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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 29 janvier 2023

Chronique de février 2023.

 


Tristesse et beauté: le Japon de Yasunari Kawabata.

Parfois les titres des livres d´un écrivain traduisent la quintessence de son œuvre voire l´image que l´on se fait du pays auquel il appartient. Certes, nombre de pays s´appuient sur un mythe et les étrangers souvent les imaginent au travers d´une foule de poncifs que la réalité peut démentir assez aisément. Toujours est-il qu´il y a d´ordinaire là-dessus une part de vérité aussi ténue soit-elle. Lorsque vous entendez le mot Japon, vous pensez presque automatiquement à une civilisation où le respect et les bonnes règles de propreté se cultivent dès l´enfance –il suffit de voir la façon civilisée dont ils nettoient les gradins après les matchs de football, comme on l´a vu encore une fois lors de la dernière Coupe du Monde -, mais aussi un pays avec un taux fort élevé de suicides (en baisse quand même depuis des années) et une tristesse qui semble imprégner la vie quotidienne. Cette tristesse est-elle néanmoins aussi réelle que cela ? Et comment se traduit-elle dans la littérature japonaise ? Or, la littérature japonaise est aussi riche et variée que celle des autres grands pays et pourtant si l´on s´en tient par exemple aux livres de Yasunari Kawabata, c´est vrai qu´il y a une certaine tristesse qui se dégage  de ses romans, contes ou nouvelles. Cette réalité tire peut-être sa source de la vie même de l´auteur.

Né à Osaka le 11 juin 1899 –année fertile littérairement où sont nés aussi Michaux, Hemingway, Nabokov ou Borges –, Yasunari Kawabata, prix Nobel de Littérature en 1968, était obsédé par la quête du beau, la solitude et la mort. Né pendant l´ère Meiji, il était le deuxième enfant (après sa sœur Yoshiko) d´une famille prospère et cultivée. Pourtant, le malheur est tôt venu frapper à sa porte. Son père, médecin et fin lettré –amateur de poésie chinoise et de peinture – est mort de tuberculose en janvier 1901 et sa mère lui a emboîté le pas un an plus tard, décédée de la même maladie, Henri Michaux ayant d´ailleurs écrit dans Un barbare en Asie que le Japon était l´endroit au monde où il y avait le plus de tuberculeux. Cette douleur a, cela va sans dire, laissé des traces chez le futur écrivain qui dans les Lettres à ses parents écrit : «Je ne sais même pas à quel âge vous avez disparu». Chacune de ces lettres se termine par la même phrase : «Reposez en paix, vous qui êtes morts sans avoir laissé à votre unique fils aucun moyen de se souvenir de vous». En fait, il ne conservait de son père que des photos qu´il finirait par perdre et de sa mère même pas le plus petit portrait. Dans son livre de 1999 sur les cinq écrivains cités plus haut nés en 1899, intitulé Paysages originels (éditions du Seuil), Olivier Rolin nous fait savoir que Yasunari Kawabata semblait ne pas pardonner à ses parents d´avoir fait de lui, en l´abandonnant, «un homme complètement tordu». Dans une des Lettres, il écrit : La peur et la honte que vous avez semées dans mon cœur d´enfant y sont restées profondément enracinées(…) J´éprouvais un dégoût presque hystérique lorsque j´étais obligé d´écouter les autres me parler de vous».

