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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

samedi 29 août 2026

Chronique de septembre 2026.

 


Nicolás Gómez Dávila, le «réactionnaire authentique».

 

Le vieil adage selon lequel nul n´est prophète chez soi (ou en son pays) pourrait avoir une variante ou une expression plus ou moins alternative concernant l´écrivain, philosophe et moraliste colombien Nicolás Gómez Dávila(1913-1994). On pourrait dire de lui que nul n´est prophète en sa langue. En effet, s´il n´était pas à vrai dire tout à fait inconnu en Colombie –quoique ses textes fussent plus divulgués dans les milieux journalistiques qu´à l´académie -, les éditeurs espagnols qui jouent un rôle essentiel dans la diffusion de la littérature sud-américaine ont longtemps boudé l´œuvre singulière –composée fondamentalement d´aphorismes – de Nicolás Gómez Dávila. Les dictionnaires, pour la plupart, ne le mentionnaient même pas. Il a fallu l´intérêt des éditeurs et académiciens d´abord allemands puis français et italiens pour que les milieux universitaires et éditoriaux d´expression espagnole se penchent enfin sur cet oiseau rare qui maniait de main de maître la langue de Cervantès. Toujours est-il que Nicolás Gómez Dávila lui-même ne s´est jamais vraiment intéressé par la renommée qu´aurait pu acquérir son œuvre. Sa réputation n´a véritablement commencé à croître qu´au début des années quatre-vingt. Malgré la reconnaissance relativement tardive de son talent, ils ont été tout de même assez nombreux ceux qui ont mis en exergue l´importance de son œuvre. Dans cette liste, on peut inclure, entre autres, une vingtaine de noms comme Gabriel García Márquez, Álvaro Mutis, Peter Weiss, Martin Mosebach, Botho Strauss,  Ernst Jünger, Heiner Müller, Franco Volpi, José Miguel Serrano Ruiz-Calderón, Miguel Saralegui, Jean Raspail, Simon Leys, Philippe Billé (son premier traducteur en français), Richard Dubreuil, Frédéric Shiffter, Bruno de Cessole, Luc-Olivier d´Algange, Christopher Gérard et Francia Elena Goenaga-Olivares. Il y a eu aussi des allusions et des citations de la part de Michel Onfray et d´Alain Finkielkraut. Enfin, ces dernières années, deux noms ont joué un rôle important dans la divulgation de son œuvre en France : Juan Asensio et Michaël Rabier qui lui a consacré en 2020 l´essai-publié aux éditions L´Harmattan - Nicolás Gómez Dávila, penseur de l´antimodernité (vie, œuvre, philosophie), brillant et très fouillé.

Nicolás Gómez Dávila –surnommé dans son enfance Don Colucho par ses proches –est né le 18 mai 1913, à Bogota-ville où il devrait s´éteindre le 17 mai 1994, donc la veille de ses 81 ans- au sein d´une famille de l´élite colombienne qui avait fait fortune dans le commerce des tissus, encore florissant à l´époque. Suivant l´usage de la haute bourgeoisie colombienne, et en général sud-américaine, ses parents ont décidé de s´installer à Paris afin de donner à leur fils une éducation de qualité à la française. Dès le début de l´entre-deux-guerres, en 1919, la famille Gómez Dávila s´est donc installée dans la capitale française et le petit Nicolás a pu étudier dans une école bénédictine. Ces années ont été décisives dans sa vie, comme il l´a d´ailleurs confessé des décennies plus tard à l´écrivain allemand Martin Mosebach, venu lui rendre visite en 1993, un an avant sa mort : «C´est la France qui m´a fait». D´aucuns insinuent même – c´est le cas de son biographe Mauricio Galindo Hurtado -que ses premiers textes, il les avait d´abord écrits en français. C´est fort possible, mais il n´est pas de source fiable qui puisse nous l´assurer complètement. Outre cette solide formation humaniste en France, il a aussi séjourné pendant ses vacances scolaires en Angleterre pour perfectionner sa maîtrise de la langue de Shakespeare. Cette jeunesse européenne lui a permis non seulement de s´éprendre de la culture classique, mais aussi de façonner sa pensée, imbue des lectures les plus diverses. Il s´est particulièrement intéressé aux idées maurassiennes et barrésiennes et à des écrivains comme Léon Daudet. Plus tard, encore en France, il a suivi avec un certain enthousiasme ceux que Pierre Drieu La Rochelle avait désignés comme héritiers littéraires (et non pas forcément politiques) de Maurice Barrès, à savoir Henry de Montherlant ou Louis Aragon, une filiation spirituelle et stylistique qui s´est également étendu à André Malraux.

