La plume dissidente
«L´enfer, c´est un endroit sans livre»-Elie Wiesel.
Qui êtes-vous ?
- Fernando Couto e Santos
- Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.
mercredi 15 juillet 2026
mardi 14 juillet 2026
La mort de Luis Goytisolo.
On a appris ce matin la mort du grand écrivain espagnol Luis
Goytisolo, romancier et essayiste, membre de l´Académie Royale Espagnole. Né
le 17 mars 1935 à Barcelone, il était le cadet d´une famille de frères
écrivains à savoir le poète José Agustín Goytisolo (1928-1999) et le romancier
et essayiste Juan Goytisolo (1931-2017). Versant dans le réalisme social
espagnol et dans l´expérimentation formelle, Luis Goytisolo est surtout connu pour sa tétralogie Antagonía et
a reçu de nombreux prix littéraires prestigieux dont le Prix National des
Lettres Espagnoles.
lundi 29 juin 2026
Chronique de juillet 2026.
Romesh Gunesekera, la mémoire et l´exil.
Romesh Gunesekera est né en 1954 au sein d´une famille chrétienne à Colombo,
capitale du Sri Lanka (ancienne Île de
Ceylan) où il a passé les premières années de sa vie avant de partir avec ses
parents aux Philippines à l´âge de treize ans. Son père y a fondé la Banque
asiatique de développement (la BAD) avant de venir s´installer en Angleterre en
1972. Passionné de lectures, il a grandi puisant ses repères dans les livres
avant de se mettre lui-même à l´écriture. Comme nous le rappelle Tirthankar
Chanda, journaliste à RFI et professeur à l´Institut national de langues et
civilisations orientales, l´œuvre de Romesh Gunesekera est le produit de
l´imaginaire diasporique anglophone dont Londres est devenu le centre
névralgique depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Sa fécondité
multiculturelle a donné quelques-uns des plus grands écrivains de langue
anglaise des dernières décennies aux noms prestigieux : de Naipaul à Zadie
Smith en passant par Doris Lessing, Salman Rushdie, Ben Okri, Abdulrazzak
Gurnah, Buchi Emecheta, Sam Selvon, Caryl Philips, entre autres. Romesh
Gunesekera habite toujours à Londres quoique qu´il soit d´ordinaire appelé à se
déplacer un peu partout dans le cadre d´activités culturelles, le plus souvent
promues par le British Council. En tant qu´écrivain résident (writer in
residence), il a pour un temps vécu à Hongkong, à Singapour et au Danemark.
Il s´est
fait connaître du grand public en publiant en 1992 le recueil de nouvelles
Monkfish moon (1992), puis le roman Reef, en 1994, un roman lumineux et
profondément nostalgique de son pays natal à la dérive. Son œuvre -couronnée de
nombreux prix littéraires anglais et internationaux- traduit le
désenchantement, le déracinement, la quête du paradis et la perte des points de
repère de ceux qui se sentent des exilés terrestres. Toujours d´après
Tirthankar Chanda, chez Gunesekera, le corpus de son œuvre cartographie le
monde post-impérial, ses contours, ses détours, sa géographie psychique et son
devenir. Le romancier raconte des quêtes intérieures, l´aventure des
personnages prisonniers de l´ici et maintenant, recherchant leur salut dans
l´amour et la liberté. Tirthankar Chanda ajoute que chez Gunesekera ces quêtes
personnelles sont étroitement liées au paysage qui traduit les affres et
l´exaltation de l´âme, comme chez les poètes romantiques anglais dont les
personnages du roman The Prisoner of Paradise (Le Prisonnier du Paradis) sont
profondément imprégnés. En particulier Lucy Gladwell, la jeune héroïne du roman
qui a fait de Keats, de Shelley et de leur non-conformisme aux valeurs
bourgeoises d´âpreté au gain et de patriarcat, la boussole d´une vie qui
n´aspire qu´à s´épanouir.
