Cette semaine, le grand écrivain marocain d´expression française Tahar Ben Jelloun(voir dans les archives du blog la chronique de septembre 2011) sera à Lisbonne pour la présentation de la traduction portugaise(chez QuidNovi) de son roman Le premier amour est toujours le dernier. Vendredi 22 à 19 heures, à l´auditorium de l´Institut Français du Portugal et samedi 23, à 22 heures, à la Fondation Calouste Gulbenkian. Le livre et l´auteur seront présentés par Mme Maria Cardeira da Silva, anthropologue et spécialiste de l´oeuvre de Tahar Ben Jelloun.
Qui êtes-vous ?
- Fernando Couto e Santos
- Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.
mercredi 20 juin 2012
vendredi 15 juin 2012
Hector Bianciotti(1930-2012)
C´est avec une énorme consternation que j´ai appris la mort le 12 juin à l´hôpital Henri Dunant à Paris, des suites d´une longue maladie(il souffrait d´Alzheimer), de l´écrivain français d´origine italo-argentine, Hector Bianciotti. Né le 18 mars 1930 à Calchin Oeste, province de Córdoba, au sein d´une famille de fermiers d´origine piémontaise, Hector Bianciotti a quitté l´Argentine pour l´Europe dans les années cinquante et il a séjourné en Italie, puis en Espagne, avant de se fixer en France, en 1961. Critique littéraire au Monde, puis au Nouvel Observateur, Hector Bianciotti a publié ses premiers livres à la fin des années soixante, en écrivant d´abord dans sa langue maternelle, l´espagnol. En 1985, est paru Sans la miséricorde du Christ, son premier roman directement écrit en français,qui s´est vu décerner le prix Femina. Styliste impeccable, il s´est affirmé au fil des années suivantes comme un des écrivains français les plus respectés à travers la parution de beaux romans, salués par la critique, comme Seules les larmes seront comptées(1988)Ce que la nuit raconte au jour(1992), Le pas si lent de l´amour(1995),Comme la trace de l´oiseau dans l´air(1999) ou La nostalgie de la maison de Dieu(2003). Son oeuvre a été couronnée de nombreux prix littéraires comme le prix Prince Pierre de Monaco en 1992 et le prix de la Langue de France en 1994. En 1996, il a été élu à l´Académie Française au fauteuil d´André Frossard. À l´âge de 82 ans, disparaît donc l´auteur d´une des plus belles langues -«un français somptueux» a écrit un jour Jacques-Pierre Amette sur le style de Hector Bianciotti - de la littérature française contemporaine.
vendredi 8 juin 2012
Ray Bradbury(1920-2012)
Chroniques martiennes, L´homme illustré et surtout Fahrenheit 451, roman dystopique publié en 1953 sont les titres les plus emblématiques de Ray Bradbury, écrivain américain, considéré comme un des noms les plus représentatifs de science-fiction alors que, de l´aveu même de l´auteur, il n´aurait écrit qu´un seul roman de ce genre, justement Fahrenheit 451. Il se tenait plutôt pour un auteur de romans fantastiques.Quelques-uns de ses romans ont fait l´objet d´adaptations au cinéma et à la télé et il a écrit lui-même des scénarios pour des cinéastes réputés comme John Huston(Moby Dick en 1953). D´autres grands cinéastes comme Alfred Hitchcock ou François Truffaut étaient fascinés par son oeuvre.
Né le 22 août 1922 à Waukegan(Illinois), Ray Bradbury s´est éteint ce 6 juin à Los Angeles(Californie)à l´âge de 91 ans.
lundi 28 mai 2012
Chronique de juin 2012
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| Miljenko Jergovic |
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| Velibor Colic |
Miljenko Jergovic et
Velibor Colic : l´histoire et la fiction.
Il y a
vingt ans, la Bosnie-Herzégovine sombrait dans une guerre atroce et
sa capitale Sarajevo, un creuset de cultures où jadis les chrétiens
(fussent-ils catholiques ou orthodoxes) et les musulmans se
fréquentaient dans une convivialité quasiment fraternelle,
devenait le théâtre des combats les plus cruels et irrationnels.
Les démons de la vieille Europe que l´on croyait à jamais révolus
refaisaient surface avec leur cortège de viols, d´épuration
ethnique et de camps de concentration.
