Qui êtes-vous ?

Ma photo
Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 12 janvier 2023

La mort de Russell Banks.

 


Russell Banks, né le 28 mars 1940 à Newton (État du Massachussets) et mort le 7 janvier à Saratoga Springs (État de New York), était un écrivain américain. Son œuvre est traduite en vingt langues.

Il a reçu l´American Book Awards en 1982, le Prix John dos Passos en 1985, ou encore le Prix français de la Critique libre en 2008.

jeudi 29 décembre 2022

Chronique de janvier 2023.

 


Céline, l´inimitable.

 

On pourrait s´imaginer dès les premiers instants que la parution de tout inédit de Louis –Ferdinand Destouches, dit Louis –Ferdinand Céline ou Céline tout court, soixante ans après sa mort, susciterait inévitablement de vives polémiques. Or, cette année finissante (2021, où j´écris cette chronique) nous avons eu droit à deux inédits –Guerre et Londres - de celui qui fut sans l´ombre d´un doute un des noms majeurs de la littérature française et universelle du vingtième siècle, né à Courbevoie le 27 mai 1894 et mort le 1er juillet 1961 à Meudon. À l´œuvre de Céline, selon certaines voix, nul n´est à vrai dire indifférent : ou bien vous l´aimez ou bien vous la détestez. Ceux qui  vénèrent l´auteur ne cachent point leur fascination pour son inventivité langagière, son maniement superbe de l´argot, bref son style qui a réinventé l´art d´écrire en français ou encore son portrait singulier d´un monde interlope composé de marlous, de prostituées et de tous ceux qui étaient d´une façon ou d´une autre des laissés-pour-compte de la vie. Par contre, ceux qui le vomissent –c´est bien souvent le mot qui nous vient à l´esprit en évoquant les détracteurs de Céline – ne supportent pas son côté outrancier, ses imprécations, son usage –qu´ils jugent peut-être excessif - de l´argot et, bien sûr, son antisémitisme. L´antisémitisme est, on le sait, la caractéristique la plus exécrable des écrits de Céline. Le flot d´injures dont il abreuve les Juifs en ayant d´ordinaire recours à l´argot le plus cocardier et répugnant comme «youpin» ou «youtre» entre autres sert de repoussoir à nombre de lecteurs. D´aucuns établissent une différence entre les œuvres de fiction et les simples pamphlets. Quoi qu´il en soit, la question prête à polémique et suscite toujours des débats plus ou moins violents. Le style est-il indépendant des idées ? Certains y souscrivent, mais pour d´autres on ne peut dissocier le style des idées ordurières qu´il a souvent exprimées.

Dans les pages qu´il a consacrées à Céline dans son essai récent- paru en septembre aux éditions Amsterdam –Le style réactionnaire- De Maurras à Houellebecq, Vincent Berthelier, agrégé de lettres et docteur en langue française, partage l´idée que la langue et le style allaient de pair avec la race autour du «projet célinien». Si Céline incarne l´ obsession du style, celle-ci est liée, d´après Berthelier, à ses idées et à ses engagements politiques. Céline aurait maintes fois essayé d´attribuer l´insuccès critique de ses livres au fait que leur style et leur histoire ne correspondaient pas au standard littéraire qui exigeait une littérature morte et dépouillée d´émotion. Dans des lettres adressées aux critiques (André Rousseaux et Léon Daudet) il s´ingéniait à justifier ses options stylistiques qui étaient mal reçues par la presse. Dans ces lettres-là, il défendait l´argot contre la langue classique, tout à fait morte selon lui. En cela, il se plaçait à l´opposé de l´idéal esthétique de l´Action Française : «On me reproche aussi de n´être point latin, classique, méridional(…) Je ne suis pas méridional. Je suis parisien, breton et flamand de descendance. J´écris comme je sens» (Lettre à Léon Daudet, non datée). Vincent Berthelet écrit que, à cette époque-là, l´opposition entre style et idées était encore tout à fait inexistante. Néanmoins, des idées, Céline n´en était pas dépourvu, comme nous le rappelle Berthelet : «Mort à crédit est un livre antibourgeois, anarchiste et nihiliste, auquel on reproche son pessimisme et sa misanthropie. Malgré quelques appels du pied de la gauche. Céline adopte ouvertement des positions anticommunistes après son retour d´Urss, avec Mea Culpa, publié le 28 décembre 1936. S´y ajoutent, dans les pamphlets suivants, des positions antisémites et pro-hitlériennes, mais aussi des attaques plus frontales contre tout ce qui lui semble représenter le style académique (Gide, Proust, Mauriac, Duhamel, etc.). C´est avant tout à partir de ces textes qu´il faut reconstituer le projet littéraire spécifiquement fasciste développé par Céline».

