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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 7 octobre 2021

Abdulrazak Gurnah, Prix Nobel de Littérature 2021.

 

 Abdulrazak Gurnah, né le 20 décembre 1948 à Zanzibar, est un romancier tanzanien écrivant en anglais et vivant au Royaume Uni. Ses plus célèbres romans sont Paradise (1994), présélectionné pour le Booker et le Whitebread Prize, Désertion (2005) et By the Sea (2001), présélectionné pour le Booker et pour le Los Angeles Times Book Prize.

Le comité Nobel lui a attribué aujourd´hui le Prix Nobel de Littérature pour son œuvre mettant en lumière le colonialisme et pour « son récit empathique et sans compromis des effets du colonialisme et le destin des réfugiés pris entre les cultures et les continents».

vendredi 1 octobre 2021

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition d´aujourd´hui du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman La femme et l´oiseau d´Isabelle Sorente aux éditions Jean-Claude Lattès:

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/femme-oiseau-roman-isabelle-sorente-321373




mercredi 29 septembre 2021

Chronique d´octobre 2021.

 



Felipe Alfau, le mystérieux.

 

Dans un article publié le 21 décembre 1990 dans le quotidien Le Monde, l´écrivain et critique littéraire Hector Bianciotti qui, ayant quitté son Argentine natale -et sa famille d´origine piémontaise -pour l´Europe, a fini par échanger l´espagnol contre le français, langue qu´il maniait somptueusement, Hector Bianciotti donc a poussé l´ironie jusqu´à écrire ce qui suit sur Felipe Alfau : «D´aucuns vont jusqu´à affirmer que Felipe Alfau existe pour de bon et que, né en Espagne, à Guernica, en 1902, il a émigré, seize ans plus tard, aux États-Unis où il vivrait toujours». Au fait, il est des écrivains si mystérieux, si discrets, qui s´échinent quasiment à effacer leurs traces que l´on en vient à douter s´ils existent vraiment ou s´il ne s´agit pas plutôt d´un immense canular.

Felipe Alfau, décédé le 18 février 1999, à New York, à l´âge de 96 ans, a vécu sa vie presque dans l´anonymat. J´ignore si le lieu de naissance mentionné par Hector Bianciotti –qui a en commun avec Felipe Alfau le fait d´avoir surtout écrit dans une autre langue que sa langue maternelle- est le fruit de l´ironie ou pas. Toujours est-il que toutes les sources disponibles font état de Barcelone comme la ville où Felipe Alfau est né le 24 août 1902. À l´âge de quatorze ans, il est parti avec sa famille aux États-Unis, pays où il a vécu jusqu´à la fin de ses jours. Il a gagné sa vie comme traducteur à la Banque Morgan à Manhattan -où dans les pauses de son boulot il griffonnait des textes sur des morceaux de papier -et l´on n´évoquerait pas aujourd´hui son œuvre assez brève si ce n´était l´intérêt qu´elle a suscité parmi certains critiques et écrivains. Il n´a écrit de sa vie que deux romans (Locos : a comedy of gesture et Chromos) et un livre d´histoires pour enfants (Old tales from Spain) en anglais, traduits en Espagne dans les années 90, en plus d´un livre de poésie en espagnol : La poesía cursi.

Felipe Alfau était si discret qu´il n´a jamais mis en valeur ses livres. Son premier livre Locos : a comedy of gesture, il l´a soumis à une maison d´édition new-yorkaise pour des raisons financières, mais ayant entre-temps décroché un emploi stable, il s´est rendu chez l´éditeur pour récupérer le manuscrit qui était presque sous presse. Le roman a quand même fini par être publié en 1936 par Farrah & Rinehart et Felipe Alfau a reçu à l´époque autour de 250 dollars pour le bouquin. Il a été plutôt bien accueilli par la critique, mais boudé par les lecteurs. Il ne fut redécouvert qu´en 1987 chez un bouquiniste de Massachusets par Steven Moore des éditions Dakley Archive Press qui l´a republié. Le roman, inclassable, fut salué par la critique.  L´écrivain Mary McCarthy y a vu une sorte de roman policier nouvelle manière et une préfiguration de l´œuvre Si par une nuit d´été un voyageur d´Italo Calvino. En effet, les analogies sont on ne peut plus évidentes. En effet, Le Café des fous (titre en français) développe sa narration en faisant alterner des chapitres qui contiennent parfois leur propre commentaire à propos des thèmes les plus ressassés comme le temps dans lequel les personnages se déplacent à leur gré, plantant là, à l´occasion, leur interlocuteur, ou le moi qui soudain ne sait plus s´il est bien lui-même ou l´une des innombrables images que sa propre rêverie a engendrées(1). On pourrait aussi établir comme parentés littéraires, revendiquées par Felipe Alfau lui-même, Le Manuscrit trouvé à Saragosse de Jan Potocki ou Histoire du roi de Bohême et ses sept châteaux de Charles Nodier, bouquins où les histoires s´imbriquent les unes dans les autres. Dans sa rubrique «La boîte à bouquins» dans Bibliobs François Forestier dépeignait de la sorte ce roman : «Dans un café de Tolède, « ville des rêves effrayants du passé, des terribles cauchemars de l’histoire », passent des personnages en quête d’un destin, d’une solution ou, simplement, de quelques lignes dans un livre. Certains s’adressent directement à l’auteur, lui demandant de « m’anéantir ou me refaire » afin de « devenir un être humain ». D’autres proposent de faire toucher un grain de beauté d’une jeune fille (pour deux pesetas) ou racontent des souvenirs invraisemblables. L’auteur précise, au détour d’une page, qu’il a « la mauvaise habitude d’essayer de convaincre les lecteurs qu’ils ont la possibilité de s’insinuer dans l’esprit de leurs personnages », et qu’en conséquence, « on me pardonnera lorsqu’on saura qu’ils me laissent constamment en plan, ces personnages, refusant de parler ou même de bouger, et qu’il m’est tout de même difficile de laisser un blanc. » Préfets, enquêteurs, mendiants, fripouilles, marchands de cerises, colosse bigame, mandarin noir, señorita cubaine, charmeur de papillons, nécrophile poète (« Et la brillante cavalcade du bonheur se taira en passant près d’elle avant de se disperser, futile et vaine, sous le grand suaire épais de sa négation », dit-il devant une femme morte), porteur de soutanes aimé des femmes, tous traversent le livre de Felipe Alfau avec une désinvolture qui rend l’auteur perplexe. ».

