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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 8 octobre 2026

Le Prix Nobel de Littérature est décerné à Anne Carson.

 


Le prix Nobel de littérature 2026 a été décerné à la poète canadienne Anne Carson, née à Toronto le 21 juin 1950,pour son œuvre « audacieuse et inventive », une récompense qu’elle estime « fou » d’avoir obtenue.

L’autrice de 76 ans, helléniste réputée, a été récompensée pour son travail qui, « dans un dialogue ludique avec la tradition classique, a donné naissance à de nouvelles formes pour la littérature contemporaine », a souligné Ingrid Carlberg, secrétaire permanente de l’Académie suédoise.

Anne Carson a appris la bonne nouvelle en Islande, pays où elle réside une partie de l’année et dont elle détient la nationalité.

mercredi 7 octobre 2026

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le  livre L´âge de déplaire d´Abibou Diouf, publié aux éditions Albin Michel.

 https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/lage-de-deplaire-premier-roman-de-lecrivain-senegalais-abibou-diouf-455195




mardi 29 septembre 2026

Chronique d´octobre 2026

 




Grazia Deledda, l´âme de la Sardaigne.

Cette année, on signale le centenaire de l´attribution du Prix Nobel de Littérature à l´écrivaine italienne Grazia Deledda. Elle fut la deuxième femme, après la Suédoise Selma Lagerlöf (1909), et la seule femme italienne à ce jour, à recevoir cette distinction et néanmoins cent ans plus tard, quand on évoque son nom - y compris en Italie, son pays d´origine - on a encore l´impression qu´elle est loin de faire l´unanimité ou alors on rechigne quelque peu à reconnaître son talent. On pourrait dire que nous sommes face à un des paradoxes majeurs de l´histoire littéraire italienne. En effet, dans les milieux académiques elle fut longtemps considérée comme un nom marginal, boudée et traitée avec une certaine condescendance. Lorsque l´Académie Suédoise a annoncé le lauréat de cette année-là, une grande partie de l´élite littéraire et universitaire eut d´ailleurs une réaction de stupeur voire de dédain. Benedetto Croce, par exemple, un des noms parmi les plus renommés de l´histoire, de la philosophie et de la littérature italienne, a quelque peu contribué à ce désamour autour de Grazia Deledda. Il a qualifié son écriture de naïve, manquant de profondeur et de structure intellectuelle.  Un autre écrivain réputé, Luigi Pirandello, qui aurait le prix Nobel quelques années plus tard, ne reconnaissait pas chez Grazia Deledda –insulaire comme lui quoique Sarde alors que lui, il était Sicilien – de talent particulier et s´est permis de pondre un roman satirique inspiré du couple Deledda(Suo marito/ Son mari).

Ce rejet et cette méfiance découlent de plusieurs facteurs. D´abord, le manque de formation académique de l´autrice. Originaire, on l´a vu, de Sardaigne, où l´éducation des filles n´était pas prioritaire, Grazia Deledda a dû quitter l´école à l´âge de 9 ans. Autodidacte donc –elle s´est intéressée à la littérature en lisant les livres de la bibliothèque de son père -, elle ne maîtrisait pas les codes de la haute rhétorique classique. Son style était jugé quelque peu lacunaire et dérogeait énormément aux canons de la haute littérature italienne. D´aucuns sont allées jusqu´à l´appeler ironiquement –et un brin sordidement, il faut le dire – de «ménagère de la littérature»(en italien, «la massaia della letteratura»). Ensuite, la réduction de son œuvre à une perspective régionaliste. Ses romans, ancrés dans l´imaginaire de sa Sardaigne natale (surtout, la Barbaria, Nuoro), ont d´ordinaire été dépréciés et caractérisés comme purement folkloriques, provinciaux et archaïques par les cercles intellectuels de l´Italie continentale. Enfin, le sexisme typique et patriarcal de l´époque n´a pas aidé l´écrivaine sarde qui, lorsqu´elle s´est installée à Rome, a fait même l´objet de moqueries dans les salons romains, non seulement elle-même, mais surtout son mari puisqu´on avait du mal à accepter qu´un homme soutienne le succès de son épouse.

Grazia Deledda est née le 28 septembre 1871 à Nuoro(en sarde, Nugoro) et décédée à Rome le 15 août 1936. Si elle n´a pas suivi des études secondaires, elle a tout de même pu parachever son éducation par des leçons dispensées à la maison par un ami lettré de ses parents. Grande lectrice, elle a commencé à écrire assez jeune et,  à l´âge de 17 ans, elle a publié son conte Sangue sardo (Le Sang sarde) dans la revue romaine Ultima Moda. Elle avait découvert sa vocation et c´était le début d´une carrière littéraire prolifique composée de trente-six romans et autour de deux-cent cinquante nouvelles. En 1900, comme je l´ai écrit plus haut, elle a quitté son île natale pour s´installer à Rome, mais la Sardaigne était toujours au cœur de son œuvre.

Dans ses écrits au langage très pur, sonore et riche en nuances, elle parle de la douleur et de la misère, de l´amour et de la mort, de la superstition et de l´immobilisme, de la résignation et du destin individuel, auquel on doit le respect. L´autrice ne cherche pas une fin heureuse. Dans la plupart de ses livres, l´intrigue se déroule dans la partie la plus profonde de l´île (la Barbagia), un monde agropastoral régi par des lois antiques et non écrites. C´est un univers rigide –les paysages arides, la rudesse de la vie paysanne- où l´on respecte les traditions, l´honneur familial et l´esprit clanique. Bref, soit dans les romans soit dans les nouvelles, l´autrice décrit avec finesse et un style poétique les violences et les inquiétudes de l´âme humaine.

Dans Elias Portolu(1903), par exemple, on nous décrit le tableau d´une Sardaigne rurale et sauvage, profondément ancrée dans ses traditions. Elias Portolu est de retour dans son village natal après un séjour en prison. Alors qu´il essaie de se réintégrer dans sa famille de bergers, il fait la connaissance de Maddalena, une jeune femme promise à son frère Pietro. Elle tombe aussitôt sous son charme et se noue entre eux une relation dangereuse et violente, par d´autres mots, un amour interdit. Partagé entre la passion et la culpabilité, la seule issue qu´Elias Portolu soit à même de trouver pour fuir le pêché est de se tourner vers la religion. Il choisit en effet la prêtrise. Néanmoins, les tourments de la chair le rattrapent, menant les personnages vers un destin tragique. Pour la plupart des critiques, la principale qualité du roman est l´analyse subtile du remords et du conflit intérieur d´Elias Portolu. La narratrice ne le juge ni ne le condamne, elle ne fait qu´exposer  sa faiblesse.

Dans un autre roman emblématique de l´autrice, Canne al vento (Des roseaux sous le vent, dans la traduction française), publié en 1913 et que l´on tient pour son chef-d´œuvre, la vie des hommes est comparée à des roseaux qui se plient au vent sans être brisés. C´est en quelque sorte une métaphore de la condition humaine. L´intrigue se déroule encore une fois en Sardaigne et peint la décadence d´une famille noble ruinée, les Pintor, incarnée par trois sœurs (Ruth, Ester et Noémie) attachées aux apparences de leur rang. Avec elles, habite Efix, le vieil et fidèle serviteur. L´équilibre fragile de leur vie est bouleversé par l´annonce de l´arrivée de leur neveu Giacinto, fils de leur sœur Lia qui dans sa jeunesse s´est enfuie de la maison maternelle et est décédée quelques années plus tard. Les différents personnages du roman vont alors être ballotés par ce coup de destin comme les roseaux au vent.

Si l´œuvre de Grazia Deledda peut s´inscrire dans le prolongement du vérisme italien –mouvement littéraire et artistique de la fin du XIXème siècle qui cherche à représenter la réalité quotidienne le plus fidèlement possible -, un peu à l´instar du Sicilien Giovanni Verga (1840-1922)-, elle s´en affranchit pourtant pour évoluer vers un univers mythique et psychologique proche du décadentisme. En effet, contrairement aux canons stricts du vérisme –qui s´était inspiré du naturalisme français -, Grazia Deledda n´adopte pas dans ses romans et nouvelles une perspective «scientifique». Aussi l´écrivain Luigi Capuana (1839-1915), par exemple, l´accusait-il de manque d´objectivité. D´autre part, dans ses écrits, le paysage sarde n´est pas seulement documenté, il devient un décor de légende, un espace intemporel régi par des forces morales et fatales. Le vérisme est également dépassé dans les thèmes moraux et religieux étant donné que dans les livres de Grazia Deledda, les intrigues se concentrent sur le sentiment du péché, la culpabilité, le remords et l´obsession de l´expiation, dans une lutte permanente entre le bien et le mal. Enfin, l´exploration de l´âme humaine et une sorte de lyrisme intime placeraient d´ une certaine manière son œuvre à la frontière du vérisme et du décadentisme. Néanmoins, le vérisme dans lequel on a enfermé sa littérature ne faisait pas l´unanimité, d´éminents critiques contestant cette étiquette qu´on lui avait collé sur le dos. C´était le cas d´Emilio Cecchi (1884-1966) qui ne voyait pas en elle une prévalence du vérisme et du naturalisme, mais l´élément lyrique et féerique. Un avis partagé par un autre critique, Natalino Sapegno (1901-1990).

