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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

lundi 18 mai 2009

La mort de Mario Benedetti


Mario Benedetti n´est plus.Le grand écrivain uruguayen, poète,romancier et conteur(auteur notamment de Poemas de la oficina et La Tregua)est mort hier soir à Montevideo, à l´âge de quatre-vingt-huit ans.
Ayant écrit autour de quatre-vingts livres, Benedetti était le poète de l´amour et de l´exil,un homme qui a fait de la littérature,mais aussi de l´amitié et du combat pour les plus démunis ses raisons de vivre.
Le monde littéraire latino-américain et international ne peut que rendre hommage à l´exemple de courage et de droiture qu´a toujours représenté Mario Benedetti.

mercredi 13 mai 2009

Hommage à Panaït Istrati

L´Institut Culturel Roumain de Lisbonne rend hommage demain soir à un des écrivains roumains les plus originaux de la première moitié du vingtième siècle: Panaït Istrati.
Dans le cadre de cet hommage, l´exposition «Ramos Silvestres para Panaït Istrati» de M.António Ferreira sera inaugurée demain soir à 18h30 dans la salle d´expositions de l´Institut Culturel Roumain de Lisbonne.
À 19hoo dans la Nouvelle Librairie Française(puisque Panaït Istrati était un écrivain de langue française)située dans le même bâtiment, celui de l´Institut Franco-Portugais,je donnerai en portugais une petite conférence sur l´auteur, intitulée«Panaït Istrati,o vagabundo cosmopolita».
On vous attend donc demain soir.

mercredi 6 mai 2009

Colloque sur Marian Papahagi


L´Institut Culturel Roumain de Lisbonne- en collaboration avec l´Institut Italien de Culture et la Faculté des Lettres de Lisbonne-organise demain et après-demain(le 7 dans les locaux de l´Institut Roumain et le 8 mai dans la salle 5.2 de la Faculté des Lettres)un colloque sur le professeur,essayiste et critique littéraire roumain Marian Papahagi(1948-1999), spécialiste des littératures italienne, portugaise et brésilienne. Le colloque aura la participation de Adrian Papahagi(fils de Marian Papahagi), Adrian Popescu,Ion Pop,Rita Marnoto,José Esteves Pereira,Lauro Barbosa da Silva Moreira,Simeon Doru Cristea, les directeurs des Instituts Italien et Roumain, Giovanna Schepisi et Virgil Mihaiu respectivement, et moi-même, Fernando Couto e Santos.

Le colloque comptera aussi sur l´honorable présence de Madame Lucia Papahagi,la veuve de Marian Papahagi.

dimanche 3 mai 2009

Vive João Ubaldo Ribeiro !


Le Brésilien João Ubaldo Ribeiro, couronné du prix Camões 2008,est un des plus grands écrivains contemporains de langue portugaise. Viva o povo brasileiro(Vive le peuple brésilien) et A casa dos budas ditosos(O luxure ou la maison des bouddhas bienheureux)*comptent parmi ses principaux titres. C´est justement un de ces titres,en l´occurrence A casa dos budas ditosos, qui, pour la deuxième fois en dix ans,vient d´être interdit de vente dans les hypermarchés portugais du groupe Auchan pour cause de pornographie. Dix ans après la première parution chez Dom Quixote, le geste idiot est reproduit à l´occasion d´une réédition du roman aux éditions Nelson de Matos.
La censure et le puritanisme sont, paraît-il, de retour un peu partout. Espérons que cette attitude stupide aura au moins le mérite d´éveiller chez de potentiels lecteurs l´intérêt pour l´oeuvre de João Ubaldo Ribeiro. Ce serait la victoire de la raison contre l´ignorance.


*Ce roman est disponible en français chez Christian Bourgois( édition grand format) et dans la collection Motifs du Serpent à Plumes(édition de poche).

vendredi 1 mai 2009

Solidarité avec Nedim Gürsel


L´écrivain turc Nedim Gürsel (voir notre chronique de septembre 2007 sur son livre De ville en ville)- qui vit à Paris où il est directeur de recherches au CNRS et enseignant à l´École de langues orientales- risque une peine de six mois à un an de prison dans son pays, la Turquie, suite à la parution chez l´éditeur Dogan Kitap de son roman Les filles d´Allah(dont la traduction française devrait paraître en septembre aux éditions du Seuil), ceci pour avoir,selon l´article 216 du Code Pénal turc, «dénigré les valeurs religieuses de la population».
Quand il s´agit de défendre la liberté d´expression contre l´obscurantisme et la censure, on ne peut jamais tergiverser. Il faut absolument signer la pétition disponible sur le site de l´Association La Maison des écrivains et de la littérature (http://www.m-e-l.fr/).
La première audience du procès aura lieu le 5 mai, à Istanbul.

lundi 27 avril 2009

Chronique de mai 2009


La Gran Vía à Madrid



Javier Cercas


Anatomía de un instante



L´Espagne, le post-franquiste et le 23 février 1981(à propos d´un voyage à Madrid et de la lecture de Anatomia de un instante de Javier Cercas).



