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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 25 septembre 2008

Chronique d´octobre 2008



Olivier Rolin, le vieux bourlingueur (à propos de la parution de son dernier roman Un chasseur de lions).


Cette année où l´on signale ou l´on commémore (selon l´état d´esprit ou la fidélité aux vieilles utopies libertaires) le quarantième anniversaire des événements de mai 68, ceux qui ont vécu cette période effervescente n´ont pas manqué d´évoquer sous des airs nostalgiques ces moments de rêve qui ont secoué le paysage politique, social et culturel français. D´aucuns ont, par la suite, complètement renié les idées qui les avaient envoûtés, d´autres, par contre, sont restés fidèles à leurs idéaux tout en reconnaissant qu´ils s´étaient trompés de recette et que les mesures de transformation sociale proposées auraient pu mener à un régime totalitaire plus insupportable que la morosité de la démocratie soi-disant bourgeoise. La révolution des jeunes universitaires français a d´ailleurs laissé perplexes ceux qui en Europe de l´Est (en août de la même année, les chars du pacte de Varsovie mettaient un terme au printemps de Prague) luttaient pour la liberté d´expression et de création, comme me le rappelait en février dernier à Lisbonne le poète roumain Dinu Flamand, lors de la présentation de la traduction en portugais d´une anthologie de ses poèmes à la Fnac Chiado. Ceci dit, il est vrai que le courant soviétique était minoritaire, c´était le courant maoïste qui l´emportait de loin au sein des universitaires français. Après mai 68, la mouvance maoïste a eu des ramifications diverses et c´est là que nous introduisons notre figure de ce mois, Olivier Rolin, qui a intégré la branche armée de la Gauche Prolétarienne dont le but primordial était celui d´entraîner la classe ouvrière vers la révolution par le biais d´une violence symbolique.

Né en 1947, Olivier Rolin n´a fait irruption sur le paysage littéraire français qu´en 1977, une fois évanouies les vieilles ardeurs révolutionnaires. D´abord éditeur, Rolin n´a publié son premier livre- Phénomène futur- qu´en 1983, un roman ambitieux et intéressant et où l´auteur se cherchait encore une voie. En 1987, paraissait Le bar des flots noirs, c´est le premier livre que j´ai lu d´Olivier Rolin et celui pour lequel je garde une tendresse particulière. C´est l´histoire d´un diplomate-le narrateur (dans les traits duquel, nous reconnaissons un peu Olivier Rolin soi-même)- qui nous livre ses souvenirs où l´on voit défiler, à tour de rôle, les femmes qui l´ont fasciné, les villes de son cœur et les écrivains qui ont peuplé ces villes et les ont marquées de leur empreinte. On y croise l´ombre de Fernando Pessoa à Lisbonne, de Borges et de Gombrowicz à Buenos Aires, de Joyce et de Svevo à Trieste, de Kafka à Prague.

Dans les années quatre-vingt-dix, les livres se sont succédé et ont assis la réputation d´Olivier Rolin comme un des écrivains français les plus importants de sa génération : L´invention du monde (1993), Port-Soudan (1994 ; prix Femina), Mon galurin gris (1997), Méroé (1998) et Paysages originels (1999), un recueil de textes parus auparavant au journal Le Monde sur sept écrivains nés en 1899.

Au vingt et unième siècle, Olivier Rolin a déjà écrit Tigre en Papier (2002) où le narrateur évoque devant la fille de son meilleur ami les années révolutionnaires (un clin d´œil à la nostalgie de l´auteur) et Suite à l´Hôtel Crystal (2004) où chaque chapitre raconte les péripéties d´un personnage dans une chambre d´hôtel.

Le 21 août, lors de la dernière rentrée littéraire, Olivier Rolin est réapparu, toujours chez Le Seuil, l´éditeur auquel il reste fidèle, avec un nouveau roman Un chasseur de lions. Cette fois-ci, Olivier Rolin, cultivant ses airs de vieux bourlingueur à l´image de Blaise Cendrars, un brin «arrabalero» (ce mot dérivant de«arrabal» et évoquant les milieux populaires de Buenos Aires, une des villes de prédilection de l´auteur), nous raconte l´histoire croisée du peintre Manet et d´un sien ami, un pittoresque aventurier français du dix-neuvième siècle. C´est d´ailleurs ce personnage, Eugène Pertuiset, qui fut le modèle de Manet pour sa toile«Le chasseur de lions».L´idée de brosser le portrait un peu fictif de ce Pertuiset lui est venue, à Olivier Rolin, de deux découvertes qu´il aurait faites : un livre acheté en Patagonie il y a plus de deux décennies où l´on évoquait l´existence de cet aventurier français et la toile de Manet qu´il a vue au Musée d´art de São Paulo, au Brésil. En suivant avec force détails, souvent cocasses, les péripéties de Pertuiset à travers le monde, on se laisse emporter par ce langage inventif, bariolé, un tant soit peu baroque dont Rolin a le secret. Pertuiset est à tour de rôle- ou parfois tout à la fois- trafiquant d´armes, magnétiseur, explorateur ou chercheur de trésors. On retrouve notre personnage à Punta Arenas, à Lima où il suit de près les révolutions ou les combats politiques que s´y livrent Pardistes et Echeniquistes (plus tard remplacés par les Arenistes) et en voyage à bord du Valparaiso. On croise des figures comme Mallarmé, Berthe Morisot ou Baudelaire et l´on plonge dans des événements comme la Commune de Paris. On dirait que, pour ne pas déroger à sa mythologie personnelle, Olivier Rolin ne pourrait pas se priver d´y introduire des personnages interlopes ou loufoques tels cette fois-ci une femme sauvage et de supposés cannibales.

L´humour et l´autodérision sont des caractéristiques essentielles de ce dernier roman, comme elles l´étaient déjà, en quelque sorte, du roman précédent Suite à l´Hôtel Crystal. Mais, malgré la nature plutôt drôle de Un chasseur de lions, la mélancolie n´y est pas absente, la mélancolie qui est indiscutablement un des traits fondamentaux de l´œuvre d´Olivier Rolin.

Quand Un chasseur de lions sera traduit en portugais –il le sera forcément un jour, comme pratiquement tous les livres de l´auteur-on aura sûrement le bonheur de le revoir, avec son regard tantôt mélancolique, tantôt pensif, parfois ironique. Peut-être brossera-t-il un nouveau portrait de cette ville de Lisbonne qu´il adore, comme celui qu´il a admirablement fait pour le livre Sept villes, avec cette description magnifique du trajet du tramway 28. Ou alors inventera-t-il un nouveau personnage farfelu, comme le réactionnaire Fernando das Dores Pereira de la chambre de Coïmbra dans Suite à l´hôtel Crystal.

À Lisbonne, les sujets ne manquent pas, à coup sûr, pour inspirer la plume d´Olivier Rolin...

jeudi 21 août 2008

Chronique de septembre 2008


Les bêtes ont-elles une patrie ?
(À propos de la traduction en français du roman Beasts of no nation de Uzodinma Iweala).



