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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mardi 1 janvier 2008

Chronique de janvier 2008



L´ombre de José Lezama Lima



«De noche la puerta quedaba casi abierta. El padre se habia ido a la guerra, estaba alzado.»(1) Ainsi débute Oppiano Licario, roman inachevé et posthume du grand écrivain cubain José Lezama Lima (1910-1976). Je l´ai lu pour la première fois en 1994, quelques mois après l´avoir trouvé, quasiment par hasard, sur une étagère de la librairie Buchholz à Lisbonne. J´avais découvert Lezama Lima à travers son chef-d´œuvre Paradiso(2)à la fin des années quatre-vingt, grâce à mon professeur de Théorie de la Littérature à la Faculté des Lettres de Lisbonne, Mme Maria de Lourdes Cortez. C´est un roman d´une rare beauté que, lors de sa parution en 1966, la révolution cubaine a eu du mal à comprendre et à assimiler. Lezama Lima avait créé avec ce roman un univers baroque autour de José Cemi- peut-être l´alter ego de l´auteur - qui dérogeait aux principes révolutionnaires tant prisés par le réalisme socialiste. La première édition fut même retirée des librairies havanaises en raison, entre autres aspects, de ses «excès homosexuels» surtout au huitième chapitre. Lezama Lima aurait déclaré à l´époque que si la révolution était aussi forte qu´elle le prétendait, elle supporterait tout y compris Paradiso. Fidel Castro, ne voulant pas s´aliéner le soutien dont il disposait encore d´une partie de l´élite intellectuelle de gauche, a levé l´interdiction qui pesait sur ce roman atypique. Mais si, au début, j´ai évoqué un autre roman de Lezama Lima, Oppiano Licario- la suite, en quelque sorte, de Paradiso-, c´est parce que j´en ai acheté une deuxième édition, en août dernier avant mon voyage touristique à Cuba. Je tiens tellement aux livres de cet écrivain que de peur de perdre mon exemplaire plus ancien en voyage, j´ai préféré dépenser de l´argent en me payant un deuxième exemplaire. Heureusement, j´ai pu me le procurer à Lisbonne même dans la librairie espagnole qui a récemment déménagé de la rue Serpa Pinto à la rue de Madalena. C´est une librairie qui ressemble plutôt à un vieux bouquiniste, mais qui conserve encore de beaux livres, et qui survit surtout grâce à la nature affable de ses deux libraires, Mme Luísa Norberto et Celso Xavier, un jeune étudiant de sculpture.
Mon séjour à Cuba a duré à peu près une semaine (du 11 au 18 août). Il fut agréable mais plutôt fatigant puisque nous avons parcouru plusieurs villes : début à La Havane, puis Cienfuegos, Trinidad, Santa Clara, Sancti Spiritus et finalement- et inévitablement dans tous les circuits touristiques- la plage à Varadero. Certains touristes revenus de Cuba mettent en exergue le délabrement des édifices à La Havane et l´impression qu´ils ont ressentie là-bas d´avoir reculé dans le temps jusqu´aux années cinquante avec les vieilles voitures Cadillac ou Chevrolet américaines qui animent une ville où un des slogans est une phrase écrite sur un des murs longeant le Malecón : «Señores imperialistas, no les tenemos miedo ! »(«Messieurs les impérialistes, nous n´avons pas peur de vous !»). À moi, une des choses qui m´ont le plus impressionné, c´est la pénurie des librairies cubaines ! J´en ai visité trois, à La Havane, à Cienfuegos et à Santa Clara. Les livres sont presque tous d´occasion et ceux rédigés par des auteurs- Cubains ou étrangers- qui ont osé critiquer le régime, sont bien sûr mis à l´index. Le choix est donc très limité, situation tristement ironique dans un pays où- et c´est tout à l´honneur du régime-il n´y a pas