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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mercredi 20 juin 2012

Tahar Ben Jelloun à Lisbonne


Cette semaine, le grand écrivain marocain d´expression française Tahar Ben Jelloun(voir dans les archives du blog la chronique de septembre 2011) sera à Lisbonne pour la  présentation de la  traduction portugaise(chez QuidNovi) de son roman Le premier amour est toujours le dernier. Vendredi 22 à 19 heures, à l´auditorium de l´Institut  Français du Portugal et samedi 23, à 22 heures, à la Fondation Calouste Gulbenkian. Le livre et l´auteur seront présentés par Mme Maria Cardeira da Silva, anthropologue et spécialiste de l´oeuvre de Tahar Ben Jelloun.

vendredi 15 juin 2012

Hector Bianciotti(1930-2012)



C´est avec une énorme consternation que j´ai appris la mort  le 12 juin à l´hôpital Henri Dunant à Paris, des suites d´une longue maladie(il souffrait d´Alzheimer), de l´écrivain français d´origine italo-argentine, Hector Bianciotti. Né le 18 mars 1930 à Calchin Oeste, province de Córdoba, au sein d´une famille de fermiers d´origine piémontaise, Hector Bianciotti a quitté l´Argentine pour l´Europe dans les années cinquante et il a séjourné en Italie, puis en Espagne, avant de se fixer en France, en 1961. Critique littéraire au Monde, puis au Nouvel Observateur, Hector Bianciotti a publié ses premiers livres à la fin des années soixante, en écrivant d´abord dans sa langue maternelle, l´espagnol. En 1985, est paru Sans la miséricorde du Christ, son premier roman directement écrit en français,qui s´est vu décerner le prix Femina. Styliste impeccable, il s´est affirmé au fil des années suivantes comme un des écrivains français les plus respectés à travers la parution de beaux romans, salués par la critique, comme Seules les larmes seront comptées(1988)Ce que la nuit raconte au jour(1992), Le pas si lent de l´amour(1995),Comme la trace de l´oiseau dans l´air(1999) ou La nostalgie de la maison de Dieu(2003). Son oeuvre a été couronnée de nombreux prix littéraires comme le prix Prince Pierre de Monaco en 1992 et le prix de la Langue de France en 1994. En 1996, il a été élu à l´Académie Française au fauteuil d´André Frossard. À l´âge de 82 ans, disparaît donc l´auteur d´une des plus belles langues -«un français somptueux» a écrit un jour Jacques-Pierre Amette sur le style de Hector Bianciotti - de la littérature française contemporaine.     

vendredi 8 juin 2012

Ray Bradbury(1920-2012)

 
Chroniques martiennes, L´homme illustré et surtout Fahrenheit 451, roman dystopique publié en 1953 sont les titres les plus emblématiques de Ray Bradbury, écrivain américain, considéré comme un des noms les plus représentatifs de science-fiction alors que, de l´aveu même de l´auteur, il n´aurait écrit qu´un seul roman de ce genre, justement Fahrenheit 451. Il se tenait plutôt pour un auteur de romans fantastiques.Quelques-uns de ses romans ont fait l´objet d´adaptations au cinéma et à la télé et il a écrit lui-même des scénarios pour des cinéastes réputés comme John Huston(Moby Dick en 1953). D´autres grands cinéastes comme Alfred Hitchcock ou François Truffaut étaient fascinés par son oeuvre.
Né le 22 août 1922 à Waukegan(Illinois), Ray Bradbury s´est éteint ce 6 juin à Los Angeles(Californie)à l´âge de 91 ans.

lundi 28 mai 2012

Chronique de juin 2012

Miljenko Jergovic
Velibor Colic






Miljenko Jergovic et Velibor Colic : l´histoire et la fiction.


