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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 30 avril 2026

Chronique de mai 2026.

 


Michel Mohrt, portrait d´un « catholique sauvage».

Lorsque Michel Mohrt fut élu à l´Académie Française en 1985 et reçu quelques mois plus tard sous la Coupole, Jean d´Ormesson a affirmé qu´il se réjouissait d´accueillir «ce Breton catholique et sauvage». Michel Mohrt était effectivement un académicien très particulier. Certes, le commun des mortels se fait normalement une image erronée des Immortels de l´Académie Française que d´aucuns tiennent pour des académiciens poussiéreux qui prônent l´usage d´une langue française ultra-classique, empesée et figée dans le temps. Non, les académiciens ne correspondent pas forcément à ce lieu commun trop répandu. Et Michel Mohrt non plus à fortiori. Son élection à l´Académie ne lui a d´ailleurs pas apporté la gloire. Sans faire de bruit, celui que l´on a d´ordinaire  considéré comme un anarchiste de droite suivait son chemin d´écrivain à l´écart des boulevards littéraires. Le bonheur et le mépris étaient, de son aveu même, les deux béquilles qui le soutenaient dans la vie : «J´ai compris que la  seule vengeance, c´est le bonheur».  François Nourrissier, un de ses pairs à l´Académie, avait résumé son style en disant qu´il traitait son sujet «en profondeur tout en s´offrant l´élégance de paraître n´y toucher que du bout de la plume». Comme l´a rappelé Astrid De Larminat dans Le Figaro –quotidien dont Michel Mohrt fut chroniqueur -lors de son décès le 17 août 2011 : «Longtemps pour ceux qui l´ont  lu et connu, son charme continuera de flotter autour de ses livres qui étaient trop subtils pour accrocher l´attention des jurys littéraires. Outre celui de l´Académie, il n´aura reçu aucun des grands prix que son œuvre méritait».

Michel Mohrt est né le 28 avril 1914 à Morlaix, en Bretagne, dans le nord-est du Finistère, au sein d´une famille de commerçants. Il a donc grandi entre le granit et la mer, la mer qui a inspiré nombre de ses romans. Profondément attaché à sa Bretagne natale, il fut séduit dès l´adolescence par le combat nationaliste et régionaliste breton. Il avait à peine 14 ans lorsque, doué en dessin, il a illustré de bois gravés un ouvrage de l´écrivain Jakez Riou, membre du mouvement Seiz Breur, C´est néanmoins vers le droit qu´il s´est orienté. Il a suivi ses études supérieures à l´université de Rennes où il s´est laissé griser par les idées réactionnaires de l´Action Française, matrice intellectuelle de l´extrême- droite de l´époque. En 1937, il s´est inscrit au barreau de Morlaix devenant ainsi avocat, mais avant il avait effectué son service militaire chez les chasseurs alpins. Pendant la seconde guerre mondiale, il a fait comme officier la campagne de 1940 sur le front des Alpes, contre les Italiens, notamment dans la vallée de la Vésubie. Cette expérience a inspiré plus tard son roman La campagne d´Italie (1965). Parmi ses amis, il comptait Jean Bassompierre, un militant d´extrême -droite qui pendant la guerre s´est engagé dans la Légion des volontaires français contre le bolchevisme puis dans la division SS Charlemagne. Il fut fusillé en 1948, et Michel Mohrt lui a rendu hommage dans son ouvrage Tombeau de la Rouërie (2000). Comme tant d´autres de sa génération, Michel Mohrt a vécu l´humiliation de la défaite de 40 sous l´uniforme…

Dans son livre de 2002, Le paradoxe de l´ordre (essai sur l´œuvre romanesque de Michel Mohrt, éditions Gallimard), Marie Ferranti explique en quelque sorte comment  cette défaite  est ressentie : «Cette rupture, engendrée par la défaite de 1940, est ressentie au-delà de la défaite, comme un désastre personnel par bon nombre de personnages masculins des romans de Michel Mohrt. Ils souffrent tous d´une nostalgie de l´ordre perdu –symbole d´un temps de la clarté des choses et du monde –et aussi du constat qui en découle: celui de l´opacité et parfois de l´absurdité du monde où ils vivent. Il leur faudra bien trouver un modus vivendi. Celui-ci passe par des signes de reconnaissance entre quelques-uns, qui les rendent à eux-mêmes et les apaisent».   