Malgré les réticences du passé –et qui subsistent encore un tant soit peu -, l´œuvre de Grazia Deledda est tout de même envisagée de nos jours sous un autre angle. Le centenaire de l´attribution du Prix Nobel de Littérature a marqué un regain d´intérêt pour l´œuvre de la prestigieuse autrice sarde. On reconnaît même la modernité de son écriture. On met en exergue aussi la puissance psychologique de ses personnages et la portée universelle de ses romans et nouvelles. On ne cantonne plus son œuvre, comme par le passé, dans un registre folklorique, régionaliste ou provinciale. On percevait naguère ses livres comme de simples tableaux pittoresques de la Sardaigne, alors que la critique moderne analyse ses récits comme des tragédies existentielles qui dépassent le cadre géographique de son île natale. D´autre part, Grazia Deledda est désormais reconnue comme une pionnière féminine et une intellectuelle audacieuse.

Le centenaire de l´attribution du Prix Nobel à Grazia Deledda est donc une occasion en or pour découvrir ou redécouvrir l´œuvre d´une écrivaine dont le message universel réside dans l´exploration de la condition humaine face à la fatalité, au péché et à la rédemption. Ancrés dans sa Sardaigne natale, ses romans et nouvelles transcendent pourtant ce cadre fort particulier pour aborder des dilemmes qui touchent l´humanité entière.

P.S- Les œuvres de Grazia Deledda en français sont maintenant en cours de republication notamment chez Cambourakis. 

mardi 15 septembre 2026

Centenaire de la naissance de Michel Butor.

 


On a signalé hier le centenaire de Michel Butor, un des représentants majeurs du Nouveau Roman. Il est donc né le 14 décembre 1926 à Mons-en-Baroeul (Nord) et décédé le 24 août 2016 à Contamine sur Arve (Haute-Savoie). Romancier à ses débuts –Passager de Milan, L´emploi du temps, La modification, Degrés -, il était aussi poète, essayiste s’intéressant à tous les arts, bâtisseur de formes littéraires nouvelles et pédagogue passionné. Sa complicité avec de très nombreux artistes a fait naître des centaines de livres de dialogue, des œuvres musicales et des films. 

samedi 29 août 2026

Chronique de septembre 2026.

 


Nicolás Gómez Dávila, le «réactionnaire authentique».

 

Le vieil adage selon lequel nul n´est prophète chez soi (ou en son pays) pourrait avoir une variante ou une expression plus ou moins alternative concernant l´écrivain, philosophe et moraliste colombien Nicolás Gómez Dávila(1913-1994). On pourrait dire de lui que nul n´est prophète en sa langue. En effet, s´il n´était pas à vrai dire tout à fait inconnu en Colombie –quoique ses textes fussent plus divulgués dans les milieux journalistiques qu´à l´académie -, les éditeurs espagnols qui jouent un rôle essentiel dans la diffusion de la littérature sud-américaine ont longtemps boudé l´œuvre singulière –composée fondamentalement d´aphorismes – de Nicolás Gómez Dávila. Les dictionnaires, pour la plupart, ne le mentionnaient même pas. Il a fallu l´intérêt des éditeurs et académiciens d´abord allemands puis français et italiens pour que les milieux universitaires et éditoriaux d´expression espagnole se penchent enfin sur cet oiseau rare qui maniait de main de maître la langue de Cervantès. Toujours est-il que Nicolás Gómez Dávila lui-même ne s´est jamais vraiment intéressé par la renommée qu´aurait pu acquérir son œuvre. Sa réputation n´a véritablement commencé à croître qu´au début des années quatre-vingt. Malgré la reconnaissance relativement tardive de son talent, ils ont été tout de même assez nombreux ceux qui ont mis en exergue l´importance de son œuvre. Dans cette liste, on peut inclure, entre autres, une vingtaine de noms comme Gabriel García Márquez, Álvaro Mutis, Peter Weiss, Martin Mosebach, Botho Strauss,  Ernst Jünger, Heiner Müller, Franco Volpi, José Miguel Serrano Ruiz-Calderón, Miguel Saralegui, Jean Raspail, Simon Leys, Philippe Billé (son premier traducteur en français), Richard Dubreuil, Frédéric Shiffter, Bruno de Cessole, Luc-Olivier d´Algange, Christopher Gérard et Francia Elena Goenaga-Olivares. Il y a eu aussi des allusions et des citations de la part de Michel Onfray et d´Alain Finkielkraut. Enfin, ces dernières années, deux noms ont joué un rôle important dans la divulgation de son œuvre en France : Juan Asensio et Michaël Rabier qui lui a consacré en 2020 l´essai-publié aux éditions L´Harmattan - Nicolás Gómez Dávila, penseur de l´antimodernité (vie, œuvre, philosophie), brillant et très fouillé.

Nicolás Gómez Dávila –surnommé dans son enfance Don Colucho par ses proches –est né le 18 mai 1913, à Bogota-ville où il est décédé le 17 mai 1994, donc la veille de ses 81 ans- au sein d´une famille de l´élite colombienne qui avait fait fortune dans le commerce des tissus, encore florissant à l´époque. Suivant l´usage de la haute bourgeoisie colombienne, et en général sud-américaine, ses parents ont décidé de s´installer à Paris afin de donner à leur fils une éducation de qualité à la française. Dès le début de l´entre-deux-guerres, en 1919, la famille Gómez Dávila s´est donc installée dans la capitale française et le petit Nicolás a pu étudier dans une école bénédictine. Ces années ont été décisives dans sa vie, comme il l´a d´ailleurs confessé des décennies plus tard à l´écrivain allemand Martin Mosebach, venu lui rendre visite en 1993, un an avant sa mort : «C´est la France qui m´a fait». D´aucuns insinuent même – c´est le cas de son biographe Mauricio Galindo Hurtado -que ses premiers textes, il les avait d´abord écrits en français. C´est fort possible, mais il n´est pas de source fiable qui puisse nous l´assurer complètement. Outre cette solide formation humaniste en France, il a aussi séjourné pendant ses vacances scolaires en Angleterre pour perfectionner sa maîtrise de la langue de Shakespeare. Cette jeunesse européenne lui a permis non seulement de s´éprendre de la culture classique, mais aussi de façonner sa pensée, imbue des lectures les plus diverses. Il s´est particulièrement intéressé aux idées maurassiennes et barrésiennes et à des écrivains comme Léon Daudet. Plus tard, encore en France, il a suivi avec un certain enthousiasme ceux que Pierre Drieu La Rochelle avait désignés comme héritiers littéraires (et non pas forcément politiques) de Maurice Barrès, à savoir Henry de Montherlant ou Louis Aragon, une filiation spirituelle et stylistique qui s´est également étendu à André Malraux.

En 1936, Nicolás Gómez Dávila est rentré en Colombie et n´est point retourné en Europe à l´exception d´un séjour de six mois avec son épouse en 1948. Surnommé le Nietzsche colombien, il n´a jamais fréquenté l´université, ayant passé le plus clair de son temps dans sa magnifique bibliothèque de 30.000 livres- comparable, dit-on, à celle de Jorge Luis Borges -, une bibliothèque que l´historien Arnold Toynbee considérait comme la plus importante du monde. Il ne sortait de sa maison de style Tudor dans le nord de Bogota, comme le rappelait souvent son ami Mario Laserna, qu´une à deux fois par semaine, pour assister à une assemblée bancaire, participer aux réunions du Jockey club ou visiter son magasin de tissus du centre-ville.

L´œuvre de Nicolás Gómez Dávila est composée d´essais-Textos(Textes), Notas (Notes), El reaccionario autentico (Le réactionnaire authentique) -mais aussi, on l´a vu plus haut, d´une foule d´aphorismes ou de scholies (ou scolies ; escolios, en espagnol). Ce dernier terme, l´auteur le préférait à celui d´aphorismes pour définir son genre d´écriture, pour une raison fort particulière : il voulait se situer dans la tradition des commentateurs antiques et surtout médiévaux. Le terme a une origine grecque qui renvoie à une activité dédiée à l´étude.

