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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mardi 29 septembre 2026

Chronique d´octobre 2026

 




Grazia Deledda, l´âme de la Sardaigne.

Cette année, on signale le centenaire de l´attribution du Prix Nobel de Littérature à l´écrivaine italienne Grazia Deledda. Elle fut la deuxième femme, après la Suédoise Selma Lagerlöf (1909), et la seule femme italienne à ce jour, à recevoir cette distinction et néanmoins cent ans plus tard, quand on évoque son nom - y compris en Italie, son pays d´origine - on a encore l´impression qu´elle est loin de faire l´unanimité ou alors on rechigne quelque peu à reconnaître son talent. On pourrait dire que nous sommes face à un des paradoxes majeurs de l´histoire littéraire italienne. En effet, dans les milieux académiques elle fut longtemps considérée comme un nom marginal, boudée et traitée avec une certaine condescendance. Lorsque l´Académie Suédoise a annoncé le lauréat de cette année-là, une grande partie de l´élite littéraire et universitaire eut d´ailleurs une réaction de stupeur voire de dédain. Benedetto Croce, par exemple, un des noms parmi les plus renommés de l´histoire, de la philosophie et de la littérature italienne, a quelque peu contribué à ce désamour autour de Grazia Deledda. Il a qualifié son écriture de naïve, manquant de profondeur et de structure intellectuelle.  Un autre écrivain réputé, Luigi Pirandello, qui aurait le prix Nobel quelques années plus tard, ne reconnaissait pas chez Grazia Deledda –insulaire comme lui quoique Sarde alors que lui, il était Sicilien – de talent particulier et s´est permis de pondre un roman satirique inspiré du couple Deledda(Suo marito/ Son mari).

Ce rejet et cette méfiance découlent de plusieurs facteurs. D´abord, le manque de formation académique de l´autrice. Originaire, on l´a vu, de Sardaigne, où l´éducation des filles n´était pas prioritaire, Grazia Deledda a dû quitter l´école à l´âge de 9 ans. Autodidacte donc –elle s´est intéressée à la littérature en lisant les livres de la bibliothèque de son père -, elle ne maîtrisait pas les codes de la haute rhétorique classique. Son style était jugé quelque peu lacunaire et dérogeait énormément aux canons de la haute littérature italienne. D´aucuns sont allées jusqu´à l´appeler ironiquement –et un brin sordidement, il faut le dire – de «ménagère de la littérature»(en italien, «la massaia della letteratura»). Ensuite, la réduction de son œuvre à une perspective régionaliste. Ses romans, ancrés dans l´imaginaire de sa Sardaigne natale (surtout, la Barbaria, Nuoro), ont d´ordinaire été dépréciés et caractérisés comme purement folkloriques, provinciaux et archaïques par les cercles intellectuels de l´Italie continentale. Enfin, le sexisme typique et patriarcal de l´époque n´a pas aidé l´écrivaine sarde qui, lorsqu´elle s´est installée à Rome, a fait même l´objet de moqueries dans les salons romains, non seulement elle-même, mais surtout son mari puisqu´on avait du mal à accepter qu´un homme soutienne le succès de son épouse.

Grazia Deledda est née le 28 septembre 1871 à Nuoro(en sarde, Nugoro) et décédée à Rome le 15 août 1936. Si elle n´a pas suivi des études secondaires, elle a tout de même pu parachever son éducation par des leçons dispensées à la maison par un ami lettré de ses parents. Grande lectrice, elle a commencé à écrire assez jeune et,  à l´âge de 17 ans, elle a publié son conte Sangue sardo (Le Sang sarde) dans la revue romaine Ultima Moda. Elle avait découvert sa vocation et c´était le début d´une carrière littéraire prolifique composée de trente-six romans et autour de deux-cent cinquante nouvelles. En 1900, comme je l´ai écrit plus haut, elle a quitté son île natale pour s´installer à Rome, mais la Sardaigne était toujours au cœur de son œuvre.