  À la mort de sa mère, Yasunari Kawabata fut recueilli par ses grands-parents paternels, mais sa grand-mère est morte en 1906, sa sœur en 1909, et son grand-père en 1914. Ce grand-père était d´ailleurs une figure atypique qui est souvent évoquée dans sa future autobiographie en miettes L´Adolescent. Personnage «infantile et fou», auteur d´un traité sur l´importance de la géomancie dans la construction d´une maison, son grand-père appliquait ses intuitions de géomancien en détruisant des maisons qu´il reconstruisait ensuite avant de vendre pour trois fois rien les terres qu´il possédait. C´est donc avec ce grand-père ruiné, aveugle, grabataire, que Kawabata a passé son adolescence – avant de se trouver seul au monde à l´âge de 15 ans -, une expérience qui a procuré au futur auteur une indiscutable matière romanesque. En effet, il avait installé, au chevet de son grand-père –qui, aveugle, ne s´en était nullement aperçu – un tabouret au bord duquel était fixé une chandelle. C´est sur ce tabouret qu´il a pris des notes sur l´agonie de son grand –père qui ne voyait et ne soupçonnait rien. Ce récit – L´Adolescent – est marqué par l´opposition entre la figure sombre de son grand-père et celle, lumineuse, de Kiyono, le bel adolescent qui partageait avec Kawabata sa chambre d´internat, un jeune choyé par des parents respectables. Dans ce récit, il confesse que son enfance triste a été marquée par la peur de mourir jeune. Comme l´écrit Olivier Rolin dans l´ouvrage cité plus haut, «lui qui sera obsédé par la beauté, si amoureux de la vigueur animale de la jeunesse, sa propre enfance se déroule sous l´empire insistant de la maladie et de la mort». Olivier Rolin ajoute qu´il y a une inclination morbide dans l´œuvre de Kawabata à telle enseigne qu´il ressemble à un ordonnateur de pompes funèbres. Dans La Danseuse d´Izu, il y a le deuil d´un enfant mort, dans Ossements, il raconte la crémation de son grand-père, dans Nuée d´oiseaux blancs, l´histoire tourne autour des obsèques d´une amante, enfin, dans Récits de la paume de la main, il est souvent question de mort et de rites mortuaires, comme dans le récit Maquillage qui débute ainsi : «La fenêtre des toilettes de notre maison donne sur les toilettes du funerarium de Yanaka». À ce sujet, Olivier Rolin écrit encore: «La mort, ce sont des rites, mais surtout des corps devenus purs objets. Il y a chez Kawabata une présence insistante du cadavre, et du devenir -cadavre : beaucoup de la perversité des Belles endormies tient évidemment à ce rapport entre des quasi-mortes et des bientôt morts, de très jeunes filles assommées de  somnifères et des vieillards sur le point de trépasser. Et la façon dont est observé, touché, retourné, le corps inerte des «belles» n´est pas très différente de celle dont on use, dans les salles d´anatomie, avec les cadavres».  

S´il y a donc une ambiance de tristesse dans les fictions de Kawabata, elle va souvent de pair avec la beauté, même s´il s´agit le plus souvent d´une beauté pernicieuse. Le titre d´un de ses romans les plus connus est justement Tristesse et beauté. Dans son livre d´essais Tu écriras sur le bonheur, anthologie de textes de critique littéraire, l´écrivaine franco-vietnamienne Linda Lê, récemment décédée, réserve une place de choix à Yasunari Kawabata. Sur Tristesse et beauté, elle écrit : «Dans les parties de chasse amoureuse que met en scène Kawabata, les femmes sont des biches qui soupirent après leur éventreur, devancent l´hallali et se jettent dans la mort avec une volupté convulsive. Mais au-dessus de ce charnier de biches assassinées plane un vol de bébés vautours, une nuée de jeunes filles ardentes et vengeresses, qui fondent sur la masse des hommes, choisissent leur proie et plantent leurs serres novices dans les entrailles de celui qui croyait être un chasseur de bonne fortune». Linda Lê caractérise ainsi on ne peut mieux l´atmosphère maladive mise en scène par l´écrivain japonais. Elle ajoute : «Chez Kawabata, les beautés élégiaques, qui se laissent dépouiller, abandonner, prostituer, éviscérer par amour, préparent en silence l´avènement des beautés pernicieuses, ces petits démons qui exécuteront autour du mâle la danse de la mort. Dans Tristesse et beauté, la mort esquisse ses premiers pas pendant que sonnent les cloches de fin d´année dans le monastère de Kyoto. Oki, le romancier vieillissant, cherche à revoir un ancien amour. Elle avait seize ans, lui plus de trente. Au lendemain de la rupture, elle avait trouvé refuge chez les fous, lui dans l’écriture d’un roman qui devait lui apporter argent et gloire. En sortant de chez les fous, elle choisit de ne plus se donner qu’à l’art et devint peintre renommé. Un quart de siècle plus tard, il tente de renouer avec le passé. Mais le destin a placé aux côtés de la femme peintre une élève de dix-sept ans, diaboliquement belle et diaboliquement dévouée à son professeur.». 