Ces jours-ci les lecteurs français auront finalement accès à un roman qui, selon son traducteur, l´écrivain congolais Alain Mabanckou, a secoué les lettres américaines au moment de sa parution aux Etats-Unis en 2005. Le roman s´intitule Bêtes sans patrie (Beasts of no nation en anglais) et il s´agit du premier livre de Uzodinma Iweala, un jeune écrivain américain d´ascendance nigériane, né à Washington en 1982. L´accueil fut alors enthousiaste. Des journaux et des magazines comme Time, Los Angeles Times, New York Times, The New Yorker, relayés plus tard par TLS et tous les quotidiens anglais de référence,n´ont pas tari d´éloges sur le phénomène. Salman Rushdie a pour sa part pondu un des commentaires les plus dithyrambiques sur le roman : «C´est une des rares occasions où, lisant un premier roman, vous vous dites que l´auteur comptera dans les années à venir.»
Ce roman- qui a donc été salué à l´unisson par une presse tombée sous le charme et fut couronné de quelques prix littéraires-je l´ai acheté en 2006 lors de sa parution en édition de poche chez John Murray éditeurs et à mon avis le livre mérite bel et bien tous les éloges qu´on a bien voulu lui adresser.
Le sujet apparemment n´est pas nouveau, l´histoire de l´enfant -soldat ayant déjà inspiré d´autres beaux romans comme Soza Boy du Nigérian Ken Sarowiwa ou Allah n´est pas obligé de l´Ivoirien Ahmadou Kourouma. Pourtant ce roman de Uzodinma Iweala n´est pas une nouvelle mouture de la même histoire. Sa touche personnelle et les procédés novateurs du langage avec des emprunts à une espèce de sabir, un pidgin anglais africain (il a sûrement fallu au traducteur un remarquable travail de recherche pour rendre dans un français lisible la richesse de certains vocables ou expressions hors du commun), irriguent le roman d´une force et d´une originalité qui ne peuvent que séduire tout lecteur exigeant. La couleur est annoncée dès l´épigraphe choisie par l´auteur, des vers de Rimbaud extraits de Une saison en Enfer : «Je parvins à faire s´évanouir dans mon esprit toute l´espérance humaine. Sur toute joie, pour l´étrangler, j´ai fait le bond sourd de la bête féroce.». Le théâtre de guerre de l´enfant- soldat prénommé Agu est un pays imaginaire de l´Afrique de l´Ouest. Imaginaire mais pouvant ressembler, bien entendu, à tant de pays africains et tant de guerres dont les échos à force d´être réentendus et ressassés ne suscitent malheureusement que de l´indifférence, comme si les guerres africaines n´étaient que pure banalité, comme si pour le monde soi-disant «civilisé» les Africains n´étaient que de simples pantins et non pas des gens en chair et en os comme nous autres les Occidentaux. Agu, le héros du roman, voit mourir son père et devient soldat malgré lui. La terreur et les crimes perpétrés par ces bandes armées qui sévissent dans toutes les guerres africaines font partie du quotidien des gens qui, en fait, ne vivent pas, ils vivotent ou survivent plutôt. Dans ce registre, le titre que j´ai choisi sous forme d´interrogation pour cet article a bel et bien une réponse : les bêtes n´ont pas de patrie, ou alors si elles en ont une, c´est une triste patrie, celle de la violence, de la terreur, de la haine.
Dans un article publié en 2006 dans le quotidien portugais Público, lors de la parution de la traduction brésilienne de ce roman (Feras de Nenhum Lugar chez Nova Fronteira), l´écrivain angolais José Eduardo Agualusa nous rappelait que les pays les plus pacifiques d´Afrique, ceux qui n´avaient pas sombré dans la guerre après l´indépendance, étaient ceux qui n´avaient pas dû lutter pour conquérir leur indépendance comme le Botswana, l´île Maurice ou le Cap-Vert. C´est sans doute vrai. C´est souvent difficile, en effet, d´en finir avec une idée et une culture de guerre qui se sont développées au fil des ans et qui ont engendré certains vices dont il est n´est pas commode de se déprendre, même si dans le cas du Cap-Vert, on ne peut pas oublier qu´il s´agit d´un groupe d´îles assez petit (pas plus de cinq cent mille habitants) et où les problèmes tribaux sont inexistants.
À l´origine de ce brillant premier roman, il y a la thèse universitaire de littérature à Harvard de Uzodinma Iweala. Ce jeune auteur, issu d´un milieu aisé, a fréquenté les cours de l´écrivaine Jamaica Kincaid et c´est la lecture d´un article sur les enfants –soldats en Sierra Leone qui l´a poussé à écrire ce livre. Pour mener à bout sa tâche, il a lu des récits autobiographiques d´enfants –soldats (on estime à trois cent mille environ le nombre de ces malheureux enfants dans le monde entier), a même fait la connaissance d´un ancien enfant –soldat ougandais, a consulté les rapports d´Amnistie internationale et des Nations Unies et s´est déplacé au Nigeria afin d´y interviewer des rescapés de la guerre civile des années soixante.
Le titre du livre, Uzodinma Iweala l´a emprunté à un album de 1989 du musicien nigérian Fela Kuti(1938-1997), inventeur de l´afro-beat et activiste politique.
Son album Beasts of no Nation était composé de chansons dénonçant l´apartheid en Afrique du Sud et la complicité de l´Angleterre et des Etats-Unis vis-à-vis de la politique raciste du régime de Pieter Botha. Quant au roman homonyme, il a été l´objet, on l´a vu, d´un excellent accueil de la part de la critique littéraire américaine et anglaise à telle enseigne que l´excellente revue Granta a considéré Uzodinma Iweala un des meilleurs jeunes auteurs américains.
Cette consécration précoce ne risque-t-elle pas d´entamer l´avenir littéraire d´Uzodinma Iweala ? On sait qu´après un premier roman fort remarqué, le deuxième livre d´un écrivain est toujours une épreuve assez dure. Iweala n´éprouve aucune pression pour la publication de son deuxième roman qui est néanmoins déjà en préparation. Il portera sur les ravages du sida en Afrique, un sujet auquel ne serait pas étranger son choix récent de suivre un cours de médecine au Colombia Medical Scholl à New York.
Uzodinma Iweala a aussi régulièrement affirmé dans des interviews tout récemment accordées que l´écriture pour lui ne se ramène pas à la fiction, il serait aussi tenté par l´essai et la critique journalistique. Bref, nous sommes devant un jeune auteur qui ne s´est pas laissé enivrer par un premier succès époustouflant et qui veut faire son bonhomme de chemin à un rythme qu´il s´imposera à lui-même sans trop se soucier des éventuelles pressions des milieux éditoriaux. La recette d´Uzodinma Iweala est peut-être celle qui peut le mieux assurer un bel avenir littéraire…



P.S- La traduction française de Beasts of no nation (Bêtes sans patrie) devrait paraître le 21 août aux éditions de l´Olivier.

Quelques remarques sur la mort d´Alexandre Soljenitsyne




Je le dis ici tout crûment : dans le registre des soi-disant «écrivains du Goulag», je lui préfère de loin, d´un point de vue purement littéraire, Varlam Chalamov. Quoiqu´il en soit, l´importance de son œuvre est telle que je ne pouvais pas passer sous silence la mort, le 3 août, à l´âge de 89 ans, du grand écrivain russe Alexander Soljenitsyne. C´est, en grande partie, grâce à lui que nous avons pu découvrir l´immensité des crimes commis sous la férule de Josef Staline. L´Archipel du Goulag, Le premier cercle, Le pavillon des cancéreux et Une journée d´Ivan Denissovitch sont non seulement des livres remarquables mais aussi des documents exceptionnels sur le quotidien des prisonniers politiques et les terribles conditions de vie dans les prisons soviétiques et à plus forte raison dans le Goulag sibérien. Soljenitsyne, qui avait été lui-même emprisonné, savait bien de quoi il parlait…
Déchu de sa citoyenneté et expulsé de son pays en 1974, il s´est d´abord réfugié en Suisse, puis dans le Vermont, aux Etats-Unis jusqu´à son retour chez soi après la chute de l´Urss et au moment où sa citoyenneté lui était restituée (ou la citoyenneté russe lui était attribuée, puisque l´ancienne citoyenneté soviétique n´existait plus).
Soljenitsyne était, on le sait, un homme fort polémique. Si l´on ne peut qu´applaudir son courage dans la dénonciation du Goulag, on éprouve une énorme frustration quand on se rappelle que dans le même temps il vouait une admiration sans bornes à l´égard de la Russie tsariste qui méprisait son propre peuple, il a soutenu la politique criminelle de Pinochet, il vénérait la mémoire d´un caudillo comme le généralissime Franco et il tenait Vladimir Poutine pour l´artisan de la renaissance de la Russie éternelle. Sans oublier ses insupportables imprécations contre la décadence morale de l´Occident.
Quoiqu´il en soit, ses opinions réactionnaires n´effacent pas l´importance de son oeuvre. Ses livres sont le témoignage éloquent de son immense talent d´écrivain.



