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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 29 mars 2026

Chronique d´avril 2026.

 


Martin Harnicek: cruauté et dystopie.

On oublie assez souvent le rôle des petits éditeurs dans la divulgation de la bonne littérature. Ceux qui ne jurent que par la suprématie du marché, prétendant que les vrais écrivains finiront un jour ou un autre par se faire remarquer, ne se font pas la moindre idée des échecs que ces écrivains ont essuyés, des heures de détresse qu´ils ont vécues jusqu´à ce qu´un éditeur, aussi modeste fut-il, eût flairé le chef d´œuvre inconnu.

Tout récemment, j´ai découvert  -grâce à l´ami Frédéric Strainchamps Duarte qui dirige de main de maître La Nouvelle Librairie Française à Lisbonne -une petite maison d´édition sise dans la ville de Broye en Saône-et-Loire, fondée en 2021 et au catalogue fort intéressant. Il s´agit de Monts Métallifères qui a emprunté son nom à une chaîne de moyennes montagnes en Allemagne et en Tchéquie. On compte parmi les auteurs déjà publiés par ce petit éditeur Malcolm Bradbury, Thomas Ligotti, Milorad Pavic (et son magnifique Exemplaire Unique) ou Griselda Gambaro autrice argentine du premier livre censuré en 1977 par la dictature sinistre de Videla, un roman intitulé Gagner sa mort qui traduit la violence politique dans la sphère domestique. Les titres de ces auteurs figurent dans une collection qui porte le nom de Pb82 qui renvoie au symbole chimique du plomb (pb) et au numéro atomique (82), d´après le tableau périodique de Mendeleev, ce qui veut dire que ces livres sont, selon les paroles du journaliste François Angelier, des romans de plomb, faisant partie d´une littérature opaque, dense, terrible et létale.   

Néanmoins, les deux livres éblouissants que j´ai pu lire de cet éditeur original sont Viande et Albin, écrits par Martin Harnicek, un écrivain tchèque quasiment méconnu, un écrivain insolite issu d´un pays qui a su enfanter, on le sait, des auteurs exceptionnels comme Franz Kafka ou Karel Capek, entre autres. 

Martin Harnicek est donc né en Tchécoslovaquie, sous le régime communiste, en 1952. Enfant et adolescent difficile, viré du lycée à 16 ans, il a vécu des périodes turbulentes. Naturellement provocateur et volontiers bagarreur, il a effectué quelques séjours en prison. Adulte, il était un tant soit peu extravagant. Dissident, il a publié divers courts romans dans une maison d´édition underground, ce qui l´a placé sur la liste noire d´un régime qui ne tolérait nullement ceux qui dérogeaient aux principes stricts du réalisme socialiste. Ses livres peuvent se lire d´ailleurs comme des critiques voilées au pouvoir. D´abord surveillé par la StB, la police politique, Martin Harnicek a fini expulsé par le régime et s´est installé en Bavière, en Allemagne, en 1983, avec sa femme et son chien. Il a alors quitté l´écriture et a travaillé pendant des décennies dans le domaine de la santé mentale. Comme il a récemment déclaré, « Aujourd´hui, je suis un retraité satisfait et je vis avec mes chiens et ma femme, parfois dans l´Oberland bavarois, parfois dans la patrie d´origine, la Bohême ». 

Les éditions Monts Métallifères nous ont donc fait découvrir Martin Harnicek à travers les deux livres essentiels de cet écrivain, Viande et Albin, qui, rédigés à la fin des années soixante-dix, ont vu le jour en un seul volume en 1981 aux éditions tchèques 68 Publishers, en exil à Toronto, sous l´orientation du grand écrivain tchèque Josef Svkorecky qui vivait au Canada. En effet, il n´était pas question que les œuvres fussent publiées en Tchécoslovaquie, étant donné les positions politiques de Martin Harnicek. En plus, il avait été signataire de la Charte 77, pétition promue par des dissidents  -dont Vaclav Havel, Jan Patocka, Pavel Kohout parmi beaucoup d´autres - qui s´opposaient au durcissement du régime communiste survenu après l´intervention des chars du pacte de Varsovie qui ont mis fin au printemps de Prague en 1968. Le texte a néanmoins circulé sous le manteau,  en samizdat, système clandestin d´autoédition et de circulation d´écrits dissidents en Urss et dans les autres pays du bloc de l´Est, dactylographiés par les membres de ce réseau informel.  

