Nicolás Gómez Dávila,
le «réactionnaire authentique».
Le vieil adage selon lequel nul n´est prophète chez soi (ou en son pays)
pourrait avoir une variante ou une expression plus ou moins alternative concernant
l´écrivain, philosophe et moraliste colombien Nicolás Gómez Dávila(1913-1994).
On pourrait dire de lui que nul n´est prophète en sa langue. En effet, s´il
n´était pas à vrai dire tout à fait inconnu en Colombie –quoique ses textes
fussent plus divulgués dans les milieux journalistiques qu´à l´académie -, les
éditeurs espagnols qui jouent un rôle essentiel dans la diffusion de la
littérature sud-américaine ont longtemps boudé l´œuvre singulière –composée
fondamentalement d´aphorismes – de Nicolás Gómez Dávila. Les dictionnaires,
pour la plupart, ne le mentionnaient même pas. Il a fallu l´intérêt des
éditeurs et académiciens d´abord allemands puis français et italiens pour que
les milieux universitaires et éditoriaux d´expression espagnole se penchent
enfin sur cet oiseau rare qui maniait de main de maître la langue de Cervantès.
Toujours est-il que Nicolás Gómez Dávila lui-même ne s´est jamais vraiment
intéressé par la renommée qu´aurait pu acquérir son œuvre. Sa réputation n´a
véritablement commencé à croître qu´au début des années quatre-vingt. Malgré la
reconnaissance relativement tardive de son talent, ils ont été tout de même
assez nombreux ceux qui ont mis en exergue l´importance de son œuvre. Dans
cette liste, on peut inclure, entre autres, une vingtaine de noms comme Gabriel
García Márquez, Álvaro Mutis, Peter Weiss, Martin Mosebach, Botho Strauss, Ernst Jünger, Heiner Müller, Franco Volpi, José
Miguel Serrano Ruiz-Calderón, Miguel Saralegui, Jean Raspail, Simon Leys, Philippe
Billé (son premier traducteur en français), Richard Dubreuil, Frédéric
Shiffter, Bruno de Cessole, Luc-Olivier d´Algange, Christopher Gérard et
Francia Elena Goenaga-Olivares. Il y a eu aussi des allusions et des citations
de la part de Michel Onfray et d´Alain Finkielkraut. Enfin, ces dernières années,
deux noms ont joué un rôle important dans la divulgation de son œuvre en
France : Juan Asensio et Michaël Rabier qui lui a consacré en 2020 l´essai-publié
aux éditions L´Harmattan - Nicolás Gómez Dávila, penseur de l´antimodernité
(vie, œuvre, philosophie), brillant et très fouillé.
Nicolás Gómez Dávila –surnommé dans son enfance Don Colucho par ses proches
–est né le 18 mai 1913, à Bogota-ville où il devrait s´éteindre le 17 mai 1994,
donc la veille de ses 81 ans- au sein d´une famille de l´élite colombienne qui
avait fait fortune dans le commerce des tissus, encore florissant à l´époque.
Suivant l´usage de la haute bourgeoisie colombienne, et en général
sud-américaine, ses parents ont décidé de s´installer à Paris afin de donner à
leur fils une éducation de qualité à la française. Dès le début de
l´entre-deux-guerres, en 1919, la famille Gómez Dávila s´est donc installée
dans la capitale française et le petit Nicolás a pu étudier dans une école
bénédictine. Ces années ont été décisives dans sa vie, comme il l´a d´ailleurs
confessé des décennies plus tard à l´écrivain allemand Martin Mosebach, venu
lui rendre visite en 1993, un an avant sa mort : «C´est la France qui m´a
fait». D´aucuns insinuent même – c´est le cas de son biographe Mauricio Galindo
Hurtado -que ses premiers textes, il les avait d´abord écrits en français.
C´est fort possible, mais il n´est pas de source fiable qui puisse nous
l´assurer complètement. Outre cette solide formation humaniste en France, il a
aussi séjourné pendant ses vacances scolaires en Angleterre pour perfectionner
sa maîtrise de la langue de Shakespeare. Cette jeunesse européenne lui a permis
non seulement de s´éprendre de la culture classique, mais aussi de façonner sa
pensée, imbue des lectures les plus diverses. Il s´est particulièrement
intéressé aux idées maurassiennes et barrésiennes et à des écrivains comme Léon
Daudet. Plus tard, encore en France, il a suivi avec un certain enthousiasme
ceux que Pierre Drieu La Rochelle avait désignés comme héritiers littéraires
(et non pas forcément politiques) de Maurice Barrès, à savoir Henry de
Montherlant ou Louis Aragon, une filiation spirituelle et stylistique qui s´est
également étendu à André Malraux.