d´analphabètes. À Cienfuegos, j´ai quand même acheté un livre : Mascaró, el cazador americano(Mascaró,le chasseur américain), prix Casa de las Américas 1975 de l´écrivain argentin Haroldo Conti, proche du régime cubain et victime de la dictature militaire de Videla que j´ai évoqué en avril 2006 dans un article écrit pour le site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne (3). Des livres de Lezama Lima, il n´y en avait aucun, sauf Paradiso. On pourrait dire d´ailleurs que, de ce point de vue-là, mon voyage à Cuba s´est soldé par un cuisant échec : je n´ai pu me procurer aucun livre de Lezama Lima, je n´ai pas pu visiter le Musée qui porte son nom, situé au numéro 162 de la Calle Trocadéro, à l´emplacement de son ancienne maison à La Havane et, par-dessus le marché, j´ai dû entendre mon guide, une femme sympathique d´environ cinquante ans, relativiser, pendant tout un séjour, l´importance de Lezama Lima dans l´histoire de la littérature cubaine ! Lezama Lima n´était pourtant pas un auteur proscrit par le régime quoiqu´il ne fût pas non plus en odeur de sainteté avec le castrisme. Il était avant tout un homme qui avait fait de la littérature sa vie même, comme l´a si bien rappelé le dissident Reinaldo Arenas dans son magnifique roman posthume Avant la nuit. D´une culture et d´une érudition hors du commun, Lezama Lima était considéré comme le patriarche invisible des lettres cubaines. Ses voisins l´appelaient le pèlerin immobile, lui qui avait très peu voyagé tout le long de sa vie ayant rarement quitté la rue Trocadéro. À l´étranger, il ne s´est déplacé qu´une seule fois, en 1951 pour explorer la baie de Montego en Jamaïque, mais en rêve il s´était promené du côté de Saint-Germain- des-Prés à Paris et avait mangé du boudin aux noix à la Plaza Real de Madrid. Dans un article publié le 29 septembre par le quotidien de Buenos Aires La Nación, le journaliste et écrivain Tomás Eloy Martinez racontait son rendez-vous avec Lezama Lima en 1968 à La Havane au Floridita, le café autrefois fréquenté par Hemingway, où la boulimie de l´auteur cubain avait laissé sans le sou son confrère argentin ! Cette année-là, Lezama Lima qui mesurait 1,90 mètre pesait 130 kilos.
Lezama Lima est tombé un peu dans l´oubli après l´affaire Padilla en 1971. L´écrivain Heberto Padilla après l´anathème adressé au régime cubain par le biais de son livre de poèmes Fuera del juego(Hors-jeu), fut victime de ces mascarades dont les régimes staliniens ont le secret et contraint de faire une «autocritique» où il dénonçait tous les noms de ceux, dont Lezama Lima, qui auraient eu des attitudes contre-révolutionnaires. Mais ce n´est pas seulement pour cette raison que Lezama Lima a été voué aux gémonies. Sa figure est devenu dérangeante- quoiqu´il ne fût jamais, il est vrai, tenu pour un dissident- essentiellement, comme nous le rappelle encore une fois le regretté Reinaldo Arenas, à cause de son culte de la beauté :« La beauté est en soi dangereuse et encombrante pour toute dictature parce qu´elle implique une largeur d´esprit qui dépasse les limites auxquelles cette dictature-là soumet les êtres humains ; c´est un territoire qui échappe au contrôle de la police politique(…) Aussi irrite-t-elle les dictateurs qui veulent la détruire à tout prix. La beauté sous un régime dictatorial est toujours dissidente, parce que toute dictature est en soi anti-esthétique, grotesque ; pratiquer la beauté est pour le dictateur et ses agents une attitude réactionnaire.»(4)
