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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 30 janvier 2026

Chronique de février 2026.

 


Miklós Szentkuthy, l´observateur absolu.

 

«Je ne suis pas un être vivant, je suis un observateur absolu». Cette phrase, en guise de boutade, de Miklós Szentkuthy (de son vrai nom Miklós Pfisterer), comme d´autres de cet éblouissant écrivain hongrois né à Budapest le 2 juin 1908 et mort dans la même ville le 18 juillet 1988 -un an environ avant la chute du mur de Berlin et de l´écroulement du bloc de l´Est-, pousse sans doute tout lecteur avisé et avide de connaissances à découvrir cet écrivain majeur des lettres de Hongrie, un pays qui nous a donné en moins d´un quart de siècle deux excellents auteurs couronnés du prix Nobel de Littérature, Imre Kertesz en 2002, et tout récemment Laszlo Kraznahorkai en 2025. En effet, plus on savoure, sous le charme le plus absolu, les pépites que l´on peut extraire de cette fascinante littérature hongroise, plus on s´étonne que ce pays qui se pique d´avoir produit au vingtième siècle de si beaux esprits innovateurs et cosmopolites, de Gyula Krudy à Sandor Marai, en passant par Dezsö Kosztolányi, Attila József, Antal Szerb, Milán Füst, Magda Szabo, Frigyes Karinthy et son fils Ferenc Karinthy – et son à la fois mystérieux et lumineux roman Épépé –sans oublier, entre autres, Péter Esterházy et György Konrád, décédés en 2016 et 2019 respectivement, ou encore l´octogénaire Péter Nádas auteur du merveilleux Ce qui luit dans les ténèbres, Prix spécial Médicis du roman étranger 2025, plus on s´étonne donc, je le répète, que ce pays ayant enfanté de si beaux esprits* se soit enlisé ces dernières années dans un nationalisme des plus obtus, et un conservatisme de mœurs tout à fait irrationnel.

Romancier, essayiste aux accents philosophiques, et traducteur (de Swift, Dickens et Joyce), catholique hanté par le péché, mais tout aussi fasciné par l´érotisme, Miklós Szentkuthy, surnommé l´«Ogre de Budapest» par le poète André Velter dans les colonnes du Monde, était un de ces personnages singuliers de la littérature européenne, un intellectuel non conformiste de la Mitteleuropa, né dans ce qu´on appelle la Belle Epoque (encore du temps de l´Empire Austro -Hongrois), qui a manqué d´une douzaine d´années le tournant du millénaire et qui a toujours rué dans les brancards. Génie baroque, protéiforme, que nombre de critiques ont rapproché d´autres grands noms de la littérature universelle comme Rabelais, Proust, Joyce, Borges, Musil –j´ajouterai, pour le savoir encyclopédique et les réflexions savantes, le Cubain José Lezama Lima -,Szentkuthy brosse à sa guise dans son œuvre –comme nous le rappelle l´éditeur français (éditions Phébus) de son autobiographie d´un genre résolument provocant La confession frivole - le portrait posthume de cette Europe des confins qui a incarné jusqu´aux années trente du vingtième siècle un vaste rêve de culture, de tolérance, de liberté (de libertinage)et de soumission.     

Szentkuthy a publié en 1934, à l´âge de 26 ans, son premier roman, Prae, qui se voulait une description panoramique de la culture européenne des années vingt. Composé de peu d´intrigues et de rares dialogues, il multipliait par contre les réflexions philosophiques et les descriptions d´intérieurs modernes. Ce roman atypique est passé relativement inaperçu et fut reçu avec indifférence par la critique à l´époque, mais aujourd´hui il est reconnu comme le premier roman hongrois moderniste.

