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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 9 mai 2021

La mort de Caballero Bonald.

 Poète, romancier et essayiste, José Manuel Caballero Bonald- fils d´un père cubain(Placido Caballero) et d´une mère d´ascendance aristocratique française(Julie Bonald, de la famille du vicomte Louis de Bonald)-est mort aujourd´hui à Madrid, à l´âge de 94 ans. 

Ná à Jerez de la Frontera le 11 novembre 1926, il a été militant anti-franquiste et il a appartenu au groupe poétique de la Génération de 50, aux côtés de José Ángel Valente, José Agustín Goytisolo et Jaime Gil de Biedma, entre autres. Sa façon d'utiliser le langage et le lexique très soigneusement, ainsi que le style baroque, caractérisent son œuvre. Caballero Bonald était un écrivain d'une très grande qualité littéraire et il était considéré comme un modèle de ce que fut l'évolution littéraire d'après-guerre. Ses incursions dans la poésie, le roman, le théâtre et l'essai comptent plus de quarante titres.

Son œuvre a été couronnée par le Prix National des Lettres Espagnoles  en 2005 et par le Prix Cervantes en 2012.

jeudi 6 mai 2021

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman La scandaleuse de Michel Peyramaure, publié aux éditions Calmann-Lévy:


https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/la-scandaleuse-dernier-livre-de-michel-peyramaure-304492

jeudi 29 avril 2021

Chronique de mai 2021.

 






Peut-on effacer l´Histoire?

La question est au centre de ce roman : le passé peut-il passer ? Il y a deux manières d´embrasser la grande Histoire pour poser la question centrale de l´équation coloniale : ou bien on rappelle, on raconte, on dissèque ce qui s´est vraiment produit, on fait en quelque sorte un long travail de mémoire pour que justement cette mémoire puisse panser les plaies et éviter que l´Histoire ne se reproduise, ou, en alternative, on trempe dans le ressentiment et l´on remue le couteau dans la plaie. Il n´est certes pas question de promouvoir une quelconque sorte d´oubli, mais le contraire de l´oubli n´est pas pour autant le ressassement à outrance, la hargne contre les fils des anciens colonialistes. La réconciliation historique se fait contre l´oubli, mais aussi contre tout esprit de revanche. La vengeance ne doit pas succéder à la souffrance et à l´humiliation.

Le passé colonial belge –comme celui d´autres anciennes puissances coloniales comme la France, l´Angleterre, l´Espagne, le Portugal ou Les Pays –Bas- est toujours sur la sellette, surtout pour ce qui est du Congo. On vous rappelle d´ailleurs que dans les toutes premières années de la colonisation de l´ancien Congo belge, puis Zaïre après l´indépendance, puis encore République démocratique du Congo, le territoire-appelé tout d´abord État Indépendant du Congo- fut pendant vingt-trois ans un domaine personnel du roi Léopold II où l´on a commis des atrocités inouïes. Ce n´est que le 15 novembre 1908 que le Congo est véritablement devenu une colonie belge. Les humiliations et la violence ne se sont pas pour autant arrêtées.

Le passé colonial ne cesse de nourrir les fictions des écrivains d´Afrique, continent meurtri par l´esclavage, les génocides, les guerres tribales ou l´affairisme. Le passé colonial belge en particulier est au cœur d´un très beau roman paru en janvier aux éditions du Seuil, un roman intitulé Dans le ventre du Congo, écrit par Blaise Ndala.

Né en 1972, en République Démocratique du Congo (Zaïre à l´époque), Blaise Ndala a fait des études de droit en Belgique avant de s´installer au Canada en 2007. Il a publié deux romans fort remarqués : J´irai danser sur la tombe de Senghor (L´Interligne, 2014), récompensé par le prix du livre d´Ottawa, et Sans capote ni kalachnikov (Mémoire d´encrier, 2017), lauréat du Combat national des livres de Radio -Canada et du prix AAOF (Association des auteures et auteurs de l´Ontario français).  

Comme l´a écrit à juste titre Mabrouck Rachedi dans un article publié le 12 février dans le magazine Jeune Afrique, Blaise Ndala se révèle –à l´instar de ses romans précédents-comme un formidable passeur de mémoire et de littérature.