Dans ses Textos, il développe les concepts de base de son anthropologie philosophique et de sa philosophie de l´histoire dans un registre de langue très recherché où abondent les métaphores. C´est dans cet ouvrage qu´il exprime pour la première fois son intention de s´inscrire dans une filiation «réactionnaire», étant donné qu´un système philosophique ne pouvait selon lui rendre compte de la réalité. Il critique tout autant la gauche que la droite politique, parfois même certaines idées traditionnelles alors qu´il partage avec les conservateurs quelques principes relevant de la filiation réactionnaire dont il se réclame. Il défend une anthropologie pessimiste, fondée sur une étude approfondie de Thucydide et de Jacob Burckhardt –des auteurs emblématiques pour Nicolás Gómez Dávila au même titre que Saint Thomas d´Aquin, Montaigne voire Oswald Spengler - ainsi que les structures hiérarchiques qui doivent ordonner la société, l´Eglise et l´État. Il stigmatise le concept de souveraineté du peuple qui est pour lui la clé de la destruction de la société, une divinisation de l´homme dénuée de toute légitimité, un rejet de la souveraineté de Dieu. Dans la même veine, il voit dans le Concile Vatican II une adaptation très problématique de l´Eglise au monde. Il rejoint ainsi en quelque sorte la pensée de son prédécesseur Juan Donoso Cortés (1809-1853) qui concevait toutes les erreurs politiques comme le résultat d´erreurs théologiques. La pensée de Nicolás Gómez Dávila peut donc être considérée de la sorte comme une théologie politique. Ceci ne le rend pas pour autant moins inclassable qu´il ne l´est. La complexité-on dirait plutôt, la multiplicité - de sa pensée tend à rendre on ne peut plus difficile une définition objective de sa philosophie. Concernant la figure du réactionnaire, du réactionnaire authentique, Nicolás Gómez Dávila la situe dans le présent, il faudrait d´ailleurs écrire dans la présence, afin d´évacuer le temporel dans la mesure où il s´agit plutôt d´un présent atemporel, d´où découle un rapport méta –historique à l´Histoire, comme l´auteur l´écrit dans son livre Escolios a un texto implicito I (Scholies à un texte implicite I) : «L´histoire se suicide en niant toute transcendance. Si la réalité est seulement temporelle, son lieu est le présent. Le passé manque d´importance. Pour que l´histoire nous concerne, quelque chose en elle doit la transcender ; il doit y avoir quelque chose d´autre dans l´histoire que l´histoire». C´est une position supra-historique et anhistorique sur le présent que le progressiste, soit-il libéral ou radical, ne comprend pas. Retenons les paroles de Nicolás Gómez Dávila à ce propos dans El reaccionario autentico(Le réactionnaire authentique) : «Que le réactionnaire proteste contre la société progressiste, la juge, et la condamne, mais qu´il se résigne cependant à son monopole actuel dans l´histoire, lui paraît une position extravagante. D´une part, le progressiste radical ne comprend pas comment le réactionnaire condamne un fait qu´il admet; et, d´autre part, le progressiste libéral ne saisit pas comment il admet un fait qu´il condamne. Le premier lui enjoint de renoncer à condamner s´il reconnait la nécessité du fait, et le second à ne pas se limiter à s´abstenir s´il admet que le fait est condamnable. Celui-ci lui intime de se rendre, celui-là d´agir. Tous les deux critiquent sa passive fidélité à la défaite».

L´apparente passivité du réactionnaire, illustrée de manière poétique, doit se comprendre à partir de sa conception métaphysique, supra ou méta -historique de l´Histoire, bien qu´affranchie de toute signification providentialiste, comme l´auteur colombien l´écrit dans un autre passage du Réactionnaire authentique : « En effet, quoiqu´elle ne soit ni nécessité, ni caprice, l´histoire n´est pas pour autant selon le réactionnaire une dialectique de la volonté immanente, mais une aventure temporelle entre l´homme et ce qui le transcende. Ses œuvres sont les traces, sur le sable remué, du combat entre l´homme et l´ange. L´histoire du réactionnaire est un lambeau, déchiré par la liberté de l´homme, qui oscille au vent du destin». À ce sujet, Michaël Rabier écrit dans l´essai cité plus haut : «L´Histoire pour le réactionnaire selon Gómez Dávila dépasse donc l´histoire, elle est le terrain de lutte entre l´homme et Dieu ou son envoyé, entre le hasard et sa nécessité, entre la liberté et la fatalité, difficilement conciliables ou tragiquement inconciliables. On comprend mieux à l´aune de cette conception que la posture de celui que nous avons nommé le conservateur contemplatif, c´est-à –dire en fait le véritable réactionnaire, le «réactionnaire authentique» pour reprendre l´expression gomezdavilienne, ne soit maintenant plus politique, mais métaphysique».         

Comme Michaël Rabier nous rappelle aussi, si Nicolás Gómez Dávila est un penseur de l´antimodernité, il n´y a tout de même pas chez lui de système philosophique, ni même de création de concepts. Il y a néanmoins une philosophie qui parle, il y a une voix. Une voix dont on perçoit dès la première lecture le caractère polyphonique.

On pourrait dire que Nicolás Gómez Dávila concevait la philosophie comme une manière de vivre, comme l´a écrit à juste titre derechef Michaël Rabier qui dédie à ce sujet un chapitre de son ouvrage. Il s´interroge sans cesse sur le problème du style en philosophie, développant un véritable art poétique ou plutôt philosophique d´écrire, justifiant l´usage de la forme brève, défendant le fragmentaire contre le systématique. De même, il essaie à maintes reprises de répondre à la question du sens réel de la philosophie –qu´est-ce que la philosophie ? -, mais y répondre conditionne son choix stylistique. Dans son œuvre, abondent les passages exprimant un certain mépris à l´égard de la philosophie, à telle enseigne que l´on pourrait voir en lui, selon Michaël Rabier, «un antiphilosophe» typique et même caricatural, marqué par son héritage contre-révolutionnaire, conservateur ou réactionnaire, et imprégné d´un catholicisme à maints égards intransigeant. Entre le scepticisme envers la capacité de la raison à atteindre la vérité et la foi en une vérité révélée, il reste peu d´espace pour l´exercice de la philosophie considéré comme vain, voire ridicule. Les citations suivantes retirées des ouvrages Escolios a un texto implicito I (Scholies à un texte implicite I) et Sucesivos Escolios a un texto implicito (inédit en français) en sont une illustration probante : «Nous appelons philosophie la logique du discours lorsqu´il a  l´absurde pour sujet» ; «L´homme commun erre dans l´obscurité, le philosophe se trompe à la lumière du jour» ; «Un diplôme de dentiste est respectable, mais celui de philosophe est grotesque» ; «Il ne faut prendre au sérieux  aucune philosophie, ni se moquer d´aucune. Si l´une fut simplement comique, il faudrait désespérer de l´homme, si l´autre fut totalement sérieuse, il faudrait désespérer du monde» ; «La déduction philosophique est l´art de transformer une observation exacte, mais limitée, en un système compréhensible mais faux» ; «La philosophie est la partie de la rhétorique où orateur et auditeur se confondent en une seule personne. Philosophe est celui qui n´adopte que les arguments avec lesquels il s´est convaincu lui-même» ; «Les philosophies ne deviennent pas particulièrement obsolètes, elles deviennent ennuyeuses» ; «Toute mythologie est d´une certaine manière certaine, alors que toute philosophie est d´une certaine manière fausse».

Pourtant, si l´on se penche un peu plus en détail sur l´œuvre de Nicolás Gómez Dávila, on s´aperçoit qu´il n´y a pas à proprement parler de méfiance à l´égard de la philosophie, ce qu´il y a à vrai dire c´est, on l´a vu, une conception différente de ce que représente la philosophie. Nicolás Gómez Dávila est partisan d´une philosophie plus traditionnelle et ancienne. Il défend cette conception contre la barbarisation de l´esprit moderne. Il condamne la moderne séparation entre vie quotidienne et vie spirituelle. Dans ses Notas (Notes), il écrit : «La vie philosophique que prêchent les pythagoriciens et dont la notion acquiert sa plénitude dans la philosophie de Platon est, malgré l´intellectualisme de l´école aristotélicienne, l´axe même de la philosophie antique. Le processus de la connaissance philosophique a, selon Platon, pour condition inévitable un processus de purification et d´ascèse ; pour lui comme pour les mystiques, la connaissance est une fonction totale de la personne». La philosophie n´est donc pas détachée de la vie quotidienne, il y a même une volonté chez Nicolás Gómez Dávila d´ancrer l´intelligence dans le concret, ce qu´il appellera un «épicurisme de l´intelligence» ou un «hédonisme intellectuel», totalement opposé à une philosophie abstraite, une intelligence séparée du plaisir, comme l´auteur l´écrit lui-même dans ses Notas (Notes) : «Le livre qui ne divertit pas, ni ne plaît, court le risque de perdre l´unique lecteur intelligent : celui qui cherche son plaisir dans la lecture et seulement son plaisir. Il est certain que notre devoir réside à raffiner de plus en plus le plaisir jusqu´à ce qu´il nous soit donné de le trouver, rare et pur, dans les endroits les plus âpres et les plus arides ; mais toute occupation avec les lettres qui n´a pas pour racine un certain épicurisme de l´intelligence et une passion sensuelle, manque de solidité, d´intensité et de compréhension lumineuse».