En 1936, Nicolás Gómez Dávila est rentré en Colombie et n´est point retourné en Europe à l´exception d´un séjour de six mois avec son épouse en 1948. Surnommé le Nietzsche colombien, il n´a jamais fréquenté l´université, ayant passé le plus clair de son temps dans sa magnifique bibliothèque de 30.000 livres- comparable, dit-on, à celle de Jorge Luis Borges -, une bibliothèque que l´historien Arnold Toynbee considérait comme la plus importante du monde. Il ne sortait de sa maison de style Tudor dans le nord de Bogota, comme le rappelait souvent son ami Mario Laserna, qu´une à deux fois par semaine, pour assister à une assemblée bancaire, participer aux réunions du Jockey club ou visiter son magasin de tissus du centre-ville.

L´œuvre de Nicolás Gómez Dávila est composée d´essais-Textos(Textes), Notas (Notes), El reaccionario autentico (Le réactionnaire authentique) -mais aussi, on l´a vu plus haut, d´une foule d´aphorismes ou de scholies (ou scolies ; escolios, en espagnol). Ce dernier terme, l´auteur le préférait à celui d´aphorismes pour définir son genre d´écriture, pour une raison fort particulière : il voulait se situer dans la tradition des commentateurs antiques et surtout médiévaux. Le terme a une origine grecque qui renvoie à une activité dédiée à l´étude.

Dans ses Textos, il développe les concepts de base de son anthropologie philosophique et de sa philosophie de l´histoire dans un registre de langue très recherché où abondent les métaphores. C´est dans cet ouvrage qu´il exprime pour la première fois son intention de s´inscrire dans une filiation «réactionnaire», étant donné qu´un système philosophique ne pouvait selon lui rendre compte de la réalité. Il critique tout autant la gauche que la droite politique, parfois même certaines idées traditionnelles alors qu´il partage avec les conservateurs quelques principes relevant de la filiation réactionnaire dont il se réclame. Il défend une anthropologie pessimiste, fondée sur une étude approfondie de Thucydide et de Jacob Burckhardt –des auteurs emblématiques pour Nicolás Gómez Dávila au même titre que Saint Thomas d´Aquin, Montaigne voire Oswald Spengler - ainsi que les structures hiérarchiques qui doivent ordonner la société, l´Eglise et l´État. Il stigmatise le concept de souveraineté du peuple qui est pour lui la clé de la destruction de la société, une divinisation de l´homme dénuée de toute légitimité, un rejet de la souveraineté de Dieu. Dans la même veine, il voit dans le Concile Vatican II une adaptation très problématique de l´Eglise au monde. Il rejoint ainsi en quelque sorte la pensée de son prédécesseur Juan Donoso Cortés (1809-1853) qui concevait toutes les erreurs politiques comme le résultat d´erreurs théologiques. La pensée de Nicolás Gómez Dávila peut donc être considérée de la sorte comme une théologie politique. Ceci ne le rend pas pour autant moins inclassable qu´il ne l´est. La complexité-on dirait plutôt, la multiplicité - de sa pensée tend à rendre on ne peut plus difficile une définition objective de sa philosophie. Concernant la figure du réactionnaire, du réactionnaire authentique, Nicolás Gómez Dávila la situe dans le présent, il faudrait d´ailleurs écrire dans la présence, afin d´évacuer le temporel dans la mesure où il s´agit plutôt d´un présent atemporel, d´où découle un rapport méta –historique à l´Histoire, comme l´auteur l´écrit dans son livre Escolios a un texto implicito I (Scholies à un texte implicite I) : «L´histoire se suicide en niant toute transcendance. Si la réalité est seulement temporelle, son lieu est le présent. Le passé manque d´importance. Pour que l´histoire nous concerne, quelque chose en elle doit la transcender ; il doit y avoir quelque chose d´autre dans l´histoire que l´histoire». C´est une position supra-historique et anhistorique sur le présent que le progressiste, soit-il libéral ou radical, ne comprend pas. Retenons les paroles de Nicolás Gómez Dávila à ce propos dans El reaccionario autentico(Le réactionnaire authentique) : «Que le réactionnaire proteste contre la société progressiste, la juge, et la condamne, mais qu´il se résigne cependant à son monopole actuel dans l´histoire, lui paraît une position extravagante. D´une part, le progressiste radical ne comprend pas comment le réactionnaire condamne un fait qu´il admet; et, d´autre part, le progressiste libéral ne saisit pas comment il admet un fait qu´il condamne. Le premier lui enjoint de renoncer à condamner s´il reconnait la nécessité du fait, et le second à ne pas se limiter à s´abstenir s´il admet que le fait est condamnable. Celui-ci lui intime de se rendre, celui-là d´agir. Tous les deux critiquent sa passive fidélité à la défaite».

