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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 27 février 2026

Chronique de mars 2026.

 


Victor  Segalen, une passion orientale.

   Quand on entend prononcer le nom de l´écrivain français Victor Segalen, on l´associe aussitôt, sans l´ombre d´un doute, à l´Orient et à fortiori à la Chine. Pourtant, pour les esprits les plus insouciants, qui ne sont pas à même de saisir les subtilités de la vie et de la culture orientales, la Chine a toujours été un lieu étrange. De nos jours, elle  n´est que le nouveau géant qui fascine certes, mais qui fait peur à la fois. Jadis, elle représentait l´inconnue. Au mieux, un endroit où une cohorte de gens aimables vous faisait constamment des courbettes, s´échinant à vous rendre la vie fort agréable. Or, pour Segalen, la Chine était le raffinement d´une civilisation millénaire qui n´aurait pas à rougir devant des Européens bêtement convaincus le plus souvent de leur supériorité culturelle et morale.

  Né le 14 janvier 1878 à Brest, Victor Segalen était un être frêle, myope, nerveux, doué d´une sensibilité vive et d´une énorme curiosité intellectuelle. Rêveur et homme d´action, esthète et aventurier, il fut tour à tour- ou en concomitance –marin, romancier, poète, médecin, ethnographe, sinologue et archéologue. Sa vocation s´est affirmée dès sa prime jeunesse: la musique, la poésie, les voyages. Cet esprit pétillant, qui a étudié chez les Jésuites et qui au début n´aimait pas trop la mer, a fini par s´inscrire à l´Ecole de Santé navale de Bordeaux et il est ainsi devenu  médecin de la marine. La médecine allait lui permettre de s´adonner à ses autres passions, notamment à la poésie et aux voyages. En 1902 partait du Havre l´aviso La Durance. C´était son «baptême naval» et ce premier voyage l´a mené jusqu´à Tahiti et à l´archipel des Tuamotou où il  a fait la découverte du peuple maori qui devait lui inspirer son premier roman Les immémoriaux.

Le diagnostic s´est imposé à Victor Segalen dès son arrivée à Tahiti : confrontée à la puissance de destruction dont l´Europe était porteuse, la culture polynésienne se mourait. Il s´est donc employé à recueillir les derniers témoignages de cette civilisation.  Les immémoriaux est donc une sorte de roman ethnographique qui relate l´agonie de la culture polynésienne au début du dix-neuvième siècle, provoquée par l´arrivée des Européens et des missionnaires. L´intrigue tourne autour de Térii, jeune récitant de la communauté maorie qui est victime d´un trou de mémoire lors d´une récitation rituelle des beaux parlers rituels où s´enferment, assurent les maîtres, l´éclosion des mondes, la naissance des étoiles, le façonnage des vivants. Dans ce trou de mémoire sacrilège, Térii a un mauvais présage : la disparition de la civilisation indigène. On va suivre tout le long du roman le déclin de cette civilisation, depuis l´arrivée des premiers britanniques jusqu´à l´évangélisation du peuple maori. Térii, après des années d´exil dans les îles de l´archipel polynésien à la recherche de la Terre Originelle, finit par s´en retourner dans son île natale et par adopter le nom de Iakoba avant de devenir diacre enfouissant ainsi son passé.        

Pendant le voyage qui lui a inspiré ce premier roman, Victor Segalen a voulu se rendre aux Îles Marquises où vivait Paul Gauguin. La Durance y a fait escale en août 2003, mais le peintre était mort le 8 mai. En 1909 il a effectué son premier voyage au pays du Soleil Levant dont il s´est épris dès les premiers jours. On peut dire que, dès cet instant, ce sont ses trois séjours un Chine dont un assez prolongé-le deuxième- qui ont nourri son œuvre : un roman René Leys et des livres de poésie.