Souvent provocatrice, oraculaire, mais frappant toujours juste à la façon des moralistes du Grand Siècle, l´œuvre de Nicolás Gómez Dávila est d´une polyphonie et d´une singularité incomparables. Un des sommets de la pensée contemporaine.   

 

P.S- Les citations de Nicolás Gómez Dávila, traduites en français, que j´ai reproduites dans cette chronique, je les ai reprises de l´essai de Michaël Rabier cité dans le texte.

 

Œuvres de Nicolás Gómez Dávila traduites en français :

Les horreurs de la démocratie-Scolies pour un texte implicite, suivi de «Un ange captif du temps», par Franco Volpi, choix et préface Samuel Brussell, traduit de l´espagnol par Michel Bibard, Anatolia/Editions du Rocher, 2003.

Le réactionnaire authentique, choix de Samuel Brussell, préface de Martin Mosebach, traduit de l´espagnol par Michel Bibard. Anatolia/Editions du Rocher, 2005.

Carnets d´un vaincu, traduit de l´espagnol par Alexandra Templier, collection Tête-à-tête, L´Arche, 2009

Critique du droit, de la justice et de la démocratie, traduit de l´espagnol par Michel Bibard, Éditions Hérodios, 2021

Un cœur révolté, préface de Tomás E. Molina, traduit de l´espagnol par Michel Bibard, Éditions Hérodios, 2025.          

Pour ceux qui lisent bien l´espagnol, je conseille trois belles éditions disponibles chez Atalanta : Escolios a un texto implicito (2009), Textos (2010), Breviario de escolios (2018).

       

            

     

mercredi 26 août 2026

La mort de Péter Nádas.

 


Romancier, dramaturge et essayiste, l´écrivain hongrois Péter Nádas, né à Budapest le 14 octobre 1942 au sein d´une famille juive, est mort ce mercredi matin à son domicile hongrois de Gombosszeg Il laisse une œuvre nourrie de son expérience de la guerre, de la dictature communiste et de la Hongrie contemporaine. Son décès a été confirmé à l'AFP par son agente littéraire Anett Orosz,

En France, il avait reçu en 1999 le Prix du Meilleur livre étranger pour Le livre des Mémoires et en 2025 le prix spécial du jury Médicis pour son ouvrage  Ce qui luit dans les ténèbres .

Couronné de nombreux prix et traduit dans le monde entier, il figurait depuis des années parmi les pressentis au Nobel de Littérature.

lundi 10 août 2026

Centenaire de la naissance de Blanca Varela.

 


On signale aujourd´hui le centenaire de la naissance de la poétesse péruvienne Blanca Varela. Née à Lima, ville où elle est décédée le 12 mars 2009, Blanca Varela est une figure majeure de la poésie latino-américaine. Liée au surréalisme, elle a vécu à Paris où elle a côtoyé André Breton, Jean-Paul Sartre et Octavio Paz. Son œuvre explore le corps, l'animalité et la condition humaine. Elle a partagé sa vie avec le peintre péruvien Fernando de Szyszlo.

mercredi 5 août 2026

La mort de Didier Decoin.

 


L'écrivain et scénariste Didier Decoin, ancien président de l'Académie Goncourt, s´est éteint dans la matinée du mercredi 5 août à l´âge de 81 ans. Il laisse derrière lui une œuvre prolixe composée de romans, d'essais et de scénarios.

Né le 13 mars 1945, Didier Decoin a 20 ans lorsqu'il publie son premier livre, Le Procès à l'amour en 1966. Une décennie plus tard, sa prose est saluée par ses pairs. Il reçoit en 1977 le prix Goncourt pour John l'Enfer, récit d'un homme solitaire dans l'Amérique contemporaine. C'est l'histoire de John, un laveur de vitres d'origine cheyenne, qui observe la décadence de New York depuis les hauteurs des gratte-ciel. Le roman explore des thèmes comme la solitude, la quête d'identité et la confrontation entre les cultures amérindiennes et occidentales. 

La mort de Marcel Cohen.

 


L’écrivain français Marcel Cohen, rescapé de la Shoah dont l’œuvre a beaucoup traité de questions comme la mémoire, la disparition et la transmission, est décédé le 31 juillet 2026 à Paris à l’âge de 88 ans, a annoncé son éditeur, Gallimard.

Né le 9 octobre 1937 à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine), dans une famille juive séfarade originaire d’Istanbul, Marcel Cohen n’avait que cinq ans lorsque la quasi-totalité de sa famille a été arrêtée pendant l’Occupation nazie. Caché en Ille-et-Vilaine par Annette, une employée de son grand-père, il a échappé aux rafles. Ses parents, sa petite sœur Monique et plusieurs autres membres de sa famille ont été déportés à Auschwitz d’où ils ne sont jamais revenus.

Marcel Cohen a longtemps refusé de faire de cette tragédie le cœur de son œuvre. Ce n’est qu’en 2013 qu’il a publié Sur la scène intérieure un récit salué par la critique dans lequel il reconstitue, à partir de quelques objets et documents conservés, les fragments de vie des membres de sa famille disparus. L’ouvrage a notamment reçu le prix Wepler-Fondation La Poste.

 

mercredi 29 juillet 2026

Chronique d´août 2026.

 



Jean Dutourd: portrait d´un pamphlétaire ou d´un moraliste ?

 

 «Personne ne sait comme Jean Dutourd manier le paradoxe mêlé de bougonnerie, le naturel combiné à l´élégance, le sacrebleu et le saperlipopette ponctués de subjonctifs, avec des crudités, des familiarités savantes, et parfois une tournure rare, ressouvenue de meilleures garde-robes de la langue française, de La Fontaine à Saint-Simon». Ce portrait de Jean Dutourd a été brossé un jour par Renaud Matignon (1935-1998), critique littéraire à la plume acérée, et il traduit on ne peut mieux la personnalité iconoclaste, contradictoire, à la fois pamphlétaire et moraliste, ronchonne, provocatrice, un brin réactionnaire de Jean Dutourd. Les paroles de Renaud Matignon ont été proférées après la parution en 1996 d´un des livres les plus virulents et sarcastiques de Jean Dutourd, une uchronie intitulée Le Feld- Maréchal von Bonaparte où l´auteur imagine ce que serait devenue la France et Napoléon Bonaparte si Louis XV n´avait pas racheté la Corse à la République de Gênes en 1768. Cette idée est la matière d´une réflexion sur les causes de la grandeur et de la décadence des Français doublée d´un pamphlet adressé à la démocratie. C´est que, figure familière de la littérature et des médias, Jean Dutourd n´a cessé de brocarder pendant plus de cinquante ans le conformisme et la médiocrité de l´époque.   

Alors que l´état civil mentionne qu´il est né le 14 janvier 1920, il a pourtant vu le jour le 12, son père, le chirurgien-dentiste François Dutourd, distrait, ayant oublié d´aller déclarer son rejeton. À l´âge de 7 ans, Jean Dutourd a perdu sa mère, Andrée Haas, emportée par une tuberculose, ce qui ne pouvait manquer de marquer sa vie. Élevé seul par son père, qui rêvait de faire de lui un médecin, il s´est assez tôt épris de littérature, dévorant en cachette Alexandre Dumas, Paul Féval, Hector Malot, la Comtesse de Ségur, Jack London, tout en caressant le désir de devenir…concierge ! Malgré sa fureur littéraire –ou en raison de cette même fureur -, il n´a obtenu le baccalauréat qu´à son troisième essai. En même temps, il fréquentait une jeune femme prénommée Camille, de trois ans sa cadette, qu´il a fini par épouser à l´été 1942, ayant comme témoin le philosophe Gaston Bachelard, rencontré à la Sorbonne et avec lequel il s´est lié d´amitié. 1942 est une année où, on le sait, la seconde guerre mondiale sévissait, où la France était occupée par les troupes nazies. Le jeune Jean Dutourd n´était pas insensible au sort de son pays, la belle France qu´il aimait, et il a donc décidé d´entrer dans la Résistance. En évoquant cette époque, il a dit un jour : «j´étais devenu français, enfin, moi qui était si sûr de ne croire à rien et qui me trouvais si intelligent». Évadé à deux reprises, il a participé en 1944 à la Libération de Paris, en prenant l´immeuble de Paris- Presse, aujourd´hui siège du Figaro.