Maria Fernanda Souto Moura écrit dans son master
soutenu en 2009 à l´université de Porto (Romesh Gunesekera, un écrivain entre
cultures, la lune du poisson-moine- Monkfish moon short stories) que l´écrivain
est écartelé entre l´imaginaire diasporique du Sri-Lanka et son vécu aux
Philippines, entre un imaginaire paradisiaque et la réalité apocalyptique d´une
guerre civile, enfin entre des vocabulaires différents. C´est à travers la
langue que l´auteur traduit toutes les contradictions qui ont marqué son
existence. En effet, la langue reflète toute la lutte et toutes les
contradictions vécues dans le milieu cinghalais, une ambiance de guerre, de
conflits ethniques, d´inégalités sociales et de genre. Néanmoins, la langue n´a
pas pour seul but la réflexion, elle aide aussi à formuler des hypothèses et
elle peut même s´affirmer comme un élément important pour la définition de
l´identité et pour la dignification nationale. Toujours est-il que si parfois
on atteint l´effet prétendu, étant donné que le texte s´impose par son authenticité
en tant que représentation importante dans la reconstruction de la dignité
nationale, d´autres fois les représentations culturelles qui y sont inscrites
tendent à suggérer de simples pôles d´attraction consumériste, annulant
l´effort émancipatoire du discours post -colonial.
Le rôle de l´imagination dans la transformation de
la vie humaine est aussi un des sujets centraux de l´œuvre de cet écrivain sri
–lankais, surtout avec une particulière acuité dans The Sandglass. Ce dernier livre, traduit en français sous le titre de Retour à Ceylan (éditions Stock, 1999) est un des trois romans de l´auteur
traduits en français et c´est une belle et mûre méditation sur le temps et la
mort, à partir de l´histoire de deux clans les Ducals et les Vatunas. La maison
des Ducals à Colombo est dénommée l´Arcadie, ce qui renvoie à un cadre
idyllique et symbolique d´interaction entre l´Homme et
Dans un
autre roman, Reef, en français Récifs (Le Serpent à Plumes, 1995, nouvelle traduction en 2023
chez Zoé), qui a raté de peu le Booker
Prize, on plonge dans l´histoire de Triton, jeune garçon sri –lankais se
trouvant au service, en tant que cuisinier, d´un Anglais après l´indépendance
en 1948. Triton se trouve déchiré entre l´amour paternel qu´il éprouve pour son
maître et sa volonté de lui faire plaisir en se rendant fidèle à l´épouse que
son patron choisit. Le mariage de son patron s´écroule et il émigre en
Angleterre. Ainsi se forme le couple maître-valet, heureux dans la compagnie
l´un de l´autre. Il y a eu des études sur ce roman, particulièrement sur les
parfums qu´il porte : celui de la gastronomie, des habitudes et des
coutumes. Plus particulièrement, le roman analyse la sexualité des adultes et
des adolescents de la société sri-lankaise.
Il évoque la première vague d´immigration des Sri- Lankais vers les pays
occidentaux. Encore une fois, le problème du déracinement et du tiraillement
entre deux civilisations est également à l´ordre du jour, mais cette fois on
assiste avant tout à l´éducation sentimentale d´un jeune Sri –Lankais, racontée
par lui-même dans une intrigue teintée d´humour.
Enfin, dans
un autre livre traduit en français, Lisière du paradis(Heaven´s edge, dans la
version originale en anglais), le narrateur, Marc, qui vit dans la banlieue
londonienne, décide à un moment donné de tout abandonner pour aller retrouver
les traces de son père Lee, ancien pilote de chasse, disparu sur une île de
l´océan Indien, où de jeunes guérilleros font la loi. Il y rencontre Uva, une
rebelle aux allures de Circé, apôtre d´une culture ancestrale et rompue à l´art
du combat. Marc vit avec elle une passion fulgurante jusqu´au jour où elle disparaît
mystérieusement. Pour la retrouver, il s´enfonce dans une jungle impénétrable
et découvre qu´au cœur de cette île flamboyante se cachent aussi l´horreur et
la barbarie. Ce roman, dans lequel l´histoire et le mythe, le réel et
l´imaginaire se mêlent et parfois s´affrontent, est aussi une méditation sur le
deuil, l´exil et l´innocence perdue.