Les caractéristiques de ce premier roman –les digressions et les réflexions -sont présentes en quelque sorte dans l´ensemble de son œuvre quel qu´en soit le genre, fiction ou essai. Il s´agit d´une œuvre complexe, expérimentale et érudite, mais naturellement stimulante, centrée sur les conflits entre l´art et la vie, ou encore l´aspiration à la sainteté et à l´érotisme. On y trouve notamment des biographies romancées de musiciens –Haendel, Haydn et Mozart -, d´artistes plasticiens –Dürer –, d´écrivains comme Goethe, ou de personnages historiques. Des écrits rédigés sous la forme de recueils de fragments ou notes avec force métaphores audacieuses. S´il n´était pas un écrivain particulièrement connu hors de ses frontières, son œuvre aurait tout de même influencé des auteurs étrangers. On dit que le Français Jacques Roubaud le citait au nombre de ses sources d´inspiration pour son grand cycle autobiographique Le Grand incendie de Londres.  De Szentkuthy, reste encore à publier un Journal d´environ cent mille pages, conservé dans soixante-dix cartons aux archives du Musée Petöfi, à Budapest.

Quant aux sources d´inspiration de Szentkuthy lui-même, elles étaient à vrai dire inépuisables. Néanmoins, entre 1942 et 1956, il n´a écrit aucun roman fût-ce –selon la formule de l´époque –pour le tiroir, donc quatorze ans d´un silence littéraire quasiment inquiétant pour un écrivain tellement curieux et à l´imagination aussi pétillante. Soudain, il a découvert par hasard le huitième tome de L´Histoire de France de Jules Michelet. Alerté par quelques passages ayant trait à l´excommunication de la ville de Liège au XVème siècle, l´écrivain érudit s´y est penché, annotant, parcourant et revisitant. Cette mosaïque infinie de notules a fait germer dans l´esprit de l´auteur l´idée de la Chronique Burgonde, quatre-vingt chapitres où l´on trouve le ton particulier des variations Szentkuthy, un livre publié en français en 1996 aux éditions du Seuil avec une belle préface du poète et essayiste Zénu Bianu (malheureusement décédé tout récemment), un de ses traducteurs, préface intitulée «Le temps d´Orphée».   

En effet, cherchant, comme il l´indiquait lui-même «le classicisme spontané du désespoir», Szentkuthy a écrit dans La confession frivole, qu´il pensait vivre avant tout comme Orphée et c´est sous le signe de cette figure de la mythologie grecque, poète et musicien, qu´il a écrit celle que l´on pourrait peut-être considérer comme son œuvre majeure : Bréviaire de Saint-Orphée, dix volumes d´une savoureuse érudition. Zénu Bianu, dans la préface que je viens de citer, nous fait savoir que lors d´une interview donnée deux mois avant sa mort, en 1988, Szentkuthy situait l´ensemble de son œuvre protéiforme sur trois niveaux, ou plus précisément trois espaces scéniques. S´inspirant du principe de la trilogie chère à Dante, il tenait La Divine Comédie pour le seul «Dictionnaire intégral du Moyen Âge». Il comparait donc La confession frivole, son «immense autobiographie-magnétophone» au Purgatoire et le Bréviaire de Saint-Orphée- «ultime cisèlement, lumière des lumières» -à la fois, à «L´Enfer» et au «Paradis».

Szentkuthy a reconnu un jour que la première représentation d´Orfeo de Claudio Monteverdi, dirigée par Sergio Failoni à la laquelle il a assisté –ainsi qu´aux sept représentations qui ont suivi - sur la scène de l´Opéra de Budapest le 4 octobre 1936, alors qu´il n´avait que 29 ans, a été pour beaucoup dans la genèse du  Bréviaire de Saint Orphée. Au même titre qu´une visite l´année suivante, à une exposition de Tintoret á Venise avec sa femme, une exposition qui l´a tellement bouleversé qu´il a dû s´y rendre une deuxième fois. Ce Bréviaire dont les sources d´inspiration, comme toujours chez l´auteur, sont fort nombreuses á telle enseigne qu´il était pratiquement impossible de le placer sous quel patronage que ce fût, lui confère l´image d´un grand bazar, d´un catalogus rerum éminemment baroque.