Il y a vingt ans, la Bosnie-Herzégovine sombrait dans une guerre atroce et sa capitale Sarajevo, un creuset de cultures où jadis les chrétiens (fussent-ils catholiques ou orthodoxes) et les musulmans se fréquentaient dans une convivialité quasiment fraternelle, devenait le théâtre des combats les plus cruels et irrationnels. Les démons de la vieille Europe que l´on croyait à jamais révolus refaisaient surface avec leur cortège de viols, d´épuration ethnique et de camps de concentration.
L´imaginaire de Sarajevo est néanmoins peuplé d´autres mémoires, de force souvenirs où la violence avait déjà laissé son empreinte de façon indélébile dans l´histoire européenne du vingtième siècle. On sait que l´attentat perpétré par Gavrilo Princip contre l´archiduc François- Ferdinand qui a déclenché la première guerre mondiale a eu lieu à Sarajevo. On n´ignore pas non plus que lors de la seconde guerre mondiale l´ancienne Yougoslavie dans son ensemble fut la proie de tensions nationalistes qui ont poussé certaines républiques, notamment la Croatie par le biais des honteux oustachis, entre les bras de l´occupant nazi.
En France, ont paru ces derniers mois deux romans qui ont remis à l´ordre du jour les années précédant les deux grandes guerres mondiales du vingtième siècle, deux romans écrits par deux jeunes écrivains de la même génération, d´origine croate et dont la vie est étroitement liée à Sarajevo: Ruta Tannenbaum de Miljenko Jergovic et Sarajevo Omnibus de Velibor Colic.
Miljenko Jergovic, né en 1966 à Sarajevo justement, en est à son cinquième livre traduit en français (toujours chez le même éditeur, Actes Sud) après Le jardinier de Sarajevo et Buick Riviera(2004), Le palais en noyer(2007) et Freelander(2009). Curieusement, Ruta Tannenbaum est disponible en français avec un considérable retard par rapport à la version originale croate, parue en 2006. C´ est sans doute le roman le plus polémique de cet auteur réputé, vivant à Zagreb (où il travaille également comme journaliste) depuis 1993.
L´héroïne du roman Ruta Tannenbaum est en fait inspirée par la figure de Lea Deutsch, une fillette juive de Zagreb devenue une vedette du Théâtre national croate dans les années trente du vingtième siècle. Ruta est la fille de Salomon Tannenbaum et d´ Ivka Singer et petite-fille du vieil Abraham Singer vendeur de marchandises coloniales dans la rue Mesnicka. Sa fille Ivka connaît pas mal de prétendants mais Abraham rechigne à donner la main de sa fille au premier venu. Quand on est trop exigeant, on risque de se décevoir un jour et Ivka finit par épouser le maladroit Salamon Tannenbaum qu´ Abrahaml ne tient pas dans un premier temps en haute estime. La maladresse de Salamon se voit dès le début du roman où, s´apprêtant à s´attabler dans la brasserie de sa prédilection dans une belle journée de l´année 1920, il se moque du fait qu´elle ne porte plus son ancien nom, du temps de l´empire habsbourgeois, et ne peut s´empêcher d´s´exclamer, en lançant son chapeau sur le perroquet à l´autre bout de la salle comme il le faisait autrefois : «Voilà Moni qui arrive chez l´empereur d´Autriche !», à quoi les ivrognes lui répondent: «Longue vie à l´empereur !». Or, dans la brasserie - qui ne s´appelle plus Chez l´empereur d´Autriche, mais Les trois Cerfs, par imposition des nouvelles autorités municipales yougoslaves- se trouvent deux gendarmes qui, à peine Salomon a-t-il le temps de retirer les papiers d´identité demandés, lui appliquent une claque avant de le rouer de coups plus tard au sous-sol de la gendarmerie. Salomon, égaré pendant un temps, a du mal à comprendre ce qui lui arrive, mais, personnage un tant soit peu timbré, il rejoint une société plus ou moins secrète aux mœurs un peu étranges. Quoi qu´il en soit, il ne vole pas la vedette dans le roman à sa fille Ruta Tannenbaum, une fillette talentueuse devenue une sorte de Shirley Temple yougoslave qui fait un tabac sur la scène zagreboise sous les yeux attendris d´Amalija Morinj qui, privé d´un fils emporté par une maladie, reporte sur sa jeune voisine tous ses espoirs, tant et si bien qu´elle parvient à rendre jalouse Ivka, la mère de Ruta. Mais si l´intrigue du roman tourne autour de la figure de Ruta, Miljenko Jergovic a excellé encore une fois-comme on l´avait vu dans ses romans précédents- à reproduire l´atmosphère de l´époque. Dans une fiction grouillante de personnages hauts en couleur, typiques de cette mosaïque de cultures que renferment les Balkans (où l´on voit même figurer l´ombre fugace du grand intellectuel Miroslav Krleza), Jergovic pousse indirectement ses lecteurs à réfléchir sur l´hypocrisie d´un monde où l´on sacrifie les affinités, les complicités, la convivialité d´une vie sur l´autel de l´idéologie et de sentiments prétendument purs, mais baignant à vrai dire dans l´abjection la plus honteuse.
Quand en 1941, l´Allemagne nazie a envahi la Yougoslavie, les forces du Troisième Reich ont parrainé la mise en place d´un État indépendant croate, ultra –nationaliste, commandé par les oustachis (du croate Ustase, insurgés), issus d´un mouvement antisémite, fasciste et catholique, fondé en 1929 par Ante Pavelic. Ce mouvement fut à l´origine du meurtre du roi Alexandre Ier en 1934 à Marseille (dans cet attentat fut également tué le ministre français Louis Barthou). L´État croate a mené une politique de purification ethnique visant les Juifs, les Serbes (orthodoxes pour la plupart) et les Tziganes. Soit ils massacraient les habitants par villages entiers, soit ils promouvaient des rafles de milliers de personnes qui étaient ensuite acheminées vers des camps d´extermination, notamment ceux de Jasenovac et Stara Gradiska. Cet État croate fut un des plus sanguinaires de tous les Etats collaborationnistes de la seconde guerre mondiale. À la fin de la guerre, nombre d´oustachis ont pu s´enfuir en raison de force complicités et Ante Pavelic, le fondateur du mouvement, est mort tranquillement en 1959 à Madrid où il avait vécu ses dernières années sous l´aile protectrice du caudillo Francisco Franco. Avant de s´être fixé dans la capitale espagnole, Ante Pavelic avait déjà bénéficié de la protection du Vatican d´abord, puis de Juan Domingo Perón en Argentine.
