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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 29 mai 2009

Chronique de juin 2009






Milan Kundera ou l´insoutenable légèreté de l´exil (réflexions à l´occasion de la parution de son dernier livre Une rencontre).


En octobre dernier, une étrange nouvelle a fait irruption sur les pages du magazine tchèque Respekt : un des écrivains européens les plus réputés, Milan Kundera, aurait dénoncé en 1950 un compatriote- Miroslav Dvorácek- auprès de la police communiste tchécoslovaque. Cette révélation ne pouvait que frapper de stupéfaction tout lecteur avisé. Quand on sait ce que Milan Kundera a représenté pour toute une génération d´européens qui ont vibré avec ses romans les plus symboliques comme L´insoutenable légèreté de l´être, La valse aux adieux, La vie est ailleurs ou L´Immortalité, on peut imaginer le désarroi de ses admirateurs, à supposer que ces révélation fussent vraies, car nombre d´observateurs ne se sont pas privés de tirer à boulets rouges sans même avoir entendu la version des faits livrée par l´auteur. Milan Kundera s´en est défendu réfutant toutes les imputations qui lui avaient été adressées. L´affaire s´est par la suite estompée et les dernières nouvelles en provenance de la Tchéquie laissent supposer que les documents des archives de la police qui étayaient cette accusation étaient des faux. Quoi qu´il en soit, il y aura toujours des esprits pernicieux pour insinuer qu´il n´y a jamais de fumée sans feu et ce doute planant sur l´honorabilité d´un écrivain est un fait on ne peut plus intolérable.
Néanmoins ces accusations peuvent être lues à la lumière d´une réalité encombrante que l´on ne saurait escamoter : Milan Kundera est toujours mal-aimé dans son pays d´origine. À l´époque communiste, on le sait, la méthode Kundera, teintée d´érotisme et d´humour et où les événements politiques et historiques étaient décrits avec une subtile ironie, ne pouvait qu´ulcérer les tenants de la morale puritaine fussent-ils Tchèques ou Russes (faudrait-il écrire Soviétiques ?). On n´ignorait pas non plus que Kundera n´était pas en odeur de sainteté avec les communistes tchécoslovaques et l´écrasement du printemps de Prague n´a fait qu´accentuer le malaise. Dans l´excellent dossier que le magazine Transfuge a consacré au plus international des auteurs tchèques en avril dernier, Oriane Jeancourt Galignani nous rappelait qu´au temps de Gustav Husak, l´homme de la «normalisation» soviétique, la lecture de L´insoutenable légèreté de l´être était punie de la même peine que la lecture de La Bible, à savoir cinq ans de prison. C´étaient encore une de ces innombrables contradictions de la soi-disant morale communiste. C´est que, contrairement à d´autres courants gauchistes plutôt libertaires,ce que l´on pourrait dénommer comme la version stalinienne du communisme était, pour ce qui est des mœurs sexuelles, d´un puritanisme que n´auraient pas renié certains esprits conservateurs d´inspiration catholique. Ironiquement –ou peut-être pas- Gustav Hasek, avant de pousser son dernier soupir, a demandé un prêtre pour se confesser. Une situation réelle qui, comme Oriane Jeancourt Galignani l´a écrit à juste titre, pourrait figurer dans une fiction de Kundera…