Dans le premier tome de l´édition française du Bréviaire de Saint-Orphée, publiée chez Vies Parallèles, tome intitulé En marge de Casanova, l´éditeur s´interroge dans la préface sur les raisons qui auraient poussé l´auteur à choisir le titre qu´il trouve énigmatique car si la figure d´Orphée fascine -et l´on peut aisément comprendre le désir d´un poète de se placer sous le patronage du mythique joueur de lyre-, quel besoin pour autant de le sanctifier ? N´y peut-on voir, s´interroge-t-il,  un forçage, voire une figure oxymorique ? C´est qu´Orphée est à première vue l´exact opposé d´une religion chrétienne vécue selon ses dogmes : «c´est le paganisme mâtiné d´animisme ; c´est la fièvre des corps, c´est l´appel lascif de la musique profane. Sanctifier Orphée ? Plus encore qu´un forçage ou qu´une figure de style, c´est un blasphème ?». Et l´éditeur ajoute : «Mais si précisément le blasphème n´était plus le contraire de la prière ? Si le blasphème faisait partie de la prière ? Non comme contestation interne à elle-même mais réellement comme partie prenante. En étant l´une des expressions sincères et profondes, en la constituant et l´achevant. Sanctifier Orphée, et donner à lire son Bréviaire, serait alors conjuguer la harpe du poète et le bâton du pèlerin».L´éditeur poursuit son raisonnement jusqu´à conclure qu´écrire Saint-Orphée c´est écrire qu´on se propose de saisir le réel dans sa totalité. À la fin, il reproduit une phrase de Szentkuthy lui-même : «Je suis un homme avide de réalité : je veux la voir, la toucher, la percevoir-à n´importe quel prix ! – et surtout l´exprimer dans toute sa plénitude».

Pour Szentkuthy penser était toujours une fête, mais un penseur est quelqu´un qui déroge peut-être aux principes élémentaires de la vie telle qu´on la conçoit selon un raisonnement cartésien. Mais qu´est-ce qu´un penseur et qu´est-ce que la vie à vrai dire ? Ces interrogations étaient l´occasion pour Szentkuthy d´écrire une de ces réflexions dont il avait le secret : «Puisque la pensée m´apparaît comme la galaxie éternelle et toujours neuve des myriades de nuances que présente le monde, et puisqu´en premier et en dernier lieu, je suis un penseur (et non un être vivant), il me faut fixer tant bien que mal cet amas stellaire, en le déformant certes, et en assumant pleinement les paradoxes et les vides stylistiques inhérents á toute description. La vraie réponse intellectuelle au monde ne saurait être mythe ou philosophie, roman ou essai ; ce sont là fictions isolées, narcissismes irrationnels, jeux ou –dans le meilleur des cas- «tendres longueurs» selon l´expression propre à l´un des fils du vieux Bach. Non, la seule réponse, c´est la restitution pleine et entière de la vie, avec tous ses phénomènes vibratiles, ses chaînes d´associations infinies et ses millions de variantes mentales ! Qu´une telle approche puisse être taxée de «rêve romantique de la totalité» en dit long sur le mépris de nos contemporains…».

Szentkuthy - celui qui voulait tout voir, tout lire, tout penser, tout rêver, tout avaler  -était un être de dialogue dont la pensée avançait en même temps qu´elle s´écrivait. Dans la préface de son livre Le calendrier de l´humilité (éditions José Corti 1998), Dominique Radànyi, sa traductrice, écrit : «L´auteur ne fait jamais les choses à moitié, et ses commentaires reflètent ses excès : son désir de sainteté alterne avec ses débauches, son immersion dans la vie citadine avec ses descriptions lyriques de la nature, ses pensées les plus abstraites sur la création artistique avec ses récits les plus terre-à-terre d´activités quotidiennes. Et toujours il s´observe lui-même dans ce mouvement de balancier, prend du recul par rapport à son écriture et intervient dans son propre discours pour le remettre en question : est-ce de l´art, est-ce la vie ? Est-il en train de créer une œuvre ou de créer sa propre vie ? ».