Les éditions Monts Métallifères ont publié Viande en 2024(aujourd´hui le roman est aussi disponible en poche chez le même éditeur) avec une traduction et une préface de Benoît Meunier. Viande est une dystopie qui, j´ose dire, laisse le lecteur délicieusement dérouté. Comme l´écrit Benoît Meunier dans sa préface, Viande est une litanie, un monologue qui sourd des profondeurs de la mort. D´une noirceur sans pareille, ce roman se singularise par la violence quasiment grotesque de son univers. Dans ce monde fantomatique et caricatural, le narrateur déambule dans une ville en ruine dans laquelle toute action se résume à deux possibilités : manger les autres ou être mangé par eux.  Il n´y a plus ni animaux, ni végétaux, et la seule nourriture disponible est la viande humaine pour laquelle il faut disposer d´un ticket. Ce qu´il reste de vie s´organise autour des halles, une immense boucherie sur laquelle une caste de policiers exerce son autorité cruelle, punissant le moindre faux pas d´abattage immédiat.

Habitant de ce monde cauchemardesque, le narrateur, un «tire –au-flanc», est certes un monstre, mais au fond il lutte pour sa survie dans un univers sans morale et sans la moindre décence. Affamé et obsédé par la viande, il se rend compte que le meilleur moyen d´en obtenir est de collaborer avec les forces de l´ordre et de devenir un délateur professionnel. Mais lui-même victime de délation, il se voit obligé de fuir la ville : «La ville tout entière était devenue mon ennemie ! Je n´osais même plus m´allonger dans la rue, je voyais partout des individus malintentionnés qui auraient tenté de m´ôter la vie. Autant ma blessure m´avait d´abord laissé abattu et indifférent, autant j´étais à présent empli de terreur». Après avoir fui la ville, il échoue sur une communauté où l´on panse ses blessures et on lui propose de vivre une nouvelle vie au sein même de cette communauté. Pourtant, est-il en mesure de s´intégrer ailleurs qu´en ville ? Ne sera-t-il pas obligé de quitter également cette communauté après avoir commis l´irréparable ? 

Si Viande n´a pas à proprement parler atteint le grand public, il connaît indiscutablement un succès critique et d´estime. François Angelier, cité plus haut, a beaucoup aimé ce roman et il a partagé son enthousiasme avec les auditeurs de France Culture qui en 2024 a consacré une émission au roman: «On est vraiment dans la dystopie radicale, c´est une forme de cauchemar où les hommes se rongent (…)C´est un texte effrayant, narré avec une clarté qui le rend encore plus effrayant (…)S´il y a bien un texte qui peut vous rendre végan, c´est celui-ci, c´est une apologie de la frugalité, du végétarisme».  Romain de Becdelièvre, un autre collaborateur de France Culture, a été lui aussi très impressionné par ce livre qui dépeint un univers effroyable et nous renvoie à une obsession qui nous met face à un aspect non négligeable de notre condition : «c´est un roman qui nous rappelle en permanence qu´on est de la viande, qu´on est consommable, c´est l´idée que l´humain est un prédateur qui finit par se prédater lui-même dans un cycle infini». Un autre avis intéressant concernant ce roman, on le trouve sous la plume de Yann Fastier dans Le Matricule des Anges : «Rarement la dystopie n´avait ménagé si peu d´échappatoires et, si les scènes d´équarrissage nous sont globalement épargnées, on n´en est pas moins plongés dans l´horreur pure. D´autant plus pure, justement, qu´elle se refuse au spectaculaire : Viande ne choque pas par sa démesure mais au contraire par une banalité allant jusqu´au plausible».    