En 1975, l´auteur né à Brno en 1929 est parti en France où il vit toujours. Suite à son départ, il fut déchu de sa nationalité. Pourtant, on aurait pu penser qu´après la chute du mur de Berlin et l´émancipation des pays est- européens de la tutelle de Moscou, les choses se seraient passées autrement pour Milan Kundera. Or, il n´en fut rien. Alors que vingt ans se sont déjà écoulés après le retour à la démocratie, Milan Kundera est le seul dissident de renom à n´avoir jamais été décoré par son pays. On a souvent mis cet «oubli volontaire» sur le compte des désaccords entre Kundera et l´ancien président du pays, le dramaturge Vaclav Havel. Pourtant, la situation n´a pas changé après que Havel eut quitté la présidence du pays. Il y a donc tout lieu de s´interroger : Pourquoi les Tchèques détestent-il autant Milan Kundera ? Le 27 avril on pouvait lire sur le site Rue 89(rue89.com) un article intéressant de Martin Danes où ce journaliste et écrivain tchèque essayait d´apporter quelques réponses à cette incompatibilité entre l´écrivain et son pays d´origine. Il est paraît-il deux raisons de poids, selon Martin Danes, qui pourraient expliquer l´objection des Tchèques vis-à-vis de leur écrivain le plus réputé : l´exil de Kundera et surtout sa décision de ne pas rentrer chez soi après la révolution de velours, et le choix du français- et par conséquent l´abandon du tchèque- comme langue de création. La première raison me semble assez plausible, l´exil n´est pas toujours vu d´un bon œil par ceux qui restent et qui subissent la loi de la censure. Devant se contenter d´un quotidien triste et grisonnant, ils voient s´écouler les jours dans une indolente monotonie, tissant ainsi en quelque sorte un exil intérieur souvent bien plus douloureux que la nostalgie vécue par ceux qui, rongés par la mélancolie, ont au moins la chance de vivre en liberté. Bohumil Hrabal en savait quelque chose lui qui contrairement à Kundera n´est pas parti et dont les livres ont été frappés d´interdiction à maintes reprises et pendant de longues périodes. On ne peut pas néanmoins condamner un homme parce qu´il a choisi l´exil. Parmi ceux qui sont restés combien d´entre eux n´auraient pas fait de même, s´ils en avaient eu l´occasion? Quant à la deuxième raison –l´abandon de la langue maternelle et le choix du français- serait-elle de nature à brouiller de la sorte les Tchèques avec leur compatriote ? Malgré l´attachement des petits pays à leurs traditions, leur histoire et leur langue maternelle et nonobstant la poussée nationaliste en Tchéquie, l´essence du Tchèque n´est-elle pas celle d´être cosmopolite ? En plus, j´ai déjà écrit ailleurs (si je ne m´abuse à propos de Petr Král, qui lui en fait est récemment rentré au pays) qu´il y a au moins cinq écrivains tchèques contemporains écrivant en français. Certes, ils n´ont pas tous la réputation de Milan Kundera. Mais combien d´écrivains tchèques n´ont-ils pas continué d´écrire en allemand même après l´écroulement de l´empire austro-hongrois ? J´y reviendrai…
On connaît la vieille maxime selon laquelle nul n´est prophète chez soi. Pourtant, si Kundera ne fait pas l´unanimité dans son pays d´origine, dans son pays d´adoption, la France –dont il a déjà acquis la nationalité par ailleurs-, il en fait de moins en moins. Nombre d´observateurs affirment depuis des années que lorsque il s´est mué en écrivain français la majeure partie de ses qualités- le rapport à l´humour et à l´ironie et la richesse lexicale- se seraient envolées, surtout dans ses romans. Les critiques à l´encontre de ses romans ont parfois été particulièrement acerbes ou, en alternative, un brin moqueuses. Certains ont même insinué qu´il n´y avait pas loin entre ses livres et des romans à l´eau du rose. Ces critiques ont poussé Milan Kundera à faire un pied de nez à la France. En effet son livre L´Ignorance ne fut disponible en version originale, donc en français, que bien après sa traduction en d´autres langues !
