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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

samedi 9 octobre 2010

Le prix Nobel de la paix attribué à Liu Xiaobo


On ne peut que saluer le courage du Comité Nobel en attribuant le prix Nobel de la paix à l´ intellectuel dissident chinois Liu Xiaobo.Né en 1955,il se trouve en ce moment en prison,purgeant une peine de onze ans pour le seul fait de réclamer plus de liberté et de démocratie et pour avoir été un des signataires de la Charte 08, inspirée par la Charte 77 de Vaclav Havel et des dissidents tchèques du temps de la guerre froide et du rideau de fer en Europe.
Les autorités chinoises, furieuses devant une telle «hardiesse», ont poussé leur indignité jusqu´à qualifier d´obscène et de blasphématoire la décision du Comité Nobel.
Il faut maintenant que la pression internationale s´intensifie pour que la Chine soit obligée de libérer cet ancien professeur de littérature, critique et écrivain, un homme juste et intègre. Les hypothèses de libération sont, on le sait, très minces et les intérêts économiques se superposant aux principes de justice universelle et aux droits de l´homme, la plupart des gouvernements vont tergiverser devant l´ampleur de leurs relations commerciales avec la Chine. Et pourtant, de par le monde, les voix de la société civile vont crier haut et fort:LIBERTÉ POUR LIU XIAOBO!

jeudi 7 octobre 2010

Prix Nobel de Littérature 2010 décerné à Mario Vargas Llosa


Le moins que l´on puisse dire c´est qu´il était temps! Depuis des années que l´on évoquait le nom de l´écrivain péruvien Mario Vargas Llosa, né à Arequipa en 1936, pour la consécration suprême. C´est maintenant chose faite, vingt ans après le dernier Nobel en langue espagnole, décerné en 1990 au poète et essayiste mexicain Octavio Paz.
Ses romans mémorables-Conversación en la catedral, La ciudad y los perros, La casa verde,La guerra del fin del mundo, La fiesta del chivo et tant d´autres - ont enchanté des milliers de lecteurs de par le monde. Ses essais, ses pièces de théâtre, ses reportages,au même titre que ses romans, ont assis la réputation de celui que l´on peut considérer sans l´ombre d´un doute comme un des meilleurs écrivains contemporains.
Cette nouvelle ne peut que me réjouir et j´attends déjà impatiemment son prochain roman dont la parution chez Alfaguara est prévue pour le 3 novembre.Il s´intitule El sueño del Celta et il est inspiré par la vie du diplomate d´ origine irlandaise Roger Casement(1864-1916) qui a dénoncé les violations des droits des travailleurs exploités au Congo et au Pérou et a fini condamné à mort pour haute trahison.

lundi 27 septembre 2010

Chronique d´octobre 2010







Bernard Quiriny et l´Empire des femmes.