Il y a souvent quelque chose de sombre et de tragique, comme une odeur de sang et un éclat de feu, quand on évoque l´Espagne. La guerre civile y a été pour beaucoup dans cette réputation. De ce charnier qui a précédé la seconde guerre mondiale- dont il aurait même été une sorte de prélude-il reste gravé à ce jour une énorme plaie qui ne s´est pas tout à fait refermée alors que soixante-dix longues années se sont déjà écoulées dès la fin du conflit. Pourtant, l´Espagne éveille toujours des sentiments contradictoires, puisque si l´on flaire d´ordinaire à son sujet une odeur de tragique et de sang, on ne peut s´empêcher non plus de regarder ce pays comme un des plus joyeux du vieux continent. Contrairement à beaucoup de mes compatriotes, toujours méfiants à l´égard de «nuestros hermanos»(de moins en moins,il est vrai) j´ai toujours aimé l´Espagne. Je m´y plais et m´y sens à l´aise à chacun de mes déplacements. Le mois dernier, j´ai passé cinq jours à Madrid et j´ai pu me rendre compte encore une fois de l´énorme joie de vivre des madrilènes,malgré les coups de boutoir du chômage et de la crise, après des années d´euphorie et de croissance ininterrompue. La vie «callejera»(de calle,rue en espagnol) y reste toujours aussi intense et les Espagnols sont décidément beaucoup plus positifs et affirmatifs que les Portugais, plus mélancoliques et larmoyants.
Le siècle dernier, les deux pays- l´Espagne et le Portugal- ont partagé, on le sait, pendant des décennies, un sort commun en ce sens qu´ils ont vécu tous les deux sous la botte de deux dictatures d´inspiration fasciste qui les ont poussés à faire figure de cendrillon à côté d´une Europe de l´Ouest démocratique, tolérante et libre. Cependant, la façon dont chacun a négocié le retour à la démocratie fut on ne peut plus différente. Au Portugal, nous avons eu une révolution pacifique le 25 avril 1974, connue extra-muros comme la Révolution des œillets. Ce soulèvement, mené par Salgueiro Maia et quelques autres jeunes capitaines, a renversé le régime de Marcello Caetano qui avait relayé Salazar deux ans avant la mort de celui-ci, à la suite d´une histoire mal racontée de la chute du vieux dictateur d´une chaise où il se trouvait assis. En Espagne, Francisco Franco, surnommé «el caudillo», avait déjà, bien avant sa mort (survenue le 20 novembre 1975), désigné son successeur : Juan Carlos de Bourbon, héritier du trône espagnol. Donc, en Espagne la transition vers la démocratie s´est produite au petit trot. Le roi a chargé en 1976 un centriste,Adolfo Suárez,de former un nouveau gouvernement qui a préparé les élections de 1977. Curieusement, au Portugal, beaucoup de voix aujourd´hui regrettent que le pays n´ait pas connu une transition à l´espagnole qui aurait notamment évité les nationalisations,le PREC(procès révolutionnaire en cours) et le démantèlement des groupes économiques relativement proches pour la plupart du pouvoir fasciste, alors que je me rappelle avoir lu il y a plusieurs années dans El Pais Semanal,le magazine dominical du grand quotidien espagnol, un article de l´écrivain Antonio Muñoz Molina où celui-ci regrettait inversement que l´Espagne n´ait pas eu une révolution romantique et pacifique comme celle qui a ramené la démocratie au Portugal. C´est que l´Espagne, comme écrivait Munõz Molina, n´a pas de date pour fêter le retour à la démocratie. Quoi qu´il en soit, le retour à la démocratie dans les deux pays ne s´est pas produit sans soubresauts. Au Portugal, en 1975 la confrontation entre ceux qui défendaient l´ancrage du pays dans l´Europe et l´entrée dans la Communauté Economique Européenne (c´était le nom de l´Union Européenne à l´époque) et les partisans d´une évolution à la cubaine a failli avoir des conséquences catastrophiques que l´on a pu éviter au dernier moment. En Espagne, si Adolfo Suárez a réussi dans un premier temps à introduire tous les changements et à promouvoir