Après la guerre, il a commencé une carrière dans les journaux et dans le monde de l´édition avant de devenir aussi romancier et essayiste. De 1944 à 1947, il fut administrateur adjoint du journal Libération (aucun rapport avec le quotidien qui porte aujourd´hui le même nom), de 1947 à 1950, il a dirigé deux programmes français à la BBC, et enfin, de 1950 à 1966, il fut conseiller littéraire chez Gallimard. En tant que journaliste, il s´est surtout singularisé pendant des décennies –concrètement de 1963 à 1999 - chez France – Soir comme un chroniqueur audacieux, puis un éditorialiste qui ne mâchait pas ses mots. Il a participé aussi aux Grosses Têtes sur RTL. Un recueil de ses chroniques a été publié en 2001 sous le titre Le siècle des lumières éteintes que Jean Dutourd a présenté de la sorte : «Ayant pendant des dizaines d´années contemplé le  monde afin de le décrire ou plutôt de le crayonner dans les journaux j´ai pu constater l´extinction progressive des feux, ainsi que l´influence obscurantiste de la science et des techniques. Tout au long de son existence, l´humanité s´était principalement occupée de son esprit et de son âme. D´où la place que tenaient les lettres, les arts et la religion, instruments majeurs de la connaissance spirituelle. Soudain, au XXème siècle, l´humanité, pour la première fois de son existence, ne s´était plus intéressée qu´au corps, à sa commodité, à son bien-être, à sa puissance ou à la vitesse que les objets et les savoirs nouveaux pouvaient lui donner. Il s´est ensuivi une curieuse retombée en enfance».        

Physique de grognard avec pipe et moustaches, il n´a cessé toute sa vie de dénoncer la bêtise triomphante, les modes, les jargonneurs et l´air du temps. Siégeant à l´Académie Française depuis 1978, il était un fervent défenseur de la langue française, de ses tournures uniques, de son style, de son élégance : «j´avais déjà bien avant d´être académicien, l´amour de la langue française. Je l´aime comme un artiste aime la matière de son art. Comme un homme aime l´âme que Dieu lui a donnée». Dans le 33ème chapitre de son essai de 1959, L´âme sensible, placé sous le signe de Stendhal, il écrivait déjà : «Les bons auteurs français sont les meilleurs des éducateurs. Ils forment l´esprit à la clarté ; ils donnent de l´aversion pour les mystères faciles, du mépris pour les idées embrouillées et confuses, et enfin une confiance d´écrivain dans la langue française qui interdit l´équivoque. Rivarol, dans son Discours sur l´universalité, que j´admire malgré le mépris des philologues modernes, dit : «La langue française est la seule qui ait une probité attaché à son génie». Cette probité, à force, s´insinue dans l´esprit du lecteur. Le français est la seule langue au monde qui, non par ce qu´elle exprime mais par la façon dont elle l´exprime, constitue un enseignement et une méthode pour l´esprit. On devient simple par l´usage des classiques français. Le coup d´œil que, par la suite, on jette sur la vie, s´en ressent».  

Le 14 juillet 1978, quelques mois avant son élection au Quai Conti au fauteuil de Jacques Rueff, son appartement du 63 Avenue Kléber, à Paris, fut plastiqué alors que l´écrivain était en vacances à Antibes. L´attentat fut revendiqué par une obscure «section franco-arabe de refus» sous prétexte que Jean Dutourd était «un homme de plume au service de la presse juive». Jean Dutourd avec l´humour qui l´a caractérisé toute sa vie a alors dit : «Ça m´a rajeuni. Ça m´a rappelé l´époque ou c´est moi qui posais les explosifs. Ça prouve au moins que j´ai du style».

Son intronisation à l´Académie Française l´a en quelque sorte amusé, lui pour qui le nouvel habit vert avait des allures de «carapace de crocodile» : Pour lui, «la société ne salue que les uniformes : ça l´impressionne. Et il est essentiel d´être salué par la société pour être à peu près tranquille». Quoi qu´il en soit, à l´Académie Française, il cultive son image de ronchon, de râleur, de pamphlétaire et de polémiste, et aligne les essais controversés et les odes à la France d´antan : De la France considérée comme une maladie (1982), Henri ou l´Éducation Nationale (1982), Socialisme à tête de linotte (1983) ou La gauche la plus bête du monde (1985), un pied de nez à la gauche française qui se gargarisait de la phrase de Guy Mollet en 1957(«la droite la plus bête du monde»).

Pourtant, ce qui compte avant toute chose c´est l´œuvre immense qu´il nous a laissé. Jean Dutourd était un romancier –et un essayiste – particulièrement fécond, il a écrit et publié plus de soixante-dix titres ! S´il fallait élire une sorte de Bibliothèque sentimentale Jean Dutourd, on aurait sûrement l´embarras du choix.

Il a commencé en 1946 avec l´essai Le complexe de César qui s´est vu couronner du prix Stendhal, du nom d´un des auteurs de son panthéon littéraire. Sur ce livre, Roger Caillois a écrit que c´était un maître –livre où se révélaient d´un coup un vigoureux esprit et un écrivain admirable. Le complexe de César se divise en deux parties : un récit aux forts accents autobiographiques suivi d´une foule de méditations et d´aphorismes. Il explore la nature de l´ambition, le pouvoir et la condition humaine.

En 1950, il a publié Une tête de chien qui a obtenu le prix Courteline. Ce roman nous raconte l´histoire d´Edmond qui est né avec une tête de chien, plus précisément une tête d´épagneul. Si cela fait de lui un être à part, la différence le condamne trop souvent à la solitude. À l´école, à l´armée et au travail, les brimades le mèneront à une véritable quête de soi. Dans ce roman jubilatoire et mélancolique, l´auteur retrace avec un humour mordant la vie d´un homme singulier dans une société pleine d´a priori.

En 1952, est paru un des ses plus grands succès, un des livres les plus lus et connus de cet écrivain hors pair et qui a reçu à l´époque le prix Interallié : Au bon beurre. Ce roman se déroule pendant l´Occupation allemande de la France (1940-1944). L´histoire gravite autour de l´enrichissement du couple Poissonard qui tient la crèmerie «Au bon beurre», à Paris, dans le quartier des Ternes, et sur le destin du jeune Léon Lecuyer, fils d´une cliente du magasin. Les crémiers sont décrits comme opportunistes et sans scrupules puisqu´ils parviennent à faire fortune grâce au marché noir sans jamais remettre en cause le bien-fondé de leurs actes. Léon Lecuyer est décrit, pour sa part, comme un idéaliste aux grandes ambitions, que le temps et les épreuves durciront tout en préservant son honnêteté. François Mauriac, lauréat du Prix Nobel de Littérature justement en 1952, a écrit ce qui suit sur le roman de son jeune confrère : «Certains critiques m´avaient détourné de lire Au bon beurre, laissant entendre qu´il existait entre Jean Dutourd et le couple immonde qu´il a peint une obscure connivence. Or, à mesure que ces jours-ci j´avançais dans le livre, j´éprouvais un sentiment de délivrance : Enfin, me disais-je, tout de même cela aura été dit. Ce couple à qui, plus ou moins, nous avons eu tous affaire, pendant quatre ans, le voilà dénoncé, exposé sur un pilori qui désormais dominera l´histoire de ces noires années. Que l´auteur de ce beau livre soit un homme courageux, il faudrait pour le nier ne rien connaître de la lâcheté qui, aujourd´hui, incite tant de paupières à se baisser opportunément, scelle tant de lèvres».

1956 est l´année de la parution du Taxi dans la Marne, un essai historique et patriotique où l´auteur fustige la débâcle de 1940 et la lâcheté des généraux français, tout en critiquant le déclin de la France d´après-guerre. Il érige la vaillance en idéal face à la médiocrité ambiante. Cet essai, sous forme de pamphlet en quelque sorte, utilise l´épisode historique des taxis parisiens réquisitionnés en 1914 lors de la Première Guerre Mondiale, comme une métaphore et un symbole de sursaut national, d´honneur et de résistance. Jean Dutourd oppose l´héroïsme de la génération de 1914 au renoncement de celle de 1940 et des années 1950. Lors de la parution du livre, l´académicien Émile Henriot a écrit une critique fort élogieuse dans le quotidien Le Monde : «M. Dutourd n´y était pas, il n´était pas né à l´époque. Mais il croit aux taxis de la Marne. Son titre a une valeur symbolique. Le miracle de la Marne, pour lui, c´est cet épisode raisonnable et qui n´a rien en soi de miraculeux donné comme un exemple de décision, de rapidité, d´énergie dans un temps où la France guerrière, patriote, était encore capable de se sauver toute seule dans un péril grave. Voilà donc le jovial M. Dutourd qui a retrouvé la veine grave et le ton d´autorité de ses débuts quand il écrivait son remarquable Complexe de César. Et ce nouveau livre me fait très plaisir pour toutes sortes de raisons, à quelques paradoxes près. D´abord, c´est un livre réussi. Il va vite, il remue beaucoup, il a du tonus, il est courageux, et il va déplaire».