Pour Lezama ce qui comptait avant tout c´était en effet son idéal esthétique et littéraire. Son rythme de travail était irrégulier étant donné que l´asthme le faisait parfois interrompre ce qu´il était en train de créer. En plus, les médicaments qui lui étaient prescrits provoquaient d´ordinaire quelque somnolence, de sorte que ses meilleures pages auront été écrites, selon sa sœur Eloísa, au milieu de la nuit parmi la fumée de ses «habanos». Lezama cultivait d´ailleurs la thèse selon laquelle l´asthme aurait eu une influence décisive sur son œuvre et son style : « Je crois que la respiration est le mouvement rationnel et que l´on prolonge la proposition, telle que je la conçois, avec sa respiration. Je crois que d´une manière ou d´une autre, respirer est aussi une façon d´écrire, un moyen de mettre en communication directe l´espace visible et l´espace invisible.»
Son œuvre est une des plus lumineuses et originales que j´aie lues. Elle puise son inspiration aux sources les plus diverses : de la poésie de Luís de Gongora à la philosophie taoïste, des anciennes mythologies chrétiennes et païennes à la culture grecque classique, sans oublier jusqu´aux vieux traités d´alchimie. Si nous avons surtout évoqué ses deux romans, il faut dire qu´il a également beaucoup écrit de la poésie (Mort de Narcise ou Fragments de l´iman), un recueil de nouvelles (Le jeu des décapitations) des récits et des essais. On a souvent écrit que sa poésie était très hermétique. Je n´y souscris pas, même si je reconnais que l´accès n´est pas très facile pour le commun des mortels. Mais pour pénétrer dans l´univers baroque de Lezama Lima, on doit être prêt à se laisser envoûter par une conception de la langue faisant litière de toute philosophie traditionnelle. C´est que Lezama a fondé une nouvelle conception du baroque, surtout à partir de son roman Paradiso. Néanmoins, se rendant compte que l´adjectif «baroque» était un peu tombé dans le discrédit, devenant une espèce de mot«passe-partout», Lezama a un jour décidé de donner quelques orientations quant à ses méthodes de travail, comme nous l´a rappelé un des plus éminents «lézamiens», l´écrivain Severo Sarduy,- Cubain lui aussi, décédé en 1993- dans un brillant article pour le numéro 300 du Magazine Littéraire (juin 1992). Lezama a donc indiqué les quatre points de base de sa méthodologie anti- aristotélicienne à travers laquelle il prétendait cerner le logos secret : primo, l´occupation stoïcienne où l´image occupe tout le roman et le pénètre de sa substance; une image qui a un sens théologal et ne peut se passer d´une incarnation, d´un double ; secundo, l´expérience oblique où, en faisant un geste quotidien, on provoque une attitude irréversible et insoupçonnée ailleurs. Lezama cite l´exemple d´un homme qui, sans se douter de rien, déclenchait une cascade dans l´Ontario rien qu´en ouvrant le commutateur de sa chambre ; tertio, la surprise. Ici, il est plus pratique de reproduire ce qu´en dit Lezama lui-même :«Si quelqu´un, sachant bien l´allemand, rencontre le mot vogel(oiseau), puis le mot vogelbauer(cage pour l´oiseau), et trouve enfin le mot vogelon(l´acte sexuel dans Zarathoustra), brusquement, l´éclat pareil à celui d´une allumette que produit la rencontre de l´oiseau et de la cage lui donne ce mot vogelon, mot né sans cause, soit le mot voulant dire : entrée de l´oiseau dans la cage, c´est-à-dire la copule» ; quarto, la méthode hypertélique où l´on va toujours au-delà de ses fins, le chemin hypertélique étant au fond poétique.
Si, comme je l´ai écrit plus haut, je n´ai pas pu visiter à La Havane le musée Lezama Lima, du moins puis-je toujours m´enivrer de sa somptueuse écriture et communiquer ma passion à tous ceux qui voudront bien la partager avec moi.