Le dernier livre de Milan Kundera –Une rencontre- paru le 26 mars aux éditions Gallimard, n´a pas suscité beaucoup de réserves de la presse française, quoiqu´un critique ou un autre aient crié au manque d´originalité.
Une rencontre est en fait un hybride de carnet, de journal, de tableau de bord, de recueil d´articles que l´on pourrait rassembler sous l´étiquette de l´essai, dans la lignée d´autres livres précédents comme L´art du roman ou Le rideau.
En lisant ce livre, on peut se rendre compte- si tant est que l´on pourrait encore en douter- que Milan Kundera est non seulement un admirable romancier, mais aussi un brillant essayiste.
En guise d´épigraphe, on retrouve dans la page de garde les mots qui suivent : «…rencontre de mes réflexions et de mes souvenirs ; de mes vieux thèmes (existentiels et esthétiques) et mes vieux amours (Rabelais, Janacek, Fellini, Malaparte)». Ces réflexions et ces souvenirs auxquels il fait allusion portent sur des passions anciennes de l´auteur mais aussi sur des passions plus récentes et lui permettent d´asseoir sa réputation d´écrivain à la culture solide et cosmopolite, une culture irriguée non seulement par la littérature, mais aussi le cinéma, la musique ou la peinture. Le premier texte est d´ailleurs une réflexion sur un artiste de cette dernière catégorie et non des moindres, Francis Bacon. Cet essai sur le geste brutal du peintre est un véritable exercice de sensibilité et d´intelligence et ce parce que Kundera excelle à faire des rapprochements et des corrélations entre différents artistes comme on peut le constater en lisant cet extrait que l´on vous reproduit : «Beckett, de même que Bacon, ne se faisait pas d´illusions sur l´avenir du monde ni sur celui de l´art. Et à ce moment de la fin des illusions on trouve chez eux la même réaction, immensément intéressante et significative : les guerres, les révolutions et leurs échecs, les massacres, l´imposture démocratique, tous ces sujets sont absents de leurs œuvres. Dans son Rhinocéros, Ionesco s´intéresse encore aux grandes questions politiques. Rien de tel chez Beckett. Picasso peint encore Massacre en Corée. Sujet impensable chez Bacon. Quand on vit la fin d´une civilisation (telle que Beckett et Bacon la vivent ou pensent la vivre), la dernière confrontation brutale n´est pas celle avec une société, avec un État, avec une politique, mais avec la matérialité physiologique de l´homme» (pages 27-28).
Dans ce livre, beaucoup de noms sont convoqués sur scène comme s´ils faisaient tous partie de diverses variations sur deux ou trois thèmes essentiels de la création artistique : l´artiste devant son œuvre, le désarroi face au monde qui l´entoure, la solitude et l´exil. Sur ce dernier sujet, Kundera écrit un texte aussi bref que lucide sur sa compatriote, l´historienne d´art et poète Vera Linhartova qui à l´instar de Kundera s´est exilée en France, s´est mise à écrire en français et n´est pas rentrée après la chute du communisme. Au début des années quatre-vingt-dix, elle est intervenue dans un colloque à l´Institut français de Prague où elle a exposé les raisons pour lesquelles elle ne s´est pas sentie obligée de rentré au pays : «L´écrivain est tout d´abord un homme libre, et l´obligation de préserver son indépendance contre toute contrainte passe avant n´importe quelle autre considération. Et je ne parle plus maintenant de ces contraintes insensées que cherche à imposer un pouvoir abusif, mais des restrictions – d´autant plus difficiles à déjouer qu´elles sont bien intentionnées –qui en appellent aux sentiments du devoir envers le pays.»