L´apparente passivité du réactionnaire, illustrée de manière poétique, doit se comprendre à partir de sa conception métaphysique, supra ou méta -historique de l´Histoire, bien qu´affranchie de toute signification providentialiste, comme l´auteur colombien l´écrit dans un autre passage du Réactionnaire authentique : « En effet, quoiqu´elle ne soit ni nécessité, ni caprice, l´histoire n´est pas pour autant selon le réactionnaire une dialectique de la volonté immanente, mais une aventure temporelle entre l´homme et ce qui le transcende. Ses œuvres sont les traces, sur le sable remué, du combat entre l´homme et l´ange. L´histoire du réactionnaire est un lambeau, déchiré par la liberté de l´homme, qui oscille au vent du destin». À ce sujet, Michaël Rabier écrit dans l´essai cité plus haut : «L´Histoire pour le réactionnaire selon Gómez Dávila dépasse donc l´histoire, elle est le terrain de lutte entre l´homme et Dieu ou son envoyé, entre le hasard et sa nécessité, entre la liberté et la fatalité, difficilement conciliables ou tragiquement inconciliables. On comprend mieux à l´aune de cette conception que la posture de celui que nous avons nommé le conservateur contemplatif, c´est-à –dire en fait le véritable réactionnaire, le «réactionnaire authentique» pour reprendre l´expression gomezdavilienne, ne soit maintenant plus politique, mais métaphysique».         

Comme Michaël Rabier nous rappelle aussi, si Nicolás Gómez Dávila est un penseur de l´antimodernité, il n´y a tout de même pas chez lui de système philosophique, ni même de création de concepts. Il y a néanmoins une philosophie qui parle, il y a une voix. Une voix dont on perçoit dès la première lecture le caractère polyphonique.

On pourrait dire que Nicolás Gómez Dávila concevait la philosophie comme une manière de vivre, comme l´a écrit à juste titre derechef Michaël Rabier qui dédie à ce sujet un chapitre de son ouvrage. Il s´interroge sans cesse sur le problème du style en philosophie, développant un véritable art poétique ou plutôt philosophique d´écrire, justifiant l´usage de la forme brève, défendant le fragmentaire contre le systématique. De même, il essaie à maintes reprises de répondre à la question du sens réel de la philosophie –qu´est-ce que la philosophie ? -, mais y répondre conditionne son choix stylistique. Dans son œuvre, abondent les passages exprimant un certain mépris à l´égard de la philosophie, à telle enseigne que l´on pourrait voir en lui, selon Michaël Rabier, «un antiphilosophe» typique et même caricatural, marqué par son héritage contre-révolutionnaire, conservateur ou réactionnaire, et imprégné d´un catholicisme à maints égards intransigeant. Entre le scepticisme envers la capacité de la raison à atteindre la vérité et la foi en une vérité révélée, il reste peu d´espace pour l´exercice de la philosophie considéré comme vain, voire ridicule. Les citations suivantes retirées des ouvrages Escolios a un texto implicito I (Scholies à un texte implicite I) et Sucesivos Escolios a un texto implicito (inédit en français) en sont une illustration probante : «Nous appelons philosophie la logique du discours lorsqu´il a  l´absurde pour sujet» ; «L´homme commun erre dans l´obscurité, le philosophe se trompe à la lumière du jour» ; «Un diplôme de dentiste est respectable, mais celui de philosophe est grotesque» ; «Il ne faut prendre au sérieux  aucune philosophie, ni se moquer d´aucune. Si l´une fut simplement comique, il faudrait désespérer de l´homme, si l´autre fut totalement sérieuse, il faudrait désespérer du monde» ; «La déduction philosophique est l´art de transformer une observation exacte, mais limitée, en un système compréhensible mais faux» ; «La philosophie est la partie de la rhétorique où orateur et auditeur se confondent en une seule personne. Philosophe est celui qui n´adopte que les arguments avec lesquels il s´est convaincu lui-même» ; «Les philosophies ne deviennent pas particulièrement obsolètes, elles deviennent ennuyeuses» ; «Toute mythologie est d´une certaine manière certaine, alors que toute philosophie est d´une certaine manière fausse».

