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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 30 janvier 2026

Chronique de février 2026.

 


Miklós Szentkuthy, l´observateur absolu.

 

«Je ne suis pas un être vivant, je suis un observateur absolu». Cette phrase, en guise de boutade, de Miklós Szentkuthy (de son vrai nom Miklós Pfisterer), comme d´autres de cet éblouissant écrivain hongrois né à Budapest le 2 juin 1908 et mort dans la même ville le 18 juillet 1988 -un an environ avant la chute du mur de Berlin et de l´écroulement du bloc de l´Est-, pousse sans doute tout lecteur avisé et avide de connaissances à découvrir cet écrivain majeur des lettres de Hongrie, un pays qui nous a donné en moins d´un quart de siècle deux excellents auteurs couronnés du prix Nobel de Littérature, Imre Kertesz en 2002, et tout récemment Laszlo Kraznahorkai en 2025. En effet, plus on savoure, sous le charme le plus absolu, les pépites que l´on peut extraire de cette fascinante littérature hongroise, plus on s´étonne que ce pays qui se pique d´avoir produit au vingtième siècle de si beaux esprits innovateurs et cosmopolites, de Gyula Krudy à Sandor Marai, en passant par Dezsö Kosztolányi, Attila József, Antal Szerb, Milán Füst, Magda Szabo, Frigyes Karinthy et son fils Ferenc Karinthy – et son à la fois mystérieux et lumineux roman Épépé –sans oublier, entre autres, Péter Esterházy et György Konrád, décédés en 2016 et 2019 respectivement, ou encore l´octogénaire Péter Nádas auteur du merveilleux Ce qui luit dans les ténèbres, Prix spécial Médicis du roman étranger 2025, plus on s´étonne donc, je le répète, que ce pays ayant enfanté de si beaux esprits* se soit enlisé ces dernières années dans un nationalisme des plus obtus, et un conservatisme de mœurs tout à fait irrationnel.

Romancier, essayiste aux accents philosophiques, et traducteur (de Swift, Dickens et Joyce), catholique hanté par le péché, mais tout aussi fasciné par l´érotisme, Miklós Szentkuthy, surnommé l´«Ogre de Budapest» par le poète André Velter dans les colonnes du Monde, était un de ces personnages singuliers de la littérature européenne, un intellectuel non conformiste de la Mitteleuropa, né dans ce qu´on appelle la Belle Epoque (encore du temps de l´Empire Austro -Hongrois), qui a manqué d´une douzaine d´années le tournant du millénaire et qui a toujours rué dans les brancards. Génie baroque, protéiforme, que nombre de critiques ont rapproché d´autres grands noms de la littérature universelle comme Rabelais, Proust, Joyce, Borges, Musil –j´ajouterai, pour le savoir encyclopédique et les réflexions savantes, le Cubain José Lezama Lima -,Szentkuthy brosse à sa guise dans son œuvre –comme nous le rappelle l´éditeur français (éditions Phébus) de son autobiographie d´un genre résolument provocant La confession frivole - le portrait posthume de cette Europe des confins qui a incarné jusqu´aux années trente du vingtième siècle un vaste rêve de culture, de tolérance, de liberté (de libertinage)et de soumission.     

Szentkuthy a publié en 1934, à l´âge de 26 ans, son premier roman, Prae, qui se voulait une description panoramique de la culture européenne des années vingt. Composé de peu d´intrigues et de rares dialogues, il multipliait par contre les réflexions philosophiques et les descriptions d´intérieurs modernes. Ce roman atypique est passé relativement inaperçu et fut reçu avec indifférence par la critique à l´époque, mais aujourd´hui il est reconnu comme le premier roman hongrois moderniste.

