Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman La méthode de David Djaïz, publié aux éditions Stock
https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/la-methode-premier-roman-de-david-djaiz-457864
«L´enfer, c´est un endroit sans livre»-Elie Wiesel.
Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman La méthode de David Djaïz, publié aux éditions Stock
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Philippe Jaenada a obtenu mardi 3 novembre 2026 le prix Goncourt 2026 pour L’Inconnue du quai de Javel (éditions Flammarion), roman-fleuve sur l’assassinat irrésolu d’une jeune Bretonne à la fin des années 1940. « Pour moi c’est un aboutissement, c’est un honneur », a déclaré à la presse le lauréat de 2026 qui succède à Laurent Mauvignier, distingué l’an passé pour La Maison vide (éditions de Minuit). « Je me sens joyeux », a également confié l’écrivain de 62 ans, qui s’est rendu célèbre pour ses enquêtes, nourries d’archives et de digressions personnelles, sur des crimes irrésolus.
Les neuf membres de l’Académie lui ont
accordé six voix et trois autres à Sylvain Prudhomme pour De l’autre côté du lac (éditions
de Minuit), qui suit les déambulations d’une jeune photographe
autour d’une réserve naturelle en haute montagne.
Dans le chapitre 23 de son dernier roman La Rédemption
(éditions Grasset), un des meilleurs de la rentrée littéraire 2026, gravitant
autour de la figure de Pierre Drieu La Rochelle et de Colette Jeramec,
Jean-Noël Orengo évoque un certain groupe artistique plutôt iconoclaste et
particulièrement un de ses membres, un petit homme rond venant de Roumanie qui
avait fondé un mouvement en Suisse. Le groupe auquel ce monsieur des Carpates
appartenait dépassait le cubisme, le futurisme, l´orphisme, l´expressionisme
récents par la volonté de ne pas faire de l´art, même et surtout de l´art
nouveau. Jean-Noël Orengo écrit : «Leurs œuvres n´étaient pas des œuvres
mais des blagues, des provocations, des jeux, des performances paradoxales et
moqueuses, avec un snobisme inédit, non pas un snobisme de mode et de classe,
mais un snobisme fondé sur l´esprit de contradiction systématique, le mauvais
esprit, le refus instinctif de tout sentimentalisme, de toute mascarade
intellectuelle fondée sur l´éloge du constructif et du bien. Décevoir c´est
espérer, détruire c´est créer, tuer c´est faire naître, mourir c´est vivre,
etc. Ses membres débarquaient dans les soirées des autres pour tout cramer. Ils
hurlaient, saccageaient les représentations théâtrales, les lectures de poèmes
dans les galeries et les salons où ils s´invitaient sans gêne. Ils aimaient
s´en prendre physiquement aux poètes et aux artistes qu´ils méprisaient tout en
draguant ouvertement leurs femmes, se moquant de leurs mecs trop faibles pour
se battre jusqu´à la mort».
Ce n´est pas du tout facile de reproduire l´ambiance de
la bohême parisienne de l´époque(les années vingt du vingtième siècle), mais le
moins que l´on puisse dire c´est que l´on respirait un air de liberté que
d´aucuns n´auraient pas pu s´imaginer. Quant au petit homme rond venu de
Roumanie, il n´était autre que Tristan Tzara, une des figures incontournables
des milieux artistiques et littéraires parisiens de cette époque-là.
