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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 12 juin 2011

Souvenir de Jorge Luis Borges



Ce mardi 14 juin, on signale le vingt-cinquième anniversaire de la mort de Jorge Luis Borges. Ce grand écrivain argentin, né à Buenos Aires le 24 août 1899 et mort à Genève, fut sans l´ombre d´un doute un des plus grands noms de la littérature du vingtième siècle. Ses poèmes, essais et fictions ont envoûté plusieurs générations de lecteurs, surtout des lecteurs intelligents qui ne font pas de concessions à la facilité.
Fêtons Borges, en lisant ses oeuvres, en faisant s´il le faut-comme il l´a écrit dans un de ses poèmes-de notre tristesse une musique...

mercredi 8 juin 2011

Jean Echenoz à Lisbonne




À l´occasion de la venue à Lisbonne de Jean Echenoz pour la présentation de la traduction portugaise de son livre Courir, aujourd´hui même à l´Institut Français du Portugal, je reproduis ici un article que j´ai rédigé sur ce livre en 2009 pour Literalia, le bulletin de la médiathèque de l´Institut Franco-Portugais, devenu Institut Français du Portugal en janvier 2011.


Zatopek vu par Echenoz.

Avec une dizaine de livres publiés, Jean Echenoz, né en 1947, est une sorte d´auteur culte d´une maison d´édition –les éditions de Minuit- qui est, elle aussi, une espèce d´éditeur culte, qui nous a révélé grâce à son fondateur, Jérôme Lindon, nombre d´écrivains inconnus qui sont devenus par la suite, des auteurs majeurs comme Marguerite Duras, Claude Simon ou Samuel Beckett. La réputation de l´éditeur s´est beaucoup formée autour de Alain Robbe –Grillet et de la création du Nouveau Roman, mais aussi d´autres auteurs qui ont suivi leur propre chemin, indépendants de toute école littéraire.

Quoiqu´il en soit, Jean Echenoz est considéré aujourd´hui, après la parution de certains livres salués par la critique tels Le méridien de Greenwich, Cherokee, Les Grandes Blondes ou Je m´en vais (Prix Goncourt 1999) comme un des meilleurs écrivains français de sa génération.

Après Ravel- publié en 2006-, un roman autour de la figure du grand compositeur français Maurice Ravel, Jean Echenoz a récidivé en octobre dernier avec Courir où la figure portraiturée est cette fois-ci l´athlète tchèque Emil Zatopek. Il ne s´agit nullement d´une biographie romancée (le personnage du roman se prénomme d´ailleurs Émile et non pas Emil, comme l´athlète qui a inspiré le roman), mais d´un roman où l´auteur nous livre, par petites touches et d´une écriture sobre et limpide, des moments décisifs de la carrière de ce monstre sacré du sport international- beaucoup le tiennent pour le plus grand coureur de tous les temps- et, en concomitance, de la vie d´un pays dont l´évolution politique a en quelque sorte conditionné Zatopek lui-même.

Emil Zatopek (1922-2000) était issu d´une famille modeste et à l´âge de seize ans était employé dans une fabrique de chaussures à Zlin au moment où la Tchécoslovaquie a été envahie par les troupes du Troisième Reich. C´est par là que Jean Echenoz fait débuter son roman : «Les Allemands sont entrés en Moravie. Ils y sont arrivés à cheval, à moto, en voiture, en camion mais aussi en calèche, suivis d´unités d´infanterie et de colonnes de ravitaillement, puis de quelques véhicules semi-chenillés de petit format, guère plus.» Jean Echenoz a d´ailleurs cette qualité rare de la concision, de dire l´essentiel par de petites phrases qui vont, on dirait, droit au but. Mais, pour en revenir à Zatopek, c´est en courant dans des meetings en portant les couleurs de sa fabrique, qu´il commence à se faire remarquer. Petit à petit, il gravit les échelons et commence à participer dans des courses plus importantes. Engagé dans l´armée, il suit une carrière militaire mais l´athlétisme est sa véritable passion. Sa méthode- dont il est vraiment précurseur- reposait sur l´entraînement par intervalles, même quand les conditions atmosphériques étaient particulièrement adverses. Il a participé à trois éditions des Jeux Olympiques- Londres (1948), Helsinki (1952) et Melbourne (1956)-et à des éditions des Championnats d´Europe et d´autres grandes compétitions internationales où il a pulvérisé tous les records de toutes les catégories : 5000 mètres, 10000 mètres ou le marathon. Cela va sans dire que le nouveau gouvernement de la soi-disant démocratie populaire ne s´est pas privé de faire de Zatopek un des symboles de renouveau tchèque sous la bannière communiste. Toutes les conditions de travail et d´entraînement lui étaient fournies pourvu qu´il ne dérogeât pas aux bons principes de la nouvelle réalité socialiste. Pour éviter que cette gloire tchèque n´eût la tentation de succomber aux sirènes de la «démocratie bourgeoise», le nouveau régime lui a tendu plusieurs pièges en défigurant des propos tenus à des journaux tchèques à la solde du Parti. Ainsi, Emil s´est-il vu interdit de séjour soit en France soit au Brésil pour cause d´affirmations qu´il n´a en effet jamais produites.

