Yorgos Séféris et le souffle poétique de la Grèce.

En écoutant, par exemple, la
musique de la compositrice Eleni Karaindrou qui accompagnait beaucoup les films
de Théo Angelopoulos, on ne peut s´empêcher de penser au souffle poétique dont
semble imprégnée toute la culture grecque. De la nuit des temps nous
reconnaissons la voix éternelle des grands auteurs de l´Antiquité Classique.
C´est le berceau de la civilisation européenne. Pourtant, la littérature
grecque contemporaine est moins connue, quoiqu´elle puisse se prévaloir d´avoir
à son actif deux auteurs couronnés du Nobel : Odysseus Elytis en 1979 et
Yorgos(Georges) ou Giorgos Séféris en 1963. De ce dernier –que je vous propose de
connaître aujourd´hui- le grand poète français Yves Bonnefoy, décédé l´année
dernière, a écrit dans le texte La lumière d´octobre que «jamais comme auprès
de Séféris, je n´avais éprouvé le désir de seulement être là, pour vérifier (…)
qu´il ne faut qu´un exemple de loyauté (…) pour que l´écueil, l´écume et
l´étoile ne soient plus le décor absurde de notre mort. Jamais non plus, comme
par la grâce de ce poète, je ne m´étais senti si hautement favorisé du droit
simple d´être moi-même, si décidément libéré des précautions et des protocoles
qui foisonnent dans le destin.»
Tous ceux qui ont, à un moment de
leur vie, fréquenté Yorgos Séféris témoignent de la gentillesse et la grandeur
de ce voyageur qui a proféré, un jour, une phrase qui est restée célèbre :
«où que je voyage, la Grèce
est ma blessure».
Né en 1900 à Smyrne, Yorgos(ou
Georges) Séféris-de son vrai nom, Yorgos Stylianou Seferiades doit rejoindre
Athènes, avec sa famille, en 1914, au début des hostilités entre la Grèce et la
Turquie. Séféris y fait les études secondaires et son goût pour l´écriture se
manifeste dès sa prime jeunesse. En 1927, son professeur de grec D.N. Goudis
publiera un recueil de «compositions exemplaires» d´anciens élèves où figurent
quatre devoirs du jeune Séféris. Entre-temps, le futur Nobel, devenu adulte,
étudie le droit à la Sorbonne, à Paris, vit à Londres pour perfectionner son
anglais, et entre au corps diplomatique. Son métier de diplomate le mène en
Crète, en Égypte, au Liban, en Italie, en Angleterre, nourrissant ainsi son
œuvre d´une poétique de l´exil. La Grèce que l´on retrouve dans ses poèmes est
une Grèce de la nostalgie, des mythes, des odeurs de myrrhe et de citronnier,
des barques et de beaux rivages. Il y a aussi les pierres et la citerne qui
était pour Séféris le signe par excellence. Comme l´a écrit Yves Bonnefoy,
toujours dans le texte cité plus haut, «Séféris a passé une grande part de sa
vie à être grec -à servir la
Grèce- dans les pays étrangers, et il a bien été ce voyageur
empêché de rentrer au port qu´il évoque dans ses poèmes.». Dans la même veine,
s´exprimait l´écrivain Gil Pressnitzer qui a écrit sur Séféris: «La terre
grecque lui tend ses deux mains pour lui dire ses chimères, lui en exil au cœur
de la lumière. Il apparaît dans la poésie grecque comme un solstice d´été et
dans son souffle passe la douleur et la grandeur de la résurrection de
l´histoire de la Grèce, antique et contemporaine.».