Jusqu´à quel point faut-il accepter de tout perdre, de se perdre, pour
mieux se retrouver ? La poursuite de l´idéal ne serait –elle qu´une
chimère ? À travers l´évocation d´une terre promise, dévastée par la
guerre et la corruption, Romesh
Gunesekera nous livre un récit vibrant, onirique, une parabole sur la condition
humaine. Par-dessus le marché, dans une prose poétique envoûtante.
Avec
Michael Ondaatje, Romesh Gunesekera est un des chefs de file de la littérature sri-
lankaise qui présente une richesse indiscutable que d´aucuns auraient peut-être
du mal à concevoir. Il est décidément un écrivain éblouissant et un nom
définitivement incontournable de la littérature contemporaine de langue
anglaise.
(1) O Relógio de Areia, Editorial Notícias, 1998.
(2) L´édition originale anglaise (celle que
j´ai lue d´ailleurs) est toujours disponible :The Sandglass, Granta, 1998.
P.S- Pour la petite histoire, la thèse de
Marcelino Ferreira Moita a été soutenue dans la Faculté des Lettres de
l´Université de Lisbonne, le 19 mai 2006 et a réussi la note maximale attribuée
par un jury constitué par les Professeurs Manuel Frias Martins, Helena Barbas
et Luísa Flora. La thèse s´intitule, on l´a vu, «Le rôle du symbole dans The Sandglass de
Romesh Gunesekera : entre l´exil terrestre et la quête de l´Eldorado».
Elle est disponible dans
jeudi 25 juin 2026
Article pour Le Petit Journal Lisbonne.
Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le livre Minuit à bord de Laura Alcoba, publié aux éditions Gallimard.
samedi 30 mai 2026
Chronique de juin 2026.
Robert Walser, miniaturiste par excellence.
Comme Rosario
Girondo, ce personnage du roman Le mal de Montano d´Enrique Vila –Matas, qui
décide de se transmuer en la mémoire de la bibliothèque universelle, Robert
Walser, n´est-il pas en passe de devenir, soixante -dix
ans après sa mort, la quintessence de la littérature ? Cet écrivain suisse
d´expression allemande, disparu le 25 décembre 1956, ne hante-t-il pas la
mémoire de nombre d´écrivains contemporains ? Toujours est-il que la
légion d´admirateurs en vie de celui que Stefan Zweig appelait le «miniaturiste
par excellence» était bien longue et elle comprenait Franz Kafka, Robert Musil,
Hermann Hesse ou Walter Benjamin. Le prix Nobel de 1981, Elias Canetti, décédé
en 1994, a fait lui aussi des commentaires fort élogieux sur l´œuvre de cet
écrivain minimaliste avant la lettre. La légion d´admirateurs n´a d´ailleurs
cessé de croître au fil du temps : Enrique Vila-Matas, déjà cité, J.M.
Coetzee, Elfriede Jelinek ou le très regretté W.G. Sebald. Du côté des
écrivains de langue française, nous avons eu Henri Michaux, Louis René des
Forêts, André du Bouchet, Michel Schneider et bien d´autres. Et pourtant Robert
Walser a toujours mené une vie des plus simples, presque dans l´ombre, comme
s´il voulait être réduit au silence, à sa plus humble expression. On pourrait
dire de Robert Walser, surnommé «le vagabond de génie», qu´il aurait fait un
excellent personnage de roman. Lui qui a toujours vécu en marge de tout courant
littéraire. Qui était-il vraiment ?