Devant cette trouvaille, Stevie Moore a demandé à Felipe Alfau s´il n´avait rien écrit d´autre et l´auteur lui a confié un autre manuscrit gardé dans un tiroir depuis 1948 : Chromos. Ce roman fut publié en 1990 et a figuré sur la liste du National Book Award américain. D´aucuns l´ont considéré comme un des grands chefs d´œuvre de la deuxième moitié du vingtième siècle. Étant donné qu´il aura été rédigé avant le début des années cinquante, il aura anticipé les fictions les plus singulières de grands écrivains américains tels John Barth, Robert Coover, Thomas Pynchon, Gilbert Sorrentino et William Gaddis. C´est par excellence le  roman de l´immigration, surtout des immigrés tiraillés entre deux cultures, mais tout est écrit d´une perspective surréelle, baroquisante, comique et étrangement apocalyptique.

Comme on peut aisément le deviner devant un écrivain aussi secret, Felipe Alfau a donné très peu d´interviews. Pourtant, il y en a une qui mérite que l´on s´y attarde un peu. Il l´a accordée six ans avant sa mort, alors qu´il vivait dans une maison de repos, à l´essayiste mexicain-américain Ilan Stavans. Parue dans le numéro du Printemps 1993 de la Review of Contemporary Fiction, cette interview nous donne une idée de la pensée de Felipe Alfau et de sa philosophie de vie quoique l´on s´interroge parfois s´il n´y a pas souvent un brin d´ironie derrière certains de ses propos. Alors que Ilan Stavans lui posait une question sur quelques affinités entre ses écrits et ceux produits par Borges, Nabokov ou Pirandello, il a affirmé ignorer que ces messieurs avaient écrit des histoires ou des pièces de théâtre même s´il avait entendu parler d´eux. Il n´a jamais voulu faire une carrière littéraire ni gagner de l´argent en vendant des livres : «je ne suis pas un écrivain professionnel. Je n´ai accepté de recevoir de l´argent pour mes écrits qu´une seule fois parce que j´avais besoin d´argent. La vérité c´est que je n´ai jamais voulu vivre de ma plume. Je hais les écrivains à plein temps. Je hais les intellectuels qui vivent d´abstractions et d´évasions. L´art d´écrire est devenu un excès. Aujourd´hui, la littérature est un gaspillage. Elle devrait être abolie telle qu´elle existe de nos jours, c´est à-dire en tant que moyen de fabriquer de l´argent. Les écrivains ne devraient pas vendre des livres comme on vend des bijoux».

Felipe Alfau semblait faire partie de ce groupe d´écrivains qui aimeraient s´effacer derrière leur œuvre si tant est qu´il était sincère en l´affirmant : «Mes livres sont illisibles. C´est pourquoi je suis toujours surpris par les réactions à mes deux romans. Mon éditeur est particulièrement têtu. Il ne m´envoie que des critiques dithyrambiques à l´égard de mes livres. Je lui ai demandé de m´envoyer des critiques défavorables. C´est cela qui m´intéresse pour que je puisse me rendre compte des insuffisances de mes romans».

S´il a eu du mal à trouver sa formule en langue anglaise, une langue qu´il n´a apprise  qu´à l´âge de quatorze ans lors de son arrivée aux États-Unis, l´espagnol n´a jamais vraiment été une alternative quoiqu´elle fût sa langue maternelle. Mis à part son livre de poésie («la poésie, je l´ai écrite dans ma langue maternelle puisqu´elle est plus près du cœur tandis que la fiction est une activité mentale, une invention») et ses critiques musicales pour le quotidien hispanique de New York La Prensa, il n´a plus rien écrit en espagnol, une langue qu´il ne s´est même pas efforcé d´enseigner à sa fille, Chiquita, qu´il a abandonnée toute petite après avoir divorcé d´avec sa première femme. Néanmoins, son anglais était assez expressif, un anglais à lui : «Mon anglais est ibérique, une acquisition. Il est en partie ma propre création, le résultat d´une expérience d´immigré, une langue hybride. Chaque génération et chaque groupe ethnique créent leurs propres déformations». Il  a d´ailleurs avoué lire très peu de fictions.  