P.S(le 23 août)-Ce matin j´ai lu une des meilleures définitions sur la personnalité et l´oeuvre de Soljenitsyne. C´était sous la plume de l´écrivain chilien Jorge Edwards dans un article du quotidien espagnol El Pais. Selon Edwards, Soljenitsyne était «un écrivain du dix-neuvième siècle égaré parmi les meilleurs du vingtième siècle».

vendredi 25 juillet 2008

Chronique d´août 2008




Albert Cossery, le droit à la paresse.




La presse a abondamment évoqué au lendemain de sa mort (survenue le 22 juin) la vie et l´œuvre de celui que l´on a un jour surnommé le «Voltaire du Nil» ou encore comme l´a écrit au début des années quatre-vingt-dix, le journaliste Patrice Delbourg, «dandy solaire et solitaire», une expression que j´avais déjà reproduite dans un article précédent.
Toujours est-il que Albert Cossery était sans l´ombre d´un doute un homme d´un temps révolu, sa personnalité cadrant assez mal avec une époque où l´on ne fait que nous accabler infiniment avec des concepts comme «productivité» ou «efficacité». Cossery, de ces concepts a dû, à coup sûr, s´en moquer comme d´une guigne, lui qui n´écrivait en moyenne qu´un livre tous les huit ou dix ans et, selon la légende, une petite phrase par semaine. D´autres particularités de sa vie ont aidé à faire de cet écrivain égyptien qui a toujours écrit en français une figure hors pair. S´étant installé définitivement à Paris après la fin de la seconde guerre mondiale, il vivait depuis plus de soixante ans à l´hôtel La Louisiane, situé au numéro 60 de la rue de Seine, dans le quartier de Saint-Germain –des- Prés. Sa silhouette élégante manquera sûrement aux habitués du café de Flore qu´il fréquentait quotidiennement. Sa voix, malheureusement, on ne l´entendait plus depuis trois ans, il était pratiquement devenu aphone, ce qui ne l´inquiétait nullement, puisque selon lui cela l´empêchait de devoir répondre à des questions idiotes de certains journalistes. C´était évidemment une boutade, étant donné qu´il a toujours été plutôt affable avec la presse et même après l´opération qui lui a rendu la parole très difficile (il fallait lire sur ses lèvres) il n´a pas cessé d´accorder des interviews, quoique moins régulièrement et le plus souvent par écrit.
Albert Cossery, né au Caire en 1913, n´était pas issu d´un milieu particulièrement aisé. Il n´appartenait pourtant pas à une famille des plus démunies, non plus. C´est que, de l´aveu même de l´auteur, en Orient, il faut beaucoup moins d´argent qu´en Occident pour vivre. Son père était un petit propriétaire terrien, un homme qui, côté lectures, ne consommait que des journaux. Quant à sa mère, elle était analphabète, mais elle n´en avait pas moins cette sagesse très propre des femmes orientales. À l´instar de ses deux frères et de sa sœur, Albert Cossery a fait ses premières études dans une école catholique avant de fréquenter le lycée français. Il s´est mis à écrire dès l´âge de dix ans de petites histoires déjà en français. Cette passion pour la France l´a poussé à se déplacer à Paris où il a envisagé d´y suivre des études, mais ébloui par la bohème de Montparnasse des années trente, il ne les a jamais achevées. En 1939, il a décidé de faire partie, en tant que chef steward, de l´équipage du paquebot Port- Saïd- New York, un emploi qui lui a permis de fréquenter des rescapés de la barbarie nazie, des juifs pour la plupart. Cet emploi il l´a conservé jusqu´en 1945, mais à ce moment-là sa carrière littéraire n´était plus un mirage. Les hommes oubliés de Dieu, un recueil de nouvelles était déjà paru au Caire en 1934, un livre qui a envoûté Henry Miller qui l´a fait publier en Amérique en 1940. Sur ce livre, l´écrivain américain a écrit ce qui suit« Aucun écrivain vivant- parmi ceux que je connais- ne décrit de façon aussi poignante les vies d´une multitude de gens habitant un monde souterrain et en marge de la loi, entre désespoir et résignation. Il le fait dans un registre que même Dostoievsky et Gorki ont eu du mal à atteindre.» En 1944, paraissait le premier roman de Cossery, La maison de la mort certaine, l´histoire d´une maison qui ne tenait debout que par miracle et qui était peuplée par des gens éventuellement peu convenables d´après les canons bien seyants de la société. Les personnages des livres de Cossery sont pour la plupart des coquins, des exclus, des laissés pour compte, des voleurs, des fainéants, bref des gens qui vivent en marge de la société – et que certains auraient traité de racaille et de sale engeance- mais qui le plus souvent sont moins véreux et moins fripouilles que d´autres apparemment très respectables mais qui à la moindre occasion sombrent dans la corruption et l´indignité.
Albert Cossery, on l´a écrit plus haut, n´était pas un écrivain particulièrement prolifique. C´était un dilettante, un homme qui élevait le plaisir et l´oisiveté au sommet d´un art que l´on cultive sans la moindre inquiétude. Ses livres sont peu nombreux (huit au total) mais renferment une philosophie de vie qui fait de son oeuvre une véritable encyclopédie d´ironie, de dérision et d´aventures inouïes.
Dans Les fainéants dans la vallée fertile, Cossery met en scène des personnages qui élèvent la fainéantise au rang d´une valeur supérieure à tel point qu´un des personnages, Rafik, a renoncé à épouser la femme qu´il aimait de peur qu´elle ne troublât sa somnolence alors que son frère aîné, Galal, n´a pas bougé de son lit depuis sept ans !
Dans Mendiants et orgueilleux*, Gohar, un professeur de philosophie est devenu mendiant parce qu´«enseigner la vie sans la vivre était le crime de l´ignorance la plus détestable» tandis que dans Un complot de saltimbanques le jeune Teymour, de retour dans sa ville natale avec un diplôme acheté, rejoint un groupe d´anciens amis oisifs que le gouvernement tient pour de dangereux anarchistes.
La violence et la dérision est un roman ayant pour cadre une ville du Proche-Orient gouvernée par un tyran grotesque. Afin de le mettre en colère et de tourner en dérision son gouvernement, un petit groupe de contestataires orchestre une campagne d´affichage qui provoque l´hilarité de la population. De ce livre, Jean-Claude Le Covec a écrit dans les colonnes du Figaro que c´était «La Condition Humaine** réécrite à la façon de Beckett, avec beaucoup de joie de vivre en plus».
Le roman Une ambition dans le désert, paru en 1984, peut être considéré comme l´œuvre d´un visionnaire, préfigurant, en quelque sorte, l´éclosion de la guerre du Golfe. Il s´agit d´un roman où le héros Samantar déjoue le projet du cheikh Ben Kadem, premier ministre de l´émirat de Dofa, un pays sans richesses à exploiter, qui organise des attentats pseudo -révolutionnaires dans son propre État pour attirer sur lui l´attention des grandes puissances.
Enfin, son dernier roman, Les couleurs de l´infamie, publié en 1999, dénonce la corruption, la décrépitude et la décadence. C´est l´histoire d´un voleur intelligent qui trouve dans le portefeuille d´un promoteur immobilier une lettre qui prouve sa responsabilité dans l´effondrement d´un immeuble qui a provoqué la mort de dizaines de personnes.
Tous ses livres sont aujourd´hui disponibles chez l´éditeur Joëlle Losfeld et ceux qui n´ont pas encore découvert l´œuvre de cet écrivain immense pourront le faire en achetant chacun de ses huit livres séparément ou ses œuvres complètes en deux tomes.
Albert Cossery s´est lié d´amitié, au cours de sa vie, avec nombre d´intellectuels français et étrangers comme Albert Camus, Jean Genet, Henry Miller ou Lawrence Durrell, mais il a su préserver son indépendance vis-à-vis de toute coterie, tout courant littéraire ou toute école de pensée. Quoiqu´il eût vécu la plupart de sa vie en France, c´est l´Égypte de son enfance (ou des décors lui ressemblant) qui a inspiré ses livres. Interrogé à propos de ce fait par Aliette Armel pour l´édition de novembre 2005 du Magazine littéraire, il a répondu : « Je suis un écrivain égyptien qui écrit en français, comme il y a des écrivains indiens qui écrivent en anglais et restent néanmoins très attachés à leur pays.» En effet, le fait d´écrire dans une langue autre que celle du pays où l´on est né n´arrache néanmoins pas les écrivains à l´univers de leur enfance. En français, à part Albert Cossery, d´autres écrivains l´ont prouvé comme, par exemple, Eduardo Manet et ses histoires cubaines ou feu Agustin Gomez - Arcos qui a fait de la dénonciation du franquisme la matière de ses romans.
Celui qui détestait la campagne parce qu´on ne pouvait pas critiquer les arbres et qui aimerait qu´après avoir lu un de ses livres les gens n´aillent pas travailler le lendemain, a fait de la subversion et de l´ironie un art de vivre. Un des commentaires les plus élogieux adressés, à mon avis, à l´œuvre d´Albert Cossery est signé Marion von Renterghem dans les colonnes du Monde : «Lorsque Albert Cossery rencontre ses lecteurs, ils ne lui disent pas que ses romans sont beaux mais qu´il ont changé leur vie.»…