J´ai rappelé ces faits historiques puisqu´il en est question dans le roman de Miljenko Jergovic. Ruta, après l´avènement du régime oustachi, est mise au ban, condamnée à la négation sociale par ses concitoyens. Les nouveaux maîtres de Croatie semaient la violence et se servaient des méthodes les plus iniques pour atteindre leurs buts. Une scène d´agression gratuite décrite dans la dernière partie du roman en est l´illustration suprême.
Velibor Colic est né en 1964 à Modrica, mais a fait ses études à Sarajevo. Il a été enrôlé dans l´armée bosniaque lors de la guerre des Balkans il y a vingt ans, ce après avoir perdu sa maison et ses manuscrits, brûlés dans un incendie. En mai 1992, il a déserté, puis il fut fait prisonnier, mais au mois d´août de la même année il est parvenu à s´échapper et s´est réfugié en France. Il fut pendant quelque temps accueilli à Strasbourg par le Parlement des écrivains et s´est fixé à Douarnenez, en Bretagne où il vit toujours et organise des ateliers d´écriture. Dans une interview récente (mise en ligne le 6 avril) accordée à Jean-Arnault Derens du quotidien La Libre Belgique, Velibor Colic a reconnu un sentiment d´étrangeté toutes les fois qu´il se déplace en Bosnie : « Sarajevo, explique-t-il, reste une ville qui vit, qui bouge. Il y a quelques années, quand je revenais, il me fallait 48 heures pour me sentir à nouveau chez moi. Maintenant, il me suffit de 24 heures. Par contre, dans ma ville natale de Modrica, qui appartient désormais à la Republika Srpska, je me sens aussi étranger que si j’étais sur une autre planète.». D´autre part, il exclut toute possibilité d´un retour définitif là-bas : «J´ai loué une langue, le français. Ce n’est pas la mienne, je n’en suis pas le propriétaire, mais c’est comme dans une maison qu’on loue : on finit par s’y sentir à l’aise.»
Il a défrayé la chronique en 1994 en publiant Les Bosniaques, écrit en serbo-croate tout comme les livres suivants jusqu´en 2008 l´année où est paru Archanges, son premier roman écrit directement en français. En 2010, il a publié Jésus et Tito et en avril dernier, enfin, Sarajevo Omnibus.
L´auteur avertit les lecteurs en guise d´introduction : «Le texte qui suit est une œuvre de fiction avec des personnages historiques. Il n´est donc pas une interprétation historique, encore moins une analyse scientifique, juste un roman, imaginé et conçu comme un omnibus cinématographique, comme cinq chapitres d´une même histoire». Et plus loin : «Ce n´est qu´une fiction. J´ai voulu l´imposer comme une histoire vraie, parce que, par essence, chaque roman est vrai. Le romancier, dixit Milan Kundera, n´a de comptes à rendre à personne, sauf à Cervantès ».
Le roman a comme toile de fond le meurtre de l´archiduc François – Ferdinand et l´archiduchesse Sophie à Sarajevo en juin 1914. La plupart des personnages du roman ont en commun le fait d´avoir assisté d´une façon ou d´une autre à cet attentat.
Un des personnages est Gavrilo Princip lui-même, celui par qui la guerre a indirectement éclaté, qui nous est décrit comme un jeune de condition modeste mais aux dons intellectuels précoces, sachant déjà compter jusqu´à mille à l´âge de cinq ans et écrire avec les deux mains à six ans, avec la main gauche en cyrillique et avec la main droite en alphabet latin. Malgré ces dons tellement vantés, il devient pourtant un lycéen médiocre et finit par rejoindre une organisation secrète terroriste prônant la réunion de tous les Slaves du sud sous la bannière serbe, dénommée la Main Noire et dirigée par le chef de renseignements serbe, le colonel Dragutin Dimitrijevic Apis. Cette organisation encourage des mouvements politiques comme le Mlada Bosna (Jeune Bosnie) à Sarajevo. Ces mouvements sont financés par Viktor Artamanov affairiste russe illuminé qui le fait au nom du tsar. De cette mouvance fait aussi partie pour un temps, sans qu´il y eût jamais joué un rôle important, le grand écrivain Ivo Andric. «Homme de réflexion plutôt qu´un homme d´action, préférant l´ ombre littéraire à l´héroïsme, les univers imaginaires au réalisme sec de cette époque sordide», comme l´écrit le narrateur, le futur auteur du Pont sur la Drina et de La chronique de Travnik et futur Prix Nobel(1961) est arrêté à la suite de l´assassinat de l´archiduc, mais aussitôt libéré faute de preuves.
D´autres personnages enrichissent cet omnibus comme, par exemple, le rabbin Baroukh Abramovicz, philosophe et poète, qui reçoit dans la nuque une des cinq balles destinées à l´archiduc, ou Nikola Barbaric grand-père de l´auteur qui a eu quatre épouses et fut donné pour mort à plusieurs reprises. Ou encore d´autres figures liées à Sarajevo mais qui n´étaient pas présents lors de l´attentat tels Alexandre Wittek, architecte, poète, peintre et maître d´échecs, qui fait construire le Conseil(Vijecnica), édifice de l´hôtel de ville et meurt dans un hôpital psychiatrique en 1894, et un ami de Carl Orff, Ernst Rosenbaum, qui expliquait ses plaisirs charnels et homosexuels par les textes d´un obscur écrivain romantique, Otto Von Loeben dit Isidorus Orientalis, et qui, en tant qu´agent de la Gestapo, a sévi dans la ville bosniaque pendant la seconde guerre mondiale avant d´être assassiné .
Ces deux romans, Ruta Tannenbaum et Sarajevo Omnibus, nous montrent que Miljenko Jergovic et Velibor Colic sont deux admirables conteurs et que la mémoire des événements survenus de tout temps dans la région des Balkans ne cesse de nourrir la culture européenne. 
 

