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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 30 juin 2022

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition d´aujourd´hui du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur les livres Portrait du  Baron d´Handrax de Bernard Quiriny et Carnets Secrets d´Archibald d´Handrax aux éditions Payot et Rivages.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/livre-portrait-baron-handrax-bernard-quiriny-341406






mercredi 29 juin 2022

Chronique de juillet 2022.

 


La vie et les livres selon Maurice Pons.

«J´ai beaucoup de mal à parler de ma vie et de mes livres. Parce que ma vie se confond avec mes livres et que dans mes livres –quand je parle de moi –je confonds résolument ce que j´ai vécu et ce que j´ai rêvé et imaginé». Ces paroles ont été proférées un jour par l´écrivain français Maurice Pons, décédé il y a six ans (le 8 juin 2016) à Andé dans le département de l´Eure, en Normandie, où il vivait depuis 1957 –dans un moulin –après avoir abandonné la vie parisienne.

Né le 14 septembre 1927 à Strasbourg, Maurice Pons a d´abord suivi des études de philosophie qu´il s´est pourtant empressé d´abandonner pour se consacrer exclusivement à la littérature. En 1951, il a publié aux éditions Julliard sa première nouvelle Métrobate, puis une deuxième, La mort d´Éros, en 1953. Toujours chez Julliard, il a fait paraître en 1955 un recueil de récits Les Virginales qui a connu un certain succès auprès de la critique –Grand Prix de la Nouvelle -et a inspiré à François Truffaut le film Les Mistons. Dans La Nouvelle Revue Française, François Nourrissier ne cachait nullement son enthousiasme pour ce livre qui renvoie à l´univers magique de l´enfance et d´éveil à la vie d´un jeune garçon : «Ces Virginales ont pour commune matière l´inconscient éveil des sens, l´innocence de la dixième année, l´univers des signes, des illusions et des lois de l´enfance lorsqu´elle se risque aux jeux interdits. L´amour, la mort, les mots, la forme et le sens des objets usuels se chargent de mystère. Une vie parallèle, fabulatrice, merveilleuse, s´épanouit en marge de la vie adulte. L´enfance étant naturellement impudique, curieuse des corps, ses joies et ses jeux abondent en façons animales, en ébauches sensuelles à peine devinées, toujours insatisfaites. Traduit dans le langage des grandes personnes, ces émotions passeraient pour perverses. L´habileté de Maurice Pons est d´avoir découvert un langage qui emprunte à l´enfance à la fois ses magies et ses audaces mais qui demeure pourtant un langage du monde adulte». Dans l´avant-propos de la réédition  de 1983 chez Christian Bourgois, Maurice Pons évoque le moment où il avait eu l´intuition qu´il deviendrait écrivain: «Valery Larbaud avait publié ses Enfantines ; je publierai un jour mes Virginales» et il se remémore les moments où les récits des Virginales s´ébauchaient dans son esprit à la bibliothèque de la Sorbonne, sous la calme lumière des lampes opalines. Il s´évadait du réel : «J´étais loin de la Sorbonne et du temps présent, qui ne m´atteignait pas, et sur lequel je n´avais aucune prise. Il me semble aujourd´hui que je vivais –si je puis dire –replié dans une solitude et un désenchantement extrêmes. Je laissais mon esprit divaguer de longues heures vers les terrains vagues, les ruelles obscures ou les prairies ensoleillées de mon enfance».

Tout en se consacrant à la littérature, Maurice Pons fut aussi comédien amateur et journaliste avant de se retirer, comme je l´ai déjà écrit plus haut, au moulin d´Andé. Cette nouvelle vie de Maurice Pons ne l´a pas empêché de continuer à écrire et à publier des fictions où l´originalité lui a procuré un nombre croissant d´admirateurs. Elle ne l´a pas privé non plus de prendre position contre la guerre d´Algérie. Aussi a-t-il fait partie des signataires du Manifeste des 121 titré «Déclaration sur le droit à l´insoumission dans la guerre d´Algérie». Ce manifeste fut signé par des intellectuels, des universitaires et des artistes et publié le 6 septembre 1960 dans le magazine Vérité-Liberté. Le manifeste se terminait sur trois propositions finales : «Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien» ; «Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d´apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français» et «La cause du peuple algérien qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial est la cause de tous les hommes libres». Outre Maurice Pons, comptent parmi les signataires Denys Mascolo, Robert Antelme, Maurice Blanchot, André Breton, Guy Debord, Simone de Beauvoir, Michel Butor, Pierre Boulez, Claude Lanzmann, Alain Resnais ou Jean-Paul Sartre, par exemple.