*Ce roman a inspiré le film homonyme de Asma El Bakri et une bande dessinée du dessinateur Golo.



**On fait référence, bien entendu, au roman de André Malraux.

jeudi 26 juin 2008

Chronique de juillet 2008



Cinq ans sans Roberto Bolaño.


Le 15 juillet 2003, mourait à Barcelone, à l´âge de cinquante ans, des suites d´une crise hépatique, celui qui en quelques années était très vraisemblablement devenu l´écrivain latino-américain le plus important de sa génération. Aujourd´hui, cinq ans après sa disparition prématurée, ses livres ne cessent d´être réédités, des inédits ont vu le jour et les traductions se multiplient y compris aux Etats-Unis, un pays où, on le sait, on traduit à la portion congrue et où, en l´espace de deux ans, des articles sur son oeuvre ont paru dans des magazines prestigieux les plus divers comme The New Yorker, The Nation ou The New York Review of Books.
D´aucuns affirment que sa mort, survenue quand il était au sommet de son art, aura énormément contribué à immortaliser l´œuvre de Roberto Bolaño. Toujours est-il qu´en quelques années Bolaño est devenu une référence pour tous les jeunes écrivains latino-américains et ceux de sa génération- dont certains l´ont même fréquenté- le vénèrent comme leur maître et se réclament en quelque sorte de son héritage.
Moi, je l´ai découvert un peu avant sa mort, quoique j´eusse déjà, suivant régulièrement l´actualité littéraire de langue espagnole, entendu parler de ce nouveau météore qui était en train de renouveler les lettres hispaniques.
Roberto Bolaño est né au Chili en 1953, mais a passé une partie de son adolescence au Mexique. Aussi l´action de nombre de ses récits, contes et romans se déroule-t-elle dans la patrie de Zapata. Après un bref retour au Chili- où il fut incarcéré pendant une semaine dans les tout premiers temps de la dictature de Augusto Pinochet (1)-, il est parti en Europe, ne pouvant supporter, bien entendu, la nouvelle réalité du pays. Il a vécu un peu en France et surtout en Espagne, à Blanes, près de Barcelone. Ce furent des années où il a vivoté grâce à de petits boulots comme garçon de café ou gardien de nuit. La consécration n´a surgi, comme je l´avais écrit plus haut, que quelques années avant sa mort. La critique littéraire l´a vraiment découvert en 1996 avec La literatura nazi en América (La littérature nazie en Amérique), une parodie écrite sous forme de dictionnaire. Selon Bolaño, il s´agissait d´une«anthologie vaguement encyclopédique de la littérature philo –nazie produite en Amérique depuis 1930 jusqu´en 2010, un contexte culturel qui, contrairement à l´Europe, n´a aucune conscience de ce qu´elle est et où l´on tombe d´ordinaire dans la démesure.» On y trouve de petites biographies d´auteurs comme Ignacio Zubieta, Jesús Fernandez-Gomez ou Argentino Schiaffino qui, vous l´avez déjà sûrement deviné, sont des figures inexistantes d´une littérature inexistante, inventée par Bolaño en guise de parodie de l´histoire réelle de la littérature ibéro- américaine. La même année-1996- il a publié Estrella Distante (Etoile distante) où, à travers la fiction et la figure du photographe, poète et aviateur Carlos Wieder, homme à plusieurs visages, un imposteur en somme(créateur, qui plus est, d´une esthétique de l´horreur, en photographiant des scènes de torture et des corps mutilés), Bolaño met à l´ordre du jour un problème rarement évoqué dans les romans sur les dictatures d´Amérique latine. En effet, ceux-ci trop concentrés sur la figure du caudillo, oublient souvent le rôle joué dans ces régimes tyranniques par les figures qui collaborent dans l´ombre, l´intellectuel qui rédige les discours, les courtisans, le secrétaire ou, comme on dit en espagnol et en portugais, l´«amanuense», que l´on pourrait traduire en français, selon les circonstances, par commis de bureau ou copiste (2).
Ce sujet est repris dans un autre roman Nocturno de Chile (Nocturne du Chili), publié en 2000, où la maison de María Canales est, en fait, la maison du Chili, la maison de l´establishment littéraire avec ses cocktails et ses réceptions tandis que dans les greniers on torture les opposants du régime en place. Bolaño fait sienne une sinistre anecdote de la dictature : les séances de torture au grenier de Robert Townley, agent de la Dina(la police politique de Pinochet) pendant que, dans les salons de la maison, la femme du tortionnaire promouvait ses veillées littéraires. Cette situation renvoie à une autre question, celle de la culture du dictateur. Or, contrairement à d´autres caudillos, Pinochet, par exemple, était un homme cultivé dont la maison était dotée d´une richissime bibliothèque avec des choix parfois discutables, certes, mais d´autres plutôt intéressants et l´on ne pourrait pas oublier que Pinochet a même écrit des livres, ce que n´auront pas fait ses deux prédécesseurs Eduardo Frei et Salvador Allende (3).
Mais reprenant l´évolution de l´œuvre de Bolaño, c´est en 1998 et le coup d´éclat avec le roman Los detectives salvajes(Les détectives sauvages) qu´il est passé d´un succès d´estime à la consécration. Ce roman a décroché plusieurs prix dont les prestigieux Rómulo Gallegos et Herralde et il a été présenté comme le grand roman mexicain de sa génération quoiqu´il eût été écrit par un Chilien (on n´ignore pourtant pas que l´initiation littéraire de Bolaño s´est produite au Mexique). C´était, dans un livre de plus de six -cents pages, une espèce de manifeste, le déracinement viscéral de deux intellectuels de la génération soixante – huitarde mexicaine- Artur Belano et Ulises Lima – qui partent à la recherche des vestiges d´une écrivaine disparue, Cesárea Tinajero. Artur Belano peut être considéré comme l´alter ego de l´auteur et l´action du roman se déroule pendant une période de vingt ans (de 1976 à 1996). Il y a aussi des éléments autobiographiques dans le livre en ce sens que les deux poètes, fondateurs du courant littéraire réel –viscéraliste, auraient puisé leur inspiration dans le mouvement infra -réaliste mexicain qui, en effet, a été fondé dans les années soixante-dix justement par Roberto Bolaño et Mario Santiago (dont Ulises Lima serait l´alter ego), autour des conversations littéraires (les «tertulias») du café La Habana, situé dans la calle Bucarelli à Mexico. C´était un mouvement esthétique d´avant-garde qui a accouché d´une poésie quotidienne, dissonante et aux contours un brin dadaïstes et qui préconisait la rupture d´avec l´establishment littéraire mexicain représenté par la figure tutélaire du grand poète Octavio Paz.