Les caractéristiques de ce premier roman –les digressions et les réflexions -sont présentes en quelque sorte dans l´ensemble de son œuvre quel qu´en soit le genre, fiction ou essai. Il s´agit d´une œuvre complexe, expérimentale et érudite, mais naturellement stimulante, centrée sur les conflits entre l´art et la vie, ou encore l´aspiration à la sainteté et à l´érotisme. On y trouve notamment des biographies romancées de musiciens –Haendel, Haydn et Mozart -, d´artistes plasticiens –Dürer –, d´écrivains comme Goethe, ou de personnages historiques. Des écrits rédigés sous la forme de recueils de fragments ou notes avec force métaphores audacieuses. S´il n´était pas un écrivain particulièrement connu hors de ses frontières, son œuvre aurait tout de même influencé des auteurs étrangers. On dit que le Français Jacques Roubaud le citait au nombre de ses sources d´inspiration pour son grand cycle autobiographique Le Grand incendie de Londres.  De Szentkuthy, reste encore à publier un Journal d´environ cent mille pages, conservé dans soixante-dix cartons aux archives du Musée Petöfi, à Budapest.

Quant aux sources d´inspiration de Szentkuthy lui-même, elles étaient à vrai dire inépuisables. Néanmoins, entre 1942 et 1956, il n´a écrit aucun roman fût-ce –selon la formule de l´époque –pour le tiroir, donc quatorze ans d´un silence littéraire quasiment inquiétant pour un écrivain tellement curieux et à l´imagination aussi pétillante. Soudain, il a découvert par hasard le huitième tome de L´Histoire de France de Jules Michelet. Alerté par quelques passages ayant trait à l´excommunication de la ville de Liège au XVème siècle, l´écrivain érudit s´y est penché, annotant, parcourant et revisitant. Cette mosaïque infinie de notules a fait germer dans l´esprit de l´auteur l´idée de la Chronique Burgonde, quatre-vingt chapitres où l´on trouve le ton particulier des variations Szentkuthy, un livre publié en français en 1996 aux éditions du Seuil avec une belle préface du poète et essayiste Zénu Bianu (malheureusement décédé tout récemment), un de ses traducteurs, préface intitulée «Le temps d´Orphée».   

En effet, cherchant, comme il l´indiquait lui-même «le classicisme spontané du désespoir», Szentkuthy a écrit dans La confession frivole, qu´il pensait vivre avant tout comme Orphée et c´est sous le signe de cette figure de la mythologie grecque, poète et musicien, qu´il a écrit celle que l´on pourrait peut-être considérer comme son œuvre majeure : Bréviaire de Saint-Orphée, dix volumes d´une savoureuse érudition. Zénu Bianu, dans la préface que je viens de citer, nous fait savoir que lors d´une interview donnée deux mois avant sa mort, en 1988, Szentkuthy situait l´ensemble de son œuvre protéiforme sur trois niveaux, ou plus précisément trois espaces scéniques. S´inspirant du principe de la trilogie chère à Dante, il tenait La Divine Comédie pour le seul «Dictionnaire intégral du Moyen Âge». Il comparait donc La confession frivole, son «immense autobiographie-magnétophone» au Purgatoire et le Bréviaire de Saint-Orphée- «ultime cisèlement, lumière des lumières» -à la fois, à «L´Enfer» et au «Paradis».

Szentkuthy a reconnu un jour que la première représentation d´Orfeo de Claudio Monteverdi, dirigée par Sergio Failoni à la laquelle il a assisté –ainsi qu´aux sept représentations qui ont suivi - sur la scène de l´Opéra de Budapest le 4 octobre 1936, alors qu´il n´avait que 29 ans, a été pour beaucoup dans la genèse du  Bréviaire de Saint Orphée. Au même titre qu´une visite l´année suivante, à une exposition de Tintoret á Venise avec sa femme, une exposition qui l´a tellement bouleversé qu´il a dû s´y rendre une deuxième fois. Ce Bréviaire dont les sources d´inspiration, comme toujours chez l´auteur, sont fort nombreuses á telle enseigne qu´il était pratiquement impossible de le placer sous quel patronage que ce fût, lui confère l´image d´un grand bazar, d´un catalogus rerum éminemment baroque.