Szentkuthy observait le monde et le vivait profondément dedans, puis il s´observait le décrivant, mais il ne se coupait jamais du monde, il restait impliqué même lorsqu´il s´agissait d´un univers irréel qu´il avait crée ou d´un monde disparu, époque historique lointaine. On jouit de la lecture de Szentkuthy en suivant l´ordre numérique des fragments ou en ouvrant le livre au hasard afin de plonger dans l´un de ces fragments dont on sort on ne peut plus éblouis. Toujours dans Le calendrier de l´humilité, on ouvre donc au hasard et on lit le quatrième fragment : «Toujours la réalité et jamais l´imagination : je peux envisager l´œuvre de ma vie comme un journal gigantesque à la Montaigne ou à la Saint-Simon, dont l´exclamation suivante serait la coda ivre et auto-contradictoire : «J´ai enfin réussi á me purifier de cette névrose de l´œuvre (opus) ramassée je ne sais où, et je m´abandonne à la vie pure, improductive et vierge de tout écrit». La vie est d´une telle richesse et d´une telle provocation absolues qu´il n´y a pas de temps pour l´imagination ; ou plutôt, l´imagination maxima ex definitione ne peut être autre chose que la présence intégrale de la réalité. Le fantastique est toujours la surprise imprévisible. Or mes rêves et mes visions sont des schémas très prévisibles : le miracle, le bouleversement et le mystère sont toujours une villa neuve, une fleur jamais vue, une rencontre imprévue ou une femme traversant la rue. Comme je l´ai senti chez Rilke : ce qui est toujours la caractéristique d´une époque primitive, c´est qu´elle complète une vie d´intellection par la pensée alors que le véritable intellect le fait par ses sentiments-je vis la même chose : l´imagination primitive rêve et hallucine la réalité ; l´imagination créatrice et fantastique la copie – absolument il est vrai, mais la copie tout de même. Une page de journal comme celle-ci constitue précisément le symbole et l´expérience scientifique d´un fantastique radical de ce type».

Comme l´a écrit encore Dominique Radànyi, sensualité, foisonnement baroque, extase, débauche, mais aussi ascèse, doute, dépouillement, neurasthénie, étaient les composantes de la personnalité toujours sincère et passionnée de Miklós Szentkuthy. 

*En janvier, les éditions Belfond nous ont fait découvrir encore un très bel écrivain hongrois, toujours vivant (né ne 1960). Il s´agit de Gábor Zoltán et son roman L´ivresse de la violence sur le passé fasciste de la Hongrie pendant la Seconde Guerre Mondiale.       

 Livres de Miklós Szentkuthy traduits et disponibles en français :

Miklós Szentkuthy, Chronique burgonde, traduit du hongrois par Zéno Bianu et Georges Kassaï, préface de Zéno Bianu, éditions du Seuil, Paris, 1996. 

Miklós Szentkuthy, En lisant Augustin, traduit du hongrois par Eva Toulouze, éditions José Corti, Paris, 1996.

Miklós Szentkuthy, Le calendrier de l´humilité, traduit du hongrois par Dominique Radànyi avec la collaboration de Georges Kassaï, éditions José Corti, Paris, 1998.

Miklós Szentkuthy, La confession frivole, traduit du hongrois par Georges Kassaï, Zéno Bianu eet Robert Sctrick, éditions Phébus, Paris, 1999.

Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 1 : En marge de Casanova, traduit  par Georges Kassaï et Zéno Bianu, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2015.

Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 2 : Renaissance Noire, traduit par Georges Kassaï et Zéno Bianu, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2016.

Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 3 : Escorial, traduit par Georges Kassaï et Robert Sctrick, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2017.

Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 4 : Europa Minor, traduit par Georges Kassaï et Robert Sctrick, avec la collaboration d´Élisabeth Minik, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2018.

(Le Bréviaire de Saint-Orphée avait déjà été publié dans les années 90 par les éditions Phébus).

Deux autres titres de Miklós Szentkuthy ont été traduits en français et ont paru dans les années 90 aux éditions José Corti : Vers l´unique métaphore (1991, traduit par Eva Toulouse) et Robert Baroque (1998, traduit par Georges Kassaï et Gilles Bellamy). Malheureusement, ils sont aujourd´hui épuisés.  

 

 

 

 

 

jeudi 29 janvier 2026

Boualem Sansal à l´Académie Française.

 


L’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a été élu dès le premier tour, ce jeudi 29 janvier, à l’Académie française, deux mois et demi après avoir été gracié par l’Algérie, où il a passé un an en prison.