Côté politique, ses avis étaient polémiques et surtout fort réactionnaires : «Je pense que la démocratie est un gâchis. Machiavel n´avait pas tort : la différence entre la démocratie et la tyrannie c´est que dans la tyrannie vous n´avez besoin d´obéir qu´à un seul maître alors que dans une société pluraliste, il vous faut obéir à plusieurs maîtres. J´ai toujours pensé que le Généralissime Francisco Franco était un maître fiable pour l´Espagne. Aussi l´ai-je toujours soutenu. Dès qu´il est mort, l´Espagne est devenu un chaos. Pendant la Guerre civile d´Espagne, j´ai pris fait et cause pour lui»(2). Plus loin, à propos d´une question d´Ilan Stavans sur les soupçons de racisme dans certains de ses poèmes, il a répondu que les États-Unis avaient dégénéré dans les dernières décennies à cause de l´influence des immigrés caribéens et hispaniques qui avaient entre autres choses transformé New York en une jungle alors que dans les années cinquante c´était une ville plutôt paisible.

Dans la maison de repos où il habitait, Felipe Alfau n´avait pas d´amis, passait la journée à lire les journaux, à regarder la télé et à attendre. À attendre quoi ? Sûrement la mort…survenue, on l´a vu plus haut, le 18 février 1999.

 Felipe Alfau est un exemple on ne peut plus éloquent de la suprême ironie de la vie. Peut-être ceux qui écrivent des livres qui forcent l´admiration ne sont-ils pas des personnes intéressantes, ou du moins n´ont –ils pas les idées que l´on croit. Les exemples sont légion dans l´histoire de la littérature universelle. Pourtant, l´homme est plein de contradictions tout en étant capable de poindre des œuvres géniales. Ou peut-être écrit-il des œuvres géniales puisque sa personnalité est justement contradictoire.

Dawn Powell qui a connu Felipe Alfau à la fin des années trente l´a décrit on ne peut mieux dans ses Journaux : «Felipe Alfau est brillant, un esprit éblouissant, spiritueux, jésuitique, avec une performance mentale que l´on ne peut comparer qu´à celle de Cummings. Mais il est aussi un érudit fascinant et surtout un romantique concernant son Espagne, farouchement patriotique, une figure jaillie d´un roman médiéval, amant de Tolède, de la vieille Espagne, sûrement important pour son pays. Il parlait si brillamment du totalitarisme qui repose sur la faiblesse humaine, l´erreur humaine et le comportement humain qu´il m´a quasiment convaincue».

 

(1)    Les deux livres de Felipe Alfau traduits en français sont : Le Café des fous, publié d´abord aux éditions Payot, en 1990, puis en 1992, en poche, chez Points (traduction d´Antoine Jaccottet) et Chromos, collection de poche Rivages, 1993(traduction de Bernard Cohen).

  (2) Deux remarques. À vrai dire, Felipe Alfau ne dit pas «L´Espagne est devenu un chaos», mais «La Péninsule Ibérique est devenue un chaos». Or, la Péninsule Ibérique n´est pas synonyme d´Espagne, elle comprend l´Espagne et le Portugal, deux états indépendants. Quoi qu´il en soit, c´est marrant qu´il considère la situation chaotique, car à l´époque l´Espagne était en pleine expansion économique.

dimanche 29 août 2021

Chronique de septembre 2021.

 



Les obsessions et les contradictions de Pierre Drieu La Rochelle.

Plus de trois quarts de siècle après sa mort, la figure et l´œuvre de Pierre Drieu La Rochelle ne cessent de susciter une énorme fascination auprès des critiques littéraires et des essayistes français. Peut-être ce qui fascine le plus chez Drieu La Rochelle est-ce sa personnalité où l´ombre le dispute à la lumière, où la recherche voire l´affirmation d´un certain héroïsme côtoient l´impuissance, où la quête d´un idéal politique n´a jamais entamé l´amitié et la fraternité entre les hommes.

Maurizio Serra a vu juste quand il a écrit dans son bel essai Les Frères séparés : Drieu la Rochelle, Aragon, Malraux face à l'Histoire (1) que Drieu était un égaré. Né le 3 janvier 1893, combattant à la Grande Guerre et blessé à trois reprises, il incarnait le mal du siècle de la génération de l´après-guerre. On pourrait dire d´ailleurs que le personnage Aurélien du roman homonyme de Louis Aragon, ami de Drieu un temps, aurait été inspiré par Drieu lui-même qui dans ses fictions –Le feu follet(1931), La comédie de Charleroi (1934) ou Gilles (1939) entre autres-dépeignait la décadence d´une certaine bourgeoisie, l´expérience de la séduction et l´engagement dans le siècle tout en alternant l´illusion lyrique avec une lucidité désespérée, portée aux comportements suicidaires. Drieu a fait plus d´une tentative de mettre fin à ses jours et le 15 mars 1945, alors que les autorités s´apprêtaient à l´arrêter pour collaborationnisme avec l´occupant nazi, il s´est suicidé dans son appartement du 17ème arrondissement à Paris. 