(1)«La nuit, la porte restait quasiment ouverte. Le père était parti à la guerre, il s´était engagé». Le mot castillan «alzado»de la version originale évoque, dans ce contexte, quelqu´un qui a rejoint un groupe qui lutte pour une cause.


(2)J´ai écrit un petit article sur Paradiso pour le site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne (nlflivraria.com) en décembre 2005.


(3)L´enlèvement de Haroldo Conti.


(4) in Avant la nuit.

samedi 29 décembre 2007

La mort de Jaan Kross



Après Julien Gracq le 22 décembre, un autre grand nom de la littérature européenne vient de disparaître : l´Estonien Jaan Kross, décédé le 27 décembre. Je reproduis ici la critique que j´ai écrite pour le site de la Nouvelle Librairie Française, en janvier 2007, sur son dernier livre traduit en français : Le vol immobile.


«Le vol immobile»-Jaan Kross


« L´Union européenne connaît ce mois-ci un nouvel élargissement avec l´adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie. J´aimerais bien que ceci puisse être synonyme d´un regain d´intérêt pour la culture de ces nouveaux adhérents, surtout de la Bulgarie dont on connaît si peu. C´est que deux ans et demi après le dernier élargissement, on serait en droit de se demander quels efforts on a vraiment développés pour faire connaître aux membres les plus anciens la culture de leurs nouveaux partenaires. Au Portugal, par exemple, la plupart des lecteurs n´auront probablement jamais entendu parler de cette légende vivante de la littérature estonienne qui répond au nom de Jaan Kross. Et pourtant cet écrivain balte figure depuis des années sur la liste des candidats au prix Nobel. En France, du moins est-il abondamment traduit, quoique les premières traductions de ses livres soient en ce moment, pour la plupart, épuisées.
Né en 1920, Jaan Kross fut d´abord poète et traducteur de poésie. Entre 1958 et 1969, il a publié quatre recueils qui témoignaient d´une sensibilité poétique, intellectuelle et philosophique des plus raffinées, une oasis d´originalité dans un désert soviétique où foisonnaient des platitudes. C´est que, on vous le rappelle, en ce temps-là l´Estonie, sous la botte soviétique, n´était pas indépendante. Jaan Kross, comme nombre d´Estoniens, intellectuels ou anonymes, avait d´ailleurs été condamné, à la fin de la seconde guerre mondiale et l´annexion des trois républiques baltes, à six ans de travaux forcés, d´abord dans les mines de charbon de Vorkuta, puis dans le camp de Krasnoïarsk. La littérature a donc représenté pour lui, ainsi que pour de nombreux intellectuels des pays annexés, une sorte d´exil intérieur.
Après l´expérience poétique que j´ai mentionnée plus haut, Jaan Kross s´est tourné vers le roman dès le début des années soixante-dix. Dans ce registre, il s´affirme comme un des maîtres du genre. Ses romans, nouvelles, essais et récits- une quinzaine environ, à ce jour- retracent, dans leur grande majorité, le parcours de figures importantes de l´histoire estonienne ou ayant atteint une certaine notoriété internationale, le tout transfiguré, bien entendu, par le tamis de la fiction. Dans ce cadre, son roman le plus prestigieux à l´étranger et, paraît-il, le plus traduit est Le fou du tsar (actuellement épuisé en français) où l´on connaît la vie, les splendeurs et misères du baron balte Timotheus von Bock.
En septembre dernier les éditions Noir sur Blanc de Lausanne ont mis à la disposition des lecteurs francophones, traduit par Antoine Chalvin, un nouveau livre de Jaan Kross :Le vol immobile.