Robert Walser
est né le 15 avril 1878 à Bienne, dans le canton de Berne, avant-dernier des
huit enfants du relieur et commerçant Adolf Walser et de sa femme Elisa. Dès
son enfance, il s´est découvert une vocation artistique, mais dans un premier
temps, cette vocation semblait s´orienter vers une carrière dans le théâtre,
comme comédien. Tôt il s´est néanmoins rendu compte que c´était à la
littérature qu´il tenait le plus. Professionnellement, sa vie n´a jamais été
une partie de plaisir. Il a toujours connu des emplois modestes, soit dans la
banque, soit dans les assurances. Il a vécu
un temps à Berlin, au début du siècle, d´abord chez son frère, le
peintre Karl Walser, puis dans son propre appartement et, petit à petit, il a
pu percer dans le monde littéraire en publiant de petits textes dans des
journaux et des revues. Dans les années vingt, des romans et de petites proses
ont vu le jour jusqu´à ce que, à la suite d´une crise psychique, le verdict
tombe : on lui pose le diagnostic de schizophrénie. Logeant, dans un
premier temps, à l´asile de Waldau, sous un régime plus ou moins libre, qui lui
permet de continuer à écrire et à publier, il est transféré de force à Herisau,
dans l´asile psychiatrique de son canton d´origine où il vit une existence
paisible, quasiment sans visites(une des rares exceptions fut Carl Seelig qui a
écrit plus tard le livre Promenades avec Robert Walser) jusqu´à sa mort, en
1956, le jour de Noël, victime d´une défaillance cardiaque, à l´âge de 78 ans,
pendant une promenade solitaire dans la neige.
L´enthousiasme
autour de l´œuvre de cet écrivain singulier est croissant, soixante-dix ans après sa disparition. Les lecteurs
français sont particulièrement choyés, eux qui comptent parmi les plus fidèles
et fervents admirateurs de l´œuvre de Walser. L´œuvre de Robert Walser est
abondamment traduite en français, surtout chez Gallimard, éditeur français de
référence, et chez Zoé, maison d´édition suisse élégante et au catalogue trié
sur le volet. L´œuvre de cet écrivain suisse allemand hors pair est composée de
romans (L´Institut Benjamenta ou Jakob von Gunten, Le brigand, Les enfants
Tanner, Le commis) de pièces de théâtre (L´Etang, Félix, Cendrillon) et de
plusieurs récits (La rose, La promenade) et de petites proses.
Son premier roman
fut Les enfants Tanner, publié en 1907. Roman aussi délicat quant au fond
qu´intransigeant dans sa forme et dans sa construction. Il se caractérise par
une succession d´épisodes, de longs monologues, de dialogues, de promenades,
décrivant une errance plus intérieure que géographique. Il est centré sur la
sensibilité poétique et la quête existentielle du protagoniste Simon Tanner,
un jeune homme inadapté au travail, qui
passe d´un emploi à l´autre et d´un lieu à l´autre, ponctué par les
retrouvailles avec ses frères et sa sœur (Hedwig, Kaspar, Klaus, Emil).
L´extrait de l´édition de poche (collection Folio-Gallimard) choisi pour
illustrer la quatrième de couverture traduit on ne peut mieux le désarroi du
protagoniste : «De tous les endroits où j´ai été, poursuivit le jeune
homme, je suis parti très vite, parce que je n´ai pas eu envie de croupir à mon
âge dans une étroite et stupide vie de bureau, même si les bureaux en question
étaient, de l´avis de tout le monde, ce qu´il y avait de plus relevé dans le
genre, des bureaux de banque, par exemple. Cela dit, on ne m´a jamais chassé de
nulle part, c´est toujours moi qui suis parti, par pur plaisir de partir, en
quittant des emplois et des postes où l´on pouvait faire carrière, et le diable
sait quoi, mais qui m´auraient tué si j´était resté. Partout où je suis passé,
on a toujours regretté mon départ, blâmé ma décision, on m´a aussi prédit un
sombre avenir, mais toujours on a eu le
geste de me souhaiter bonne chance pour le reste de ma carrière».