En 1936, Nicolás Gómez Dávila est rentré en Colombie et n´est point retourné
en Europe à l´exception d´un séjour de six mois avec son épouse en 1948.
Surnommé le Nietzsche colombien, il n´a jamais fréquenté l´université, ayant
passé le plus clair de son temps dans sa magnifique bibliothèque de 30.000
livres- comparable, dit-on, à celle de Jorge Luis Borges -, une bibliothèque
que l´historien Arnold Toynbee considérait comme la plus importante du monde.
Il ne sortait de sa maison de style Tudor dans le nord de Bogota, comme le
rappelait souvent son ami Mario Laserna, qu´une à deux fois par semaine, pour
assister à une assemblée bancaire, participer aux réunions du Jockey club ou
visiter son magasin de tissus du centre-ville.
L´œuvre de Nicolás Gómez Dávila est composée d´essais-Textos(Textes), Notas
(Notes), El reaccionario autentico (Le réactionnaire authentique) -mais aussi,
on l´a vu plus haut, d´une foule d´aphorismes ou de scholies (ou scolies ;
escolios, en espagnol). Ce dernier terme, l´auteur le préférait à celui
d´aphorismes pour définir son genre d´écriture, pour une raison fort
particulière : il voulait se situer dans la tradition des commentateurs
antiques et surtout médiévaux. Le terme a une origine grecque qui renvoie à une
activité dédiée à l´étude.
Dans ses Textos, il développe les concepts de base de son anthropologie
philosophique et de sa philosophie de l´histoire dans un registre de langue
très recherché où abondent les métaphores. C´est dans cet ouvrage qu´il exprime
pour la première fois son intention de s´inscrire dans une filiation
«réactionnaire», étant donné qu´un système philosophique ne pouvait selon lui
rendre compte de la réalité. Il critique tout autant la gauche que la droite
politique, parfois même certaines idées traditionnelles alors qu´il partage
avec les conservateurs quelques principes relevant de la filiation
réactionnaire dont il se réclame. Il défend une anthropologie pessimiste,
fondée sur une étude approfondie de Thucydide et de Jacob Burckhardt –des
auteurs emblématiques pour Nicolás Gómez Dávila au même titre que Saint Thomas
d´Aquin, Montaigne voire Oswald Spengler - ainsi que les structures
hiérarchiques qui doivent ordonner la société, l´Eglise et l´État. Il
stigmatise le concept de souveraineté du peuple qui est pour lui la clé de la
destruction de la société, une divinisation de l´homme dénuée de toute
légitimité, un rejet de la souveraineté de Dieu. Dans la même veine, il voit
dans le Concile Vatican II une adaptation très problématique de l´Eglise au
monde. Il rejoint ainsi en quelque sorte la pensée de son prédécesseur Juan
Donoso Cortés (1809-1853) qui concevait toutes les erreurs politiques comme le
résultat d´erreurs théologiques. La pensée de Nicolás Gómez Dávila peut donc
être considérée de la sorte comme une théologie politique. Ceci ne le rend pas
pour autant moins inclassable qu´il ne l´est. La complexité-on dirait plutôt,
la multiplicité - de sa pensée tend à rendre on ne peut plus difficile une
définition objective de sa philosophie. Concernant la figure du réactionnaire,
du réactionnaire authentique, Nicolás Gómez Dávila la situe dans le présent, il
faudrait d´ailleurs écrire dans la présence, afin d´évacuer le temporel dans la
mesure où il s´agit plutôt d´un présent atemporel, d´où découle un rapport méta
–historique à l´Histoire, comme l´auteur l´écrit dans son livre Escolios a un
texto implicito I (Scholies à un texte implicite I) : «L´histoire se
suicide en niant toute transcendance. Si la réalité est seulement temporelle,
son lieu est le présent. Le passé manque d´importance. Pour que l´histoire nous
concerne, quelque chose en elle doit la transcender ; il doit y avoir
quelque chose d´autre dans l´histoire que l´histoire». C´est une position supra-historique
et anhistorique sur le présent que le progressiste, soit-il libéral ou radical,
ne comprend pas. Retenons les paroles de Nicolás Gómez Dávila à ce propos dans
El reaccionario autentico(Le réactionnaire authentique) : «Que le
réactionnaire proteste contre la société progressiste, la juge, et la condamne,
mais qu´il se résigne cependant à son monopole actuel dans l´histoire, lui
paraît une position extravagante. D´une part, le progressiste radical ne
comprend pas comment le réactionnaire condamne un fait qu´il admet; et, d´autre
part, le progressiste libéral ne saisit pas comment il admet un fait qu´il
condamne. Le premier lui enjoint de renoncer à condamner s´il reconnait la
nécessité du fait, et le second à ne pas se limiter à s´abstenir s´il admet que
le fait est condamnable. Celui-ci lui intime de se rendre, celui-là d´agir.