Lorsque, avec l´âge il a commencé à perdre de sa fraîcheur et à ne plus obtenir de victoires, celui que l´on a un jour surnommé la «locomotive tchèque», homme affable et intelligent qui parlait couramment cinq langues étrangères (allemand, anglais, français, hongrois et russe) et s´était marié à la lanceuse de javelot Dana Zátopková(née curieusement le même jour que son mari), ne s´est vu subtiliser aucun des privilèges dont il jouissait auparavant. Colonel de l´armée tchèque, il a mené une vie paisible jusqu´à la fin du Printemps de Prague. Là, ayant pris fait et cause pour les rénovateurs qui préconisaient un socialisme à visage humain et en démocratie, il est tombé en disgrâce. Envoyé dans les mines d´uranium à Jackymov, devenu plus tard éboueur dans les rues de Prague, Emil Zatopek a finalement été poussé à l´autocritique, ce procédé sordide et humiliant dont les régimes staliniens ont le secret. Ce n´est qu´après la révolution de velours que Zatopek a pu enfin recouvrer sa dignité.

Jean Echenoz nous a fait connaître avec cet extraordinaire récit des fragments de la vie de ce coureur de fond, avec l´œil discret mais efficace d´un conteur- non pas un conteur selon les canons traditionnels, mais sans doute un vrai et indiscutable conteur- qui sait trouver le mot juste pour nous transmettre sa passion de la littérature et donc de la vie.

Courir, Jean Echenoz, Éditions de Minuit

La disparition de Jorge Semprún



Hier, s´est éteint à Paris, à l´âge de 87 ans, Jorge Semprún, écrivain espagnol dont la majeure partie de l´oeuvre a été écrite en français.
Déporté à Buchenwald, expulsé du Parti Communiste Espagnol en 1964, il a été ministre de la culture d´Espagne pendant trois ans(1988-1991) sous le gouvernement de Felipe González. Sa mort est une énorme perte pour la culture européenne.
Dans les archives de ce blog, vous pourrez trouver un article que j´ai rédigé en juin 2008 sur la vie et l´oeuvre de ce grand écrivain.

samedi 28 mai 2011

Chronique de juin 2011






Eugène Green, né en Barbarie.


Quand le 18 mars 2010 Eugène Green s´est déplacé à Lisbonne pour s´entretenir un peu avec ses lecteurs à l´Institut Franco- Portugais (rebaptisé le 1er janvier 2011 Institut Français du Portugal) après la sortie de ses deux premiers romans La Reconstruction(chez Actes Sud) en septembre 2008 puis La bataille de Ronceveaux(chez Gallimard) en octobre 2009, il a rappelé une nouvelle fois qu´il était né en Barbarie le 28 juin 1947. C´est que cet écrivain et cinéaste, devenu citoyen français et écrivant dans la langue de Molière a voulu couper tout lien avec ses origines américaines. Aussi dit-il assez souvent qu´il est né en Barbarie. Lorsque nous avons parlé ce jour-là, il m´a exprimé son désarroi devant l´évolution de la culture américaine et le culte du spectacle et de l´argent. L´Europe, par contre, a un patrimoine à sauver et ne peut pas se faire contaminer par ce raz de marée culturel étasunien. S´il n´aime pas New-York, la ville où il a vu le jour, il aime encore moins d´autres États américains. Quand je lui ai évoqué mes cousins américains et mes vacances à Fort Lauderdale en Floride en 2002, il a dit : « Là, c´est encore pire qu´à New-York». Malgré son aversion pour les Etats- Unis que je ne partage pas tout à fait, je l´ai pris en sympathie.