En janvier 2026, est paru un autre livre de Martin Harnicek, intitulé Albin, toujours traduit et préfacé par Benoît Meunier, Si le protagoniste de Viande est tout en bas de l´échelle humaine, celui d´Albin aspire au sommet. Quoi qu´il en soit, ils sont les deux visages d´une même brutalité : des hommes violents, hyper-égoïstes et dénués d´empathie, préoccupés seulement par la satisfaction de leurs désirs et instincts.

Albin nous décrit une société totalitaire, menacée par la surpopulation. La mort est donc devenue un problème d´État. L´âge de la mort (la dévitalisation) ou les rapports sexuels  -comme l´homosexualité –sont imposés par décret. Le Parti Mondial décrète la dévitalisation systématique des hommes à 50 ans et celle des femmes à 45 ans. Dans cette société ultra-répressive où il faut savoir tuer, la violence et l´absence d´empathie deviennent les valeurs essentielles et le Parti recrute ses membres parmi les jeunes garçons les plus brutaux. C´est un univers où la méchanceté est érigée en qualité première, le seul objectif d´Albin est de grimper dans l´échelle sociale et d´acquérir le pouvoir absolu pour laisser libre cours à son sadisme.

Le personnage principal, donc Albin, que ses parents - un prédicateur et sa femme Isabela –destinaient à libérer le monde de la tyrannie, se révèle au contraire particulièrement doué pour la torture et la manipulation. À l´âge de 7 ans, il a tué un chat d´une manière fort cruelle. Vite repéré par les autorités, il met son génie et son ambition démesurée à leur service dans l´espoir de devenir un jour Président du Parti Mondial. À l´âge de 13 ans, il est convoqué au Comité local pour être éventuellement sélectionné et il est sidéré par le discours du président, un certain Alfred Dauer, qui n´a point caché que les places disponibles dans le Comité local n´étaient pas destinées au premier venu : «Tout le monde n´est pas fait pour diriger. S´il y en a parmi vous qui donnent des ordres, il faut bien qu´il y en ait aussi qui obéissent. Tout le monde ne peut pas être fort. Les faibles ont leur utilité. Et si vous êtes ici aujourd´hui, jeunes gens, c´est justement pour déterminer lesquels, parmi vous, sont forts et lesquels sont faibles».

Albin va suivre une ascension fulgurante, mais, trop obsédé par sa réussite, il ne voit pas venir l´inévitable chute…

Dans sa préface, le traducteur Benoît Meunier met l´accent sur la structure verticale, concentrique et ultra –rigide de l´Etat totalitaire décrit dans Albin, avec, outre les comités locaux, un moteur idéologique (le Parti Mondial) et sa police (les commissaires), ce qui ne va pas sans rappeler, toutes proportions gardées et d´une façon déguisée, la société tchécoslovaque, surtout après la «Normalisation», la grande période de mise au pas idéologique qui a suivi la répression du Printemps de Prague. Néanmoins, des traces de cette société étaient présentes dès les années cinquante sous la forme de phrases que l´on pouvait entendre dans la bouche du premier président communiste Klement Gottwald et qui sont presque pareilles à celles que l´on retrouve dans ce roman comme «Quiconque est avec eux  est contre la société nouvelle» (page 154) qui ressemble on ne peut mieux à une phrase proférée par le président : «Qui ne marche pas avec nous marche contre nous !». Il fallait d´autre part être constamment sur ses gardes, c´est –à-dire contrôler, ordonner, surveiller et punir.

