dix ans après sa mort, la quintessence de la littérature ? Cet écrivain suisse d´expression allemande, disparu le 25 décembre 1956, ne hante-t-il pas la mémoire de nombre d´écrivains contemporains ? Toujours est-il que la légion d´admirateurs en vie de celui que Stefan Zweig appelait le «miniaturiste par excellence» était bien longue et elle comprenait Franz Kafka, Robert Musil, Hermann Hesse ou Walter Benjamin. Le prix Nobel de 1981, Elias Canetti, décédé en 1994, a fait lui aussi des commentaires fort élogieux sur l´œuvre de cet écrivain minimaliste avant la lettre. La légion d´admirateurs n´a d´ailleurs cessé de croître au fil du temps : Enrique Vila-Matas, déjà cité, J.M. Coetzee, Elfriede Jelinek ou le très regretté W.G. Sebald. Du côté des écrivains de langue française, nous avons eu Henri Michaux, Louis René des Forêts, André du Bouchet, Michel Schneider et bien d´autres. Et pourtant Robert Walser a toujours mené une vie des plus simples, presque dans l´ombre, comme s´il voulait être réduit au silence, à sa plus humble expression. On pourrait dire de Robert Walser, surnommé «le vagabond de génie», qu´il aurait fait un excellent personnage de roman. Lui qui a toujours vécu en marge de tout courant littéraire. Qui était-il vraiment ?

    Robert Walser est né le 15 avril 1878 à Bienne, dans le canton de Berne, avant-dernier des huit enfants du relieur et commerçant Adolf Walser et de sa femme Elisa. Dès son enfance, il s´est découvert une vocation artistique, mais dans un premier temps, cette vocation semblait s´orienter vers une carrière dans le théâtre, comme comédien. Tôt il s´est néanmoins rendu compte que c´était à la littérature qu´il tenait le plus. Professionnellement, sa vie n´a jamais été une partie de plaisir. Il a toujours connu des emplois modestes, soit dans la banque, soit dans les assurances. Il a vécu  un temps à Berlin, au début du siècle, d´abord chez son frère, le peintre Karl Walser, puis dans son propre appartement et, petit à petit, il a pu percer dans le monde littéraire en publiant de petits textes dans des journaux et des revues. Dans les années vingt, des romans et de petites proses ont vu le jour jusqu´à ce que, à la suite d´une crise psychique, le verdict tombe : on lui pose le diagnostic de schizophrénie. Logeant, dans un premier temps, à l´asile de Waldau, sous un régime plus ou moins libre, qui lui permet de continuer à écrire et à publier, il est transféré de force à Herisau, dans l´asile psychiatrique de son canton d´origine où il vit une existence paisible, quasiment sans visites(une des rares exceptions fut Carl Seelig qui a écrit plus tard le livre Promenades avec Robert Walser) jusqu´à sa mort, en 1956, le jour de Noël, victime d´une défaillance cardiaque, à l´âge de 78 ans, pendant une promenade solitaire dans la neige.

   L´enthousiasme autour de l´œuvre de cet écrivain singulier est croissant, soixante-dix  ans après sa disparition. Les lecteurs français sont particulièrement choyés, eux qui comptent parmi les plus fidèles et fervents admirateurs de l´œuvre de Walser. L´œuvre de Robert Walser est abondamment traduite en français, surtout chez Gallimard, éditeur français de référence, et chez Zoé, maison d´édition suisse élégante et au catalogue trié sur le volet. L´œuvre de cet écrivain suisse allemand hors pair est composée de romans (L´Institut Benjamenta ou Jakob von Gunten, Le brigand, Les enfants Tanner, Le commis) de pièces de théâtre (L´Etang, Félix, Cendrillon) et de plusieurs récits (La rose, La promenade) et de petites proses.

  Son premier roman fut Les enfants Tanner, publié en 1907. Roman aussi délicat quant au fond qu´intransigeant dans sa forme et dans sa construction. Il se caractérise par une succession d´épisodes, de longs monologues, de dialogues, de promenades, décrivant une errance plus intérieure que géographique. Il est centré sur la sensibilité poétique et la quête existentielle du protagoniste Simon Tanner, un  jeune homme inadapté au travail, qui passe d´un emploi à l´autre et d´un lieu à l´autre, ponctué par les retrouvailles avec ses frères et sa sœur (Hedwig, Kaspar, Klaus, Emil). L´extrait de l´édition de poche (collection Folio-Gallimard) choisi pour illustrer la quatrième de couverture traduit on ne peut mieux le désarroi du protagoniste : «De tous les endroits où j´ai été, poursuivit le jeune homme, je suis parti très vite, parce que je n´ai pas eu envie de croupir à mon âge dans une étroite et stupide vie de bureau, même si les bureaux en question étaient, de l´avis de tout le monde, ce qu´il y avait de plus relevé dans le genre, des bureaux de banque, par exemple. Cela dit, on ne m´a jamais chassé de nulle part, c´est toujours moi qui suis parti, par pur plaisir de partir, en quittant des emplois et des postes où l´on pouvait faire carrière, et le diable sait quoi, mais qui m´auraient tué si j´était resté. Partout où je suis passé, on a toujours regretté mon départ, blâmé ma décision, on m´a aussi prédit un sombre avenir,  mais toujours on a eu le geste de me souhaiter bonne chance pour le reste de ma carrière».