Dans le premier tome de l´édition française du Bréviaire de Saint-Orphée, publiée chez Vies Parallèles, tome intitulé En marge de Casanova, l´éditeur s´interroge dans la préface sur les raisons qui auraient poussé l´auteur à choisir le titre qu´il trouve énigmatique car si la figure d´Orphée fascine -et l´on peut aisément comprendre le désir d´un poète de se placer sous le patronage du mythique joueur de lyre-, quel besoin pour autant de le sanctifier ? N´y peut-on voir, s´interroge-t-il,  un forçage, voire une figure oxymorique ? C´est qu´Orphée est à première vue l´exact opposé d´une religion chrétienne vécue selon ses dogmes : «c´est le paganisme mâtiné d´animisme ; c´est la fièvre des corps, c´est l´appel lascif de la musique profane. Sanctifier Orphée ? Plus encore qu´un forçage ou qu´une figure de style, c´est un blasphème ?». Et l´éditeur ajoute : «Mais si précisément le blasphème n´était plus le contraire de la prière ? Si le blasphème faisait partie de la prière ? Non comme contestation interne à elle-même mais réellement comme partie prenante. En étant l´une des expressions sincères et profondes, en la constituant et l´achevant. Sanctifier Orphée, et donner à lire son Bréviaire, serait alors conjuguer la harpe du poète et le bâton du pèlerin».L´éditeur poursuit son raisonnement jusqu´à conclure qu´écrire Saint-Orphée c´est écrire qu´on se propose de saisir le réel dans sa totalité. À la fin, il reproduit une phrase de Szentkuthy lui-même : «Je suis un homme avide de réalité : je veux la voir, la toucher, la percevoir-à n´importe quel prix ! – et surtout l´exprimer dans toute sa plénitude».

Pour Szentkuthy penser était toujours une fête, mais un penseur est quelqu´un qui déroge peut-être aux principes élémentaires de la vie telle qu´on la conçoit selon un raisonnement cartésien. Mais qu´est-ce qu´un penseur et qu´est-ce que la vie à vrai dire ? Ces interrogations étaient l´occasion pour Szentkuthy d´écrire une de ces réflexions dont il avait le secret : «Puisque la pensée m´apparaît comme la galaxie éternelle et toujours neuve des myriades de nuances que présente le monde, et puisqu´en premier et en dernier lieu, je suis un penseur (et non un être vivant), il me faut fixer tant bien que mal cet amas stellaire, en le déformant certes, et en assumant pleinement les paradoxes et les vides stylistiques inhérents á toute description. La vraie réponse intellectuelle au monde ne saurait être mythe ou philosophie, roman ou essai ; ce sont là fictions isolées, narcissismes irrationnels, jeux ou –dans le meilleur des cas- «tendres longueurs» selon l´expression propre à l´un des fils du vieux Bach. Non, la seule réponse, c´est la restitution pleine et entière de la vie, avec tous ses phénomènes vibratiles, ses chaînes d´associations infinies et ses millions de variantes mentales ! Qu´une telle approche puisse être taxée de «rêve romantique de la totalité» en dit long sur le mépris de nos contemporains…».

Szentkuthy - celui qui voulait tout voir, tout lire, tout penser, tout rêver, tout avaler  -était un être de dialogue dont la pensée avançait en même temps qu´elle s´écrivait. Dans la préface de son livre Le calendrier de l´humilité (éditions José Corti 1998), Dominique Radànyi, sa traductrice, écrit : «L´auteur ne fait jamais les choses à moitié, et ses commentaires reflètent ses excès : son désir de sainteté alterne avec ses débauches, son immersion dans la vie citadine avec ses descriptions lyriques de la nature, ses pensées les plus abstraites sur la création artistique avec ses récits les plus terre-à-terre d´activités quotidiennes. Et toujours il s´observe lui-même dans ce mouvement de balancier, prend du recul par rapport à son écriture et intervient dans son propre discours pour le remettre en question : est-ce de l´art, est-ce la vie ? Est-il en train de créer une œuvre ou de créer sa propre vie ? ».