Dans un autre grand livre de Kawabata, Le grondement de la montagne, un vieil homme entend ou croit entendre un rugissement venu du cœur de la terre qu´il perçoit comme la révélation de sa fin prochaine. Seules les splendeurs fugitives de la nature, les arabesques émouvantes des oiseaux et la silhouette blanche et délicate de sa jeune belle-fille parviennent à le distraire de son obsession et de son angoisse. Avec ce roman, l’écrivain confronte son personnage, hanté par la vieillesse, la mort, le rêve impossible d’un érotisme lumineux, aux grands moments de sa vie, à ses déceptions, à ses échecs, à l’écoulement des saisons ou à la beauté éphémère d’un cerisier en fleur par un matin d’hiver. 

Enfin, éloquente à plus d´un titre est la Correspondance de Kawabata avec Yukio Mishima, l´écrivain du sang, de l´éclat, de l´éros. Si, en principe, ils étaient bien différents, il y avait néanmoins des caractéristiques personnelles qui les rapprochaient et une phrase prononcée par Kawabata lui-même en est l´illustration suprême : «Tout artiste qui aspire au vrai, au bien et au beau comme objet ultime de sa quête est fatalement hanté par le désir de forcer l’accès difficile du monde des démons, et cette pensée, qu’elle soit apparente ou dissimulée, hésite entre la peur et la prière.». L´écrivaine Diane de Margerie nous aide à déchiffrer cette énigme : «C’est peut-être là, dans les enfers, que les deux écrivains se rencontrent le mieux et il n’est pas défendu de penser que, pudique et retenu, Kawabata a secrètement trouvé en Mishima un double allant à l’extrême qui n’a pas manqué, parfois, de le révéler à lui-même. »

Toujours est-il que Yukio Mishima a mis fin à ses jours le 25 novembre 1970 et  Yasunari Kawabata en a fait de même le 16 avril 1972, à moins de deux ans d´intervalle, accentuant ainsi une étrange ressemblance…

   

samedi 21 janvier 2023

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le livre L´inventeur de Miguel Bonnefoy, publié aux éditions Rivages:

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/roman-inventeur-miguel-bonnefoy-354313




mercredi 18 janvier 2023

Centenaire de la naissance d´Eugénio de Andrade.

 

On signale ce jeudi, 19 janvier, le centenaire de la naissance d´Eugénio de Andrade(pseudonyme de José Fontinhas), un des plus grands poètes portugais du vingtième siècle, né à Póvoa de Atalaia, Fundão, et mort à Porto le 13 juin 2005.

Marguerite Yourcenar a dit de sa poésie : «Ce clavecin bien tempéré de vos poèmes». Pour sa part, Claude -Michel Cluny a écrit un jour dans le magazine Lire: « Eugénio de Andrade n'appartient à aucune filiation sinon, par affinité, aux Italiens Sandro Penna ou Pier Paolo Pasolini. Mais le Pasolini chantre virgilien moderne de ses années frioulanes, des saisons et du parfum de l'heure, de l'éclat de la jeunesse agreste joueuse et pourtant mélancolique. C'est cela qu'Andrade partage, et la tiédeur sensuelle d'un soleil antique. ».

À son tour, André Velter, dans le journal Le Monde, considère que :« Eugénio de Andrade est l’un des rares poètes portugais contemporains à avoir imposé sa singularité, à avoir traversé la galaxie Pessoa sans demeurer dans la dépendance de ce fabuleux champ d’extraction mentale. »

Eugénio de Andrade a reçu le prix Camões de la littérature de langue portugaise en 2001. Son œuvre a été traduite dans une dizaine de langues dont le français.


jeudi 12 janvier 2023

La mort de Charles Simic.

 


Charles Simic, né Dusan Simic le 9 mai 1938 à Belgrade et mort le 9 janvier à Dover, New Hampshire, aux États-Unis, était un poète, essayiste, traducteur et professeur universitaire américain d´origine serbe. 