Dans ses écrits au langage très pur, sonore et riche en nuances, elle parle de la douleur et de la misère, de l´amour et de la mort, de la superstition et de l´immobilisme, de la résignation et du destin individuel, auquel on doit le respect. L´autrice ne cherche pas une fin heureuse. Dans la plupart de ses livres, l´intrigue se déroule dans la partie la plus profonde de l´île (la Barbagia), un monde agropastoral régi par des lois antiques et non écrites. C´est un univers rigide –les paysages arides, la rudesse de la vie paysanne- où l´on respecte les traditions, l´honneur familial et l´esprit clanique. Bref, soit dans les romans soit dans les nouvelles, l´autrice décrit avec finesse et un style poétique les violences et les inquiétudes de l´âme humaine.

Dans Elias Portolu(1903), par exemple, on nous décrit le tableau d´une Sardaigne rurale et sauvage, profondément ancrée dans ses traditions. Elias Portolu est de retour dans son village natal après un séjour en prison. Alors qu´il essaie de se réintégrer dans sa famille de bergers, il fait la connaissance de Maddalena, une jeune femme promise à son frère Pietro. Elle tombe aussitôt sous son charme et se noue entre eux une relation dangereuse et violente, par d´autres mots, un amour interdit. Partagé entre la passion et la culpabilité, la seule issue qu´Elias Portolu soit à même de trouver pour fuir le pêché est de se tourner vers la religion. Il choisit en effet la prêtrise. Néanmoins, les tourments de la chair le rattrapent, menant les personnages vers un destin tragique. Pour la plupart des critiques, la principale qualité du roman est l´analyse subtile du remords et du conflit intérieur d´Elias Portolu. La narratrice ne le juge ni ne le condamne, elle ne fait qu´exposer  sa faiblesse.

Dans un autre roman emblématique de l´autrice, Canne al vento (Des roseaux sous le vent, dans la traduction française), publié en 1913 et que l´on tient pour son chef-d´œuvre, la vie des hommes est comparée à des roseaux qui se plient au vent sans être brisés. C´est en quelque sorte une métaphore de la condition humaine. L´intrigue se déroule encore une fois en Sardaigne et peint la décadence d´une famille noble ruinée, les Pintor, incarnée par trois sœurs (Ruth, Ester et Noémie) attachées aux apparences de leur rang. Avec elles, habite Efix, le vieil et fidèle serviteur. L´équilibre fragile de leur vie est bouleversé par l´annonce de l´arrivée de leur neveu Giacinto, fils de leur sœur Lia qui dans sa jeunesse s´est enfuie de la maison maternelle et est décédée quelques années plus tard. Les différents personnages du roman vont alors être ballotés par ce coup de destin comme les roseaux au vent.

Si l´œuvre de Grazia Deledda peut s´inscrire dans le prolongement du vérisme italien –mouvement littéraire et artistique de la fin du XIXème siècle qui cherche à représenter la réalité quotidienne le plus fidèlement possible -, un peu à l´instar du Sicilien Giovanni Verga (1840-1922)-, elle s´en affranchit pourtant pour évoluer vers un univers mythique et psychologique proche du décadentisme. En effet, contrairement aux canons stricts du vérisme –qui s´était inspiré du naturalisme français -, Grazia Deledda n´adopte pas dans ses romans et nouvelles une perspective «scientifique». Aussi l´écrivain Luigi Capuana (1839-1915), par exemple, l´accusait-il de manque d´objectivité. D´autre part, dans ses écrits, le paysage sarde n´est pas seulement documenté, il devient un décor de légende, un espace intemporel régi par des forces morales et fatales. Le vérisme est également dépassé dans les thèmes moraux et religieux étant donné que dans les livres de Grazia Deledda, les intrigues se concentrent sur le sentiment du péché, la culpabilité, le remords et l´obsession de l´expiation, dans une lutte permanente entre le bien et le mal. Enfin, l´exploration de l´âme humaine et une sorte de lyrisme intime placeraient d´ une certaine manière son œuvre à la frontière du vérisme et du décadentisme. Néanmoins, le vérisme dans lequel on a enfermé sa littérature ne faisait pas l´unanimité, d´éminents critiques contestant cette étiquette qu´on lui avait collé sur le dos. C´était le cas d´Emilio Cecchi (1884-1966) qui ne voyait pas en elle une prévalence du vérisme et du naturalisme, mais l´élément lyrique et féerique. Un avis partagé par un autre critique, Natalino Sapegno (1901-1990).