Néanmoins, le
roman le plus connu de Robert Walser est peut-être L´Institut Benjamenta ou
Jakob von Gunten, paru en 1909, en partie dû à l´adaptation cinématographique
des frères Quay en 1995. Ce roman
dépeint l´apprentissage de la soumission dans un étrange pensionnat. Le jeune
aristocrate Jakob von Gunten s´y inscrit volontairement pour devenir un homme
humble et subalterne, apprenant l´obéissance sous la direction du mystérieux
Johannes Benjamenta et de sa sœur Lisa. Dans un texte publié en 2018 dans En
Attendant Nadeau, intitulé «La magie Walser», Yves Peyré a rappelé comment il a
découvert L´Institut Benjamenta à
travers un exemplaire qui lui avait été offert en 1981 - lors de sa parution
dans la collection L´imaginaire chez Gallimard- par Louis René des Forêts. Le
roman l´a fasciné : «J´avançais dans le récit assez bref qui était absolument
magique avec son style étonnant, conciliant la tension et le floconneux, je
traversais le mystère qui ne cessait de s´exposer, la féerie était là, la
désillusion aussi, les confidences fusaient qu´il fallait entrevoir, il y avait
trace d´une espièglerie et d´une irrévérence foncière. On était dans la ville
et dans l´âme du narrateur, pourtant il semblait que l´on prît plaisir à
respirer l´air très doux de la campagne. J´étais totalement subjugué».
Il est trois
livres remarquables- disponibles aux éditions Zoé en format poche - de cet
auteur- culte qu´il serait on ne peut plus lamentable de mettre sous le
boisseau : Histoires d´images, Vie de poète, et Le Territoire du Crayon.
Histoires d´images est un livre né de la mémoire et de
l´expérience du dialogue intellectuel avec son frère Karl. Walser, à travers
des poèmes et des textes courts, souvent écrits au courant de la plume, mais
d´où la réflexion n´est pas absente, revisite les tableaux de Fragonard,
Delacroix, Titien, Van Gogh et autres Renoir. Parfois, le tableau n´est que le
point de départ qui suscite une histoire. Jean-Maurice de Montremy a d´ailleurs
écrit un jour à ce propos dans Livres
Hebdo que «Walser s´y refuse à commenter les œuvres d´art. Il les transpose dans
un monde analogue». En épigraphe de ce livre délicieux, il y une phrase du
poème qui clôture cet ensemble de textes :«Il joue avec l´esprit, enfin,
il peint, mais le peintre n´est-il pas également un joueur comme le
poète ?» Et l´on aurait envie d´ajouter : comme Walser lui-même…
Dans un autre
livre cité plus haut, Vie de poète, l´auteur évoque des figures qui ont
accompagné sa carrière, mais aussi les milieux artistiques, Hölderlin, la
grande route, la forêt, bref, ce qui lui tenait à cœur. Enfin, le livre Les territoires du crayon (2003) est
le résultat d´un minutieux et admirable travail de recherche à partir des
annotations contenues dans de petits carnets et des bouts de papier et que l´on
a eu du mal à déchiffrer, tant la calligraphie de Walser était souvent
minuscule.