En 1959 a paru le livre de contes Les Dupes. Les Dupes est un livre composée de trois nouvelles d´inspiration comique. Dans la première nouvelle, on a affaire aux trépidantes aventures d´un jeune homme qui croit que l´on se définit par ses actes : hélas pour lui, tout ce qu´il entreprend tourne toujours à l´inverse de ce qu´il désire ! La deuxième nous montre un révolutionnaire allemand du dix-neuvième siècle qui s´imagine que le monde évoluera dans un certain sens. Enfin, la troisième relate un bizarre tête-à-tête nocturne entre le diable et un athée. Ce livre a réjoui la critique à l´époque qui a mis l´exergue le fait que l´auteur maniait avec brio des registres fort différents. Jean Giono clamait de façon enthousiaste : «C´est une jubilation ! Pourquoi faut-il que ce soit si court !» Le livre nous est d´ailleurs présenté de façon drôle et percutante : «Qu´est-ce qu´une dupe ? C´est un homme trompé, bien sûr, mais non pas tant trompé par autrui que par lui-même. La vraie dupe est dupe de soi, dupe de ses idées, de ses sentiments, de la fausse conception qu´elle se forge de la vie et des hommes. Elle se nourrit de mirages et d´apparences ; elle vit à côté, en marge, dans un univers d´imagination, qui lui plaît sans doute, mais qui est toujours bien plus inconfortable que la réalité».

Je voudrais encore mentionner trois livres essentiels dans une hypothétique bibliothèque sentimentale Jean Dutourd : Le demi-solde (1965), histoire de la Libération (et de l´après-Libération)  telle que l´auteur l´a vécue ; 2024 (1975), un livre où l´écrivain imagine Paris et le monde cinquante-ans plus tard ; et enfin, Les mémoires de Mary Watson (1980), une hypothétique histoire de Mary Morstan, l´épouse du docteur Watson, célèbre acolyte de Sherlock Holmes.

Jean Dutourd est mort à Paris le 17 janvier 2011, à l´âge de 91 ans, mais ceux qui l´ont connu se rappellent encore son esprit subversif, son air ronchon (il a d´ailleurs fait partie d´un club des ronchons dont il a même été président d´honneur), son ton sarcastique, son franc-parler et son anticonformisme.

Pour terminer, une anecdote qui révèle on ne peut mieux la réputation, si j´ose dire, de Jean Dutourd parmi les plus grands. Admirateur du Général de Gaulle, il lui rend visite dans les années soixante et curieusement il s´entend dire comme si cela allait de soi: «Dutourd, on est là pour emmerder le monde, non ?». L´écrivain lui répond de façon enthousiaste : «Affirmatif, mon général !».

C´était décidément un sacré bonhomme, Jean Dutourd !

 

PS-La plupart des livres de Jean Dutourd (ceux qui ne sont pas encore épuisés) sont disponibles surtout chez Gallimard, Flammarion ou Le Dilettante.             

                               

   

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le  livre Mon nom est personne de Matthieu Mégevand, publié aux éditions Christian Bourgois. 

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/mon-nom-est-personne-fernando-pessoa-matthieu-megevand-450068

 


mercredi 15 juillet 2026

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le  livre Les Pêcheurs, de Raul Brandão, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues, publié aux éditions Chandeigne &Lima.

 



mardi 14 juillet 2026

La mort de Luis Goytisolo.

 


On a appris ce matin la mort du grand écrivain espagnol Luis Goytisolo, romancier et essayiste, membre de l´Académie Royale Espagnole. Né le 17 mars 1935 à Barcelone, il était le cadet d´une famille de frères écrivains à savoir le poète José Agustín Goytisolo (1928-1999) et le romancier et essayiste Juan Goytisolo (1931-2017). Versant dans le réalisme social espagnol et dans l´expérimentation formelle, Luis Goytisolo est  surtout connu pour sa tétralogie Antagonía et a reçu de nombreux prix littéraires prestigieux dont le Prix National des Lettres Espagnoles.     

lundi 29 juin 2026

Chronique de juillet 2026.

 


Romesh Gunesekera, la mémoire et l´exil.

 

   Quand, vers 2004, un ami, Marcelino Ferreira Moita, professeur d´Anglais à Viseu, dans le centre du Portugal, m´a dit qu´il préparait son master dont le sujet portait sur le rôle du symbole dans l´œuvre The sandglass de Romesh Gunesekera, je n´ai pu m´empêcher, interloqué, de lui avouer mon ignorance sur l´auteur en question : «Romesh Gunesekera ? Qui est-ce ?» Dès ce jour-là, je me suis attelé à la tâche de découvrir qui était vraiment cet écrivain au nom un tant soit peu exotique qui avait tellement fasciné mon ami Marcelino. Au fur et à mesure que mes recherches se développaient, je me rendais compte que cet écrivain, probablement  ignoré du grand public, était néanmoins en train de devenir un auteur culte pour un nombre, peut-être réduit mais exigeant, de lecteurs, attentifs à ceux qui ouvrent de nouvelles voies à la littérature contemporaine. Romesh Gunesekera était tout de même à l´époque un des auteurs dont on retrouvait régulièrement les écrits dans l´excellente revue Granta - du nom de l´éditeur qui publie d´ailleurs ses livres en version originale anglaise - et en concomitance il figurait sur la liste du mensuel français Lire comme un des cinquante auteurs d´avenir au début du vingt-et-unième siècle. En juin 2005, il est fugacement passé par Lisbonne dans le cadre d´un cycle de conférences sur les «short stories» anglaises, dans l´indifférence presque totale du milieu littéraire portugais, dont les principaux agents ignoreraient peut-être jusqu´à son nom (Sandglass  était d´ailleurs à l´époque le seul livre de l´auteur traduit en portugais (1))

  Romesh Gunesekera est né en 1954  au sein d´une famille chrétienne à Colombo, capitale du  Sri Lanka (ancienne Île de Ceylan) où il a passé les premières années de sa vie avant de partir avec ses parents aux Philippines à l´âge de treize ans. Son père y a fondé la Banque asiatique de développement (la BAD) avant de venir s´installer en Angleterre en 1972. Passionné de lectures, il a grandi puisant ses repères dans les livres avant de se mettre lui-même à l´écriture. Comme nous le rappelle Tirthankar Chanda, journaliste à RFI et professeur à l´Institut national de langues et civilisations orientales, l´œuvre de Romesh Gunesekera est le produit de l´imaginaire diasporique anglophone dont Londres est devenu le centre névralgique depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Sa fécondité multiculturelle a donné quelques-uns des plus grands écrivains de langue anglaise des dernières décennies aux noms prestigieux : de Naipaul à Zadie Smith en passant par Doris Lessing, Salman Rushdie, Ben Okri, Abdulrazzak Gurnah, Buchi Emecheta, Sam Selvon, Caryl Philips, entre autres. Romesh Gunesekera habite toujours à Londres quoique qu´il soit d´ordinaire appelé à se déplacer un peu partout dans le cadre d´activités culturelles, le plus souvent promues par le British Council. En tant qu´écrivain résident (writer in residence), il a pour un temps vécu à Hongkong, à Singapour et au Danemark.

 Il s´est fait connaître du grand public en publiant en 1992 le recueil de nouvelles Monkfish moon (1992), puis le roman Reef, en 1994, un roman lumineux et profondément nostalgique de son pays natal à la dérive. Son œuvre -couronnée de nombreux prix littéraires anglais et internationaux- traduit le désenchantement, le déracinement, la quête du paradis et la perte des points de repère de ceux qui se sentent des exilés terrestres. Toujours d´après Tirthankar Chanda, chez Gunesekera, le corpus de son œuvre cartographie le monde post-impérial, ses contours, ses détours, sa géographie psychique et son devenir. Le romancier raconte des quêtes intérieures, l´aventure des personnages prisonniers de l´ici et maintenant, recherchant leur salut dans l´amour et la liberté. Tirthankar Chanda ajoute que chez Gunesekera ces quêtes personnelles sont étroitement liées au paysage qui traduit les affres et l´exaltation de l´âme, comme chez les poètes romantiques anglais dont les personnages du roman The Prisoner of Paradise (Le Prisonnier du Paradis) sont profondément imprégnés. En particulier Lucy Gladwell, la jeune héroïne du roman qui a fait de Keats, de Shelley et de leur non-conformisme aux valeurs bourgeoises d´âpreté au gain et de patriarcat, la boussole d´une vie qui n´aspire qu´à s´épanouir.       

Maria Fernanda Souto Moura écrit dans son master soutenu en 2009 à l´université de Porto (Romesh Gunesekera, un écrivain entre cultures, la lune du poisson-moine- Monkfish moon short stories) que l´écrivain est écartelé entre l´imaginaire diasporique du Sri-Lanka et son vécu aux Philippines, entre un imaginaire paradisiaque et la réalité apocalyptique d´une guerre civile, enfin entre des vocabulaires différents. C´est à travers la langue que l´auteur traduit toutes les contradictions qui ont marqué son existence. En effet, la langue reflète toute la lutte et toutes les contradictions vécues dans le milieu cinghalais, une ambiance de guerre, de conflits ethniques, d´inégalités sociales et de genre. Néanmoins, la langue n´a pas pour seul but la réflexion, elle aide aussi à formuler des hypothèses et elle peut même s´affirmer comme un élément important pour la définition de l´identité et pour la dignification nationale. Toujours est-il que si parfois on atteint l´effet prétendu, étant donné que le texte s´impose par son authenticité en tant que représentation importante dans la reconstruction de la dignité nationale, d´autres fois les représentations culturelles qui y sont inscrites tendent à suggérer de simples pôles d´attraction consumériste, annulant l´effort émancipatoire du discours post -colonial.              

