Michel Mohrt,
portrait d´un « catholique sauvage».
Lorsque Michel Mohrt fut élu à l´Académie Française en 1985 et reçu
quelques mois plus tard sous la Coupole, Jean d´Ormesson a affirmé qu´il se
réjouissait d´accueillir «ce Breton catholique et sauvage». Michel Mohrt était
effectivement un académicien très particulier. Certes, le commun des mortels se
fait normalement une image erronée des Immortels de l´Académie Française que
d´aucuns tiennent pour des académiciens poussiéreux qui prônent l´usage d´une
langue française ultra-classique, empesée et figée dans le temps. Non, les
académiciens ne correspondent pas forcément à ce lieu commun trop répandu. Et
Michel Mohrt non plus à fortiori. Son élection à l´Académie ne lui a d´ailleurs
pas apporté la gloire. Sans faire de bruit, celui que l´on a d´ordinaire considéré comme un anarchiste de droite
suivait son chemin d´écrivain à l´écart des boulevards littéraires. Le bonheur
et le mépris étaient, de son aveu même, les deux béquilles qui le soutenaient
dans la vie : «J´ai compris que la
seule vengeance, c´est le bonheur».
François Nourrissier, un de ses pairs à l´Académie, avait résumé son
style en disant qu´il traitait son sujet «en profondeur tout en s´offrant
l´élégance de paraître n´y toucher que du bout de la plume». Comme l´a rappelé
Astrid De Larminat dans Le Figaro –quotidien dont Michel Mohrt fut chroniqueur
-lors de son décès le 17 août 2011 : «Longtemps pour ceux qui l´ont lu et connu, son charme continuera de flotter
autour de ses livres qui étaient trop subtils pour accrocher l´attention des
jurys littéraires. Outre celui de l´Académie, il n´aura reçu aucun des grands
prix que son œuvre méritait».
Michel Mohrt est né le 28 avril 1914 à Morlaix, en Bretagne, dans le
nord-est du Finistère, au sein d´une famille de commerçants. Il a donc grandi
entre le granit et la mer, la mer qui a inspiré nombre de ses romans.
Profondément attaché à sa Bretagne natale, il fut séduit dès l´adolescence par
le combat nationaliste et régionaliste breton. Il avait à peine 14 ans lorsque,
doué en dessin, il a illustré de bois gravés un ouvrage de l´écrivain Jakez
Riou, membre du mouvement Seiz Breur, C´est néanmoins vers le droit qu´il s´est
orienté. Il a suivi ses études supérieures à l´université de Rennes où il s´est
laissé griser par les idées réactionnaires de l´Action Française, matrice intellectuelle
de l´extrême- droite de l´époque. En 1937, il s´est inscrit au barreau de
Morlaix devenant ainsi avocat, mais avant il avait effectué son service
militaire chez les chasseurs alpins. Pendant la seconde guerre mondiale, il a
fait comme officier la campagne de 1940 sur le front des Alpes, contre les
Italiens, notamment dans la vallée de la Vésubie. Cette expérience a inspiré
plus tard son roman La campagne d´Italie (1965). Parmi ses amis, il comptait
Jean Bassompierre, un militant d´extrême -droite qui pendant la guerre s´est
engagé dans la Légion des volontaires français contre le bolchevisme puis dans
la division SS Charlemagne. Il fut fusillé en 1948, et Michel Mohrt lui a rendu
hommage dans son ouvrage Tombeau de la Rouërie (2000). Comme tant d´autres de
sa génération, Michel Mohrt a vécu l´humiliation de la défaite de 40 sous
l´uniforme…
Dans son livre de 2002, Le paradoxe de l´ordre (essai sur l´œuvre
romanesque de Michel Mohrt, éditions Gallimard), Marie Ferranti explique en
quelque sorte comment cette défaite est ressentie : «Cette rupture,
engendrée par la défaite de 1940, est ressentie au-delà de la défaite, comme un
désastre personnel par bon nombre de personnages masculins des romans de Michel
Mohrt. Ils souffrent tous d´une nostalgie de l´ordre perdu –symbole d´un temps
de la clarté des choses et du monde –et aussi du constat qui en découle: celui
de l´opacité et parfois de l´absurdité du monde où ils vivent. Il leur faudra
bien trouver un modus vivendi. Celui-ci passe par des signes de reconnaissance
entre quelques-uns, qui les rendent à eux-mêmes et les apaisent».