Pierre Pichet a
écrit un jour dans La Quinzaine littéraire que« le charme des textes de Walser
et la perplexité qu´ils engendrent, tient aussi à une forme de naïveté, d´une
grâce qui peut aller jusqu´à la mièvrerie…»
Dans son livre
cité plus haut Promenades avec Robert Walser (éditions Zoé, 2023, traduit de
l´allemand par Marion Graf), le journaliste littéraire et écrivain suisse Carl
Seelig (1894-1962) raconte ses rencontres avec son compatriote pendant le
séjour de celui-ci à l´asile psychiatrique de Herisau, un asile qui a duré
vingt ans, de 1936 jusqu´à la mort de Robert Walser, le 25 décembre 1956. Ces
conversations ont permis de découvrir un écrivain qui portait un regard aigu
sur le milieu culturel, sur les évolutions politiques et sur les étapes de sa
carrière littéraire, interrompue en 1933. Le 28 janvier 1943, par exemple, il a
confié à Carl Seelig : «Savez-vous pourquoi je n´ai pas réussi comme
écrivain ? Je vais vous le dire : je n´avais pas assez d´instinct
social. Je n´ai pas assez joué la comédie sociale. C´est sûr et certain !
J´en suis parfaitement conscient aujourd´hui. Je me suis trop laissé aller à
mon plaisir personnel. Oui, c´est vrai, j´avais des dispositions pour devenir
une sorte de vagabond et je me suis à peine défendu contre cette tendance. Ce
côté subjectif a irrité les lecteurs des Enfants Tanner. À leur avis,
l´écrivain n´a pas le droit de se perdre dans le subjectif. Ils voient de la
prétention dans le fait de prendre son propre «moi» tellement au sérieux. Comme
il se trompe, le poète qui croit que ses contemporains s´intéressent à ses
affaires privées !»
Dans son
Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature (éditions Plon, 2016),
Pierre Assouline donne une définition exacte de Robert Walser et de sa
prose : «Toute une littérature de l´effacement, de l´ennui, du silence, et
pourtant, il ne fait pas sombre à l´intérieur. Un fou, peut-être, mais un fou
de la digression, ainsi que l´on nomme les bavards de génie. Ses armes :
un humour et une ironie au service de la plus légère acuité littéraire, celle
qui se reconnaît à son absence totale de cuistrerie. Ses proses minuscules
disent presque rien sur presque tout, et réciproquement, mais nul ne sait les
dire comme lui. Son style tient tellement bien par sa seule force interne qu´il
n´a pas besoin de s´appuyer sur des objets, des sujets, voire horresco referens
des idées. Le feuilletoniste connaît la gloire journalistique de son vivant et
une sorte de gloire littéraire à titre posthume.
Enfin, si vous
n´avez pas encore goûté aux joies de l´univers «walsérien», n´hésitez pas. En y
plongeant, vous épouserez la
civilisation du détail et des parfums invisibles…
La mort d´Edgar Morin.
Edgar Morin, de son vrai nom Edgar Nahoum, né le 8 juillet
1921, est mort hier à l´âge de 104 ans à Paris. Pendant la Seconde Guerre
mondiale, il s'engage dans la Résistance comme combattant volontaire puis
devient lieutenant des Forces françaises combattantes en 1942. Le nom
"Morin", qu'il gardera pour le reste de sa vie, est d'ailleurs un
dérivé d'une de ses couvertures lors de l'Occupation.
Il était membre du Parti communiste, mais s'en éloigne dès
1951, "écœuré" (écrit-il dans ses mémoires) par le
jdanovisme, soit la bipolarisation radicale de la guerre froide. Vif critique
du totalitarisme stalinien, il est définitivement exclu du parti cette
année-là, une mésaventure qu'il racontera dans son Autocritique en 1959.
Éclectique dans l'approche, il l'était aussi dans ses sujets
d'étude. Mondialisation, politique, société, démocratie… Rien n'échappe à
l'analyse de ce globe-trotteur, docteur honoris causa de plus d'une vingtaine d'universités étrangères.
Juif, il était défenseur de la cause palestinienne. Edgar
Morin était considéré comme un des grands penseurs de ces dernières décennies.
vendredi 22 mai 2026
Article pour Le Petit Journal Lisbonne.
Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman Je suis Romane Monnier de Delphine de Vigan, publié aux éditions Gallimard.