Un mois plus tard, on s´est revus lors de l´avant-première au Portugal de son film La religieuse Portugaise. C´est d´ailleurs grâce à sa gentillesse que j´ai été invité à cette séance, Eugène Green étant intervenu auprès de son producteur pour qu´on se procure mon courriel. La religieuse portugaise – où Green, comme il arrive souvent dans ses films joue un petit rôle comme acteur- a quelques points en commun avec ses romans dont on se doit de mettre en exergue un humour fin et la quête d´identité. Une française d´ascendance portugaise voyage jusqu´à Lisbonne non pas à proprement parler pour fouiller dans son passé ou ses origines mais pour tourner un film inspiré par l´œuvre de Guilleragues Lettres d´une religieuse portugaise. En ville, elle se trouve fascinée par une religieuse qui vient prier tous les jours à la chapelle de Nossa Senhora do Monte. C´est en parlant un jour avec cette religieuse que la jeune actrice entrevoit le sens de sa vie et de son destin. Cette question de l´identité est également en quelque sorte le sujet de ses trois romans. Dans le premier – La reconstruction-dont j´ai fait une recension à l´époque pour Literalia, le bulletin de la médiathèque de l´Institut franco-portugais, Johann Launer, un citoyen allemand contacte Jérôme Lafargue, un professeur de littérature à la Sorbonne pour que celui-ci -qui avait autrefois connu son père- l´aide à éclaircir son passé. Dans le deuxième – La bataille de Ronceveaux – on fait la connaissance de Gotzon Peyrat, orphelin élevé par sa grand-mère dans une ferme près de Saint-Jean –Pied-de Port ou Donibaze Garazi en basque, qui petit à petit se rend compte à quel point la langue basque donne un sens à l´univers qui l´entoure. Il se trouve accusé d´un crime grave à la suite d´une réplique héroï –comique de la bataille de Ronceveaux. Ses arguments devant la justice, drôlement brillants, mériteraient de faire partie d´une anthologie d´ écrits satyriques.

Enfin, son troisième roman est paru en avril dernier chez Gallimard et s´intitule La communauté universelle. La question de l´identité y est abordée encore une fois, à l´instar de son roman précédent, d´une manière plaisante et pleine d´ironie.

Eugène Green nous livre une fiction qui tourne autour d´un couple sui generis. Émile est un médecin hospitalier parisien qui prend au pied de la lettre la véritable mission d´un médecin : sauver des vies. Il s´interroge d´ordinaire sur les limites de la médecine, malgré les progrès scientifiques des dernières décennies. Au fil de la narration, on découvre qu´Émile a des ancêtres juifs, expulsés du Portugal au XVème siècle. Sa femme Adrienne est issue de l´aristocratie catholique anglaise, descendante de ces nobles qui n´ont pas accepté naguère le schisme anglican. Le mariage entre eux aurait été vu jadis comme une mésalliance mais le progrès et le libéralisme des sociétés contemporaines ont heureusement fait fi de ce genre de préjugés.

Adrienne quoique heureuse de sa relation avec Émile décide un jour de partir à Londres pour des raisons que l´on ne connaîtra qu´à la fin du roman. Elle descend dans une demeure familiale hantée par des fantômes et l´on côtoie au fil de l´histoire des personnes cocasses dont une domestique Priscilla et la «tatie» d´Adrienne un tant soit peu excentrique. Émile, abasourdi devant l´attitude de sa femme et bénéficiant de quelques jours de congé octroyés par son supérieur à l´hôpital, décide de rejoindre sa femme à Londres. Pourtant, celle-ci n´a pas envie de le revoir de sitôt et Emile déambule dans la capitale de la vieille Albion et fait la connaissance du jeune Ronas dont il devient ami, ignorant qu´il est jardinier dans la demeure familiale d´Adrienne. Ronas est un personnage assez singulier. Sa famille a émigré du Kurdistan natal à Manchester où Ronas a fait des études brillantes. Travaillant à Londres, Ronas rêve de partir en France, pays dont il parle la langue à la perfection. Ronas invite Emile à prendre logement au même endroit que lui, un quartier où les caïds religieux et leurs sbires font la loi comme une véritable police des mœurs dans la meilleure tradition de l´intégrisme islamique. Ronas, à la fin du roman, sera tragiquement victime de cette sale engeance. Mais, avant le dénouement, Ronas et Émile se retrouvent plusieurs fois dans des restaurants ou ailleurs et il s´en faut de peu que Adrienne et Émile ne se croisent comme si quelque chose de surnaturel, le destin, le hasard ou quoi que ce soit (peut-être une douce ironie tissée par le narrateur) les empêchent de se rassembler avant l´heure, c´est-à-dire, à la fin du roman.