Pourtant, si l´on se penche un peu plus en détail sur l´œuvre de Nicolás Gómez Dávila, on s´aperçoit qu´il n´y a pas à proprement parler de méfiance à l´égard de la philosophie, ce qu´il y a à vrai dire c´est, on l´a vu, une conception différente de ce que représente la philosophie. Nicolás Gómez Dávila est partisan d´une philosophie plus traditionnelle et ancienne. Il défend cette conception contre la barbarisation de l´esprit moderne. Il condamne la moderne séparation entre vie quotidienne et vie spirituelle. Dans ses Notas (Notes), il écrit : «La vie philosophique que prêchent les pythagoriciens et dont la notion acquiert sa plénitude dans la philosophie de Platon est, malgré l´intellectualisme de l´école aristotélicienne, l´axe même de la philosophie antique. Le processus de la connaissance philosophique a, selon Platon, pour condition inévitable un processus de purification et d´ascèse ; pour lui comme pour les mystiques, la connaissance est une fonction totale de la personne». La philosophie n´est donc pas détachée de la vie quotidienne, il y a même une volonté chez Nicolás Gómez Dávila d´ancrer l´intelligence dans le concret, ce qu´il appellera un «épicurisme de l´intelligence» ou un «hédonisme intellectuel», totalement opposé à une philosophie abstraite, une intelligence séparée du plaisir, comme l´auteur l´écrit lui-même dans ses Notas (Notes) : «Le livre qui ne divertit pas, ni ne plaît, court le risque de perdre l´unique lecteur intelligent : celui qui cherche son plaisir dans la lecture et seulement son plaisir. Il est certain que notre devoir réside à raffiner de plus en plus le plaisir jusqu´à ce qu´il nous soit donné de le trouver, rare et pur, dans les endroits les plus âpres et les plus arides ; mais toute occupation avec les lettres qui n´a pas pour racine un certain épicurisme de l´intelligence et une passion sensuelle, manque de solidité, d´intensité et de compréhension lumineuse».

Souvent provocatrice, oraculaire, mais frappant toujours juste à la façon des moralistes du Grand Siècle, l´œuvre de Nicolás Gómez Dávila est d´une polyphonie et d´une singularité incomparables. Un des sommets de la pensée contemporaine.   

 

P.S- Les citations de Nicolás Gómez Dávila, traduites en français, que j´ai reproduites dans cette chronique, je les ai reprises de l´essai de Michaël Rabier cité dans le texte.

 

Œuvres de Nicolás Gómez Dávila traduites en français :

Les horreurs de la démocratie-Scolies pour un texte implicite, suivi de «Un ange captif du temps», par Franco Volpi, choix et préface Samuel Brussell, traduit de l´espagnol par Michel Bibard, Anatolia/Editions du Rocher, 2003.

Le réactionnaire authentique, choix de Samuel Brussell, préface de Martin Mosebach, traduit de l´espagnol par Michel Bibard. Anatolia/Editions du Rocher, 2005.

Carnets d´un vaincu, traduit de l´espagnol par Alexandra Templier, collection Tête-à-tête, L´Arche, 2009

Critique du droit, de la justice et de la démocratie, traduit de l´espagnol par Michel Bibard, Éditions Hérodios, 2021

Un cœur révolté, préface de Tomás E. Molina, traduit de l´espagnol par Michel Bibard, Éditions Hérodios, 2025.          

Pour ceux qui lisent bien l´espagnol, je conseille trois belles éditions disponibles chez Atalanta : Escolios a un texto implicito (2009), Textos (2010), Breviario de escolios (2018).

       

            

     

mercredi 26 août 2026

La mort de Péter Nádas.

 


Romancier, dramaturge et essayiste, l´écrivain hongrois Péter Nádas, né à Budapest le 14 octobre 1942 au sein d´une famille juive, est mort ce mercredi matin à son domicile hongrois de Gombosszeg Il laisse une œuvre nourrie de son expérience de la guerre, de la dictature communiste et de la Hongrie contemporaine. Son décès a été confirmé à l'AFP par son agente littéraire Anett Orosz,

En France, il avait reçu en 1999 le Prix du Meilleur livre étranger pour Le livre des Mémoires et en 2025 le prix spécial du jury Médicis pour son ouvrage  Ce qui luit dans les ténèbres .

Couronné de nombreux prix et traduit dans le monde entier, il figurait depuis des années parmi les pressentis au Nobel de Littérature.

lundi 10 août 2026

Centenaire de la naissance de Blanca Varela.