Ce roman, dans la même veine des livres précédents de l´auteur, nous fait revivre les malheurs de la génération estonienne de l´entre-deux-guerres, à travers les confessions- recueillies peu avant sa mort par un ancien condisciple et ami, dans les traits duquel on n´a aucun mal à reconnaître un alter ego de l´auteur- de Ullo Paerand. Ce personnage, d´une rare intelligence, était issu de la bourgeoisie de Tallinn, sûre d´elle-même dans les toutes premières années après l´indépendance, cosmopolite et dont les membres parlaient aisément l´allemand, le russe et le français. Pourtant, la tranquillité de la famille Berends (nom que Ullo s´est fait un devoir d´«estoniser» plus tard) allait être ébranlée par le côté volage et imprudent du père d´Ullo. En fait, monsieur Berends s´éprend d´une dame norvégienne, délaissant son épouse et trempe, à un moment donné, dans des affaires suspectes. Il part vivre en Hollande et au Luxembourg et n´envoie que très sporadiquement de l´argent à sa famille, des sommes insuffisantes, par-dessus le marché, pour subvenir aux besoins de Ullo et de sa mère. Ceux-ci déménagent plusieurs fois et filent un mauvais coton. Ullo parvient quand même tant bien que mal à s´en sortir jusqu´à se faire enrôler, en adulte, dans un cabinet ministériel. Mais derrière les désarrois de Ullo Paerand, ses amourettes, ses secrets, son habileté (en élève modèle, mais nécessiteux, il rédige, contre quelques couronnes, des devoirs pour ses camarades de classe), on plonge dans le drame de toute une génération et tout un pays, tout petit, tiraillé entre deux colosses : l´Allemagne et la Russie. Les Estoniens dans les années quarante assistent impuissants successivement à l´annexion de leur pays par l´Union Soviétique, à l´occupation par les troupes hitlériennes et à la nouvelle incorporation au sein de l´URSS, devant l´indifférence, voire la complicité des Alliés occidentaux.
Lisez donc Le vol immobile, un grand roman de celui en qui des figures de proue de la littérature européenne comme Claudio Magris ou Doris Lessing reconnaissent le Thomas Mann des pays baltes.»


dimanche 23 décembre 2007

La mort de Julien Gracq



L´écrivain français Julien Gracq est mort hier à l´âge de 97 ans. En hommage à ce grand nom des lettres françaises,je reproduis ici un petit article-le tout premier en l´occurrence-que j´ai écrit en novembre 2005 pour le site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne(nlflivraria.com):


«Figure majeure des lettres françaises, Julien Gracq (de son vrai nom Louis Poirier, ancien professeur d´Histoire-Géo), né en 1910, est un personnage secret qui a toujours cultivé le silence. Rechignant à se dépouiller de ses vieilles habitudes, il s´est rarement prêté au jeu de l´interview. Son oeuvre est composée de romans(dont le magnifique Rivages des Syrtes couronné du prix Goncourt 1951 que l´auteur a eu l´«aplomb»de refuser), de récits (Un balcon en forêt), de nouvelles, de brillants essais critiques (Lettrines,En lisant,en écrivant), de deux pièces de théâtre et du pamphlet Littérature à l´estomac qui, publié en 1950, a bousculé pas mal d´idées reçues. Des fictions où le romantisme côtoie souvent le fantastique (et où l érotisme -quoique subtilement -n´est pas absent), aux proses où le souci de la perfection stylistique est poussé au paroxysme, l´oeuvre de Julien Gracq, un des rares écrivains vivants accueillis par la Pléiade, est d´une richesse incomparable. Il s´agit indiscutablement d´un auteur important qui reste, pourtant, un inconnu pour nombre de lecteurs.»