Malgré les réticences du passé –et qui subsistent encore un tant soit peu -, l´œuvre de Grazia Deledda est tout de même envisagée de nos jours sous un autre angle. Le centenaire de l´attribution du Prix Nobel de Littérature a marqué un regain d´intérêt pour l´œuvre de la prestigieuse autrice sarde. On reconnaît même la modernité de son écriture. On met en exergue aussi la puissance psychologique de ses personnages et la portée universelle de ses romans et nouvelles. On ne cantonne plus son œuvre, comme par le passé, dans un registre folklorique, régionaliste ou provinciale. On percevait naguère ses livres comme de simples tableaux pittoresques de la Sardaigne, alors que la critique moderne analyse ses récits comme des tragédies existentielles qui dépassent le cadre géographique de son île natale. D´autre part, Grazia Deledda est désormais reconnue comme une pionnière féminine et une intellectuelle audacieuse.

Le centenaire de l´attribution du Prix Nobel à Grazia Deledda est donc une occasion en or pour découvrir ou redécouvrir l´œuvre d´une écrivaine dont le message universel réside dans l´exploration de la condition humaine face à la fatalité, au péché et à la rédemption. Ancrés dans sa Sardaigne natale, ses romans et nouvelles transcendent pourtant ce cadre fort particulier pour aborder des dilemmes qui touchent l´humanité entière.

P.S- Les œuvres de Grazia Deledda en français sont maintenant en cours de republication notamment chez Cambourakis. 

mardi 15 septembre 2026

Centenaire de la naissance de Michel Butor.

 


On a signalé hier le centenaire de Michel Butor, un des représentants majeurs du Nouveau Roman. Il est donc né le 14 décembre 1926 à Mons-en-Baroeul (Nord) et décédé le 24 août 2016 à Contamine sur Arve (Haute-Savoie). Romancier à ses débuts –Passager de Milan, L´emploi du temps, La modification, Degrés -, il était aussi poète, essayiste s’intéressant à tous les arts, bâtisseur de formes littéraires nouvelles et pédagogue passionné. Sa complicité avec de très nombreux artistes a fait naître des centaines de livres de dialogue, des œuvres musicales et des films. 

samedi 29 août 2026

Chronique de septembre 2026.

 


Nicolás Gómez Dávila, le «réactionnaire authentique».

 