Le rôle de l´imagination dans la transformation de la vie humaine est aussi un des sujets centraux de l´œuvre de cet écrivain sri –lankais, surtout avec une particulière acuité dans The Sandglass.  Ce dernier livre, traduit en français sous le titre de Retour à Ceylan (éditions Stock, 1999) est un des trois romans de l´auteur traduits en français et c´est une belle et mûre méditation sur le temps et la mort, à partir de l´histoire de deux clans les Ducals et les Vatunas. La maison des Ducals à Colombo est dénommée l´Arcadie, ce qui renvoie à un cadre idyllique et symbolique d´interaction entre l´Homme et la Nature.  Dans sa thèse «Le rôle du symbole chez The Sanglass, de Romesh Gunesekera : entre l´exil terrestre et la quête de l´Eldorado)», Marcelino Ferreira Moita a réservé un chapitre à l´Arcadie et à la quête du bonheur où il met en exergue une connexion entre un monde physique et terrestre habité par le personnage Pearl et un autre monde, céleste et spirituel, une sorte d´Éden que l´on recherche, c´est-à-dire, le jardin.  Mais ce rêve paradisiaque, arcadien, vire au cauchemar : Arcadie est située à la limite du terrain des Vatunas, dont le patriarche Esra était un homme redoutable et mesquin. Chez les Ducals, Jason meurt en 1956 et sa femme Pearl part vivre en Angleterre où elle prend, des années plus tard, comme pensionnaire un jeune émigré, Chip, le narrateur, qui lui servira de confident pour ses secrets. Des secrets qui ponctuent une vie que Chip essaye de reconstituer avec Prins, le fils de Pearl après la mort de celle-ci. Malheureusement, d´après les dernières nouvelles que j´ai pu recueillir, ce roman se trouve indisponible ou difficilement repérable en ce moment en langue française (2).  

  Dans un autre roman, Reef, en français Récifs (Le Serpent à Plumes, 1995, nouvelle traduction en 2023 chez Zoé), qui a  raté de peu le Booker Prize, on plonge dans l´histoire de Triton, jeune garçon sri –lankais se trouvant au service, en tant que cuisinier, d´un Anglais après l´indépendance en 1948. Triton se trouve déchiré entre l´amour paternel qu´il éprouve pour son maître et sa volonté de lui faire plaisir en se rendant fidèle à l´épouse que son patron choisit. Le mariage de son patron s´écroule et il émigre en Angleterre. Ainsi se forme le couple maître-valet, heureux dans la compagnie l´un de l´autre. Il y a eu des études sur ce roman, particulièrement sur les parfums qu´il porte : celui de la gastronomie, des habitudes et des coutumes. Plus particulièrement, le roman analyse la sexualité des adultes et des adolescents de la société sri-lankaise.  Il évoque la première vague d´immigration des Sri- Lankais vers les pays occidentaux. Encore une fois, le problème du déracinement et du tiraillement entre deux civilisations est également à l´ordre du jour, mais cette fois on assiste avant tout à l´éducation sentimentale d´un jeune Sri –Lankais, racontée par lui-même dans une intrigue teintée d´humour.

  Enfin, dans un autre livre traduit en français, Lisière du paradis(Heaven´s edge, dans la version originale en anglais), le narrateur, Marc, qui vit dans la banlieue londonienne, décide à un moment donné de tout abandonner pour aller retrouver les traces de son père Lee, ancien pilote de chasse, disparu sur une île de l´océan Indien, où de jeunes guérilleros font la loi. Il y rencontre Uva, une rebelle aux allures de Circé, apôtre d´une culture ancestrale et rompue à l´art du combat. Marc vit avec elle une passion fulgurante jusqu´au jour où elle disparaît mystérieusement. Pour la retrouver, il s´enfonce dans une jungle impénétrable et découvre qu´au cœur de cette île flamboyante se cachent aussi l´horreur et la barbarie. Ce roman, dans lequel l´histoire et le mythe, le réel et l´imaginaire se mêlent et parfois s´affrontent, est aussi une méditation sur le deuil, l´exil et l´innocence perdue.  Jusqu´à quel point faut-il accepter de tout perdre, de se perdre, pour mieux se retrouver ? La poursuite de l´idéal ne serait –elle qu´une chimère ? À travers l´évocation d´une terre promise, dévastée par la guerre et la corruption,  Romesh Gunesekera nous livre un récit vibrant, onirique, une parabole sur la condition humaine. Par-dessus le marché, dans une prose poétique envoûtante.      

  Avec Michael Ondaatje, Romesh Gunesekera est  un des chefs de file de la littérature sri- lankaise qui présente une richesse indiscutable que d´aucuns auraient peut-être du mal à concevoir. Il est décidément un écrivain éblouissant et un nom définitivement incontournable de la littérature contemporaine de langue anglaise.

 

  

(1)  O Relógio de Areia, Editorial Notícias, 1998.

 

(2)  L´édition originale anglaise (celle que j´ai lue d´ailleurs) est toujours disponible :The Sandglass, Granta, 1998.

 

P.S- Pour la petite histoire, la thèse de Marcelino Ferreira Moita a été soutenue dans la Faculté des Lettres de l´Université de Lisbonne, le 19 mai 2006 et a réussi la note maximale attribuée par un jury constitué par les Professeurs Manuel Frias Martins, Helena Barbas et Luísa Flora. La thèse s´intitule, on l´a vu, «Le rôle du symbole dans The Sandglass de Romesh Gunesekera : entre l´exil terrestre et la quête de l´Eldorado». Elle est disponible dans la Bibliothèque de la Faculté des Lettres de Lisbonne et dans la Bibliothèque Nationale.    

 

 

jeudi 25 juin 2026

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le  livre Minuit à bord de Laura Alcoba, publié aux éditions Gallimard.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/minuit-bord-une-enquete-romanesque-de-laura-alcoba-446950




samedi 30 mai 2026

Chronique de juin 2026.

 



Robert Walser, miniaturiste par excellence.

 

     Comme Rosario Girondo, ce personnage du roman Le mal de Montano d´Enrique Vila –Matas, qui décide de se transmuer en la mémoire de la bibliothèque universelle, Robert Walser, n´est-il pas en passe de devenir, soixante -dix ans après sa mort, la quintessence de la littérature ? Cet écrivain suisse d´expression allemande, disparu le 25 décembre 1956, ne hante-t-il pas la mémoire de nombre d´écrivains contemporains ? Toujours est-il que la légion d´admirateurs en vie de celui que Stefan Zweig appelait le «miniaturiste par excellence» était bien longue et elle comprenait Franz Kafka, Robert Musil, Hermann Hesse ou Walter Benjamin. Le prix Nobel de 1981, Elias Canetti, décédé en 1994, a fait lui aussi des commentaires fort élogieux sur l´œuvre de cet écrivain minimaliste avant la lettre. La légion d´admirateurs n´a d´ailleurs cessé de croître au fil du temps : Enrique Vila-Matas, déjà cité, J.M. Coetzee, Elfriede Jelinek ou le très regretté W.G. Sebald. Du côté des écrivains de langue française, nous avons eu Henri Michaux, Louis René des Forêts, André du Bouchet, Michel Schneider et bien d´autres. Et pourtant Robert Walser a toujours mené une vie des plus simples, presque dans l´ombre, comme s´il voulait être réduit au silence, à sa plus humble expression. On pourrait dire de Robert Walser, surnommé «le vagabond de génie», qu´il aurait fait un excellent personnage de roman. Lui qui a toujours vécu en marge de tout courant littéraire. Qui était-il vraiment ?

    Robert Walser est né le 15 avril 1878 à Bienne, dans le canton de Berne, avant-dernier des huit enfants du relieur et commerçant Adolf Walser et de sa femme Elisa. Dès son enfance, il s´est découvert une vocation artistique, mais dans un premier temps, cette vocation semblait s´orienter vers une carrière dans le théâtre, comme comédien. Tôt il s´est néanmoins rendu compte que c´était à la littérature qu´il tenait le plus. Professionnellement, sa vie n´a jamais été une partie de plaisir. Il a toujours connu des emplois modestes, soit dans la banque, soit dans les assurances. Il a vécu  un temps à Berlin, au début du siècle, d´abord chez son frère, le peintre Karl Walser, puis dans son propre appartement et, petit à petit, il a pu percer dans le monde littéraire en publiant de petits textes dans des journaux et des revues. Dans les années vingt, des romans et de petites proses ont vu le jour jusqu´à ce que, à la suite d´une crise psychique, le verdict tombe : on lui pose le diagnostic de schizophrénie. Logeant, dans un premier temps, à l´asile de Waldau, sous un régime plus ou moins libre, qui lui permet de continuer à écrire et à publier, il est transféré de force à Herisau, dans l´asile psychiatrique de son canton d´origine où il vit une existence paisible, quasiment sans visites(une des rares exceptions fut Carl Seelig qui a écrit plus tard le livre Promenades avec Robert Walser) jusqu´à sa mort, en 1956, le jour de Noël, victime d´une défaillance cardiaque, à l´âge de 78 ans, pendant une promenade solitaire dans la neige.