Que sa mort physique fasse de Julien Gracq un auteur immortel et que son oeuvre soit reconnue par un nombre croissant de lecteurs.
Les quatre articles qui suivent ont été écrits pour le site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne (nlflivraria.com).Je les reprends ici à la demande de certains lecteurs.

Miguel Torga, l´écrivain tellurique (août 2007)



Quand on consulte le catalogue de José Corti, on peut constater que les auteurs publiés par cette librairie et maison d´ édition, sise dans la rue Médicis à Paris, ont quelque chose qui les singularisent vis-à-vis des autres grands écrivains.
Soient-ils français ou étrangers, les écrivains que José Corti a choisis ont fait, pour la plupart, leur bonhomme de chemin en marge de toute école littéraire. Quelques-uns, indépendamment de leurs caractéristiques, ont même cultivé le silence, loin des milieux cosmopolites qu´ils ont un temps côtoyés. Parfois, ce n´était qu´un exil intérieur. Pourtant, il s´agissait souvent d´un retour à leurs racines rurales. Julien Gracq est, on le sait, un auteur auquel vous avez sûrement pensé, en lisant les premières lignes de cet article. Il y en a néanmoins d´autres, comme le Portugais Miguel Torga, dont on célèbre cette année le centième anniversaire de sa naissance.
Né le 12 août 1907 à São Martinho de Anta, Sabrosa dans la région de Trás-os-Montes, dans le nord-est du Portugal, Adolfo Correia da Rocha, qui devait prendre plus tard le pseudonyme de Miguel Torga (Miguel en hommage à Unamuno et à Cervantès et Torga, du nom d´une espèce de bruyère de sa contrée) a connu une enfance assez dure. Issu d´un milieu pauvre et rural, Torga a fréquenté le séminaire à Lamego et, à l´âge de treize ans, il est parti au Brésil, où il a travaillé pendant cinq ans dans une ferme à Minas Gerais dont le propriétaire était un de ses oncles. En 1925, il est rentré au Portugal, où il a conclu les études secondaires avant de s´inscrire à l´Université de Coïmbra deux ans plus tard. En 1933, en quittant l´Université, il devenait médecin. En 1941, après avoir exercé son métier au village où il était né, Torga s´est définitivement établi à Coïmbra, ouvrant un cabinet d´oto-rhino- laryngologie. Mais ce n´est pas, bien entendu, à partir de son cabinet médical à Coïmbra qu´il est devenu célèbre dans tout le pays. Sa notoriété fut, bien sûr, acquise grâce aux innombrables écrits qu´il a produits. C´est que l´écriture était une passion qui avait germé chez cet homme coriace dès sa jeunesse. Il a certes fait partie de quelques cercles littéraires, notamment autour des revues Presença(avec José Régio et Vitorino Nemésio, entre autres), Sinal- qu´il a fondée lui-même avec Branquinho da Fonseca et dont il n´est paru qu´un seul numéro- et Manifesto qui a connu une existence tout aussi éphémère. Pourtant, l´intransigeance et l´intrépidité ont façonné le caractère d´un homme qui se voulait, avant tout, un esprit libre et sans attaches. L´affirmation de sa conscience individuelle est allée de pair avec un amour profond pour la nature et le refus de toute sorte d´oppression. La voix de Torga est devenue dès les premiers temps, cela va sans dire, trop dérangeante pour être tolérée par un régime salazariste qui muselait ceux qui osaient dire non à l´ignominie et à la répression. Il a connu des mois d´emprisonnement et certaines de ses œuvres ont été censurées, mais la verve tellurique d´un homme à la personnalité trempée par les coups de boutoir de la dure réalité quotidienne, a toujours eu raison des contingences de la vie et des malheurs conjoncturels. Sa popularité ne cessait de croître au fil des années.
Son œuvre est l´une des plus riches et variées de la littérature portugaise du siècle précédent, une œuvre que le Nobel n´a jamais couronnée, alors que son nom a été pressenti à maintes reprises pour cette consécration suprême. Contrairement à ce que l´on a d´ordinaire insinué, Torga n´en a eu cure. Il était un homme qui se méfiait un peu des honneurs et des foules.
Quand on évoque l´œuvre de Torga, c´est souvent à sa poésie que l´on pense : une poésie vive, miroir et chant du monde rural, de la lutte de l´homme contre les lois qui l´enchaînent. Néanmoins, je lui préfère les contes et son magnifique Journal. Dans les contes et les nouveaux contes de la montagne, on assiste au quotidien empreint de tristesse, d´abandon, de désespoir et de noirceur de gens frustrés, d´amoureux infidèles, de lépreux, de montagnards miséreux. Dans Bichos (Bêtes en portugais), étrangement traduit en français par Arche, parmi des histoires d´animaux, nous trouvons un conte où l´on découvre le malheur d´ une femme prénommée Madeleine qui doit accoucher d´un enfant dont personne ne veut. Elle est ainsi livrée à son sort, comme un pauvre animal, mais elle fait montre d´un courage assez rare. C´est un des contes qui m´ont le plus impressionné quand, dans mon adolescence, j´ai dû l´étudier au lycée Passos Manuel, à Lisbonne, où j´ai fait mes études secondaires.
Quant aux Journaux de Torga, dont les quatre derniers tomes sont rassemblés, en français, dans le volume En chair vive, ils sont l´œuvre d´un homme sensible à tout ce qui l´entourait, qui se faisait fort de défendre l´authenticité, le pluralisme, qui s´interrogeait sur les imperfections du monde et sur les tourments de l´existence. Torga,- qui écrivait en épigraphe de ses Journaux une phrase célèbre de l´écrivain suisse Amiel : «chaque jour, nous laissons une partie de nous-mêmes en chemin.»-fut, sans conteste, un des plus brillants diaristes, toutes langues confondues, du vingtième siècle.
En janvier 1995, lors de sa mort, tout le Portugal a rendu hommage à un des écrivains qui se sont le plus identifiés à sa langue maternelle et à l´universalité de la culture portugaise.