toutes les réformes qui rapprochaient le pays de l´Europe démocratique et pluraliste, à un moment donné, tous les équilibres semblaient soudain devenir on ne peut plus instables. On sait d´ailleurs que malgré la réussite des réformes impulsées par Adolfo Suarez, celui-ci n´a jamais fait l´unanimité et ses décisions ont suscité plus d´une fois une vive contestation des secteurs les plus conservateurs et passéistes de la société espagnole, surtout chez les militaires, principal soutien du régime franquiste, qui, cela va sans dire, n´ont jamais vu d´un bon œil la soumission du pouvoir militaire au pouvoir politique, la perte de leurs privilèges, la légalisation du Parti Communiste de Santiago Carrillo et le vent de liberté qui soufflait sur le pays.
Tous ces événements sont à l´ordre du jour depuis que le 7 avril l´avant-dernier jour de mon séjour madrilène eut paru, chez Mondadori Espagne, le dernier livre d´un des noms les plus réputés de la littérature espagnole contemporaine. Le livre- que j´ai eu donc la chance d´acheter le jour même de sa parution et dont j´ai commencé la lecture dès mon retour à Lisbonne- s´intitule Anatomia de un instante (Anatomie d´un instant) et l´auteur n´est autre que Javier Cercas qui s´était fait remarquer en 2001 avec son roman Soldados de Salamina(Les Soldats de Salamine). Né en 1962, Javier Cercas avait donc dix-huit ou dix-neuf ans lorsque le 23 février 1981 le spectre de la dictature a de nouveau rôdé autour de la nouvelle et très fragile démocratie espagnole. Ce jour-là, le lieutenant-colonel Antonio Tejero a fait irruption au parlement espagnol (El Congreso de los Diputados) accompagné d´une poignée de soldats de la Garde Civile avec des fusils et des mitraillettes, interrompant de la sorte la séance d´investiture de Calvo Sotelo comme président du gouvernement (l´équivalent de premier –ministre), à la suite de la démission de Adolfo Suárez. Javier Cercas a réussi un coup d´éclat avec ce livre, en reconstituant avec force détails les événements de ces heures qui ont ébranlé le régime démocratique espagnol. Dans le prologue, Javier Cercas a avoué à ses lecteurs qu´il voulait en faire un roman, mais au fur et à mesure du déroulement du récit, il a fini par changer son fusil d´épaule et écrire un brillant essai qui fera date à mon avis dans l´histoire de la littérature sur ce jour où tout a failli basculer. Javier Cercas n´a pas cherché qu´à refaire le compte-rendu des événements, il raconte les raisons du mécontentement de vastes pans de la société à l´égard de Adolfo Suárez, dont les militaires, on l´a vu, mais aussi l´Eglise –toute puissante sous le franquisme-, certains chefs d´entreprise, la presse et certains milieux politiques de l´opposition. Donc, ce serait erroné de penser que la contestation était le fait des secteurs les plus rétrogrades de la société qui auraient perdu leurs privilèges et qui criaient au scandale après, entre autres réformes, la création des régions autonomes qui signerait selon certaines voix conservatrices l´arrêt de mort de l´unité de l´État espagnol, ou encore l´exaspération devant le terrorisme de l´Eta. L´auteur se penche aussi sur le rôle ambigu de certains personnages dont le général Alfonso Armada, ancien secrétaire de la maison royale qui aurait une dent contre Adolfo Suárez depuis qu´il suspectait celui-ci d´avoir suggéré auprès du roi son remplacement par le Général Fernandez Campo. On sait que Antonio Tejero(qui avait déjà passé sept mois en prison en 1979 pour avoir participé à l´Opération Galaxie,tentative échouée de sabotage à la nouvelle Constitution)n´était pas le principal inspirateur de la tentative de coup d´état heureusement avortée grâce à l´intervention du roi en faveur de la démocratie. On n´ignore pas non plus qu´il y avait plusieurs haut –gradés- y compris éventuellement des membres du Cesid et de l´Aome,services d´intelligence- impliqués dans le complot dont le nom le plus visible était le Commandant militaire de Valencia Milans del Bosch.