(page124)Et plus loin : « Mes sympathies vont aux nomades, je ne me sens pas l´âme d´un sédentaire. Aussi suis-je en droit de dire que mon exil à moi est venu combler ce qui, depuis toujours, était mon vœu le plus cher : vivre ailleurs» (page 125). Quant au choix du français,Vera Linhartova a affirmé que l´écrivain n´est pas prisonnier d´une seule langue et que cette histoire du lien indissoluble de l´écrivain à sa langue maternelle est un de ces mythes qui servent d´excuses à des gens timorés. A la lumière de ces assertions de Vera Linhartova reproduites par Kundera, les lecteurs comprendront maintenant pourquoi j´ai écrit plus haut, alors que j´évoquais la méfiance des Tchèques à l´égard de Kundera, l´expression« J´y reviendrai». En effet, à l´aune de ce que l´on connaît sur Kundera, on n´a aucun doute qu´il souscrit on ne peut mieux aux affirmations de Vera Linhartova. Ce texte de Kundera sur sa compatriote s´intitule en fait«L´exil libérateur selon Vera Linhartova».
Mais si Kundera évoque des auteurs assez connus comme Gabriel Garcia Marquez, Carlos Fuentes, Juan Goytisolo, Philip Roth, Louis -Ferdinand Céline ou Dostoïevski, il n´oublie pas ceux ayant un public plus restreint comme Gudbergur Bergsson et Marek Bienczyk, prouvant ainsi sa vaste culture aussi bien que le raffinement de ses choix (1).
Le dernier mot, Kundera le réserve à un ses (et de mes) auteurs- culte, l´Italien Curzio Malaparte(2). Ce personnage de légende et excentrique, qui avait la réputation d´un caméléon, qui fut à tour de rôle mussolinien, anti-fasciste et un tant soit peu maoïste à la fin de sa vie, est, selon Kundera le pré -modèle de l´écrivain engagé. Kundera rappelle un épisode de la vie de Malaparte survenu lors de la première guerre mondiale qui témoigne bien de quelle trempe il était fait. En effet, les jeunes volontaires italiens se sont divisés en deux groupes rivaux, les uns se réclamant de Garibaldi et les autres de Pétrarque qui avait vécu dans la même région du sud de France d´où ils sont partis pour le front. Or, Malaparte s´est rangé sous le drapeau de Pétrarque, montrant de la sorte que son engagement n´était pas celui d´un syndicaliste ou d´un militant politique, mais plutôt celui d´un Shelley, d´un Hugo ou d´un Malraux.
Kundera nous rappelle encore, toujours concernant Malaparte, les caractéristiques innovatrices de ses deux romans emblématiques : Kaputt et La Peau. Le premier est un hybride de fiction et reportage de correspondant de guerre avec un langage baroque où le sang inonde bien des pages traduisant toute l´horreur de la seconde guerre mondiale. Le second est un livre tout aussi important qui retrace la libération de l´Italie par les Américains, mais où pointe déjà comme la configuration d´une nouvelle façon de concevoir l´Europe. Comme Kundera l´écrit à la page 200 : «Ce qui l´a fasciné, c´est la nouvelle façon d´être européen, la nouvelle façon de se sentir européen, qui dorénavant sera déterminée par la présence de plus en plus intense de l´Amérique. Dans La Peau, cette nouvelle façon d´être surgit de la galerie de portraits, courts, succincts, souvent drôles, des Américains alors présents en Italie.»
Malgré l´aversion des Tchèques à son égard et malgré les réticences récentes de certains critiques littéraires français, Milan Kundera est pour moi et sans doute pour nombre de lecteurs de par le vieux continent une référence de la culture européenne et une des voix majeures de la littérature contemporaine. Un digne représentant, qu´on le veuille ou non, du grand héritage de l´Europe des Lumières.