Personnage on ne peut plus polémique, ami de Malraux, d´Emmanuel Berl, de Daniel Halévy et des surréalistes, s´il avait d´une part du succès auprès des femmes, il éprouvait d´autre part un mal-être qui se traduisait par une impuissance à trouver du plaisir. Ses deux mariages se sont soldés par des échecs. Il a ainsi épousé en 1917 la sœur d´un condisciple d´origine juive, Colette Jéramec, dont il a divorcé en 1921, et en 1927 il s´est marié à Olesia Sienkiewicz la fille d´un banquier polonais ruiné, une liaison qui a pris fin en 1933. Outre ces deux liaisons officielles, Drieu eut plusieurs maîtresses. Au fond, comme l´écrit Jean-Marie Rouart dans le chapitre «Écrire avec son sang» de son essai Ils ont choisi la nuit (Grasset, 1985), Drieu n´aimait les femmes que quand elles n´avaient plus besoin de lui. D´aucuns considèrent que cette soif de séduction cachait un problème psychologique et sexuel. Lors de la parution en 2008 de l´inédit Notes pour un roman sur la sexualité, Pierre Assouline écrivait sur son blog La République des Livres ce qui suit : « L’homme que l’on disait couvert de femmes était hanté par l’impuissance, le contact charnel, la souillure féminine, les dangers des débordements sensuels, les caresses, la fellation et une homosexualité difficilement refoulée. Agité de tourments du même ordre, Cesare Pavese  se donna la mort lui aussi, mais non sans laisser, lui, un chef-d’œuvre intitulé Le Métier de vivre». Dans ses rapports avec les femmes, Drieu pouvait être à la fois humain et très cruel. Dans son essai Les derniers jours de Drieu La Rochelle (Grasset, 2016), Aude Terray rappelait ce qu´il avait écrit dans son Journal(1939-1945)concernant sa première femme Colette Jéramec qu´il avait sauvée de la déportation avec ses deux fils : «Celui qui sait être si aimable et délicat avec sa première épouse la décrit odieusement dans le secret de son journal : « Certes elle avait cette sinistre faiblesse dans la démarche qui caractérise les femmes de son ethnie, cette indéfinissable claudication, cette évanescence du bassin dans les genoux-et cette ombre de gibbosité qui pèse sur leur nuque.(…)Ses mains étaient délicates, mais épouvantablement désarticulées. Et je ne lui ai jamais pardonné sa voix trop criarde ou rengorgée». A peine l´a-t-il sauvée avec ses enfants de la déportation qu´il écrit ces mots abjects : «Les Juifs m´ont eu. Ma femme nº 1 a fait exprès de se mettre en tôle, dirait-on, pour que je sois obligé de la faire sortir. J´ai été assez lâche pour geindre sur son sort et la faire déchaîner». 

Politiquement, Drieu fut l´image même de la contradiction. Après avoir manifesté des idées plutôt socialistes, il a succombé au chant des sirènes fascistes –Il a d´ailleurs écrit un livre intitulé Socialisme fasciste (1934) où il exposait ce syncrétisme idéologique, un remède à la décadence occidentale et, il faut le dire, un débouché à ses propres contradictions  - avant de sombrer carrément dans l´antisémitisme et la collaboration avec l´ennemi lors de l´Occupation nazie de la France. Devenu le directeur de la Nouvelle Revue Française, remplaçant Jean Paulhan (qui a néanmoins accepté de continuer à collaborer à la prestigieuse revue littéraire avant d´être persécuté par la Gestapo et sauvé grâce à l´intervention de Drieu), Drieu a participé en octobre 1941 au voyage en Allemagne, à l´invitation de Goebbels, d´une délégation d´intellectuels français. De cette délégation ont fait part, outre Drieu,  Robert Brasillach, Abel Bonnard, Ramon Fernandez, Marcel Jouhandeau et Jacques Chardonne. Enfin, proche de l´ambassadeur allemand Otto Abetz, Drieu a pu obtenir la libération de certains écrivains prisonniers. On dit d´ailleurs que Jean-Paul Sartre aurait été relâché en mars 1941 grâce à Drieu.

 Il est toujours question de Drieu ces temps-ci en raison de la parution début juin chez Gallimard d´une nouvelle édition d´un de ses romans les plus emblématiques : L´Homme à cheval. Cette édition, qui inclut deux parties et une ébauche de scénario inédites (2), est présentée par Julien Hervier un des meilleurs connaisseurs actuels de l´œuvre de Drieu à qui il a consacré en 2018 (éditions Gallimard) un essai assez original avec des chapitres sous forme d´abécédaire intitulé Drieu La Rochelle-une histoire de désamours. Julien Hervier a également fait partie de l´équipe qui a organisé les Œuvres de Drieu dans la Pléiade.

L´Homme à cheval fut publié en 1943, à une époque où l´enthousiasme de Drieu vis-à-vis des théories fascistes et nazies s´était déjà considérablement émoussé.  Le roman lui aurait été néanmoins inspiré par un voyage en Argentine, en 1932. Cette année –là, il avait été invité par Victoria Ocampo- la grande dame les lettres argentines, fondatrice et directrice de la revue Sur (Sud, en français), revue littéraire d´avant-garde- à donner une série de conférences au pays. Victoria Ocampo lui avait fait rencontrer Jorge Luis Borges avec lequel il s´était lié d´amitié. Au cours de leurs longues errances nocturnes dans les rues des quartiers pauvres de Buenos Aires, Borges avait rapporté à Drieu tout un tas d´anecdotes sur le dictateur bolivien Melgarejo dont il s´est inspiré pour construire son personnage Jaime Torrijos, le héros de L´homme à cheval. Parmi les histoires racontées par Borges sur l´exotique dictateur, Drieu a surtout retenu ses origines indiennes, son amour emblématique pour les chevaux et le fait qu´il ait lui-même assassiné son prédécesseur. Le vrai Melgarejo aura été un homme d´une crédulité quasiment enfantine. D´après ce qui n´est probablement qu´une légende –mais qui prouve en quelque sorte qu´il n´était pas tenu pour un homme intelligent, loin s´en faut -, Melgarejo, très francophile, aurait été consterné par la défaite de la France contre la Prusse en 1870 à telle enseigne qu´il voulait envoyer une armée au secours de Paris assiégé sans bien savoir situer la ville lumière dans la carte du monde. À l´objection d´un de ses conseillers qui lui signalait qu´il fallait d´abord faire traverser l´océan à ses troupes, il aurait répondu que l´on finirait bien par trouver un raccourci.