 


On signale aujourd´hui le centenaire de la naissance de la poétesse péruvienne Blanca Varela. Née à Lima, ville où elle est décédée le 12 mars 2009, Blanca Varela est une figure majeure de la poésie latino-américaine. Liée au surréalisme, elle a vécu à Paris où elle a côtoyé André Breton, Jean-Paul Sartre et Octavio Paz. Son œuvre explore le corps, l'animalité et la condition humaine. Elle a partagé sa vie avec le peintre péruvien Fernando de Szyszlo.

mercredi 5 août 2026

La mort de Didier Decoin.

 


L'écrivain et scénariste Didier Decoin, ancien président de l'Académie Goncourt, s´est éteint dans la matinée du mercredi 5 août à l´âge de 81 ans. Il laisse derrière lui une œuvre prolixe composée de romans, d'essais et de scénarios.

Né le 13 mars 1945, Didier Decoin a 20 ans lorsqu'il publie son premier livre, Le Procès à l'amour en 1966. Une décennie plus tard, sa prose est saluée par ses pairs. Il reçoit en 1977 le prix Goncourt pour John l'Enfer, récit d'un homme solitaire dans l'Amérique contemporaine. C'est l'histoire de John, un laveur de vitres d'origine cheyenne, qui observe la décadence de New York depuis les hauteurs des gratte-ciel. Le roman explore des thèmes comme la solitude, la quête d'identité et la confrontation entre les cultures amérindiennes et occidentales. 

La mort de Marcel Cohen.

 


L’écrivain français Marcel Cohen, rescapé de la Shoah dont l’œuvre a beaucoup traité de questions comme la mémoire, la disparition et la transmission, est décédé le 31 juillet 2026 à Paris à l’âge de 88 ans, a annoncé son éditeur, Gallimard.

Né le 9 octobre 1937 à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine), dans une famille juive séfarade originaire d’Istanbul, Marcel Cohen n’avait que cinq ans lorsque la quasi-totalité de sa famille a été arrêtée pendant l’Occupation nazie. Caché en Ille-et-Vilaine par Annette, une employée de son grand-père, il a échappé aux rafles. Ses parents, sa petite sœur Monique et plusieurs autres membres de sa famille ont été déportés à Auschwitz d’où ils ne sont jamais revenus.

Marcel Cohen a longtemps refusé de faire de cette tragédie le cœur de son œuvre. Ce n’est qu’en 2013 qu’il a publié Sur la scène intérieure un récit salué par la critique dans lequel il reconstitue, à partir de quelques objets et documents conservés, les fragments de vie des membres de sa famille disparus. L’ouvrage a notamment reçu le prix Wepler-Fondation La Poste.

 

mercredi 29 juillet 2026

Chronique d´août 2026.

 



Jean Dutourd: portrait d´un pamphlétaire ou d´un moraliste ?

 

 «Personne ne sait comme Jean Dutourd manier le paradoxe mêlé de bougonnerie, le naturel combiné à l´élégance, le sacrebleu et le saperlipopette ponctués de subjonctifs, avec des crudités, des familiarités savantes, et parfois une tournure rare, ressouvenue de meilleures garde-robes de la langue française, de La Fontaine à Saint-Simon». Ce portrait de Jean Dutourd a été brossé un jour par Renaud Matignon (1935-1998), critique littéraire à la plume acérée, et il traduit on ne peut mieux la personnalité iconoclaste, contradictoire, à la fois pamphlétaire et moraliste, ronchonne, provocatrice, un brin réactionnaire de Jean Dutourd. Les paroles de Renaud Matignon ont été proférées après la parution en 1996 d´un des livres les plus virulents et sarcastiques de Jean Dutourd, une uchronie intitulée Le Feld- Maréchal von Bonaparte où l´auteur imagine ce que serait devenue la France et Napoléon Bonaparte si Louis XV n´avait pas racheté la Corse à la République de Gênes en 1768. Cette idée est la matière d´une réflexion sur les causes de la grandeur et de la décadence des Français doublée d´un pamphlet adressé à la démocratie. C´est que, figure familière de la littérature et des médias, Jean Dutourd n´a cessé de brocarder pendant plus de cinquante ans le conformisme et la médiocrité de l´époque.   