 Après la guerre et surtout après l´Épuration, Céline s´est mis à affirmer que ses ennuis (l´emprisonnement au Danemark, l´exil, l´exclusion du monde littéraire parisien) sont moins dus à ses idées antisémites et fascistes qu´à son esthétique.

 Quoi qu´il en soit, les polémiques autour de Céline ont toujours été et restent intarissables. Concernant ces deux inédits, les deux manuscrits retrouvés, il y a une histoire atypique autour de leur surgissement tout récemment.

A l´été 2021, Le Monde révélait que près de 6000 feuillets inédits de l´écrivain, disparus depuis la Libération- en fait, abandonnés par Céline au moment de sa fuite en Allemagne en 1944 -,avaient refait surface et étaient entre les mains de Jean-Pierre Thibaudat, ancien journaliste au quotidien Libération, lequel, au terme d´une âpre bataille judiciaire, avait finalement remis les manuscrits aux ayants droit de Louis Ferdinand Céline, qui sont, après la mort de Lucette Destouches (la veuve de l´écrivain), l´avocat François Gibault et Véronique Robert-Chovin. Alors que dans un premier temps Jean-Pierre Thibaudat renâclait à rendre public comment les manuscrits lui étaient parvenus, il a fini par révéler l´identité des donateurs sur son blog Balagan, hébergé par Mediapart. Or, il tenait les manuscrits de la famille d´Yvon Morandat, célèbre résistant et ex-secrétaire d´État de Georges Pompidou. Cette possibilité avait d´ailleurs déjà été évoquée par Le Monde, mais on connaît maintenant les détails de l´histoire. Jean-Pierre Thibaudat a tout révélé d´abord sur son blog en août 2022, puis il a présenté une version remaniée des articles parus sur Balagan dans un livre intitulé Louis-Ferdinand Céline, le trésor retrouvé, paru en octobre aux éditions Allia. L´ancien journaliste du quotidien Libération y  écrit qu´il voulait que ce trésor fût versé dans un fonds public pour être mis à la disposition de tous, chercheurs, étudiants, lecteurs, mais les ayants droit ont fait publier Guerre puis Londres en 2022. D´autres manuscrits suivront –La volonté du roi Krogold, Casse-pipe –débouchant sur une refonte de certains volumes de la Pléiade consacrés à l´écrivain. Pour Jean-Pierre Thibaudat, le temps presse pour les ayants droit et leurs royalties puisque l´œuvre de Céline tombera dans le domaine public en 2031, soixante-dix ans après la mort de l´auteur. Ironie de l´histoire: c´est bien un résistant qui a sauvé les manuscrits d´un écrivain auteur de pamphlets antisémites et ami des Allemands.