Malheureusement, nous vivons des temps assez inquiétants dans un monde de plus en plus déroutant et instable. C´est une perspective effrayante, mais au train où vont les choses, peut-être vivrons-nous un jour dans une société qui aura au moins des traces pareilles à celles dépeintes dans ces deux livres de Martin Harnicek. L´auteur en est d´ailleurs plus au moins conscient, lui qui, à une question qu´on lui a posée là-dessus dans une interview que l´on peut lire sur le site de Monts Métallifères, a répondu de la sorte:« J´espère ne pas avoir écrit des livres prophétiques, à la Nostradamus»…

 

Martin Harnicek, Viande, traduit du tchèque et préfacé par Benoît Meunier, éditions Monts Métallifères, Broye, mai 2024 (édition de poche disponible chez le même éditeur depuis janvier 2026).

Martin Harnicek, Albin, traduit du tchèque et préfacé par Benoît Meunier, éditions Monts Métallifères, Broye, janvier 2026.

        

 


 


mardi 10 mars 2026

La mort d´Alfredo Bryce Echenique.

 


Nous avons appris aujourd´hui la mort, à l´âge de 87 ans, de l´écrivain péruvien Alfredo Bryce Echenique. Né à Lima le 19 février 1939, il était issu d'une famille de banquiers et fut éduqué au sein de la vieille oligarchie de la capitale péruvienne.

La prose de Bryce Echenique, à cheval entre le délire, la nostalgie et le grotesque, est peuplée de personnages sympathiques qui errent dans un monde labyrinthique, décrits avec humour et ironie créative. Composée de romans, contes et mémoires, l´œuvre de Bryce Echenique fut couronnée de nombreux prix littéraires dans son pays et à l´étranger dont le Prix Médicis Étranger en France, en 1974, pour le roman Julius(en espagnol, Un mundo para Julius). Il a enseigné dans des universités en Europe dont Nanterre, Montpellier et Vincennes, en France - et aux États-Unis. La vie exagérée de Martín Romana(La vida exagerada de Martin Romana)fut considéré par le quotidien madrilène El Mundo comme un des cent meilleurs romans de langue espagnole du vingtième siècle.   

jeudi 5 mars 2026

La mort d´António Lobo Antunes.

 




Le romancier portugais António Lobo Antunes est décédé ce jeudi à Lisbonne –la ville où il était né le 1er septembre 1942- à l'âge de 83 ans. Il était un des écrivains lusophones les plus lus dans le monde, auteur d'une œuvre  exigeante qui dévoile avec ironie les conflits intérieurs de la société portugaise.

Le gouvernement portugais a décrété une journée de deuil national qui sera observée samedi. Plusieurs fois pressenti pour le Nobel de littérature, Lobo Antunes est l'auteur d'une œuvre mêlant roman, poésie et autobiographie dans un style baroque et métaphorique. 

Auteur d'une trentaine de romans et plusieurs recueils de chroniques de presse, il avait reçu en 2007 le Prix Camões la plus importante distinction littéraire de langue portugaise. 

En apprenant que son œuvre devait entrer dans le catalogue de la Pléiade, il déclarait en 2018 qu'il s'agissait de 'la plus grande reconnaissance que l'on puisse avoir en tant qu'écrivain, bien plus grande que le Nobel'.


mercredi 4 mars 2026

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le  roman La disparition des choses, d´Olivia Elkaim, publié aux éditions Stock.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/la-disparition-des-choses-un-roman-dolivia-elkaim-qui-fait-revivre-georges-perec-436671 




vendredi 27 février 2026

Chronique de mars 2026.

 


Victor  Segalen, une passion orientale.

   Quand on entend prononcer le nom de l´écrivain français Victor Segalen, on l´associe aussitôt, sans l´ombre d´un doute, à l´Orient et à fortiori à la Chine. Pourtant, pour les esprits les plus insouciants, qui ne sont pas à même de saisir les subtilités de la vie et de la culture orientales, la Chine a toujours été un lieu étrange. De nos jours, elle  n´est que le nouveau géant qui fascine certes, mais qui fait peur à la fois. Jadis, elle représentait l´inconnue. Au mieux, un endroit où une cohorte de gens aimables vous faisait constamment des courbettes, s´échinant à vous rendre la vie fort agréable. Or, pour Segalen, la Chine était le raffinement d´une civilisation millénaire qui n´aurait pas à rougir devant des Européens bêtement convaincus le plus souvent de leur supériorité culturelle et morale.