Après ce chef d´œuvre, les livres de Bolaño se sont succédé au fur et à mesure que sa maladie malheureusement le rongeait : Amuleto et Monsieur Pain en 1999, Putas Asesinas (Des putains meurtrières) en 2001 ou El gaucho insufrible(Le gaucho insupportable) en 2003, comptent parmi ses livres les plus importants. Dans ce dernier, un recueil de contes d´une haute teneur littéraire, on côtoie une foule de personnages interlopes, solitaires, marginaux, bref le genre de personnages qui peuplent l´univers de Bolaño. On y trouve aussi, inévitablement, l´histoire d´un écrivain («El viaje d´Alvaro Rousselot»), en l´occurrence un Argentin des années cinquante, auteur d´un roman où tous les personnages sauf un seul sont morts et où toute l´action est filmée par un cinéaste français. Ce conte, comme beaucoup d´autres contes, nouvelles ou romans, ont assis la réputation de Bolaño, en digne héritier de Jorge Luis Borges, comme un écrivain d´écrivains. Pour certains c´était une qualité, pour d´autres un défaut, mais le moins que l´on puisse dire c´est que Bolaño n´aura jamais suscité de l´indifférence. Son tempérament irascible était devenu insupportable pour nombre d´auteurs que Bolaño n´a pas ménagés. Toujours dans El Gaucho Insufrible, Bolaño s´attaquait dans le dernier chapitre du livre («Los mitos de Ctchulhu»), avec une ironie tantôt subtile tantôt sanguinaire à des écrivains qu´il abhorrait. Des auteurs non seulement chiliens, mais hispaniques en général, morts ou vivants. Ce chapitre n´a fait que reproduire, en partie, des philippiques qu´il avait déjà adressées en d´autres occasions à ceux qu´il ne tenait pas en haute estime. Parmi les Chiliens, Luis Sepúlveda et Isabel Allende étaient les têtes de turc de Bolaño, mais même devant un écrivain majeur comme feu José Donoso, il rechignait à reconnaître la qualité de tous ses écrits. En outre, côté poésie, il préférait Nicanor Parra à Pablo Neruda et, parmi les plus réputés, Jorge Edwards fut un des rares romanciers qu´il eût ménagés. Quant aux confrères latino-américains de sa génération, plus jeunes, voire plus âgés, il n´a pas tari d´éloges concernant une foule de noms qu´il appréciait particulièrement comme les Argentins Ricardo Piglia, César Aira, Alan Pauls ou Rodrigo Fresán, les Mexicains Juan Villoro,Jorge Volpi, Ignacio Padilla, Carmen Boullosa,Daniel Sada ou Sergio Pitol, le Colombien Fernando Vallejo, le Guatémaltèque Rodrigo Rey Rosa ou le Salvadorien Horacio Castellanos-Moya. Concernant l´oeuvre des grands noms du boom latino-américain comme Mario Vargas Llosa, Gabriel Garcia Marquez ou Carlos Fuentes, il entretenait un rapport un tant soit peu ambigu, alors qu´il vouait une admiration sans bornes à l´égard de feu Julio Cortázar. Pour ce qui est des écrivains espagnols, Enrique Vila-Matas, Javier Cercas(4), Javier Marias, Álvaro Pombo ou Juan Goytisolo comptaient parmi ses préférences. Par contre, il n´a pu s´ empêcher de tirer à boulets rouges sur Arturo Perez –Reverte.
Il y a quelques semaines est paru en Espagne, aux éditions Candaya, un livre, Bolaño Salvaje (Bolaño sauvage), sous la coordination de l´écrivain bolivien Edmundo Paz Soldán et du professeur universitaire péruvien Gustavo Faverón Patriau, où l´on peut lire plusieurs essais sur l´œuvre de Bolaño, écrits par des auteurs qui, pour la plupart, ont fréquenté le génie chilien comme Juan Villoro, Enrique Vila-Matas, Rodrigo Fresán ou Carmen Boullosa. Dans un très beau texte d´introduction intitulé «Littérature et apocalypse», Edmundo Paz Soldán nous livre des idées intéressantes sur 2666, l´œuvre posthume de Roberto Bolaño, parue en 2004. Ce livre, Bolaño était en train de l´écrire avant de mourir et, de son propre aveu, il voudrait qu´il soit publié en cinq volets. Or, ses héritiers et son éditeur (Anagrama), d´un commun accord, en ont décidé autrement.
Ce 2666(plus de mille pages) est l´histoire de la disparition d´un écrivain allemand Benno Von Archimboldi qui suscite l´intérêt de quatre professeurs de littéraire de nationalités différentes : Jean-Claude Pelletier (Français), Piero Morini(Italien),Manuel Espinoza(Espagnol) et Liz Norton(Anglaise). La complicité entre ces quatre admirateurs de Benno von Archimboldi va les amener à se déplacer en pèlerinage dans la ville fictive de Santa Teresa, au Mexique, près de la frontière avec les Etats-Unis, où Archimboldi aurait été aperçu. En y arrivant, ils se rendent compte que la ville est depuis des années le théâtre d´une série de crimes hideux perpétrés contre des femmes (parfois très jeunes) souvent victimes d´une violence inouïe. Elles sont, en fait, violées et torturées avant d´être assassinées, ce qui ne va pas sans rappeler ce qui se produit réellement depuis longtemps dans la ville mexicaine de Ciudad Juárez. Ce roman posthume qui a reçu plusieurs prix littéraires tient – comme on nous l´annonce par ailleurs dans la quatrième de couverture de la version originale espagnole- du récit policier, du poème épique, du roman philosophique et du reportage journalistique.
Dans «Littérature et apocalypse», Edmundo Paz Soldán parle de ce livre comme celui du crime sans solution, d´une allégorie de l´homme et le mal au vingtième siècle, évoquant le narcotrafic, les sectes sataniques et les mauvaises conditions économiques (à mon avis, il traduit aussi le désarroi de la fin du vingtième siècle). Dans l´action du roman, les femmes sont comme les lois, on les a faites pour être violées. Les rues obscures, les culs-de-sac symbolisent la défaite de la loi et de la civilisation.
Toujours selon Edmundo Paz Soldán, Bolaño, à l´instar de Borges, conçoit la littérature comme une forme de connaissance. L´art est ainsi d´ordinaire allié à la violence et à la mort, l´écrivain devant donc se jeter dans l´abîme parce qu´il détient un pouvoir, ne serait-ce que celui de dénoncer, de railler, de transfigurer la réalité. Même s´il est conscient que son attitude ne serait pas à même de changer un certain état de choses, la mission de l´écrivain est celle de se colleter tout le temps («seguir peleando», en espagnol»). La littérature serait donc pour Bolaño- comme l´a si bien écrit la critique littéraire et écrivaine chilienne Lina Meruane - une machine textuelle de guerre.
En 2004, les éditions Anagrama ont publié un recueil d´articles et interviews de Bolaño intitulé Entre paréntesis(Entre parenthèses) et en 2007, deux autres inédits, El secreto del mal(Le secret du mal), et La universidad desconocida (L´université inconnue) des titres qui n´ont pas encore été traduits en français. El secreto del mal est un livre de contes et La universidad desconocida rassemble la poésie de Bolaño, des poèmes anciens, des inédits et de la prose poétique.
Roberto Bolaño est donc un nom incontournable de la littérature de langue espagnole. En 2004, dans un article publié dans le journal américain San Francisco Bay Guardian, Marcelo Ballvé décrivait Bolaño comme le chroniqueur des utopies brisées d´Amérique latine et, la même année, Susan Sontag avait déclaré peu avant de mourir (en décembre) que Bolaño était probablement un des meilleurs écrivains qui se soient affirmés ces dernières années au monde, toutes langues confondues. En langue française, la plupart de ses livres sont traduits et disponibles surtout chez Christian Bourgois, mais aussi chez l´éditeur québécois Les Allusifs.
Le Portugal est curieusement un des rares pays où l´œuvre de Bolaño ait du mal à s´imposer. On ne compte à ce jour que deux livres traduits (si je ne m´abuse, Estrella distante chez Teorema et Nocturno de Chile chez Gótica) et les éditeurs portugais semblent renâcler devant ce véritable foudre de guerre de la littérature moderne. C´est bien dommage pour les lecteurs portugais. Ce qui vaut pour Bolaño vaut aussi pour d´autres noms de la littérature latino-américaine moderne cités plus haut comme Ricardo Piglia, Alan Pauls, Rodrigo Fresán, César Aira, Horacio Castellanos-Moya, Juan Villoro ou encore Rodolfo Enrique Fogwill ou Jorge Eduardo Benavides, entre autres, dont les traductions au Portugal (je dis bien au Portugal et non pas en portugais, puisqu´au Brésil, on les connaît mieux, naturellement) sont peu nombreuses ou inexistantes. Est-ce que la plupart des éditeurs portugais ne connaissent que des best-sellers comme Luis Sepúlveda ou Isabel Allende ?