René Leys est une sorte de roman culte qui a inspiré à l´écrivain belge Pierre Ryckmans son nom de plume, Simon Leys (1935-2014). Ce roman, Victor Segalen l´a écrit à partir de 1913, mais il n´a paru qu´à titre posthume, d´abord dans La Revue de Paris en 1921, puis en volume chez Crès, en 1922, avec une belle couverture, ornée d´un dragon dessiné par Georges-Daniel de Monfreid, ami peintre, lié à Gauguin. Roman policier, roman exotique ou roman d´apprentissage, René Leys est souvent tenu aussi pour un roman initiatique. Il se présente comme le journal d´une relation entre le narrateur, nommé Victor Segalen, et son professeur de chinois René Leys. L´élève se montre rapidement subjugué par les connaissances que son professeur possède sur la Cité Interdite, à Pekin. Dés lors, se noue une intrigue complexe entre les deux personnages, l´un questionnant avidement, l´autre répondant. René Leys affirme pénétrer à sa guise dans le Palais Impérial, puis, il dit faire partie de la police secrète, avoir déjoué des attentats, être devenu l´amant de l´impératrice, autant de confidences dont le narrateur ne peut vérifier l´authenticité. Dès les premières lignes, le lecteur est dérouté par le procédé employé par l´auteur. On l´informe de sa méprise : le livre qu´avait souhaité l´auteur n´existe pas, il y a renoncé. Dans un projet d´article datant de 1910, Victor Segalen bafoue l´auteur, le personnage le plus odieux qui soit : «Celui-là qui sait invraisemblablement tant de choses et les étale avec impudeur. Celui-là qu´on sent partout sans qu´il ait souvent le courage de paraître». Il dénonce également les faux-semblants du récit.

Dans une lettre à Hélène Hilper, en avril 1919, quelques semaines avant sa mort, Victor Segalen explique un peu, en quelque sorte, la genèse de son roman : «René Leys vous donne le ton exact de certains Moments chinois qui durèrent parfois des mois entiers ; ces journées qui s´ouvraient dans le lever de la paupière de l´aube…de bons chevaux attendant dans la cour où crevaient tous les matins les fleurs de Lotus de la grande vasque…Retour vers dix heures, après la conquête toujours nouvelle de la plaine impériale. Puis, l´après-midi studieuse sur les caractères et les textes ; le crépuscule sur la Muraille qui possède la ville. Je me souviens d´un Certain Ciel qui entra tout entier dans mon cœur. Et l´arrière-soir, une partie de la nuit, se passait bien véridiquement à Ts´ien-men-waï, dans le tohu-bohu des couleurs de lumière, le turbulent mystérieux des cours compliquées, des théâtres, de la scène et de ce qui se passe derrière toute la scène du monde…Le lendemain était pur, renouvelé ; un goût de jour neuf dans la bouche».                 

   Côté poésie, un des titres les plus représentatifs de son talent est l´œuvre Stèles. Quand Victor Segalen a conçu le projet d´écrire Stèles dès 1909, il cherchait en Chine, comme il l´a affirmé dans une lettre de 1913 à Jules de Gaultier « non pas des idées, non pas des sujets, mais des formes qui sont peu connues, variées et hautaines».

   Les poèmes de Stèles  sont inspirés par des rectangles de pierre qui se dressent dans les campagnes ou dans les temples, portant, gravés au burin, de petits textes de commémoration, de louange ou d´épitaphe. Ils s´inspirent certes de la tradition et des caractères chinois, et l´on y peut trouver, en surface, le jade et le bambou, le lac et les nuages, les jeux de l´eau et de la poussière. Mais, au fond, plutôt qu´à une Chine réelle, où abondent d´ordinaire les clichés, c´est à une Chine rêvée, transfigurée par l´imagination, le regard et la lecture de Segalen que nous avons affaire dans Stèles.  Ce livre traduit l´aventure d´un homme qui a voué à ce pays et à sa culture un labeur chaleureux et enthousiaste, un peu à l´instar, toutes proportions gardées, de ces intellectuels qui consacrent leur vie à l´étude de cultures séculaires mais d´expression minoritaire. La culture chinoise n´a jamais été, bien entendu, une culture minoritaire, mais elle était, nul n´en doute, du temps de Segalen, tout à fait étrangère aux yeux des Occidentaux.

