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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

lundi 29 juin 2026

Chronique de juillet 2026.

 


Romesh Gunesekera, la mémoire et l´exil.

 

   Quand, vers 2004, un ami, Marcelino Ferreira Moita, professeur d´Anglais à Viseu, dans le centre du Portugal, m´a dit qu´il préparait son master dont le sujet portait sur le rôle du symbole dans l´œuvre The sandglass de Romesh Gunesekera, je n´ai pu m´empêcher, interloqué, de lui avouer mon ignorance sur l´auteur en question : «Romesh Gunesekera ? Qui est-ce ?» Dès ce jour-là, je me suis attelé à la tâche de découvrir qui était vraiment cet écrivain au nom un tant soit peu exotique qui avait tellement fasciné mon ami Marcelino. Au fur et à mesure que mes recherches se développaient, je me rendais compte que cet écrivain, probablement  ignoré du grand public, était néanmoins en train de devenir un auteur culte pour un nombre, peut-être réduit mais exigeant, de lecteurs, attentifs à ceux qui ouvrent de nouvelles voies à la littérature contemporaine. Romesh Gunesekera était tout de même à l´époque un des auteurs dont on retrouvait régulièrement les écrits dans l´excellente revue Granta - du nom de l´éditeur qui publie d´ailleurs ses livres en version originale anglaise - et en concomitance il figurait sur la liste du mensuel français Lire comme un des cinquante auteurs d´avenir au début du vingt-et-unième siècle. En juin 2005, il est fugacement passé par Lisbonne dans le cadre d´un cycle de conférences sur les «short stories» anglaises, dans l´indifférence presque totale du milieu littéraire portugais, dont les principaux agents ignoreraient peut-être jusqu´à son nom (Sandglass  était d´ailleurs à l´époque le seul livre de l´auteur traduit en portugais (1))

  Romesh Gunesekera est né en 1954  au sein d´une famille chrétienne à Colombo, capitale du  Sri Lanka (ancienne Île de Ceylan) où il a passé les premières années de sa vie avant de partir avec ses parents aux Philippines à l´âge de treize ans. Son père y a fondé la Banque asiatique de développement (la BAD) avant de venir s´installer en Angleterre en 1972. Passionné de lectures, il a grandi puisant ses repères dans les livres avant de se mettre lui-même à l´écriture. Comme nous le rappelle Tirthankar Chanda, journaliste à RFI et professeur à l´Institut national de langues et civilisations orientales, l´œuvre de Romesh Gunesekera est le produit de l´imaginaire diasporique anglophone dont Londres est devenu le centre névralgique depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Sa fécondité multiculturelle a donné quelques-uns des plus grands écrivains de langue anglaise des dernières décennies aux noms prestigieux : de Naipaul à Zadie Smith en passant par Doris Lessing, Salman Rushdie, Ben Okri, Abdulrazzak Gurnah, Buchi Emecheta, Sam Selvon, Caryl Philips, entre autres. Romesh Gunesekera habite toujours à Londres quoique qu´il soit d´ordinaire appelé à se déplacer un peu partout dans le cadre d´activités culturelles, le plus souvent promues par le British Council. En tant qu´écrivain résident (writer in residence), il a pour un temps vécu à Hongkong, à Singapour et au Danemark.