  Né le 14 janvier 1878 à Brest, Victor Segalen était un être frêle, myope, nerveux, doué d´une sensibilité vive et d´une énorme curiosité intellectuelle. Rêveur et homme d´action, esthète et aventurier, il fut tour à tour- ou en concomitance –marin, romancier, poète, médecin, ethnographe, sinologue et archéologue. Sa vocation s´est affirmée dès sa prime jeunesse: la musique, la poésie, les voyages. Cet esprit pétillant, qui a étudié chez les Jésuites et qui au début n´aimait pas trop la mer, a fini par s´inscrire à l´Ecole de Santé navale de Bordeaux et il est ainsi devenu  médecin de la marine. La médecine allait lui permettre de s´adonner à ses autres passions, notamment à la poésie et aux voyages. En 1902 partait du Havre l´aviso La Durance. C´était son «baptême naval» et ce premier voyage l´a mené jusqu´à Tahiti et à l´archipel des Tuamotou où il  a fait la découverte du peuple maori qui devait lui inspirer son premier roman Les immémoriaux.

Le diagnostic s´est imposé à Victor Segalen dès son arrivée à Tahiti : confrontée à la puissance de destruction dont l´Europe était porteuse, la culture polynésienne se mourait. Il s´est donc employé à recueillir les derniers témoignages de cette civilisation.  Les immémoriaux est donc une sorte de roman ethnographique qui relate l´agonie de la culture polynésienne au début du dix-neuvième siècle, provoquée par l´arrivée des Européens et des missionnaires. L´intrigue tourne autour de Térii, jeune récitant de la communauté maorie qui est victime d´un trou de mémoire lors d´une récitation rituelle des beaux parlers rituels où s´enferment, assurent les maîtres, l´éclosion des mondes, la naissance des étoiles, le façonnage des vivants. Dans ce trou de mémoire sacrilège, Térii a un mauvais présage : la disparition de la civilisation indigène. On va suivre tout le long du roman le déclin de cette civilisation, depuis l´arrivée des premiers britanniques jusqu´à l´évangélisation du peuple maori. Térii, après des années d´exil dans les îles de l´archipel polynésien à la recherche de la Terre Originelle, finit par s´en retourner dans son île natale et par adopter le nom de Iakoba avant de devenir diacre enfouissant ainsi son passé.        

Pendant le voyage qui lui a inspiré ce premier roman, Victor Segalen a voulu se rendre aux Îles Marquises où vivait Paul Gauguin. La Durance y a fait escale en août 2003, mais le peintre était mort le 8 mai. En 1909 il a effectué son premier voyage au pays du Soleil Levant dont il s´est épris dès les premiers jours. On peut dire que, dès cet instant, ce sont ses trois séjours un Chine dont un assez prolongé-le deuxième- qui ont nourri son œuvre : un roman René Leys et des livres de poésie.

René Leys est une sorte de roman culte qui a inspiré à l´écrivain belge Pierre Ryckmans son nom de plume, Simon Leys (1935-2014). Ce roman, Victor Segalen l´a écrit à partir de 1913, mais il n´a paru qu´à titre posthume, d´abord dans La Revue de Paris en 1921, puis en volume chez Crès, en 1922, avec une belle couverture, ornée d´un dragon dessiné par Georges-Daniel de Monfreid, ami peintre, lié à Gauguin. Roman policier, roman exotique ou roman d´apprentissage, René Leys est souvent tenu aussi pour un roman initiatique. Il se présente comme le journal d´une relation entre le narrateur, nommé Victor Segalen, et son professeur de chinois René Leys. L´élève se montre rapidement subjugué par les connaissances que son professeur possède sur la Cité Interdite, à Pekin. Dés lors, se noue une intrigue complexe entre les deux personnages, l´un questionnant avidement, l´autre répondant. René Leys affirme pénétrer à sa guise dans le Palais Impérial, puis, il dit faire partie de la police secrète, avoir déjoué des attentats, être devenu l´amant de l´impératrice, autant de confidences dont le narrateur ne peut vérifier l´authenticité. Dès les premières lignes, le lecteur est dérouté par le procédé employé par l´auteur. On l´informe de sa méprise : le livre qu´avait souhaité l´auteur n´existe pas, il y a renoncé. Dans un projet d´article datant de 1910, Victor Segalen bafoue l´auteur, le personnage le plus odieux qui soit : «Celui-là qui sait invraisemblablement tant de choses et les étale avec impudeur. Celui-là qu´on sent partout sans qu´il ait souvent le courage de paraître». Il dénonce également les faux-semblants du récit.