  Néanmoins, le roman le plus connu de Robert Walser est peut-être L´Institut Benjamenta ou Jakob von Gunten, paru en 1909, en partie dû à l´adaptation cinématographique des frères Quay en 1995.  Ce roman dépeint l´apprentissage de la soumission dans un étrange pensionnat. Le jeune aristocrate Jakob von Gunten s´y inscrit volontairement pour devenir un homme humble et subalterne, apprenant l´obéissance sous la direction du mystérieux Johannes Benjamenta et de sa sœur Lisa. Dans un texte publié en 2018 dans En Attendant Nadeau, intitulé «La magie Walser», Yves Peyré a rappelé comment il a découvert  L´Institut Benjamenta à travers un exemplaire qui lui avait été offert en 1981 - lors de sa parution dans la collection L´imaginaire chez Gallimard- par Louis René des Forêts. Le roman l´a fasciné : «J´avançais dans le récit assez bref qui était absolument magique avec son style étonnant, conciliant la tension et le floconneux, je traversais le mystère qui ne cessait de s´exposer, la féerie était là, la désillusion aussi, les confidences fusaient qu´il fallait entrevoir, il y avait trace d´une espièglerie et d´une irrévérence foncière. On était dans la ville et dans l´âme du narrateur, pourtant il semblait que l´on prît plaisir à respirer l´air très doux de la campagne. J´étais totalement subjugué».      

  Il est trois livres remarquables- disponibles aux éditions Zoé en format poche - de cet auteur- culte qu´il serait on ne peut plus lamentable de mettre sous le boisseau : Histoires d´images, Vie de poète, et Le Territoire du Crayon.

Histoires d´images est un livre né de la mémoire et de l´expérience du dialogue intellectuel avec son frère Karl. Walser, à travers des poèmes et des textes courts, souvent écrits au courant de la plume, mais d´où la réflexion n´est pas absente, revisite les tableaux de Fragonard, Delacroix, Titien, Van Gogh et autres Renoir. Parfois, le tableau n´est que le point de départ qui suscite une histoire. Jean-Maurice de Montremy a d´ailleurs écrit  un jour à ce propos dans Livres Hebdo que «Walser s´y refuse à commenter les œuvres d´art. Il les transpose dans un monde analogue». En épigraphe de ce livre délicieux, il y une phrase du poème qui clôture cet ensemble de textes :«Il joue avec l´esprit, enfin, il peint, mais le peintre n´est-il pas également un joueur comme le poète ?» Et l´on aurait envie d´ajouter : comme Walser lui-même…

   Dans un autre livre cité plus haut, Vie de poète, l´auteur évoque des figures qui ont accompagné sa carrière, mais aussi les milieux artistiques, Hölderlin, la grande route, la forêt, bref, ce qui lui tenait à cœur. Enfin,  le livre Les territoires du crayon (2003) est le résultat d´un minutieux et admirable travail de recherche à partir des annotations contenues dans de petits carnets et des bouts de papier et que l´on a eu du mal à déchiffrer, tant la calligraphie de Walser était souvent minuscule.

   Pierre Pichet a écrit un jour dans La Quinzaine littéraire que« le charme des textes de Walser et la perplexité qu´ils engendrent, tient aussi à une forme de naïveté, d´une grâce qui peut aller jusqu´à la mièvrerie…»

  Dans son livre cité plus haut Promenades avec Robert Walser (éditions Zoé, 2023, traduit de l´allemand par Marion Graf), le journaliste littéraire et écrivain suisse Carl Seelig (1894-1962) raconte ses rencontres avec son compatriote pendant le séjour de celui-ci à l´asile psychiatrique de Herisau, un asile qui a duré vingt ans, de 1936 jusqu´à la mort de Robert Walser, le 25 décembre 1956. Ces conversations ont permis de découvrir un écrivain qui portait un regard aigu sur le milieu culturel, sur les évolutions politiques et sur les étapes de sa carrière littéraire, interrompue en 1933. Le 28 janvier 1943, par exemple, il a confié à Carl Seelig : «Savez-vous pourquoi je n´ai pas réussi comme écrivain ? Je vais vous le dire : je n´avais pas assez d´instinct social. Je n´ai pas assez joué la comédie sociale. C´est sûr et certain ! J´en suis parfaitement conscient aujourd´hui. Je me suis trop laissé aller à mon plaisir personnel. Oui, c´est vrai, j´avais des dispositions pour devenir une sorte de vagabond et je me suis à peine défendu contre cette tendance. Ce côté subjectif a irrité les lecteurs des Enfants Tanner. À leur avis, l´écrivain n´a pas le droit de se perdre dans le subjectif. Ils voient de la prétention dans le fait de prendre son propre «moi» tellement au sérieux. Comme il se trompe, le poète qui croit que ses contemporains s´intéressent à ses affaires privées !»

  Dans son Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature (éditions Plon, 2016), Pierre Assouline donne une définition exacte de Robert Walser et de sa prose : «Toute une littérature de l´effacement, de l´ennui, du silence, et pourtant, il ne fait pas sombre à l´intérieur. Un fou, peut-être, mais un fou de la digression, ainsi que l´on nomme les bavards de génie. Ses armes : un humour et une ironie au service de la plus légère acuité littéraire, celle qui se reconnaît à son absence totale de cuistrerie. Ses proses minuscules disent presque rien sur presque tout, et réciproquement, mais nul ne sait les dire comme lui. Son style tient tellement bien par sa seule force interne qu´il n´a pas besoin de s´appuyer sur des objets, des sujets, voire horresco referens des idées. Le feuilletoniste connaît la gloire journalistique de son vivant et une sorte de gloire littéraire à titre posthume. 

     Enfin, si vous n´avez pas encore goûté aux joies de l´univers «walsérien», n´hésitez pas. En y plongeant, vous épouserez la  civilisation du détail et des parfums invisibles…