Tristan Tzara, de son vrai nom Samuel Rosenstock, est né
le 16 avril 1896 à Moinesti dans le royaume de Roumanie où il a passé son
enfance et son adolescence, faisant partie d´une communauté juive exclue de la
citoyenneté roumaine par des lois discriminatoires. Il était néanmoins issu
d´un milieu aisé, appartenant à une famille bourgeoise enrichie par l´industrie
pétrolière quoique son grand-père par exemple ne pût être propriétaire de
l´exploration forestière qu´il gérait à cause des lois antijuives. Scolarisé à
l´école primaire de Moinesti, il a quitté son village natal à l´âge de 11 ans
pour suivre des études au prestigieux pensionnat Schevitz-Thierrin, à Bucarest,
où l´on enseignait avec un particulier zèle les langues étrangères, les
sciences et les arts. En concomitance, il avait aussi des cours de culture
française dans un institut privé. C´est pourtant au lycée Saint- Sava qu´il a
découvert son penchant pour la littérature. Malgré cet enthousiasme pour les
lettres, il s´est inscrit à la filière scientifique pour le certificat d´études
au lycée Mihai Viteazul. Il était un élève appliqué et ses professeurs ne
tarissaient pas d´éloges sur son ouverture d´esprit et sa curiosité
intellectuelle indiscutable. Il s´est intéressé à la littérature à une époque
où la littérature roumaine était on ne peut plus influencée par le symbolisme
français et belge. Le centre de cette activité littéraire était la revue
Literatorul d´Alexandre Macedonski et ses amis. C´est d´ailleurs sous la
bénédiction d´Alexandre Macedonski que le jeune Samuel Rosenstock a créé en
1912, avec le peintre Marcel Janco, la revue Simbolul où il a publié ses premiers poèmes
–d´inspiration symbolisme, naturellement- et ses premiers textes sous le
pseudonyme de Samyro. À partir de 1913, il s´est cherché une nouvelle signature
avant de adopter définitivement Tristan Tzara en 1915. Tzara vient de «terre»
ou «pays», mais avec une orthographe occidentalisé (en roumain, c´est
«tara»).
En 1916, après s´être installé en Suisse, il a
pratiquement abandonné le roumain et s´est mis à écrire en français. C´est à
Zurich que, animant le Cabaret Voltaire, inauguré par Hugo Ball et sa femme Emmy
Hennings, il a fondé avec ceux-ci e d´autres amis –, Marcel Janco, Richard
Huelsenbeck, Hans Arp et Sophie Taueber-Arp -le mouvement Dada ou dadaïsme, un
mouvement intellectuel, littéraire et artistique, quasiment inclassable, qui
s´est caractérisé par une remise en cause de toutes les conventions et
contraintes idéologiques, esthétiques et politiques, comme en attestait le
manifeste Dada. Proche de l´idéologie socialiste voire anarchiste, le mouvement
s´est singularisé par sa proximité avec le militantisme radical. Ses membres se
voulaient irrespectueux et extravagants. Ils cherchaient à atteindre la plus
grande expression en utilisant tout matériau et support possible. Leur objectif
était celui de provoquer et d´amener le spectateur à réfléchir sur les
fondements de la société. D´après Jacqueline Patouet (1), le mouvement Dada
représente le doute absolu exprimé par la dérision : «N´ayant pas de
statuts, de règlements ou de théories préconçues, il laisse ainsi une porte
ouverte à tous les possibles. Tzara, entre violences verbales, ressassements,
scandales, fureurs et enthousiasme, fait peu à peu l´expérience d´une œuvre
créatrice et vitale qui préconise la spontanéité. Sa visée était de changer
l´homme, mais elle restera essentiellement une aventure personnelle. Toutefois,
par son innovation, elle a créé des ponts entre les différentes cultures du
monde, contribué à arracher en partie l´art à la sacralisation sociale et au
conservatisme, mais elle n´est pas arrivée à le détacher des marchés et des
marchands».
Des versions contradictoires circulent quant à la façon
dont le mot «dada» a été trouvé. La plus courante est qu´il aurait surgi
lorsque on a glissé au hasard un coupe-papier entre les pages d´un dictionnaire
Larousse. Néanmoins, d´autres versions circulent. Dans le roman de Jean-Noël
Orengo cité plus haut, l´auteur accrédite une autre version. En septembre 1915, Tristan Tzara se trouvait
dans le village de Zimmerwald, en Suisse, où se tenait une conférence
socialiste à propos de la guerre. Il se promenait dans les ruelles quand il a
débouché sur la place de l´église où il a reconnu Lénine qui à ce moment-là
était réfugié en Suisse et habitait la même rue –la Spiegelgasse –que le
cabaret Voltaire. Un très jeune enfant jouait là, un bambin en couche
balbutiant ses pas et ses mots qui n´en étaient pas encore, à peine des
sonorités, des syllabes minuscules, et son jeu l´a mené près des jambes de
Lénine. L´enfant a levé la tête et a dit : Da ? Et Lénine a
répondu : Da ! Le mouvement Dada a eu une énorme répercussion en
Europe, mais au fur et à mesure, il a fini par se diluer, quoique, dans un
premier temps, il ait en quelque sorte «déménagé» à Paris.