Le premier de ces deux inédits, paru en mai 2022, s´intitule donc –on l´a vu-  Guerre, probablement daté de 1934, deux ans après la parution de Voyage au bout de la nuit et deux ans avant celle de Mort à Crédit. Le titre est d´ailleurs assez suggestif étant donné que cette réalité, la guerre, est une constante dans l´œuvre de Céline. Dans le dossier que Lire –Magazine Littéraire a consacré à l´écrivain dans le numéro d´octobre, Fabrice Gaignault écrit que Céline, refusant l´héroïsme et les visions de bravoures édifiantes, voit dans la guerre l´absurdité de l´existence humaine poussée à son paroxysme. Dans Guerre, on voit au début un grouillement d´insectes en pantalons garance, morts ou tout comme, pourrissant dans la glaise, chairs éventrées, membres disloqués, moignons sanguinolents. Céline, toujours selon Fabrice Gaignault, se mue en Jérôme Bosch des charniers hideux criblés de shrapnels : « Ces petits morceaux d´horreur que l´on retrouve dans plusieurs de ses livres disent moins l´état du champ de bataille, la dénonciation implacable du scandale de l´inutile mort en masse telle que nous l´ont transmise avec talent Barbusse, Genevoix, Remarque et d´autres encore, que la collusion évidente avec la vie pacifique. En d´autres termes, chez Céline, la guerre est la continuation de l´absurdité de l´existence par d´autres moyens». Cette dernière phrase s´inspire de l´affirmation de Carl von Clausewitz (1780-1831), le général prussien qui a écrit un jour que la guerre n´était que le prolongement de la politique par d´autres moyens.

L´action du roman –on nous l´annonce dès la quatrième de couverture –se situe dans les Flandres pendant la Première Guerre Mondiale. Dans ce roman de premier jet, Céline, entre récit autobiographique et œuvre d´imagination, y lève le voile sur l´expérience centrale de son existence : le traumatisme physique et moral du front. On y suit la convalescence du brigadier Ferdinand Bardamu depuis le moment où, grièvement blessé, il reprend conscience sur le champ de bataille jusqu´à son départ pour Londres. À l´hôpital de Peurdu –sur-la –Lys, soigné par une infirmière entreprenante –la L´Espinasse qui vient branler son patient préféré la nuit -, il se remet lentement de ses blessures tout en ayant peur de passer en conseil de guerre et d´être fusillé, ce qui arrivera à Bébert, devenu Cascade, son compagnon de chambre, maquereau vaguement anarchiste, pour mutilation volontaire. Ferdinand, quant à lui, trompe la mort et s´affranchit du destin qui lui était jusqu´alors promis.

À quelques exceptions près –dont Antoine Perraud sur le site Mediapart qui a émis des réserves sur une œuvre qui n´a pas été relue par l´écrivain et n´est donc pas aboutie ni exempte de lourdeurs – la presse s´est montrée dans l´ensemble fort élogieuse tout en reconnaissant des imperfections que l´auteur aurait expurgées s´il avait pu la réviser. Pour certains, le problème se poserait néanmoins dans une autre perspective : Céline aurait-il simplement validé la parution de ce manuscrit ? Deux chercheurs italiens Pierluigi Pellini et sa doctorante Giulia Mela contestent la décision de Gallimard sous forme d´un brûlot publié sur le site internet du CNRS intitulé : «Genèse d´un best-seller. Quelques hypothèses sur un prétendu «roman inédit» de Louis-Ferdinand Céline». Quoi qu´il en soit, les inédits ont quand même été validés par d´éminents critiques et spécialistes de l´œuvre célinienne comme Pascal Fouché, Régis Tettamanzi et deux de ses biographes, Henri Godard et François Girault (qui est aussi un de ses ayants droit) qui ont d´ailleurs tous collaboré à l´édition de ces deux nouveaux livres. D´autre part, il suffit de lire les premières lignes de Guerre et de Londres pour se rendre compte que nous sommes bel et bien devant la langue originale de Louis –Ferdinand Céline.

Londres, qui se présente en quelque sorte comme la suite de Guerre, est paru en octobre 2022. Dans ce roman –qui entretient des liens avec Guignol´s band, l´autre roman «anglais» plus tardif de Céline -, on retrouve le brigadier Ferdinand Bardamu qui a quitté la France pour rejoindre Londres, «où viennent fatalement un jour donné se dissimuler toutes les haines et tous les accents drôles».  À Londres, Ferdinand retrouve son amie prostituée Angèle, désormais en ménage avec le major anglais Purcell. Ferdinand parvient à élire domicile dans une mansarde de Leicester Pension où un certain Cantaloup, un maquereau de Montpellier, organise un intense trafic sexuel de filles avec quelques autres personnages pittoresques dont un policier, Bijou, et un ancien poseur de bombes, Borokrom. Proxénétisme, alcoolisme, trafic de poudre, violences et irrégularités de toutes sortes rendent de plus en plus suspecte cette troupe de sursitaires déjantés, hantés par l´idée d´être envoyés ou renvoyés au front.

