Morgan Sportès ou la
«domination de la marchandise sur le monde».

Né le 12 octobre 1947 à Alger, Morgan Sportès est fils d´un juif séfarade
d´origine portugaise et d´une mère catholique bretonne qui a fini par sombrer
dans le délire et l´antisémitisme, traitant son rejeton de «sale youpin» et «petite
ordure». Cette tragédie personnelle qui a marqué son enfance ajoutait à la
tragédie de la guerre d´Algérie- qui a éclaté alors qu´il n´avait que six ans-
avec son cortège d´attentats et de déchirements entre les colons français et
les fellaghas. Dans son roman Outremer, aux accents autobiographiques, il
revient sur cette période de sa vie où un jeune homme ne peut que s´interroger
sur ses origines, sur le sens de la vie, sur le coté où il fallait se ranger,
aussi caricatural fût-il : «Dans le caricatural arbitraire social où il
fallait fatalement me ranger-d´autant plus caricatural que j´avais pris la
peine de naître dans une société coloniale où les oppositions, les manichéismes
sont approfondis et grandis, comme par une loupe colossale ; où le heurt
des classes est multiplié par celui des races, des religions, des
cultures ; où la violence fait partie des institutions mêmes d´une société
en guerre larvée ; jusqu´à ce qu´éclatât pour de vrai la guerre-dans cet
univers donc, en noir et blanc, comme un damier d´échecs, où il semblait que
chaque famille de pions, selon les attributs qui lui étaient imposés a priori,
avait sa démarche préréglée, je ne savais guère à quel saint me vouer, dans
quelle Sainte Famille, quelle tribu, me ranger».
Jusqu´à ce jour, Morgan Sportès a publié plus d´une vingtaine de livres,
traduits en de nombreuses langues. Ses premiers romans ont attiré l´attention
de personnalités comme Guy Debord(1931-1994), l´auteur de La Société du
Spectacle et fondateur de l´Internationale Lettriste, puis de l´Internationale
situationniste, ou Claude Lévi-Strauss (1908-2009), un anthropologue et
philosophe français (né en Belgique) de renommée mondiale, comme chacun le sait.
Ce dernier a qualifié l´ouvrage L´Appât qu´il avait beaucoup aimé- le septième
de Morgan Sportès, paru en 1990 et porté à l´écran par Bertrand Tavernier en
1995, remportant l´Ours d´Or au Festival de Berlin-de livre policier anthropologique.
Dans cet ouvrage, Morgan Sportès retrace l´histoire de Valérie Subra, une sorte
de lolita qui allumait des hommes riches pour aider
deux compères à les détrousser et les tuer.
Tous les livres
de Morgan Sportès, quel qu´en soit le sujet, cherchent à réfléchir sur
l´Histoire et les idées reçues. L´auteur a affirmé il y a quelques années, dans
un petit portrait de lui-même pour une émission de télévision, que ce qui était
fondamental e à la base de tous ses livres c´était la domination de plus en
plus grande de la marchandise sur le monde, une domination qui était en train d´investir tous les
secteurs.
En 2006, dans
Maos, il s´en est pris aux militants de Mai 68. Ce roman nous raconte l´
histoire de Jérôme, un ancien maoïste qui en 1975 n´entonne plus «vive la
révolution culturelle prolétarienne chinoise», ne pose plus de bombes, ne
participe plus à des enlèvements et ne crie plus «victoire au Vietnam». Devenu
sage, il a un bon emploi dans l´édition, un appartement, une fiancée et veut
avoir des enfants. Les chiens hurlants du marxisme-léninisme deviennent les
chiens couchants du nouveau capitalisme dont Jérôme est un chien de garde. Le
problème c´est qu´il est rattrapé par son passé. Des anciens camarades, purs et
durs, veulent le réintégrer dans leur bande pour «relancer la révolution
mondiale». Le roman met en relief les dessous de la politique internationale
des années 60/70 et s´interroge sur les manipulations qui sous-tendent ces
petites formations politiques. Comme on peut lire dans la quatrième de
couverture, ce roman est «un théâtre d´ombres où les individus se métamorphosent
en pantins, en personnages d´un roman qui n´est pas le leur. Mais qui est le
nôtre, celui de notre jeunesse». Ce roman a reçu le Prix Renaudot des Lycéens.
En 2008, c´est
la Gauche Prolétarienne qui est visée dans le livre-enquête Ils ont tué Pierre
Overney. Pierre Overney était un ouvrier maoïste qui avait 24 ans en 1972. Les
petits chefs de la Gauche prolétarienne-organisation à laquelle appartenait le
jeune ouvrier-l´ont envoyé en commando pour casser la gueule aux gardiens
«fascistes» de l´usine Renault, à Boulogne-Billancourt. Or, une tragédie s´est
produite quand un membre du service d´ordre a sorti son arme et Pierre Overney
est occis d´une balle en plein cœur. C´était le 25 février de cette année-là où
la politique de détente entre les États-Unis et la Chine rapprochait dans les
affaires Richard Nixon de Mao Tsé –Toung. En même temps, en France, des
groupements gauchistes s´en prenaient au Parti Communiste plutôt qu´au
capitalisme lui-même, un parti Communiste à qui ils reprochaient de ne pas
faire la révolution. Les nouvelles générations auront sans doute du mal à
croire que lors des funérailles du jeune ouvrier plus de deux cent mille
personnes ont défilé à Paris derrière le cercueil de cet inconnu parmi
lesquelles des personnalités comme Jean-Luc Godard, Simone Signoret, Lionel
Jospin et, inévitablement, Jean-Paul Sartre, un des maîtres à penser de la
Gauche prolétarienne. Lors de l´enterrement de Pierre Overney, le philosophe
Louis Althusser aurait dit que ce jour-là c´était le gauchisme que l´on
enterrait. D´après Morgan Sportès, on peut se demander si ce n´était pas la
gauche tout court qui était morte. Dans cet extraordinaire livre-enquête Ils
ont tué Pierre Overney, on peut lire que la famille du jeune ouvrier maoïste,
plus de trente ans après la tragédie, tenait toujours les pontes de la Gauche
prolétarienne pour les responsables majeurs de sa mort.