 Après la guerre, Michel Mohrt, inscrit au barreau de Marseille, s´est lié d´amitié avec Robert Laffont qui l´a introduit dans le milieu littéraire. Quoiqu´il n´eut pas été inquiété à la Libération, ses publications dans Je Suis Partout - hebdomadaire collaborationniste et antisémite pendant la guerre –n´ayant pas de portée politique (il a surtout écrit des articles sur Renan, Laclos, Flaubert, et Montherlant), il a choisi en 1946 l´exil en Amérique -au Canada et aux États-Unis -  où il a vécu jusqu´en 1952.

C´est en Amérique qu´il a écrit en 1949 Mon royaume pour un cheval où il a évoqué les années sombres de la guerre. Le livre est en effet une chronique de l´Occupation du côté de ceux qui se sont fourvoyés du côté de l´occupant avec parfois autant de pureté que de bravoure. En Amérique, il a enseigné à Yale et donné des conférences sur la littérature française dans un temps où en France l´existentialisme tenait le haut du pavé. Dans ses cours, il se réjouissait sans doute en faisant connaître à ses élèves des écrivains qu´il appréciait particulièrement mais qui étaient alors maudits en France comme Pierre Drieu La Rochelle –qui s´est suicidé en 1945-, Paul Morand, Marcel Jouhandeau ou Robert Brasillach, fusillé en 1945. Bien qu´il se plût en Amérique, il a décidé de rentrer en France en 1952.  Les connaissances acquises lors de son séjour Outre-Atlantique lui ont permis de diriger pendant une vingtaine d´années le rayon anglo-saxon –il fut notamment responsable pour l´édition en français des œuvres de William Styron, Robert Penn Warren, Jack Kerouac ou William Faulkner -chez Gallimard, l´éditeur qui a naturellement publié la plupart de ses livres. En quelque sorte, Michel Mohrt est parmi ceux qui ont fait pour les lettres anglo-saxonnes le même travail qu´a fait Roger Caillois pour les lettres sud-américaines.

La Bretagne, la mer, la guerre et l´Amérique sont les principaux thèmes de l´œuvre de Michel Mohrt. Il a surtout écrit des romans d´apprentissage qui mettaient en scène des hommes seuls face à l´histoire et des femmes qui donnent envie d´aimer. De facture classique, l´œuvre du «plus britannique des écrivains français», comme on l´a aussi surnommé, évoquait continuellement le temps de l´enfance et de la jeunesse. La guerre, un des thèmes, on l´a vu, de sa prédilection, servait fréquemment de prétexte à  l´interrogation sur ses conséquences et sur sa réelle portée. Pol Vandromme qui a retracé sa vie aventureuse et intellectuelle dans l´essai Michel Mohrt romancier (éditions de la Table Ronde, 2000) écrivait que Michel Mohrt préférait les cavaliers seuls aux mouvements d´idées. Il soulignait également la force d´une œuvre qui concilie le style du lieutenant et celui du libertin où se retrouvent les amoureux de Stendhal, de Flaubert ou de Hemingway. On pourrait ajouter aussi dans un autre registre des écrivains que Michel Mohrt tenait en haute estime comme Chateaubriand ou Balzac.