Cette même année,1960, l´engagement de Maurice Pons contre la guerre d´Algérie l´a fait écrire un roman, Le passager de la nuit (éditions Julliard), en hommage aux porteurs de valises, ces hommes et ces femmes transportant des fonds pour le compte du FLN (Front de Libération Nationale). Trente ans plus tard, Maurice Pons se réjouissait  de la reparution de son roman (aux éditions Rocher, plus récemment dans la collection Signatures de Points) et de la fraîcheur qu´il avait conservée. Il ne souscrivait pas aux paroles de Sartre qui assurait que les écrivains d´âge mûr n´aimaient pas qu´on les félicitât de leurs premières œuvres puisque leur meilleur livre était toujours celui qu´ils étaient en train d´écrire : «Pour moi, au contraire, qui écrit aussi peu –c´est le moins qu´on puisse dire !-rien ne me semble plus réconfortant que de voir  mes ouvrages de jeunesse appréciés et réédités, un à un, année après année. C´est ma façon à moi de ne pas vieillir, de retrouver la fervente espérance du débutant que, comme tout écrivain, j´ai dû bien commencer par être. C´est ma façon aussi de m´inscrire en faux contre la tendance éditoriale d´aujourd´hui, qui vise à diffuser les livres un peu comme les yaourts, avec la rituelle et pressante recommandation au lecteur : « À consommer dans les six semaines »».  

En 1965, paraît chez Julliard (repris en 1975 par Christian Bourgois) le roman qui est devenu une sorte de «livre-culte» de l´auteur : Les Saisons. Depuis plus de cinquante ans, les lecteurs des Saisons constituent une sorte de confrérie d´initiés qui partagent un même univers, le même langage, les mêmes images de référence. Quelqu´un a écrit qu´ils se reconnaissent entre eux  un peu comme les lecteurs de Malcolm Lowry ou de Julio Cortázar bien que l´on rapproche aussi le roman de Kafka par son étrangeté. Le roman reprend et développe une histoire déjà racontée dans le conte La Vallée, paru en 1960 dans la revue Les Lettres Nouvelles et republié en 1993 par Le Monde Diplomatique. Le roman Les Saisons raconte l´histoire d´un écrivain, Siméon, qui trouve refuge dans une vallée perdue où se succèdent inlassablement deux saisons, une de pluie et une de gel bleu, où seules les lentilles parviennent à germer. Siméon cherche à prendre place dans la communauté hors du temps qui vit dans la vallée. Isolé au milieu de ces habitants taciturnes, il doit s´affronter à une hostilité grandissante. Il est l´autre absolu, une sorte de paria. Ayant l´ambition d´écrire un livre qui raconterait sa vie, Siméon voit son projet se heurter non seulement à la haine des habitants, mais aussi au climat insupportable des saisons et à une blessure qui fait pourrir son pied de jour en jour. Lors de la dernière parution de ce roman, dans la collection Titres, toujours chez Christian Bourgois, Julien Coquet met en exergue l´étrangeté du roman et la fascination qu´il exerce sur les lecteurs : «Au fil de ce texte d´une grande détresse, Maurice Pons décrit un paysage lunaire, un climat aride, des mœurs étranges, des autochtones repoussants. Si la laideur imprègne tout le roman, la beauté de l´écriture fait pourtant ressortir une poésie qui se cachait sous tous ces détritus. Ce que je dois écrire n´est pas beau en soi, je puis bien vous l´avouer, ce sont des horreurs que je dois décrire, des horreurs et des souffrances surhumaines –comme par exemple la mort de ma sœur Enina- et c´est à travers cette horreur que je dois atteindre la beauté, une beauté qui purifiera le monde, qui en fera sortir tout le pus, mot à mot, goutte à goutte, comme d´une burette à huile».