Alors que l´état civil mentionne qu´il est né le 14 janvier 1920, il a pourtant vu le jour le 12, son père, le chirurgien-dentiste François Dutourd, distrait, ayant oublié d´aller déclarer son rejeton. À l´âge de 7 ans, Jean Dutourd a perdu sa mère, Andrée Haas, emportée par une tuberculose, ce qui ne pouvait manquer de marquer sa vie. Élevé seul par son père, qui rêvait de faire de lui un médecin, il s´est assez tôt épris de littérature, dévorant en cachette Alexandre Dumas, Paul Féval, Hector Malot, la Comtesse de Ségur, Jack London, tout en caressant le désir de devenir…concierge ! Malgré sa fureur littéraire –ou en raison de cette même fureur -, il n´a obtenu le baccalauréat qu´à son troisième essai. En même temps, il fréquentait une jeune femme prénommée Camille, de trois ans sa cadette, qu´il a fini par épouser à l´été 1942, ayant comme témoin le philosophe Gaston Bachelard, rencontré à la Sorbonne et avec lequel il s´est lié d´amitié. 1942 est une année où, on le sait, la seconde guerre mondiale sévissait, où la France était occupée par les troupes nazies. Le jeune Jean Dutourd n´était pas insensible au sort de son pays, la belle France qu´il aimait, et il a donc décidé d´entrer dans la Résistance. En évoquant cette époque, il a dit un jour : «j´étais devenu français, enfin, moi qui était si sûr de ne croire à rien et qui me trouvais si intelligent». Évadé à deux reprises, il a participé en 1944 à la Libération de Paris, en prenant l´immeuble de Paris- Presse, aujourd´hui siège du Figaro.

Après la guerre, il a commencé une carrière dans les journaux et dans le monde de l´édition avant de devenir aussi romancier et essayiste. De 1944 à 1947, il fut administrateur adjoint du journal Libération (aucun rapport avec le quotidien qui porte aujourd´hui le même nom), de 1947 à 1950, il a dirigé deux programmes français à la BBC, et enfin, de 1950 à 1966, il fut conseiller littéraire chez Gallimard. En tant que journaliste, il s´est surtout singularisé pendant des décennies –concrètement de 1963 à 1999 - chez France – Soir comme un chroniqueur audacieux, puis un éditorialiste qui ne mâchait pas ses mots. Il a participé aussi aux Grosses Têtes sur RTL. Un recueil de ses chroniques a été publié en 2001 sous le titre Le siècle des lumières éteintes que Jean Dutourd a présenté de la sorte : «Ayant pendant des dizaines d´années contemplé le  monde afin de le décrire ou plutôt de le crayonner dans les journaux j´ai pu constater l´extinction progressive des feux, ainsi que l´influence obscurantiste de la science et des techniques. Tout au long de son existence, l´humanité s´était principalement occupée de son esprit et de son âme. D´où la place que tenaient les lettres, les arts et la religion, instruments majeurs de la connaissance spirituelle. Soudain, au XXème siècle, l´humanité, pour la première fois de son existence, ne s´était plus intéressée qu´au corps, à sa commodité, à son bien-être, à sa puissance ou à la vitesse que les objets et les savoirs nouveaux pouvaient lui donner. Il s´est ensuivi une curieuse retombée en enfance».        

Physique de grognard avec pipe et moustaches, il n´a cessé toute sa vie de dénoncer la bêtise triomphante, les modes, les jargonneurs et l´air du temps. Siégeant à l´Académie Française depuis 1978, il était un fervent défenseur de la langue française, de ses tournures uniques, de son style, de son élégance : «j´avais déjà bien avant d´être académicien, l´amour de la langue française. Je l´aime comme un artiste aime la matière de son art. Comme un homme aime l´âme que Dieu lui a donnée». Dans le 33ème chapitre de son essai de 1959, L´âme sensible, placé sous le signe de Stendhal, il écrivait déjà : «Les bons auteurs français sont les meilleurs des éducateurs. Ils forment l´esprit à la clarté ; ils donnent de l´aversion pour les mystères faciles, du mépris pour les idées embrouillées et confuses, et enfin une confiance d´écrivain dans la langue française qui interdit l´équivoque. Rivarol, dans son Discours sur l´universalité, que j´admire malgré le mépris des philologues modernes, dit : «La langue française est la seule qui ait une probité attaché à son génie». Cette probité, à force, s´insinue dans l´esprit du lecteur. Le français est la seule langue au monde qui, non par ce qu´elle exprime mais par la façon dont elle l´exprime, constitue un enseignement et une méthode pour l´esprit. On devient simple par l´usage des classiques français. Le coup d´œil que, par la suite, on jette sur la vie, s´en ressent».  