(1)Kundera consacre aussi un chapitre à Anatole France,un nom plus ou moins oublié de la littérature française:« Les listes Noires ou divertimento en hommage à Anatole France.»

(2) À lire le livre de Raymond Guérin reparu tout récemment aux éditions Finitude : Du côté de chez Malaparte.

lundi 18 mai 2009

La mort de Mario Benedetti


Mario Benedetti n´est plus.Le grand écrivain uruguayen, poète,romancier et conteur(auteur notamment de Poemas de la oficina et La Tregua)est mort hier soir à Montevideo, à l´âge de quatre-vingt-huit ans.
Ayant écrit autour de quatre-vingts livres, Benedetti était le poète de l´amour et de l´exil,un homme qui a fait de la littérature,mais aussi de l´amitié et du combat pour les plus démunis ses raisons de vivre.
Le monde littéraire latino-américain et international ne peut que rendre hommage à l´exemple de courage et de droiture qu´a toujours représenté Mario Benedetti.

mercredi 13 mai 2009

Hommage à Panaït Istrati

L´Institut Culturel Roumain de Lisbonne rend hommage demain soir à un des écrivains roumains les plus originaux de la première moitié du vingtième siècle: Panaït Istrati.
Dans le cadre de cet hommage, l´exposition «Ramos Silvestres para Panaït Istrati» de M.António Ferreira sera inaugurée demain soir à 18h30 dans la salle d´expositions de l´Institut Culturel Roumain de Lisbonne.
À 19hoo dans la Nouvelle Librairie Française(puisque Panaït Istrati était un écrivain de langue française)située dans le même bâtiment, celui de l´Institut Franco-Portugais,je donnerai en portugais une petite conférence sur l´auteur, intitulée«Panaït Istrati,o vagabundo cosmopolita».
On vous attend donc demain soir.

mercredi 6 mai 2009

Colloque sur Marian Papahagi


L´Institut Culturel Roumain de Lisbonne- en collaboration avec l´Institut Italien de Culture et la Faculté des Lettres de Lisbonne-organise demain et après-demain(le 7 dans les locaux de l´Institut Roumain et le 8 mai dans la salle 5.2 de la Faculté des Lettres)un colloque sur le professeur,essayiste et critique littéraire roumain Marian Papahagi(1948-1999), spécialiste des littératures italienne, portugaise et brésilienne. Le colloque aura la participation de Adrian Papahagi(fils de Marian Papahagi), Adrian Popescu,Ion Pop,Rita Marnoto,José Esteves Pereira,Lauro Barbosa da Silva Moreira,Simeon Doru Cristea, les directeurs des Instituts Italien et Roumain, Giovanna Schepisi et Virgil Mihaiu respectivement, et moi-même, Fernando Couto e Santos.

Le colloque comptera aussi sur l´honorable présence de Madame Lucia Papahagi,la veuve de Marian Papahagi.

dimanche 3 mai 2009

Vive João Ubaldo Ribeiro !


Le Brésilien João Ubaldo Ribeiro, couronné du prix Camões 2008,est un des plus grands écrivains contemporains de langue portugaise. Viva o povo brasileiro(Vive le peuple brésilien) et A casa dos budas ditosos(O luxure ou la maison des bouddhas bienheureux)*comptent parmi ses principaux titres. C´est justement un de ces titres,en l´occurrence A casa dos budas ditosos, qui, pour la deuxième fois en dix ans,vient d´être interdit de vente dans les hypermarchés portugais du groupe Auchan pour cause de pornographie. Dix ans après la première parution chez Dom Quixote, le geste idiot est reproduit à l´occasion d´une réédition du roman aux éditions Nelson de Matos.
La censure et le puritanisme sont, paraît-il, de retour un peu partout. Espérons que cette attitude stupide aura au moins le mérite d´éveiller chez de potentiels lecteurs l´intérêt pour l´oeuvre de João Ubaldo Ribeiro. Ce serait la victoire de la raison contre l´ignorance.


*Ce roman est disponible en français chez Christian Bourgois( édition grand format) et dans la collection Motifs du Serpent à Plumes(édition de poche).

vendredi 1 mai 2009

Solidarité avec Nedim Gürsel


L´écrivain turc Nedim Gürsel (voir notre chronique de septembre 2007 sur son livre De ville en ville)- qui vit à Paris où il est directeur de recherches au CNRS et enseignant à l´École de langues orientales- risque une peine de six mois à un an de prison dans son pays, la Turquie, suite à la parution chez l´éditeur Dogan Kitap de son roman Les filles d´Allah(dont la traduction française devrait paraître en septembre aux éditions du Seuil), ceci pour avoir,selon l´article 216 du Code Pénal turc, «dénigré les valeurs religieuses de la population».
Quand il s´agit de défendre la liberté d´expression contre l´obscurantisme et la censure, on ne peut jamais tergiverser. Il faut absolument signer la pétition disponible sur le site de l´Association La Maison des écrivains et de la littérature (http://www.m-e-l.fr/).
La première audience du procès aura lieu le 5 mai, à Istanbul.

lundi 27 avril 2009

Chronique de mai 2009


La Gran Vía à Madrid



Javier Cercas


Anatomía de un instante



L´Espagne, le post-franquiste et le 23 février 1981(à propos d´un voyage à Madrid et de la lecture de Anatomia de un instante de Javier Cercas).