Ce que l´on ne soupçonnait pas c´était qu´il y avait plusieurs coups à l´intérieur du coup d´état du 23 février. Le coup de Armada, celui de Milans del Bosch et celui de Tejero. Armada a voulu se présenter en sauveur et il ne cachait pas ses ambitions de devenir chef du gouvernement. Aussi a-t-il essayé de jouer les intermédiaires -après qu´il se fut aperçu que le coup avait échoué- et de négocier auprès de Tejero une reddition en échange d´un court exil au Portugal pour lui et ses hommes jusqu´à ce que les choses se fussent calmées. L´intransigeance de Tejero(qui voulait mener à bout son utopie de l´Espagne comme une caserne) a fait avorter les plans d´Armada- qui comptait sur le soutien de Milans del Bosch- qui à la limite aurait tenté de refaire le coup de De Gaulle en 1958.
Le roi surtout- après la retransmission télévisée où il réitérait son compromis avec la démocratie et la Constitution- a fait avorter définitivement le coup d´État mais dans le livre Javier Cercas laisse planer un doute sur le rôle du roi, non pas sur ses convictions démocratiques bien entendu, mais sur son rôle dans les mois précédant le coup du 23 février. C´est que le bruit courait que le roi n´aurait pas vu d´un mauvais œil la formation d´un gouvernement d´unité nationale…
Mais dans cet essai –enquête Javier Cercas a également brossé un portrait remarquable des trois seuls hommes qui courageusement ne se sont pas cachés sous leur siège au parlement comme le leur avait ordonné Tejero et ses sbires et sont restés tranquillement assis même après que des coups de fusils furent tirés, à savoir Adolfo Suárez, son ministre de la Défense, le Général Gutierrez Mellado, et Santiago Carrillo.
Adolfo Suarez –la figure centrale du livre autour de laquelle gravite la narration- est vu comme le provincial ambitieux (une sorte de personnage de roman français du dix-neuvième siècle comme Julien Sorel, Lucien de Rubempré ou Gustave Moreau) qui avait discrètement fait ses classes dans le franquisme mais qui par la suite, s´était ingénié à faire entrer l´Espagne dans l´ère de la modernité et de la démocratie avant de s´essouffler devant la gestion quotidienne de cette démocratie qu´il avait su brillamment négocier. Gutierrez Mellado, quant à lui, était un homme qui avait lui aussi servi le franquisme mais qui avait su se convertir à la démocratie et en militaire digne a voulu défendre la légalité démocratique si besoin était en affrontant Tejero et ses laquais. Et finalement le vieux dirigeant communiste Santiago Carrillo qui dans les négociations de la transition- où il a pu tisser une surprenante complicité avec Adolfo Suárez- a su mettre les intérêts de l´Espagne et de la démocratie au-dessus des intérêts immédiats de son propre parti. Certes, le parti Communiste espagnol s´est par la suite dilué mais on ne saurait raconter l´histoire de la transition espagnole sans évoquer le nom de Santiago Carrillo.
L´attitude de ces hommes à l´hémicycle tranche on ne peut plus avec celle des autres députés et surtout avec l´attitude passive de la société et de la population espagnoles après que la tentative de coup d´État fut rendue publique. Cercas s´interroge sur les raisons de cette passivité. Est-ce le souvenir de la Guerre civile qui aurait apeuré les Espagnols ce jour-là ? Quelle aurait été leur attitude si le coup avait réussi ?
Quoi qu´il en soit, Anatomía de un instante a jeté une nouvelle lumière sur cette sombre journée où le destin de l´Espagne a failli basculer et Javier Cercas- qui a la fin nous livre des impressions très touchantes sur son père (mort l´année dernière) qui avait été phalangiste dans sa jeunesse- a signé là un de ses meilleurs livres, s´affirmant indiscutablement comme un des meilleurs écrivains espagnols –et pourquoi ne pas le dire européens- de sa génération.