 Il s´est fait connaître du grand public en publiant en 1992 le recueil de nouvelles Monkfish moon (1992), puis le roman Reef, en 1994, un roman lumineux et profondément nostalgique de son pays natal à la dérive. Son œuvre -couronnée de nombreux prix littéraires anglais et internationaux- traduit le désenchantement, le déracinement, la quête du paradis et la perte des points de repère de ceux qui se sentent des exilés terrestres. Toujours d´après Tirthankar Chanda, chez Gunesekera, le corpus de son œuvre cartographie le monde post-impérial, ses contours, ses détours, sa géographie psychique et son devenir. Le romancier raconte des quêtes intérieures, l´aventure des personnages prisonniers de l´ici et maintenant, recherchant leur salut dans l´amour et la liberté. Tirthankar Chanda ajoute que chez Gunesekera ces quêtes personnelles sont étroitement liées au paysage qui traduit les affres et l´exaltation de l´âme, comme chez les poètes romantiques anglais dont les personnages du roman The Prisoner of Paradise (Le Prisonnier du Paradis) sont profondément imprégnés. En particulier Lucy Gladwell, la jeune héroïne du roman qui a fait de Keats, de Shelley et de leur non-conformisme aux valeurs bourgeoises d´âpreté au gain et de patriarcat, la boussole d´une vie qui n´aspire qu´à s´épanouir.       

Maria Fernanda Souto Moura écrit dans son master soutenu en 2009 à l´université de Porto (Romesh Gunesekera, un écrivain entre cultures, la lune du poisson-moine- Monkfish moon short stories) que l´écrivain est écartelé entre l´imaginaire diasporique du Sri-Lanka et son vécu aux Philippines, entre un imaginaire paradisiaque et la réalité apocalyptique d´une guerre civile, enfin entre des vocabulaires différents. C´est à travers la langue que l´auteur traduit toutes les contradictions qui ont marqué son existence. En effet, la langue reflète toute la lutte et toutes les contradictions vécues dans le milieu cinghalais, une ambiance de guerre, de conflits ethniques, d´inégalités sociales et de genre. Néanmoins, la langue n´a pas pour seul but la réflexion, elle aide aussi à formuler des hypothèses et elle peut même s´affirmer comme un élément important pour la définition de l´identité et pour la dignification nationale. Toujours est-il que si parfois on atteint l´effet prétendu, étant donné que le texte s´impose par son authenticité en tant que représentation importante dans la reconstruction de la dignité nationale, d´autres fois les représentations culturelles qui y sont inscrites tendent à suggérer de simples pôles d´attraction consumériste, annulant l´effort émancipatoire du discours post -colonial.              

Le rôle de l´imagination dans la transformation de la vie humaine est aussi un des sujets centraux de l´œuvre de cet écrivain sri –lankais, surtout avec une particulière acuité dans The Sandglass.  Ce dernier livre, traduit en français sous le titre de Retour à Ceylan (éditions Stock, 1999) est un des trois romans de l´auteur traduits en français et c´est une belle et mûre méditation sur le temps et la mort, à partir de l´histoire de deux clans les Ducals et les Vatunas. La maison des Ducals à Colombo est dénommée l´Arcadie, ce qui renvoie à un cadre idyllique et symbolique d´interaction entre l´Homme et la Nature.  Dans sa thèse «Le rôle du symbole chez The Sanglass, de Romesh Gunesekera : entre l´exil terrestre et la quête de l´Eldorado)», Marcelino Ferreira Moita a réservé un chapitre à l´Arcadie et à la quête du bonheur où il met en exergue une connexion entre un monde physique et terrestre habité par le personnage Pearl et un autre monde, céleste et spirituel, une sorte d´Éden que l´on recherche, c´est-à-dire, le jardin.  Mais ce rêve paradisiaque, arcadien, vire au cauchemar : Arcadie est située à la limite du terrain des Vatunas, dont le patriarche Esra était un homme redoutable et mesquin. Chez les Ducals, Jason meurt en 1956 et sa femme Pearl part vivre en Angleterre où elle prend, des années plus tard, comme pensionnaire un jeune émigré, Chip, le narrateur, qui lui servira de confident pour ses secrets. Des secrets qui ponctuent une vie que Chip essaye de reconstituer avec Prins, le fils de Pearl après la mort de celle-ci. Malheureusement, d´après les dernières nouvelles que j´ai pu recueillir, ce roman se trouve indisponible ou difficilement repérable en ce moment en langue française (2).  