L´imaginaire
de Sarajevo est néanmoins peuplé d´autres mémoires, de force
souvenirs où la violence avait déjà laissé son empreinte de façon
indélébile dans l´histoire européenne du vingtième siècle. On
sait que l´attentat perpétré par Gavrilo Princip contre l´archiduc
François- Ferdinand qui a déclenché la première guerre mondiale a
eu lieu à Sarajevo. On n´ignore pas non plus que lors de la seconde
guerre mondiale l´ancienne Yougoslavie dans son ensemble fut la
proie de tensions nationalistes qui ont poussé certaines
républiques, notamment la Croatie par le biais des honteux
oustachis, entre les bras de l´occupant nazi.
En
France, ont paru ces derniers mois deux romans qui ont remis à
l´ordre du jour les années précédant les deux grandes guerres
mondiales du vingtième siècle, deux romans écrits par deux jeunes
écrivains de la même génération, d´origine croate et dont la vie
est étroitement liée à Sarajevo: Ruta Tannenbaum de Miljenko
Jergovic et Sarajevo Omnibus de Velibor Colic.
Miljenko
Jergovic, né en 1966 à Sarajevo justement, en est à son cinquième
livre traduit en français (toujours chez le même éditeur, Actes
Sud) après Le jardinier de Sarajevo et Buick Riviera(2004), Le
palais en noyer(2007) et Freelander(2009). Curieusement, Ruta
Tannenbaum est disponible en français avec un considérable retard
par rapport à la version originale croate, parue en 2006. C´ est
sans doute le roman le plus polémique de cet auteur réputé, vivant
à Zagreb (où il travaille également comme journaliste) depuis
1993.
L´héroïne
du roman Ruta Tannenbaum est en fait inspirée par la figure de Lea
Deutsch, une fillette juive de Zagreb devenue une vedette du Théâtre
national croate dans les années trente du vingtième siècle. Ruta
est la fille de Salomon Tannenbaum et d´ Ivka Singer et
petite-fille du vieil Abraham Singer vendeur de marchandises
coloniales dans la rue Mesnicka. Sa fille Ivka connaît pas mal de
prétendants mais Abraham rechigne à donner la main de sa fille au
premier venu. Quand on est trop exigeant, on risque de se décevoir
un jour et Ivka finit par épouser le maladroit Salamon Tannenbaum
qu´ Abrahaml ne tient pas dans un premier temps en haute estime. La
maladresse de Salamon se voit dès le début du roman où,
s´apprêtant à s´attabler dans la brasserie de sa prédilection
dans une belle journée de l´année 1920, il se moque du fait
qu´elle ne porte plus son ancien nom, du temps de l´empire
habsbourgeois, et ne peut s´empêcher d´s´exclamer, en lançant
son chapeau sur le perroquet à l´autre bout de la salle comme il le
faisait autrefois : «Voilà Moni qui arrive chez l´empereur
d´Autriche !», à quoi les ivrognes lui répondent: «Longue
vie à l´empereur !». Or, dans la brasserie - qui ne
s´appelle plus Chez l´empereur d´Autriche, mais Les trois Cerfs,
par imposition des nouvelles autorités municipales yougoslaves- se
trouvent deux gendarmes qui, à peine Salomon a-t-il le temps de
retirer les papiers d´identité demandés, lui appliquent une
claque avant de le rouer de coups plus tard au sous-sol de la
gendarmerie. Salomon, égaré pendant un temps, a du mal à
comprendre ce qui lui arrive, mais, personnage un tant soit peu
timbré, il rejoint une société plus ou moins secrète aux mœurs
un peu étranges. Quoi qu´il en soit, il ne vole pas la vedette dans
le roman à sa fille Ruta Tannenbaum, une fillette talentueuse
devenue une sorte de Shirley Temple yougoslave qui fait un tabac sur
la scène zagreboise sous les yeux attendris d´Amalija Morinj qui,
privé d´un fils emporté par une maladie, reporte sur sa jeune
voisine tous ses espoirs, tant et si bien qu´elle parvient à
rendre jalouse Ivka, la mère de Ruta. Mais si l´intrigue du roman
tourne autour de la figure de Ruta, Miljenko Jergovic a excellé
encore une fois-comme on l´avait vu dans ses romans précédents- à
reproduire l´atmosphère de l´époque. Dans une fiction grouillante
de personnages hauts en couleur, typiques de cette mosaïque de
cultures que renferment les Balkans (où l´on voit même figurer
l´ombre fugace du grand intellectuel Miroslav Krleza), Jergovic
pousse indirectement ses lecteurs à réfléchir sur l´hypocrisie
d´un monde où l´on sacrifie les affinités, les complicités, la
convivialité d´une vie sur l´autel de l´idéologie et de
sentiments prétendument purs, mais baignant à vrai dire dans
l´abjection la plus honteuse.