Le Cordonnier Aristote, Rosa, La Maison des brasseurs, Le Festin de Sébastien, Délicieuses Frayeurs, Mademoiselle B, Douce –Amère (Grand Prix de la nouvelle de l´Académie Française, 1985) sont d´autres titres importants d´ une œuvre exigeante et singulière d´un auteur qui fut aussi traducteur (de Tennessee Williams, Norman Mailer, Jerzy Kosinski, entre autres) et dialoguiste/ scénariste pour le cinéma.

Dans l´œuvre de Maurice Pons, outre son étrangeté qui déboussole délicieusement le lecteur, il y a avant tout un style, comme on pouvait lire un jour dans un article du magazine Marianne quelques années avant sa mort : «Dans l´univers de Pons, le présent est un avatar, les noms changent, les visages sont floutés. Derrière une apparence de logique, le monde reste abstrait. On n´est sûr de rien du tout, sinon de mourir un jour. Aujourd´hui ! Énorme angoisse à laquelle s´ajoute celle d´écrire, raison pour laquelle Maurice le fait si peu. Et, à l´intérieur de ce chaos mental ténébreux, la grâce infinie du style. Substantifs pleins, adjectifs déliés. On se régale à ce festin morbide. Pons aura été l´un des écrivains les plus doucement bouleversants du XXème. Au XXIème siècle, il continue».    

   

mardi 14 juin 2022

La mort de A.B. Yehoshua.

 


L´écrivain israélien Avraham Yehoshua,connu aussi sous le nom de A.B. Yehoshua, né le 19 décembre 1936 à Jérusalem, est mort aujourd´hui à Tel Aviv, à l´âge de 85 ans.

 Avraham Yehoshua appartenait à la cinquième génération de juifs sépharades installés en Israël. Après des études universitaires à l´Université hébraïque de Jérusalem, il a commencé une carrière d'enseignant. De 1963 à 1967, il a résidé à Paris, puis Il a rejoint l'Université de Haïfa en 1972.

Avraham Yehoshua a embrassé une carrière d'écrivain dès la fin de son service militaire et il a écrit de nombreux romans. Il était considéré comme l'un des plus brillants auteurs contemporains en Israël.

 Il a remporté le prix Bialik et le prix Israël ainsi que le Los Angeles Book Prize en 2006.

En France, Il a reçu le prix Médicis étranger en 2012 pour son roman Rétrospective paru chez Grasset. 

mardi 31 mai 2022

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le roman La dernière enquête de Dino Buzzati de Alexis Salatko, chez Denoël.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/roman-enquete-dino-buzzati-alexis-salatko-339159




lundi 30 mai 2022

La mort de Boris Pahor.

On vient d´apprendre la mort, à l´âge de 108 ans, du grand écrivain triestin de langue slovène Boris Pahor. Je lui ai consacré une chronique que vous pouvez trouver dans les archives du blog(chronique d´ août 2013-Spécial Slovénie):



dimanche 29 mai 2022

Chronique de juin 2022.

 


Alejandra Pizarnik ou «la poésie assiégée».