Charles Simic s'est fait connaitre comme un poète minimaliste écrivant des poèmes laconiques, énigmatiques semblables aux haïkus bouddhistes japonais. En dehors de la poésie, il a écrit divers essais touchant des sujets comme le jazz, la philosophie, l'esthétique. Enfin, il a diffusé la poésie de l´ancienne Yougoslavie en traduisant les poètes de son pays d'origine. Il a écrit de nombreux articles dans des revues prestigieuses.

La mort de Russell Banks.

 


Russell Banks, né le 28 mars 1940 à Newton (État du Massachussets) et mort le 7 janvier à Saratoga Springs (État de New York), était un écrivain américain. Son œuvre est traduite en vingt langues.

Il a reçu l´American Book Awards en 1982, le Prix John dos Passos en 1985, ou encore le Prix français de la Critique libre en 2008.

jeudi 29 décembre 2022

Chronique de janvier 2023.

 


Céline, l´inimitable.

 

On pourrait s´imaginer dès les premiers instants que la parution de tout inédit de Louis –Ferdinand Destouches, dit Louis –Ferdinand Céline ou Céline tout court, soixante ans après sa mort, susciterait inévitablement de vives polémiques. Or, cette année finissante (2021, où j´écris cette chronique) nous avons eu droit à deux inédits –Guerre et Londres - de celui qui fut sans l´ombre d´un doute un des noms majeurs de la littérature française et universelle du vingtième siècle, né à Courbevoie le 27 mai 1894 et mort le 1er juillet 1961 à Meudon. À l´œuvre de Céline, selon certaines voix, nul n´est à vrai dire indifférent : ou bien vous l´aimez ou bien vous la détestez. Ceux qui  vénèrent l´auteur ne cachent point leur fascination pour son inventivité langagière, son maniement superbe de l´argot, bref son style qui a réinventé l´art d´écrire en français ou encore son portrait singulier d´un monde interlope composé de marlous, de prostituées et de tous ceux qui étaient d´une façon ou d´une autre des laissés-pour-compte de la vie. Par contre, ceux qui le vomissent –c´est bien souvent le mot qui nous vient à l´esprit en évoquant les détracteurs de Céline – ne supportent pas son côté outrancier, ses imprécations, son usage –qu´ils jugent peut-être excessif - de l´argot et, bien sûr, son antisémitisme. L´antisémitisme est, on le sait, la caractéristique la plus exécrable des écrits de Céline. Le flot d´injures dont il abreuve les Juifs en ayant d´ordinaire recours à l´argot le plus cocardier et répugnant comme «youpin» ou «youtre» entre autres sert de repoussoir à nombre de lecteurs. D´aucuns établissent une différence entre les œuvres de fiction et les simples pamphlets. Quoi qu´il en soit, la question prête à polémique et suscite toujours des débats plus ou moins violents. Le style est-il indépendant des idées ? Certains y souscrivent, mais pour d´autres on ne peut dissocier le style des idées ordurières qu´il a souvent exprimées.

Dans les pages qu´il a consacrées à Céline dans son essai récent- paru en septembre aux éditions Amsterdam –Le style réactionnaire- De Maurras à Houellebecq, Vincent Berthelier, agrégé de lettres et docteur en langue française, partage l´idée que la langue et le style allaient de pair avec la race autour du «projet célinien». Si Céline incarne l´ obsession du style, celle-ci est liée, d´après Berthelier, à ses idées et à ses engagements politiques. Céline aurait maintes fois essayé d´attribuer l´insuccès critique de ses livres au fait que leur style et leur histoire ne correspondaient pas au standard littéraire qui exigeait une littérature morte et dépouillée d´émotion. Dans des lettres adressées aux critiques (André Rousseaux et Léon Daudet) il s´ingéniait à justifier ses options stylistiques qui étaient mal reçues par la presse. Dans ces lettres-là, il défendait l´argot contre la langue classique, tout à fait morte selon lui. En cela, il se plaçait à l´opposé de l´idéal esthétique de l´Action Française : «On me reproche aussi de n´être point latin, classique, méridional(…) Je ne suis pas méridional. Je suis parisien, breton et flamand de descendance. J´écris comme je sens» (Lettre à Léon Daudet, non datée). Vincent Berthelet écrit que, à cette époque-là, l´opposition entre style et idées était encore tout à fait inexistante. Néanmoins, des idées, Céline n´en était pas dépourvu, comme nous le rappelle Berthelet : «Mort à crédit est un livre antibourgeois, anarchiste et nihiliste, auquel on reproche son pessimisme et sa misanthropie. Malgré quelques appels du pied de la gauche. Céline adopte ouvertement des positions anticommunistes après son retour d´Urss, avec Mea Culpa, publié le 28 décembre 1936. S´y ajoutent, dans les pamphlets suivants, des positions antisémites et pro-hitlériennes, mais aussi des attaques plus frontales contre tout ce qui lui semble représenter le style académique (Gide, Proust, Mauriac, Duhamel, etc.). C´est avant tout à partir de ces textes qu´il faut reconstituer le projet littéraire spécifiquement fasciste développé par Céline».