Dans la fiction de Drieu, Jaime est pourtant  du côté du rêve. En effet, si Drieu a idéalisé un tyran médiocre, d´une folle duplicité et, comme on l´a vu, plutôt béotien, il en a fait une figure brutale mais noble. Alors que Melgarejo a bradé une partie de son territoire au Brésil et tellement opprimé les Indiens qu´ils se sont révoltés, Jaime Torrijos, nourrit, quant à lui, l´espoir de construire l´unité du continent tout en réconciliant les Indiens et l´aristocratie d´origine espagnole. La révolte des Indiens, on la retrouve aussi dans L´Homme à Cheval, mais cette fois-ci instiguée par les manœuvres sordides des Grands –l´aristocratie traditionaliste, le jésuite Florida et même le franc-maçon Belmez - en dépit de la sollicitude témoignée par Jaime Torrijos à l´égard des indigènes. Dans cette fiction, comme nous le rappelle à juste titre Julien Hervier, «Drieu projette dans cette Bolivie fantasmée l´image du chef fasciste dont il rêve, réalisant l´unité du continent européen et réconciliant les classes sociales par une politique de réformes révolutionnaires»(3).

Toujours selon Julien Hervier, l´invention du personnage de Jaime constitue une revanche sur la vie et sur l´histoire : «Puisque la France n´offre à Dieu aucune figure politique à laquelle il puisse adhérer avec enthousiasme, il va la construire de toutes pièces dans un univers imaginaire(…) Jaime, issu d´un milieu populaire, est beau, noble, courageux, intelligent (contrairement à Melgarejo).Ce n´est cependant pas une projection idéalisée de l´auteur, bien qu´il incarne à merveille l´idéal nourri par Drieu d´une étroite union du rêve et de l´action. Car celui en qui il se projette dans ce roman, c´est Felipe, le guitariste et l´inspirateur de Jaime, à l´ombre de son action et de ses femmes, celui qui a vraiment créé le futur «Protecteur» et l´a lancé à la conquête du pouvoir. Drieu qui, en politique, n´ambitionnait pas de jouer les premiers rôles mais leur aurait préféré un statut d´éminence grise, s´est également inventé à travers Felipe une destinée brillante de conseiller du Prince, alors que, soupire-t-il dans son Fragment de mémoires, en politique il n´a pas été acteur, mais «tout au plus souffleur, ou remailleur de scénario»(4).

Quoi qu´il en soit, à travers la figure de Jaime Torrijos et le projet bolivarien d´une réunification de l´Amérique du Sud qui pourrait aboutir à une renaissance de l´empire inca, Drieu rêve de la construction d´une Europe unie et socialiste, seule capable de lutter à armes égales contre l´hégémonie menaçante des deux grands empires américain et russe. Cet homme providentiel, Drieu l´a cherché en France, en vain,  pendant l´entre-deux-guerres sans être jamais parvenu à le dénicher. Il a cru l´avoir trouvé à deux reprises. D´abord, dans la figure de son ami Gaston Bergery, radical-socialiste, qui a beaucoup déçu Drieu en refusant d´agir au moment des émeutes de 1934, puis en Doriot, ancien communiste, fondateur du Parti Populaire Français en 1936 (auquel Drieu a adhéré) qui se révèle cependant très médiocre en acceptant des subsides de l´étranger et prenant parti pour les accords de Munich en 1938.

Dans L´Homme à cheval, on ne pouvait nullement passer sous silence –comme dans presque toute fiction de Drieu- l´importance de l´intrique sentimentale, qui plus est dans un roman aux forts accents stendhaliens et aux personnages féminins puissants comme la danseuse Conchita ou la noble Camilla (qui, dans la première version, s´appelait Sephora Oporto, issue d´une famille juive d´origine portugaise). Celle-ci semble inspirée par la figure de Victoria Ocampo, citée plus haut, et toutes les sœurs Bustamente dont Camilla faisait partie prenaient comme modèle les sœurs Ocampo. Encore une fois, comme dans d´autres fictions de Drieu, surtout les dernières,  il y a une progression vers le renoncement à l´amour. Si l´on a d´une part une relation  passionnée et orageuse entre Jaime Torrijos et Camilla Bustamente, on ne peut oublier le désir de Felipe, le guitariste et narrateur, pour les deux femmes que va conquérir Jaime (Camilla mais aussi Conchita). Ce désir est clair mais réprimé dans la douleur puisque la laideur semble interdire à Felipe tout espoir de séduction et il laisse donc à Jaime en quelque sorte le soin de le faire à sa place.