Eugène Green, dans cette narration à quatre voix-celle du narrateur, d´Adrienne, d´Émile et de Ronas -, excelle à brosser un portrait de personnages drôles et d´épisodes où le burlesque côtoie le sérieux. Si parfois il plonge ses personnages en des situations où le lecteur le moins averti pourrait penser qu´il cède aux stéréotypes les plus conventionnels – comme l´évocation de l´adolescence d´Adrienne et le lesbianisme aux collèges anglais dirigés par des sœurs religieuses – ce n´est que pour mieux accentuer le côté farfelu de l´histoire et pour faire un pied de nez aux puritanismes les plus éculés.

Eugène Green ne cesse, par ailleurs, de nous surprendre. On sait qu´ il n´est pas fier de ses origines américaines. Est-ce la raison pour laquelle il a poussé l´ironie jusqu´à franciser des mots anglais tels que, entre autres, «whisky», qui dans le roman apparaît avec l´orthographe «houisqui» ? On ne saurait le dire…

Ce que l´on peut dire sans hésitation c´est qu´Eugène Green, comme nous le rappelle à juste titre l´éditeur dans la quatrième de couverture, nous livre une nouvelle fois un roman d´une étrangeté totale. Sans faire pour autant l´apologie de la religion, il fait une critique à la fois ironique et acerbe d´une société contemporaine qui a jeté aux oubliettes toute dimension spirituelle et avec elle la mémoire et la fidélité aux principes qui ont forgé notre civilisation…

Eugène Green, La communauté universelle, éditions Gallimard, Paris 2011

samedi 30 avril 2011

Ernesto Sabato n´est plus




Il aurait fête 100 ans le 24 juin, mais la mort l´a emporté aujourd´hui, à l´âge donc de 99 ans. Ernesto Sabato était un des plus grands écrivains de l´histoire de la littérature argentine. Essayiste et romancier, El túnel, Sobre héroes y tumbas et Abaddón el exterminador comptent parmi ses principaux titres. En 1983, après la chute de la dictature argentine de Videla et ses pairs, il a dirigé le Conadep, la commission argentine qui a mené l´enquête sur les crimes et les victimes de la dictature. L´année suivante, il s´est vu décerner le prix Cervantès.
Après le décès du poète chilien Gonzalo Rojas lundi dernier, c´est la deuxième grande figure des lettres sud-américaines(et le deuxième prix Cervantès) à disparaître cette semaine.

jeudi 28 avril 2011

Chronique de mai 2011






Michel de Montaigne selon Jorge Edwards.