Miljenko Jergovic, Ruta Tannenbaum, traduit du croate par Aleksandar Grujicic avec la collaboration d´Elisabeth Beyer, Actes Sud, Arles, 2012
Velibor Colic, Sarajevo Omnibus, Gallimard, Paris, 2012

P.S- Les livres précédents de Velibor Colic cités dans l´article ont été publiés chez Galilée(le premier) et chez Gaïa(les deux autres). D´autre part,sur un sujet tout autant «yougoslave» il vient de paraître aussi le roman d´Igor Stiks, Le Serpent du destin (aux éditions Gaalade), traduit par Jeanne Delcroix-Angelovski. Enfin, à tous ceux qui s´intéressent à la culture des Balkans, je suggère le portail francophone Le Courrier des Balkans (balkans.courriers.info).


mercredi 16 mai 2012

La mort de Carlos Fuentes


C´est avec une énorme consternation que l´on vient d´apprendre la mort à l´âge de 83 ans du grand écrivain mexicain Carlos Fuentes. Auteur de romans mémorables comme La región más transparenteCambio de piel, La muerte de Artemio Cruz, Terra Nostra ou Los años con Laura Díaz, Carlos Fuentes- né en 1928 au Panama où son père exerçait des fonctions diplomatiques- était un des noms les plus emblématiques du boom littéraire latino -américain des années soixante, aux côtés de Julio Cortázar, Mario Vargas Llosa, Gabriel Garcia Marquez ou José Donoso, entre autres.Son oeuvre, couronnée dans le monde entier, était considérée comme l´une des plus riches de la littérature contemporaine.En 1987, il a reçu le Prix Cervantès, le plus prestigieux des lettres hispaniques, pour l´ensemble de son oeuvre. Son dernier livre -l´essai La gran novela latinoamericana- a été publié en septembre 2011 chez Alfaguara. Il fut également diplomate, ayant été ambassadeur du Mexique en France dans les années soixante-dix .  Son oeuvre est abondamment traduite en français et ses livres sont  disponibles chez plusieurs éditeurs.   Il est mort hier à Mexico.

mardi 15 mai 2012

Dominique Rolin, la mort de «l´écrivaine de l´infini amoureux»


C´était, selon les sages paroles de René de Ceccatty, publiées aujourd´hui dans le quotidien français Le Monde, «l´écrivaine de l´infini amoureux». Dominique Rolin, décédée ce matin, aurait eu 99 ans le 22 mai. Née à Bruxelles, figure respectée des milieux littéraires français et belge, Dominique Rolin s´est imposée dès la parution des Marais en 1942. Son oeuvre fut couronnée de nombreux prix littéraires dont le Femina (Le souffle, en 1952),  le Franz Hellens(L´enragé, en 1978), le Kléber Haedens(L´infini chez soi, en 1980) et le Thyde-Monnier de la Société  des Gens de Lettres pour l´ensemble de son parcours littéraire. Elle a été jurée de plusieurs prix littéraires et, en mars 2000, elle a publié  Journal amoureux, roman à la gloire de l´être aimé depuis quarante ans, l´écrivain Philippe Sollers(plus jeune de vingt-trois ans), figure qui était déjà apparue en des livres précédents(dont Trente ans d´amour fou, en 1988)déguisée sous le nom Jim.
La plupart de ses livres sont disponibles chez Gallimard.

vendredi 27 avril 2012

Chronique de mai 2012






La conscience humaniste de David Rousset.


