Romesh Gunesekera, la mémoire et l´exil.
Romesh Gunesekera est né en 1954 au sein d´une famille chrétienne à Colombo,
capitale du Sri Lanka (ancienne Île de
Ceylan) où il a passé les premières années de sa vie avant de partir avec ses
parents aux Philippines à l´âge de treize ans. Son père y a fondé la Banque
asiatique de développement (la BAD) avant de venir s´installer en Angleterre en
1972. Passionné de lectures, il a grandi puisant ses repères dans les livres
avant de se mettre lui-même à l´écriture. Comme nous le rappelle Tirthankar
Chanda, journaliste à RFI et professeur à l´Institut national de langues et
civilisations orientales, l´œuvre de Romesh Gunesekera est le produit de
l´imaginaire diasporique anglophone dont Londres est devenu le centre
névralgique depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Sa fécondité
multiculturelle a donné quelques-uns des plus grands écrivains de langue
anglaise des dernières décennies aux noms prestigieux : de Naipaul à Zadie
Smith en passant par Doris Lessing, Salman Rushdie, Ben Okri, Abdulrazzak
Gurnah, Buchi Emecheta, Sam Selvon, Caryl Philips, entre autres. Romesh
Gunesekera habite toujours à Londres quoique qu´il soit d´ordinaire appelé à se
déplacer un peu partout dans le cadre d´activités culturelles, le plus souvent
promues par le British Council. En tant qu´écrivain résident (writer in
residence), il a pour un temps vécu à Hongkong, à Singapour et au Danemark.
Il s´est
fait connaître du grand public en publiant en 1992 le recueil de nouvelles
Monkfish moon (1992), puis le roman Reef, en 1994, un roman lumineux et
profondément nostalgique de son pays natal à la dérive. Son œuvre -couronnée de
nombreux prix littéraires anglais et internationaux- traduit le
désenchantement, le déracinement, la quête du paradis et la perte des points de
repère de ceux qui se sentent des exilés terrestres. Toujours d´après
Tirthankar Chanda, chez Gunesekera, le corpus de son œuvre cartographie le
monde post-impérial, ses contours, ses détours, sa géographie psychique et son
devenir. Le romancier raconte des quêtes intérieures, l´aventure des
personnages prisonniers de l´ici et maintenant, recherchant leur salut dans
l´amour et la liberté. Tirthankar Chanda ajoute que chez Gunesekera ces quêtes
personnelles sont étroitement liées au paysage qui traduit les affres et
l´exaltation de l´âme, comme chez les poètes romantiques anglais dont les
personnages du roman The Prisoner of Paradise (Le Prisonnier du Paradis) sont
profondément imprégnés. En particulier Lucy Gladwell, la jeune héroïne du roman
qui a fait de Keats, de Shelley et de leur non-conformisme aux valeurs
bourgeoises d´âpreté au gain et de patriarcat, la boussole d´une vie qui
n´aspire qu´à s´épanouir.
Maria Fernanda Souto Moura écrit dans son master
soutenu en 2009 à l´université de Porto (Romesh Gunesekera, un écrivain entre
cultures, la lune du poisson-moine- Monkfish moon short stories) que l´écrivain
est écartelé entre l´imaginaire diasporique du Sri-Lanka et son vécu aux
Philippines, entre un imaginaire paradisiaque et la réalité apocalyptique d´une
guerre civile, enfin entre des vocabulaires différents. C´est à travers la
langue que l´auteur traduit toutes les contradictions qui ont marqué son
existence. En effet, la langue reflète toute la lutte et toutes les
contradictions vécues dans le milieu cinghalais, une ambiance de guerre, de
conflits ethniques, d´inégalités sociales et de genre. Néanmoins, la langue n´a
pas pour seul but la réflexion, elle aide aussi à formuler des hypothèses et
elle peut même s´affirmer comme un élément important pour la définition de
l´identité et pour la dignification nationale. Toujours est-il que si parfois
on atteint l´effet prétendu, étant donné que le texte s´impose par son authenticité
en tant que représentation importante dans la reconstruction de la dignité
nationale, d´autres fois les représentations culturelles qui y sont inscrites
tendent à suggérer de simples pôles d´attraction consumériste, annulant
l´effort émancipatoire du discours post -colonial.