Son premier roman, Le Répit, paru en 1945 chez Albin Michel, laissait déjà entrevoir les thèmes autour desquels s´est bâtie son œuvre. L´action se déroule entre Nice et la frontière italienne pendant la drôle de guerre. Son héros (double romanesque de l´auteur) est un jeune officier qui, lors de ses permissions, se console d´un chagrin d´amour en enchaînant les conquêtes féminines. Il rêve de grandeur et espère se montrer digne de son rang quand viendra l´épreuve du feu… 

En 1961, est paru le roman que d´aucuns considèrent comme son chef d´œuvre, La Prison  Maritime, qui fut couronné du grand prix du roman de l´Académie Française.  Le livre est un témoignage sur l´aristocratie bretonne et sur le combat autonomiste breton et celtique. C´est également un hommage aux romans d´aventures. Jean d´Ormesson a écrit dans Odeur du temps (éditions Héloïse d´Ormesson, 2007) que La Prison Maritime était un grand et beau livre sur la jeunesse, la liberté et les grandes espérances qui se débattent contre le monde.

Le prestigieux cotre le Roi-Arthur mouille à Lesguivy. Son propriétaire, Olivier de Kersangar, cherche un matelot. Hervé propose ses services, et le voilà embarqué aux côtés du capitaine et de sa maîtresse, Lady Cécilia,  séductrice et nymphomane. Le Roi-Arthur doit récupérer en Irlande une marchandise inconnue du narrateur, avant de la livrer à il ne sait qui, en Bretagne. Le Grand Foc est de la combine, ainsi que deux militants bretons, Robert et Spagniol. La première sortie en mer est laborieuse: le mât casse, et l’équipage doit regagner Saint-Yvinec. Hervé y fait la connaissance du Président R…, du tribunal, et de ses trois filles, dont Iris, qui ne lui déplaît pas. La conversation, qu’animent les filles du Président, porte sur une affaire qui oppose de longue date l’Angleterre et la France, et concerne la propriété d’un archipel, nommé Beniget. De retour à bord, Hervé y rencontre Tugdual, cousin d’Olivier, qui fera désormais partie de l’équipage. Le président verrait bien en Hervé son futur gendre, qu’il pourrait nommer à un poste dans la magistrature locale. Cependant, à la croisée des voies, le jeune matelot opte pour l’aventure et renonce à ces perspectives bourgeoises.

On apprend, dans l’épilogue, qu’Hervé a vécu douze ans avec Cécilia, que Saint-Arthur est mort de froid, à Paris, pendant la deuxième guerre mondiale, que Spagniol et Bishop ont été exécutés à la Libération.

Quoique membre de l´Académie Française, Michel Mohrt était un éternel déraciné et un voyageur nostalgique en rupture de ban avec son époque, comme l´a rappelé Pierre Joannon, qui l´a côtoyé quarante années durant, dans un essai qu´il lui a consacré, intitulé à juste titre Michel Mohrt, réfractaire stendhalien (éditions La Thébaïde, 2017, suivi d´une pièce de théâtre inédite de Michel Mohrt, Siegfried 40). Réfractaire parce qu´il a su dire «non» aux dérives de son époque. Sous sa plume, le romantisme des causes perdues n´était pas un vain mot.

Dominique Bona, lors de son discours de réception à l´Académie Française en 2014, a  brossé un portrait très fiable de Michel Mohrt, son prédécesseur au fauteuil numéro 33 : «Dans son époque, Michel Mohrt fut à contre-pied : méfiant à l´égard de la littérature engagée, qui embrigadait bon nombre de ses contemporains, attentif, au contraire, à se tenir désengagé. Il ne fut ni de l´école du Nouveau Roman sur lequel il porte un regard amusé d´entomologiste, ni du clan des Hussards auxquels il ressemble à plus d´un trait et parmi lesquels il compte des amis. Il n´appartient à aucun des mouvements littéraires, pas plus que politiques, contemporains. Le voici tel qu´en lui-même : un écrivain seul, libre et seul, rebelle aux modes de son temps qu´il a pourtant su comprendre et analyser».

Michel Mohrt était en fait un aristocrate au caractère bien trempé qui avait toujours préféré l´air du large à l´air du temps.