L´histoire du roman débute en avril 1958 au moment de l´Exposition Universelle de Bruxelles. Robert Dumont, responsable de l´événement –peut-être le plus important à l´échelle internationale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale –a dû céder aux pressions du Palais Royal qui persiste dans l´idée d´un «village congolais» dans l´un des sept pavillons consacrés aux colonies (déjà en 1897, lors d´une première Exposition Universelle à Bruxelles, 267 Congolais arrachés à leur pays ont été exhibés devant plus d’un million de visiteurs).      

Parmi les onze recrues mobilisées au pied de l´Atomium pour se donner en spectacle, figure la jeune Tshala, fille de l´intraitable roi des Bakuba. On suit donc le chemin, semé d´embûches, de la princesse Tshala de son Congo natal jusqu´en Belgique.

La vie de Tshala- étudiante appliquée en pension à l´école Sainte-Marie-de-la-Miséricorde tenue par des religieuses-  bascule le jour où, se trouvant dans la chapelle Notre-Dame, le pensionnat reçoit la visite de René Comhaire, administrateur du district.

Ce dignitaire belge, trentenaire et beau, adresse à la jeune princesse des mots qui ne peuvent que la faire rougir : «Je t´ai aperçue pour la première fois voilà une semaine. Je passais devant l´école et tu étais assise au pied du grand portail avec ton amie ici présente. Je viens tout juste de me faire dire que ton nom est Tshala. Plutôt mélodieux. Mère supérieure m´a dit grand bien de toi. Pour ma part, je n´avais jamais vu dans les yeux d´une seule femme de ce pays autant de joyaux, de promesses de sensualité et d´intelligence que ce que je découvre à cet instant». Tshala, troublée, ne peut s´empêcher les jours suivants de rêver de cet homme tout en sachant que les préjugés et l´organisation de la société coloniale rendent très difficile toute relation entre un blanc et une noire. Tout au plus, pourrait-on imaginer là –dessus une simple fantaisie, une amourette, ou pire encore, une de ces relations occasionnelles où le blanc ne pense qu´à assouvir son désir sexuel au détriment d´une jeune noire bien roulée.

Toujours est-il que l´impensable se produit. Un jour, René Comhaire  frappe à la porte de la Mère Supérieure en sollicitant «deux filles de bonne famille, pétries de bonnes manières, propres sur elles, pas voleuses et s´exprimant assez correctement en français». Elles auraient pour mission de s´occuper des fleurs qu´il tentait désespérément de faire pousser dans son jardin. Le choix –par hasard ou pas –se porte sur Tshala et son amie Kisita. Elles devaient se rendre tous les samedis à  la résidence  de l´administrateur pour s´occuper du jardin du dignitaire belge, sous la supervision de son boy, un jeune homme timide à peine plus âgé que Tshala. Or, pendant que Kisita s´occupe en fait du jardin et de la montagne d´objets de la maison, Tshala et René Comhaire passent une partie du temps à faire l´amour. René Comhaire semble ignorer que sa concubine est fille de Kena Kwete III, roi des Bakuba…

Tshala avait bravé un important interdit. Elle s´attire les foudres de son père qui avait fini par apprendre le déshonneur dans lequel l´avait plongé sa fille : «J´avais foulé aux pieds l´interdit suprême en offrant ma virginité à un homme autre que celui qu´avait choisi mon père cinq ans auparavant. L´alliance tant espérée entre les Bakuba et les Balunda avait fait long feu. L´homme par qui la débâcle arrivait n´était pas issu d´une royauté avec laquelle la dynastie des Nyimi aurait pu avoir quelque accointance. Le seul fait qu´il ne partageât pas nos us et coutumes l´eût disqualifié sans autre forme de procès, mais la réalité était des plus abominables : il était payé à combattre ce que nous étions aux yeux de l´occupant».    