Quand
en 1941, l´Allemagne nazie a envahi la Yougoslavie, les forces du
Troisième Reich ont parrainé la mise en place d´un État
indépendant croate, ultra –nationaliste, commandé par les
oustachis (du croate Ustase, insurgés), issus d´un mouvement
antisémite, fasciste et catholique, fondé en 1929 par Ante
Pavelic. Ce mouvement fut à l´origine du meurtre du roi Alexandre
Ier en 1934 à Marseille (dans cet attentat fut également tué le
ministre français Louis Barthou). L´État croate a mené une
politique de purification ethnique visant les Juifs, les Serbes
(orthodoxes pour la plupart) et les Tziganes. Soit ils massacraient
les habitants par villages entiers, soit ils promouvaient des rafles
de milliers de personnes qui étaient ensuite acheminées vers des
camps d´extermination, notamment ceux de Jasenovac et Stara
Gradiska. Cet État croate fut un des plus sanguinaires de tous les
Etats collaborationnistes de la seconde guerre mondiale. À la fin de
la guerre, nombre d´oustachis ont pu s´enfuir en raison de force
complicités et Ante Pavelic, le fondateur du mouvement, est mort
tranquillement en 1959 à Madrid où il avait vécu ses dernières
années sous l´aile protectrice du caudillo Francisco Franco. Avant
de s´être fixé dans la capitale espagnole, Ante Pavelic avait déjà
bénéficié de la protection du Vatican d´abord, puis de Juan
Domingo Perón en Argentine.
J´ai
rappelé ces faits historiques puisqu´il en est question dans le
roman de Miljenko Jergovic. Ruta, après l´avènement du régime
oustachi, est mise au ban, condamnée à la négation sociale par ses
concitoyens. Les nouveaux maîtres de Croatie semaient la violence et
se servaient des méthodes les plus iniques pour atteindre leurs
buts. Une scène d´agression gratuite décrite dans la dernière
partie du roman en est l´illustration suprême.
Velibor
Colic est né en 1964 à Modrica, mais a fait ses études à
Sarajevo. Il a été enrôlé dans l´armée bosniaque lors de la
guerre des Balkans il y a vingt ans, ce après avoir perdu sa maison
et ses manuscrits, brûlés dans un incendie. En mai 1992, il a
déserté, puis il fut fait prisonnier, mais au mois d´août de la
même année il est parvenu à s´échapper et s´est réfugié en
France. Il fut pendant quelque temps accueilli à Strasbourg par le
Parlement des écrivains et s´est fixé à Douarnenez, en Bretagne
où il vit toujours et organise des ateliers d´écriture. Dans une
interview récente (mise en ligne le 6 avril) accordée à
Jean-Arnault Derens du quotidien La Libre Belgique, Velibor Colic a
reconnu un sentiment d´étrangeté toutes les fois qu´il se déplace
en Bosnie : « Sarajevo,
explique-t-il, reste une ville qui vit, qui
bouge. Il y a quelques années, quand je revenais, il me fallait 48
heures pour me sentir à nouveau chez moi. Maintenant, il me suffit
de 24 heures. Par contre, dans ma ville natale de Modrica, qui
appartient désormais à la Republika Srpska, je me sens aussi
étranger que si j’étais sur une autre planète.». D´autre part,
il exclut toute possibilité d´un retour définitif là-bas :
«J´ai loué une langue, le français. Ce
n’est pas la mienne, je n’en suis pas le propriétaire, mais
c’est comme dans une maison qu’on loue : on finit par s’y
sentir à l’aise.»
Il a
défrayé la chronique en 1994 en publiant Les Bosniaques, écrit en
serbo-croate tout comme les livres suivants jusqu´en 2008 l´année
où est paru Archanges, son premier roman écrit directement en
français. En 2010, il a publié Jésus et Tito et en avril dernier,
enfin, Sarajevo Omnibus.
L´auteur
avertit les lecteurs en guise d´introduction : «Le texte qui
suit est une œuvre de fiction avec des personnages historiques. Il
n´est donc pas une interprétation historique, encore moins une
analyse scientifique, juste un roman, imaginé et conçu comme un
omnibus cinématographique, comme cinq chapitres d´une même
histoire». Et plus loin : «Ce n´est qu´une fiction. J´ai
voulu l´imposer comme une histoire vraie, parce que, par essence,
chaque roman est vrai. Le romancier, dixit Milan Kundera, n´a de
comptes à rendre à personne, sauf à Cervantès ».