Le 14 juillet 1978, quelques mois avant son élection au Quai Conti au fauteuil de Jacques Rueff, son appartement du 63 Avenue Kléber, à Paris, fut plastiqué alors que l´écrivain était en vacances à Antibes. L´attentat fut revendiqué par une obscure «section franco-arabe de refus» sous prétexte que Jean Dutourd était «un homme de plume au service de la presse juive». Jean Dutourd avec l´humour qui l´a caractérisé toute sa vie a alors dit : «Ça m´a rajeuni. Ça m´a rappelé l´époque ou c´est moi qui posais les explosifs. Ça prouve au moins que j´ai du style».

Son intronisation à l´Académie Française l´a en quelque sorte amusé, lui pour qui le nouvel habit vert avait des allures de «carapace de crocodile» : Pour lui, «la société ne salue que les uniformes : ça l´impressionne. Et il est essentiel d´être salué par la société pour être à peu près tranquille». Quoi qu´il en soit, à l´Académie Française, il cultive son image de ronchon, de râleur, de pamphlétaire et de polémiste, et aligne les essais controversés et les odes à la France d´antan : De la France considérée comme une maladie (1982), Henri ou l´Éducation Nationale (1982), Socialisme à tête de linotte (1983) ou La gauche la plus bête du monde (1985), un pied de nez à la gauche française qui se gargarisait de la phrase de Guy Mollet en 1957(«la droite la plus bête du monde»).

Pourtant, ce qui compte avant toute chose c´est l´œuvre immense qu´il nous a laissé. Jean Dutourd était un romancier –et un essayiste – particulièrement fécond, il a écrit et publié plus de soixante-dix titres ! S´il fallait élire une sorte de Bibliothèque sentimentale Jean Dutourd, on aurait sûrement l´embarras du choix.

Il a commencé en 1946 avec l´essai Le complexe de César qui s´est vu couronner du prix Stendhal, du nom d´un des auteurs de son panthéon littéraire. Sur ce livre, Roger Caillois a écrit que c´était un maître –livre où se révélaient d´un coup un vigoureux esprit et un écrivain admirable. Le complexe de César se divise en deux parties : un récit aux forts accents autobiographiques suivi d´une foule de méditations et d´aphorismes. Il explore la nature de l´ambition, le pouvoir et la condition humaine.

En 1950, il a publié Une tête de chien qui a obtenu le prix Courteline. Ce roman nous raconte l´histoire d´Edmond qui est né avec une tête de chien, plus précisément une tête d´épagneul. Si cela fait de lui un être à part, la différence le condamne trop souvent à la solitude. À l´école, à l´armée et au travail, les brimades le mèneront à une véritable quête de soi. Dans ce roman jubilatoire et mélancolique, l´auteur retrace avec un humour mordant la vie d´un homme singulier dans une société pleine d´a priori.

En 1952, est paru un des ses plus grands succès, un des livres les plus lus et connus de cet écrivain hors pair et qui a reçu à l´époque le prix Interallié : Au bon beurre. Ce roman se déroule pendant l´Occupation allemande de la France (1940-1944). L´histoire gravite autour de l´enrichissement du couple Poissonard qui tient la crèmerie «Au bon beurre», à Paris, dans le quartier des Ternes, et sur le destin du jeune Léon Lecuyer, fils d´une cliente du magasin. Les crémiers sont décrits comme opportunistes et sans scrupules puisqu´ils parviennent à faire fortune grâce au marché noir sans jamais remettre en cause le bien-fondé de leurs actes. Léon Lecuyer est décrit, pour sa part, comme un idéaliste aux grandes ambitions, que le temps et les épreuves durciront tout en préservant son honnêteté. François Mauriac, lauréat du Prix Nobel de Littérature justement en 1952, a écrit ce qui suit sur le roman de son jeune confrère : «Certains critiques m´avaient détourné de lire Au bon beurre, laissant entendre qu´il existait entre Jean Dutourd et le couple immonde qu´il a peint une obscure connivence. Or, à mesure que ces jours-ci j´avançais dans le livre, j´éprouvais un sentiment de délivrance : Enfin, me disais-je, tout de même cela aura été dit. Ce couple à qui, plus ou moins, nous avons eu tous affaire, pendant quatre ans, le voilà dénoncé, exposé sur un pilori qui désormais dominera l´histoire de ces noires années. Que l´auteur de ce beau livre soit un homme courageux, il faudrait pour le nier ne rien connaître de la lâcheté qui, aujourd´hui, incite tant de paupières à se baisser opportunément, scelle tant de lèvres».