Il se lie d´amitié avec d´autres grands poètes comme T.S.Eliot, Constantin
Cavafy, Yves Bonnefoy, on l´a vu, et des romanciers comme Henry Millet ou
Lawrence Durrell. Grâce à lui, le poète Lorand Gaspar a appris le grec et s´est
imprégné de culture grecque, habitant les paysages, réels ou mythiques, qui ont
inspiré Séféris, afin de traduire sa poésie. Quant à Gaëtan Picon, il n´a
jamais caché son admiration pour un poète qu´il a fréquenté et qu´il a décrit
de la manière éloquente qui suit : «Doré comme les pierres de son pays,
comme ces rocs depuis toujours brûlés, imprégnés par les sucs, les sels, le
rayonnement de l´espace, raviné comme la sécheresse de la terre ocre,
craquelée, le visage est celui d´un homme qui s´expose au soleil» Et plus
loin : «Mais ce soleil, cette vie à laquelle il s´expose, il attend que de
leur brûlure et de leur saturation vienne l´exsudation du poème. Voici qu´il
les ramène dans ses filets, dans l´ombre de sa bibliothèque d´Athènes, entourée
par les flammes du jour-au fond de ce silence, de cette réserve, de cette
absence, que l´on devine en lui comme le vide par lequel la plénitude de sa
présence est invisiblement tenue. Du soleil à l´ombre, e la communication à la
solitude, de l´exil au retour, de l´errance aux racines natales : c´est le
rythme d´une vie et d´une poésie». Dans la poésie de Séféris, comme l´a si bien
écrit-encore une fois-Gil Pressnitzer,
«les dieux marchent à pas de colombes et parlent à mi-voix pour ne point
effrayer les hommes. Car ils sont au milieu d´eux. Il en est le messager. De
ses mots monte la lumière. Simple comme une lumière d´octobre sur la mer».
Parmi les ouvrages essentiels de
Séféris, je me permets de relever les essais Cavafy et Eliot et Hellénisme et
création, le roman Six nuits sur l´Acropole, les Journaux et, bien sûr, nombre
de livres de poésie. À ce sujet, il y a en français, une excellente anthologie
dans la collection Poésie chez Gallimard intitulée Poèmes 1933-1955 suivis de
Trois Poèmes Secrets. Les vers de Poèmes sont traduits par Jacques Lacarrière
et Egérie Mavraki et ceux de Trois Poèmes Secrets par Yves Bonnefoy et Lorand
Gaspar. L´anthologie comprend encore une préface signée Yves Bonnefoy (en fait
le texte La lumière d´octobre de 1963) et une postface par Gaëtan Picon. Je
vous reproduis ici deux petits poèmes illustrant le talent de Yorgos
Séféris :
Calligramme (Journal de bord II) :
«Voiles sur le Nil,
Oiseaux sans cris, privés d´une aile
/cherchant sans bruit celle qui manque,
parcourant dans le ciel absent
Le corps d´un adolescent sans marbre ?
Traçant sur l´azur d´une encre invisible
Un cri désespéré.»
(traduction Jacques Lacarrière et Égérie Mavraki)
G (extrait de Trois Poèmes secrets) :
Guérison de la flamme, la flamme seule :
Non par goutte-à-goutte de l´instant
Mais par l´éclair, soudain,
Du désir qui rejoint l´autre désir
-Et chevillés ils restent
L´un à l´autre, et le rythme
D´une musique, au centre,
A jamais la statue
Que rien ne bougera.
Dérive, non, de la durée, ce souffle :
Mais foudre, qui tient la barre.
(traduction d´Yves Bonnefoy).
En 1967, à la suite du coup d´état
militaire des colonels, Séféris, refusant l´invitation de l´Université de
Harvard pour y enseigner pendant un an, a déclaré : « J´ai, hélas, le
sentiment que si la liberté d´expression manque dans un seul pays, elle manque
alors partout ailleurs. La condition de l´émigré ne me séduit pas : je
veux rester auprès de mon peuple et
partager ses vicissitudes.» Deux ans plus tard, il a fait une déclaration
publique contre la junte militaire. Le 20 septembre 1971, Séféris est décédé à
l´hôpital Evangélismos à Athènes. Le lendemain, trente mille personnes ont
suivi le cortège funèbre, faisant de son enterrement une manifestation spontanée
contre la dictature des colonels. Comme quelqu´un l´a écrit, on disait au
revoir à un émissaire de la paix.