samedi 28 mars 2009

Chronique d´avril 2009



Stefan Zweig,la conscience d´un écrivain(à propos de la nouvelle édition en français de Conscience contre Violence).


La réputation d´un écrivain –ou dans un jargon très à la mode, son exposition médiatique- dépend assez souvent des humeurs littéraires d´une certaine époque. Il est donc des écrivains qui abondamment traduits de leur vivant sont un peu mis à l´écart par la suite avant de réapparaître quelques décennies plus tard où ils font l´objet d´un culte hors du commun. Je me demande si ce n´est pas le cas de l´auteur autrichien Stefan Zweig. Certes, son œuvre n´a pas été à proprement parler retirée des limbes puisqu´elle n´est jamais tombée à vrai dire dans l´oubli. Néanmoins, il me paraît assez clair qu´il y eut un temps où son étoile avait considérablement pâli, tant et si bien que une certaine critique littéraire le tenait pour un auteur dont l´œuvre était sinon dépréciée du moins indigne de tenir le haut du pavé.
Au Portugal, il était autrefois un auteur relativement populaire. Dans la bibliothèque de mon grand-père, décédé avant ma naissance, il y avait plein de livres de Stefan Zweig. Des biographies d´Erasme, de Balzac, de Marie-Antoinette ou de Marie Stuart aux romans à forte densité psychologique comme Vingt -Quatre heures de la vie d´une femme, il n´y avait que l´embarras du choix.
Né à Vienne le 28 novembre 1881, Stefan Zweig était le représentant de cette culture cosmopolite de la Mitteleuropa qui rejaillissait sur tout le continent européen. D´ascendance juive, il a été un grand voyageur, a fréquenté les milieux cultivés à Paris et à Berlin et a consacré soit des biographies soit des études critiques à des figures majeures de la culture européenne, non seulement des figures d´un temps révolu, comme celles que nous avons citées plus haut, mais aussi de quelques-uns de ses contemporains comme Proust ou le poète belge Émile Verhaeren. En lisant son livre de souvenirs et de témoignages Le monde d´hier, nous pouvons non seulement connaître tout un monde aujourd´hui disparu, mais on peut aussi apprécier la tendresse que l´auteur met dans la description de certains décors et la lucidité dont il fait preuve en portant les jugements les plus divers. Il y évoque des amis comme Schnitzler, Rilke, Romain Rolland, Freud ou Paul Valéry mais il y dépeint aussi l´évolution de l´Europe de 1895 jusqu´en 1941, avec les plaies issues de la première guerre mondiale, le démembrement de l´empire austro-hongrois et la montée du nazisme et de l´antisémitisme, en somme la chute de toute une civilisation, le suicide de l´Europe. Il y écrit : «J´ai été témoin de la plus effroyable défaite de la raison.» Toute une culture de haine fit irruption en Allemagne et dans les pays victimes de l´occupation tudesque avec les persécutions, la délation, les cultes militaristes, la brûlure de livres et bien sûr la Shoah dont le drame ne serait connu qu´après la guerre. Mais lorsque les Alliés ont mis un terme à la barbarie nazie, la voix de Stefan Zweig s´était déjà éteinte. Lui et son épouse Lotte s´étaient en effet suicidés le 23 février 1942 au Brésil, pays où ils s´étaient réfugiés et où Stefan Zweig avait rédigé Le monde d´hier. Peu avant de se donner la mort dans la ville de Petropolis,il écrivait une lettre en français à son éditeur brésilien Abrahão Koogan où il le remerciait pour sa fidèle amitié et s´excusait pour toutes les peines et ennuis qu´il pourrait lui causer par sa mort. Il ajoutait que depuis qu´il avait perdu sa patrie, l´Autriche, il se sentait vieillir plus par les souffrances intérieures que par les années du corps…
Ces derniers mois en France, plusieurs œuvres inédites ou retraduites de Stefan Zweig ont vu le jour, dont le troisième tome de sa correspondance comprenant les années 1932-1942, un bref roman, Le voyage dans le passé (tous les deux chez Grasset) et surtout un livre moins remarqué, mais tout aussi important, Conscience contre Violence, chez Le Castor Astral. Il s´agit d´une réédition d´un livre que ce même éditeur avait publié en 1997 et qui était devenu introuvable depuis près de cinquante ans. Stefan Zweig l´avait rédigé en 1936 et si le sujet en était l´affrontement au seizième siècle entre Jean Calvin (1509-1564) et Sébastien Castellion (1515-1563), on ne pouvait s´empêcher d´en faire le rapprochement avec la montée du fascisme, du nazisme et de l´intolérance dans l´Europe des années trente.
Le conflit évoqué dans ce livre généreux et lucide du grand humaniste et digne héritier du siècle des Lumières que fut Stefan Zweig est celui entre une approche fanatique et odieuse de la vie et une vision libérale et tolérante où l´homme est au centre de l´univers.