Dans une lettre à Hélène Hilper, en avril 1919, quelques semaines avant sa mort, Victor Segalen explique un peu, en quelque sorte, la genèse de son roman : «René Leys vous donne le ton exact de certains Moments chinois qui durèrent parfois des mois entiers ; ces journées qui s´ouvraient dans le lever de la paupière de l´aube…de bons chevaux attendant dans la cour où crevaient tous les matins les fleurs de Lotus de la grande vasque…Retour vers dix heures, après la conquête toujours nouvelle de la plaine impériale. Puis, l´après-midi studieuse sur les caractères et les textes ; le crépuscule sur la Muraille qui possède la ville. Je me souviens d´un Certain Ciel qui entra tout entier dans mon cœur. Et l´arrière-soir, une partie de la nuit, se passait bien véridiquement à Ts´ien-men-waï, dans le tohu-bohu des couleurs de lumière, le turbulent mystérieux des cours compliquées, des théâtres, de la scène et de ce qui se passe derrière toute la scène du monde…Le lendemain était pur, renouvelé ; un goût de jour neuf dans la bouche».                 

   Côté poésie, un des titres les plus représentatifs de son talent est l´œuvre Stèles. Quand Victor Segalen a conçu le projet d´écrire Stèles dès 1909, il cherchait en Chine, comme il l´a affirmé dans une lettre de 1913 à Jules de Gaultier « non pas des idées, non pas des sujets, mais des formes qui sont peu connues, variées et hautaines».

   Les poèmes de Stèles  sont inspirés par des rectangles de pierre qui se dressent dans les campagnes ou dans les temples, portant, gravés au burin, de petits textes de commémoration, de louange ou d´épitaphe. Ils s´inspirent certes de la tradition et des caractères chinois, et l´on y peut trouver, en surface, le jade et le bambou, le lac et les nuages, les jeux de l´eau et de la poussière. Mais, au fond, plutôt qu´à une Chine réelle, où abondent d´ordinaire les clichés, c´est à une Chine rêvée, transfigurée par l´imagination, le regard et la lecture de Segalen que nous avons affaire dans Stèles.  Ce livre traduit l´aventure d´un homme qui a voué à ce pays et à sa culture un labeur chaleureux et enthousiaste, un peu à l´instar, toutes proportions gardées, de ces intellectuels qui consacrent leur vie à l´étude de cultures séculaires mais d´expression minoritaire. La culture chinoise n´a jamais été, bien entendu, une culture minoritaire, mais elle était, nul n´en doute, du temps de Segalen, tout à fait étrangère aux yeux des Occidentaux.

  En fin de compte, ce qui sous-tend Stèles, ouvrage que Segalen dédie à Paul Claudel, c´est la langue, comme nous le rappelle Pierre-Jean Rémy (1937-2010), un autre grand connaisseur de la Chine, dans la belle préface de l´édition de 2004 de la collection Poésie chez Gallimard : «Hiératique (la langue), on l´a dit, comme issue d´un dire divin sans commune mesure avec ces religions inventées pour les secours des hommes : un dire qui est celui du Poète unique, Empereur, architecte, devin, qui dessine les villes, ordonnance les paysages, sépare d´un trait de son pinceau la montagne de l´eau».