Le vieil adage selon lequel nul n´est prophète chez soi (ou en son pays) pourrait avoir une variante ou une expression plus ou moins alternative concernant l´écrivain, philosophe et moraliste colombien Nicolás Gómez Dávila(1913-1994). On pourrait dire de lui que nul n´est prophète en sa langue. En effet, s´il n´était pas à vrai dire tout à fait inconnu en Colombie –quoique ses textes fussent plus divulgués dans les milieux journalistiques qu´à l´académie -, les éditeurs espagnols qui jouent un rôle essentiel dans la diffusion de la littérature sud-américaine ont longtemps boudé l´œuvre singulière –composée fondamentalement d´aphorismes – de Nicolás Gómez Dávila. Les dictionnaires, pour la plupart, ne le mentionnaient même pas. Il a fallu l´intérêt des éditeurs et académiciens d´abord allemands puis français et italiens pour que les milieux universitaires et éditoriaux d´expression espagnole se penchent enfin sur cet oiseau rare qui maniait de main de maître la langue de Cervantès. Toujours est-il que Nicolás Gómez Dávila lui-même ne s´est jamais vraiment intéressé par la renommée qu´aurait pu acquérir son œuvre. Sa réputation n´a véritablement commencé à croître qu´au début des années quatre-vingt. Malgré la reconnaissance relativement tardive de son talent, ils ont été tout de même assez nombreux ceux qui ont mis en exergue l´importance de son œuvre. Dans cette liste, on peut inclure, entre autres, une vingtaine de noms comme Gabriel García Márquez, Álvaro Mutis, Peter Weiss, Martin Mosebach, Botho Strauss,  Ernst Jünger, Heiner Müller, Franco Volpi, José Miguel Serrano Ruiz-Calderón, Miguel Saralegui, Jean Raspail, Simon Leys, Philippe Billé (son premier traducteur en français), Richard Dubreuil, Frédéric Shiffter, Bruno de Cessole, Luc-Olivier d´Algange, Christopher Gérard et Francia Elena Goenaga-Olivares. Il y a eu aussi des allusions et des citations de la part de Michel Onfray et d´Alain Finkielkraut. Enfin, ces dernières années, deux noms ont joué un rôle important dans la divulgation de son œuvre en France : Juan Asensio et Michaël Rabier qui lui a consacré en 2020 l´essai-publié aux éditions L´Harmattan - Nicolás Gómez Dávila, penseur de l´antimodernité (vie, œuvre, philosophie), brillant et très fouillé.

Nicolás Gómez Dávila –surnommé dans son enfance Don Colucho par ses proches –est né le 18 mai 1913, à Bogota-ville où il est décédé le 17 mai 1994, donc la veille de ses 81 ans- au sein d´une famille de l´élite colombienne qui avait fait fortune dans le commerce des tissus, encore florissant à l´époque. Suivant l´usage de la haute bourgeoisie colombienne, et en général sud-américaine, ses parents ont décidé de s´installer à Paris afin de donner à leur fils une éducation de qualité à la française. Dès le début de l´entre-deux-guerres, en 1919, la famille Gómez Dávila s´est donc installée dans la capitale française et le petit Nicolás a pu étudier dans une école bénédictine. Ces années ont été décisives dans sa vie, comme il l´a d´ailleurs confessé des décennies plus tard à l´écrivain allemand Martin Mosebach, venu lui rendre visite en 1993, un an avant sa mort : «C´est la France qui m´a fait». D´aucuns insinuent même – c´est le cas de son biographe Mauricio Galindo Hurtado -que ses premiers textes, il les avait d´abord écrits en français. C´est fort possible, mais il n´est pas de source fiable qui puisse nous l´assurer complètement. Outre cette solide formation humaniste en France, il a aussi séjourné pendant ses vacances scolaires en Angleterre pour perfectionner sa maîtrise de la langue de Shakespeare. Cette jeunesse européenne lui a permis non seulement de s´éprendre de la culture classique, mais aussi de façonner sa pensée, imbue des lectures les plus diverses. Il s´est particulièrement intéressé aux idées maurassiennes et barrésiennes et à des écrivains comme Léon Daudet. Plus tard, encore en France, il a suivi avec un certain enthousiasme ceux que Pierre Drieu La Rochelle avait désignés comme héritiers littéraires (et non pas forcément politiques) de Maurice Barrès, à savoir Henry de Montherlant ou Louis Aragon, une filiation spirituelle et stylistique qui s´est également étendu à André Malraux.

En 1936, Nicolás Gómez Dávila est rentré en Colombie et n´est point retourné en Europe à l´exception d´un séjour de six mois avec son épouse en 1948. Surnommé le Nietzsche colombien, il n´a jamais fréquenté l´université, ayant passé le plus clair de son temps dans sa magnifique bibliothèque de 30.000 livres- comparable, dit-on, à celle de Jorge Luis Borges -, une bibliothèque que l´historien Arnold Toynbee considérait comme la plus importante du monde. Il ne sortait de sa maison de style Tudor dans le nord de Bogota, comme le rappelait souvent son ami Mario Laserna, qu´une à deux fois par semaine, pour assister à une assemblée bancaire, participer aux réunions du Jockey club ou visiter son magasin de tissus du centre-ville.