Jacques Brel, dans une de ses chansons les plus mémorables, dénommait la Belgique «Le plat pays». Dans les moments de crise, où les tiraillements entre Flamands et Wallons engendrent une énième crise politique comme seul «Le plat pays» sait en enfanter, ils sont nombreux ceux qui s´empressent de pronostiquer –comme on assiste au dernier soupir d´un malade au chevet de son lit-la mort, à moyen terme, de ce petit pays, né en 1830. Depuis longtemps, je me suis attaché à ce pays qui a enrichi la culture européenne de plusieurs noms parmi les plus remarquables (Brel, Michaux, Yourcenar, Simenon, Magritte, Ghelderode, Hugo Claus, Hergé, et j´en passe) et qui possède une qualité rare, que je rappelle ici- je l´avais déjà écrit un jour ailleurs- et qui ne fait que l´ennoblir : celle de se moquer de soi-même avec une vivacité et un humour qui ne tiennent qu´à lui. La plume de ses écrivains sait parfois concilier le burlesque avec un raffinement des plus exquis.
En 2005, les éditions Phébus publiaient un recueil de nouvelles d´ un jeune écrivain belge, né en 1978, collaborateur du Magazine Littéraire et répondant au nom de Bernard Quiriny, dont le titre alléchant était de nature à éveiller la curiosité des lecteurs : L´angoisse de la première phrase. Le livre-qui, je dois l´avouer, m´est passé tout à fait inaperçu- a connu un certain succès et s´est vu couronner du prix de la Vocation. Malheureusement, il se trouve en ce moment épuisé(voir post scriptum).
En 2008, Bernard Quiriny faisait paraître, cette fois-ci aux éditions du Seuil, un deuxième recueil au titre un tant soit peu extravagant de Contes Carnivores. Il était préfacé par le grand écrivain espagnol Enrique Vila-Matas (voir la chronique de mai) dont Bernard Quiriny avait fait, dans son premier livre, le sujet d´une de ses nouvelles. Ces Contes Carnivores- qui ont été récompensés par le Prix Rossel- m´ont été suggérés par mon grand ami et grand libraire Frédéric Strainchamps Duarte qui tient de main de maître la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne. Le moins que l´on puisse dire c´est que ces contes m´ont vraiment éblouis. Je ne puis dire que je les ai dévorés- quoiqu´ils fussent carnivores-parce que j´aime bien jouir du plaisir de la lecture quand un livre me plaît vraiment. Toujours est-il que ce livre présente des caractéristiques qui rapprochent l´auteur d´une lignée d´écrivains-dont inévitablement Vila-Matas- où le burlesque joue un rôle important dans les intrigues littéraires qu´ils ourdissent.
Parmi la galerie de personnages qui défilent dans ce livre on trouve un botaniste amoureux de sa plante carnivore ; un curé argentin qui a la faculté de se dédoubler dans différents corps ; onze écrivains morts que l´on n´a jamais lus ; une femme-orange qui se laisse boire par ses amants ; une société d´esthètes fascinés par les marées noires ou des Indiens D´Amazonie qu´aucun linguiste ne comprend. Au total, on dénombre quatorze nouvelles fantastiques à l´atmosphère un tant soit peu labyrinthique et donc borgésienne. Jorge Luis Borges aurait sûrement aimé ces contes, lui qui était friand du fantastique et de l´ironie.
Après deux recueils- de nouvelles et de contes-assez réussis, Bernard Quiriny revient sur la scène littéraire, lors de cette rentrée 2010 avec un premier roman- Les assoiffées- et quel roman ! Son imagination prodigieuse le mène- et nous mène- cette fois-ci au «plat pays», en Belgique. Une Belgique féerique et l´une des uchronies les plus loufoques qui soient.
Imaginez qu´en 1970 un coup d´état renverse le pouvoir en place et la Belgique devient une dictature d´inspiration féministe. Cette révolution a été précédée d´une autre placée sous les mêmes auspices en Hollande et suivie d´une autre pareille au Luxembourg, ce qui signifie que tout le Benelux est dirigé par des femmes. Les hommes sont exclus de toute la vie sociale et réduits au rôle de faire-valoir. Ce régime gouverné d´une main de fer par une certaine Ingrid relayée à sa mort par sa fille Judith, surnommées «Les Bergères», a recréé une utopie devenue comme tous les régimes présumés égalitaires un enfer totalitaire. La Belgique est coupée d´Europe Occidentale et le néerlandais s´impose comme la seule langue nationale, les plus jeunes ne parlant plus le français. En France, ce régime est pourtant vu comme un modèle à suivre par des militants des causes extrêmes, notamment le PFF (Parti Féministe Français), son entourage ainsi qu´un nombre significatif d´intellectuels germanopratins (donc des cercles parisianistes de Saint -Germain-des-Près). À un moment donné, un groupe d´intellectuels sont invités à un premier voyage officiel dans l´Empire des femmes, un voyage organisé du côté français par Pierre-Jean Gould, une figure que l´on voit réapparaître et que l´on connaissait d´autres fictions de Quiriny.
Le roman retrace le voyage en liberté surveillée des intellectuels parisiens et en parallèle on suit le journal d´Astrid, une citoyenne de l´Empire qui nous révèle de sa plume la réalité paranoïaque de ce régime atypique.
Les intellectuels subissent dès leur arrivée en Belgique un contrôle policier et sont toujours accompagnés par une dirigeante locale qui leur rappelle assez souvent que les mesures de sécurité sont extrêmement nécessaires pour éviter les attaques de Béatrix et de sa bande, un groupe de femmes dissidentes qui mènent des attaques terroristes contre le régime. La Belgique est d´ailleurs un étrange pays où les visiteurs étrangers n´ont pas l´occasion de retrouver régulièrement des Belges et on ne leur fait voir d´ailleurs que ce que l´on veut.
Les hommes –je l´ai écrit plus haut-sont pratiquement réduits en esclavage, humiliés et condamnés à n´exercer que des métiers subalternes comme celui de larbin ou homme de maison. Ils sont en outre stérilisés et leur sperme est traité dans le but de n´enfanter que des femmes par insémination artificielle. Plus tard, ils seront amenés à être castrés comme une espèce d´offrande à la Bergère Judith. Tout ce qui est masculin est abhorré tant et si bien que certains mots changent de genre et se féminisent et Astrid-la citoyenne belge qui tient le journal-a, outre ses deux filles qui habitent avec elle, un fils caché qui vit ailleurs. Astrid- qui à un moment donné aura le privilège de se rapprocher de l´entourage de Judith- découvrira par ailleurs que La grande Bergère a un sosie qui prend sa place à maintes reprises dans les plus diverses cérémonies.
La femme étant sacralisée et l´homme voué aux gémonies, le lesbianisme est cultivé et malgré la paranoïa étatique, le régime tolère pourtant, ici ou là, de petites communautés qui vivent de façon autonome.
La culture, quant à elle, se féminise aussi et à la Bibliothèque Nationale on ne trouve que des livres écrits par des femmes. Les librairies n´existent plus.
La figure de Judith, comme autrefois celle de sa mère Ingrid, est omniprésente. Dans toutes les dictatures- on le sait- quelle qu´en soit l´obédience, soient-elles de droite ou de gauche, le culte de la personnalité est érigé en valeur suprême. Et dans l´Empire, le culte de la personnalité est doublé du culte dynastique.
Dans la dernière partie du roman, on suit les péripéties du retour en France des visiteurs germanopratins qui livrent leurs impressions dans de différents organes de presse. À cette occasion, certaines divergences qui avaient déjà pointé lors du déplacement dans l´Empire éclatent au grand jour puisque certains ont un regard plus lucide sur ce qu´ils y ont vu tandis que d´autres peinent à se rendre à l´évidence et préfèrent continuer à nourrir une fiction pour ne pas voir leurs rêves se briser.
En concomitance, on suit également dans ces dernières pages des changements politiques à l´Empire même.
Bernard Quiriny a écrit avec ce roman burlesque, cocasse, sarcastique et très bien ficelé (malgré quelques lourdeurs ici ou là) une fable politique et uchronique sur le pouvoir absolu, l´utopie, le fanatisme et le culte de la personnalité, mais aussi sur la naïveté de ceux qui refusent de voir la réalité en face et se procurent toutes sortes d´excuses pour défendre l´indéfendable. L´aveuglement donc de certains intellectuels qui tiennent le haut du pavé sous les traits desquels on pourrait peut-être reconnaître des figures réelles des milieux parisianistes…