 Flétrie pour avoir dérogé aux traditions de sa tribu, Tshala cherche refuge auprès de René Comhaire. Celui-ci la confie aux bons soins de Mark de Groof, un ami habitant Léopoldville, la capitale, sous la promesse que, dans la quinzaine, il la rejoindrait et lui ferait partie des projets les concernant. Pourtant, un jour Mark de Groof  apprend à Tshala que le désir de vengeance du roi des Bakuba avait amené les autorités belges à muter René Comhaire dans une autre région pour sa protection. Pendant le séjour de Tshala dans la capitale –où l´on voit défiler Patrice Lumumba et Joseph-Désiré Mobutu –la jeune princesse, ne voulant pas succomber aux avances de Mark de Groof, tombe en disgrâce et échoue à Bruxelles dans l´Exposition Universelle où l´on perd sa trace. En 2004, Nyota Kwete, nièce de Tshala, débarque en Belgique et croise la route d´un homme hanté par le fantôme du père. Cet homme n´est autre que Francis Dumont, professeur de droit à l´université de Bruxelles et fils du sous-commissaire de l´Exposition Universelle de 1958. Une succession d´évènements finit par leur dévoiler le secret emporté dans sa tombe par Robert Dumont…

Dans l´article du magazine Jeune Afrique cité plus haut, on reproduit des affirmations de Blaise Ndala où il évoque la genèse de ce roman : «« Tout part de la visite que j’ai faite au lendemain de mon arrivée en Belgique, en 2003, lorsqu’une amie me propose d’aller à la découverte du Musée royal de l’Afrique centrale, à Tervuren. C’est en découvrant les tombes de sept Congolais morts après avoir été exhibés dans le parc de Tervuren lors de l’Exposition universelle de Bruxelles de 1897 – un événement qui me hantera pendant des mois – que me vint l’idée de raviver la mémoire de ces hommes et femmes oubliés de l’Histoire, oubliés des deux côtés de la Méditerranée. Eux qui ont payé de leur vie la barbarie née du système de déshumanisation lancé par le roi des Belges Léopold II, tout en demeurant, au cœur même de la capitale de l’Europe moderne, l’incarnation posthume de « l’ensauvagement » du Blanc dans son projet colonial, pour reprendre le mot d’Aimé Césaire. Quinze ans plus tard, je bouclais la période de recherches entre le Congo, la Belgique et la France, pour coucher sur le papier les premières lignes de ce qui allait devenir Dans le ventre du Congo. ».

Lorsqu´il est question de passé colonial, quels qu´en soient les protagonistes, on remet toujours sur le tapis le problème de l´amnésie. Donc, comme toutes les autres anciennes puissances coloniales, la Belgique a elle aussi du mal à réfléchir sur les atrocités commises sous son administration pendant longtemps, comme si en voulant ignorer ce passé, l´histoire s´effacerait. Blaise Ndala affirme là-dessus : «« Mon livre est un cri du cœur pour que la Belgique du début du XXIème siècle sorte de sa léthargie et de son amnésie longtemps entretenues. Je parle de cette Belgique dont les filles et fils nés après 1960 clament – à raison – que les crimes commis sous Léopold II pendant la période de l’État indépendant du Congo (1885 – 1908), comme ceux qui se sont poursuivis sous le Congo belge ne pourraient leur être imputés. Après des décennies d’atermoiements, durant lesquelles « la question congolaise » a vogué entre tabous et déni, bisbilles et rendez-vous manqués, il est plus que temps que des signaux forts soient envoyés aux jeunes générations. Qu’on leur dise que leur pays, à l’image de l’Allemagne post-nazie, est prêt à affronter ses vieux démons, que ni le temps ni le silence n’ont réussi à expurger, pour écrire avec les peuples d’Afrique centrale (Congo, Rwanda et Burundi) une nouvelle page d’histoire dans un monde qui n’est plus celui de 1958. ».

Si la fiction peut, elle aussi, aider à refermer les plaies, Dans le ventre du Congo fera date comme une merveilleuse leçon d´Histoire et de mémoire.

Blaise Ndala, Dans le ventre du Congo, éditions du Seuil, Paris, janvier 2021.

 

 

    

vendredi 9 avril 2021

Bicentenaire de Charles Baudelaire.