Szentkuthy observait le monde et le vivait profondément dedans, puis il s´observait le décrivant, mais il ne se coupait jamais du monde, il restait impliqué même lorsqu´il s´agissait d´un univers irréel qu´il avait crée ou d´un monde disparu, époque historique lointaine. On jouit de la lecture de Szentkuthy en suivant l´ordre numérique des fragments ou en ouvrant le livre au hasard afin de plonger dans l´un de ces fragments dont on sort on ne peut plus éblouis. Toujours dans Le calendrier de l´humilité, on ouvre donc au hasard et on lit le quatrième fragment : «Toujours la réalité et jamais l´imagination : je peux envisager l´œuvre de ma vie comme un journal gigantesque à la Montaigne ou à la Saint-Simon, dont l´exclamation suivante serait la coda ivre et auto-contradictoire : «J´ai enfin réussi á me purifier de cette névrose de l´œuvre (opus) ramassée je ne sais où, et je m´abandonne à la vie pure, improductive et vierge de tout écrit». La vie est d´une telle richesse et d´une telle provocation absolues qu´il n´y a pas de temps pour l´imagination ; ou plutôt, l´imagination maxima ex definitione ne peut être autre chose que la présence intégrale de la réalité. Le fantastique est toujours la surprise imprévisible. Or mes rêves et mes visions sont des schémas très prévisibles : le miracle, le bouleversement et le mystère sont toujours une villa neuve, une fleur jamais vue, une rencontre imprévue ou une femme traversant la rue. Comme je l´ai senti chez Rilke : ce qui est toujours la caractéristique d´une époque primitive, c´est qu´elle complète une vie d´intellection par la pensée alors que le véritable intellect le fait par ses sentiments-je vis la même chose : l´imagination primitive rêve et hallucine la réalité ; l´imagination créatrice et fantastique la copie – absolument il est vrai, mais la copie tout de même. Une page de journal comme celle-ci constitue précisément le symbole et l´expérience scientifique d´un fantastique radical de ce type».

Comme l´a écrit encore Dominique Radànyi, sensualité, foisonnement baroque, extase, débauche, mais aussi ascèse, doute, dépouillement, neurasthénie, étaient les composantes de la personnalité toujours sincère et passionnée de Miklós Szentkuthy. 

*En janvier, les éditions Belfond nous ont fait découvrir encore un très bel écrivain hongrois, toujours vivant (né ne 1960). Il s´agit de Gábor Zoltán et son roman L´ivresse de la violence sur le passé fasciste de la Hongrie pendant la Seconde Guerre Mondiale.       

 Livres de Miklós Szentkuthy traduits et disponibles en français :

Miklós Szentkuthy, Chronique burgonde, traduit du hongrois par Zéno Bianu et Georges Kassaï, préface de Zéno Bianu, éditions du Seuil, Paris, 1996. 

Miklós Szentkuthy, En lisant Augustin, traduit du hongrois par Eva Toulouze, éditions José Corti, Paris, 1996.

Miklós Szentkuthy, Le calendrier de l´humilité, traduit du hongrois par Dominique Radànyi avec la collaboration de Georges Kassaï, éditions José Corti, Paris, 1998.

Miklós Szentkuthy, La confession frivole, traduit du hongrois par Georges Kassaï, Zéno Bianu eet Robert Sctrick, éditions Phébus, Paris, 1999.

Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 1 : En marge de Casanova, traduit  par Georges Kassaï et Zéno Bianu, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2015.

Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 2 : Renaissance Noire, traduit par Georges Kassaï et Zéno Bianu, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2016.

Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 3 : Escorial, traduit par Georges Kassaï et Robert Sctrick, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2017.

Miklós Szentkuthy, Bréviaire de Saint-Orphée, tome 4 : Europa Minor, traduit par Georges Kassaï et Robert Sctrick, avec la collaboration d´Élisabeth Minik, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2018.

(Le Bréviaire de Saint-Orphée avait déjà été publié dans les années 90 par les éditions Phébus).

Deux autres titres de Miklós Szentkuthy ont été traduits en français et ont paru dans les années 90 aux éditions José Corti : Vers l´unique métaphore (1991, traduit par Eva Toulouse) et Robert Baroque (1998, traduit par Georges Kassaï et Gilles Bellamy). Malheureusement, ils sont aujourd´hui épuisés.  

 

 

 

 

 

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