Tous les deux critiquent sa passive fidélité à la défaite».
L´apparente passivité du réactionnaire, illustrée de manière poétique, doit
se comprendre à partir de sa conception métaphysique, supra ou méta -historique
de l´Histoire, bien qu´affranchie de toute signification providentialiste,
comme l´auteur colombien l´écrit dans un autre passage du Réactionnaire
authentique : « En effet, quoiqu´elle ne soit ni nécessité, ni caprice,
l´histoire n´est pas pour autant selon le réactionnaire une dialectique de la
volonté immanente, mais une aventure temporelle entre l´homme et ce qui le
transcende. Ses œuvres sont les traces, sur le sable remué, du combat entre
l´homme et l´ange. L´histoire du réactionnaire est un lambeau, déchiré par la
liberté de l´homme, qui oscille au vent du destin». À ce sujet, Michaël Rabier
écrit dans l´essai cité plus haut : «L´Histoire pour le réactionnaire
selon Gómez Dávila dépasse donc l´histoire, elle est le terrain de lutte entre
l´homme et Dieu ou son envoyé, entre le hasard et sa nécessité, entre la
liberté et la fatalité, difficilement conciliables ou tragiquement
inconciliables. On comprend mieux à l´aune de cette conception que la posture
de celui que nous avons nommé le conservateur contemplatif, c´est-à –dire en
fait le véritable réactionnaire, le «réactionnaire authentique» pour reprendre
l´expression gomezdavilienne, ne soit maintenant plus politique, mais
métaphysique».
Comme Michaël Rabier nous rappelle aussi, si Nicolás Gómez Dávila est un
penseur de l´antimodernité, il n´y a tout de même pas chez lui de système
philosophique, ni même de création de concepts. Il y a néanmoins une
philosophie qui parle, il y a une voix. Une voix dont on perçoit dès la
première lecture le caractère polyphonique.
On pourrait dire que Nicolás Gómez Dávila concevait la philosophie comme
une manière de vivre, comme l´a écrit à juste titre derechef Michaël Rabier qui
dédie à ce sujet un chapitre de son ouvrage. Il s´interroge sans cesse sur le
problème du style en philosophie, développant un véritable art poétique ou
plutôt philosophique d´écrire, justifiant l´usage de la forme brève, défendant
le fragmentaire contre le systématique. De même, il essaie à maintes reprises
de répondre à la question du sens réel de la philosophie –qu´est-ce que la
philosophie ? -, mais y répondre conditionne son choix stylistique. Dans
son œuvre, abondent les passages exprimant un certain mépris à l´égard de la
philosophie, à telle enseigne que l´on pourrait voir en lui, selon Michaël
Rabier, «un antiphilosophe» typique et même caricatural, marqué par son
héritage contre-révolutionnaire, conservateur ou réactionnaire, et imprégné
d´un catholicisme à maints égards intransigeant. Entre le scepticisme envers la
capacité de la raison à atteindre la vérité et la foi en une vérité révélée, il
reste peu d´espace pour l´exercice de la philosophie considéré comme vain,
voire ridicule. Les citations suivantes retirées des ouvrages Escolios a un
texto implicito I (Scholies à un texte implicite I) et Sucesivos Escolios a un
texto implicito (inédit en français) en sont une illustration probante :
«Nous appelons philosophie la logique du discours lorsqu´il a l´absurde pour sujet» ; «L´homme commun
erre dans l´obscurité, le philosophe se trompe à la lumière du jour» ; «Un
diplôme de dentiste est respectable, mais celui de philosophe est
grotesque» ; «Il ne faut prendre au sérieux aucune philosophie, ni se moquer d´aucune. Si
l´une fut simplement comique, il faudrait désespérer de l´homme, si l´autre fut
totalement sérieuse, il faudrait désespérer du monde» ; «La déduction
philosophique est l´art de transformer une observation exacte, mais limitée, en
un système compréhensible mais faux» ; «La philosophie est la partie de la
rhétorique où orateur et auditeur se confondent en une seule personne.