On pourrait écrire sur Drieu ce que l´on a souvent écrit sur pas mal d´autres écrivains, c´est-à-dire autant l´écrivain est remarquable autant l´homme est ignoble. Pourtant, Drieu était-il complètement exécrable, malgré la collaboration et l´antisémitisme ? Ou  fut-il victime de ses contradictions, de ses égarements, de son ingénuité politique et de ses rêves de grandeur ? Il y avait sans doute plusieurs Drieu en un seul homme. Peut-être Drieu n´avait-il jamais trouvé sa place dans un monde comme le nôtre ? Ou peut-être son spectre  hante-il encore ce monde où il a eu du mal à s´adapter ?  Peut-être les meilleures lignes sur Drieu –avec lesquelles je termine cette chronique- je les ai lues sous la plume de Jean-Marie Rouart dans l´essai cité plus haut : «Sur sa tombe, au cimetière de Neuilly, on éprouve un sentiment de frustration. Est-ce vraiment là qu´il repose ? Cette sépulture banale, ce n´est pas celle que l´on imagine à un homme qui n´a quitté la vie que pour mieux la hanter. Jamais un mort ne nous a laissé cette impression de voyager si souvent, d´errer dans les rues et les esprits, de regarder par-dessus l´épaule de son lecteur. C´est pour cette raison que Drieu figure une sorte de parangon des suicidés, que son exemple recèle des poisons à ne pas laisser entre toutes les mains : sa mort a soudain mis en scène sa vie. Comme s´il ne l´avait choisie que pour mieux exister sous l´apparence brumeuse d´un séduisant fantôme».     

Pierre Drieu La Rochelle, L´homme à cheval, nouvelle édition présentée par Julien Hervier, Gallimard, Paris, juin 2021.

     (1)La Table Ronde, 2008, traduit de l´italien par Carole Cavallera, préface de Pierre Assouline.

(2)Le scénario s´explique par le potentiel cinématographique du roman que Drieu a flairé dès le début. On sait par le frère de l´auteur, Jean Drieu de la Rochelle, que Louis Malle aurait songé à tourner un film d´après L´Homme à cheval après avoir réalisé son adaptation magistrale de Feu Follet. Alain Delon aurait aimé incarner le personnage de Jaime Torrijos. Il avait été également question de faire appel au réalisateur américain Sam Peckinpah. Pourtant, les importants investissements financiers ont avorté le projet.

(3)Chapitre «Amérique du sud» in Drieu La Rochelle –une histoire de désamours Julien Hervier, Gallimard, janvier 2018.

(4)Avant-propos in L´homme à cheval, Pierre Drieu La Rochelle, nouvelle édition, Gallimard, Paris, juin 2021,


vendredi 30 juillet 2021

Chronique d´août 2021.

 


La rhétorique et la lumière de Carlo Michelstaedter .

 

Dans l´émission Talmudiques retransmise sur France –Culture le 31 janvier 2016, Marc-Alain Ouaknin recevait la romancière Patricia Farazzi autour de l´œuvre de l´écrivain Carlo Michelstaedter. Patricia Farazzi ne cachait nullement l´éblouissement qu´elle avait ressenti en découvrant l´œuvre de cet écrivain juif italien qui s´est suicidé il y a plus d´un siècle à l´âge de 23 ans. «Si on lit ce livre à fond, on ne sera plus jamais réceptif à un discours de manipulation ou de propagande», a-t-elle affirmé. C´est que, malgré sa mort prématurée, Carlo Michelstaedter faisait preuve dans ses écrits -dont La persuasion et la rhétorique (La persuasione e la rettorica dans l´original italien), son mémoire de maîtrise, achevé la veille de son suicide le 17 octobre 1910-, d´une maturité impressionnante. Dans cet entretien, on posait une question pertinente : faut-il désespérer du langage ? En effet, selon Wittgenstein, les limites de ton monde sont les limites de ton langage, mais comme l´affirmait Carlo Michelstaedter, s´il y a un langage dans la rhétorique c´est le langage du quotidien, il disait d´ailleurs : «vive l´impératif direct». Patricia Farazzi rappelle une phrase du jeune poète, dessinateur et philosophe qui traduit on ne peut mieux sa pensée:«L´homme dans la nuit allume une lumière par lui-même». Néanmoins, il le fait tout en sachant que cette lumière va le consumer s´il s´en approche beaucoup. La lampe va s´éteindre par trop d´huile.

L´'horizon de Michelstaedter est résolument éthique et non moral. Cette exigence éthique, parce qu'elle place la raison en son centre, peut rendre problématique le fait de ranger Michelstaedter parmi les existentialistes, comme certains l´ont fait, quoiqu´'il s'agisse avant tout d'une philosophie de l'existence. Selon Licia Semeraro, dans son Svuotamento del futuro (L´épuisement du futur) : « La persuasion et la rhétorique peut être, en réalité, considérée comme une méditation sur les possibilités existentielles de l'homme », c'est-à-dire comme un existentialisme qui ne pense pas l'existence en termes de liberté, mais de possibilités, donc un existentialisme foncièrement nihiliste « une phénoménologie »de limites et de négations».

Carlo Michelstaedter est né le 3 juin 1887 à Gorizia, ville située aujourd´hui sur la frontière italo-slovène et qui appartenait alors à l´Empire austro-hongrois. Carlo est le benjamin des quatre enfants d´Emilia Lussato et d´Alberto Michelstaedter, autodidacte et directeur de la filiale à Gorizia de l´agence d´assurance triestine Assicurazioni Generali S.P.A.

