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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 29 mars 2018

Chronique d´avril 2018.


L´ art surréaliste de China Miéville. 



«Les monstres et la politique viennent du même endroit». Cette assertion à tout le moins fantasque-ou peut-être pas- fut proférée il y a à peu près un an par l´écrivain anglais China Miéville dans un entretien accordé au quotidien madrilène El País lors de la parution de la traduction espagnole d´un de ses derniers romans-ou nouvelle, comme cet ouvrage est souvent présenté-, publié en Angleterre en 2016 et intitulé The Last Days of New Paris (Les Derniers Jours du Nouveau Paris). Bizarrement, il n´y a pas encore de traduction française de ce roman(ou nouvelle, quoiqu´il s´agisse en ce cas d´une nouvelle assez longue de plus de 160 pages dans l´édition de poche chez Picador) alors qu´un autre livre, paru en Angleterre la même année, This Census-Taker vient d´être traduit sous le titre Celui qui dénombrait les hommes (Éditions Fleuve, décembre 2017). J´écris bizarrement parce qu´il y est question de Paris, mais j´y reviendrai.
Chine Miéville est sans l´ombre d´un doute un des écrivains contemporains les plus originaux de la scène littéraire anglaise. Né le 6 septembre 1972, à Norwich, China Miéville a étudié l´anthropologie et a décroché un doctorat en relations internationales à la prestigieuse London School of Economics en 2001. Il est aussi très actif politiquement : membre du Parti Socialiste des Travailleurs Britanniques, formation politique d´extrême-gauche (d´obédience trotskiste), il s´est présenté sans succès aux élections à la Chambre des Communes en 2001 en tant que candidat de la Socialist Alliance, ayant obtenu un score assez modeste (1,2 %  des votes).
China Miéville- qui a un blog sur le Net intitulé Rejectamentalist Manifesto- est un auteur qui se joue des genres littéraires : science-fiction, horreur, fantastique, roman noir figurent parmi ceux qu´il a délibérément utilisés ou mélangés dans ses œuvres qui tiennent parfois aussi du comic américain. La critique le range d´ordinaire dans un groupe informel d´auteurs nommé «New Weird», du mot «weird» qui signifie étrange, bizarre, en rapport avec la fiction du début du vingtième siècle qui mêlait pulp et horreur. Parmi les auteurs dont il revendique l´héritage ou qui sont au moins proches de lui par leur généalogie littéraire, on peut citer Franz Kafka, Lewis Carroll, Tolkien, Tim Powers, H.P. Lovercraft, Philip K.Dick,  Michael Moorcock, Michael de Larrabeiti, Mervyn Peake, J.G.Ballard ou Ursula K.Le Guin, récemment décédée. Son œuvre fut déjà couronnée de nombreux prix comme Le Prix Hugo du meilleur roman, le Prix Arthur C.Clarke, le britannique de science-fiction, le British Fantasy,le World Fantasy et le Locus.
The Last Days of New Paris est un sacré coup d´éclat, fruit de l´imagination prodigieuse de China Miéville. C´est ce que l´on pourrait dénommer une uchronie. Le terme uchronie est un néologisme inventé au XIXème siècle par le philosophe français Charles Renouvier s´inspirant dans sa construction du mot «utopie» (créé par Thomas More en 1516) et  juxtaposant au préfixe de négation le terme désignant le temps (chronos) à la place de celui du lieu (topos). Pour Renouvier, il s´agit donc d´une utopie dans l´Histoire, c´est-à-dire l´Histoire telle qu´elle aurait pu être. Dans l´univers anglo-saxon, on parle plutôt d´«alternate history» (histoire alternative) ou «alternate world» («monde alternatif).  Si parfois un écrivain peut exprimer à travers sa fiction uchronique son désir que l´histoire se fût déroulée autrement, ou qu´elle se fût produite tel qu´il la décrit, souvent l´intrique n´est que le fruit de l´imagination de l´auteur par pure délectation ou n´est simplement qu´une manière de mettre en relief la complexité du monde ou de démontrer que quelquefois l´évolution de l´histoire se joue dans les détails.
Dans The Last Days of New Paris, China Miéville pond une fiction à vrai dire surréaliste d´autant plus qu´il y est littéralement question du mouvement surréaliste français. Vous êtes –vous déjà demandé, par pur exercice hypothétique, ce qui se serait produit si en 1945 les Alliés n´avaient pas gagné la seconde guerre mondiale ? Si la ville de Paris était toujours occupée en 1950 ? Et que diriez –vous si l´on vous apprenait que la  Résistance serait menée par les Surréalistes ? Or, c´est bel et bien le sujet de l´intrigue ourdie avec brio par China Miéville.
À vraie dire, cette fiction est une histoire sur une seule ville ou sur deux villes selon la perspective. Ceci n´est pas à proprement parler nouveau chez Miéville puisque l´auteur à chaque fiction fragmente les grandes villes mais en concomitance les anthropomorphise, comme nous l´avions déjà constaté dans des livres précédents comme The city and the city (2009 ; traduction française de 2011 chez Fleuve Noir) et Embassytown (2011; traduction française : Légationville, 2015, Fleuve éditions). On peut retrouver dans The Last Days of New Paris deux intrigues qui soit se rejoignent soit s´autonomisent. Nous sommes témoins en tant que lecteurs de deux moments historiques différents où nous côtoyons des personnages historiques mais aussi des personnages tout à fait fictionnels. 