Philosophe est celui qui n´adopte que les arguments avec lesquels il s´est
convaincu lui-même» ; «Les philosophies ne deviennent pas particulièrement
obsolètes, elles deviennent ennuyeuses» ; «Toute mythologie est d´une
certaine manière certaine, alors que toute philosophie est d´une certaine
manière fausse».
Pourtant, si l´on se penche un peu plus en détail sur l´œuvre de Nicolás
Gómez Dávila, on s´aperçoit qu´il n´y a pas à proprement parler de méfiance à
l´égard de la philosophie, ce qu´il y a à vrai dire c´est, on l´a vu, une
conception différente de ce que représente la philosophie. Nicolás Gómez Dávila
est partisan d´une philosophie plus traditionnelle et ancienne. Il défend cette
conception contre la barbarisation de l´esprit moderne. Il condamne la moderne
séparation entre vie quotidienne et vie spirituelle. Dans ses Notas (Notes), il
écrit : «La vie philosophique que prêchent les pythagoriciens et dont la
notion acquiert sa plénitude dans la philosophie de Platon est, malgré
l´intellectualisme de l´école aristotélicienne, l´axe même de la philosophie
antique. Le processus de la connaissance philosophique a, selon Platon, pour
condition inévitable un processus de purification et d´ascèse ; pour lui
comme pour les mystiques, la connaissance est une fonction totale de la
personne». La philosophie n´est donc pas détachée de la vie quotidienne, il y a
même une volonté chez Nicolás Gómez Dávila d´ancrer l´intelligence dans le concret,
ce qu´il appellera un «épicurisme de l´intelligence» ou un «hédonisme
intellectuel», totalement opposé à une philosophie abstraite, une intelligence
séparée du plaisir, comme l´auteur l´écrit lui-même dans ses Notas
(Notes) : «Le livre qui ne divertit pas, ni ne plaît, court le risque de
perdre l´unique lecteur intelligent : celui qui cherche son plaisir dans
la lecture et seulement son plaisir. Il est certain que notre devoir réside à
raffiner de plus en plus le plaisir jusqu´à ce qu´il nous soit donné de le
trouver, rare et pur, dans les endroits les plus âpres et les plus
arides ; mais toute occupation avec les lettres qui n´a pas pour racine un
certain épicurisme de l´intelligence et une passion sensuelle, manque de
solidité, d´intensité et de compréhension lumineuse».
Souvent provocatrice, oraculaire, mais frappant toujours juste à la façon
des moralistes du Grand Siècle, l´œuvre de Nicolás Gómez Dávila est d´une
polyphonie et d´une singularité incomparables. Un des sommets de la pensée
contemporaine.
P.S- Les citations de Nicolás Gómez Dávila, traduites en français, que j´ai
reproduites dans cette chronique, je les ai reprises de l´essai de Michaël
Rabier cité dans le texte.
Œuvres de Nicolás Gómez Dávila traduites en français :
Les horreurs de la démocratie-Scolies pour un texte implicite, suivi de «Un
ange captif du temps», par Franco Volpi, choix et préface Samuel Brussell,
traduit de l´espagnol par Michel Bibard, Anatolia/Editions du Rocher, 2003.
Le réactionnaire authentique, choix de Samuel Brussell, préface de Martin
Mosebach, traduit de l´espagnol par Michel Bibard. Anatolia/Editions du Rocher,
2005.
Carnets d´un vaincu, traduit de l´espagnol par Alexandra Templier,
collection Tête-à-tête, L´Arche, 2009
Critique du droit, de la justice et de la démocratie, traduit de l´espagnol
par Michel Bibard, Éditions Hérodios, 2021
Un cœur révolté, préface de Tomás E. Molina, traduit de l´espagnol par
Michel Bibard, Éditions Hérodios, 2025.
Pour ceux qui lisent bien l´espagnol, je conseille trois belles éditions
disponibles chez Atalanta : Escolios a un texto implicito (2009), Textos
(2010), Breviario de escolios (2018).