  En fin de compte, ce qui sous-tend Stèles, ouvrage que Segalen dédie à Paul Claudel, c´est la langue, comme nous le rappelle Pierre-Jean Rémy (1937-2010), un autre grand connaisseur de la Chine, dans la belle préface de l´édition de 2004 de la collection Poésie chez Gallimard : «Hiératique (la langue), on l´a dit, comme issue d´un dire divin sans commune mesure avec ces religions inventées pour les secours des hommes : un dire qui est celui du Poète unique, Empereur, architecte, devin, qui dessine les villes, ordonnance les paysages, sépare d´un trait de son pinceau la montagne de l´eau».

  Je vous laisse ici un extrait, intitulé  Pierre Musicale, de cette œuvre lumineuse : Voici le lieu où ils se reconnurent, les amants amoureux de la flûte inégale ; Voici la table où ils se réjouirent l´époux habile et la fille enivrée (…) ; Voici le faîte du palais sonnant que Muo-Koung, le père, dressa pour eux comme un socle ; Et voilà,- d´un envol plus suave que phénix, oiselles et paons,-voilà l´espace où ils ont pris essor. Qu´on me touche : toutes ces voix vivent dans ma pierre musicale».

Victor Segalen est mort à Huelgoat, en Bretagne, le 21 mai 1919 des suites d´une mystérieuse maladie. D´aucuns ont prétendu que c´était la Chine qui lui manquait. Vraiment ? Simon Leys, éminent sinologue, n´était pas aussi sûr que cela de ce lieu commun. Dans son texte de 1987 «L´exotisme de Segalen», il écrit que, contrairement à ce que suggère un cliché «un peu niais», Segalen ne fut pas exactement un «amoureux de la Chine», malgré l´intérêt qu´il a manifesté pour la culture chinoise. Si l´on excepte quelques moments d´exaltante aventure pendant ses équipées archéologiques, on ne peut même pas dire qu´il s´y soit particulièrement plu par comparaison avec l´expérience polynésienne. Le présent de la Chine l´indifférait. La République elle-même n´était qu´une lamentable faute de goût. La révolution qui l´avait établie, et dont il avait été personnellement le témoin en 1911, ne lui avait paru qu´«une de ces émeutes que la Chine absorbe, digère et éructe de temps à autre comme un immense intestin ses borborygmes et ses vents». Segalen a néanmoins vécu, ajoute Simon Leys, avec un exceptionnel mélange d´intelligence et de sensibilité, la classique attraction que la Chine exerce sur tous ceux qui l´approchent : «Ce que la Chine lui a apporté, c´est la confirmation d´une attitude éthique et esthétique dont il avait eu une première intuition à son retour d´Océanie, et que, par une sorte de défi, il avait choisi d´appeler «exotisme»-détournant ainsi à son profit et rechargeant d´un sens neuf un terme qu´avaient tristement dévoyé les Loti, Farrère et Cie».

Une des meilleures expressions pour caractériser Victor Segalen c´est peut-être celle qu´a choisie Marie Dollé pour l´œuvre qu´elle lui a consacrée en 2006 (parue aux éditions Aden) : Le voyageur incertain.

 

vendredi 13 février 2026

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman Nous n´avons rien à envier au reste du monde, de Nicolas Gaudemet, publié aux Éditions de l´Observatoire.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/nous-navons-rien-envier-au-reste-du-monde-un-roman-de-nicolas-gaudemet-435027



jeudi 12 février 2026

La mort de Cees Nooteboom.