Le rôle de l´imagination dans la transformation de
la vie humaine est aussi un des sujets centraux de l´œuvre de cet écrivain sri
–lankais, surtout avec une particulière acuité dans The Sandglass. Ce dernier livre, traduit en français sous le titre de Retour à Ceylan (éditions Stock, 1999) est un des trois romans de l´auteur
traduits en français et c´est une belle et mûre méditation sur le temps et la
mort, à partir de l´histoire de deux clans les Ducals et les Vatunas. La maison
des Ducals à Colombo est dénommée l´Arcadie, ce qui renvoie à un cadre
idyllique et symbolique d´interaction entre l´Homme et
Dans un
autre roman, Reef, en français Récifs (Le Serpent à Plumes, 1995, nouvelle traduction en 2023
chez Zoé), qui a raté de peu le Booker
Prize, on plonge dans l´histoire de Triton, jeune garçon sri –lankais se
trouvant au service, en tant que cuisinier, d´un Anglais après l´indépendance
en 1948. Triton se trouve déchiré entre l´amour paternel qu´il éprouve pour son
maître et sa volonté de lui faire plaisir en se rendant fidèle à l´épouse que
son patron choisit. Le mariage de son patron s´écroule et il émigre en
Angleterre. Ainsi se forme le couple maître-valet, heureux dans la compagnie
l´un de l´autre. Il y a eu des études sur ce roman, particulièrement sur les
parfums qu´il porte : celui de la gastronomie, des habitudes et des
coutumes. Plus particulièrement, le roman analyse la sexualité des adultes et
des adolescents de la société sri-lankaise.
Il évoque la première vague d´immigration des Sri- Lankais vers les pays
occidentaux. Encore une fois, le problème du déracinement et du tiraillement
entre deux civilisations est également à l´ordre du jour, mais cette fois on
assiste avant tout à l´éducation sentimentale d´un jeune Sri –Lankais, racontée
par lui-même dans une intrigue teintée d´humour.
Enfin, dans
un autre livre traduit en français, Lisière du paradis(Heaven´s edge, dans la
version originale en anglais), le narrateur, Marc, qui vit dans la banlieue
londonienne, décide à un moment donné de tout abandonner pour aller retrouver
les traces de son père Lee, ancien pilote de chasse, disparu sur une île de
l´océan Indien, où de jeunes guérilleros font la loi. Il y rencontre Uva, une
rebelle aux allures de Circé, apôtre d´une culture ancestrale et rompue à l´art
du combat. Marc vit avec elle une passion fulgurante jusqu´au jour où elle disparaît
mystérieusement. Pour la retrouver, il s´enfonce dans une jungle impénétrable
et découvre qu´au cœur de cette île flamboyante se cachent aussi l´horreur et
la barbarie. Ce roman, dans lequel l´histoire et le mythe, le réel et
l´imaginaire se mêlent et parfois s´affrontent, est aussi une méditation sur le
deuil, l´exil et l´innocence perdue.
Jusqu´à quel point faut-il accepter de tout perdre, de se perdre, pour
mieux se retrouver ? La poursuite de l´idéal ne serait –elle qu´une
chimère ? À travers l´évocation d´une terre promise, dévastée par la
guerre et la corruption, Romesh
Gunesekera nous livre un récit vibrant, onirique, une parabole sur la condition
humaine. Par-dessus le marché, dans une prose poétique envoûtante.
Avec
Michael Ondaatje, Romesh Gunesekera est un des chefs de file de la littérature sri-
lankaise qui présente une richesse indiscutable que d´aucuns auraient peut-être
du mal à concevoir. Il est décidément un écrivain éblouissant et un nom
définitivement incontournable de la littérature contemporaine de langue
anglaise.
(1) O Relógio de Areia, Editorial Notícias, 1998.
(2) L´édition originale anglaise (celle que
j´ai lue d´ailleurs) est toujours disponible :The Sandglass, Granta, 1998.
P.S- Pour la petite histoire, la thèse de
Marcelino Ferreira Moita a été soutenue dans la Faculté des Lettres de
l´Université de Lisbonne, le 19 mai 2006 et a réussi la note maximale attribuée
par un jury constitué par les Professeurs Manuel Frias Martins, Helena Barbas
et Luísa Flora. La thèse s´intitule, on l´a vu, «Le rôle du symbole dans The Sandglass de
Romesh Gunesekera : entre l´exil terrestre et la quête de l´Eldorado».
Elle est disponible dans


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