Selon l´éditeur, Londres s´impose comme le grand récit d´une double vocation, celle de la médecine et de l´écriture, mais Londres, malgré les insuffisances que nombre de critiques ont signalées est bien évidemment beaucoup plus que cela : c´est sans l´ombre d´un doute, un roman sur la condition humaine. Ou peut-être fallait-il écrire la condition inhumaine. Paradoxalement, la condition inhumaine qui caractérise justement l´humanité. Quelque part, on peut lire : «J´aurais voulu, je crois, guérir toutes les maladies des hommes, qu´ils souffrent plus jamais les charognes. On est étrange, si on l´avouait. Bien». Le livre est parfois particulièrement violent et composé de scènes de cul, car il s´agit souvent de dresser et de punir les filles et, comme toujours chez Céline, il est question d´antisémitisme. Dans ce roman, la question de la représentation des Juifs se pose aussi. Là-dessus, le préfacier Régis Tettamanzi explique : «Dans Londres, Céline montre les juifs de l´East End(…) Il y a dans ce texte, sinon une dimension réaliste, du moins la prise en compte de cette population de laissés-pour-compte, parmi les quartiers misérables de cette partie de Londres où survivent les pauvres. À cet égard, il faut le noter, les juifs ne sont ni meilleurs ni pires que les autres. Ils sont là, tout simplement».Régis Tettamanzi met en exergue dans sa préface un extrait du roman qui illustre on ne peut mieux ses paroles : «Les petits magasins juifs sont tassés sur les bords de Mile End Rode. Ça n´en finit pas. Des pancartes sur tous les mobiliers en soldes si hautes que les buffets disparaissent derrière les descriptions avantageuses. Une taverne si discrète qu´on ne boit que du thé au lait pour un pence et demi.

Tout petit salon de misère poisseuse où finissent deux gouvernantes abandonnées qui parlèrent autrefois quatre langues couramment. Elles ne connaissent plus que les numéros de tous les tramways qui passent. Elles retrouvent vers cinq heures après midi le petit commerçant qui ne réussit guère dans les édredons, et qui s´intéresserait lui plutôt aux autobus».

La parution de Londres a suscité autant de réserves que celle de Guerre. Nombre de critiques mettent l´accent sur le fait que le livre est extrêmement répétitif, qu´il y a des passages ennuyeux, que l´on y trouve trop de cul et de violence, bref qu´il s´agit d´un manuscrit à l´état de brouillon. Certes, mais en même temps on ne peut nier que l´on reconnait dès le début, comme on l´a déjà vu plus haut, l´inventivité, la richesse argotique, la gouaille qui a fait la réputation de l´écrivain. Bref, le style singulier de l´inimitable Louis-Ferdinand Céline.     

Louis-Ferdinand Céline, Guerre, édition établie par Pascal Fouché, avant-propos de François Gibault, éditions Gallimard, Paris, mai 2022.

Louis-Ferdinand Céline, Londres, éditions établie et présentée par Régis Tettamanzi, éditions Gallimard, Paris, octobre 2022.  

  


 



dimanche 18 décembre 2022

La mort de Nélida Piñon.


 C´est avec une énorme tristesse que l´on vient d´apprendre la mort ce samedi à Lisbonne, à l´âge de 85 ans, de la grande écrivaine brésilienne Nélida Piñon. 