 


C'est avec une énorme  tristesse que je viens d´apprendre que Cees Nooteboom, écrivain majeur de la littérature néerlandaise et européenne, est mort ce mercredi 11 février, à l'âge de 92 ans.

Comme l´a écrit son éditeur français Actes Sud : «avec lui disparaît l’un des derniers grands écrivains européens de la génération d’après-guerre, un témoin privilégié de l’histoire du vingtième siècle, un infatigable globe-trotter, un lecteur boulimique et un créateur ayant brillamment pratiqué, et parfois renouvelé, tous les genres, récit de voyage, roman, essai, autobiographie et poésie».

Ce lecteur polyglotte, qui savourait Cervantès ou Borges en espagnol, Jünger en allemand, Wallace Stevens ou Pound en anglais, Chateaubriand et Proust en français, a fort justement été honoré dans divers pays. En France, il était chevalier de la Légion d’Honneur et commandeur des Arts et Lettres.

Plus de trente titres de Cees Nooteboom sont disponibles en français, en très grande majorité aux éditions Actes Sud.

 

vendredi 30 janvier 2026

Chronique de février 2026.

 


Miklós Szentkuthy, l´observateur absolu.

 

«Je ne suis pas un être vivant, je suis un observateur absolu». Cette phrase, en guise de boutade, de Miklós Szentkuthy (de son vrai nom Miklós Pfisterer), comme d´autres de cet éblouissant écrivain hongrois né à Budapest le 2 juin 1908 et mort dans la même ville le 18 juillet 1988 -un an environ avant la chute du mur de Berlin et de l´écroulement du bloc de l´Est-, pousse sans doute tout lecteur avisé et avide de connaissances à découvrir cet écrivain majeur des lettres de Hongrie, un pays qui nous a donné en moins d´un quart de siècle deux excellents auteurs couronnés du prix Nobel de Littérature, Imre Kertesz en 2002, et tout récemment Laszlo Kraznahorkai en 2025. En effet, plus on savoure, sous le charme le plus absolu, les pépites que l´on peut extraire de cette fascinante littérature hongroise, plus on s´étonne que ce pays qui se pique d´avoir produit au vingtième siècle de si beaux esprits innovateurs et cosmopolites, de Gyula Krudy à Sandor Marai, en passant par Dezsö Kosztolányi, Attila József, Antal Szerb, Milán Füst, Magda Szabo, Frigyes Karinthy et son fils Ferenc Karinthy – et son à la fois mystérieux et lumineux roman Épépé –sans oublier, entre autres, Péter Esterházy et György Konrád, décédés en 2016 et 2019 respectivement, ou encore l´octogénaire Péter Nádas auteur du merveilleux Ce qui luit dans les ténèbres, Prix spécial Médicis du roman étranger 2025, plus on s´étonne donc, je le répète, que ce pays ayant enfanté de si beaux esprits* se soit enlisé ces dernières années dans un nationalisme des plus obtus, et un conservatisme de mœurs tout à fait irrationnel.

Romancier, essayiste aux accents philosophiques, et traducteur (de Swift, Dickens et Joyce), catholique hanté par le péché, mais tout aussi fasciné par l´érotisme, Miklós Szentkuthy, surnommé l´«Ogre de Budapest» par le poète André Velter dans les colonnes du Monde, était un de ces personnages singuliers de la littérature européenne, un intellectuel non conformiste de la Mitteleuropa, né dans ce qu´on appelle la Belle Epoque (encore du temps de l´Empire Austro -Hongrois), qui a manqué d´une douzaine d´années le tournant du millénaire et qui a toujours rué dans les brancards. Génie baroque, protéiforme, que nombre de critiques ont rapproché d´autres grands noms de la littérature universelle comme Rabelais, Proust, Joyce, Borges, Musil –j´ajouterai, pour le savoir encyclopédique et les réflexions savantes, le Cubain José Lezama Lima -,Szentkuthy brosse à sa guise dans son œuvre –comme nous le rappelle l´éditeur français (éditions Phébus) de son autobiographie d´un genre résolument provocant La confession frivole - le portrait posthume de cette Europe des confins qui a incarné jusqu´aux années trente du vingtième siècle un vaste rêve de culture, de tolérance, de liberté (de libertinage)et de soumission.     