«Un jour dans un congrès on m´a présenté comme Jorge Edwards, un écrivain anglais, né à Valparaiso et épris de littérature française. Seule la dernière information est correcte». Cette assertion du grand écrivain chilien Jorge Edwards, on peut la retrouver dans une interview toute récente accordée au quotidien de Santiago du Chili El Mercurio, une interview suscitée par la parution de son dernier livre La Muerte de Montaigne (éditions Tusquets, Barcelone), une nouvelle occasion pour le prix Cervantès 1999 de montrer, alors qu´il est le tout nouvel ambassadeur de son pays en France, son amour pour la culture française, doublé cette fois-ci d´une admiration sans bornes pour une des plus grandes figures de l´histoire des lettres françaises, le philosophe Michel de Montaigne.
Né à Santiago le 29 juillet 1931(il fêtera donc prochainement ses quatre-vingts ans), Jorge Edwards est issu d´une des familles les plus traditionnelles du Chili, liée à la politique et aux affaires. Étudiant au collège jésuite et plus tard à l´Université de Santiago où il a suivi des études de Droit, puis de sciences politiques à l´Université de Princeton aux États-Unis, il a entamé la carrière diplomatique en 1962 à Paris, mais sa véritable vocation était sans l´ombre d´un doute la littérature. Dès sa jeunesse, Jorge Edwards était fasciné par la figure –qu´il avait vue très peu -d´un cousin germain de son père dont le nom était à peine chuchoté à la maison comme s´il s´agissait d´un renégat ou du moins de quelqu´un qui portait atteinte à la bonne réputation de la famille. Cet homme n´était autre que l´écrivain Joaquín Edwards Bello, figure un tant soit peu excentrique, auteur des livres comme El inútil et Don Juan lusitano(un hommage à l´écrivain portugais Eça de Queiroz et à son espèce d´hétéronyme Fradique Mendes), à qui Jorge Edwards allait rendre en 2005 un bel hommage à travers son roman El inutil de la familia(Le bon à rien de la famille), traduit en français en 2007 aux éditions Le Serpent à Plumes et dont j´ai fait une recension à l´époque pour le site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne(1).
Quoique Jorge Edwards eût écrit des livres dès 1952(El patio, en français La Cour, livre de contes) et qu´il eût été associé à la génération du boom littéraire latino américain dans les années soixante, aux côtés de Julio Cortázar, Mario Vargas Llosa, Gabriel Garcia Marquez, Carlos Fuentes ou son compatriote José Donoso, sa maturité comme écrivain est plus tardive. À vrai dire, malgré le succès et le bon accueil critique de ses premiers livres, Jorge Edwards a surtout fait parler de lui en 1973 avec la publication de Persona non grata, son témoignage sur son expérience diplomatique de trois mois et demi à Cuba d´où il a été expulsé par le gouvernement de Fidel Castro, à la suite de sa solidarité avec les intellectuels cubains en pleine crise de l´affaire Padilla, du nom de l´écrivain Heberto Padilla qui à la bonne manière stalinienne a été obligé de faire une autocritique après avoir contesté la politique culturelle et les restrictions aux libertés individuelles du régime castriste. Jorge Edwards, en poste à Paris auprès de Pablo Neruda(2), a décidé, contre l´avis de ses amis, de publier ce témoignage jugé inopportun, surtout parce que les milieux intellectuels de gauche ne pourraient tolérer qu´un écrivain de leur bord puisse contribuer à éroder le rêve révolutionnaire et l´utopie soi-disant libertaire interprétée par le régime cubain, qui plus est à un moment où le Chili venait de tomber sous la coupe de la dictature criminelle et fasciste d´Augusto Pinochet. Les réactions furent assez violentes. Jorge Edwards fut accusé entre autres choses d´être un agent à la solde de l´impérialisme et un agent de la CIA (une accusation classique de la part des castristes). Julio Cortázar, furieux, a annoncé qu´il coupait toute relation avec Jorge Edwards et Gabriel Garcia Marquez a su préserver l´amitié mais la politique a cessé d´être un sujet de conversation entre eux. Persona non grata a réussi la «prouesse» d´être interdit à la fois par le régime cubain de Castro et le chilien d´Augusto Pinochet ce qui est tout à son honneur et, reconnaissons-le, un brin ironique.
Si l´affaire s´est par la suite estompée, le ressentiment fait parfois remettre cette histoire sur le tapis, comme en 2004, où dans une interview à la télévision portugaise, l´écrivain Luís Sepúlveda a raconté l´expulsion de Jorge Edwards de Cuba, en tirant à boulets rouges sur son compatriote, le traitant notamment de mauvais écrivain.