Il y a souvent quelque chose de sombre et de tragique, comme une odeur de sang et un éclat de feu, quand on évoque l´Espagne. La guerre civile y a été pour beaucoup dans cette réputation. De ce charnier qui a précédé la seconde guerre mondiale- dont il aurait même été une sorte de prélude-il reste gravé à ce jour une énorme plaie qui ne s´est pas tout à fait refermée alors que soixante-dix longues années se sont déjà écoulées dès la fin du conflit. Pourtant, l´Espagne éveille toujours des sentiments contradictoires, puisque si l´on flaire d´ordinaire à son sujet une odeur de tragique et de sang, on ne peut s´empêcher non plus de regarder ce pays comme un des plus joyeux du vieux continent. Contrairement à beaucoup de mes compatriotes, toujours méfiants à l´égard de «nuestros hermanos»(de moins en moins,il est vrai) j´ai toujours aimé l´Espagne. Je m´y plais et m´y sens à l´aise à chacun de mes déplacements. Le mois dernier, j´ai passé cinq jours à Madrid et j´ai pu me rendre compte encore une fois de l´énorme joie de vivre des madrilènes,malgré les coups de boutoir du chômage et de la crise, après des années d´euphorie et de croissance ininterrompue. La vie «callejera»(de calle,rue en espagnol) y reste toujours aussi intense et les Espagnols sont décidément beaucoup plus positifs et affirmatifs que les Portugais, plus mélancoliques et larmoyants.
Le siècle dernier, les deux pays- l´Espagne et le Portugal- ont partagé, on le sait, pendant des décennies, un sort commun en ce sens qu´ils ont vécu tous les deux sous la botte de deux dictatures d´inspiration fasciste qui les ont poussés à faire figure de cendrillon à côté d´une Europe de l´Ouest démocratique, tolérante et libre. Cependant, la façon dont chacun a négocié le retour à la démocratie fut on ne peut plus différente. Au Portugal, nous avons eu une révolution pacifique le 25 avril 1974, connue extra-muros comme la Révolution des œillets. Ce soulèvement, mené par Salgueiro Maia et quelques autres jeunes capitaines, a renversé le régime de Marcello Caetano qui avait relayé Salazar deux ans avant la mort de celui-ci, à la suite d´une histoire mal racontée de la chute du vieux dictateur d´une chaise où il se trouvait assis. En Espagne, Francisco Franco, surnommé «el caudillo», avait déjà, bien avant sa mort (survenue le 20 novembre 1975), désigné son successeur : Juan Carlos de Bourbon, héritier du trône espagnol. Donc, en Espagne la transition vers la démocratie s´est produite au petit trot. Le roi a chargé en 1976 un centriste,Adolfo Suárez,de former un nouveau gouvernement qui a préparé les élections de 1977. Curieusement, au Portugal, beaucoup de voix aujourd´hui regrettent que le pays n´ait pas connu une transition à l´espagnole qui aurait notamment évité les nationalisations,le PREC(procès révolutionnaire en cours) et le démantèlement des groupes économiques relativement proches pour la plupart du pouvoir fasciste, alors que je me rappelle avoir lu il y a plusieurs années dans El Pais Semanal,le magazine dominical du grand quotidien espagnol, un article de l´écrivain Antonio Muñoz Molina où celui-ci regrettait inversement que l´Espagne n´ait pas eu une révolution romantique et pacifique comme celle qui a ramené la démocratie au Portugal. C´est que l´Espagne, comme écrivait Munõz Molina, n´a pas de date pour fêter le retour à la démocratie. Quoi qu´il en soit, le retour à la démocratie dans les deux pays ne s´est pas produit sans soubresauts. Au Portugal, en 1975 la confrontation entre ceux qui défendaient l´ancrage du pays dans l´Europe et l´entrée dans la Communauté Economique Européenne (c´était le nom de l´Union Européenne à l´époque) et les partisans d´une évolution à la cubaine a failli avoir des conséquences catastrophiques que l´on a pu éviter au dernier moment. En Espagne, si Adolfo Suárez a réussi dans un premier temps à introduire tous les changements et à promouvoir