Szentkuthy a publié en 1934, à l´âge de 26 ans, son premier roman, Prae, qui se voulait une description panoramique de la culture européenne des années vingt. Composé de peu d´intrigues et de rares dialogues, il multipliait par contre les réflexions philosophiques et les descriptions d´intérieurs modernes. Ce roman atypique est passé relativement inaperçu et fut reçu avec indifférence par la critique à l´époque, mais aujourd´hui il est reconnu comme le premier roman hongrois moderniste.

Les caractéristiques de ce premier roman –les digressions et les réflexions -sont présentes en quelque sorte dans l´ensemble de son œuvre quel qu´en soit le genre, fiction ou essai. Il s´agit d´une œuvre complexe, expérimentale et érudite, mais naturellement stimulante, centrée sur les conflits entre l´art et la vie, ou encore l´aspiration à la sainteté et à l´érotisme. On y trouve notamment des biographies romancées de musiciens –Haendel, Haydn et Mozart -, d´artistes plasticiens –Dürer –, d´écrivains comme Goethe, ou de personnages historiques. Des écrits rédigés sous la forme de recueils de fragments ou notes avec force métaphores audacieuses. S´il n´était pas un écrivain particulièrement connu hors de ses frontières, son œuvre aurait tout de même influencé des auteurs étrangers. On dit que le Français Jacques Roubaud le citait au nombre de ses sources d´inspiration pour son grand cycle autobiographique Le Grand incendie de Londres.  De Szentkuthy, reste encore à publier un Journal d´environ cent mille pages, conservé dans soixante-dix cartons aux archives du Musée Petöfi, à Budapest.

Quant aux sources d´inspiration de Szentkuthy lui-même, elles étaient à vrai dire inépuisables. Néanmoins, entre 1942 et 1956, il n´a écrit aucun roman fût-ce –selon la formule de l´époque –pour le tiroir, donc quatorze ans d´un silence littéraire quasiment inquiétant pour un écrivain tellement curieux et à l´imagination aussi pétillante. Soudain, il a découvert par hasard le huitième tome de L´Histoire de France de Jules Michelet. Alerté par quelques passages ayant trait à l´excommunication de la ville de Liège au XVème siècle, l´écrivain érudit s´y est penché, annotant, parcourant et revisitant. Cette mosaïque infinie de notules a fait germer dans l´esprit de l´auteur l´idée de la Chronique Burgonde, quatre-vingt chapitres où l´on trouve le ton particulier des variations Szentkuthy, un livre publié en français en 1996 aux éditions du Seuil avec une belle préface du poète et essayiste Zénu Bianu (malheureusement décédé tout récemment), un de ses traducteurs, préface intitulée «Le temps d´Orphée».   

En effet, cherchant, comme il l´indiquait lui-même «le classicisme spontané du désespoir», Szentkuthy a écrit dans La confession frivole, qu´il pensait vivre avant tout comme Orphée et c´est sous le signe de cette figure de la mythologie grecque, poète et musicien, qu´il a écrit celle que l´on pourrait peut-être considérer comme son œuvre majeure : Bréviaire de Saint-Orphée, dix volumes d´une savoureuse érudition. Zénu Bianu, dans la préface que je viens de citer, nous fait savoir que lors d´une interview donnée deux mois avant sa mort, en 1988, Szentkuthy situait l´ensemble de son œuvre protéiforme sur trois niveaux, ou plus précisément trois espaces scéniques. S´inspirant du principe de la trilogie chère à Dante, il tenait La Divine Comédie pour le seul «Dictionnaire intégral du Moyen Âge». Il comparait donc La confession frivole, son «immense autobiographie-magnétophone» au Purgatoire et le Bréviaire de Saint-Orphée- «ultime cisèlement, lumière des lumières» -à la fois, à «L´Enfer» et au «Paradis».