Au fur et à mesure du déroulement de sa carrière d´écrivain, avec des livres importants comme El peso de la noche, Fantasmas de carne y hueso, El museo de cera,El origen del mundo, El sueño de la historia ou La Casa de Dostoïevski(Prix Planeta-Casa de las Américas)(3), Jorge Edwards- qui est également journaliste et critique littéraire(on peut lire ses articles et chroniques, surtout au quotidien espagnol El Pais, au magazine espagnol -mexicain Letras Libres et au quotidien chilien La Segunda) -a toujours gardé son indépendance d´esprit, une attitude qui lui a valu bien des reproches et des incompréhensions.
En 2009, lors des dernières élections présidentielles chiliennes, il a annoncé que pour la première fois il voterait pour le candidat de droite Sebastian Piñera(devenu président) et a critiqué le discours ringard et passéiste de la coalition rassemblée autour du candidat de gauche Eduardo Frei Ruiz-Tagle. Certaines voix à gauche ne le lui pardonneront jamais.
Lorsqu´il a été nommé ambassadeur à Paris, la ville de sa prédilection, en août 2010, il avait déjà pratiquement terminé son dernier livre qui rend un brillant hommage à une figure de proue de la littérature française, Michel de Montaigne (1533-1592). Le livre La muerte de Montaigne (La mort de Montaigne) qui vient de paraître en Espagne (début mars, coïncidant curieusement avec le premier anniversaire de l´octroi de la citoyenneté espagnole par le Conseil de Ministres) aux éditions Tusquets est un hybride qui tient de la biographie sentimentale, de l´autobiographie et un peu du roman. En concomitance avec l ´évocation de Montaigne, l´auteur glisse dans son récit des souvenirs et des réflexions sur des moments de sa vie. Jorge Edwards n´avait jamais caché son admiration pour cette figure majeure du seizième siècle qui a vécu dans une époque et un pays – la France – tiraillé par les guerres de religion entre catholiques et protestants. Michel de Montaigne, en esprit éclairé, prônait dans ses essais la tolérance, la tempérance et la concorde. Homme politique à l´échelle locale (il fut maire de Bordeaux, comme l´avait déjà été son père avant lui), Michel de Montaigne se nommait en fait Eyquem de Montaigne du nom de la propriété familiale, située à une dizaine de kilomètres de Bordeaux, près des hameaux de Castillon et de Saint – Émilion. Montaigne a brossé un portrait de son père dans un essai intitulé De l´Yvrognerie. Il le décrit comme un personnage prude et modeste qui s´était marié vierge à l´âge de trente-trois ans et qui à soixante ans gardait une vigueur et une souplesse enviables. Le seul reproche qu´il adresse à son père –peut-être une boutade d´intellectuel, selon Jorge Edwards – c´est son respect excessif pour la connaissance, la culture et l´académie, lui qui était un personnage plutôt rustique aux connaissances limitées. Cette affirmation de Montaigne sert de prétexte à l´auteur pour dresser une comparaison avec la situation que l´on vit de nos jours où, d´après lui, au Chili, contrairement à ce qui se produisait il y a quelques décennies, les brutes n´admirent que la brutalité et les gens cultivés sont parfois obligés de dissimuler leur connaissances de peur d´offenser les rustauds. Une situation qui se généralise un peu partout d´ailleurs. Pour en revenir à Montaigne, son père lui a donné une éducation classique avec le latin comme langue maternelle et le français comme deuxième langue. Aussi les Essais de Montaigne quoiqu´écrits en français sont-ils imprégnés de citations latines et également de certaines tournures populaires, de gasconismes qu´il entendait aux paysans de la région. Contrairement à son père, Montaigne n´a pas été un homme chaste et il a même fréquenté des prostituées, ayant été victime à trois reprises de contagions vénériennes. Mais en fait d´amour, Jorge Edwards ne pouvait pas passer sous silence la relation de Montaigne dans les dernières années de sa vie avec Marie de Gournay, une jeune admiratrice qui s´éprend de lui, mais que Montaigne considère comme une fille adoptive et qui après la mort du philosophe s´occupera des éditions de ses œuvres. Une fille que l´historien Jules Michelet au dix-neuvième siècle ne tenait pas en haute estime, Michelet qui selon la légende- Edwards nous le rappelle-avait l´habitude, en panne d´inspiration, de humer des puanteurs (odeurs d´urine et d´excrément) dans un recoin caché de sa maison.