Bernard Quiriny, Les Assoiffées, éditions du Seuil



P.S(le 25 juillet 2011)-L´angoisse de la première phrase vient finalement d´être réédité aux éditions du Seuil, dans la collection Points.

samedi 11 septembre 2010

Evocation de Manuel Mujica Lainez



On signale aujourd´hui le centenaire de la naissance d´un des écrivains argentins les plus importants du vingtième siècle:Manuel Mujica Lainez, né donc le 11 septembre 1910, à Buenos Aires.
Né au sein d´une famille aristocratique, Manuel Mujica Lainez était descendant de Juan de Garay, le fondateur de la capitale argentine, et de deux intellectuels se trouvant parmi les plus réputés du dix-neuvième siècle argentin,Florencio Varela et Miguel Cané.
L´aisance financière de sa famille lui a permis de passer de larges périodes de sa vie à Paris et à Londres et de pouvoir ainsi apprendre dès son enfance la langue de Molière et celle de Shakespeare.
Il a souvent évoqué dans ses livres les heurs et malheurs de la société «porteña»(nom sous lequel sont connus les habitants de Buenos Aires) dans un style érudit et ironique.
Parmi ses titres les plus importants, on se permet de relever Misteriosa Buenos Aires(1950), Bomarzo(1962), El unicornio(1965) ou El escarabajo(1982).
Il est mort à Cruz Chica, le 21 avril 1984.

dimanche 29 août 2010

Chronique de septembre 2010


Ernest Hemingway

The Home Museum Ernest Hemingway, Key West



Les lieux d´Ernest Hemingway.