Boualem Sansal a été élu au siège numéro trois, vacant depuis la mort, en 2021, de l’historien Jean-Denis Bredin. A 81 ans, Boualem Sansal rejoint ainsi les Immortels.

 

La mort de Vénus Khoury -Ghata.

 


La poétesse et romancière franco-libanaise Vénus Khoury-Ghata, grande figure des lettres francophones, est décédée mercredi à Paris, où elle vivait depuis plus de cinquante ans. Née le 23 décembre 1937 à Bcharée, au Liban, elle avait 88 ans. Elle laisse une œuvre puissante, traversée par l’exil, la mémoire et la condition des femmes.

Celle qui disait que « l’écriture avait le pouvoir de la consoler de tout » avait été récompensée par le grand prix de Poésie de l’Académie française en 2009, puis par le Goncourt de la poésie en 2011 et par la fondation Prince Pierre de Monaco en 2022 pour l’ensemble de son œuvre. Présidente du jury du Grand Prix national de la poésie du ministère de la Culture en 2017, membre du Parlement des écrivaines francophones à partir de 2018, elle s’est imposée comme l’une des grandes voix de la poésie contemporaine et aura œuvré avec détermination à faire rayonner la parole des femmes dans l’espace littéraire.

vendredi 16 janvier 2026

La mort de Valère Novarina.

 


Auteur de théâtre, essayiste, metteur en scène et peintre franco-suisse, Valère Novarina, né le 4 mai 1942, à Chêne-Bougeries(Suisse), est mort aujourd´hui à l´âge de 83 ans. 

Son oeuvre a forcé l´admiration et a été couronnée de plusieurs prix dont le prix Marguerite Duras 2003 pour L´Origine Rouge, le Grand Prix de Théâtre de l´Académie Française 2007 ou le Prix Jean-Arp de littérature francophone 2011.  

samedi 10 janvier 2026

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman L´ami Louis de Sylvie Le Bihan, publié aux éditions Denoël.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/lami-louis-de-sylvie-le-bihan-une-histoire-damitie-entre-camus-et-guilloux-431355






lundi 29 décembre 2025

Chronique de janvier 2026.

 


Stanislaw I. Witkiewicz: La verve de l´avant-garde littéraire polonaise.

 

Le Polonais Witold Gombrowicz, un des écrivains les plus géniaux du vingtième siècle, a dit un jour : «Nous étions trois : Witkiewicz, Bruno Schulz et moi-même-les trois mousquetaires de l´avant-garde polonaise. Seul Witkiewicz reste à découvrir».

En effet, si Witold Gombrowicz et Bruno Schulz ont acquis au fil du temps –le premier encore de son vivant, le deuxième post-mortem – une notoriété littéraire à l´échelle internationale, aujourd´hui indiscutable, Stanislaw I. Witkiewicz soit par le nombre de traductions, soit par la pénurie d´études académiques qui lui sont consacrées (1), reste, par bien des côtés, un auteur notoirement méconnu. Néanmoins, en Pologne, il fut élevé ces dernières années au rang d´un classique. 

Stanislaw Ignacy Witkiewicz dit Witkacy (contraction de Witkiewicz  Ignacy, comme les noms latins polonisés : Horatius-Horacy) né le 24 février 1885 à Varsovie et mort (par suicide) le 18 septembre 1939 (2) à Jeziory Wielkie, en Polésie (aujourd´hui Velyki Ozera, en Ukraine) fut romancier, dramaturge, philosophe, pamphlétaire, peintre et photographe. Il était fils d´un important peintre polonais, théoricien de l´art, qui portait le même nom (Stanislaw Witkiewicz) et qui a créé le Style de Zakopane, un style architectural qui était une synthèse entre des motifs et constructions traditionnelles des Carpates enrichis d´éléments Art Nouveau. De ce fait, le petit Stanislaw a passé son enfance et son adolescence à Zakopane où il a reçu une éducation fort libérale.