  Je vous laisse ici un extrait, intitulé  Pierre Musicale, de cette œuvre lumineuse : Voici le lieu où ils se reconnurent, les amants amoureux de la flûte inégale ; Voici la table où ils se réjouirent l´époux habile et la fille enivrée (…) ; Voici le faîte du palais sonnant que Muo-Koung, le père, dressa pour eux comme un socle ; Et voilà,- d´un envol plus suave que phénix, oiselles et paons,-voilà l´espace où ils ont pris essor. Qu´on me touche : toutes ces voix vivent dans ma pierre musicale».

Victor Segalen est mort à Huelgoat, en Bretagne, le 21 mai 1919 des suites d´une mystérieuse maladie. D´aucuns ont prétendu que c´était la Chine qui lui manquait. Vraiment ? Simon Leys, éminent sinologue, n´était pas aussi sûr que cela de ce lieu commun. Dans son texte de 1987 «L´exotisme de Segalen», il écrit que, contrairement à ce que suggère un cliché «un peu niais», Segalen ne fut pas exactement un «amoureux de la Chine», malgré l´intérêt qu´il a manifesté pour la culture chinoise. Si l´on excepte quelques moments d´exaltante aventure pendant ses équipées archéologiques, on ne peut même pas dire qu´il s´y soit particulièrement plu par comparaison avec l´expérience polynésienne. Le présent de la Chine l´indifférait. La République elle-même n´était qu´une lamentable faute de goût. La révolution qui l´avait établie, et dont il avait été personnellement le témoin en 1911, ne lui avait paru qu´«une de ces émeutes que la Chine absorbe, digère et éructe de temps à autre comme un immense intestin ses borborygmes et ses vents». Segalen a néanmoins vécu, ajoute Simon Leys, avec un exceptionnel mélange d´intelligence et de sensibilité, la classique attraction que la Chine exerce sur tous ceux qui l´approchent : «Ce que la Chine lui a apporté, c´est la confirmation d´une attitude éthique et esthétique dont il avait eu une première intuition à son retour d´Océanie, et que, par une sorte de défi, il avait choisi d´appeler «exotisme»-détournant ainsi à son profit et rechargeant d´un sens neuf un terme qu´avaient tristement dévoyé les Loti, Farrère et Cie».

Une des meilleures expressions pour caractériser Victor Segalen c´est peut-être celle qu´a choisie Marie Dollé pour l´œuvre qu´elle lui a consacrée en 2006 (parue aux éditions Aden) : Le voyageur incertain.

 

vendredi 13 février 2026

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman Nous n´avons rien à envier au reste du monde, de Nicolas Gaudemet, publié aux Éditions de l´Observatoire.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/nous-navons-rien-envier-au-reste-du-monde-un-roman-de-nicolas-gaudemet-435027



jeudi 12 février 2026

La mort de Cees Nooteboom.

 


C'est avec une énorme  tristesse que je viens d´apprendre que Cees Nooteboom, écrivain majeur de la littérature néerlandaise et européenne, est mort ce mercredi 11 février, à l'âge de 92 ans.

Comme l´a écrit son éditeur français Actes Sud : «avec lui disparaît l’un des derniers grands écrivains européens de la génération d’après-guerre, un témoin privilégié de l’histoire du vingtième siècle, un infatigable globe-trotter, un lecteur boulimique et un créateur ayant brillamment pratiqué, et parfois renouvelé, tous les genres, récit de voyage, roman, essai, autobiographie et poésie».

Ce lecteur polyglotte, qui savourait Cervantès ou Borges en espagnol, Jünger en allemand, Wallace Stevens ou Pound en anglais, Chateaubriand et Proust en français, a fort justement été honoré dans divers pays. En France, il était chevalier de la Légion d’Honneur et commandeur des Arts et Lettres.

Plus de trente titres de Cees Nooteboom sont disponibles en français, en très grande majorité aux éditions Actes Sud.