 Dans le tout récent Atlas de Literatura Latinoamericana (Atlas de Littérature Latino-américaine) paru en mars en Espagne aux éditions Nordica-sous la coordination de Clara Obligado et avec des illustrations d´Agustín Comotto -, l´Argentine Maria Negroni écrit qu´elle avait cherché dans les textes maudits de sa compatriote Alejandra Pizarnik- qui s´est suicidée il y a bientôt cinquante ans - les clés pour déchiffrer une énigme, comme s´il était possible de racheter à travers le revers délirant et insolant de l´ombre qu´elle représentait un monde plus vif et véridique. Elle voulait comprendre en quelle façon le côté obscène et le côté lyrique chez Pizarnik s´attiraient et se repoussaient à la fois en une sorte de libre circulation textuelle qui s´empare de son œuvre et fait de toute fuite paradoxalement une impossibilité. Maria Negroni avait eu quelque part la vision d´une œuvre assiégée, surtout à partir de la poésie de Pizarnik : «Les poèmes se sont présentés comme ces villages médiévaux qui expulsaient la pourriture extramuros telles de petites forteresses protégées par de multiples rangs de murailles en dehors desquelles on frappait celui qui était indésirable. Jamais la poésie ne m´a paru aussi sordide (et vulnérable), étant donné qu´elle était l´envers de ce que les murs tenaient à distance : la sexualité exposée comme une plaie, l´odeur putride des cadavres».

Si, comme l´a écrit Severo Sarduy, le désir de la poésie est toujours un désir par antonomase, la poésie n´en est pas moins, selon les paroles d´Aldo Pellegrini, un témoignage lucide. Dans l´univers pizarnikien tout prend quand même des allures de miroir comme l´aurait dit Octavio Paz.

Née Flora Pizarnik Bromiker le 29 avril 1936 à Avellaneda, dans les environs de Buenos Aires, elle a adopté dès son deuxième livre le nom de plume d´Alejandra Pizarnik. Ses parents, Elias Pozharnik (devenu Pizarnik en Argentine) et Rejzla Bromiker, étaient juifs ukrainiens issus de la ville de Rivne, située aujourd´hui en Slovaquie. Son père était cuentenik, un métier traditionnel de la communauté juive, il vendait des joyaux, des vêtements et des électroménagers de porte à porte. Il était aussi socialiste, jouait du violon et a intégré un orchestre. Hormis un oncle, tous les membres de la famille restés en Europe ont été victimes de l´Holocauste. 

 Alejandra Pizarnik fut admise en 1954 à la Faculté de Philosophie de la capitale argentine après avoir fait le Baccalauréat à Avellaneda. Elle a pourtant fini par abandonner les études de philosophie pour suivre une filière plus littéraire et journalistique. Ayant du mal à se chercher une voie, elle a encore intégré dans les années cinquante l´atelier de peinture de Juan Battle Planas. C´est plus ou moins à la même époque qu´elle a commencé à publier des poèmes. Trois livres sont parus avant la fin de la décennie : La tierra más ajena (La terre la plus contraire, 1955) Un signo en tu sombra (Un signe dans ton ombre, 1955), La ultima inocencia (La dernière innocence, 1956) et Las aventuras perdidas (Les aventures perdues, 1958).

Entre 1960 et 1964, elle a séjourné à Paris où elle a suivi des cours à la Sorbonne et  travaillé comme pigiste pour le journal Cuadernos para la libération de la cultura. Elle a également participé à la vie littéraire parisienne et fut traductrice d´auteurs comme Aimé Césaire, André Breton, Antonin Artaud, Marguerite Duras ou Paul Éluard. Enfin, elle s´est liée d´amitié avec des latino-américains et des espagnols qui vivaient à Paris comme Octavio Paz, Julio Cortázar ou Rosa Chacel, mais aussi évidemment avec des écrivains français, comme Georges Bataille, Simone de Beauvoir et surtout André Pieyre de Mandiargues avec lequel Alejandra Pizarnik a entretenu une abondante correspondance de 1961 jusqu´à sa mort en 1972. En 2018, les éditions Ypsilon ont publié cette correspondance -là qui témoigne non seulement des forts liens d´amitié qui unissaient les deux écrivains (et aussi de l´amitié entre Alejandra Pizarnik et Bona Tibertelli, la femme de Mandiargues) mais également d´une complicité intellectuelle et d´une charge affective qui s´approfondissent au fil du temps. Ils s´aiment et s´admirent, se lisent et se traduisent et instaurent une relation à distance d´une réciprocité étonnante.