Le 1er août, dans la dernière page du quotidien espagnol El País, l´écrivain Manuel Vicent dans sa rubrique d´été «Los cafés litérarios»(Les cafés littéraires) évoquait les cafés qui avaient acquis leur réputation grâce à l´image d´un de leurs clients les plus célèbres, l´écrivain américain Ernest Hemingway. Je ne puis que remercier Manuel Vicent de m´avoir donné l´idée pour cette chronique. Je ne vais pas jusqu´à dire que j´étais à proprement parler en panne d´imagination, mais j´hésitais encore sur le sujet de mon prochain rendez-vous mensuel avec les lecteurs de mon blog. C´est que je peux modestement me prévaloir d´avoir visité la plupart de ces endroits où semble planer encore l´ombre de cet écrivain majeur du vingtième siècle.
La légende de Hemingway, on le sait, tient à son côté excessif mais à la fois populaire, un homme inconstant qui savait jouir des plaisirs de la vie au risque de ruiner sa santé, notamment en raison de son goût immodéré pour les boissons alcoolisées. Homme à femmes, il s´est marié à quatre reprises. Avec Hadley Richardson, sa première épouse, sa liaison a duré de 1921 jusqu´en 1927 ; avec la deuxième, Pauline Pfeiffer, il a vécu de 1927 jusqu´en 1940 ; Martha Gellhorn a partagé sa vie entre 1940 et 1945 et finalement Mary Welsh est restée auprès de lui jusqu´à son suicide en 1961. De sa liaison avec Hadley Richardson, il a eu un enfant et avec Pauline Pfeiffer deux enfants. Mais Hemingway se plaisait aussi dans la chasse et la pêche. Né le 21 juillet 1899 à Oak Park, près de Chicago dans l´Illinois, Hemingway a passé de larges périodes de son enfance dans la résidence d´été de sa famille sur les rives du lac Walloon, près de Detroit dans le Michigan, une région habitée par les Indiens Ojibways et c´est là que son père lui a offert son premier fusil de chasse à l´âge de dix ans. Malheureusement, la chasse est aussi indirectement à l´origine d´une des plus grandes tragédies de sa vie. En 1952, alors qu´il participait à un safari en Afrique, il a failli se tuer dans un accident d´avion, un accident qui lui a laissé des séquelles pour le restant de ses jours.
La pêche a toujours été, elle aussi, une de ses passions, surtout la pêche à la truite, une passion dont on déniche force empreintes dans son œuvre. Olivier Rolin, dans son livre de 1999 Paysages originels(1), nous rappelle que la pêche à la truite est omniprésente dans la plupart des livres de Hemingway. Ainsi dans Le soleil se lève aussi (The Sun also rises, connu aussi sous le nom de Fiesta), Bill et Jake vont-ils pêcher la truite, de même pour le héros d´ Adieu aux armes ( A farewell to arms) quand il arrive sur le Lac Majeur. Ou encore dans Pour qui sonne le glas (For whom the bell tolls) où Robert Jordan aperçoit une truite dans le torrent à la poursuite de quelque insecte.
Hemingway a beaucoup vécu en Europe, surtout après la première guerre mondiale, à laquelle il a participé après l´entrée en lice des États-Unis dans le conflit. Il a fait partie de la Croix Rouge italienne, il a été blessé et s´est épris, pendant sa convalescence dans un hôpital milanais, d´une jeune infirmière américaine, Agnès von Kurowsky qui lui aurait inspiré le personnage de Catherine Berkley de son futur roman A farewell to arms(Adieu aux armes).
Une fois terminé ce conflit ravageur qui a provoqué des milliers de morts, recomposé les frontières européennes et assis définitivement la suprématie des États-Unis en tant que première puissance mondiale, Hemingway a décidé de rester en Europe où il a entamé une carrière de grand reporter et d´écrivain vivant tout d´abord à Paris. Il y a fait partie de ce que l´on a dénommé la génération perdue (the lost generation), celle d´une foule d´américains qui ont raconté dans leurs écrits les désarrois d´une génération bouleversée par les transformations sociales et morales de leur pays. Outre Hemingway, ce groupe incluait des noms tels Gertrude Stein (la fondatrice du groupe, qui a dit un jour, comme boutade, il est vrai, que les États-Unis étaient le plus vieux pays au monde), Ezra Pound, Scott Fitzgerald, T.S.Eliot, Sherwood Anderson, John dos Passos(2) ou Silvia Beach, entre autres.