Dans ce roman L´Aveu de toi à
moi, une vision politiquement incorrecte de l´Histoire, le protagoniste est un
certain Rubi-inspiré par une figure que l´auteur nous assure avoir vraiment
existée-, un homme qui fut tour à tour militant du Front Populaire et
pétainiste, résistant, ami d´Aragon puis volontaire de la Waffen SS, par
antigaullisme, enfin prisonnier à Dachau pour avoir déserté sa Sturmbrigade
Frankreich, par objection de conscience. Le narrateur, un alter ego de Morgan
Sportès, est rédacteur à Police Magazine, une feuille de chou, comme l´auteur
le fut en son temps à la revue Détective. Le journaliste a alors une liaison
avec une jeune femme qui n´est autre que la fille de Rubi.
Inspiré par un crime réel,
survenu en 2006, le roman Tout, tout de suite- que l´auteur a surnommé «conte
de faits»- a paru en 2011 et fut couronné du Prix Interallié. En 2006, donc,
dans la banlieue parisienne, un jeune homme est enlevé. Ses agresseurs l´ont
choisi parce qu´il est juif et, par conséquent, d´après leur raisonnement étriqué,
riche alors qu´il n´était qu´un vendeur de téléphones portables. Il finit
assassiné après une séquestration de vingt –quatre jours. La bande criminelle
hétéroclite est composée de chômeurs, livreurs de pizzas, lycéens, délinquants
dont la plupart sont des musulmans (et pas mal de musulmans convertis, qui plus
est). Ils sont obsédés par une pensée morbide : «Tout, tout de suite»,
comme si le temps filait entre leurs doigts. Morgan Sportès reconstitue le
parcours dément de la bande sans émettre le moindre jugement. À travers les
dialogues des personnages, s´étale au grand jour un portrait de la barbarie qui
étouffe nos sociétés contemporaines.


Une des meilleures définitions de
l´œuvre de Morgan Sportès, on peut la trouver sous la plume de François Eychart
dans un article publié dans Les Lettres Françaises, en octobre 2017, après la
parution du roman Le ciel ne parle pas : «Les romans de Morgan Sportès ne sont pas des exercices destinés à montrer
les capacités de l’auteur. Ils sont une sorte de plongée dans les infections de
notre monde, une chronique de sa marche chaotique qui finira bien par déboucher
sur le pire, tant l’équilibre entre la raison et l’aventurisme est devenu
instable. Sportès ne craint pas de déranger, un peu comme ces philosophes
matérialistes du XVIIIe siècle qui ne pouvaient s’empêcher de mettre en
lumière, non pas les malheurs de leur temps, ce qui était admis, mais leurs
causes, ce qui était moins conseillé».
Guy Debord et Claude Lévi-Strauss
avaient vu juste. Ils ont flairé dès le début l´énorme talent de Morgan
Sportès, un auteur qui ne peut que forcer l´admiration puisqu´il est sans
l´ombre d´un doute, quoi qu´en pensent les coteries littéraires parisianistes,
un des tout premiers écrivains français vivants.
Principaux livres de Morgan
Sportès cités :
Outremer, éditions Grasset, 1989.
L ´Appât, éditions du Seuil,
1990 ; collection Points (poche), 1995.
Maos, éditions Grasset, 2006.
Ils ont tué Pierre Overney, 2008,
nouvelle édition : collection Pluriel, Fayard, 2017.
L´aveu de toi à moi, éditions
Fayard, 2010.
Tout, tout de suite, éditions
Fayard, 2011 (Le Livre de Poche, 2012).
Le ciel ne parle pas, Éditions
Fayard, 2017(Le Livre de Poche, octobre 2019).
Dernier livre en date :
Morgan Sportès, Si je t´oublie,
éditions Fayard, Paris, août 2019.