(1)Bolaño aurait été libéré grâce à l´intervention d´un ancien camarade d´études, officiant dans la prison. D´après certains critiques, ce fait lui aurait inspiré le conte «Detectives» du livre de 1997 Llamadas telefónicas(Appels téléphoniques).


(2)Quand, au début des années quatre-vingt-dix, j´ai dû faire le service militaire obligatoire, j´ai constaté que l´armée est un des rares milieux où subsiste, au Portugal, ce terme«amanuense», tombé en désuétude.


(3)Pour les lecteurs qui maîtrisent bien l´espagnol, je propose la lecture de l´article «Viaje al fondo de la biblioteca de Pinochet» signé Cristobal Peña que l´on pourra trouver dans les archives de décembre 2007 du blog collectif argentin Nación Apache(nacionapache.com.ar).


(4)Javier Cercas a même fait de Bolaño un personnage de son roman Soldados de Salamina (Les Soldats de Salamine).


P.S(le 4 juillet)-Je viens d´apprendre, en lisant le magazine portugais Ler,que la traduction au Portugal du roman Los detectives salvajes paraîtra le 10 juillet chez Teorema. Une traduction que je salue, bien entendu, mais qui n´est pas de nature à changer mon avis sur l´attitude du milieu éditorial portugais vis-à-vis de l´oeuvre de Bolaño. Ce retard prouve aussi que, de nos jours, les éditeurs portugais ne découvrent d´ordinaire l´oeuvre d´un grand écrivain qu´après qu´il eut obtenu un grand succès en Angleterre ou aux États-Unis(autrefois c´était en France).

vendredi 30 mai 2008

Chronique de juin 2008



Jorge Semprún, l´écriture et la mémoire.



Le 7 mai, en scrutant les étagères de la librairie de la Faculté des Lettres de Lisbonne- où je m´étais déplacé pour la troisième partie du colloque sur l´écrivain roumain Lucian Blaga auquel j´avais participé la veille avec une allocution intitulée«Un regard sur l´œuvre de Lucian Blaga» (1)-, je suis tombé par hasard sur un livre plutôt ancien d´un écrivain que j´admire énormément, Jorge Semprún. L´oeuvre en question- Federico Sanchez vous salue bien- était un des rares livres de l´auteur que je n´eusse pas lus. Je l´ai acheté séance tenante et quelques jours plus tard je me suis plongé dans la lecture des réflexions et impressions de cet écrivain de langue française (il n´a écrit de sa vie que deux livres dans sa langue maternelle), inspirées par son passage au ministère espagnol de la culture entre 1988 et 1991(2). Chez Jorge Semprún, nous sommes toujours éblouis par son travail de mémoire, par la manière habile et chatoyante dont il tisse ses souvenirs en les transfigurant parfois en des fictions d´une rare beauté.
Jorge Semprún est né le 10 décembre 1923 à Madrid. Son père- José Maria Semprún y Gurrea- était écrivain, avocat, diplomate et républicain et sa mère, Susana Maura(décédée en 1931), était la fille de Antonio Maura, grande figure du parti conservateur et ancien premier ministre du roi Alphonse XIII. Contrairement à Don Antonio, son fils Miguel (oncle donc de Jorge Semprún) a combattu la monarchie et fut ministre de l´intérieur du gouvernement provisoire de la IIe République.
Du Madrid de son enfance,Semprún garde des souvenirs qu´il n´a cessé de partager avec ses lecteurs au fil des œuvres qu´il a écrites, ce vieux Madrid où il habitait, calle Alfonso XI, dans le quartier du Retiro. Ce vieux Madrid qui, dans la guerre civile espagnole, a résisté autant qu´il a pu à la barbarie des troupes du Généralissime Francisco Franco, surnommé el caudillo. En ce temps-là, Jorge Semprún vivait aux Pays-Bas où son père exerçait des fonctions diplomatiques jusqu`au jour de 1939 où le gouvernement néerlandais lui a communiqué qu´il s´apprêtait à reconnaître le nouvel ordre espagnol, issu de la victoire des troupes franquistes dans la guerre civile. Semprún Gurrea, représentant du gouvernement légitime de la république espagnole a dû donc quitter son poste et s´exiler avec sa famille à Paris. Jorge Semprún, un adolescent à l´époque, a fini dans la ville lumière ses études secondaires, au lycée Henri IV, et puis il a suivi à la Sorbonne des cours de philosophie. La seconde guerre mondiale et l´occupation de la France par l´armée nazie n´ont pas laissé indifférent ce jeune homme intelligent qui ne pouvait s´empêcher de pousser un cri d´indignation devant la barbarie qui était en train de se produire. Ne se résignant pas à cette triste et sombre réalité qui sévissait un peu partout en Europe, il a décidé de s´engager dans un des réseaux de la Résistance française. En 1943, il était arrêté et emmené en tant que prisonnier politique à Buchenwald, où il est resté jusqu´à la libération du camp par les troupes américaines du général Patton le 11 avril 1945. Pendant plusieurs années, il a eu du mal à évoquer cette expérience concentrationnaire. Certes, ce sujet n´était pas absent de certains livres comme Le grand voyage (1963) récompensé par le prix Formentor et porté à l´écran par Jean Prat (3) et Quel beau dimanche (1980), mais le séjour au camp de concentration n´y était pas à proprement parler le sujet essentiel, c´étaient parfois des bribes de souvenirs qui faisaient soudain irruption au détour d´une page. Dans Le grand voyage, c´était surtout l´expérience de la déportation avec les gens entassés dans les wagons, exsudant leur sueur, mais aussi leur désespoir et leur détresse. Quel beau dimanche était une réflexion sur la mort de la Révolution où l´auteur cherchait à comprendre quel rôle avait joué son histoire dans l´histoire du siècle, lui, double rescapé du nazisme et du stalinisme.
Un temps, Semprún a cru que l´on pouvait exorciser la mort par l´écriture, mais écrire, de son propre aveu, renvoie à la mort. Il a fallu attendre 1994 et l´excellent L´écriture et la vie, peut-être son chef-d´œuvre, pour que les souvenirs de cette expérience à Buchenwald éclatent au grand jour. Mais est-ce vraiment un livre de souvenirs, ou les souvenirs ne sont-ils plutôt que le point de départ pour une réflexion sur l´art, la culture, la politique, bref, la vie ? Toujours est-il que dans ce livre, acclamé unanimement et couronné de plusieurs prix littéraires (notamment le Femina-Vacaresco et le prix international des Droits de l´Homme),on voit que vie et mort souvent s´entremêlent comme en écho aux vers célèbres du poète péruvien Cesar Vallejo évoqués dans le livre : «No poseo para expresar mi vida sino mi muerte(je ne possède rien d´autre que ma mort, pour exprimer ma vie)».
Mais si l´expérience concentrationnaire à Buchenwald (un camp qui, triste ironie, ne se situait qu´à quelques pas de Weimar, la ville où était né Goethe) est au cœur de l´œuvre de Jorge Semprún( à lire aussi, à ce sujet, Le mort qu´il faut, paru en 2001, et Se taire est impossible qui reproduit les dialogues avec Elie Wiesel pour l´émission d´ARTE, signalant le cinquantenaire de la libération des camps en 1995), on ne peut oublier, non plus, ses œuvres qui tournent autour de son «vécu» comme membre clandestin du Parti Communiste espagnol, du temps de la dictature franquiste en Espagne, sous le nom de Federico Sanchez. Peut-être la plus importante de ces œuvres est Autobiografia de Federico Sanchez (Autobiographie de Federico Sanchez), un des deux livres qu´il a directement écrits dans sa langue maternelle et qui a obtenu le prix Planeta. Il y a raconté tous les épisodes de sa vie au parti communiste espagnol jusqu´au moment où il s´en est fait expulser en 1964, pour déviationnisme par Santiago Carrillo et Dolores Ibarruri, la célèbre «Pasionaria». Se mettre dans la peau d´un autre, ou la problématique du double, avait déjà inspiré quelques années auparavant- en 1969- le roman La deuxième mort de Ramón Mercader, où Semprún retraçait toute l´évolution du mouvement communiste, de la guerre d´Espagne à la mort de Staline, et au vingtième congrès du parti communiste d´Union Soviétique, ceci à travers la figure fictive de Ramón Mercader, homonyme de l´assassin de Trotski.
En 1981, Semprún a publié un livre Algarabie qui racontait le dernier jour d´un personnage d´Espagnol émigré à Paris, un livre qu´il avait longtemps traîné sous diverses formes, écrit alternativement en français et en espagnol. Il a finalement opté pour le français, mais le titre témoignait de sa tergiversation quant au choix de la langue. Algarabie est, en effet, une francisation de «algarabia», le charabia, la langue arabe qui finit par devenir une espèce de galimatias, une langue incompréhensible, comme on nous le rappelle par ailleurs dans la quatrième de couverture. L´espagnol, il ne l´ai repris que bien plus tard, en 2003, avec le brillant roman Veinte años y un dia (Vingt ans et un jour) où l´on revit l´Espagne des années cinquante et l´on épouse les interrogations des enfants de la bourgeoisie espagnole.
En ce qui concerne justement Veinte años et un dia, j´ai d´ailleurs une petite histoire personnelle. En septembre 2004, à l´occasion de la traduction portugaise du roman, Semprún est venu à Lisbonne pour une conférence à la fondation Mário Soares et une rencontre avec des lecteurs à l´Institut Franco -Portugais avec signature de livres à la Nouvelle Librairie Française. Quand je lui ai demandé de signer Veinte años y un dia que j´avais lu en version originale espagnole et un autre petit livre, Mal et Modernité( écrit naturellement en français), que j´avais entre-temps acheté, une histoire curieuse s´est produite. C´est que Semprún qui a signé chacun des livres dans la langue correspondante (et qui n´a pu s´empêcher de rire quand je l´en ai remercié dans les deux langues), a cultivé la petite différence qui, le concernant, sépare le français de l´espagnol. Il a, en fait, signé Mal et Modernité comme Jorge Semprun, sans accent sur la lettre«u», comme le font la plupart des français, alors qu´en signant Veinte años y un dia, il a conservé l´accent. Était-ce exprès, pour marquer la différence entre l´écrivain français et l´écrivain espagnol ? Ou l´a-t-il fait intuitivement ? Peu importe. Ce qui compte c´est que Jorge Semprún (ou Semprun, si vous préférez), qui fêtera bientôt ses quatre-vingt-cinq ans (le 10 décembre, curieusement, le jour où l´on commémore l´anniversaire de la déclaration universelle des droits de l´homme) est un des plus grands témoins de l´histoire du vingtième siècle et une référence indiscutable de la littérature et de la culture européennes.