   L´enthousiasme autour de l´œuvre de cet écrivain singulier est croissant, soixante-dix  ans après sa disparition. Les lecteurs français sont particulièrement choyés, eux qui comptent parmi les plus fidèles et fervents admirateurs de l´œuvre de Walser. L´œuvre de Robert Walser est abondamment traduite en français, surtout chez Gallimard, éditeur français de référence, et chez Zoé, maison d´édition suisse élégante et au catalogue trié sur le volet. L´œuvre de cet écrivain suisse allemand hors pair est composée de romans (L´Institut Benjamenta ou Jakob von Gunten, Le brigand, Les enfants Tanner, Le commis) de pièces de théâtre (L´Etang, Félix, Cendrillon) et de plusieurs récits (La rose, La promenade) et de petites proses.

  Son premier roman fut Les enfants Tanner, publié en 1907. Roman aussi délicat quant au fond qu´intransigeant dans sa forme et dans sa construction. Il se caractérise par une succession d´épisodes, de longs monologues, de dialogues, de promenades, décrivant une errance plus intérieure que géographique. Il est centré sur la sensibilité poétique et la quête existentielle du protagoniste Simon Tanner, un  jeune homme inadapté au travail, qui passe d´un emploi à l´autre et d´un lieu à l´autre, ponctué par les retrouvailles avec ses frères et sa sœur (Hedwig, Kaspar, Klaus, Emil). L´extrait de l´édition de poche (collection Folio-Gallimard) choisi pour illustrer la quatrième de couverture traduit on ne peut mieux le désarroi du protagoniste : «De tous les endroits où j´ai été, poursuivit le jeune homme, je suis parti très vite, parce que je n´ai pas eu envie de croupir à mon âge dans une étroite et stupide vie de bureau, même si les bureaux en question étaient, de l´avis de tout le monde, ce qu´il y avait de plus relevé dans le genre, des bureaux de banque, par exemple. Cela dit, on ne m´a jamais chassé de nulle part, c´est toujours moi qui suis parti, par pur plaisir de partir, en quittant des emplois et des postes où l´on pouvait faire carrière, et le diable sait quoi, mais qui m´auraient tué si j´était resté. Partout où je suis passé, on a toujours regretté mon départ, blâmé ma décision, on m´a aussi prédit un sombre avenir,  mais toujours on a eu le geste de me souhaiter bonne chance pour le reste de ma carrière».

  Néanmoins, le roman le plus connu de Robert Walser est peut-être L´Institut Benjamenta ou Jakob von Gunten, paru en 1909, en partie dû à l´adaptation cinématographique des frères Quay en 1995.  Ce roman dépeint l´apprentissage de la soumission dans un étrange pensionnat. Le jeune aristocrate Jakob von Gunten s´y inscrit volontairement pour devenir un homme humble et subalterne, apprenant l´obéissance sous la direction du mystérieux Johannes Benjamenta et de sa sœur Lisa. Dans un texte publié en 2018 dans En Attendant Nadeau, intitulé «La magie Walser», Yves Peyré a rappelé comment il a découvert  L´Institut Benjamenta à travers un exemplaire qui lui avait été offert en 1981 - lors de sa parution dans la collection L´imaginaire chez Gallimard- par Louis René des Forêts. Le roman l´a fasciné : «J´avançais dans le récit assez bref qui était absolument magique avec son style étonnant, conciliant la tension et le floconneux, je traversais le mystère qui ne cessait de s´exposer, la féerie était là, la désillusion aussi, les confidences fusaient qu´il fallait entrevoir, il y avait trace d´une espièglerie et d´une irrévérence foncière. On était dans la ville et dans l´âme du narrateur, pourtant il semblait que l´on prît plaisir à respirer l´air très doux de la campagne. J´étais totalement subjugué».      

  Il est trois livres remarquables- disponibles aux éditions Zoé en format poche - de cet auteur- culte qu´il serait on ne peut plus lamentable de mettre sous le boisseau : Histoires d´images, Vie de poète, et Le Territoire du Crayon.

Histoires d´images est un livre né de la mémoire et de l´expérience du dialogue intellectuel avec son frère Karl. Walser, à travers des poèmes et des textes courts, souvent écrits au courant de la plume, mais d´où la réflexion n´est pas absente, revisite les tableaux de Fragonard, Delacroix, Titien, Van Gogh et autres Renoir. Parfois, le tableau n´est que le point de départ qui suscite une histoire. Jean-Maurice de Montremy a d´ailleurs écrit  un jour à ce propos dans Livres Hebdo que «Walser s´y refuse à commenter les œuvres d´art. Il les transpose dans un monde analogue». En épigraphe de ce livre délicieux, il y une phrase du poème qui clôture cet ensemble de textes :«Il joue avec l´esprit, enfin, il peint, mais le peintre n´est-il pas également un joueur comme le poète ?» Et l´on aurait envie d´ajouter : comme Walser lui-même…

   Dans un autre livre cité plus haut, Vie de poète, l´auteur évoque des figures qui ont accompagné sa carrière, mais aussi les milieux artistiques, Hölderlin, la grande route, la forêt, bref, ce qui lui tenait à cœur. Enfin,  le livre Les territoires du crayon (2003) est le résultat d´un minutieux et admirable travail de recherche à partir des annotations contenues dans de petits carnets et des bouts de papier et que l´on a eu du mal à déchiffrer, tant la calligraphie de Walser était souvent minuscule.

   Pierre Pichet a écrit un jour dans La Quinzaine littéraire que« le charme des textes de Walser et la perplexité qu´ils engendrent, tient aussi à une forme de naïveté, d´une grâce qui peut aller jusqu´à la mièvrerie…»

  Dans son livre cité plus haut Promenades avec Robert Walser (éditions Zoé, 2023, traduit de l´allemand par Marion Graf), le journaliste littéraire et écrivain suisse Carl Seelig (1894-1962) raconte ses rencontres avec son compatriote pendant le séjour de celui-ci à l´asile psychiatrique de Herisau, un asile qui a duré vingt ans, de 1936 jusqu´à la mort de Robert Walser, le 25 décembre 1956. Ces conversations ont permis de découvrir un écrivain qui portait un regard aigu sur le milieu culturel, sur les évolutions politiques et sur les étapes de sa carrière littéraire, interrompue en 1933. Le 28 janvier 1943, par exemple, il a confié à Carl Seelig : «Savez-vous pourquoi je n´ai pas réussi comme écrivain ? Je vais vous le dire : je n´avais pas assez d´instinct social. Je n´ai pas assez joué la comédie sociale. C´est sûr et certain ! J´en suis parfaitement conscient aujourd´hui. Je me suis trop laissé aller à mon plaisir personnel. Oui, c´est vrai, j´avais des dispositions pour devenir une sorte de vagabond et je me suis à peine défendu contre cette tendance. Ce côté subjectif a irrité les lecteurs des Enfants Tanner. À leur avis, l´écrivain n´a pas le droit de se perdre dans le subjectif. Ils voient de la prétention dans le fait de prendre son propre «moi» tellement au sérieux. Comme il se trompe, le poète qui croit que ses contemporains s´intéressent à ses affaires privées !»

  Dans son Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature (éditions Plon, 2016), Pierre Assouline donne une définition exacte de Robert Walser et de sa prose : «Toute une littérature de l´effacement, de l´ennui, du silence, et pourtant, il ne fait pas sombre à l´intérieur. Un fou, peut-être, mais un fou de la digression, ainsi que l´on nomme les bavards de génie. Ses armes : un humour et une ironie au service de la plus légère acuité littéraire, celle qui se reconnaît à son absence totale de cuistrerie. Ses proses minuscules disent presque rien sur presque tout, et réciproquement, mais nul ne sait les dire comme lui. Son style tient tellement bien par sa seule force interne qu´il n´a pas besoin de s´appuyer sur des objets, des sujets, voire horresco referens des idées. Le feuilletoniste connaît la gloire journalistique de son vivant et une sorte de gloire littéraire à titre posthume. 

     Enfin, si vous n´avez pas encore goûté aux joies de l´univers «walsérien», n´hésitez pas. En y plongeant, vous épouserez la  civilisation du détail et des parfums invisibles…