Le café de Flore, la Closerie des Lilas, Les deux Magots ou La Coupole sont des endroits où l´on peut encore flairer l´ombre de ces écrivains de la génération perdue, cette génération où Hemingway occupait cela va sans dire une place de choix. Moi qui ne suis pas à vrai dire un client particulièrement assidu des cafés de Lisbonne qui, à quelques exceptions près, sont des endroits sans attrait et sans charme, je me régale dans les cafés parisiens. La décoration, les photos des écrivains, les canapés capitonnés ou la splendeur des terrasses m´enivrent à chaque déplacement que je fais dans la ville lumière.
C´est à Paris que Hemingway a écrit en 1926 The sun also rises (Le soleil se lève aussi), un roman qui raconte l´histoire d´un journaliste Américain, Jake Barnes, qui travaille à Paris, discret et émouvant, et toute une pléiade de figures désemparées, déboussolées, sombrant parfois dans l´alcoolisme ou le désespoir. C´est un portrait réaliste des figures qui se cherchaient une voie ou voulaient se refaire une virginité dans le Paris d´après-guerre avec également des incursions à Pampelune en Espagne pour les fêtes populaires de Saint-Fermin. De ce roman il y a eu deux adaptations cinématographiques : un film de Henry King en 1957 avec Tyrone Power et Ava Gardner et un téléfilm de James Goldstone en 1984.
Dans ce roman, on peut se faire déjà une idée du style de Hemingway. Un style direct, fait d´économie verbale et de cohésion lexicale, et conférant aux personnages une authenticité qui est sans doute à l´origine du succès de ses livres auprès d´un large public. Comme quelqu´un l´a écrit un jour, pour Hemingway, l´esthétique implique, avant tout, une éthique et non une métaphysique (c´étaient curieusement les paroles de Sartre à propos de Faulkner). Son style économique fut aussi visible en 1954, quand, lors de la cérémonie d´attribution du prix Nobel de Littérature à Stockholm, Hemingway a prononcé le discours le plus succinct jamais produit à ce jour.
Mais si Paris est toujours une fête comme l´indique le titre d´un des romans d´Ernest Hemingway (A moveable feast, en anglais), l´Espagne a également joué un rôle primordial dans la vie et l´œuvre de l´écrivain. Il s´y est déplacé assez souvent, y a vécu aussi et a toujours été un aficionado des corridas. Lui, un homme au tempérament violent, excessif et chaleureux, ne pouvait s´empêcher de se prendre d´amour pour ce pays gorgé de soleil et de feu. Il s´est lié d´amitié avec des toreros et des intellectuels espagnols et en 1936 il a participé à la guerre civile d´Espagne, en tant que journaliste.
Pourtant, si Ernest Hemingway n´a jamais à vrai dire délaissé ses amours européennes, il est des endroits que l´on ne saurait oublier en évoquant l´homme et l´écrivain: Cuba et Key West.
Quand en août 2002, j´ai entrepris avec ma mère un voyage à Fort Lauderdale, près de Miami, en Floride, pour rendre visite à une branche de la famille – mes cousins du côté paternel, installés depuis des décennies aux États-Unis et devenus citoyens américains-, je ne pouvais nullement m´imaginer que ma cousine Christina et son mari Jorge nous réservaient la surprise de nous emmener à Key West (quatre heures de voiture de Fort Lauderdale), où l´ on est restés deux jours et l´on a pu visiter la maison de Hemingway, The Home Museum Ernest Hemingway.
À Key West, Hemingway a vécu surtout à partir des années trente. La maison était tout près d´un phare ce qui permettait au guide du musée d´insinuer que Hemingway avait choisi cette maison pour mieux s´orienter quand il rentrait chez lui passablement éméché.
La maison a des allures de manoir, entourée d´un très beau jardin. Les chambres, à leur tour, se trouvent dans un état impeccable, tout est soigneusement conservé, comme il est de rigueur en Amérique, la patrie où rien n´est laissé au hasard surtout quand ça flaire le négoce et la bonne affaire. Il ne pouvait manquer un magasin de souvenirs où j´ai acheté entre autres choses un beau livre, un recueil d´articles(By-Line :Ernest Hemingway), écrits au long de trois décennies, livrés au Toronto Star, à l´Esquire entre autres titres plus ou moins prestigieux. Hemingway fut, on l´a écrit plus haut, un remarquable journaliste. Sa réputation de grand reporter, à la plume acérée, directe, concise, sans fioritures, a fait école. En écrivant ces lignes, il me vient à l´esprit une interview du grand poète portugais Ruy Belo(1933-1978)où il affirmait notamment que le grand journaliste sportif Aurélio Márcio était un reporter à la manière de Hemingway (3).