(1)Ce colloque s´est étalé sur trois jours (5,6 et 7 mai). Les deux premiers jours dans les locaux de L´Institut culturel roumain et le dernier jour, donc, à la Faculté des Lettres de Lisbonne.


(2)Jorge Semprún a fait partie du gouvernement- à l´invitation de Felipe Gonzalez- en tant qu´indépendant. Il n´a jamais été inscrit au PSOE.


(3)Jorge Semprún a beaucoup écrit pour le cinéma. Il a été scénariste dans les films La guerre est finie (1966) d´Alain Resnais ou Z (1970) de Costa –Gavras, entre autres.


P.S- Les livres de Jorge Semprún sont disponibles pour la plupart chez Gallimard, mais aussi chez Grasset, Le Seuil et Fayard.
Les deux livres écrits en espagnol, on les trouve chez Planeta (Autobiografia de Federico Sanchez) et chez Tusquets( Veinte años y un dia).
Pour en savoir plus sur Jorge Semprún, je vous conseille le livre de Gérard de Cortanze, Jorge Semprun, l´écriture de la vie, chez Gallimard.

mercredi 30 avril 2008

Chronique de mai 2008






La Sicile et le monde selon Leonardo Sciascia.



On a souvent écrit qu´en littérature on doit séparer l´œuvre de l´écrivain. Autant l´œuvre peut être lumineuse, autant l´écrivain peut susciter de l´exécration. Nombre d´écrivains ont eu une cohorte de lecteurs indéfectibles, malgré leur tempérament irascible, leurs opinions politiques totalitaires ou leur côté purement insupportable, abusif, voire répugnant. Or, si l´on ne peut s´empêcher de succomber devant l´œuvre d´un écrivain ayant à son actif toutes ces caractéristiques peu avenantes, à plus forte raison tombe-t-on sous le charme d´un écrivain dont la qualité littéraire est doublée d´une réputation de droiture et dont la conduite morale et le combat civique honorent la littérature. Dans ce dernier registre, on se doit d´évoquer un des noms les plus importants des lettres italiennes de la deuxième moitié du siècle précédent : Leonardo Sciascia.
Celui qui a été, sans l´ombre d´un doute, un des Siciliens les plus illustres du vingtième siècle est né à Racamulto, un petit village situé à vingt-deux kilomètres d´Agrigento, le 8 janvier 1921(un an avant la marche sur Rome de Mussolini et l´avènement du régime fasciste). Il était l´aîné de trois frères et ses racines étaient des plus modestes : sa mère était issue d´une famille d´artisans et son père travaillait comme comptable dans les mines de soufre. C´est néanmoins avec son grand-père et ses tantes qu´il a passé la majeure partie de son enfance. Le petit Leonardo s´est laissé envoûter, dès l´apprentissage des premières lettres, par la passion de la chose imprimée et soit les livres d´histoire soit la fiction ont façonné petit à petit l´esprit critique du jeune Sicilien. Ce n´était pourtant pas facile de s´exprimer dans une Italie muselée par le Duce, qui plus est pour celui qui vivait dans une île qui corrodée par la misère et par la mafia locale essayait de tenir tête au gouvernement de la péninsule. En effet, les Siciliens, au tempérament un brin anarchique et que rebutaient l´ordre et l´autorité se sont toujours méfiés de la soi-disant Italie continentale. Mussolini lui-même y fut un jour l´objet d´une vive contestation - à Piana dei Greci- de la part du capo de la mafia locale, Don Ciccio Cuccia. Mussolini a tiré profit de cet épisode notamment en faisant écrouer Don Ciccio, en changeant plus tard le nom de Piana dei Greci pour Piana degli Albanesi(1) et en nommant en Sicile un nouveau préfet Monsieur Mori pour y faire le ménage et démanteler les affaires de la mafia. Mori n´a peut-être pas réussi à changer la mentalité des Siciliens, mais toujours est-il que dans les années qui ont suivi sa nomination le taux de criminalité a considérablement baissé, de dix homicides par jour on est passé à une moyenne de trois par semaine.
C´est dans une île avec les caractéristiques que l´on vient d´énoncer qu´a grandi Leonardo Sciascia. Sur les premiers vingt ans de sa vie, il a déclaré un jour : «J´ai passé les premiers vingt ans de ma vie dans une société doublement non juste, non libre et non rationnelle : la Sicile, celle dont Pirandello a donné la plus vraie et profonde représentation. Et le fascisme. Et, soit à la façon d´être sicilienne, soit au fascisme, j´ai essayé de réagir en cherchant en mon for intérieur (et hors de moi, seulement chez les livres) les moyens et les méthodes pour y parvenir. D´une façon solitaire et, en définitive, névrotique. Ce que je veux dire c´est que, au cours de ces vingt années, j´ai fini par acquérir une sorte de névrose de la raison.»
Leonardo Sciascia lisait tout ce qui lui tombait entre les mains et il était particulièrement attiré par les écrivains du siècle des lumières, notamment Voltaire. À Rousseau, il lui préférait Diderot et côté dix-neuvième siècle il avait une prédilection pour l´œuvre de Stendhal, à laquelle il consacrerait plus tard plusieurs articles et de courts essais, rassemblés après sa mort en un petit livre sous le titre Adorabile Stendhal (Adorable Stendhal). Casanova, Victor Hugo, Manzoni, Dos Passos, Hemingway, Faulkner, Montale, Ungaretti et les symbolistes français ont également fait partie de ses lectures.
Leonardo Sciascia a très peu quitté son île natale à l´instar d´un autre grand écrivain sicilien Giuseppe Tomasi di Lampedusa, auteur du célèbre roman Il Gattopardo( Le Guépard), porté à l´écran par Luchino Visconti en 1963. Devenant instituteur, Sciascia s´est rendu compte que la littérature était sa véritable vocation et c´est en effet l´écriture, en concomitance avec son intervention civique, qui a fait de lui un homme de notoriété publique.
Ses débuts littéraires se sont produits en 1950 avec la parution du livre Favole della dittatura(Fables de la dictature), vingt-sept textes assez courts d´une prose raffinée qui précèdent d´un an le choix de poèmes La Sicilia, il suo cuore(La Sicile, son cœur). En 1953, il obtient son premier prix littéraire-Le Pirandello- avec justement un essai sur l´auteur de Girgenti(2), prix Nobel de Littérature en 1936, intitulé Pirandello e il Pirandellismo(Pirandello et le Pirandellisme). Cette année-là, il a aussi commencé à collaborer dans différents journaux et revues littéraires.