Le 18 janvier on a signalé, dans un silence  pour le moins étrange et dérangeant, le centenaire de la naissance de David Rousset. Ceux qui raffolent de ce genre de date commémorative n´ont pas fait cette fois-ci de grand  bruit autour de l´événement. Pour ma part, je le regrette énormément tout comme je ne puis qu´exprimer mon désarroi devant l´ignorance étalée par nombre d´observateurs sur ce qu´ont représenté après la seconde guerre mondiale les  témoignages de David Rousset sur les camps de la mort nazis. Quatorze ans  après la mort  de ce résistant et combattant de la liberté, je ne suis pas sûr que, outre les universitaires en général, les historiens et les journalistes, les lecteurs de David Rousset soient particulièrement nombreux.
David Rousset est né en 1912 à Roanne au sein d´une famille modeste de confession protestante. Philosophe de formation, il a fait aussi des études dans le domaine de la littérature et s´est intéressé de près à la politique dès sa jeunesse. Dans les années trente, une fois achevées ses études universitaires, il a suivi une carrière de journaliste,  d´enseignant et  de militant politique. De ses voyages en Allemagne et en Tchécoslovaquie, il a ramené des impressions sur les bouleversements en Europe qui l´ont aidé à mûrir ses opinions politiques. Une rencontre avec Léon Trotski à Paris en 1935 l´a rapproché du révolutionnaire russe mais a précipité en même temps son exclusion de la SFIO (Section française de l´Internationale ouvrière) en 1935. L´année suivante, il a été à l´origine de la fondation du POI (Parti ouvrier internationaliste) et a milité contre le colonialisme français en Afrique du Nord.
Épris de justice, il ne pouvait que combattre activement l´occupation nazie. Militant particulièrement engagé, il a  participé à la reconstitution dans la clandestinité du parti qu´il avait fondé en 1936. Pourtant, le 12 octobre 1943 il fut arrêté par la Gestapo, torturé rue des Saussaies pendant toute une journée, puis emprisonné  à Fresnes et enfin déporté.  Pendant sa déportation, il a séjourné en Allemagne à Porta, Westphalica Neuengamme, aux mines de sel de Helmstedt et à Buchenwald.  Ce dernier camp sera un des derniers à être libéré, par les troupes américaines, en 1945.
 Après sa libération, David Rousset a encore broyé du noir du fait de sa santé on ne peut plus affaiblie. En effet, il avait perdu aux camps autour d´une cinquantaine de kilos. En plus, il était atteint par le typhus et souffrait d´une  congestion pulmonaire. C´est quasiment par miracle qu´il a pu alors échapper à une mort certaine. Pendant qu´il dépérissait, la mémoire de sa vie aux camps s´estompait également.  Il se souvenait certes de son internement mais des pans entiers de son expérience s´étaient comme effacés. Sa convalescence à Saint – Jean-de-Monts, en Vendée,  lui a permis, à force de suralimentation, de recouvrer sa santé et de récupérer petit à petit sa mémoire.
Son premier témoignage, il l´a livré à La Revue Internationale, une publication politique, économique et littéraire d´extrême gauche, fondée par Maurice Nadeau, Pierre Naville, Gilles Martinet et Charles Bettelheim et qui comptait sur la collaboration, entre autres,  de Maurice Merleau- Ponty. C´est justement ce dernier qui a réclamé avec insistance à David Rousset un article sur son expérience aux camps. David Rousset a toutefois longtemps rechigné devant cette possibilité, face à la surenchère de publications sur le sujet. Si les parutions ont été légion, nombre d´entre elles n´étaient  pas de vrais témoignages, ni des œuvres scientifiques ou littéraires dignes de ce nom, l´exemple le plus grotesque étant celui du livre d´un abbé, rédigé en alexandrins (y compris les notes de bas de page).  On sait d´ailleurs que les grandes œuvres littéraires ou les grands documents sur l´expérience concentrationnaire nazie ont eu, dans un premier temps, du mal à s´imposer -voir le cas de Primo Levi qui a dû publier d´abord Se questo è un uomo(Si c´est un homme)en 1947 chez De Silva, un petit éditeur de Turin –les gens voulant toujours oublier au plus vite les périodes de guerre.  