Tout a commencé lorsque le dimanche 21 mai 1536 les bourgeois de Genève ont déclaré en référendum qu´ils prétendaient vivre selon l´Évangile et la parole de Dieu. Cette victoire de la religion réformée était à mettre au crédit d´un prêtre fanatique qui répondait au nom de Guillaume Farel (1489-1565). Tout dévoué à la ferveur de sa foi, Farel était pourtant conscient qu´il n´était pas un constructeur et il ne se sentait nullement touché par la grâce dont sont oints les grands leaders et il a fait appel à un jeune prêtre, fils d´un procureur fiscal et notaire apostolique, ancien élève au collège Montaigu- une institution à la discipline stricte et sévère, où avaient également étudié Erasme et Ignace de Loyola-,et qui l´année précédente, à l´âge de vingt-six ans avait déjà publié Institutio religionis Christianae, le premier abrégé de la doctrine évangélique,l´œuvre canonique du protestantisme. Après maintes hésitations, Calvin a fini par s´incliner devant l´insistance de Farel et a installé un régime puritain à Genève. Tant Farel que Calvin furent un temps bannis de Genève pour excès de rigorisme, mais plus tard ils furent rappelés pour mener une croisade contre l´hérésie. La république calviniste de Genève voulait réglementer tous les gestes quotidiens de ses citoyens par le biais de la peur et d´une terreur ininterrompue. Des gens étaient condamnés à mort par décapitation ou brûlés vifs. Une des victimes les plus célèbres de cette cruauté fut le théologien et médecin Michel Servet. De son vrai nom Miguel de Servet y Reves, né à Aragon en 1511, ce médecin génial d´origine espagnole a découvert la façon dont le sang passe dans les poumons pour s´oxygéner. Intellectuel respecté, il a refusé le dogme de la Trinité et ayant mis les pieds à Genève, il y fut emprisonné sur ordre de Calvin. D´aucuns affirment là-dessus que Calvin et les autres membres du Consistoire auraient essayé en vain auprès du Conseil de la Ville de commuer la peine atroce en celle moins horrible de décapitation. Néanmoins comme nous le rappelle Stefan Zweig, on ne trouve pas trace de ces efforts dans les procès-verbaux du Conseil et puis si tout le procès a été inspiré par les dénonciations de Calvin, on ne voit pas comment un homme aussi puissant aurait eu autant de mal à imposer son influence et son autorité au moment de la décision finale. Certes, il a de son propre aveu proposé une peine plus adoucie, mais simplement au cas où Servet serait prêt à un sacrificio d´intellecto, c´est-à-dire une rétractation à la dernière heure.
En ce temps-là, l´exécution d´un homme n´était pas en soi un fait inhabituel dans un siècle où la violence et l´intolérance sévissaient sur tout le continent européen. Pourtant, il y a eu au moins un homme, Sébastien Castellion, qui dans son Traité des hérétiques a osé critiquer la barbarie perpétré à l´encontre de Michel Servet. Une phrase assez simple de Castellion restera à jamais gravée dans la mémoire de ceux qui prônent la tolérance contre la violence : «Tuer un homme, ce n´est pas défendre une doctrine, c´est tuer un homme…»
Inexplicablement, cet homme juste, humaniste et philosophe, ce Français né en 1515, auteur entre autres œuvres de De arte dubitandi(1562),que Calvin a voulu ostraciser après avoir été prétendument son ami, Sébastien Castellion, donc, est encore aujourd´hui un homme pratiquement oublié. En 1936, Stefan Zweig s´indignait que l´on pût écrire dans les manuels que Locke et Hume eussent été les premiers à prêcher la tolérance comme si Castellion, admiré par Montaigne, n´eût jamais existé. Au moins, la mémoire de Michel Servet est-elle préservée puisqu´il y a un Institut portant son nom à Paris,le Collège Miguel Servet, dirigé par Monsieur José Vidal-Beneyto dont on peut lire régulièrement les articles sérieux et lucides dans les colonnes du quotidien espagnol El Pais.
Stefan Zweig aurait écrit en 1937 dans une lettre à son ami Joseph Roth que Castellion était«ce qu´il aurait voulu être». Dans ce monde trouble où nous vivons, où les intégrismes politiques et religieux sévissent un peu partout, où les démocraties de pacotille commencent à pulluler, où les gens, désespérés face au chômage et aux piètres conditions de vie,se sentent à nouveau fascinés par des régimes autoritaires et où des émissions de télévision font la promotion de la justice populaire, on manque d´hommes de la trempe de Stefan Zweig et de Sébastien Castellion pour prôner les valeurs de la tolérance et de la liberté.


P.S(le 10 mai 2009)-À lire le dossier sur Stefan Zweig dans le dernier numéro du Magazine Littéraire).