Le
roman a comme toile de fond le meurtre de l´archiduc François –
Ferdinand et l´archiduchesse Sophie à Sarajevo en juin 1914. La
plupart des personnages du roman ont en commun le fait d´avoir
assisté d´une façon ou d´une autre à cet attentat.
Un des
personnages est Gavrilo Princip lui-même, celui par qui la guerre a
indirectement éclaté, qui nous est décrit comme un jeune de
condition modeste mais aux dons intellectuels précoces, sachant déjà
compter jusqu´à mille à l´âge de cinq ans et écrire avec les
deux mains à six ans, avec la main gauche en cyrillique et avec la
main droite en alphabet latin. Malgré ces dons tellement vantés,
il devient pourtant un lycéen médiocre et finit par rejoindre une
organisation secrète terroriste prônant la réunion de tous les
Slaves du sud sous la bannière serbe, dénommée la Main Noire et
dirigée par le chef de renseignements serbe, le colonel Dragutin
Dimitrijevic Apis. Cette organisation encourage des mouvements
politiques comme le Mlada Bosna (Jeune Bosnie) à Sarajevo. Ces
mouvements sont financés par Viktor Artamanov affairiste russe
illuminé qui le fait au nom du tsar. De cette mouvance fait aussi
partie pour un temps, sans qu´il y eût jamais joué un rôle
important, le grand écrivain Ivo Andric. «Homme de réflexion
plutôt qu´un homme d´action, préférant l´ ombre littéraire à
l´héroïsme, les univers imaginaires au réalisme sec de cette
époque sordide», comme l´écrit le narrateur, le futur auteur du
Pont sur la Drina et de La chronique de Travnik et futur Prix
Nobel(1961) est arrêté à la suite de l´assassinat de l´archiduc,
mais aussitôt libéré faute de preuves.
D´autres
personnages enrichissent cet omnibus comme, par exemple, le rabbin
Baroukh Abramovicz, philosophe et poète, qui reçoit dans la nuque
une des cinq balles destinées à l´archiduc, ou Nikola
Barbaric grand-père de l´auteur qui a eu quatre épouses et fut
donné pour mort à plusieurs reprises. Ou encore d´autres figures
liées à Sarajevo mais qui n´étaient pas présents lors de
l´attentat tels Alexandre Wittek, architecte, poète, peintre et
maître d´échecs, qui fait construire le Conseil(Vijecnica),
édifice de l´hôtel de ville et meurt dans un hôpital
psychiatrique en 1894, et un ami de Carl Orff, Ernst Rosenbaum, qui
expliquait ses plaisirs charnels et homosexuels par les textes d´un
obscur écrivain romantique, Otto Von Loeben dit Isidorus Orientalis,
et qui, en tant qu´agent de la Gestapo, a sévi dans la ville
bosniaque pendant la seconde guerre mondiale avant d´être assassiné
.
Ces
deux romans, Ruta Tannenbaum et Sarajevo Omnibus, nous montrent que
Miljenko Jergovic et Velibor Colic sont deux admirables conteurs et
que la mémoire des événements survenus de tout temps dans la
région des Balkans ne cesse de nourrir la culture européenne.
Miljenko
Jergovic, Ruta Tannenbaum, traduit du croate par Aleksandar Grujicic
avec la collaboration d´Elisabeth Beyer, Actes Sud, Arles, 2012
Velibor
Colic, Sarajevo Omnibus, Gallimard, Paris, 2012
P.S-
Les livres précédents de Velibor Colic cités dans l´article ont été publiés chez Galilée(le premier) et chez Gaïa(les deux autres). D´autre part,sur un sujet tout autant «yougoslave» il vient de paraître aussi
le roman d´Igor Stiks, Le Serpent du destin (aux éditions Gaalade),
traduit par Jeanne Delcroix-Angelovski. Enfin, à tous ceux
qui s´intéressent à la culture des Balkans, je suggère le
portail francophone Le Courrier des Balkans (balkans.courriers.info).