Dans une lettre de Buenos Aires du 6 septembre 1965, elle écrit : «J´aimerais terriblement que tu sois ici pour t´emmener entendre chanter des tangos (…) Même si la ville est si hybride et si laide, tu aimeras son caractère onirique –tout est irréel et féroce ici et on touche presque la folie puisque personne ne fait le moindre effort pour cacher le désordre et les contradictions. Dans ce sens, elle est si impudique que ça donne du vertige».   

L´enthousiasme d´Alejandra Pizarnik s´est pourtant souvent amenuisé étant donné qu´elle a connu de forts moments de mélancolie et de dépression. Elle a d´ailleurs passé les cinq derniers mois de sa vie dans un hôpital psychiatrique avant de se donner la mort le 25 septembre 1972, à l´âge de 36 ans, en ingurgitant une forte dose de barbituriques.

Dans le numéro du mois de mars de l´excellent magazine littéraire brésilien Quatro Cinco Um (Quatre Cinq Un, allusion au roman Fahrenheit 451 de Ray Bradbury), l´historienne, traductrice et poète Nina Rizzi a écrit : «Pizarnik fut cette personne fabuleuse, scandaleuse et sa vie ne nous a pas ménagé des «bistouris poétiques», ce qui a ouvert la voie à ce que soient menées des autopsies littéraires : surréaliste, mystique, maudite, folle, suicide. Mais que trouvons-nous, en fait, quand nous lisons Alejandra Pizarnik («piknik» comme je l´appelle intimement) ? D´abord nous trouvons l´amour. Ses poèmes s´ouvrent vers d´autres sens et d´autres formes tout comme la poète elle-même l´a proposé dans le texte «El poema y su lector» : «Seul le lecteur peut terminer le poème inachevé, racheter ses multiples sens, lui en ajouter de nouveaux. Terminer le poème équivaut à lui donner une nouvelle vie, à le «recréer» En créant de l´intimité avec l´écriture pizarnikienne, nous sommes témoins d´une violente obsession de la parole, une incessante réflexion sur les possibilités et les limites du langage».  Cette obsession et cette réflexion a néanmoins suscité s´autres interprétations. Dans un article publié dans le quotidien Le Monde le 19 décembre 1986, lors de la parution en français de son œuvre poétique (Les travaux et les nuits aux éditions Granit/Unesco), l´écrivain franco-argentin Hector Bianciotti(1930-2012) a écrit qu´il gardait de ses rencontres avec Alejandra Pizarnik le souvenir de son exigence, de son désir d´absolu, mais qu´il avait commis l´erreur de prendre ces caractéristiques pour des questions d´ordre littéraire, alors que pour elle la littérature n´était qu´un moyen d´atteindre à la vérité par un chemin plus court que les raisonnables labyrinthes de l´intelligence. Il écrit : «Elle détestait l´idée de réussir un poème, il lui suffisait de trouver juste une fulguration dans le cheminement discipliné qu´exige le poème : «Comme le sable du sablier tombe la musique dans la musique…» ; «Quand s´envole la maison du langage et que les mots n´abritent plus, je parle… » ; «Expliquer avec des mots de ce monde/qu´un bateau est parti de moi en m´emportant».Hector Bianciotti complète son raisonnement : «Alejandra Pizarnik croyait dur comme fer qu´une autre pensée que la pensée charrie la vérité, tel un fleuve nocturne au plus profond de nous. Découvrir ses rives invisibles, se pencher sur ses eaux étaient sa seule aspiration. Aussi, superbement naïve, demandait-elle à son réveille –matin de l´arracher au sommeil à n´importe quelle heure, afin qu´elle pût écrire, sur le coup, des choses susceptibles, le lendemain, de la surprendre, de lui proposer une clé. Comme les grands romantiques, ses frères, elle croyait aussi que de la bouche d´un fou ou d´un enfant peut sortir le mot complexe et simple capable d´enfermer le sens de l´univers».