toutes les réformes qui rapprochaient le pays de l´Europe démocratique et pluraliste, à un moment donné, tous les équilibres semblaient soudain devenir on ne peut plus instables. On sait d´ailleurs que malgré la réussite des réformes impulsées par Adolfo Suarez, celui-ci n´a jamais fait l´unanimité et ses décisions ont suscité plus d´une fois une vive contestation des secteurs les plus conservateurs et passéistes de la société espagnole, surtout chez les militaires, principal soutien du régime franquiste, qui, cela va sans dire, n´ont jamais vu d´un bon œil la soumission du pouvoir militaire au pouvoir politique, la perte de leurs privilèges, la légalisation du Parti Communiste de Santiago Carrillo et le vent de liberté qui soufflait sur le pays.
Tous ces événements sont à l´ordre du jour depuis que le 7 avril l´avant-dernier jour de mon séjour madrilène eut paru, chez Mondadori Espagne, le dernier livre d´un des noms les plus réputés de la littérature espagnole contemporaine. Le livre- que j´ai eu donc la chance d´acheter le jour même de sa parution et dont j´ai commencé la lecture dès mon retour à Lisbonne- s´intitule Anatomia de un instante (Anatomie d´un instant) et l´auteur n´est autre que Javier Cercas qui s´était fait remarquer en 2001 avec son roman Soldados de Salamina(Les Soldats de Salamine). Né en 1962, Javier Cercas avait donc dix-huit ou dix-neuf ans lorsque le 23 février 1981 le spectre de la dictature a de nouveau rôdé autour de la nouvelle et très fragile démocratie espagnole. Ce jour-là, le lieutenant-colonel Antonio Tejero a fait irruption au parlement espagnol (El Congreso de los Diputados) accompagné d´une poignée de soldats de la Garde Civile avec des fusils et des mitraillettes, interrompant de la sorte la séance d´investiture de Calvo Sotelo comme président du gouvernement (l´équivalent de premier –ministre), à la suite de la démission de Adolfo Suárez. Javier Cercas a réussi un coup d´éclat avec ce livre, en reconstituant avec force détails les événements de ces heures qui ont ébranlé le régime démocratique espagnol. Dans le prologue, Javier Cercas a avoué à ses lecteurs qu´il voulait en faire un roman, mais au fur et à mesure du déroulement du récit, il a fini par changer son fusil d´épaule et écrire un brillant essai qui fera date à mon avis dans l´histoire de la littérature sur ce jour où tout a failli basculer. Javier Cercas n´a pas cherché qu´à refaire le compte-rendu des événements, il raconte les raisons du mécontentement de vastes pans de la société à l´égard de Adolfo Suárez, dont les militaires, on l´a vu, mais aussi l´Eglise –toute puissante sous le franquisme-, certains chefs d´entreprise, la presse et certains milieux politiques de l´opposition. Donc, ce serait erroné de penser que la contestation était le fait des secteurs les plus rétrogrades de la société qui auraient perdu leurs privilèges et qui criaient au scandale après, entre autres réformes, la création des régions autonomes qui signerait selon certaines voix conservatrices l´arrêt de mort de l´unité de l´État espagnol, ou encore l´exaspération devant le terrorisme de l´Eta. L´auteur se penche aussi sur le rôle ambigu de certains personnages dont le général Alfonso Armada, ancien secrétaire de la maison royale qui aurait une dent contre Adolfo Suárez depuis qu´il suspectait celui-ci d´avoir suggéré auprès du roi son remplacement par le Général Fernandez Campo. On sait que Antonio Tejero(qui avait déjà passé sept mois en prison en 1979 pour avoir participé à l´Opération Galaxie,tentative échouée de sabotage à la nouvelle Constitution)n´était pas le principal inspirateur de la tentative de coup d´état heureusement avortée grâce à l´intervention du roi en faveur de la démocratie. On n´ignore pas non plus qu´il y avait plusieurs haut –gradés- y compris éventuellement des membres du Cesid et de l´Aome,services d´intelligence- impliqués dans le complot dont le nom le plus visible était le Commandant militaire de Valencia Milans del Bosch.