Née le 3 mai 1937 à Rio de Janeiro, elle fut la première femme à tenir la présidence de l´Académie  Brésilienne des Lettres. Fille d´immigrés espagnols (de la région de Galice), son oeuvre fut couronnée de prix importants au Brésil( le Jabuti, entre autres) et à l´étranger -notamment le Prince des Asturies des Lettres et le Juan Rulfo -et  traduite dans le monde entier. En français,  elle est surtout disponible  chez l´éditeur,Des femmes. Parmi ses principaux titres, on se permet de relever A república dos sonhos(La République des rêves), O livro das horas(Mon livre d´heures) ou Um dia chegarei a Sagres(Un jour j´irai à Sagres). 

jeudi 15 décembre 2022

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le livre Le chemin des vierges enceintes de Jean-Yves Loude, publié aux éditions Chandeigne.



https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/livres-le-chemin-des-vierges-enceintes-un-recit-de-jean-yves-loude-352166


mardi 29 novembre 2022

Chronique de décembre 2022.



La Kolyma ou «l´État dans l´État»

Comment peut-on sortir indemne de quatorze ans d´expérience concentrationnaire ? Victime de la terreur stalinienne comme ses compatriotes Alexandre Soljenitsyne et Varlam Chalamov, Gueorgui Demidov est devenu écrivain grâce en grande partie à son emprisonnement à la Kolyma concentrationnaire où il a séjourné de 1938 à 1952. Il était donc lui aussi un rescapé de ce que l´on dénommait d´ordinaire comme un «État dans l´État» ou un «pôle de férocité» selon l´expression d´Alexandre Soljenitsyne.  Gueorgui Demidov en a expérimenté et observé le fonctionnement dans ses moindres détails et il a su résister à la corruption que le Goulag imposait à ses victimes. Ce sont ses récits consacrés aux camps staliniens que les Éditions des Syrtes sont en train de publier, des œuvres qui ont à la fois une valeur historique et littéraire. Après Doubar, paru en 2021, L´amour derrière les barbelés est disponible en librairie depuis octobre dernier. 

Né en 1909 à Saint-Pétersbourg, Gueorgui Gueorguievitch Demidov était physicien de formation. En 1938, pendant la période de la Grande Terreur où les purges battaient leur plein, alors qu´il était ingénieur au laboratoire de l´Institut de Physique de Kharkov – où il travaillait auprès du grand physicien Lev Landau -, il fut arrêté par la redoutable NKVD et condamné à huit ans de travaux forcés, comme des centaines de milliers d´autres innocents – sous des chefs d´accusation forgés de toutes pièces -, pour propagande antisoviétique et surtout pour «terrorisme trotskyste», un crime contre-révolutionnaire passible du fameux article 58 du code de l´Urss. Cet article a été instauré en 1927, revu plusieurs fois et étendu significativement en 1934. Il a introduit les notions d´«ennemi du peuple», de «traître» et de «saboteur». Il a conduit à l´arrestation d´un nombre ahurissant d´innocents. Les peines pouvaient aller jusqu´à vingt-cinq ans d´emprisonnement et étaient fréquemment étendues pour une période indéterminée, sans procès ni délibération. 

Déporté dans les camps de la Kolyma, il a quand même pu survivre à un véritable enfer, dans un endroit de triste mémoire, un des plus glacés et terrifiants au monde. Dans ces camps –disaient les détenus, surnommés «les zeks» -«même les corbeaux ne font pas de vieux os» parce que, dans cet archipel concentrationnaire, «l´hiver dure douze mois, tout le reste c´est l´été».