L´œuvre de Nicolás Gómez Dávila est composée d´essais-Textos(Textes), Notas (Notes), El reaccionario autentico (Le réactionnaire authentique) -mais aussi, on l´a vu plus haut, d´une foule d´aphorismes ou de scholies (ou scolies ; escolios, en espagnol). Ce dernier terme, l´auteur le préférait à celui d´aphorismes pour définir son genre d´écriture, pour une raison fort particulière : il voulait se situer dans la tradition des commentateurs antiques et surtout médiévaux. Le terme a une origine grecque qui renvoie à une activité dédiée à l´étude.

Dans ses Textos, il développe les concepts de base de son anthropologie philosophique et de sa philosophie de l´histoire dans un registre de langue très recherché où abondent les métaphores. C´est dans cet ouvrage qu´il exprime pour la première fois son intention de s´inscrire dans une filiation «réactionnaire», étant donné qu´un système philosophique ne pouvait selon lui rendre compte de la réalité. Il critique tout autant la gauche que la droite politique, parfois même certaines idées traditionnelles alors qu´il partage avec les conservateurs quelques principes relevant de la filiation réactionnaire dont il se réclame. Il défend une anthropologie pessimiste, fondée sur une étude approfondie de Thucydide et de Jacob Burckhardt –des auteurs emblématiques pour Nicolás Gómez Dávila au même titre que Saint Thomas d´Aquin, Montaigne voire Oswald Spengler - ainsi que les structures hiérarchiques qui doivent ordonner la société, l´Eglise et l´État. Il stigmatise le concept de souveraineté du peuple qui est pour lui la clé de la destruction de la société, une divinisation de l´homme dénuée de toute légitimité, un rejet de la souveraineté de Dieu. Dans la même veine, il voit dans le Concile Vatican II une adaptation très problématique de l´Eglise au monde. Il rejoint ainsi en quelque sorte la pensée de son prédécesseur Juan Donoso Cortés (1809-1853) qui concevait toutes les erreurs politiques comme le résultat d´erreurs théologiques. La pensée de Nicolás Gómez Dávila peut donc être considérée de la sorte comme une théologie politique. Ceci ne le rend pas pour autant moins inclassable qu´il ne l´est. La complexité-on dirait plutôt, la multiplicité - de sa pensée tend à rendre on ne peut plus difficile une définition objective de sa philosophie. Concernant la figure du réactionnaire, du réactionnaire authentique, Nicolás Gómez Dávila la situe dans le présent, il faudrait d´ailleurs écrire dans la présence, afin d´évacuer le temporel dans la mesure où il s´agit plutôt d´un présent atemporel, d´où découle un rapport méta –historique à l´Histoire, comme l´auteur l´écrit dans son livre Escolios a un texto implicito I (Scholies à un texte implicite I) : «L´histoire se suicide en niant toute transcendance. Si la réalité est seulement temporelle, son lieu est le présent. Le passé manque d´importance. Pour que l´histoire nous concerne, quelque chose en elle doit la transcender ; il doit y avoir quelque chose d´autre dans l´histoire que l´histoire». C´est une position supra-historique et anhistorique sur le présent que le progressiste, soit-il libéral ou radical, ne comprend pas. Retenons les paroles de Nicolás Gómez Dávila à ce propos dans El reaccionario autentico(Le réactionnaire authentique) : «Que le réactionnaire proteste contre la société progressiste, la juge, et la condamne, mais qu´il se résigne cependant à son monopole actuel dans l´histoire, lui paraît une position extravagante. D´une part, le progressiste radical ne comprend pas comment le réactionnaire condamne un fait qu´il admet; et, d´autre part, le progressiste libéral ne saisit pas comment il admet un fait qu´il condamne. Le premier lui enjoint de renoncer à condamner s´il reconnait la nécessité du fait, et le second à ne pas se limiter à s´abstenir s´il admet que le fait est condamnable. Celui-ci lui intime de se rendre, celui-là d´agir. Tous les deux critiquent sa passive fidélité à la défaite».