mercredi 16 mai 2012
La mort de Carlos Fuentes
C´est avec une énorme consternation que l´on vient d´apprendre la mort à l´âge de 83 ans du grand écrivain mexicain Carlos Fuentes. Auteur de romans mémorables comme La región más transparente, Cambio de piel, La muerte de Artemio Cruz, Terra Nostra ou Los años con Laura Díaz, Carlos Fuentes- né en 1928 au Panama où son père exerçait des fonctions diplomatiques- était un des noms les plus emblématiques du boom littéraire latino -américain des années soixante, aux côtés de Julio Cortázar, Mario Vargas Llosa, Gabriel Garcia Marquez ou José Donoso, entre autres.Son oeuvre, couronnée dans le monde entier, était considérée comme l´une des plus riches de la littérature contemporaine.En 1987, il a reçu le Prix Cervantès, le plus prestigieux des lettres hispaniques, pour l´ensemble de son oeuvre. Son dernier livre -l´essai La gran novela latinoamericana- a été publié en septembre 2011 chez Alfaguara. Il fut également diplomate, ayant été ambassadeur du Mexique en France dans les années soixante-dix . Son oeuvre est abondamment traduite en français et ses livres sont disponibles chez plusieurs éditeurs. Il est mort hier à Mexico.
mardi 15 mai 2012
Dominique Rolin, la mort de «l´écrivaine de l´infini amoureux»
C´était, selon les sages paroles de René de Ceccatty, publiées aujourd´hui dans le quotidien français Le Monde, «l´écrivaine de l´infini amoureux». Dominique Rolin, décédée ce matin, aurait eu 99 ans le 22 mai. Née à Bruxelles, figure respectée des milieux littéraires français et belge, Dominique Rolin s´est imposée dès la parution des Marais en 1942. Son oeuvre fut couronnée de nombreux prix littéraires dont le Femina (Le souffle, en 1952), le Franz Hellens(L´enragé, en 1978), le Kléber Haedens(L´infini chez soi, en 1980) et le Thyde-Monnier de la Société des Gens de Lettres pour l´ensemble de son parcours littéraire. Elle a été jurée de plusieurs prix littéraires et, en mars 2000, elle a publié Journal amoureux, roman à la gloire de l´être aimé depuis quarante ans, l´écrivain Philippe Sollers(plus jeune de vingt-trois ans), figure qui était déjà apparue en des livres précédents(dont Trente ans d´amour fou, en 1988)déguisée sous le nom Jim.
La plupart de ses livres sont disponibles chez Gallimard.
vendredi 27 avril 2012
Chronique de mai 2012
La conscience humaniste de David Rousset.
Le 18 janvier on a signalé, dans un silence
pour le moins étrange et dérangeant, le centenaire de la naissance de
David Rousset. Ceux qui raffolent de ce genre de date commémorative n´ont pas
fait cette fois-ci de grand bruit autour
de l´événement. Pour ma part, je le regrette énormément tout comme je ne puis
qu´exprimer mon désarroi devant l´ignorance étalée par nombre d´observateurs
sur ce qu´ont représenté après la seconde guerre mondiale les témoignages de David Rousset sur les camps de
la mort nazis. Quatorze ans après la
mort de ce résistant et combattant de la
liberté, je ne suis pas sûr que, outre les universitaires en général, les
historiens et les journalistes, les lecteurs de David Rousset soient
particulièrement nombreux.
David Rousset est né en 1912 à Roanne au sein d´une famille modeste de
confession protestante. Philosophe de formation, il a fait aussi des études
dans le domaine de la littérature et s´est intéressé de près à la politique dès
sa jeunesse. Dans les années trente, une fois achevées ses études
universitaires, il a suivi une carrière de journaliste, d´enseignant et de militant politique. De ses voyages en
Allemagne et en Tchécoslovaquie, il a ramené des impressions sur les
bouleversements en Europe qui l´ont aidé à mûrir ses opinions politiques. Une
rencontre avec Léon Trotski à Paris en 1935 l´a rapproché du révolutionnaire
russe mais a précipité en même temps son exclusion de la SFIO (Section
française de l´Internationale ouvrière) en 1935. L´année suivante, il a été à
l´origine de la fondation du POI (Parti ouvrier internationaliste) et a milité
contre le colonialisme français en Afrique du Nord.
Épris de justice, il ne pouvait que combattre activement l´occupation nazie.
Militant particulièrement engagé, il a
participé à la reconstitution dans la clandestinité du parti qu´il avait
fondé en 1936. Pourtant, le 12 octobre 1943 il fut arrêté par la Gestapo,
torturé rue des Saussaies pendant toute une journée, puis emprisonné à Fresnes et enfin déporté. Pendant sa déportation, il a séjourné en
Allemagne à Porta, Westphalica Neuengamme, aux mines de sel de Helmstedt et à
Buchenwald. Ce dernier camp sera un des
derniers à être libéré, par les troupes américaines, en 1945.