À la Kolyma, Gueorgui Demidov a inventé un procédé de recyclage des ampoules électriques qui s´est avéré précieux pour l´économie des camps. Ceci n´a pas pour autant empêché qu´il eût écopé d´une nouvelle peine en 1946. Extrêmement affaibli, il fut admis à l´hôpital de Débine où il s´est lié d´amitié avec Varlam Chalamov (voir la chronique de décembre 2021), alors aide-médecin, qui sera, comme lui, un rescapé des camps. Chalamov, qui le prendra plus tard pour un de ses modèles dans les récits «La vie de l´ingénieur Kipreïev» et «Ivan Fiodorovitch» (in Récits de la Kolyma), le tiendra en haute estime et dira de lui qu´il était l´homme le plus intelligent et le plus intègre qu´il eût rencontré. En 1965, Démidov a retrouvé par hasard Chalamov qui le croyait mort et ils ont alors entamé une correspondance qui a duré deux ans et qui à un moment donné a pris un tour conflictuel du fait de leurs divergences littéraires. D´après Luba Jurgenson, dans son essai, paru en février dernier aux éditions Verdier, Le semeur d´yeux-sentiers de Varlam Chalamov, les divergences entre les deux auteurs surviennent d´abord à cause de la disparité de leurs expériences : «Rappelons que Chalamov tient à sa position d´initié qui fonde non seulement la légitimité de son témoignage mais aussi le caractère inouï de sa démarche littéraire». C´est d´ailleurs dans le récit «La vie de l´ingénieur Kipreïev» (Kipreïev étant, on l´a vu, l´alter ego de Demidov) que Chalamov formule son credo : «L´espoir, pour un détenu, c´est toujours une entrave. L´espoir, c´est toujours l´absence de liberté. Un homme qui espère, change de comportement, transige plus souvent avec sa conscience qu´un homme qui n´a aucun espoir».

Dans un article publié en août 2021 dans le magazine En attendant Nadeau, lors de la parution de Doubar et autres récits du Goulag, David Novarina établit on ne peut mieux les différentes perspectives littéraires entre les œuvres de Gueorgui Demidov et Varlam Chalamov : «Demidov et Chalamov optent tous deux pour un témoignage disséminé dans une mosaïque de récits, qui tantôt se font écho, tantôt sont hétérogènes du fait de leurs dispositifs narratifs. Ils ne se contentent pas d’évoquer le sort des « politiques », mais cherchent à montrer la diversité humaine du Goulag (…) Néanmoins, si dans son œuvre Chalamov, en quête d’une « nouvelle prose », adopte une position de contestation de l’institution littéraire, Demidov reste confiant dans les pouvoirs du récit et dans les formes littéraires de la tradition. Certains récits comme « L’amok » ou « Deux procureurs » ont un caractère romanesque affirmé ; Chalamov invite au contraire Demidov dans une lettre à couper « tout ce qui est de l’ordre de la fictionnalisation, de la littérarisation ». Les deux anciens détenus ne portent pas le même regard sur le monde des prisonniers de droit commun : dans la section des  Récits de la Kolyma intitulée « Essais sur le monde du crime », Chalamov déconstruit les stéréotypes littéraires qui donnent une image romantisée de la pègre, alors que Demidov brosse avec sympathie dans « L’amok » un portrait haut en couleur de « Déesse », la maquerelle des détenues de droit commun. Le narrateur de l’une des nouvelles de Demidov inscrit son questionnement moral dans le droit fil de Résurrection de Tolstoï ; « Le gant » de Chalamov se termine par une déclaration sans appel : « Se souvenir du bien pendant cent ans, et du mal pendant deux cents ans. Je me distingue en cela de tous les humanistes russes du XIXe et du XXe siècle ». Les œuvres de Demidov et de Chalamov s’éclairent à merveille mutuellement, et l’on perçoit mieux, après avoir lu Demidov, sur quels refus majeurs se construit l’œuvre de Chalamov».