En effet, en 1920, Tristan Tzara a débarqué dans la
capitale française et il s´est tôt imposé comme un des noms incontournables du
Tout –Paris littéraire et artistique. Paul Éluard, Francis Picabia, André
Breton, Philippe Soupault et Louis Aragon ont adoré les poèmes de leur collègue
roumain, mais le mouvement et les différents tracts et manifestes Dada
faisaient jaser. Ils tiraient à boulets rouges un peu sur tout le monde. Ainsi,
en janvier 1921, le tract «Dada soulève tout» a fustigé le futuriste Filippo
–Tommaso Marinetti. Par contre, en mai de la même année, on a fait le procès
Barrès, une mise en accusation parodique de l´écrivain nationaliste Maurice Barrès
pour attentat à la sûreté de l´esprit proposée par André Breton et Louis
Aragon. Dans ce cas-ci, Tristan Tzara a livré un témoignage surprenant :
il a affirmé n´avoir aucune confiance à la justice, fût-elle dadaïste, et a
tourné la procédure en dérision. Cet épisode a marqué le début de la rupture
entre André Breton et Tristan Tzara –selon Jacqueline Patouet(2), on voit le
militant politique chez le premier, le provocateur, «l´électron libre», chez le
second -, ce qui fait que le poète roumain n´a pas participé à la naissance, en
1924, du mouvement surréaliste. Il y avait des différences fondamentales entre
la philosophie et la perspective de l´art d´André Breton et celles envisagées
par Tristan Tzara. Si les manifestes sont essentiels pour chaque approche de
l´art-celle des surréalistes et celle des dadaïstes -, André Breton privilégie
le manifeste pour un usage intrinsèquement politique, l´affichage d´un
programme. Pour lui, l´art, la littérature, la poésie doivent être au service
de la recherche, de l´émancipation de l´Homme, par le développement de sa
connaissance alors que, pour Tristan Tzara, la littérature, comme l´art et la
poésie ne doivent être au service d´aucune cause, ils font partie de la vie
quotidienne de tous les humains. L´acte poétique authentique tel qu´il
l´envisage permet à l´individu une prise de conscience. Pourtant, Tristan Tzara a fini par rejoindre
le groupe plus tard (en 1929), lors de sa réconciliation avec André Breton.
Tristan Tzara- qui, en 1925, s´était marié à l´artiste et
poétesse suédoise Greta Kuntson - a d´ailleurs marqué le surréalisme de son
empreinte. En 1931, il a publié L´homme approximatif, considéré souvent comme un
des chefs d´œuvre du surréalisme. Il s´agit d´un long poème épique et lyrique
composé de dix-neuf chants, une écriture libérée des règles classiques,
oscillant entre le chaos dadaïste et le lyrisme de la période surréaliste.
Stylistiquement, il y a naturellement une absence de ponctuation stricte et une
fluidité incantatoire. Thématiquement, le poème explore la condition humaine
universelle, incertaine, fragile et inachevée. L´homme est défini par ses
tâtonnements et sa quête de sens dans un monde chaotique. L´œuvre traduit une
révolte permanente contre toute forme de servitude, de mensonge et de logique
bourgeoise. Elle incarne en quelque sorte une transition : Tzara y dépasse
le nihilisme destructeur de Dada pour poser les bases d´un quête humaniste et
spirituelle. Néanmoins, dans son introduction à l´édition de la collection
Poésie chez Gallimard, Hubert Juin fait quelques précisions importantes :
«Dans le tournant qui va de Dada au surréalisme, il n´y a pas chez Tristan
Tzara, rupture ou déchirement. Les mille anecdotes de la petite histoire
littéraire (et qui ont leur importance) auraient tendance à nous cacher
l´essentiel, qui est que Tzara, obéissant à cette logique supérieure qui n´est
plus la logique commune, à cette raison autre qui n´est plus des infortunes du
rationalisme étroit, poursuit - beaucoup plus solitaire que les documents ne le
donnent à penser – sa propre route. Il vient, hier, de tordre le cou à
l´écriture, de la briser comme une canne en cent éclats sur son genou. Il a
démontré les impostures du langage, les ridicules du poème, les vanités et
l´apparat critique. Voilà qui est fait. La page est enfin blanche, et tellement
qu´elle n´est plus une feuille de papier, mais une feuille d´arbre, un arbre,
une main, une femme, un oiseau, la nuit. On écrit avec tout sur tout, voici la
leçon. C´est alors, et dans ce temps, que Tzara se met à L´homme approximatif,
inventant l´écriture dans une autre
langue que celle dons nous sommes couverts».