En 1910, une nouvelle funeste l´a frappé de plein fouet : le suicide de sa fiancée. Bouleversé, il a décidé de partir en voyage en Nouvelle –Guinée en compagnie de son ami Bronislaw Malinowski, futur ethnologue et anthropologue. Lorsque la première guerre mondiale eut éclaté, il s´est enrôlé dans l´armée du tsar, une attitude nullement surprenante étant donné qu´une grande partie de la Pologne était alors sous emprise russe. Ensuite, il est revenu dans son pays et il a commencé à développer sa théorie esthétique de la forme pure. En effet, il fut membre du premier groupe polonais avant-gardiste, le Formisme, et créateur de l´Entreprise Portraitiste. En théoricien de l´art, il a écrit des ouvrages importants dans ce domaine comme Les Formes Nouvelles en Peinture, paru en 1919, et De la forme pure, publié en 1921.

En tant qu´écrivain et avant-gardiste, il n´a jamais déployé de grands efforts pour acquérir la notoriété auprès du grand public. A vrai dire, le problème avec Witkiewicz, comme nous le rappelle son traducteur en français Alain van Crugten, c est qu´il a fait parler de lui davantage comme théoricien de l´art ou de la culture, ou comme polémiste, que comme auteur dramatique ou romancier. Dans sa préface du roman L´inassouvissement –publiée dans la traduction des éditions L´Âge d´Homme en 1970, et reprise dans la traduction revue et corrigée de 2019 pour les éditions Noir sur Blanc -, Alain van Crugten écrit : «Si l´on s´intéressait bien plus à ses théories qu´à son œuvre créatrice, c´est sans doute parce que Witkiewicz dans sa rage individualiste, était bien plus préoccupé de prouver au monde entier qu´il avait raison que d´imposer ses pièces sur la scène polonaise, par exemple. Ce n´était certes pas le meilleur moyen de faire connaître son œuvre puisque, chose caractéristique, on parle beaucoup plus de lui que l´on n´écrivit à son sujet. Personnage connu et même célèbre, controversé et pas pris au sérieux, il resta une vedette de l´actualité artistique bien plus par ses frasques et ses excentricités de «play-boy» de la bohème que par le retentissement de ses romans ou de son théâtre. Il puisait dans cette situation un motif d´aigreur, mais par goût de l´originalité, par haine de l´esprit de compromis –et aussi, disons-le, avec un brin de masochisme intellectuel –il se refusait à modifier une attitude de hauteur intransigeante, qui éloignait de lui le succès ou même la simple reconnaissance de sa valeur d´artiste». Alain van Crugten considère aussi que Witkiewicz se sentait avant tout un philosophe et que dans ses romans, surtout dans L´Inassouvissement, la passion de la méditation métaphysique, de la réflexion sur les fins dernières de l´homme est présente à chaque page. Cette méditation entraîne le lecteur dans de continuelles digressions et citations savantes, peut-être pour le bonheur d´un lecteur exigeant, mais toujours est-il que ce procédé rend la lecture plutôt ardue. Il faut reconnaître tout de même que Witkiewicz était incapable de procéder autrement puisque son œuvre est le reflet fidèle du psychisme de l´auteur. En effet, on y suit la démarche de la pensée d´un homme tourmenté, métaphysicien par tous les pores de son être et régulièrement assailli par l´angoissant mystère que constitue la présence de l´homme dans l´infini de l´univers. Quoi qu´il en soit, le lecteur en sort parfois déboussolé vu que des pages entières de discussion sur Husserl, Carnap et autres penseurs contemporains alternent avec de brutales descriptions de scènes érotiques.    