L´apparente passivité du réactionnaire, illustrée de manière poétique, doit se comprendre à partir de sa conception métaphysique, supra ou méta -historique de l´Histoire, bien qu´affranchie de toute signification providentialiste, comme l´auteur colombien l´écrit dans un autre passage du Réactionnaire authentique : « En effet, quoiqu´elle ne soit ni nécessité, ni caprice, l´histoire n´est pas pour autant selon le réactionnaire une dialectique de la volonté immanente, mais une aventure temporelle entre l´homme et ce qui le transcende. Ses œuvres sont les traces, sur le sable remué, du combat entre l´homme et l´ange. L´histoire du réactionnaire est un lambeau, déchiré par la liberté de l´homme, qui oscille au vent du destin». À ce sujet, Michaël Rabier écrit dans l´essai cité plus haut : «L´Histoire pour le réactionnaire selon Gómez Dávila dépasse donc l´histoire, elle est le terrain de lutte entre l´homme et Dieu ou son envoyé, entre le hasard et sa nécessité, entre la liberté et la fatalité, difficilement conciliables ou tragiquement inconciliables. On comprend mieux à l´aune de cette conception que la posture de celui que nous avons nommé le conservateur contemplatif, c´est-à –dire en fait le véritable réactionnaire, le «réactionnaire authentique» pour reprendre l´expression gomezdavilienne, ne soit maintenant plus politique, mais métaphysique».         

Comme Michaël Rabier nous rappelle aussi, si Nicolás Gómez Dávila est un penseur de l´antimodernité, il n´y a tout de même pas chez lui de système philosophique, ni même de création de concepts. Il y a néanmoins une philosophie qui parle, il y a une voix. Une voix dont on perçoit dès la première lecture le caractère polyphonique.

On pourrait dire que Nicolás Gómez Dávila concevait la philosophie comme une manière de vivre, comme l´a écrit à juste titre derechef Michaël Rabier qui dédie à ce sujet un chapitre de son ouvrage. Il s´interroge sans cesse sur le problème du style en philosophie, développant un véritable art poétique ou plutôt philosophique d´écrire, justifiant l´usage de la forme brève, défendant le fragmentaire contre le systématique. De même, il essaie à maintes reprises de répondre à la question du sens réel de la philosophie –qu´est-ce que la philosophie ? -, mais y répondre conditionne son choix stylistique. Dans son œuvre, abondent les passages exprimant un certain mépris à l´égard de la philosophie, à telle enseigne que l´on pourrait voir en lui, selon Michaël Rabier, «un antiphilosophe» typique et même caricatural, marqué par son héritage contre-révolutionnaire, conservateur ou réactionnaire, et imprégné d´un catholicisme à maints égards intransigeant. Entre le scepticisme envers la capacité de la raison à atteindre la vérité et la foi en une vérité révélée, il reste peu d´espace pour l´exercice de la philosophie considéré comme vain, voire ridicule. Les citations suivantes retirées des ouvrages Escolios a un texto implicito I (Scholies à un texte implicite I) et Sucesivos Escolios a un texto implicito (inédit en français) en sont une illustration probante : «Nous appelons philosophie la logique du discours lorsqu´il a  l´absurde pour sujet» ; «L´homme commun erre dans l´obscurité, le philosophe se trompe à la lumière du jour» ; «Un diplôme de dentiste est respectable, mais celui de philosophe est grotesque» ; «Il ne faut prendre au sérieux  aucune philosophie, ni se moquer d´aucune. Si l´une fut simplement comique, il faudrait désespérer de l´homme, si l´autre fut totalement sérieuse, il faudrait désespérer du monde» ; «La déduction philosophique est l´art de transformer une observation exacte, mais limitée, en un système compréhensible mais faux» ; «La philosophie est la partie de la rhétorique où orateur et auditeur se confondent en une seule personne. Philosophe est celui qui n´adopte que les arguments avec lesquels il s´est convaincu lui-même» ; «Les philosophies ne deviennent pas particulièrement obsolètes, elles deviennent ennuyeuses» ; «Toute mythologie est d´une certaine manière certaine, alors que toute philosophie est d´une certaine manière fausse».