Après sa libération, David Rousset a
encore broyé du noir du fait de sa santé on ne peut plus affaiblie. En effet,
il avait perdu aux camps autour d´une cinquantaine de kilos. En plus, il était
atteint par le typhus et souffrait d´une
congestion pulmonaire. C´est quasiment par miracle qu´il a pu alors
échapper à une mort certaine. Pendant qu´il dépérissait, la mémoire de sa vie
aux camps s´estompait également. Il se
souvenait certes de son internement mais des pans entiers de son expérience
s´étaient comme effacés. Sa convalescence à Saint – Jean-de-Monts, en
Vendée, lui a permis, à force de
suralimentation, de recouvrer sa santé et de récupérer petit à petit sa mémoire.
Son premier témoignage, il l´a livré à La Revue Internationale, une
publication politique, économique et littéraire d´extrême gauche, fondée par
Maurice Nadeau, Pierre Naville, Gilles Martinet et Charles Bettelheim et qui
comptait sur la collaboration, entre autres,
de Maurice Merleau- Ponty. C´est justement ce dernier qui a réclamé avec
insistance à David Rousset un article sur son expérience aux camps. David
Rousset a toutefois longtemps rechigné devant cette possibilité, face à la
surenchère de publications sur le sujet. Si les parutions ont été légion,
nombre d´entre elles n´étaient pas de
vrais témoignages, ni des œuvres scientifiques ou littéraires dignes de ce nom,
l´exemple le plus grotesque étant celui du livre d´un abbé, rédigé en alexandrins
(y compris les notes de bas de page). On
sait d´ailleurs que les grandes œuvres littéraires ou les grands documents sur
l´expérience concentrationnaire nazie ont eu, dans un premier temps, du mal à
s´imposer -voir le cas de Primo Levi qui a dû publier d´abord Se questo è un
uomo(Si c´est un homme)en 1947 chez De Silva, un petit éditeur de Turin –les
gens voulant toujours oublier au plus vite les périodes de guerre.
Le comité de rédaction a tellement insisté que David Rousset a fini par
donner son accord et l´essai intitulé L´univers concentrationnaire (1) fut
publié en trois livraisons de La Revue Internationale (décembre 1945, janvier
et février 1946). Le texte a suscité un
énorme intérêt tant et si bien que Maurice Nadeau a pris la décision de le
faire paraître en un seul volume en 1946, inaugurant ainsi sa nouvelle
collection «Le Chemin de la Vie», aux éditions du Pavois. La même année, le
livre est couronné du prix Renaudot.
Dans un style concis et direct et sous la forme de dix-huit chapitres sans
continuité narrative, David Rousset décrit le système qui régit l´univers
concentrationnaire. Selon Émile Copfermann, son biographe: «David Rousset rompt
avec la plupart des ouvrages alors parus en ce qu´il met à nu la logique
concentrationnaire. La machine nazie applique à la lettre les ultimes
conséquences de son idéologie inspiratrice, celle grâce à laquelle les
«surhommes» (ceux de la race pure, les Aryens), imposent leur domination aux
«sous-hommes» (des races inférieures : Juifs, Tziganes, Slaves, etc., ou
déviants de tous ordres : communistes, socialistes, homosexuels…)»(2). Le
monde des camps il faut l´avoir vécu pour pouvoir l´évoquer dignement et sans
fioritures. Le peuple qui y végète c´est, de l´aveu même de Rousset, un monde à
la Céline avec des hantises kafkaïennes. Toutes les perversions, tous les
clichés sur les nationalités, toutes les misères et crudités humaines émaillent
le quotidien d´un camp de concentration. La singularité de ce témoignage,
doublé d´une réflexion et d´une analyse historique, sociologique et politique
tient au fait –comme nous le rappelle si bien Alain Parrau dans son livre
Écrire les camps(3)-que «à l´opposé des Récits de la Kolyma, ou du Monde de
Pierre (4), qui se replient sur une solitude que le lecteur ose à peine
interrompre, le livre de David Rousset est tout entier tendu vers son lecteur,
il l´appelle impérativement. La dimension littéraire de l´ouvrage participe de
cette volonté de s´emparer de lui, de l´assigner à l´exigence d´une
connaissance sensible de l´univers des camps» (pages 374-375).