 Après la guerre et surtout après l´Épuration, Céline s´est mis à affirmer que ses ennuis (l´emprisonnement au Danemark, l´exil, l´exclusion du monde littéraire parisien) sont moins dus à ses idées antisémites et fascistes qu´à son esthétique.

 Quoi qu´il en soit, les polémiques autour de Céline ont toujours été et restent intarissables. Concernant ces deux inédits, les deux manuscrits retrouvés, il y a une histoire atypique autour de leur surgissement tout récemment.

A l´été 2021, Le Monde révélait que près de 6000 feuillets inédits de l´écrivain, disparus depuis la Libération- en fait, abandonnés par Céline au moment de sa fuite en Allemagne en 1944 -,avaient refait surface et étaient entre les mains de Jean-Pierre Thibaudat, ancien journaliste au quotidien Libération, lequel, au terme d´une âpre bataille judiciaire, avait finalement remis les manuscrits aux ayants droit de Louis Ferdinand Céline, qui sont, après la mort de Lucette Destouches (la veuve de l´écrivain), l´avocat François Gibault et Véronique Robert-Chovin. Alors que dans un premier temps Jean-Pierre Thibaudat renâclait à rendre public comment les manuscrits lui étaient parvenus, il a fini par révéler l´identité des donateurs sur son blog Balagan, hébergé par Mediapart. Or, il tenait les manuscrits de la famille d´Yvon Morandat, célèbre résistant et ex-secrétaire d´État de Georges Pompidou. Cette possibilité avait d´ailleurs déjà été évoquée par Le Monde, mais on connaît maintenant les détails de l´histoire. Jean-Pierre Thibaudat a tout révélé d´abord sur son blog en août 2022, puis il a présenté une version remaniée des articles parus sur Balagan dans un livre intitulé Louis-Ferdinand Céline, le trésor retrouvé, paru en octobre aux éditions Allia. L´ancien journaliste du quotidien Libération y  écrit qu´il voulait que ce trésor fût versé dans un fonds public pour être mis à la disposition de tous, chercheurs, étudiants, lecteurs, mais les ayants droit ont fait publier Guerre puis Londres en 2022. D´autres manuscrits suivront –La volonté du roi Krogold, Casse-pipe –débouchant sur une refonte de certains volumes de la Pléiade consacrés à l´écrivain. Pour Jean-Pierre Thibaudat, le temps presse pour les ayants droit et leurs royalties puisque l´œuvre de Céline tombera dans le domaine public en 2031, soixante-dix ans après la mort de l´auteur. Ironie de l´histoire: c´est bien un résistant qui a sauvé les manuscrits d´un écrivain auteur de pamphlets antisémites et ami des Allemands.