Le comité de rédaction a tellement insisté que David Rousset a fini par donner son accord et l´essai intitulé L´univers concentrationnaire (1) fut publié en trois livraisons de La Revue Internationale (décembre 1945, janvier et février 1946).  Le texte a suscité un énorme intérêt tant et si bien que Maurice Nadeau a pris la décision de le faire paraître en un seul volume en 1946, inaugurant ainsi sa nouvelle collection «Le Chemin de la Vie», aux éditions du Pavois. La même année, le livre est couronné du prix Renaudot.
Dans un style concis et direct et sous la forme de dix-huit chapitres sans continuité narrative, David Rousset décrit le système qui régit l´univers concentrationnaire. Selon Émile Copfermann, son biographe: «David Rousset rompt avec la plupart des ouvrages alors parus en ce qu´il met à nu la logique concentrationnaire. La machine nazie applique à la lettre les ultimes conséquences de son idéologie inspiratrice, celle grâce à laquelle les «surhommes» (ceux de la race pure, les Aryens), imposent leur domination aux «sous-hommes» (des races inférieures : Juifs, Tziganes, Slaves, etc., ou déviants de tous ordres : communistes, socialistes, homosexuels…)»(2). Le monde des camps il faut l´avoir vécu pour pouvoir l´évoquer dignement et sans fioritures.  Le peuple qui y végète  c´est, de l´aveu même de Rousset, un monde à la Céline avec des hantises kafkaïennes. Toutes les perversions, tous les clichés sur les nationalités, toutes les misères et crudités humaines émaillent le quotidien d´un camp de concentration. La singularité de ce témoignage, doublé d´une réflexion et d´une analyse historique, sociologique et politique tient au fait –comme nous le rappelle si bien Alain Parrau dans son livre Écrire les camps(3)-que «à l´opposé des Récits de la Kolyma, ou du Monde de Pierre (4), qui se replient sur une solitude que le lecteur ose à peine interrompre, le livre de David Rousset est tout entier tendu vers son lecteur, il l´appelle impérativement. La dimension littéraire de l´ouvrage participe de cette volonté de s´emparer de lui, de l´assigner à l´exigence d´une connaissance sensible de l´univers des camps» (pages 374-375).
Si L´univers concentrationnaire est d´ordinaire rangé dans le rayon des documents, le livre suivant de Rousset, Les Jours de notre mort (5), est souvent classé comme un roman polyphonique. Dans ce livre de plus de 900 pages, l´auteur recueille les récits de témoins allemands, autrichiens, tchèques ou français et reconstitue le calvaire des rescapés des camps.
Un livre plus littéraire que le précédent mais dont le but est pareillement celui de décrire les rouages de l´univers concentrationnaire, d´éveiller la conscience des contemporains de l´auteur sur l´horreur vécue sous la férule nazie et de lutter contre l´oubli en défense de la mémoire.
Alors que les témoignages et les récits commençaient d´étaler au grand jour l´ignominie des camps nazis, David Rousset a décidé de mener un autre combat qui devait lui valoir bien des incompréhensions et des inimités : la dénonciation des camps soviétiques. Cette attitude ne pouvait que soulever un immense tollé. L´Union Soviétique, auréolée de l´héroïsme de  ses soldats et de l´acharnement de son peuple contre la bête nazie, était sortie agrandie de la seconde guerre mondiale et jouissait d´un prestige croissant auprès des intellectuels progressistes européens en général et français en particulier. D´aucuns n´admettaient pas la moindre insinuation sur l´existence des camps soviétiques, connus sous le sigle Goulag(6), comme on a pu le constater lors de l´éclatement en France en 1947 de l´affaire Kravtchenko(7). Néanmoins, nombre d´intellectuels, tout en reconnaissant que  force distorsions ternissaient l´éclat de l´Union Soviétique et donc du communisme, se gardaient d´exprimer publiquement  tout point de vue critique pour, de leur propre aveu, ne pas donner des armes au capitalisme. Or, lorsque David Rousset le 12 novembre 1949  a publié un appel dirigé aux anciens déportés pour que ceux-ci ne fassent pas l´impasse sur les camps soviétiques et dénoncent leur existence, le choc fut des plus retentissants. De nombreuses fédérations de déportés- où le poids des communistes était naturellement énorme- se sont scindées en deux. L´avilissement dont David Rousset a fait l´objet fut tellement cruel que d´anciens amis changeaient de trottoir quand ils le croisaient dans la rue. Même Emil, le communiste allemand, camarade de camp à qui est dédié le livre Les Jours de notre mort, n´a pas été