Carlo a fait les études secondaires à Gorizia au Stadtsgymnasium où l´on enseignait en allemand. Il y a fait la connaissance d´Enrico Mreule –l´amitié entre les deux a inspiré à Claudio Magris la fiction Un altro mare (Une autre mer) - et Giovanni (Nino) Paternolli qui seront les deux protagonistes du Dialogo della Salute (Dialogue de la Santé). Reçu au baccalauréat en 1905, il s´est inscrit à la Faculté de Mathématiques de l´Université de Vienne, mais poussé par une fièvre littéraire et artistique qui cherchait à s´exprimer à tout prix, il a fini par se fixer à Florence pour y étudier à la Faculté des Lettres (Istituto di Studi Superiori). Il s´y est lié d´amitié avec Gaetano Chiavacci et Vladimir Arangio-Ruiz qui seront ses premiers éditeurs. C´est l´époque où il a découvert le théâtre d´Ibsen et les œuvres de Tolstoï, Carducci ou D´Annunzio. C´est l´époque également où il s´est épris de la musique de Beethoven et où il a fondé avec des camarades l´éphémère revue Gaudeamus Igitur dont il dessinait les caricatures.

Entre 1908 et 1910, Carlo Michelstaedter a écrit la quasi-totalité de son œuvre (traduite en français grâce aux éditions de l´Éclat) composée de dessins, de poèmes, de critiques, de récits et d´écrits philosophiques, une œuvre écrite dans un italien parfois parsemée de phrases en allemand et surtout en grec (certains textes sont même écrits directement en grec). Pourtant, cette période d´intense et fébrile activité littéraire et artistique fut aussi entachée d´événements tragiques qui sont peut-être à l´origine de sa propre mort. On a beaucoup ergoté d´ailleurs sur les raisons qui auraient poussé Carlo Michelstaedter à mettre fin à ses jours au moyen d´un revolver que lui avait laissé son ami Enrico Mreule avant son départ en Argentine.  D´aucuns évoquent un «suicide métaphysique». On rappelle une «vocation suicidaire» attachée à l´esprit viennois et triestin du tournant du siècle (Otto Weininger, Georg Trakl ou le physicien Holz Boltzmann, par exemple) ou alors d´une certaine «pathologie familiale» : les conflits avec son père, la mort inexpliquée à New York de son frère Gino, ou le suicide de Nadia Baraden, une jeune femme russe rencontrée à Florence qui fut son premier amour. Néanmoins, d´après Robert Maggiori, les raisons du suicide de Carlo Michelstaedter sont tout entières dans son chef d´œuvre et tesi di laurea La persuasion et la rhétorique (voir sur le net l´article «Michelstaedter à la Þn des mots» du 8 avril 2004) : «Si la «rhétorique» est l´inauthenticité, ou la présence de la mort dans la vie, la «persuasion» ne sera triomphe de l´authenticité que si elle va jusqu´au bout, si elle arrive à faire que la vie se possède entièrement, sans limites, pas même celles de la mort». Si dans son mémoire Carlo Michelstaedter était censé parler de la notion de la mort chez Platon et Aristote, il va dans bien au-delà de ce concept dans sa réflexion, comme nous le rappelle encore Robert Maggiori: «il va faire de son mémoire un «monstre informe» dans lequel il transfuse tout son «sang incontaminé», l'occasion indérogeable et décisive d'un voyage au bout du dicible, où il tente ­ par tous les moyens, les analyses conceptuelles, les formules mathématiques, les citations grecques, les métaphores, les paraboles, les évocations, voire les invocations mystiques de dire la seule chose qu'en réalité, et depuis toujours, les philosophes, les poètes ou les artistes tentent en vain de traduire, de saisir, d'effleurer : le mystère de «l'être là», de l'être au monde, d'être parmi les choses, soumis au temps, confronté aux autres, confronté à soi, à ce je-ne-sais tapi au fond de soi et qu'on désespère de faire «sortir». Il n'y parvient pas, évidemment, mais laisse au moins voir les chemins que l'on a empruntés, et qui ne mènent qu'à l'illusion, y compris celle de dissiper les illusions».

Une autre analyse intéressante est celle que l´on peut lire sous la plume du professeur Steve Light de l´Université California –Berkeley dans un compte-rendu (traduit en français par Josette Lanteigne) disponible depuis 1996 sur le site québécois Érudit. Steve Light en partant d´une comparaison entre Carlo Michelstaedter et György Lukács, écrit sur l´originalité de l´écrivain juif italien dans son mémoire La persuasion et la rhétorique : «L´opposition entre persuasion et rhétorique se trouve au centre de l´œuvre. Mais là où Lukács, avec son opposition entre l´âme et la forme, se préoccupe avant tout de ce qui donne une forme à quelque chose, Michelstaedter souligne plutôt le chiasme et l´alternative irrémissibles d´un point de vue ontologique. D´un côté, on a la persuasion positive, en pleine possession de ses moyens, s´organisant autour d´un centre absolu, alors que, de l´autre côté, la rhétorique est vue comme une forme de parasitisme négatif, qui va de pair avec la dépossession et la réconciliation manquée. L´intuition centrale de Michelstaedter s´exprime dans la figure de la faim du « poids » qui « pend à un crochet et parce qu'il pend, il souffre de ne pouvoir descendre » (p. 41). Cette situation suppose une lutte infinie, qui maintient le fil tendu. Pour ne pas tomber, le poids doit se départir de sa pesanteur. Il ne doit jamais connaître la satisfaction : « une même faim du plus bas le tenaille toujours, et en lui demeure, infinie, la volonté de descendre » [idem). Sa vie requiert qu'il renonce à sa propre vie. Michelstadter fonde le chiasme existentiel existant entre un infini qui nous échappe et un fini qui ne saurait jamais nous satisfaire, dans les termes d'une persuasion qui ne réussit pas à persuader et d'une vie dépourvue de persuasion». 