Le premier de ces deux inédits, paru en mai 2022, s´intitule donc –on l´a vu-  Guerre, probablement daté de 1934, deux ans après la parution de Voyage au bout de la nuit et deux ans avant celle de Mort à Crédit. Le titre est d´ailleurs assez suggestif étant donné que cette réalité, la guerre, est une constante dans l´œuvre de Céline. Dans le dossier que Lire –Magazine Littéraire a consacré à l´écrivain dans le numéro d´octobre, Fabrice Gaignault écrit que Céline, refusant l´héroïsme et les visions de bravoures édifiantes, voit dans la guerre l´absurdité de l´existence humaine poussée à son paroxysme. Dans Guerre, on voit au début un grouillement d´insectes en pantalons garance, morts ou tout comme, pourrissant dans la glaise, chairs éventrées, membres disloqués, moignons sanguinolents. Céline, toujours selon Fabrice Gaignault, se mue en Jérôme Bosch des charniers hideux criblés de shrapnels : « Ces petits morceaux d´horreur que l´on retrouve dans plusieurs de ses livres disent moins l´état du champ de bataille, la dénonciation implacable du scandale de l´inutile mort en masse telle que nous l´ont transmise avec talent Barbusse, Genevoix, Remarque et d´autres encore, que la collusion évidente avec la vie pacifique. En d´autres termes, chez Céline, la guerre est la continuation de l´absurdité de l´existence par d´autres moyens». Cette dernière phrase s´inspire de l´affirmation de Carl von Clausewitz (1780-1831), le général prussien qui a écrit un jour que la guerre n´était que le prolongement de la politique par d´autres moyens.

L´action du roman –on nous l´annonce dès la quatrième de couverture –se situe dans les Flandres pendant la Première Guerre Mondiale. Dans ce roman de premier jet, Céline, entre récit autobiographique et œuvre d´imagination, y lève le voile sur l´expérience centrale de son existence : le traumatisme physique et moral du front. On y suit la convalescence du brigadier Ferdinand Bardamu depuis le moment où, grièvement blessé, il reprend conscience sur le champ de bataille jusqu´à son départ pour Londres. À l´hôpital de Peurdu –sur-la –Lys, soigné par une infirmière entreprenante –la L´Espinasse qui vient branler son patient préféré la nuit -, il se remet lentement de ses blessures tout en ayant peur de passer en conseil de guerre et d´être fusillé, ce qui arrivera à Bébert, devenu Cascade, son compagnon de chambre, maquereau vaguement anarchiste, pour mutilation volontaire. Ferdinand, quant à lui, trompe la mort et s´affranchit du destin qui lui était jusqu´alors promis.

À quelques exceptions près –dont Antoine Perraud sur le site Mediapart qui a émis des réserves sur une œuvre qui n´a pas été relue par l´écrivain et n´est donc pas aboutie ni exempte de lourdeurs – la presse s´est montrée dans l´ensemble fort élogieuse tout en reconnaissant des imperfections que l´auteur aurait expurgées s´il avait pu la réviser. Pour certains, le problème se poserait néanmoins dans une autre perspective : Céline aurait-il simplement validé la parution de ce manuscrit ? Deux chercheurs italiens Pierluigi Pellini et sa doctorante Giulia Mela contestent la décision de Gallimard sous forme d´un brûlot publié sur le site internet du CNRS intitulé : «Genèse d´un best-seller. Quelques hypothèses sur un prétendu «roman inédit» de Louis-Ferdinand Céline». Quoi qu´il en soit, les inédits ont quand même été validés par d´éminents critiques et spécialistes de l´œuvre célinienne comme Pascal Fouché, Régis Tettamanzi et deux de ses biographes, Henri Godard et François Girault (qui est aussi un de ses ayants droit) qui ont d´ailleurs tous collaboré à l´édition de ces deux nouveaux livres. D´autre part, il suffit de lire les premières lignes de Guerre et de Londres pour se rendre compte que nous sommes bel et bien devant la langue originale de Louis –Ferdinand Céline.

Londres, qui se présente en quelque sorte comme la suite de Guerre, est paru en octobre 2022. Dans ce roman –qui entretient des liens avec Guignol´s band, l´autre roman «anglais» plus tardif de Céline -, on retrouve le brigadier Ferdinand Bardamu qui a quitté la France pour rejoindre Londres, «où viennent fatalement un jour donné se dissimuler toutes les haines et tous les accents drôles».  À Londres, Ferdinand retrouve son amie prostituée Angèle, désormais en ménage avec le major anglais Purcell. Ferdinand parvient à élire domicile dans une mansarde de Leicester Pension où un certain Cantaloup, un maquereau de Montpellier, organise un intense trafic sexuel de filles avec quelques autres personnages pittoresques dont un policier, Bijou, et un ancien poseur de bombes, Borokrom. Proxénétisme, alcoolisme, trafic de poudre, violences et irrégularités de toutes sortes rendent de plus en plus suspecte cette troupe de sursitaires déjantés, hantés par l´idée d´être envoyés ou renvoyés au front.