Après la guerre, Michel Mohrt,
inscrit au barreau de Marseille, s´est lié d´amitié avec Robert Laffont qui l´a
introduit dans le milieu littéraire. Quoiqu´il n´eut pas été inquiété à la
Libération, ses publications dans Je Suis Partout - hebdomadaire
collaborationniste et antisémite pendant la guerre –n´ayant pas de portée
politique (il a surtout écrit des articles sur Renan, Laclos, Flaubert, et
Montherlant), il a choisi en 1946 l´exil en Amérique -au Canada et aux
États-Unis - où il a vécu jusqu´en 1952.
C´est en Amérique qu´il a écrit en 1949 Mon royaume pour un cheval où il a évoqué les années sombres de la guerre. Le livre est en effet une
chronique de l´Occupation du côté de ceux qui se sont fourvoyés du côté de
l´occupant avec parfois autant de pureté que de bravoure. En Amérique, il a
enseigné à Yale et donné des conférences sur la littérature française dans un
temps où en France l´existentialisme tenait le haut du pavé. Dans ses cours, il
se réjouissait sans doute en faisant connaître à ses élèves des écrivains qu´il
appréciait particulièrement mais qui étaient alors maudits en France comme
Pierre Drieu La Rochelle –qui s´est suicidé en 1945-, Paul Morand, Marcel
Jouhandeau ou Robert Brasillach, fusillé en 1945. Bien qu´il se plût en
Amérique, il a décidé de rentrer en France en 1952. Les connaissances acquises lors de son séjour
Outre-Atlantique lui ont permis de diriger pendant une vingtaine d´années le rayon
anglo-saxon –il fut notamment responsable pour l´édition en français des œuvres
de William Styron, Robert Penn Warren, Jack Kerouac ou William Faulkner -chez
Gallimard, l´éditeur qui a naturellement publié la plupart de ses livres. En
quelque sorte, Michel Mohrt est parmi ceux qui ont fait pour les lettres
anglo-saxonnes le même travail qu´a fait Roger Caillois pour les lettres
sud-américaines.
La Bretagne, la mer, la guerre et l´Amérique sont les principaux thèmes de
l´œuvre de Michel Mohrt. Il a surtout écrit des romans d´apprentissage qui
mettaient en scène des hommes seuls face à l´histoire et des femmes qui donnent
envie d´aimer. De facture classique, l´œuvre du «plus britannique des écrivains
français», comme on l´a aussi surnommé, évoquait continuellement le temps de
l´enfance et de la jeunesse. La guerre, un des thèmes, on l´a vu, de sa
prédilection, servait fréquemment de prétexte à
l´interrogation sur ses conséquences et sur sa réelle portée. Pol
Vandromme qui a retracé sa vie aventureuse et intellectuelle dans l´essai
Michel Mohrt romancier (éditions de la Table Ronde, 2000) écrivait que Michel
Mohrt préférait les cavaliers seuls aux mouvements d´idées. Il soulignait
également la force d´une œuvre qui concilie le style du lieutenant et celui du
libertin où se retrouvent les amoureux de Stendhal, de Flaubert ou de
Hemingway. On pourrait ajouter aussi dans un autre registre des écrivains que
Michel Mohrt tenait en haute estime comme Chateaubriand ou Balzac.