Dans un autre endroit- une petite librairie, toujours à Key West- j´ai acquis un autre livre de Hemingway- The Garden of Eden(Le jardin d´Eden)-un livre posthume et inachevé où certains experts s´accordent à considérer que la version qui a vu le jour est une pâle copie du véritable roman de l´auteur. Quoiqu´il en soit, on y retrouve les caractéristiques qui ont fait la réputation de Hemingway. C´est l´histoire d´un jeune écrivain américain David Bourne et de son épouse Catherine et les jeux dangereux et érotiques qu´ils jouent lorsqu´ils tombent tous les deux amoureux de la même femme.
Mais à Key West, il y d´autres empreintes de l´écrivain comme le bar Sloppy Joe qui n´est pas à proprement parler le même que Hemingway fréquentait. Celui-là se trouvait sur un autre endroit quelques mètres plus bas à l´ouest quand il fut fondé en 1933 et à un moment donné il a été reconstruit ailleurs. Le nom a été inspiré par un bar homologue existant à La Havane où l´on fabriquait le célèbre sandwich qui a pris le nom du bar. Ce sont ces aspects pittoresques qui font l´histoire d´un lieu, d´une ville, d´une région. Key West est d´ailleurs un lieu assez exotique se trouvant à quelques miles-90(140 kilomètres environ)- de Cuba.
Cuba a joué, on le sait, un rôle important dans la vie de Hemingway (4). Il y a séjourné la première fois en 1932 et malgré des déplacements et d´autres séjours plus ou moins prolongés en Europe et aux États-Unis, l´île fut l´endroit où il a passé le plus clair de son temps jusqu´en 1960. Il y a écrit For whom the bell tolls(Pour qui sonne le glas), dans la chambre 525 de l´hôtel Ambos Mundos, à La Havane. Ce livre est en quelque sorte un hommage au peuple espagnol et il a été inspiré par son expérience de journaliste à la guerre d´Espagne. L´intrigue tourne autour de la mission d´un professeur universitaire américain Robert Jordan, engagé dans les Brigades Internationales, qui est envoyé par le Général Golz en Castille pour y faire sauter un pont. Il s´agit d´un des romans les plus emblématiques de Ernest Hemingway et un des meilleurs livres sur la guerre civile espagnole,avec L´Espoir de André Malraux,Homage to Catalonia(Hommage à la Catalogne)de George Orwell et un autre livre qui est véritablement un petit chef-d´œuvre inconnu, intitulé A Sangre y Fuego(À Sang et à Feu) de l´écrivain et journaliste espagnol Manuel Chaves Nogales. De Pour qui sonne le glas, il a été tiré un film, tourné en 1943(trois ans après la parution du roman) par Sam Wood avec Ingrid Bergman et Gary Cooper. On dit de ce roman, pour la petite histoire, qu´il est un des livres de chevet du président Barack Obama.
Après qu´il eut achevé ce livre, Hemingway a déménagé à La Finca Vigía, une maison de style colonial espagnol et c´est vraisemblablement à la même époque qu´il aura découvert Le Floridita, le café par excellence de Hemingway à La Havane. Je l´ai visité lors de mon voyage à Cuba en 2007. Il avait fait l´objet de travaux de rénovation, tout comme tout le vieux quartier de La Havane (y compris le café La columnata egipciana fréquenté par l´écrivain portugais Eça de Queiroz, consul dans la ville entre 1872 et 1874), retrouvant ainsi sa splendeur d´antan avec à la clé un buste en bronze de Hemingway lui-même, trônant au beau milieu de la salle.
De Cuba, Hemingway nous laisse aussi un de ses romans les plus connus : The old man and the sea(Le vieil homme et la mer), l´histoire d´un vieux pêcheur cubain, Santiago, -en lutte avec un énorme espadon dans le Gulf Stream- et son ami, le jeune garçon Manolin. Encore de nouvelles adaptations cinématographiques d´un roman de Hemingway : la seule avec l´auteur en vie (concernant ce roman spécifique, bien entendu) est celle de John Sturges en 1958 avec Spencer Tracy. Deux autres adaptations devraient voir le jour beaucoup plus tard, dans les années quatre-vingt-dix : un téléfilm avec Anthony Queen(1990) et un film d´animation d´Alexandre Petrov(1999).
En juillet 1960, il a quitté Cuba définitivement et s´est fixé à Ketchum,Idaho où il a mis fin à ses jours le 2 juillet 1961.
Ses lieux, ses femmes, les plaisirs, les joies et les tristesses de sa vie ont fait d´Ernest Hemingway une figure mythique de la littérature mondiale. Pourtant, cinquante ans après sa mort, ses livres n´ont pas pris une ride et c´est cela qui fait la gloire d´un écrivain…