L´amitié de Michel de Montaigne et Étienne de la Boétie, le jeune philosophe, mort prématurément á l´âge de trente-trois ans, est l´objet de plusieurs références dans ce récit, Edwards ne souscrivant pas à l´idée de certains observateurs qui insinuent un début d´homosexualité, ne serait-ce que platonique, entre les deux.
D´autres événements sont évoqués comme le meurtre d´ Henri III, le dernier de la branche de Valois en 1589 par Jacques Clément, un moine au service de la Ligue, et celui d´ Henri IV, le premier de la branche des Bourbons, en 1610(donc dix-huit ans après le décès de Montaigne) par François Ravaillac, un fanatique charentais.
Ce livre est également l´occasion pour revenir à Cuba, un souvenir suscité par des insultes qui lui ont été adressées dans un lieu public à Santiago par un admirateur de Hugo Chavez. Jorge Edwards rappelle l´intolérance des communistes et se souvient d´une chanson de Carlos Puebla, très populaire au début de la révolution cubaine, dont le refrain disait : «Al que asome la cabeza, duro con el ! (Contre celui qui pointe sa tête, il faut être dur !). Curieusement, les intellectuels cubains entonnaient ce couplet de façon enthousiaste sans se rendre compte que c´était de leurs têtes qu´on parlait, comme on le verrait quelques années plus tard.
Son admiration pour Montaigne a amené Jorge Edwards à faire le déplacement au village où Montaigne a vécu. À l´office du tourisme de Bordeaux, on a cru d´abord que l´écrivain chilien s´intéressait à Montesquieu et, l´équivoque dissipée, il s´est aperçu que l´intérêt pour Montaigne était assez réduit. Une fois arrivé, après quelques péripéties, il est monté jusqu´en haut de la tour du château de Montaigne et a pu visiter les lieux où le philosophe français a écrit ses essais et où, selon plusieurs chroniques, Henri III de Navarre (futur Henri IV de France) aurait séjourné un ou deux jours.
D´autres souvenirs, réflexions, anecdotes enrichissent ce livre comme l´évocation du poète péruvien Emilio Adolfo Westphalen, une conversation entre Mario Vargas Llosa et Jorge Semprún à Paris, la difficile réconciliation au Chili, l´endroit où Jorge Edwards aimerait reposer après sa mort, le tout servi par une plume vive, chatoyante, voire -on oserait bien le dire – envoûtante.
En refermant ce livre, on en sort grandi par la sagesse, l´intelligence, la joie qui s´en dégage.
Un lecteur qui n´aurait jamais lu de livre de Jorge Edwards et qui eût décidé de plonger dans La muerte de Montaigne, comprendrait mieux après en avoir achevé la lecture, les phrases choisies par l´éditeur et écrites sur la bande qui entoure le livre : «Son langage est un alliage des vertus les plus difficiles : la transparence avec l´intelligence, la pénétration la plus incisive avec un sourire» (Octavio Paz), ou encore «On lui doit une œuvre riche, profonde et très cohérente qui exploite après chaque livre les éléments qui se cachent derrière les comportements humains, en faisant rejaillir les zones d´ombre»(Mario Vargas Llosa).
Si ces jugements n´ont pas été exprimés en pensant à ce livre de Jorge Edwards (dans le cas de Octavio Paz ce serait tout à fait impossible, puisqu´il est mort en 1998), mais à l´ensemble de son œuvre, La muerte de Montaigne traduit on ne peut mieux les caractéristiques qui y sont énoncées.
À la veille de commémorer son quatre-vingtième anniversaire, Jorge Edwards garde intacts son talent et sa verve.



(1) La traduction portugaise de ce roman (O inútil da família), publiée chez la prestigieuse maison d´édition Assírio & Alvim a valu un prix à son traducteur, le poète Helder Moura Pereira.


(2) Jorge Edwards rend un hommage assez émouvant à Pablo Neruda dans son livre Adiós Poeta.


(3)Le bon à rien de la famille, Le musée de cire, L´origine du monde, Le poids de la nuit et Persona non grata sont les livres de Jorge Edwards traduits en français.



lundi 25 avril 2011

La mort de Gonzalo Rojas


Le grand poète chilien Gonzalo Rojas s´est éteint aujourd´hui à Santiago, à l´âge de 93 ans ,des suites d´un AVC, survenu en février dernier. Né le 20 décembre 1917, Gonzalo Rojas fut aussi diplomate à l´instar d´autres grands écrivains latino-américains. Son oeuvre poétique a été couronnée de nombreux prix littéraires dont le Prix National de Littérature du Chili en 1992 et le Prix Cervantès en 2003.
Parmi ses titres, on se permet de mettre en exergue Contra la muerte, Del relámpago,El alumbrado y otros poemas ou Materia de testamento.
La littérature de langue espagnole perd avec la mort de Gonzalo Rojas une de ses voix les plus singulières.