En reprenant le fil du calvaire de Demidov, on ajoute qu´il fut encore relégué dans la République des Komis, et ce n´est qu´en 1958 qu´il sera réhabilité. Il s´était promis de survivre pour pouvoir un jour témoigner. Une fois libre, il s´est mis à écrire pour «le tiroir» et les amis, et dans les années soixante-dix pour le samizdat et la presse clandestine. Surveillé par la police politique, il a vu ses manuscrits confisqués par le KGB. Sa fille Valentina Demidova-qui était toute petite quand son père fut détenu et que l´auteur n´a pas vue pendant dix-neuf ans, entre 1939 et 1958 –a raconté dans la postface de Doubar que Demidov a reçu un jour la visite d´un membre du KGB qui a essayé en vain de le faire changer de sujet.  Gueorgui Demidov est mort en 1987 sans avoir vu hélas aucun de ses textes publié de son vivant. Les manuscrits ont enfin été rendus à sa fille un an après la mort de l´auteur. Le recueil Doubar et autres récits du Goulag est paru en France en 1991, aux éditions Hachette, mais pas en Russie, où la fin de l’URSS a entraîné la disparition de l’éditeur prévu. Les œuvres de Demidov n’y ont été publiées qu´au début du siècle par les éditions Возвращение (Le Retour), spécialisées dans la publication des écrits des anciens détenus des camps. Ses œuvres comprennent en russe trois volumes de récits et nouvelles sur l’univers du Goulag, et un roman à la première personne inachevé, dont les premiers chapitres se déroulent pendant la Première Guerre mondiale et la guerre civile.

Le livre L´amour derrière les barbelés est traduit du russe et préfacé par Luba Jurgenson et Nicolas Werth deux spécialistes français de la terreur stalinienne, le Goulag et les écrivains russes survivants des camps de la mort. Ils attirent l´attention des lecteurs sur la richesse des personnages de Demidov qui illustrent toutes les facettes de la vie des camps. Les récits de ce remarquable écrivain sont donc assez informatifs pour tous  ceux qui s´intéressent à l´histoire du Goulag. L´expérience concentrationnaire de Demidov l´a fait croiser des victimes «contre-révolutionnaires», c´est-à-dire des innocents comme lui, mais aussi des droit-commun ou des truands que l´administration des camps préférait aux détenus politiques. Pour Luba Jurgenson et Nicolas Werth, Demidov cherche manifestement à redonner à l´histoire du Goulag une dimension tragique qu´exclut a priori la mort en masse des régimes de terreur modernes. Les préfaciers écrivent : «La survie au Goulag dépend de l´environnement, des chefs, du type de travail…Un détenu épuisé se détache progressivement de tout ce qui fait habituellement le ressort de la littérature : l´amour, l´amitié, l´honneur, ce sont là des sentiments et des valeurs qui cessent d´exister lorsqu´on se trouve continuellement au seuil de la mort. À contre-courant de cette évidence, à travers les différentes strates de la société concentrationnaire qu´il met en scène. Demidov réhabilite la passion comme principale ressource du récit : l´amour, la jalousie, l´ambition, le patriotisme habitent les héros pour le meilleur ou pour le pire, leur font transcender leur misérable condition et esquissent la possibilité d´une catharsis».  

Dans «Sous la galette», l´auteur nous emmène dans une mine de cassitérite où le contingent des détenus se renouvelle entièrement au cours d´une année, tant les conditions y sont épouvantables et la mortalité élevée.

Dans «Le décembriste», une étudiante, éprise de son professeur décide, une fois celui-ci arrêté, de le rejoindre à la Kolyma et l´attendre. Le récit a aussi pour cadre une usine de réparations mécaniques d´un des «camps spéciaux» au régime particulièrement dur, mis en place, après la guerre, pour les détenus politiques considérés comme les plus dangereux, soient-ils des opposants réels au régime soviétique –issus pour la plupart des pays baltes, de l´Ukraine ou de la Biélorussie – ou des victimes des campagnes idéologiques entreprises contre tous ceux soupçonnés d´avoir professé des théories anti- marxistes.

Dans «La chevalière», Demidov décrit la structuration et les règles régissant le fonctionnement des bandes de truands qui avec la bénédiction de l´administration font la loi dans les baraquements, malmenant tout particulièrement les prisonniers politiques. Dans ce récit, comme nous l´apprennent Luba Jurgenson et Nicolas Werth, l´auteur à travers le personnage principal Ninka Verse-ta-larme «retrace le parcours –ô combien typique –d´une de ces innombrables enfants des rues de la période de la guerre civile (1918-1921), élevées dans un orphelinat et l´engrenage qui la conduit, depuis ses premiers chapardages et ses premières incarcérations dans des colonies pour mineurs, jusqu´au camp et à sa soumission à un «protecteur» du monde des truands, passage obligé pour toute jeune délinquante confrontée à la violence du monde criminel». Les préfaciers mettent en exergue ici une différence –on l´a vu plus haut - entre Demidov, sensible à la dimension «romantique» du monde du crime, et Chalamov qui rend surtout compte de l´extrême brutalité de cet univers.