(1)Olivier Rolin, Paysages originels, éditions du Seuil, 1999.

(2) John Dos Passos a rompu l´amitié avec Hemingway après le meurtre en 1937 du républicain et académicien espagnol José Robles par les services secrets soviétiques. Sur cette affaire, je vous conseille le beau livre de Ignacio Martínez de Pisón, Enterrar a los muertos(éditions Seix Barral) ou, en traduction française, si vous préférez, L´encre et le sang: histoire d´une trahison(éditions Markus Haller, traduction d´Amélie Fourcade).

(3) Obra poética de Ruy Belo, volume 3,éditions Presença, Lisbonne, 1984. Organisation de Joaquim Manuel Magalhães et Maria Jorge Vilar de Figueiredo(Post-scriptum, le 20 décembre 2010: Aurélio Márcio est décédé aujourd´hui, à l´âge de 91 ans).


(4)À lire absolument concernant la vie de Hemingway à Cuba, le livre de Gérard de Cortanze, Hemingway à Cuba, éditions du Chêne, 1997 (réédition en poche dans la collection Folio, Gallimard, 2002)

jeudi 26 août 2010

Fogwill (1941-2010)



L´écrivain argentin Rodolfo Enrique Fogwill-qui signait ses livres de son seul nom de famille Fogwill, tout court-- est mort dimanche dernier d´un enphysème pulmonaire.Tenu pour un des des noms les plus emblématiques de la génération argentine d´écrivains nés dans les années quarante du vingtième siècle, à côté de Ricardo Piglia et de César Aira, Fogwill a écrit essentiellement des romans, des récits et des contes teintés le plus souvent d´indécrottables notes d´humour.Parmi ses titres les plus représentatifs, on dénombre Help a él, Los Pichiciegos, un des tout premiers romans à traiter de la guerre des Malouines et Muchacha Punk, son seul livre traduit en français(aux éditions Passage du Nord- Ouest).
Ses livres, publiés pour la plupart chez des éditeurs argentins, étaient depuis trois ans en cours de publication en Espagne par Editorial Periférica, un éditeur de Cáceres au catalogue fort intéressant.

mardi 27 juillet 2010

Chronique d´août 2010



Julien Gracq, l´aristocrate de la plume(hommage à l´occasion du centenaire de sa naissance).