solidaire avec lui. La presse communiste, Les Lettres françaises en tête, l´a abreuvé d´injures, ce qui l´a poussé à traduire en justice les calomniateurs. Dans le procès- où est venue témoigner pour lui Margarete Buber – Neumann(8) – il a obtenu gain de cause. Des intellectuels de renom ont exprimé leur mécontentement à l´égard de Rousset des façons les plus diverses. Jean-Paul Sartre et Maurice Merleau-Ponty ont signé en janvier 1950 dans les Temps modernes un article intitulé «Les jours de notre vie» où ils ont rompu avec l´ancien camarade avec des arguments pour le moins hypocrites : «La vérité est que même l´expérience d´un absolu comme l´horreur concentrationnaire ne détermine pas une politique», refusant de la sorte toute condamnation de l´Urss.  On  ne peut point ignorer bien entendu que nombre de caractéristiques rendaient dissemblables les univers concentrationnaires de l´Allemagne nazie et de l´Union Soviétique.  En plus, en Urss, il n´y a pas eu,bien sûr, de solution finale. Pouvait –on pour autant se garder de toute dénonciation sous prétexte que le capitalisme en tirerait profit et que l´édification d´une société communisme justifiait tous les excès ?Cependant, un nombre important d´intellectuels se sont prêtés à ce jeu, les conditions géopolitiques de l´époque et  la guerre froide y étant pour beaucoup.
Le combat de David Rousset en quête de la vérité et de la justice a continué de plus belle. En 1950, il a fondé avec un groupe d´anciens déportés une Commission internationale contre le régime concentrationnaire (la CICRC) pour enquêter  sur les camps de concentration toujours en activité. L´Urss refusant de collaborer, la Commission  a convoqué en 1951 une séance publique à Bruxelles –où Rousset fut nommé procureur général- dans laquelle un tribunal d´honneur se penchait sur la réalité concentrationnaire soviétique. Le représentant de la France dans cette commission était l´ethnologue et résistante française Germaine Tillion. Les travaux de cette Commission ont duré plusieurs années avec des moyens financiers très limités et sous la pression des accusations infondées de complicité avec les Américains. La persévérance de Rousset ne s´est pas pour autant amenuisée. Ce qui est d´ailleurs exceptionnel dans le parcours de David Rousset c´est que, pour reprendre les sages paroles de Tzvetan Todorov dans son livre Mémoire du mal, Tentation du bien (9), l´idéal collectif consiste dans la liberté de l´individu : «C´est cette découverte qui explique la conduite de Rousset lui-même qui, une fois sorti du camp, choisit la vérité de préférence à la fidélité aux organisations» (page 172).
La conscience humaniste de David Rousset ne peut pourtant pas être vue uniquement sous l´angle de son rôle dans la dénonciation des camps. Son combat pour l´émancipation des peuples et contre le colonialisme datant de sa jeunesse ne s´est pas estompé. Il a repris le flambeau soit pendant la guerre d´Indochine soit pendant la guerre d´Algérie où il a fondé avec d´autres intellectuels le comité Maurice Audin du nom du jeune mathématicien communiste enlevé et  vraisemblablement occis par les parachutistes français du Massu. Il  a enquêté sur la torture en Algérie et a  également écrit un Livre Blanc  sur la situation pénitentiaire en Chine.
La décolonisation menée par le Général De Gaulle en Algérie a poussé David Rousset à soutenir sa candidature présidentielle en 1965(devenant ce qu´on appelait alors «un gaulliste de gauche») et en 1968 il a été élu député Udr en Isère. Il s´ est néanmoins détourné du parti après la mort du Général en 1970. Il a  encore fondé l´Union travailliste et a terminé la législature comme non-inscrit. 
Pendant ce temps, il n´a jamais abandonné le journalisme ayant collaboré au Figaro, au Monde et à France-Culture. Il a  également continué à publier des livres dont La Société éclatée, Sur la guerre et Fragments d´autobiographie.
David Rousset s´est éteint à Paris le 13 décembre 1997. L´année de son centenaire on ne peut que rappeler son exemple et célébrer  sa conscience humaniste et indépendante traduite par exemple dans cette phrase qu´il a proférée un jour (10): «On ne peut se remettre du choix entre la vérité et le mensonge ni à sa classe, ni à son parti, ni à son État. Le tribunal de dernière instance est toujours en soi-même». 