Si la poésie d´Alejandra Pizarnik fascine et bouleverse les lecteurs, ses Journaux, publiés à titre posthume, sont tout aussi intéressants. Ana Becciu qui a écrit l´introduction de l´édition originale en langue espagnole des Journaux (Diarios, éditions Lumen, 2003) rappelle en cette même introduction qu´Alejandra Pizarnik fut dès sa jeunesse une grande lectrice de Journaux, particulièrement ceux de Katherine Mansfield, Virginia Woolf ou Franz Kafka, déjà traduits à Buenos Aires dans les années cinquante. La version espagnole du Journal de Kafka (traduit par Juan Rodolfo Wilcock) fut publiée en 1953. Dans l´exemplaire qui a appartenu à Alejandra Pizarnik, on trouve la date où il a été acheté : 1955. Il est abondamment souligné et annoté par la poète. On peut penser qu´il aura été pendant des années un de ses livres de chevet.

Dans le Journal d´Alejandra Pizarnik il est question de littérature, mais aussi d´amour, de sexe et de l´angoisse, du désespoir et de la mélancolie qui la rongent.  Un Journal où il s´agit de choisir ou de saisir le monde, ou alors de le repousser. Une entrée datée du 3 janvier 1959 illustre on ne peut mieux le désarroi où elle a plongé : «Je me sens très mal. Je ne sais pas si je suis névrotique, peu me chaut. Je ne sens qu´un abandon absolu. Une solitude absolue(…) Tous m´ont abandonnée(…) J´ai pensé à la folie. J´ai pleuré en priant le ciel que l´on me permette de devenir folle. De ne jamais m´évader de mes rêveries. C´est mon image du paradis». Le 26 avril 1963, elle écrit : «Il arrive que si je n´écris pas de poèmes, je n´accepte pas de vivre. Or, la condition de mon corps vivant et mouvant est la poésie. Si je n´écris pas, je ne vis, je ne vivrai jamais pour autre chose. Je l´ai juré une nuit de l´été 1954. Il ne s´agit pas de fidélité mais de savoir qui je suis et pour quoi je suis ici. Il ne s´agit pas de m´obliger, mais de brûler dans le langage. Tout signe de fuite me fait mal parce qu´il me nie, me fait disparaître. Ça c´est à la fois de l´orgueil et de la folie, en raison de ce que je fais avec mon corps : le punir jusqu´à ce qu´il dise des paroles, c´est-à-dire des poèmes. Je mourrai de la méthode poétique que je me suis créée pour en user et abuser. Rien de moins poétique, mais en même temps rien de plus proche –étant donné mes limites naturelles – de la vraie place de la littérature».

Poète peut-être maudite et rebelle, prosatrice d´une rare perfection et critique d´une lucidité hors de pair, Alejandra Pizarnik est indiscutablement une figure brillante et géniale de la littérature du vingtième siècle. 

 

P.S-L´œuvre d´Alejandra Pizarnik est traduite en français surtout aux éditions Ypsilon grâce à plusieurs traducteurs, selon les titres, dont Jacques Ancet, Clément Bondu, Étienne Dobenesque.

Néanmoins, j´ai traduit moi-même les deux extraits du Journal d´Alejandra Pizarnik et les traductions des extraits de textes sur Pizarnik que vous trouvez dans cette chronique.   

 

lundi 9 mai 2022

La mort de Linda Lê.

 

Décédée ce lundi 9 mai, à l´âge de 58 ans, des suites d´une longue maladie, Linda Lê était une écrivaine française d´origine vietnamienne. Née le 3 juillet 1963 à Dà Lat, dans le sud du Vietnam, arrivée en France en 1977, elle était romancière, essayiste et critique littéraire. 

Son oeuvre fut couronnée de plusieurs prix littéraires dont le Fenéon, le Wepler et le Prix Prince Pierre de Monaco. Parmi ses titres principaux on se permet de citer Les Évangiles du crime, À l´enfant que je n´aurai pas, Cronos, Le complexe de Caliban,  Lame de fond ou Par ailleurs(Exils).

En 2007, dans le magazine Télérama, Marine Landrot a écrit sur Linda Lê: «son œuvre est comme une gigantesque oraison funèbre dont chaque pièce semble être le reflet de l'autre - avec une lucidité de plus en plus acérée et apaisée».