Si L´univers concentrationnaire est d´ordinaire rangé dans le rayon des
documents, le livre suivant de Rousset, Les Jours de notre mort (5), est
souvent classé comme un roman polyphonique. Dans ce livre de plus de 900 pages,
l´auteur recueille les récits de témoins allemands, autrichiens, tchèques ou
français et reconstitue le calvaire des rescapés des camps.
Un livre plus littéraire que le précédent mais dont le but est pareillement
celui de décrire les rouages de l´univers concentrationnaire, d´éveiller la
conscience des contemporains de l´auteur sur l´horreur vécue sous la férule
nazie et de lutter contre l´oubli en défense de la mémoire.
Alors que les témoignages et les récits commençaient d´étaler au grand jour
l´ignominie des camps nazis, David Rousset a décidé de mener un autre combat
qui devait lui valoir bien des incompréhensions et des inimités : la
dénonciation des camps soviétiques. Cette attitude ne pouvait que soulever un
immense tollé. L´Union Soviétique, auréolée de l´héroïsme de ses soldats et de l´acharnement de son peuple
contre la bête nazie, était sortie agrandie de la seconde guerre mondiale et
jouissait d´un prestige croissant auprès des intellectuels progressistes
européens en général et français en particulier. D´aucuns n´admettaient pas la
moindre insinuation sur l´existence des camps soviétiques, connus sous le sigle
Goulag(6), comme on a pu le constater lors de l´éclatement en France en 1947 de
l´affaire Kravtchenko(7). Néanmoins, nombre d´intellectuels, tout en
reconnaissant que force distorsions ternissaient l´éclat de
l´Union Soviétique et donc du communisme, se gardaient d´exprimer
publiquement tout point de vue critique
pour, de leur propre aveu, ne pas donner des armes au capitalisme. Or, lorsque
David Rousset le 12 novembre 1949 a publié
un appel dirigé aux anciens déportés pour que ceux-ci ne fassent pas l´impasse
sur les camps soviétiques et dénoncent leur existence, le choc fut des plus
retentissants. De nombreuses fédérations de déportés- où le poids des
communistes était naturellement énorme- se sont scindées en deux.
L´avilissement dont David Rousset a fait l´objet fut tellement cruel que
d´anciens amis changeaient de trottoir quand ils le croisaient dans la rue. Même
Emil, le communiste allemand, camarade de camp à qui est dédié le livre Les Jours de notre mort, n´a pas été solidaire avec lui. La presse communiste, Les
Lettres françaises en tête, l´a abreuvé d´injures, ce qui l´a poussé à traduire
en justice les calomniateurs. Dans le procès- où est venue témoigner pour lui
Margarete Buber – Neumann(8) – il a obtenu gain de cause. Des intellectuels de
renom ont exprimé leur mécontentement à l´égard de Rousset des façons les plus
diverses. Jean-Paul Sartre et Maurice Merleau-Ponty ont signé en janvier 1950
dans les Temps modernes un article intitulé «Les jours de notre vie» où ils ont
rompu avec l´ancien camarade avec des arguments pour le moins hypocrites :
«La vérité est que même l´expérience d´un absolu comme l´horreur
concentrationnaire ne détermine pas une politique», refusant de la sorte toute
condamnation de l´Urss. On ne peut point ignorer bien entendu que nombre
de caractéristiques rendaient dissemblables les univers concentrationnaires de
l´Allemagne nazie et de l´Union Soviétique. En plus, en Urss, il n´y a pas eu,bien sûr, de solution finale. Pouvait –on pour autant se garder de toute dénonciation sous
prétexte que le capitalisme en tirerait profit et que l´édification d´une
société communisme justifiait tous les excès ?Cependant, un nombre
important d´intellectuels se sont prêtés à ce jeu, les conditions géopolitiques
de l´époque et la guerre froide y étant
pour beaucoup.