De par son attitude contestataire, il fut souvent incompris. Sur la trentaine de pièces de théâtre que comportait son œuvre, une dizaine seulement ont été jouées de son vivant. La critique l´a éreinté et ses pièces, jugées absurdes et incompréhensibles,  n´ont pas rencontré de succès. On lui reprochait aussi de se complaire dans un non-sens gratuit et de se moquer du public alors que ses pièces sont d´une énorme richesse étant donné qu´elles affichent –comme nous le rappelle encore Alain van Crugten -un mélange détonnant de surréalisme, d´expressionisme, voire d´existentialisme. Il a repoussé toutes les critiques en publiant des articles polémiques qui défendaient la seule dramaturgie possible à ses yeux : celle de «la forme pure». Il a connu tout de même une certaine notoriété en Bohême polonaise et a entretenu de relations épistolaires avec des philosophes polonais et étrangers (notamment britanniques et allemands). Matka (La Mère) et Szewcy (Les Cordonniers) marquent le sommet d´un art dramatique que l´on peut parfois rapprocher, par certains thèmes, de Maurice Maeterlinck et d´Henrik Johan Ibsen. Il faut ajouter que sa «Théorie de la forme pure» a influencé le théâtre du célèbre metteur en scène Tadeusz Kantor (1915-1990).

Quant à son œuvre romanesque, elle n´est pas particulièrement prolifique en nombre de titres mais décisive dans l´évaluation globale de ses textes. Il a écrit quatre romans : 622 upadki Bunga czyli Demoniczna kobieta, écrit en 1911, mais publié à titre posthume en 1972 et traduit en français par Lena Blyskowska et Alain van Crugten sous le titre Les 622 Chutes de Bungo en 1979 chez L´Âge d´Homme (Lausanne) ; Pożegnanie jesieni (1927), paru en français sous le titre L´Adieu à l´Automne, en 1972, traduit par Alain van Crugten, toujours chez L´Âge d´Homme ; Nienasycenie (1930), publié en français sous le titre L´Inassouvissement, en 1970, traduit par Alain van Crugten, encore aux éditions L´Âge d´Homme, mais repris en 2019 par les éditions Noir sur Blanc, et enfin Jedyne wyjście (1931–1933), paru en français en 2001, sous le titre L´unique issue, traduit par Alain van Crugten, chez L´Âge d´Homme.

De tous ces romans, le plus novateur et atypique est sans l´ombre d´un doute L´Inassouvissement, roman inclassable. Utopie pessimiste, autobiographie hallucinée et uchronie terrifiante sont quelques-unes des désignations qu´on lui a attribuées. Selon Luc Olivier d´Algange (3), un des points centraux de l´œuvre est ce que l´auteur dénomme lui-même le nivellisme : «Witkiewicz se donne la mort au moment où la Pologne semble vaincue, et la civilisation elle-même. Dans L´Inassouvissement, l´avenir est au nivellisme, autrement dit,  à la suprême égalité de la mort. Witkiewicz se pose ainsi, une dernière fois, la question de l´individu, au moment où celui-ci est sur le point de disparaître dans la massification. Qu´est-ce, pour Witkiewicz, qu´un individu ? Rien d´autre qu´un influx de forces contradictoires, un exilé dans son pays lui-même et enfin, pour cet homme qui fut moraliste mais peu moralisateur, un drôle d´individu, une sorte de mauvais sujet, une présence dont la vocation est de tenir ses semblables en éveil». Plus loin, Luc Olivier d´Algange ajoute que le nivellisme est également, et surtout, une négation de la nature humaine dans ses nuances : «Emprisonné dans un seul temps, dans un seul état de conscience et d´être, nous voici, tel du bétail, ou des rats traqués, livrés à la pire des régressions, au nom du Progrès et du bien moral».

Le sujet de L´Inassouvissement est, à première vue, des plus grotesques. Dans un avenir proche, l´Europe est envahie par les Sino- Mongols, et asservie à leur philosophie Murti-Bing. Impuissant à se défendre, car irrémédiablement décadent, l´Occident dépose les armes. La déliquescence est encouragée par la distribution de pilules de davamesk, qui, à l´instar de la «société dancingo-sportive» ont l´avantage de simplifier le monde, rendant le questionnement existentiel superflu. L´Europe en décadence qui répertorie tous les types représentatifs d´intellectuels, d´artistes, de femmes fatales, de mantes religieuses ou de politiciens à vestes réversibles, sans oublier les grandes fauves du terrorisme, constitue l´arrière-fond de cette grande symphonie crépusculaire.