Le compagnonnage de Tristan Tzara avec les surréalistes
s´est poursuivi jusqu´en 1935, année où s´est produite une nouvelle rupture,
cette fois-ci définitive. La rupture fut annoncée par une lettre adressée aux
Cahiers du Sud. Cette dissension d´avec les surréalistes est survenue à un
moment où Tristan Tzara est devenu beaucoup plus engagé politiquement et s´est
rapproché du Parti Communiste Français. En 1936, l´année où a éclaté la Guerre
civile en Espagne, il a milité aux côtés des intellectuels espagnols. Le
meurtre de Federico García Lorca aux mains des franquistes lui a inspiré un de
ses plus beaux poèmes intitulé «Sur le chemin des étoiles de mer» (26 septembre
1936) : «Quel vent souffle sur la solitude du monde/ pour que je me
rappelle les êtres chers/frêles désolations aspirées par la mort/au-delà des
lourdes chasses du temps/l´orage se délectait à sa fin la plus proche».
Pendant la guerre, il a été un résistant dès la première
heure. Poursuivi par le régime de Vichy et par la Gestapo, il est entré dans la
clandestinité. Entre-temps, en Roumanie, lui et ses œuvres étaient la cible du
régime fasciste et antisémite du maréchal Ion Antonescu.
Après la Libération, il a acquis la nationalité française
en 1947 et a enfin adhéré au PCF dont il était déjà un compagnon de route dès
le début des années trente. Cette année-là, il a donné à la Sorbonne la
conférence «Le surréalisme et l´après-guerre». Il y a notamment affirmé :
«Je ne vois pas sur quoi le surréalisme serait fondé pour reprendre son rôle
sur le circuit des idées au point où il le laissa comme si cette guerre et ce
qui s´ensuivit ne fût qu´un rêve vite oublié». Tristan Tzara reprochait à André
Breton son exil aux États-Unis pendant la guerre et présentait comme vaine
toute reprise des activités surréalistes. André Breton a riposté en affirmant
notamment que la conférence s´inscrivait dans une manœuvre du parti communiste
pour discréditer le surréalisme et toute critique du stalinisme venant de la
gauche. Il s´était d´ailleurs rendu à la conférence pour la perturber, mais il
a fini par se faire expulser.
En 1956, les événements en Hongrie où il s´est rendu au
mois d´octobre ont marqué le début de la rupture de Tristan Tzara d´avec le
PCF. Petit à petit, il fut marginalisé dans le milieu des intellectuels
communistes et s´est retiré de la vie publique. Il est toutefois sorti de sa
réserve à deux reprises : en 1958, pour militer activement contre le
projet constitutionnel de Charles de Gaulle, et en 1960 où il a signé le
manifeste des 121 «sur le droit à l´insoumission dans la guerre d´Algérie», ce
qui l´a éloigné encore davantage du PCF qui a adopté là-dessus une attitude
prudente, ambivalente, réservée, voire critique, tout en partageant le rejet de
la guerre d´Algérie et le colonialisme français.
Dans les dernières
années de sa vie, il s´est consacré à l´étude de l´œuvre du poète du XVème
siècle François Villon et à la promotion - à l´instar de Michel Leiris, un
ancien surréaliste, comme lui –de l´art primitif et africain qu´il collectionne
depuis des années.
Tristan Tzara est mort le 24 décembre 1963 à son domicile
du 7ème arrondissement de Paris et il fut inhumé au cimetière de
Montparnasse (8ème division).