Le combat de David Rousset en quête de la vérité et de la justice a
continué de plus belle. En 1950, il a fondé avec un groupe d´anciens déportés
une Commission internationale contre le régime concentrationnaire (la CICRC)
pour enquêter sur les camps de
concentration toujours en activité. L´Urss refusant de collaborer, la
Commission a convoqué en 1951 une séance
publique à Bruxelles –où Rousset fut nommé procureur général- dans laquelle un
tribunal d´honneur se penchait sur la réalité concentrationnaire soviétique. Le
représentant de la France dans cette commission était l´ethnologue et
résistante française Germaine Tillion. Les travaux de cette Commission ont duré
plusieurs années avec des moyens financiers très limités et sous la pression
des accusations infondées de complicité avec les Américains. La persévérance de
Rousset ne s´est pas pour autant amenuisée. Ce qui est d´ailleurs exceptionnel
dans le parcours de David Rousset c´est que, pour reprendre les sages paroles
de Tzvetan Todorov dans son livre Mémoire du mal, Tentation du bien (9), l´idéal
collectif consiste dans la liberté de l´individu : «C´est cette découverte
qui explique la conduite de Rousset lui-même qui, une fois sorti du camp,
choisit la vérité de préférence à la fidélité aux organisations» (page 172).
La conscience humaniste de David Rousset ne peut pourtant pas être vue
uniquement sous l´angle de son rôle dans la dénonciation des camps. Son combat
pour l´émancipation des peuples et contre le colonialisme datant de sa jeunesse
ne s´est pas estompé. Il a repris le flambeau soit pendant la guerre
d´Indochine soit pendant la guerre d´Algérie où il a fondé avec d´autres
intellectuels le comité Maurice Audin du nom du jeune mathématicien communiste
enlevé et vraisemblablement occis par
les parachutistes français du Massu. Il
a enquêté sur la torture en Algérie et a
également écrit un Livre Blanc
sur la situation pénitentiaire en Chine.
La décolonisation menée par le Général De Gaulle en Algérie a poussé David
Rousset à soutenir sa candidature présidentielle en 1965(devenant ce qu´on
appelait alors «un gaulliste de gauche») et en 1968 il a été élu député Udr en
Isère. Il s´ est néanmoins détourné du parti après la mort du Général en 1970.
Il a encore fondé l´Union travailliste
et a terminé la législature comme non-inscrit.
Pendant ce temps, il n´a jamais abandonné le journalisme ayant collaboré au
Figaro, au Monde et à France-Culture. Il a
également continué à publier des livres dont La Société éclatée, Sur la
guerre et Fragments d´autobiographie.
David Rousset s´est éteint à Paris le 13 décembre 1997. L´année de son
centenaire on ne peut que rappeler son exemple et célébrer sa conscience humaniste et indépendante
traduite par exemple dans cette phrase qu´il a proférée un jour (10): «On ne
peut se remettre du choix entre la vérité et le mensonge ni à sa classe, ni à
son parti, ni à son État. Le tribunal de dernière instance est toujours en
soi-même».
( (1)
David
Rousset, L´univers concentrationnaire, collection Pluriel, Hachette, Paris,
2011
( ( 2)
Préface
de L´univers concentrationnaire.
( (3)
Alain
Parrau, Écrire les camps, éditions Belin (poche), Paris, 2009
( (4)
Varlam
Chalamov, Les récits de la Kolyma, éditions Verdier, Paris, 2003 et Tadeusz
Borowski, Le monde de pierre, Christian Bourgois, Paris, 1992.
( ( 5)
David
Rousset, Les Jours de notre mort, collection Pluriel, Hachette, Paris, 2005
( ( 6)
Goulag
signifie effectivement : Administration principale des camps.
( (7)
Victor
Andreïevitch Kravtchenko, dissident soviétique, accusé par l´hebdomadaire
procommuniste Les Lettres françaises d´avoir été piloté par les services
secrets américains, à la suite de la parution de son livre J´ai choisi la
liberté. Kravtchenko a intenté un procès en diffamation contre l´hebdomadaire
français et l´a remporté. Pour en savoir davantage, je vous conseille le livre
de Nina Berberova, L´affaire Kravtchenko, collection Babel, Actes-Sud, Arles,
2009.
( (8)
Margarete
Buber-Neumann, militante politique allemande fut livrée par Staline à Hitler en
1940 et a connu l´expérience concentrationnaire des camps soviétiques et nazis à la fois. On peut lire
son témoignage notamment dans Prisonnière de Staline et d´Hitler : Volume
1-Déportée en Sibérie ; volume 2-Déportée à Ravensbrück. Les deux volumes
sont disponibles en français dans la collection Points, aux éditions du Seuil.
Elle a participé en tant que témoin du dissident soviétique au procès
Kravtchenko-Les Lettres françaises.
( (9)
Tzvetan Todorov, Mémoire du mal, Tentation du
bien, Robert Laffont, Paris, 2000.
( (10)In «Le Sens », cité par Tzvetan Todorov dans l´ouvrage
mentionné.
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