 Enfin, dans les récits «Au croisement des routes de l´esclavage» et «Tue l´Allemand !», on dépeint le quotidien des camps dits agricoles, plutôt méconnus, dont la fonction principale est d´assurer le ravitaillement, en produits de la terre et de l´élevage, de l´immense contingent des détenus et des gardiens du Goulag. Dans le récit «Au croisement des routes de l´esclavage», le tout premier, Damidov présente d´ailleurs, dès les premières lignes, le calvaire des prisonniers des camps : «Des trente-deux années de ma vie, je n´en avais passé alors que trois en détention. Généralement ce laps de temps est insuffisant pour rayer de la conscience la mémoire vive du passé avec ses attentes et ses espérances, dont l´effondrement continue d´alimenter le sentiment d´injustice et l´amertume de tout ce que l´on a perdu. Mais les choses sont différentes quand, à l´action lente d´un temps qui s´étire indéfiniment, s´ajoute le joug de la faim et d´un travail épuisant qui pompe toute votre énergie. Alors les souffrances morales et physiques sont comme anesthésiées. Pour des millions de détenus des camps staliniens, la dystrophie fut un don du ciel. Elle était en effet presque toujours accompagnée d´une dégradation des facultés mentales et affectives propice à cette lente agonie des sentiments qui saisissait la plupart des détenus condamnés à une longue peine de camp».   

Demidov construit le tableau du camp à travers de multiples voix, ne se centrant donc pas sur la figure du narrateur. Comme nous le rappellent les préfaciers, Demidov saisit les personnages dans un moment exceptionnel de leur vie, mais pour le mettre en scène, il déroule tout ce qui lui sert de fond : «la routine des camps, leur invisible omniprésence dans l´ensemble de la vie soviétique. Il parvient ainsi à dire la terrible «banalité» du Goulag». 

 


Gueorgui Demidov, L´amour derrière les barbelés, traduit du russe et préfacé par Luba Jurgenson et Nicolas Werth, éditions des Syrtes, Genève, octobre 2022.

À lire également :

Gueorgui Demidov, Doubar et autres récits du Goulag, traduit du russe par Antonio Garcia, Alexandra Gaillard et Colette Stoïanov, éditions des Syrtes, Genève, mars 2021.

  

vendredi 25 novembre 2022

La mort de Hans Magnus Enzensberger.

 


Le poète, romancier, dramaturge et essayiste allemand Hans Magnus Enzensberger, né le 11 novembre 2022 à Munich, est mort le 24 novembre à Kaufbeuren, en Bavière, à l´âge de 93 ans.

Auteur d´ouvrages de référence comme Hammerstein ou l´intransigeance, Le bref été de l´anarchie : la vie et la mort de Buenaventura Durruti, Requiem pour une femme romantique : les amours tourmentées d'Augusta Bussmann et de Clemens Brentano ou Tumulte, Hans Magnus Enzensberger était une des voix les plus respectées de la littérature allemande et européenne ayant reçu de nombreux prix nationaux et internationaux.  

 


 




Christian Bobin (1951-2022).


Écrivain et poète français, Christian Bobin, né le 24 avril 1951 au Creusot, en Saône –et- Loire, est mort le 23 novembre dans la même ville des suites d´une longue maladie.

Il s´est fait connaître du grand public en 1992 avec Le Très-Bas, livre consacré à Saint-François d´Assise et n´a depuis cessé de gagner en popularité. Auteur très prolifique, il a publié dans sa vie autour d´une soixantaine d´ouvrages.