P.S- Les livres de Miguel Torga en français (admirablement traduits, pour la plupart, par Claire Cayron, brutalement décédée en 2002) sont surtout disponibles chez José Corti. On en trouve toutefois quelques titres chez d´autres éditeurs comme, par exemple, En franchise intérieure (pages du journal) chez Aubier -Montagne ou le magnifique La création du monde chez Garnier - Flammarion.

L´Istanbul de Orhan Pamuk ou des variations sur la mélancolie (avril 2007)


Ces jours-ci, il paraît chez Gallimard un des derniers livres du grand écrivain turc Orhan Pamuk, un livre déjà traduit en d´autres langues et que j´ai eu le plaisir de lire l´année dernière après en avoir acheté l´édition italienne lors de mon voyage à Rome en avril. Ce livre s´intitule Istanbul. Ce n´est pas un roman, mais c´est assurément un des meilleurs ouvrages du prix Nobel de Littérature 2006.
De Istanbul, on pourrait dire qu´il s´agit d´un livre de mémoires, mais cette épithète ne donnerait pas la juste mesure de toute la richesse que l´on peut humer à chaque page. Je n´ai pas employé le verbe«humer»- que certains trouveront bizarre- par hasard ou par quelque artifice métaphorique. C´est que, effectivement, ce livre ne peut pas être lu à vol d´oiseau, sans que l´on absorbe dans ses moindres recoins tous les trésors qu´il recèle. Car ce livre tient de l´évocation poétique, mais il est aussi un livre de souvenirs, une autobiographie, la biographie sentimentale d´une ville et de ses écrivains, le regard que les étrangers y portent, le tout servi par une langue superbe et la passion encyclopédique d´un collectionneur.
Orhan Pamuk raconte dans les toutes premières lignes que, enfant, il croyait que dans un autre endroit de la ville vivait un autre enfant qui lui serait en tout point identique, une espèce de jumeau. Cette pensée de l´auteur nous renvoie à un jeu de miroirs dans lequel se reflète Istanbul, tiraillée entre un passé glorieux, un présent indéfini et un avenir incertain, mais aussi entre l´Orient et l´Occident, entre le mythe nourri par les voyageurs étrangers et les coups de boutoir de la réalité, enfin entre l´érotisme de la légende et le train-train quotidien. Le bulletin Gallimard numéro 467(mars –avril 2007) reproduit des extraits de l´ouvrage que les lecteurs français pourront bientôt lire et dans lesquels Pamuk évoque la ville de son cœur, celle où il est né :« J´ai vécu l´Istanbul de mon enfance comme un lieu en deux teintes, à moitié obscur, couleur de plomb, dans le style des photographies en noir et blanc(…)Bien que j´aie grandi dans la semi –obscurité d´une maison musée à l´ambiance pesante, je lui dois sans doute une part de mes passions pour les espaces intérieurs.» Et plus loin :« J´aime(…)les ténèbres des froides soirées d´hiver qui descendent à la façon d´un poème, malgré les lampadaires falots, sur les faubourgs déserts, parce que nous sommes loin des regards étrangers, occidentaux et parce qu´elles recouvrent le dénuement de la ville dont nous avons honte et que nous voulons cacher». Cette dualité que l´auteur mentionne entre l´Istanbul vue par les yeux des touristes et celle plus cachée, loin des regards «indiscrets», se trouve d´ailleurs au cœur de l´ouvrage. Avec, puisqu´il s´agit aussi d´un livre- partiellement du moins- autobiographique, les splendeurs et misères de sa propre famille (le livre est, d´ailleurs, dédié à son père Gündüz Pamuk, mort en 2002) dont la plupart des membres ont vécu dans le même immeuble et dont la désagrégation avec, entre autres faits, la séparation de ses parents est assez évoquée dans l´ouvrage. Cependant, le véritable leitmotiv du livre, surtout lors des méditations historiques ou poétiques de la ville et de ses grandes figures politiques, littéraires et artistiques, est la mélancolie. Une mélancolie tantôt douce, tantôt atrabilaire qui teint de couleurs sombres la ville d´Istanbul, ce qui ne la rend pas pour autant moins belle puisque comme l´affirme Ahmet Rasim, en épigraphe de l´ouvrage,« La beauté du panorama se trouve dans sa tristesse».
La mélancolie particulière de Istanbul porte un nom :hüzün. Les racines du mot remontent au Coran : le prophète écrit que l´année où il a perdu son épouse Latice et son oncle Ebu Talip fut pour lui l´année de la mélancolie. Cette mélancolie d´Istanbul, teintée de nostalgie, on pourrait peut-être la rapprocher de l´añoranza espagnole, de l´enyor des Catalans (on se rappelle la chanson«cant de l´enyor», une des plus belles du chanteur Lluis Llach) ou, bien sûr, de la saudade portugaise. Tout ceci malgré, évidemment, les spécificités inhérentes à chacun des termes. En effet, on peut dire par exemple que l´on a de la «saudade» d´un «bacalhau com batatas»(1) alors que, il me semble (du moins ne l´ai –je jamais entendu), un Espagnol ne dirait jamais qu´il éprouve de l´«añoranza» pour une «paella», qu´il n´aurait pas mangée depuis longtemps. Tout au plus pourrait-il employer l´expression «echar de menos» ou le verbe «extrañar». Dans le site de littérature latino-américaine«el boomeran(g)»(2), l´écrivain nicaraguayen Sergio Ramirez, à propos justement de sa lecture du livre de Pamuk(disponible en espagnol depuis novembre 2006 ), a rapproché le mot turc«hüzün» d´un terme que l´on emploie au Nicaragua :«cabonga». Les origines de ce mot ne sont pas bien établies. Pour certains, il tire sa source du mot «kaobanga» de l´idiome africain Shanga. Pour d´autres, de «cauwanka», mot d´une des langues perdues des indigènes du Costa Rica. Quoiqu´il en soit, le terme a un usage assez courant et l´on peut même dire« estar acabangado» donc, mourir de cabanga. On peut éprouver de la «cabanga» pour l´être aimé qui ne revient plus. C´est en quelque sorte aussi la matière dont sont faits les tangos. La «cabanga», donc, comme une manière douloureuse de bonheur. Enfin, dans ce registre, on pourrait évoquer également la liaison entre la «saudade» et le genre musical qui exprime le mieux ce sentiment: le fado.
Dans les descriptions des labyrinthes, à travers les évocations familiales et littéraires ou au détour d´un minaret, perdez-vous, bercés par le «hüzün», dans l´Istanbul…de Orhan Pamuk.


(1)De la morue avec des pommes de terre, un plat typique portugais.


(2) el boomeran.com

Mihail Sebastian,le visionnaire (janvier 2007)