 Le jour où l´on signale le bicentenaire de sa naissance, lisons et relisons Charles Baudelaire, un des plus grands poètes de l ´histoire de la littérature universelle. 





dimanche 28 mars 2021

Chronique d´avril 2021.

 



Le monde disparu de Joseph Roth.

Né près de Brody, en Ukraine, le 2 septembre 1894 –la même année que Céline ou Aldous Huxley, deux autres grands écrivains européens-, Joseph Roth, issu d´une famille juive, fut un des symboles de cette culture cosmopolite de langue allemande qui fleurissait dans ce qu´on appelait autrefois la «Mitteleuropa».

Lieutenant de l´armée impériale et royale austro-hongroise lors de la première guerre mondiale, Roth (qui avait interrompu ses études de germanistique à l´université de Vienne) a toujours gardé le long de sa vie une certaine nostalgie de la fascinante mosaïque que représentait, à son avis, l´empire des Habsbourg, démembré à la fin de la guerre. Néanmoins, si Roth n´était pas près de faire l´exaltation du progrès et de la modernité tellement visible chez certains de ses contemporains, il n´idéalisait pas non plus l´univers disparu et a toujours fait preuve d´une énorme lucidité critique. Sa clairvoyance l´a rendu méfiant devant la révolution survenue en Russie à laquelle  nombre d´intellectuels avaient adhéré avec enthousiasme. Son indépendance d´esprit l´en empêchait en quelque sorte. Joseph Roth, contrairement à d´autres écrivains autrichiens de l´époque- quoique ses aînés- comme Stefan Zweig, Arthur Schnitzler ou Karl Kraus, n´était pas à proprement parler tributaire de cette culture viennoise qui a fait l´éclat de la littérature autrichienne. Son monde était la marge de l´Empire, sa Galicie natale. Dans son roman le plus connu, La Marche Radetzky(1932), il écrivait : «Un cruel dessein de l´Histoire a détruit mon ancienne patrie, la monarchie austro-hongroise. Je l´ai aimée, cette patrie qui me permettait d´être tout à la fois un patriote et un citoyen du monde, un Autrichien et un Allemand au milieu de tous les peuples autrichiens. J´ai aimé les vertus et les qualités de cette patrie, et aujourd´hui encore, alors qu´elle est morte et disparue, je continue d´aimer ses défauts et ses faiblesses. Elle en avait beaucoup. Elle les a expiés par sa mort».

 Devenu donc, avec le temps, le célèbre romancier de, on l´a vu, La Marche Radetzky, et aussi de La crypte des Capucins ou de La fuite sans fin-ce roman de la solitude où un officier autrichien fait prisonnier par les Russes en 1916, retrouve des années plus tard, à Paris, sa fiancée qui ne le reconnaît plus-, Joseph Roth fut aussi un brillant journaliste. On peut trouver en français la plupart de ses écrits journalistiques, des écrits où l´on peut admirer ses indiscutables qualités dans ce domaine : le souci du détail, l´objectivité, la lucidité, la verve et l´art du portrait. Dans nombre de ces recueils, comme À Berlin, Roth tient la chronique des premières années, tristes et sombres, de la très fragile République de Weimar, avec la cohorte d´infirmes de guerre, immigrants juifs et criminels qui meublaient la misère de la capitale allemande. Dans d´autres comme  Une heure avant la fin du monde (2003), regroupant des textes écrits dans les années trente, il analyse de façon percutante la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne en 1933 ou l´occupation de l´Autriche en 1938.

   Réfugié à Paris dès 1933, sombrant dans l´alcoolisme et le désespoir, il y est mort dans le plus pur dénuement le 27 mai 1939, trois mois avant le début de la seconde guerre mondiale.

Si nombre de lecteurs français, admirateurs de cet écrivain autrichien francophile, croyaient avoir tout lu de Joseph Roth, les éditions Robert Laffont les ont récemment gâtés en ayant publié un inédit paru en Allemagne il y a quelques années et qui rassemble des nouvelles et un roman inachevé qui donne le titre au recueil, intitulé Perlefter, histoire d´un bourgeois.