Selon l´éditeur, Londres s´impose comme le grand récit d´une double vocation, celle de la médecine et de l´écriture, mais Londres, malgré les insuffisances que nombre de critiques ont signalées est bien évidemment beaucoup plus que cela : c´est sans l´ombre d´un doute, un roman sur la condition humaine. Ou peut-être fallait-il écrire la condition inhumaine. Paradoxalement, la condition inhumaine qui caractérise justement l´humanité. Quelque part, on peut lire : «J´aurais voulu, je crois, guérir toutes les maladies des hommes, qu´ils souffrent plus jamais les charognes. On est étrange, si on l´avouait. Bien». Le livre est parfois particulièrement violent et composé de scènes de cul, car il s´agit souvent de dresser et de punir les filles et, comme toujours chez Céline, il est question d´antisémitisme. Dans ce roman, la question de la représentation des Juifs se pose aussi. Là-dessus, le préfacier Régis Tettamanzi explique : «Dans Londres, Céline montre les juifs de l´East End(…) Il y a dans ce texte, sinon une dimension réaliste, du moins la prise en compte de cette population de laissés-pour-compte, parmi les quartiers misérables de cette partie de Londres où survivent les pauvres. À cet égard, il faut le noter, les juifs ne sont ni meilleurs ni pires que les autres. Ils sont là, tout simplement».Régis Tettamanzi met en exergue dans sa préface un extrait du roman qui illustre on ne peut mieux ses paroles : «Les petits magasins juifs sont tassés sur les bords de Mile End Rode. Ça n´en finit pas. Des pancartes sur tous les mobiliers en soldes si hautes que les buffets disparaissent derrière les descriptions avantageuses. Une taverne si discrète qu´on ne boit que du thé au lait pour un pence et demi.

Tout petit salon de misère poisseuse où finissent deux gouvernantes abandonnées qui parlèrent autrefois quatre langues couramment. Elles ne connaissent plus que les numéros de tous les tramways qui passent. Elles retrouvent vers cinq heures après midi le petit commerçant qui ne réussit guère dans les édredons, et qui s´intéresserait lui plutôt aux autobus».

La parution de Londres a suscité autant de réserves que celle de Guerre. Nombre de critiques mettent l´accent sur le fait que le livre est extrêmement répétitif, qu´il y a des passages ennuyeux, que l´on y trouve trop de cul et de violence, bref qu´il s´agit d´un manuscrit à l´état de brouillon. Certes, mais en même temps on ne peut nier que l´on reconnait dès le début, comme on l´a déjà vu plus haut, l´inventivité, la richesse argotique, la gouaille qui a fait la réputation de l´écrivain. Bref, le style singulier de l´inimitable Louis-Ferdinand Céline.     

Louis-Ferdinand Céline, Guerre, édition établie par Pascal Fouché, avant-propos de François Gibault, éditions Gallimard, Paris, mai 2022.

Louis-Ferdinand Céline, Londres, éditions établie et présentée par Régis Tettamanzi, éditions Gallimard, Paris, octobre 2022.  

  


 



dimanche 18 décembre 2022

La mort de Nélida Piñon.


 C´est avec une énorme tristesse que l´on vient d´apprendre la mort ce samedi à Lisbonne, à l´âge de 85 ans, de la grande écrivaine brésilienne Nélida Piñon. 

Née le 3 mai 1937 à Rio de Janeiro, elle fut la première femme à tenir la présidence de l´Académie  Brésilienne des Lettres. Fille d´immigrés espagnols (de la région de Galice), son oeuvre fut couronnée de prix importants au Brésil( le Jabuti, entre autres) et à l´étranger -notamment le Prince des Asturies des Lettres et le Juan Rulfo -et  traduite dans le monde entier. En français,  elle est surtout disponible  chez l´éditeur,Des femmes. Parmi ses principaux titres, on se permet de relever A república dos sonhos(La République des rêves), O livro das horas(Mon livre d´heures) ou Um dia chegarei a Sagres(Un jour j´irai à Sagres).