  Dans un autre roman, Reef, en français Récifs (Le Serpent à Plumes, 1995, nouvelle traduction en 2023 chez Zoé), qui a  raté de peu le Booker Prize, on plonge dans l´histoire de Triton, jeune garçon sri –lankais se trouvant au service, en tant que cuisinier, d´un Anglais après l´indépendance en 1948. Triton se trouve déchiré entre l´amour paternel qu´il éprouve pour son maître et sa volonté de lui faire plaisir en se rendant fidèle à l´épouse que son patron choisit. Le mariage de son patron s´écroule et il émigre en Angleterre. Ainsi se forme le couple maître-valet, heureux dans la compagnie l´un de l´autre. Il y a eu des études sur ce roman, particulièrement sur les parfums qu´il porte : celui de la gastronomie, des habitudes et des coutumes. Plus particulièrement, le roman analyse la sexualité des adultes et des adolescents de la société sri-lankaise.  Il évoque la première vague d´immigration des Sri- Lankais vers les pays occidentaux. Encore une fois, le problème du déracinement et du tiraillement entre deux civilisations est également à l´ordre du jour, mais cette fois on assiste avant tout à l´éducation sentimentale d´un jeune Sri –Lankais, racontée par lui-même dans une intrigue teintée d´humour.

  Enfin, dans un autre livre traduit en français, Lisière du paradis(Heaven´s edge, dans la version originale en anglais), le narrateur, Marc, qui vit dans la banlieue londonienne, décide à un moment donné de tout abandonner pour aller retrouver les traces de son père Lee, ancien pilote de chasse, disparu sur une île de l´océan Indien, où de jeunes guérilleros font la loi. Il y rencontre Uva, une rebelle aux allures de Circé, apôtre d´une culture ancestrale et rompue à l´art du combat. Marc vit avec elle une passion fulgurante jusqu´au jour où elle disparaît mystérieusement. Pour la retrouver, il s´enfonce dans une jungle impénétrable et découvre qu´au cœur de cette île flamboyante se cachent aussi l´horreur et la barbarie. Ce roman, dans lequel l´histoire et le mythe, le réel et l´imaginaire se mêlent et parfois s´affrontent, est aussi une méditation sur le deuil, l´exil et l´innocence perdue.  Jusqu´à quel point faut-il accepter de tout perdre, de se perdre, pour mieux se retrouver ? La poursuite de l´idéal ne serait –elle qu´une chimère ? À travers l´évocation d´une terre promise, dévastée par la guerre et la corruption,  Romesh Gunesekera nous livre un récit vibrant, onirique, une parabole sur la condition humaine. Par-dessus le marché, dans une prose poétique envoûtante.      

  Avec Michael Ondaatje, Romesh Gunesekera est  un des chefs de file de la littérature sri- lankaise qui présente une richesse indiscutable que d´aucuns auraient peut-être du mal à concevoir. Il est décidément un écrivain éblouissant et un nom définitivement incontournable de la littérature contemporaine de langue anglaise.

 

  

(1)  O Relógio de Areia, Editorial Notícias, 1998.

 

(2)  L´édition originale anglaise (celle que j´ai lue d´ailleurs) est toujours disponible :The Sandglass, Granta, 1998.

 

P.S- Pour la petite histoire, la thèse de Marcelino Ferreira Moita a été soutenue dans la Faculté des Lettres de l´Université de Lisbonne, le 19 mai 2006 et a réussi la note maximale attribuée par un jury constitué par les Professeurs Manuel Frias Martins, Helena Barbas et Luísa Flora. La thèse s´intitule, on l´a vu, «Le rôle du symbole dans The Sandglass de Romesh Gunesekera : entre l´exil terrestre et la quête de l´Eldorado». Elle est disponible dans la Bibliothèque de la Faculté des Lettres de Lisbonne et dans la Bibliothèque Nationale.    

 

 

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