Jacqueline Patouet, citée plus haut (3), nous rappelle
que la subversion de l´œuvre de Tristan Tzara traduit une volonté de changement
radical dans tous les domaines, son dégoût des guerres, son aspiration à une
vie pleine et libre. Le mouvement Dada-qu´il n´a jamais renié –était le
questionnement de Tristan Tzara sur le langage, sur les problèmes et les
semblants de la vie sociale, sur l´art, sur les contradictions des idées ou des
opinions politiques. Certes, mais dans cette perspective que Jacqueline Patouet
met en exergue, je m´interroge sur une apparente incohérence entre La
philosophie littéraire de Tristan Tzara –le côté subversif, extravagant,
libertaire- et le militantisme pendant si longtemps - une vingtaine d´années -
dans un parti où l´orthodoxie impose un carcan à ceux qui l´intègrent. Cette
contradiction est peut-être due à la conjoncture politique de l´époque. Il
fallait d´abord lutter contre le fascisme et puis le nazisme dans les années
trente et quarante - dans la résistance et où que ce fût –, et, après la
guerre, la lutte héroïque des soviétiques contre le nazisme et des communistes
français contre Vichy a auréolé le communisme d´un prestige incontestable.
Quant à l´œuvre de Tristan Tzara, plus de soixante ans
après la mort de cet écrivain franco-roumain, elle brille encore par son
innovation et son côté révolutionnaire.
(1)Jacqueline Patouet, «Des torches dans nos
abîmes : Tristan Tzara, dadaïste et surréaliste. Une poésie a-vènement in
L´en –lacanien 2015/ 1, nº 24, pages 165 à 180, éditions Érès.
(2) ouvrage cité.
(3) ouvrage cité.
L'écrivain japonais Ryu Murakami, né le 19 février 1952, dont les romans
marqués par le sexe, la drogue, l'aliénation et la violence ont été traduits
dans le monde entier, est décédé le 17 octobre à l'âge de 74 ans, a
annoncé son éditeur ce vendredi 23 octobre.
"Nous sommes profondément attristés
d'apprendre la mort de Ryu Murakami, qui a passé sa carrière à publier sans
relâche des œuvres choc destinées à un public plus jeune", a déclaré la maison
d'édition Gentosha dans un communiqué.
Parmi ses œuvres les plus connues figure son premier roman, Bleu presque transparent, qui décrivait la déchéance d'une jeunesse rebelle plongée dans la drogue et le sexe et lui a valu, en 1976, le prix Akutagawa, l'une des récompenses littéraires les plus prestigieuses du Japon.
Le prix Nobel de littérature 2026 a été décerné à
la poète canadienne Anne Carson, née à Toronto le 21 juin 1950,pour son œuvre
« audacieuse et inventive », une récompense qu’elle estime
« fou » d’avoir obtenue.
L’autrice de 76 ans,
helléniste réputée, a été récompensée pour son travail qui, « dans un
dialogue ludique avec la tradition classique, a donné naissance à de nouvelles
formes pour la littérature contemporaine », a souligné Ingrid Carlberg,
secrétaire permanente de l’Académie suédoise.
Anne Carson a appris la bonne
nouvelle en Islande, pays où elle réside une partie de l’année et dont elle
détient la nationalité.
Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le livre L´âge de déplaire d´Abibou Diouf, publié aux éditions Albin Michel.
Grazia Deledda,
l´âme de la Sardaigne.
Cette année, on signale le centenaire de l´attribution du Prix Nobel de
Littérature à l´écrivaine italienne Grazia Deledda. Elle fut la deuxième femme,
après la Suédoise Selma Lagerlöf (1909), et la seule femme italienne à ce jour,
à recevoir cette distinction et néanmoins cent ans plus tard, quand on évoque son
nom - y compris en Italie, son pays d´origine - on a encore l´impression
qu´elle est loin de faire l´unanimité ou alors on rechigne quelque peu à
reconnaître son talent. On pourrait dire que nous sommes face à un des
paradoxes majeurs de l´histoire littéraire italienne. En effet, dans les
milieux académiques elle fut longtemps considérée comme un nom marginal, boudée
et traitée avec une certaine condescendance. Lorsque l´Académie Suédoise a
annoncé le lauréat de cette année-là, une grande partie de l´élite littéraire
et universitaire eut d´ailleurs une réaction de stupeur voire de dédain.
Benedetto Croce, par exemple, un des noms parmi les plus renommés de
l´histoire, de la philosophie et de la littérature italienne, a quelque peu
contribué à ce désamour autour de Grazia Deledda. Il a qualifié son écriture de
naïve, manquant de profondeur et de structure intellectuelle. Un autre écrivain réputé, Luigi Pirandello,
qui aurait le prix Nobel quelques années plus tard, ne reconnaissait pas chez
Grazia Deledda –insulaire comme lui quoique Sarde alors que lui, il était
Sicilien – de talent particulier et s´est permis de pondre un roman satirique inspiré
du couple Deledda(Suo marito/ Son mari).