L´Inassouvissement, qui prend des allures de roman d´anticipation, fut publié dix-neuf ans avant 1984 de Georges Orwell et la même année à peu près que Brave New World (Le meilleur des mondes) d´Aldous Huxley et propose une vision d´une société dont le dessein serait l´asservissement de la personne humaine. Dns son brillant essai La pensée captive, paru en 1953, l´écrivain Czeslaw Milosz (1911-2004) qui serait couronné en 1980 du Prix Nobel de Littérature (4), évoquait ce roman de son compatriote Witkiewicz et son côté en quelque sorte prémonitoire ou visionnaire au moment où la Pologne et l´Europe de l´Est en général basculaient dans les démocraties populaires. Czeslaw Milosz écrit notamment : «Depuis sa mort, sa prophétie n´a cessé de se vérifier jusqu´au moindre détail, dans une grande partie du continent européen (…) Les Occidentaux sont trop souvent enclins à concevoir le sort des pays convertis exclusivement en termes de contrainte et d´oppression. C´est là une erreur. Par delà le besoin de se mettre à l´abri de la misère et de la destruction physique, il existe là-bas une soif d´harmonie spirituelle et de bonheur. Le sort de certains hommes épris d´une conséquence rigoureuse, non dialectique, comme Witkiewicz, est un avertissement pour bien des intellectuels. Ils voient autour d´eux des exemples lamentables : par les rues des villes errent les fantômes intransigeants de ceux qui ne veulent prendre part à rien, des émigrés intérieurs, rongés de haine au point de ne plus contenir en eux que cette haine, et qui sont vides comme des noix creuses. Pour comprendre la situation d´un écrivain dans les démocraties populaires, il faut chercher les raisons de son activité et se demander comment il maintient –à grand´peine –son équilibre. Quoi qu´on puisse dire, la nouvelle foi permet de vivre une vie active et pleine de mouvement. Et Murti-Bing, infiniment plus que pour le paysan ou l´ouvrier, est tentant pour l´intellectuel. Pour lui, Murti-Bing est ce qu´une bougie est pour un papillon de nuit. Il tourne autour, finit par se jeter dans la flamme, dans le fracas de ses ailes brisées, s´y consume à la gloire de l´humanité. Il ne convient pas de traiter une telle soif par le mépris. Le sang a coulé à flots en Europe pendant les guerres de religion. Quiconque se sent aujourd´hui attiré vers la Nouvelle Foi ne fait que payer sa dette à une vieille tradition européenne. Il s´agit ici d´une chose bien plus grave que la contrainte par la force matérielle». (5)

Intellectuel éclectique, à l´instar de ces artistes de la Renaissance qui se singularisaient dans plusieurs domaines, Stanislaw Ignacy Witkiewicz fut un des écrivains polonais les plus originaux du vingtième siècle, un homme résolument moderne et anticonformiste. 

  

(1)  À noter en français l´essai d´Anna Fialkiewicz-Saignes, Stanislaw Ignacy Witkiewicz et le modernisme européen, publié en 2006 par les Éditions Littéraires et Linguistiques de l´Université de Grenoble. Anna Fialkiewicz-Saignes est maître de conférences en littérature comparée à l´Université de Grenoble.

(2)  Il a pris du véronal et s´est ouvert les veines apprenant que l´Armée Rouge avait franchi les frontières occidentales de la Pologne. 

(3)   Luc –Olivier d´Algange, «Le désastre et l´adieu», in Le Causeur, édition du 21 juin 2020.

(4)  Outre Czeslaw Milosz (1980), quatre autres écrivains polonais ont été récompensés par le Prix Nobel de Littérature : Henrik Sinkiewicz (1905) ; Wladyslaw Reymont(1924), Wislawa Szymborska (1996) et Olga Tokarczuk (2018, reçu en 2019).

(5)  Czeslaw Milosz, La pensée captive, traduit du polonais par A. Prudhommeaux et l´auteur, par éditions Folio (poche), Gallimard, Paris, 1988, pages 26-27.    

 


mercredi 3 décembre 2025

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman La maison vide de Laurent Mauvignier, publié aux éditions de Minuit.Ce roman a reçu le Prix Goncourt 2025.  

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/prix-goncourt-2025-la-maison-vide-un-roman-de-laurent-mauvignier-428805