1956 est l´année de la parution du Taxi dans la Marne, un essai historique et patriotique où l´auteur fustige la débâcle de 1940 et la lâcheté des généraux français, tout en critiquant le déclin de la France d´après-guerre. Il érige la vaillance en idéal face à la médiocrité ambiante. Cet essai, sous forme de pamphlet en quelque sorte, utilise l´épisode historique des taxis parisiens réquisitionnés en 1914 lors de la Première Guerre Mondiale, comme une métaphore et un symbole de sursaut national, d´honneur et de résistance. Jean Dutourd oppose l´héroïsme de la génération de 1914 au renoncement de celle de 1940 et des années 1950. Lors de la parution du livre, l´académicien Émile Henriot a écrit une critique fort élogieuse dans le quotidien Le Monde : «M. Dutourd n´y était pas, il n´était pas né à l´époque. Mais il croit aux taxis de la Marne. Son titre a une valeur symbolique. Le miracle de la Marne, pour lui, c´est cet épisode raisonnable et qui n´a rien en soi de miraculeux donné comme un exemple de décision, de rapidité, d´énergie dans un temps où la France guerrière, patriote, était encore capable de se sauver toute seule dans un péril grave. Voilà donc le jovial M. Dutourd qui a retrouvé la veine grave et le ton d´autorité de ses débuts quand il écrivait son remarquable Complexe de César. Et ce nouveau livre me fait très plaisir pour toutes sortes de raisons, à quelques paradoxes près. D´abord, c´est un livre réussi. Il va vite, il remue beaucoup, il a du tonus, il est courageux, et il va déplaire».

En 1959 a paru le livre de contes Les Dupes. Les Dupes est un livre composée de trois nouvelles d´inspiration comique. Dans la première nouvelle, on a affaire aux trépidantes aventures d´un jeune homme qui croit que l´on se définit par ses actes : hélas pour lui, tout ce qu´il entreprend tourne toujours à l´inverse de ce qu´il désire ! La deuxième nous montre un révolutionnaire allemand du dix-neuvième siècle qui s´imagine que le monde évoluera dans un certain sens. Enfin, la troisième relate un bizarre tête-à-tête nocturne entre le diable et un athée. Ce livre a réjoui la critique à l´époque qui a mis l´exergue le fait que l´auteur maniait avec brio des registres fort différents. Jean Giono clamait de façon enthousiaste : «C´est une jubilation ! Pourquoi faut-il que ce soit si court !» Le livre nous est d´ailleurs présenté de façon drôle et percutante : «Qu´est-ce qu´une dupe ? C´est un homme trompé, bien sûr, mais non pas tant trompé par autrui que par lui-même. La vraie dupe est dupe de soi, dupe de ses idées, de ses sentiments, de la fausse conception qu´elle se forge de la vie et des hommes. Elle se nourrit de mirages et d´apparences ; elle vit à côté, en marge, dans un univers d´imagination, qui lui plaît sans doute, mais qui est toujours bien plus inconfortable que la réalité».

Je voudrais encore mentionner trois livres essentiels dans une hypothétique bibliothèque sentimentale Jean Dutourd : Le demi-solde (1965), histoire de la Libération (et de l´après-Libération)  telle que l´auteur l´a vécue ; 2024 (1975), un livre où l´écrivain imagine Paris et le monde cinquante-ans plus tard ; et enfin, Les mémoires de Mary Watson (1980), une hypothétique histoire de Mary Morstan, l´épouse du docteur Watson, célèbre acolyte de Sherlock Holmes.

Jean Dutourd est mort à Paris le 17 janvier 2011, à l´âge de 91 ans, mais ceux qui l´ont connu se rappellent encore son esprit subversif, son air ronchon (il a d´ailleurs fait partie d´un club des ronchons dont il a même été président d´honneur), son ton sarcastique, son franc-parler et son anticonformisme.

Pour terminer, une anecdote qui révèle on ne peut mieux la réputation, si j´ose dire, de Jean Dutourd parmi les plus grands. Admirateur du Général de Gaulle, il lui rend visite dans les années soixante et curieusement il s´entend dire comme si cela allait de soi: «Dutourd, on est là pour emmerder le monde, non ?». L´écrivain lui répond de façon enthousiaste : «Affirmatif, mon général !».

C´était décidément un sacré bonhomme, Jean Dutourd !

 

PS-La plupart des livres de Jean Dutourd (ceux qui ne sont pas encore épuisés) sont disponibles surtout chez Gallimard, Flammarion ou Le Dilettante.             

                               

   

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le  livre Mon nom est personne de Matthieu Mégevand, publié aux éditions Christian Bourgois. 

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/mon-nom-est-personne-fernando-pessoa-matthieu-megevand-450068