En 1958, en écrivain déjà mûr et à la réputation croissante, Sciascia s´est fait remarquer par le livre Gli zii di Sicilia(Les oncles de Sicile) rassemblant les contes La tante d´Amérique, Le quarante-huit et Stalin, auxquels il fut ajouté en 1961 l´excellente histoire L´antimoine qui raconte, de façon brillante, la souffrance des chômeurs siciliens que Mussolini a envoyés en Espagne pour combattre dans les rangs franquistes.
En 1961 est paru le livre qui est encore de nos jours son roman le plus vendu et le premier faisant l´objet d´une traduction à l´étranger, Il giorno della civetta(Le jour de la chouette). Dans ce roman, Sciascia évoque pour la première fois les méfaits de la mafia en se rapportant à un moment historique précis, celui où la Cosa Nostra a élargi le domaine de son influence de la campagne en ville.
Sciascia était déjà une des voix les plus représentatives de la littérature italienne et ses nouveaux livres étaient attendus avec un énorme intérêt. Consiglio d´Egitto(Conseil d´Égypte)en 1963, La morte dell´inquisitore(La mort de l´inquisiteur)en 1964, sur la vie du moine hérétique de Racamulto Diego La Matina(une enquête inspirée par des documents d´archives), et À Ciascuno il suo(À chacun son dû), une histoire sur la mafia, urbaine et politisée, en 1966(dont Elio Preti a tiré un film en 1967) ont consolidé la réputation d´un écrivain hors de pair. En auteur prolifique, les livres se sont succédé le long de la décennie suivante dont Il contesto(Le contexte),en 1971, Todo Modo en 1974, sur les catholiques qui font de la politique,roman avec lequel l´auteur s´est vu attirer les foudres de la hiérarchie de l´Église catholique italienne l´année du referendum sur le divorce et l´avortement, et La scomparsa di Majorana(La disparition de Majorana)en 1975, une enquête sur la disparition du génial physicien Ettore Majorana où l´auteur réfléchit sur la responsabilité historique de la science déclenchant, de la sorte, une vive polémique avec le physicien Edoardo Amaldi.
C´est également dans les années soixante-dix, où ses déplacements en France deviennent de plus en plus réguliers, multipliant les contacts avec les milieux intellectuels français, qu´a surgi un de ses plus grands succès Candido ovvero un sogno fatto in Sicilia(Candido), une version moderne, sicilienne et italienne du Candide de Voltaire.
Dans les années quatre-vingt, Sciascia, déjà un peu malade et accablé par ses tâches parlementaires, a écrit un peu moins. Tout de même pourrait-on citer trois livres importants comme Cronachette(Petites chroniques),en 1985, qui remporte le prix Bagutta, Il cavaliere et la morte(Le chevalier et la mort) en 1988, et, en 1989, Una storia semplice(Une histoire simple), un récit à la fois policier, moral et politique, paru le jour même de sa mort le 20 novembre 1989.
Sciascia aura été tout le long de sa vie une des voix les plus critiques et lucides de la vie culturelle italienne. Tout en se méfiant des hommes politiques et des combines qui corrodaient la vie politique, sociale et culturelle du pays, il a quand même consenti à faire quelques incursions, au nom du devoir civique, dans la vie politique italienne. Ainsi, malgré ses démêlés avec le parti communiste italien, a-t-il accepté de figurer sur les listes communistes dans les élections communales de Palermo, en 1975. Cependant, désabusé du divorce indiscutable entre les élites politiques et les électeurs, il a tôt mis un terme à sa carrière d´édile. En 1978, déçu du compromis historique entre les démocrates – chrétiens et les communistes et le soutien de ces derniers à la politique du gouvernement démocrate-chrétien de ne pas négocier avec les Brigades Rouges la libération de l´ancien président du conseil Aldo Moro, enlevé par le mouvement terroriste, Leonardo Sciascia a décidé de rompre avec les communistes. Dans la foulée et après le meurtre d´Aldo Moro, Leonardo Sciascia a publié un livre – pamphlet intitulé L´affaire Aldo Moro où il a livré son opinion sur ce triste événement de l´histoire récente de l´Italie. Élu sur les listes du parti radical en 1979, Sciascia a fait partie d´une commission parlementaire d´enquête sur l´affaire Aldo Moro et, à la fin, il n´a pu s´empêcher d´exprimer sa perplexité devant les conclusions approuvées par la majorité des membres de ladite commission.
Sciascia était surtout quelqu´un qui ne mâchait pas ses mots, mais il le faisait avec une telle lucidité et une telle élégance que, nonobstant les polémiques que ses paroles ont d´ordinaire suscitées, ses interventions ont plus d´une fois forcé le respect et l´admiration.
En homme de gauche, Sciascia a toujours manifesté son soutien aux plus démunis, mais son combat politique et civique était sincère et sans arrière-pensées. En 1987, dans une interview à James Dauphiné, il a déclaré : « Le fait de chercher la vérité renvoie, plutôt qu´à une tradition humaniste, à une tradition du siècle des lumières. Voltaire est le précurseur de cette tradition, relayé, en quelque sorte, plus tard, par Zola. Le danger c´est d´enchaîner abusivement cette attitude à une position partisane et politique. Donc Voltaire et Zola, oui, mais Sartre, non».À bon entendeur…
À Racamulto, le village où il est né, on a dressé une statue à la gloire de cet illustre écrivain dont le courage, l´intelligence et la droiture ont honoré on ne peut mieux les lettres siciliennes et la littérature italienne.



(1) En fait, Mussolini a usé d´une ruse, puisque la ville était déjà majoritairement peuplée par la minorité arbëreshë (Les italiens de langue albanaise).
(2)Girgenti était l´ancien nom(jusqu´en 1927)d´Agrigento.

P.S- Les œuvres complètes de Sciascia, en version originale italienne, sont en cours de publication chez Adelphi. En France, ses traductions sont disponibles pour la plupart chez Gallimard et chez Fayard.
Pour en savoir plus sur l´auteur, vous pouvez consulter le site de l´Association des amis de Leonardo Sciascia (amicisciascia.it).