Ce rejet et cette méfiance découlent de plusieurs facteurs. D´abord, le
manque de formation académique de l´autrice. Originaire, on l´a vu, de
Sardaigne, où l´éducation des filles n´était pas prioritaire, Grazia Deledda a
dû quitter l´école à l´âge de 9 ans. Autodidacte donc –elle s´est intéressée à
la littérature en lisant les livres de la bibliothèque de son père -, elle ne
maîtrisait pas les codes de la haute rhétorique classique. Son style était jugé
quelque peu lacunaire et dérogeait énormément aux canons de la haute
littérature italienne. D´aucuns sont allées jusqu´à l´appeler ironiquement –et
un brin sordidement, il faut le dire – de «ménagère de la littérature»(en
italien, «la massaia della letteratura»). Ensuite, la réduction de son œuvre à
une perspective régionaliste. Ses romans, ancrés dans l´imaginaire de sa
Sardaigne natale (surtout, la Barbaria, Nuoro), ont d´ordinaire été dépréciés
et caractérisés comme purement folkloriques, provinciaux et archaïques par les
cercles intellectuels de l´Italie continentale. Enfin, le sexisme typique et
patriarcal de l´époque n´a pas aidé l´écrivaine sarde qui, lorsqu´elle s´est
installée à Rome, a fait même l´objet de moqueries dans les salons romains, non
seulement elle-même, mais surtout son mari puisqu´on avait du mal à accepter
qu´un homme soutienne le succès de son épouse.
Grazia Deledda est née le 28 septembre 1871 à Nuoro(en sarde, Nugoro) et
décédée à Rome le 15 août 1936. Si elle n´a pas suivi des études secondaires,
elle a tout de même pu parachever son éducation par des leçons dispensées à la
maison par un ami lettré de ses parents. Grande lectrice, elle a commencé à
écrire assez jeune et, à l´âge de 17
ans, elle a publié son conte Sangue sardo (Le Sang sarde) dans la revue romaine
Ultima Moda. Elle avait découvert sa vocation et c´était le début d´une
carrière littéraire prolifique composée de trente-six romans et autour de
deux-cent cinquante nouvelles. En 1900, comme je l´ai écrit plus haut, elle a
quitté son île natale pour s´installer à Rome, mais la Sardaigne était toujours
au cœur de son œuvre.
Dans ses écrits au langage très pur, sonore et riche en nuances, elle parle
de la douleur et de la misère, de l´amour et de la mort, de la superstition et
de l´immobilisme, de la résignation et du destin individuel, auquel on doit le
respect. L´autrice ne cherche pas une fin heureuse. Dans la plupart de ses
livres, l´intrigue se déroule dans la partie la plus profonde de l´île (la
Barbagia), un monde agropastoral régi par des lois antiques et non écrites.
C´est un univers rigide –les paysages arides, la rudesse de la vie paysanne- où
l´on respecte les traditions, l´honneur familial et l´esprit clanique. Bref, soit
dans les romans soit dans les nouvelles, l´autrice décrit avec finesse et un
style poétique les violences et les inquiétudes de l´âme humaine.
Dans Elias Portolu(1903), par exemple, on nous décrit le tableau d´une
Sardaigne rurale et sauvage, profondément ancrée dans ses traditions. Elias
Portolu est de retour dans son village natal après un séjour en prison. Alors
qu´il essaie de se réintégrer dans sa famille de bergers, il fait la
connaissance de Maddalena, une jeune femme promise à son frère Pietro. Elle
tombe aussitôt sous son charme et se noue entre eux une relation dangereuse et
violente, par d´autres mots, un amour interdit. Partagé entre la passion et la
culpabilité, la seule issue qu´Elias Portolu soit à même de trouver pour fuir
le pêché est de se tourner vers la religion. Il choisit en effet la prêtrise.
Néanmoins, les tourments de la chair le rattrapent, menant les personnages vers
un destin tragique. Pour la plupart des critiques, la principale qualité du
roman est l´analyse subtile du remords et du conflit intérieur d´Elias Portolu.
La narratrice ne le juge ni ne le condamne, elle ne fait qu´exposer sa faiblesse.