En 1941, nous sommes dans le vieux Paris au moment où la France subit l´Occupation militaire nazie et où une partie du pays est dirigé par le gouvernement collaborationniste qui siège à Vichy. Dans ce Paris fictif de China Miéville, le gouvernement de Vichy existe aussi mais il est aidé par des démons qui sont le fruit des recherches paranormales des forces nazies. Il y a en plus un antipape, symbole de la collaboration vichyste et de la trahison. Par contre, à Marseille, Jack Parsons, un jeune ingénieur américain disciple d´Alistair Crowley, connaît André Breton, un des fondateurs du mouvement surréaliste et conçoit le projet de se saisir d´un objet magique, l´enfermer dans une boîte et l´emporter à Prague pour l´élever sous forme de golem et ainsi attaquer le Reich. Cependant, à Paris, l´explosion de la bombe S au café Les Deux Magots provoque à son tour la profusion de figures on ne peut plus abracadabrantes. Les inventions de l´art surréaliste deviennent des chimères vivantes. Cette irréalité mouvante peuplée de figures abstraites se fond dans le paysage urbain réel emportant tout sur son passage, déclenchant ainsi un véritable chaos. Impuissant face à cette déferlante, Hitler n´a d´autre choix que de faire enfermer la ville la réduisant à un no man´s land où la véritable révolution plutôt que par la vraie Résistance, celle qui comprenait les communistes, socialistes, gaullistes et tous ceux qui s´insurgeaient contre les nazis et contre les vichystes, est menée par «La  Main à Plume», la résistance surréaliste. En effet, seul un mouvement comme le Surréalisme-qui a  fait parler de lui dès 1924 avec le premier Manifeste d´André Breton-, se servant dans ses procédés créatifs de toutes les forces  psychiques (automatisme, rêves, inconscient) libérées du contrôle de la raison, était à même de mener une révolution contre la monstruosité hitlérienne dont les codes et la philosophie défiaient tout ce que la raison avait conçu jusqu´à cette époque-là. Il fallait donc, peut-être dussé-je ajouter, une grille d´interprétation surréaliste pour combattre l´industrie du mal enfantée par l´ imagination perverse des esprits nazis.
En 1950, néanmoins, la guerre continue. «La Main à Plume» est exsangue. Thibaut, un de ses combattants -communiste comme bon nombre de surréalistes à l´époque-, a perdu toute son unité dans une bataille de magie et de mitrailles. En même temps, le bruit court que l´évêque pronazi de Paris, un apostat catholique, a réussi un pacte avec l´enfer afin de libérer des diables alliés du Troisième Reich dans la ville. Entre-temps, Thibaut connaît Sam, une photographe américaine furtive qui a pu esquiver la quarantaine et photographier la réalité ambulante de la ville pour en écrire un livre illustré intitulé Les Derniers Jours du Nouveau Paris. Un autre personnage plane sur l´histoire, comme s´il s´agissait d´un grand animal à la dérive en rêve, un cadavre exquis, une mosaïque à la taille démesurée, un objet symbolisant le poème -jeu que les vrais surréalistes ont inventé en 1925. Paris est une ville défigurée où les peintures, les sculptures, les poèmes se superposent à chaque coin de rue dans une véritable orgie surréaliste. 
Lors de la parution de cette novella, on pouvait lire dans le prestigieux Times Literary Supplement : « Si quelqu´un devrait écrire une suite des Villes Invisibles d´Italo Calvino, catalogue merveilleux de lieux invisibles, peut-être China Miéville serait –il l´homme qu´il fallait pour mener cette tâche…Miéville a toujours eu le doigté pour enfanter des visions mystérieuses. Voilà encore une fois en ébullition son imagination infinie».
Si d´aucuns peuvent penser de prime abord que dans cette fiction China Miéville s´est  livré à un simple divertissement, ils doivent se détromper. D´après lui, il n´y a pas d´esthétique sans éthique.  Ses fictions nous dérangent, nous stupéfient, bousculent des idées reçues et configurent un véritable antidote contre toute littérature conventionnelle. Elles nous interpellent à chaque page et lancent un véritable défi à notre imagination. Chez China Miéville, on regarde la réalité urbaine à travers un miroir déformant qui interroge notre pensée pour mettre ainsi en exergue les structures de pouvoir et de domination.
Lire China Miéville c´est plonger dans des mondes prétendument irréels, mais peut-être paradoxalement plus proches de la réalité que vous ne le croyez…  

China Miéville, The Last Days of New Paris, Picador, 2016 (encore inédit en français).

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