(    (1)    David Rousset, L´univers concentrationnaire, collection Pluriel, Hachette, Paris, 2011
(   ( 2)    Préface de L´univers concentrationnaire.
(   (3)    Alain Parrau, Écrire les camps, éditions Belin (poche), Paris, 2009
(   (4)   Varlam Chalamov, Les récits de la Kolyma, éditions Verdier, Paris, 2003 et Tadeusz Borowski, Le monde de pierre, Christian Bourgois, Paris, 1992.
(   ( 5)    David Rousset, Les Jours de notre mort, collection Pluriel, Hachette, Paris, 2005
(   ( 6)    Goulag signifie effectivement : Administration principale des camps.
(    (7) Victor Andreïevitch Kravtchenko, dissident soviétique, accusé par l´hebdomadaire procommuniste Les Lettres françaises d´avoir été piloté par les services secrets américains, à la suite de la parution de son livre J´ai choisi la liberté. Kravtchenko a intenté un procès en diffamation contre l´hebdomadaire français et l´a remporté. Pour en savoir davantage, je vous conseille le livre de Nina Berberova, L´affaire Kravtchenko, collection Babel, Actes-Sud, Arles, 2009.
(   (8)   Margarete Buber-Neumann, militante politique allemande fut livrée par Staline à Hitler en 1940 et a connu l´expérience concentrationnaire des camps  soviétiques et nazis à la fois. On peut lire son témoignage notamment dans Prisonnière de Staline et d´Hitler : Volume 1-Déportée en Sibérie ; volume 2-Déportée à Ravensbrück. Les deux volumes sont disponibles en français dans la collection Points, aux éditions du Seuil. Elle a participé en tant que témoin du dissident soviétique au procès Kravtchenko-Les Lettres françaises. 
(        (9) Tzvetan Todorov, Mémoire du mal, Tentation du bien, Robert Laffont, Paris, 2000.
(   (10)In «Le Sens », cité par Tzvetan Todorov dans l´ouvrage mentionné.