Pourtant, si l´on se penche un peu plus en détail sur l´œuvre de Nicolás Gómez Dávila, on s´aperçoit qu´il n´y a pas à proprement parler de méfiance à l´égard de la philosophie, ce qu´il y a à vrai dire c´est, on l´a vu, une conception différente de ce que représente la philosophie. Nicolás Gómez Dávila est partisan d´une philosophie plus traditionnelle et ancienne. Il défend cette conception contre la barbarisation de l´esprit moderne. Il condamne la moderne séparation entre vie quotidienne et vie spirituelle. Dans ses Notas (Notes), il écrit : «La vie philosophique que prêchent les pythagoriciens et dont la notion acquiert sa plénitude dans la philosophie de Platon est, malgré l´intellectualisme de l´école aristotélicienne, l´axe même de la philosophie antique. Le processus de la connaissance philosophique a, selon Platon, pour condition inévitable un processus de purification et d´ascèse ; pour lui comme pour les mystiques, la connaissance est une fonction totale de la personne». La philosophie n´est donc pas détachée de la vie quotidienne, il y a même une volonté chez Nicolás Gómez Dávila d´ancrer l´intelligence dans le concret, ce qu´il appellera un «épicurisme de l´intelligence» ou un «hédonisme intellectuel», totalement opposé à une philosophie abstraite, une intelligence séparée du plaisir, comme l´auteur l´écrit lui-même dans ses Notas (Notes) : «Le livre qui ne divertit pas, ni ne plaît, court le risque de perdre l´unique lecteur intelligent : celui qui cherche son plaisir dans la lecture et seulement son plaisir. Il est certain que notre devoir réside à raffiner de plus en plus le plaisir jusqu´à ce qu´il nous soit donné de le trouver, rare et pur, dans les endroits les plus âpres et les plus arides ; mais toute occupation avec les lettres qui n´a pas pour racine un certain épicurisme de l´intelligence et une passion sensuelle, manque de solidité, d´intensité et de compréhension lumineuse».

Souvent provocatrice, oraculaire, mais frappant toujours juste à la façon des moralistes du Grand Siècle, l´œuvre de Nicolás Gómez Dávila est d´une polyphonie et d´une singularité incomparables. Un des sommets de la pensée contemporaine.   

 

P.S- Les citations de Nicolás Gómez Dávila, traduites en français, que j´ai reproduites dans cette chronique, je les ai reprises de l´essai de Michaël Rabier cité dans le texte.

 

Œuvres de Nicolás Gómez Dávila traduites en français :

Les horreurs de la démocratie-Scolies pour un texte implicite, suivi de «Un ange captif du temps», par Franco Volpi, choix et préface Samuel Brussell, traduit de l´espagnol par Michel Bibard, Anatolia/Editions du Rocher, 2003.

Le réactionnaire authentique, choix de Samuel Brussell, préface de Martin Mosebach, traduit de l´espagnol par Michel Bibard. Anatolia/Editions du Rocher, 2005.

Carnets d´un vaincu, traduit de l´espagnol par Alexandra Templier, collection Tête-à-tête, L´Arche, 2009

Critique du droit, de la justice et de la démocratie, traduit de l´espagnol par Michel Bibard, Éditions Hérodios, 2021

Un cœur révolté, préface de Tomás E. Molina, traduit de l´espagnol par Michel Bibard, Éditions Hérodios, 2025.          