 Dans les autres œuvres de Carlo Michelstaedter –y compris dans sa poésie et dans son épistolaire- germaient déjà les idées qui sous-tendent la philosophie qu´il développe dans son chef-d´œuvre (son capolavoro) La persuasion et la rhétorique.

 Sergio Campailla, son biographe et préfacier de ses œuvres chez Adelphi, écrit dans Un eterna giovinezza, vita e mito di Carlo Michelstaedter, (Marsilio Specchi editore, 2019)* que Carlo Michelstaedter est non seulement un personnage, mais une star de la Mitteleuropa, un Doktor Faustus malade, mais sans aucun pacte avec le Diable. Dans l´introduction au livre La melodia del giovane divino (La mélodie du jeune divin, inédit en français), composé de pensées, récits et critiques, il fait état de la méthodologie di Michelstaedter qui nous laisse parfois abasourdis. À un moment donné, il écrit (je traduis directement de l´italien) : «Essentiellement, Michelstaedter est isolé dans l´espace, de la famille, de la communauté. Mais aussi de son époque. Il écrit et pense en grec à l´orée du vingtième siècle comme si Eschyle, Sophocle, Parménide, Platon et Aristote étaient ses contemporains. Cela exige une réflexion adéquate. Et je pense que son œuvre, l´œuvre inachevée et ouverte d´un talent irréductible et inclassable, souligne le summum d´un conflit entre antiquité et modernité à la veille de la Première Guerre Mondiale, un conflit qui nous accable encore un siècle plus tard». Et plus loin, Sergio Campailla ajoute : «Avec l´exigence intransigeante de sa jeunesse, Michelstaedter s´achemine vers la recherche de l´absolu alors que la science de son temps et les grands écrivains d´avant –garde penchent vers la théorie de la relativité. Et il se détourne non sans ambiguïté d´auteurs qui néanmoins l´intriguent : de Stirner qui irradie des idéaux comme des fantômes, ou du plus inquiétant de tous, Nietzsche, messager de la mort de Dieu (…) La différence avec Michelstaedter c´est qu´il ne renonce pas et entre dans un état d´irrémédiable lacération. Il ne connaît pas l´absolu, mais le déclare lui-même, ne serait-ce qu´à la manière dont celui qui est privé de sommeil le connaît malgré tout (…) Il s´agit d´un choix poétique par excellence, plein de sens, mais qui le rend vulnérable».

  Un lecteur attentif et exigeant, ébloui par l´œuvre d´un écrivain qu´il admire, ne peut que regretter qu´en mettant fin à ses jours aussi jeune, cet écrivain-là l´eût privé de nouveaux livres peut-être aussi lumineux que ceux qu´il a lus. Concernant Carlo Michelstaedter, que serait-il devenu s´il ne s´était pas suicidé ? Peut-être n´aurait-il écrit rien d´autre, La persuasion et la rhétorique pouvant être conçu comme un testament philosophique ou inversement comme un livre qui pose simplement des questions importantes puisque la philosophie ne cherche point des réponses. Peut-être aurait-il connu le même funeste sort de sa mère et de sa sœur Elda, déportées à Auschwitz en 1943. Ce qui est sûr c´est que l´on ne peut qu´être bouleversé en découvrant l´œuvre incandescente de Carlo Michelstaedter qui, plus d´un siècle après sa mort, est reconnu comme un génie et salué comme un précurseur d´Heidegger en philosophie, de Wittgenstein dans la critique du langage et de Derrida dans l´herméneutique.  

 

*Une éternelle jeunesse, vie et mythe de Carlo Michelstaedter, inédit en français.

 

        

 

 

 


Roberto Calasso(1941-2021).

 


C´est avec une énorme tristesse que j´ai appris hier la mort, à l´âge de 80 ans, d´un écrivain que j´admirais énormément:le romancier et essayiste italien Roberto Calasso. Son érudition et son maniement de la langue faisaient de lui assurément un des plus grands essayistes européens.

Le nozze di Cadmo e Armonia(Les noces de Cadmos et Harmonie), La rovina di Kasch(La ruine de Kasch), Ka, K,  La litterature e gli dei (La littérature et les dieux) ou La folie Baudelaire comptent parmi ses oeuvres les plus emblématiques. 

Il était également éditeur chez Adelphi, une des plus prestigieuses maisons d´édition italiennes. 

La mort de Roberto Calasso laisse un vide très difficile à combler.  




La mort de Pedro Tamen.

 


Il n´était pas très connu en France, mais Pedro Tamen était un admirable poète et traducteur portugais. Son oeuvre fut couronnée de nombreux prix littéraires au Portugal. Il a traduit en portugais nombre d´auteurs de langue française et de langue espagnole. Il a notamment traduit À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Il fut administrateur de la Fondation Calouste Gulbenkian. Maître ès sanglots est son seul livre traduit en français, publié en 1998 aux éditions Taillis Pré. Il est mort hier, à Setúbal, à l´âge de 86 ans.