Comme nous l´apprend le traducteur Pierre Deshusses dans son avant-propos, ce fragment de roman a été retrouvé dans l´un des deux gros cartons remplis de manuscrits que Joseph Roth avait laissés à son éditeur et ami Gustav Kiepenheuer en janvier 1933, juste avant de partir en exil à Paris. Par chance, les documents ont échappé à la rafle que la Gestapo a faite dans les locaux de l´éditeur, deux mois après. Ils ont été retrouvés à Berlin (alors encore Berlin-Est) par Friedmann Berger (1940-2009), lecteur en chef aux éditions Kiepenheuer à Leipzig et Weimar. Perlefter a vraisemblablement été écrit entre février 1929 et mars 1930 et serait destiné à une publication en feuilleton dans le journal Münchner Neueste Nachrichten, comme l´écrivain l´a d´ailleurs mentionné dans une lettre à Stefan Zweig datée du 1er avril 1930. Le probable désintérêt du journal l´en a détourné, le poussant à se plonger dans l´écriture de Job, roman d´un homme simple.

Perlefter, histoire d´un bourgeois - dont le narrateur est Naphtali Kroj, un parent d´Alexandre Perlefter - est le récit d´un homme conformiste : tiède, hypocrite, incapable d´aimer ou de haïr, égoïste, pingre et pétri de peur. Néanmoins, il  réussit dans les affaires et est prêt à toutes les compromissions tant que cela ne lui coûte pas d´argent, bref, comme l´affirme Pierre Deshusses dans son avant-propos, Perleiter est le prototype de ces individus avides d´ordre qui, quelques années plus tard, soutiendront sans scrupule Hitler et son régime. Il ne s´intéresse nullement à tout ce qui est spectacle. Tout ce qu´il voit au théâtre l´agace parce que ça ne le concerne en rien. Il déteste le cinéma parce que ça se passe dans le noir. Il veut le calme autour de lui. Aussi n´aime-t-il pas non plus la musique parce qu´elle trouble sa pensée et affaiblit ses désirs, ne supportant pas que sa fille joue du piano alors que le professeur de celle-ci lui a assuré qu´elle avait du talent.

Père tatillon, Perlefter cache aux siens des informations et des affaires le concernant : «J´ai déjà dit que Perlefter régnait en maître sur sa maison. Il n´aurait pu être le maître de rien d´autre. Ni de sa personne, ni de ses amis, ni de ses employés. Il n´était capable d´être le maître que des siens, car ils étaient encore plus faibles, plus peureux, plus abouliques que Perlefter lui-même. Ils vivaient dans une riche demeure. Perlefter gagnait et possédait beaucoup d´argent, et pourtant c´était une maison pauvre, pleine de soupirs, de soucis, de calculs à n´en plus finir. La famille était persuadée que Perlefter travaillait dur, qu´il ne dormait pas, qu´il ne cessait de se battre pour le pain quotidien, que toute dépense était synonyme de nouveaux soucis. De ce fait la famille ne faisait jamais la moindre dépense sans se faire en même temps du souci. Aucune joie dans cette maison qui ne fût accompagnée de tourment ; pas de fête sans souffrance ; pas d´anniversaire sans maladie; pas de vin sans vermouth».

L´homme qui est si avare ne rechigne pourtant pas à dépenser de l´argent pour ses maîtresses quand il est en voyage : il connaît des adresses de plein de dames vivant seules, masseuses, sages-femmes ou propriétaires de salons de beauté.

Perlefter, histoire d´un bourgeois, roman politique et social, est aussi une belle galerie de personnages, soit anodins soit atypiques, et un roman où la satire n´est pas absente, surtout quand il s´agit de brosser le portrait des quatre enfants Perlefter- Alfred, Karoline, Julie et Margarete-quand ils sont en âge de se marier. Le roman s´arrête, au grand regret des lecteurs, au moment où Perleiter va rencontrer Léo Bidak, un parent lointain revenant de San Francisco.