Pour ceux qui lisent bien l´espagnol, je conseille trois belles éditions disponibles chez Atalanta : Escolios a un texto implicito (2009), Textos (2010), Breviario de escolios (2018).

       

            

     

mercredi 26 août 2026

La mort de Péter Nádas.

 


Romancier, dramaturge et essayiste, l´écrivain hongrois Péter Nádas, né à Budapest le 14 octobre 1942 au sein d´une famille juive, est mort ce mercredi matin à son domicile hongrois de Gombosszeg Il laisse une œuvre nourrie de son expérience de la guerre, de la dictature communiste et de la Hongrie contemporaine. Son décès a été confirmé à l'AFP par son agente littéraire Anett Orosz,

En France, il avait reçu en 1999 le Prix du Meilleur livre étranger pour Le livre des Mémoires et en 2025 le prix spécial du jury Médicis pour son ouvrage  Ce qui luit dans les ténèbres .

Couronné de nombreux prix et traduit dans le monde entier, il figurait depuis des années parmi les pressentis au Nobel de Littérature.

lundi 10 août 2026

Centenaire de la naissance de Blanca Varela.

 


On signale aujourd´hui le centenaire de la naissance de la poétesse péruvienne Blanca Varela. Née à Lima, ville où elle est décédée le 12 mars 2009, Blanca Varela est une figure majeure de la poésie latino-américaine. Liée au surréalisme, elle a vécu à Paris où elle a côtoyé André Breton, Jean-Paul Sartre et Octavio Paz. Son œuvre explore le corps, l'animalité et la condition humaine. Elle a partagé sa vie avec le peintre péruvien Fernando de Szyszlo.

mercredi 5 août 2026

La mort de Didier Decoin.

 


L'écrivain et scénariste Didier Decoin, ancien président de l'Académie Goncourt, s´est éteint dans la matinée du mercredi 5 août à l´âge de 81 ans. Il laisse derrière lui une œuvre prolixe composée de romans, d'essais et de scénarios.

Né le 13 mars 1945, Didier Decoin a 20 ans lorsqu'il publie son premier livre, Le Procès à l'amour en 1966. Une décennie plus tard, sa prose est saluée par ses pairs. Il reçoit en 1977 le prix Goncourt pour John l'Enfer, récit d'un homme solitaire dans l'Amérique contemporaine. C'est l'histoire de John, un laveur de vitres d'origine cheyenne, qui observe la décadence de New York depuis les hauteurs des gratte-ciel. Le roman explore des thèmes comme la solitude, la quête d'identité et la confrontation entre les cultures amérindiennes et occidentales. 

La mort de Marcel Cohen.

 


L’écrivain français Marcel Cohen, rescapé de la Shoah dont l’œuvre a beaucoup traité de questions comme la mémoire, la disparition et la transmission, est décédé le 31 juillet 2026 à Paris à l’âge de 88 ans, a annoncé son éditeur, Gallimard.

Né le 9 octobre 1937 à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine), dans une famille juive séfarade originaire d’Istanbul, Marcel Cohen n’avait que cinq ans lorsque la quasi-totalité de sa famille a été arrêtée pendant l’Occupation nazie. Caché en Ille-et-Vilaine par Annette, une employée de son grand-père, il a échappé aux rafles. Ses parents, sa petite sœur Monique et plusieurs autres membres de sa famille ont été déportés à Auschwitz d’où ils ne sont jamais revenus.

Marcel Cohen a longtemps refusé de faire de cette tragédie le cœur de son œuvre. Ce n’est qu’en 2013 qu’il a publié Sur la scène intérieure un récit salué par la critique dans lequel il reconstitue, à partir de quelques objets et documents conservés, les fragments de vie des membres de sa famille disparus. L’ouvrage a notamment reçu le prix Wepler-Fondation La Poste.