Il était tellement silencieux et secret que d´aucuns le prenaient pour une figure hautaine et distante d´autant plus qu´il ne se prêtait pas facilement au jeu de l´interview. À cet agrégé d´histoire –géo austère et discipliné ne pouvaient que rebuter les ragots et les polémiques stériles du Tout –Paris littéraire, comme s´il fallait tenir tête à ce que représentent les confréries parisianistes, à l´instar de ses ancêtres de la Vendée qui ont repoussé jadis les armées de la Convention. Non qu´il eût rechigné à se frotter à la critique. Toujours est-il que pour le professeur Louis Poirier(qui a enseigné des générations d´élèves au lycée Claude Bernard à Paris), connu en pays littéraire sous le nom de Julien Gracq, la littérature n´était pas affaire à prendre à la légère et quand il s´agissait d´écrire, il le faisait avec le souci de la précision, du mot juste, empruntant aux sources les plus diverses pour parer sa langue des atours les plus lumineux, et la langue de Gracq était indiscutablement une des plus belles que la littérature française ait connues au vingtième siècle.
La mort de Julien Gracq, à l´âge de 97 ans, le 22 décembre 2007 à Angers, nous a plongés dans la tristesse. Certes, nous savions, nous autres les amants de la littérature écrite avec classe et raffinement, qui vouions une admiration sans bornes à un écrivain qui était déjà assez âgé, qu´un jour nous deviendrions orphelins. Mais quoiqu´il n´écrivît plus, l´écho de sa voix silencieuse nous parvenait toujours de son «exil volontaire» à Saint-Florent-le-Vieil, sur les bords de la Loire. Très peu l´ont approché les dernières années avant son trépas, parmi lesquels Philippe Le Guillou et Jérôme Garcin. De leurs récits on retient cette fascination pour l´homme à qui il fallait arracher quelques mots à ce silence si particulier qui faisait sa réputation.
Né le 27 juillet 1910, Julien Gracq a publié son premier livre Au château d´Argol en 1939 chez José Corti, le petit éditeur et libraire de la rue Médicis moyennant une participation aux frais, ceci pour un roman qui, l´année précédente, avait été refusé par Gallimard*. Julien Gracq, n´oubliant pas le geste du libraire, allait toujours rester fidèle à celui qui avait cru en lui dès la première heure. Cette année fut d´ailleurs décisive pour Julien Gracq dans bien des domaines : il s´est lié d´amitié avec André Breton (à qui il consacrera en 1948, un très bel essai, André Breton- quelques aspects de l´écrivain) qui a accueilli son roman avec un fervent enthousiasme et il a rompu avec le parti communiste à la suite de la signature du pacte germano – soviétique. Julien Gracq avait adhéré au parti communiste en 1936 la même année où il avait commencé à étudier le russe à l´École des langues orientales et où il s´était vu refuser un visa pour un voyage d´études en Crimée, tout ceci se produisant curieusement la même année où André Gide publie son Retour d´Urss où il dénonce les fragilités et la supercherie de la patrie du socialisme. Mais pour en revenir au Château d´Argol, on peut dire que ce livre était une véritable réussite, rarement aura-t-on vu un premier roman aussi fort. Tenant du roman noir, de Balzac, de Baudelaire, de Lautréamont ou d´Edgar Poe, Gracq brasse toutes ses influences dans une histoire dont l´action gravite autour d´un des trios amoureux les plus passionnants de la littérature du vingtième siècle : Albert, son ami et son double Herminien et Heide la femme qui l´accompagne. Malgré un succès d´estime et les commentaires dithyrambiques qu´il a suscités, il lui a fallu plusieurs années à ce livre pour épuiser les 1200 exemplaires du premier tirage. Néanmoins, les doutes s´étaient dissipés : Julien Gracq pourrait bel et bien suivre une carrière d´écrivain. En 1940, la guerre est venue toutefois interrompre les projets du nouvel écrivain. Mobilisé comme lieutenant de l´armée française, il participe aux combats près de Dunkerque. Fait prisonnier, il vit jusqu´en février 1941, date de son rapatriement, au camp d´Elsterhorst en Silésie. C´est là qu´a germé l´idée de son deuxième roman Un beau ténébreux qui ne voit le jour qu´en 1945 et obtient trois voix au prix Renaudot .En 1950 le pamphlet La littérature à l´estomac s´attaque aux confréries et coteries littéraires parisianistes, bousculant pas mal d´idées reçues. En fait, ce qu´il tient en horreur c´est une certaine conception de la littérature et une certaine façon d´exercer le métier de critique, plutôt que les écrivains. Quoi qu´il en soit, les critiques peu favorables de sa pièce de théâtre Le roi pêcheur n´auront pas plu, naturellement, à Julien Gracq et elles y sont peut-être pour beaucoup dans sa décision d´écrire ce pamphlet. Mais le grand coup d´éclat surgit en 1951 avec la parution du Rivage des Syrtes, un des plus grands romans français du vingtième siècle. Ce roman inouï, d´un souffle rare, raconte une histoire se déroulant dans une principauté féerique- Orsenna** -où couve un conflit l´opposant au Farghestan, une de ses provinces lointaines. Ce roman a été récompensé par le prix Goncourt, mais l´auteur le refuse le jour même où le prix a été décerné, une attitude qui aura peut-être choqué nombre d´observateurs, mais qui traduit l´indiscutable cohérence d´un écrivain qui avait déjà annoncé la couleur en publiant l´année précédente La littérature à l´estomac, cité plus haut.
Après Le Rivage des Syrtes en 1951 et Un balcon en forêt en 1958(dont on a tiré un film réalisé par Michel Mitrani en 1977), Julien Gracq n´a cessé de publier jusqu´en 2002, l´année où paraissait toujours chez José Corti, Entretiens, des interviews accordées le long de sa carrière, mais la fiction, il l´avait délaissée- petit à petit d´abord et définitivement ensuite- dès la parution en 1970 (curieusement l´année de sa retraite de l´enseignement) de La Presqu´île. Pendant ce temps, son talent d´écrivain s´est surtout exercé dans le domaine de la critique littéraire, de l´essai, et des impressions surtout géographiques sous forme de carnets : Préférences (1961), Lettrines I et II (1967 et 1974), En lisant, en écrivant (1980), Carnets du Grand Chemin (1992) et deux livres consacrés à des villes comme La forme d´une ville (1985) sur Nantes et Autour des sept collines (1988) sur Rome, un portrait sans complaisance de la ville éternelle. À noter aussi, dans sa production littéraire, les titres Liberté Grande (1947) et Les eaux étroites (1976) et les deux pièces de théâtre Le roi pêcheur (1948), à laquelle j´ai déjà fait référence, et Penthésilée (1954) ; traduction d´une œuvre de Kleist).
Se fixant définitivement à Saint—Florent –le –Vieil en 1992, aux côtés de sa sœur Suzanne (décédée en 1996), Julien Gracq dans sa vieille demeure n´aura jamais quitté l´univers littéraire, mais la conduite frugale et sobre de sa vie l´aura empêché de succomber à toute tentation de jouer le rôle, souvent pervers, de donneur de leçons. Julien Gracq était le grand aristocrate de la littérature française. Pas un aristocrate de condition, mais un aristocrate de la pensée et de la plume.

*Le sort a voulu que Julien Gracq eût été un des rarissimes écrivains à voir ses œuvres publiés de son vivant dans la célèbre collection La Pléiade, chez…Gallimard.

**C´est après avoir lu Le Rivage des Syrtes, que Erik Arnoult aura eu l´idée de prendre comme pseudonyme le nom d´Erik Orsenna.


P.S- On peut trouver de belles images de Julien Gracq sur le beau site de Gérard Bertrand(http://www.gerard-bertrand.net).