Son premier roman, Le Répit, paru en 1945 chez Albin Michel, laissait déjà
entrevoir les thèmes autour desquels s´est bâtie son œuvre. L´action se déroule
entre Nice et la frontière italienne pendant la drôle de guerre. Son héros
(double romanesque de l´auteur) est un jeune officier qui, lors de ses
permissions, se console d´un chagrin d´amour en enchaînant les conquêtes
féminines. Il rêve de grandeur et espère se montrer digne de son rang quand
viendra l´épreuve du feu…
En 1961, est paru le roman que d´aucuns considèrent comme son chef d´œuvre,
La Prison Maritime, qui fut couronné du
grand prix du roman de l´Académie Française.
Le livre est un témoignage sur l´aristocratie bretonne et sur le combat
autonomiste breton et celtique. C´est également un hommage aux romans
d´aventures. Jean d´Ormesson a écrit dans Odeur du temps (éditions Héloïse
d´Ormesson, 2007) que La Prison Maritime était un grand et beau livre sur la
jeunesse, la liberté et les grandes espérances qui se débattent contre le
monde.
Le prestigieux cotre le Roi-Arthur mouille
à Lesguivy. Son propriétaire, Olivier de Kersangar, cherche un matelot. Hervé
propose ses services, et le voilà embarqué aux côtés du capitaine et de sa
maîtresse, Lady Cécilia, séductrice et
nymphomane. Le Roi-Arthur doit récupérer en Irlande une
marchandise inconnue du narrateur, avant de la livrer à il ne sait qui, en
Bretagne. Le Grand Foc est de la combine, ainsi que deux militants bretons,
Robert et Spagniol. La première sortie en mer est laborieuse: le mât casse, et
l’équipage doit regagner Saint-Yvinec. Hervé y fait la connaissance du
Président R…, du tribunal, et de ses trois filles, dont Iris, qui ne lui
déplaît pas. La conversation, qu’animent les filles du Président, porte sur une
affaire qui oppose de longue date l’Angleterre et la France, et concerne la
propriété d’un archipel, nommé Beniget. De retour à bord, Hervé y rencontre
Tugdual, cousin d’Olivier, qui fera désormais partie de l’équipage. Le
président verrait bien en Hervé son futur gendre, qu’il pourrait nommer à un
poste dans la magistrature locale. Cependant, à la croisée des voies, le jeune
matelot opte pour l’aventure et renonce à ces perspectives bourgeoises.
On apprend, dans l’épilogue, qu’Hervé a vécu douze ans
avec Cécilia, que Saint-Arthur est mort de froid, à Paris, pendant la deuxième
guerre mondiale, que Spagniol et Bishop ont été exécutés à la Libération.
Quoique membre de l´Académie Française, Michel Mohrt était un éternel
déraciné et un voyageur nostalgique en rupture de ban avec son époque, comme
l´a rappelé Pierre Joannon, qui l´a côtoyé quarante années durant, dans un
essai qu´il lui a consacré, intitulé à juste titre Michel Mohrt, réfractaire
stendhalien (éditions La Thébaïde, 2017, suivi d´une pièce de théâtre inédite
de Michel Mohrt, Siegfried 40). Réfractaire parce qu´il a su dire «non» aux
dérives de son époque. Sous sa plume, le romantisme des causes perdues n´était
pas un vain mot.
Dominique Bona, lors de son discours de réception à l´Académie Française en
2014, a brossé un portrait très fiable
de Michel Mohrt, son prédécesseur au fauteuil numéro 33 : «Dans son
époque, Michel Mohrt fut à contre-pied : méfiant à l´égard de la
littérature engagée, qui embrigadait bon nombre de ses contemporains, attentif,
au contraire, à se tenir désengagé. Il ne fut ni de l´école du Nouveau Roman
sur lequel il porte un regard amusé d´entomologiste, ni du clan des Hussards
auxquels il ressemble à plus d´un trait et parmi lesquels il compte des amis.
Il n´appartient à aucun des mouvements littéraires, pas plus que politiques,
contemporains. Le voici tel qu´en lui-même : un écrivain seul, libre et
seul, rebelle aux modes de son temps qu´il a pourtant su comprendre et
analyser».
Michel Mohrt était en fait un aristocrate au caractère bien trempé qui avait
toujours préféré l´air du large à l´air du temps.