Ce que l´on ne soupçonnait pas c´était qu´il y avait plusieurs coups à l´intérieur du coup d´état du 23 février. Le coup de Armada, celui de Milans del Bosch et celui de Tejero. Armada a voulu se présenter en sauveur et il ne cachait pas ses ambitions de devenir chef du gouvernement. Aussi a-t-il essayé de jouer les intermédiaires -après qu´il se fut aperçu que le coup avait échoué- et de négocier auprès de Tejero une reddition en échange d´un court exil au Portugal pour lui et ses hommes jusqu´à ce que les choses se fussent calmées. L´intransigeance de Tejero(qui voulait mener à bout son utopie de l´Espagne comme une caserne) a fait avorter les plans d´Armada- qui comptait sur le soutien de Milans del Bosch- qui à la limite aurait tenté de refaire le coup de De Gaulle en 1958.
Le roi surtout- après la retransmission télévisée où il réitérait son compromis avec la démocratie et la Constitution- a fait avorter définitivement le coup d´État mais dans le livre Javier Cercas laisse planer un doute sur le rôle du roi, non pas sur ses convictions démocratiques bien entendu, mais sur son rôle dans les mois précédant le coup du 23 février. C´est que le bruit courait que le roi n´aurait pas vu d´un mauvais œil la formation d´un gouvernement d´unité nationale…
Mais dans cet essai –enquête Javier Cercas a également brossé un portrait remarquable des trois seuls hommes qui courageusement ne se sont pas cachés sous leur siège au parlement comme le leur avait ordonné Tejero et ses sbires et sont restés tranquillement assis même après que des coups de fusils furent tirés, à savoir Adolfo Suárez, son ministre de la Défense, le Général Gutierrez Mellado, et Santiago Carrillo.
Adolfo Suarez –la figure centrale du livre autour de laquelle gravite la narration- est vu comme le provincial ambitieux (une sorte de personnage de roman français du dix-neuvième siècle comme Julien Sorel, Lucien de Rubempré ou Gustave Moreau) qui avait discrètement fait ses classes dans le franquisme mais qui par la suite, s´était ingénié à faire entrer l´Espagne dans l´ère de la modernité et de la démocratie avant de s´essouffler devant la gestion quotidienne de cette démocratie qu´il avait su brillamment négocier. Gutierrez Mellado, quant à lui, était un homme qui avait lui aussi servi le franquisme mais qui avait su se convertir à la démocratie et en militaire digne a voulu défendre la légalité démocratique si besoin était en affrontant Tejero et ses laquais. Et finalement le vieux dirigeant communiste Santiago Carrillo qui dans les négociations de la transition- où il a pu tisser une surprenante complicité avec Adolfo Suárez- a su mettre les intérêts de l´Espagne et de la démocratie au-dessus des intérêts immédiats de son propre parti. Certes, le parti Communiste espagnol s´est par la suite dilué mais on ne saurait raconter l´histoire de la transition espagnole sans évoquer le nom de Santiago Carrillo.
L´attitude de ces hommes à l´hémicycle tranche on ne peut plus avec celle des autres députés et surtout avec l´attitude passive de la société et de la population espagnoles après que la tentative de coup d´État fut rendue publique. Cercas s´interroge sur les raisons de cette passivité. Est-ce le souvenir de la Guerre civile qui aurait apeuré les Espagnols ce jour-là ? Quelle aurait été leur attitude si le coup avait réussi ?
Quoi qu´il en soit, Anatomía de un instante a jeté une nouvelle lumière sur cette sombre journée où le destin de l´Espagne a failli basculer et Javier Cercas- qui a la fin nous livre des impressions très touchantes sur son père (mort l´année dernière) qui avait été phalangiste dans sa jeunesse- a signé là un de ses meilleurs livres, s´affirmant indiscutablement comme un des meilleurs écrivains espagnols –et pourquoi ne pas le dire européens- de sa génération.