Ce livre, outre donc ce roman inachevé, regroupe huit nouvelles probablement toutes écrites dans les années vingt bien que quelques-unes ne soient pas datées.  Trois d´entre elles avaient été publiées du vivant de l´auteur dans Der Neue Tag (Carrière, 1920), Das Leben(Le Cartel, 1923) et dans le Frankfurter Zeitung (La riche demeure d´en face, 1928).

Dans La Carrière, nous sommes témoins de la servilité d´un comptable, Gabriel Stieglecker, qui s´applique à bien dessiner les chiffres à l´encre violette, comme s´il s´agissait d´un travail d´orfèvre. Malgré son dévouement, on semble l´ignorer. Au bout de vingt ans, un nouveau poste s´ouvre à lui dans une autre firme qui paraît reconnaître son talent et lui promet de lui payer un salaire à un tarif plus décent. Il prépare sa lettre de démission alors que son patron demande à le voir et lui offre un manteau. Un casse-tête pour Gabriel Stieglecker : comment quitter un patron qui vient de vous offrir un manteau ?    

Dans Le Cartel, par exemple, le sujet est la mystérieuse disparition de la sufragette américaine Sylvia Punkerfield. Le dénouement de l´histoire est à tous titres surprenant.

Dans La riche demeure d´en face, un homme loue une chambre dans un petit hôtel «qui ne se distinguait des autres(…) que par le fait qu´il était situé dans un beau quartier».  En face, il y avait une maison dont les fenêtres étaient occultées par des jalousies impénétrables pendant toute la journée. Un jour, les fenêtres se sont ouvertes et un vieux monsieur est apparu et a gentiment répondu au salut adressé par l´homme habitant l´hôtel. Celui-ci a appris par sa logeuse quelques jours plus tard que le vieux monsieur venait de mourir. L´homme logeant à l´hôtel a fini par recevoir, à travers un notaire, une lettre que le vieux monsieur lui avait écrite avant de mourir où il se montrait reconnaissant pour le salut que l´homme lui adressait de la fenêtre de l´hôtel.

Toutes les autres nouvelles étalent au grand jour ce qui a fait la force des récits de Joseph Roth, comme nous le rappelle encore Pierre Deshusses : ce style si particulier et si bien rythmé où alternent évocations sensorielles et pointes philosophiques, satire et paradoxes.

Le grand romancier et essayiste italien Claudio Magris a écrit un jour que Joseph Roth  était un funambule qui, à la fin, tombe de la corde sur laquelle il se trouvait en équilibre, mais tombe avec la manière.

 

Joseph Roth, Perlefter, histoire d´un bourgeois (roman et nouvelles), traduit de l´allemand par Pierre Deshusses, éditions Robert Laffont, Paris, septembre 2020.

         

 

 

 

 

vendredi 26 mars 2021

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

Vous pouvez lire sur l´édition du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman Le métier de mourir de Jean-René Van der Plaetsen, aux éditions Grasset, un roman qui a reçu le Prix Renaudot des Lycéens 2020:

 



 https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/litterature-le-metier-de-mourir-de-jean-rene-van-der-plaetsen-301547

 

dimanche 21 mars 2021

La mort d´Adam Zagajewski.

 


Le poète, romancier, essayiste et traducteur polonais Adam Zagajewski est mort ce 21 mars, à Cracovie, à l´âge de 75 ans. Né le 21 juin 1945 à Lviv, en Ukraine, íl´est installé en 1946 avec sa famille à Gliwice, en Silésie, où il a fait des études secondaires. Après des études supérieures à Cracovie, il a enseigné la philosophie et s´est lié plus tard au mouvement poétique de la Nouvelle Vague littéraire polonaise ayant également appartenu au groupe littéraire Teraz(Maintenant). Dans les années soixante-dix, il fut interdit de publication par les autorités communistes. Il a alors enseigné aux États-Unis avant de s´établir à Paris. Au début du siècle, il est rentré en Pologne. 

Son oeuvre est traduite dans le monde entier et fut couronnée de nombreux prix dont le Prix Adenauer, celui du Pen Club français et le Prix Princesse des Asturies en 2017 pour l´ensemble de son oeuvre. Son nom fut régulièrement évoqué parmi les possibles lauréats du Prix Nobel de Littérature.