Szentkuthy a reconnu un jour que la première représentation d´Orfeo de Claudio Monteverdi, dirigée par Sergio Failoni à la laquelle il a assisté –ainsi qu´aux sept représentations qui ont suivi - sur la scène de l´Opéra de Budapest le 4 octobre 1936, alors qu´il n´avait que 29 ans, a été pour beaucoup dans la genèse du  Bréviaire de Saint Orphée. Au même titre qu´une visite l´année suivante, à une exposition de Tintoret á Venise avec sa femme, une exposition qui l´a tellement bouleversé qu´il a dû s´y rendre une deuxième fois. Ce Bréviaire dont les sources d´inspiration, comme toujours chez l´auteur, sont fort nombreuses á telle enseigne qu´il était pratiquement impossible de le placer sous quel patronage que ce fût, lui confère l´image d´un grand bazar, d´un catalogus rerum éminemment baroque.

Dans le premier tome de l´édition française du Bréviaire de Saint-Orphée, publiée chez Vies Parallèles, tome intitulé En marge de Casanova, l´éditeur s´interroge dans la préface sur les raisons qui auraient poussé l´auteur à choisir le titre qu´il trouve énigmatique car si la figure d´Orphée fascine -et l´on peut aisément comprendre le désir d´un poète de se placer sous le patronage du mythique joueur de lyre-, quel besoin pour autant de le sanctifier ? N´y peut-on voir, s´interroge-t-il,  un forçage, voire une figure oxymorique ? C´est qu´Orphée est à première vue l´exact opposé d´une religion chrétienne vécue selon ses dogmes : «c´est le paganisme mâtiné d´animisme ; c´est la fièvre des corps, c´est l´appel lascif de la musique profane. Sanctifier Orphée ? Plus encore qu´un forçage ou qu´une figure de style, c´est un blasphème ?». Et l´éditeur ajoute : «Mais si précisément le blasphème n´était plus le contraire de la prière ? Si le blasphème faisait partie de la prière ? Non comme contestation interne à elle-même mais réellement comme partie prenante. En étant l´une des expressions sincères et profondes, en la constituant et l´achevant. Sanctifier Orphée, et donner à lire son Bréviaire, serait alors conjuguer la harpe du poète et le bâton du pèlerin».L´éditeur poursuit son raisonnement jusqu´à conclure qu´écrire Saint-Orphée c´est écrire qu´on se propose de saisir le réel dans sa totalité. À la fin, il reproduit une phrase de Szentkuthy lui-même : «Je suis un homme avide de réalité : je veux la voir, la toucher, la percevoir-à n´importe quel prix ! – et surtout l´exprimer dans toute sa plénitude».

Pour Szentkuthy penser était toujours une fête, mais un penseur est quelqu´un qui déroge peut-être aux principes élémentaires de la vie telle qu´on la conçoit selon un raisonnement cartésien. Mais qu´est-ce qu´un penseur et qu´est-ce que la vie à vrai dire ? Ces interrogations étaient l´occasion pour Szentkuthy d´écrire une de ces réflexions dont il avait le secret : «Puisque la pensée m´apparaît comme la galaxie éternelle et toujours neuve des myriades de nuances que présente le monde, et puisqu´en premier et en dernier lieu, je suis un penseur (et non un être vivant), il me faut fixer tant bien que mal cet amas stellaire, en le déformant certes, et en assumant pleinement les paradoxes et les vides stylistiques inhérents á toute description. La vraie réponse intellectuelle au monde ne saurait être mythe ou philosophie, roman ou essai ; ce sont là fictions isolées, narcissismes irrationnels, jeux ou –dans le meilleur des cas- «tendres longueurs» selon l´expression propre à l´un des fils du vieux Bach. Non, la seule réponse, c´est la restitution pleine et entière de la vie, avec tous ses phénomènes vibratiles, ses chaînes d´associations infinies et ses millions de variantes mentales ! Qu´une telle approche puisse être taxée de «rêve romantique de la totalité» en dit long sur le mépris de nos contemporains…».