Dans un autre roman emblématique de l´autrice, Canne al vento (Des roseaux
sous le vent, dans la traduction française), publié en 1913 et que l´on tient
pour son chef-d´œuvre, la vie des hommes est comparée à des roseaux qui se
plient au vent sans être brisés. C´est en quelque sorte une métaphore de la
condition humaine. L´intrigue se déroule encore une fois en Sardaigne et peint
la décadence d´une famille noble ruinée, les Pintor, incarnée par trois sœurs
(Ruth, Ester et Noémie) attachées aux apparences de leur rang. Avec elles,
habite Efix, le vieil et fidèle serviteur. L´équilibre fragile de leur vie est
bouleversé par l´annonce de l´arrivée de leur neveu Giacinto, fils de leur sœur
Lia qui dans sa jeunesse s´est enfuie de la maison maternelle et est décédée
quelques années plus tard. Les différents personnages du roman vont alors être
ballotés par ce coup de destin comme les roseaux au vent.
Si l´œuvre de Grazia Deledda peut s´inscrire dans le prolongement du
vérisme italien –mouvement littéraire et artistique de la fin du XIXème siècle
qui cherche à représenter la réalité quotidienne le plus fidèlement possible -,
un peu à l´instar du Sicilien Giovanni Verga (1840-1922)-, elle s´en affranchit
pourtant pour évoluer vers un univers mythique et psychologique proche du
décadentisme. En effet, contrairement aux canons stricts du vérisme –qui
s´était inspiré du naturalisme français -, Grazia Deledda n´adopte pas dans ses
romans et nouvelles une perspective «scientifique». Aussi l´écrivain Luigi
Capuana (1839-1915), par exemple, l´accusait-il de manque d´objectivité.
D´autre part, dans ses écrits, le paysage sarde n´est pas seulement documenté,
il devient un décor de légende, un espace intemporel régi par des forces
morales et fatales. Le vérisme est également dépassé dans les thèmes moraux et
religieux étant donné que dans les livres de Grazia Deledda, les intrigues se
concentrent sur le sentiment du péché, la culpabilité, le remords et
l´obsession de l´expiation, dans une lutte permanente entre le bien et le mal.
Enfin, l´exploration de l´âme humaine et une sorte de lyrisme intime placeraient
d´ une certaine manière son œuvre à la frontière du vérisme et du décadentisme.
Néanmoins, le vérisme dans lequel on a enfermé sa littérature ne faisait pas
l´unanimité, d´éminents critiques contestant cette étiquette qu´on lui avait
collé sur le dos. C´était le cas d´Emilio Cecchi (1884-1966) qui ne voyait pas
en elle une prévalence du vérisme et du naturalisme, mais l´élément lyrique et
féerique. Un avis partagé par un autre critique, Natalino Sapegno (1901-1990).
Malgré les réticences du passé –et qui subsistent encore un tant soit peu
-, l´œuvre de Grazia Deledda est tout de même envisagée de nos jours sous un
autre angle. Le centenaire de l´attribution du Prix Nobel de Littérature a
marqué un regain d´intérêt pour l´œuvre de la prestigieuse autrice sarde. On
reconnaît même la modernité de son écriture. On met en exergue aussi la
puissance psychologique de ses personnages et la portée universelle de ses
romans et nouvelles. On ne cantonne plus son œuvre, comme par le passé, dans un
registre folklorique, régionaliste ou provinciale. On percevait naguère ses
livres comme de simples tableaux pittoresques de la Sardaigne, alors que la
critique moderne analyse ses récits comme des tragédies existentielles qui
dépassent le cadre géographique de son île natale. D´autre part, Grazia Deledda
est désormais reconnue comme une pionnière féminine et une intellectuelle
audacieuse.
Le centenaire de l´attribution du Prix Nobel à Grazia Deledda est donc une
occasion en or pour découvrir ou redécouvrir l´œuvre d´une écrivaine dont le
message universel réside dans l´exploration de la condition humaine face à la
fatalité, au péché et à la rédemption. Ancrés dans sa Sardaigne natale, ses
romans et nouvelles transcendent pourtant ce cadre fort particulier pour aborder
des dilemmes qui touchent l´humanité entière.
P.S- Les œuvres de Grazia Deledda en français sont maintenant en cours de
republication notamment chez Cambourakis.