Dans mes chroniques mensuelles du mois de septembre, je suggérais la lecture du dernier roman de l´écrivain roumain Norman Manea intitulé Le retour du hooligan qui venait de paraître et qui fut récemment couronné du prix Médicis étranger. Ceux qui l´ont lu se rappellent certainement que ce livre aux contours autobiographiques rend en filigrane un hommage sincère et émouvant à une grande figure des lettres roumaines qui répondait au nom de Mihail Sebastian(pseudonyme de Iosif Hechter), né en 1907, donc, il y a justement cent ans. Norman Manea, pour le titre de son roman, a d´ailleurs puisé son inspiration dans un essai de Sebastian publié en 1936,Comment je suis devenu un hooligan et non pas, comme certains l´ont prétendu, dans le livre de Mircea Eliade Les hooligans. Dans une interview accordée en septembre dernier à Manuel Carcassonne pour La Revue des deux mondes, Manea a affirmé qu´il opposait le hooligan antibourgeois, fasciné par la mort, dont Eliade faisait l´éloge, au hooligan qu´il préfère, celui de Sebastian, qui, en outsider, refusait de se couler dans le collectif, c´est-à-dire, le marginal, le clown, l´exilé, le type d´intellectuel juif chassé pendant la guerre.
Comment je suis devenu un hooligan est en quelque sorte la réponse aux philippiques dont Sebastian fut l´objet après la parution en 1934 de son roman Depuis deux mille ans. Ce roman dépeint la vie d´un jeune juif roumain entre 1923 et 1933, sous les traits duquel on peut retrouver Sebastian lui-même, en proie à l´antisémitisme récurrent qui rongeait la société roumaine. Le narrateur s´interroge sur les causes qui le nourrissent depuis deux mille ans. Mais ce n´est pas à proprement parler à cause du sujet de son roman que Mihail Sebastian s´est vu attirer les foudres de tout le monde : des chrétiens et des juifs, des libéraux et des extrémistes. La polémique a été déclenchée par le texte de Nae Ionescu( d´une rare pauvreté intellectuelle selon Alain Paruit le traducteur de Depuis deux mille ans, en postface à la traduction française de 1998 aux éditions Stock), l´ami que Sebastian avait invité à préfacer son roman, devenu entre-temps un des idéologues de la Garde de Fer, le mouvement fasciste et antisémite roumain. Sebastian connaissait les idées plutôt conservatrices de Nae Ionescu, mais lorsqu´il lui a demandé de poindre une préface pour son roman, avant qu´il ne l´eût achevé, on n´avait pas encore saisi combien était extrémiste l´argumentaire de ce professeur universitaire dont le discours éloquent et enflammé avait enchanté nombre d´étudiants et de jeunes intellectuels de l´époque comme Emil Cioran(« L´ homme avait un charme extraordinaire…il nous a entraînés dans son aventure personnelle» in Continents de l´insomnie) et Mircea Eliade. Eugène Ionesco fut une des rares figures à n´avoir pas succombé au charme de ce professeur de philosophie et directeur de journal qui a largement inspiré Ghita Blidaru, un des personnages du roman Depuis deux mille ans. Pourquoi Sebastian aura-t-il donc décidé de garder et publier tout de même, dans son livre, le texte de ce préfacier devenu encombrant ? Parce que, comme nous le rappelle Alain Paruit, il n´avait contre cette préface de Nae Ionescu qu´une seule vengeance possible : c´était justement la publier.
Entre-temps Mihail Sebastian avait entamé la rédaction de son Journal (1935-1944) qui, bloqué par la censure, ne verrait le jour qu´en 1996, devenant un des plus grands best-sellers de la Roumanie postcommuniste. Ce livre, d´après les paroles d´André Clavel*,« constitue un document majeur sur le naufrage politique et la débâcle morale d´un pays qui flirte avec le fascisme et persécute les juifs en les chassant de leurs emplois». À Sebastian, devant une telle avalanche de haine, de violence et d´antisémitisme, il ne lui restait qu´ à se claquemurer dans son exil intérieur, pétri de littérature et faisant fi de tous les slogans patriotiques et soi-disant purificateurs qui ont envoûté tant d´intellectuels brillants comme Mircea Eliade ou Emil Cioran. Malheureusement, ce Journal (1935-1944), toujours traduit par Alain Paruit (éditions Stock 1998), se trouve en ce moment épuisé.**
Écrivain à l´esprit visionnaire et prémonitoire, il avait fait paraître en 1939, le roman L´accident, le dernier publié sous son nom, en raison des lois antisémites qui lui ont interdit de l´utiliser ensuite. L ´intrigue se déroule à Bucarest en 1938 et gravite autour des amours de Paul, Anna et Nora. Le roman débute par un banal accident de circulation et c´est pourquoi il est en quelque sorte prémonitoire. C´est qu´en mai 1945, Mihail Sebastian- qui n´avait que trente-huit ans- était renversé par un camion soviétique sur un boulevard de Bucarest…
L´ironie du sort a voulu que le centième anniversaire de la naissance de Mihail Sebastian coïncide avec l´entrée de la Roumanie dans l´Union Européenne. Écrivain francophile et à l´esprit cosmopolite, il occupe indiscutablement une place de choix dans le patrimoine culturel roumain et européen.


*In magazine Lire, numéro 340, novembre 2005.


**Ce livre a été entre-temps réédité le 31 octobre 2007.