Szentkuthy - celui qui voulait tout voir, tout lire, tout penser, tout rêver, tout avaler  -était un être de dialogue dont la pensée avançait en même temps qu´elle s´écrivait. Dans la préface de son livre Le calendrier de l´humilité (éditions José Corti 1998), Dominique Radànyi, sa traductrice, écrit : «L´auteur ne fait jamais les choses à moitié, et ses commentaires reflètent ses excès : son désir de sainteté alterne avec ses débauches, son immersion dans la vie citadine avec ses descriptions lyriques de la nature, ses pensées les plus abstraites sur la création artistique avec ses récits les plus terre-à-terre d´activités quotidiennes. Et toujours il s´observe lui-même dans ce mouvement de balancier, prend du recul par rapport à son écriture et intervient dans son propre discours pour le remettre en question : est-ce de l´art, est-ce la vie ? Est-il en train de créer une œuvre ou de créer sa propre vie ? ».

Szentkuthy observait le monde et le vivait profondément dedans, puis il s´observait le décrivant, mais il ne se coupait jamais du monde, il restait impliqué même lorsqu´il s´agissait d´un univers irréel qu´il avait crée ou d´un monde disparu, époque historique lointaine. On jouit de la lecture de Szentkuthy en suivant l´ordre numérique des fragments ou en ouvrant le livre au hasard afin de plonger dans l´un de ces fragments dont on sort on ne peut plus éblouis. Toujours dans Le calendrier de l´humilité, on ouvre donc au hasard et on lit le quatrième fragment : «Toujours la réalité et jamais l´imagination : je peux envisager l´œuvre de ma vie comme un journal gigantesque à la Montaigne ou à la Saint-Simon, dont l´exclamation suivante serait la coda ivre et auto-contradictoire : «J´ai enfin réussi á me purifier de cette névrose de l´œuvre (opus) ramassée je ne sais où, et je m´abandonne à la vie pure, improductive et vierge de tout écrit». La vie est d´une telle richesse et d´une telle provocation absolues qu´il n´y a pas de temps pour l´imagination ; ou plutôt, l´imagination maxima ex definitione ne peut être autre chose que la présence intégrale de la réalité. Le fantastique est toujours la surprise imprévisible. Or mes rêves et mes visions sont des schémas très prévisibles : le miracle, le bouleversement et le mystère sont toujours une villa neuve, une fleur jamais vue, une rencontre imprévue ou une femme traversant la rue. Comme je l´ai senti chez Rilke : ce qui est toujours la caractéristique d´une époque primitive, c´est qu´elle complète une vie d´intellection par la pensée alors que le véritable intellect le fait par ses sentiments-je vis la même chose : l´imagination primitive rêve et hallucine la réalité ; l´imagination créatrice et fantastique la copie – absolument il est vrai, mais la copie tout de même. Une page de journal comme celle-ci constitue précisément le symbole et l´expérience scientifique d´un fantastique radical de ce type».

Comme l´a écrit encore Dominique Radànyi, sensualité, foisonnement baroque, extase, débauche, mais aussi ascèse, doute, dépouillement, neurasthénie, étaient les composantes de la personnalité toujours sincère et passionnée de Miklós Szentkuthy. 

*En janvier, les éditions Belfond nous ont fait découvrir encore un très bel écrivain hongrois, toujours vivant (né ne 1960). Il s´agit de Gábor Zoltán et son roman L´ivresse de la violence sur le passé fasciste de la Hongrie pendant la Seconde Guerre Mondiale.       

 Livres de Miklós Szentkuthy traduits et disponibles en français :

Miklós Szentkuthy, Chronique burgonde, traduit du hongrois par Zéno Bianu et Georges Kassaï, préface de Zéno Bianu, éditions du Seuil, Paris, 1996. 

Miklós Szentkuthy, En lisant Augustin, traduit du hongrois par Eva Toulouze, éditions José Corti, Paris, 1996.

Miklós Szentkuthy, Le calendrier de l´humilité, traduit du hongrois par Dominique Radànyi avec la collaboration de Georges Kassaï, éditions José Corti, Paris, 1998.

Miklós Szentkuthy, La confession frivole, traduit du hongrois par Georges Kassaï, Zéno Bianu eet Robert Sctrick, éditions Phébus, Paris, 1999.

Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 1 : En marge de Casanova, traduit  par Georges Kassaï et Zéno Bianu, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2015.

Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 2 : Renaissance Noire, traduit par Georges Kassaï et Zéno Bianu, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2016.

Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 3 : Escorial, traduit par Georges Kassaï et Robert Sctrick, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2017.

Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 4 : Europa Minor, traduit par Georges Kassaï et Robert Sctrick, avec la collaboration d´Élisabeth Minik, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2018.

(Le Bréviaire de Saint-Orphée avait déjà été publié dans les années 90 par les éditions Phébus).

Deux autres titres de Miklós Szentkuthy ont été traduits en français et ont paru dans les années 90 aux éditions José Corti : Vers l´unique métaphore (1991, traduit par Eva Toulouse) et Robert Baroque (1998, traduit par Georges Kassaï et Gilles Bellamy). Malheureusement, ils sont aujourd´hui épuisés.  

 

 

 

 

 

jeudi 29 janvier 2026

Boualem Sansal à l´Académie Française.

 


L’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a été élu dès le premier tour, ce jeudi 29 janvier, à l’Académie française, deux mois et demi après avoir été gracié par l’Algérie, où il a passé un an en prison.

Boualem Sansal a été élu au siège numéro trois, vacant depuis la mort, en 2021, de l’historien Jean-Denis Bredin. A 81 ans, Boualem Sansal rejoint ainsi les Immortels.

 

La mort de Vénus Khoury -Ghata.

 


La poétesse et romancière franco-libanaise Vénus Khoury-Ghata, grande figure des lettres francophones, est décédée mercredi à Paris, où elle vivait depuis plus de cinquante ans. Née le 23 décembre 1937 à Bcharée, au Liban, elle avait 88 ans. Elle laisse une œuvre puissante, traversée par l’exil, la mémoire et la condition des femmes.

Celle qui disait que « l’écriture avait le pouvoir de la consoler de tout » avait été récompensée par le grand prix de Poésie de l’Académie française en 2009, puis par le Goncourt de la poésie en 2011 et par la fondation Prince Pierre de Monaco en 2022 pour l’ensemble de son œuvre. Présidente du jury du Grand Prix national de la poésie du ministère de la Culture en 2017, membre du Parlement des écrivaines francophones à partir de 2018, elle s’est imposée comme l’une des grandes voix de la poésie contemporaine et aura œuvré avec détermination à faire rayonner la parole des femmes dans l’espace littéraire.

vendredi 16 janvier 2026

La mort de Valère Novarina.

 


Auteur de théâtre, essayiste, metteur en scène et peintre franco-suisse, Valère Novarina, né le 4 mai 1942, à Chêne-Bougeries(Suisse), est mort aujourd´hui à l´âge de 83 ans. 

Son oeuvre a forcé l´admiration et a été couronnée de plusieurs prix dont le prix Marguerite Duras 2003 pour L´Origine Rouge, le Grand Prix de Théâtre de l´Académie Française 2007 ou le Prix Jean-Arp de littérature francophone 2011.