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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 30 mai 2008

Chronique de juin 2008



Jorge Semprún, l´écriture et la mémoire.



Le 7 mai, en scrutant les étagères de la librairie de la Faculté des Lettres de Lisbonne- où je m´étais déplacé pour la troisième partie du colloque sur l´écrivain roumain Lucian Blaga auquel j´avais participé la veille avec une allocution intitulée«Un regard sur l´œuvre de Lucian Blaga» (1)-, je suis tombé par hasard sur un livre plutôt ancien d´un écrivain que j´admire énormément, Jorge Semprún. L´oeuvre en question- Federico Sanchez vous salue bien- était un des rares livres de l´auteur que je n´eusse pas lus. Je l´ai acheté séance tenante et quelques jours plus tard je me suis plongé dans la lecture des réflexions et impressions de cet écrivain de langue française (il n´a écrit de sa vie que deux livres dans sa langue maternelle), inspirées par son passage au ministère espagnol de la culture entre 1988 et 1991(2). Chez Jorge Semprún, nous sommes toujours éblouis par son travail de mémoire, par la manière habile et chatoyante dont il tisse ses souvenirs en les transfigurant parfois en des fictions d´une rare beauté.
Jorge Semprún est né le 10 décembre 1923 à Madrid. Son père- José Maria Semprún y Gurrea- était écrivain, avocat, diplomate et républicain et sa mère, Susana Maura(décédée en 1931), était la fille de Antonio Maura, grande figure du parti conservateur et ancien premier ministre du roi Alphonse XIII. Contrairement à Don Antonio, son fils Miguel (oncle donc de Jorge Semprún) a combattu la monarchie et fut ministre de l´intérieur du gouvernement provisoire de la IIe République.
Du Madrid de son enfance,Semprún garde des souvenirs qu´il n´a cessé de partager avec ses lecteurs au fil des œuvres qu´il a écrites, ce vieux Madrid où il habitait, calle Alfonso XI, dans le quartier du Retiro. Ce vieux Madrid qui, dans la guerre civile espagnole, a résisté autant qu´il a pu à la barbarie des troupes du Généralissime Francisco Franco, surnommé el caudillo. En ce temps-là, Jorge Semprún vivait aux Pays-Bas où son père exerçait des fonctions diplomatiques jusqu`au jour de 1939 où le gouvernement néerlandais lui a communiqué qu´il s´apprêtait à reconnaître le nouvel ordre espagnol, issu de la victoire des troupes franquistes dans la guerre civile. Semprún Gurrea, représentant du gouvernement légitime de la république espagnole a dû donc quitter son poste et s´exiler avec sa famille à Paris. Jorge Semprún, un adolescent à l´époque, a fini dans la ville lumière ses études secondaires, au lycée Henri IV, et puis il a suivi à la Sorbonne des cours de philosophie. La seconde guerre mondiale et l´occupation de la France par l´armée nazie n´ont pas laissé indifférent ce jeune homme intelligent qui ne pouvait s´empêcher de pousser un cri d´indignation devant la barbarie qui était en train de se produire. Ne se résignant pas à cette triste et sombre réalité qui sévissait un peu partout en Europe, il a décidé de s´engager dans un des réseaux de la Résistance française. En 1943, il était arrêté et emmené en tant que prisonnier politique à Buchenwald, où il est resté jusqu´à la libération du camp par les troupes américaines du général Patton le 11 avril 1945. Pendant plusieurs années, il a eu du mal à évoquer cette expérience concentrationnaire. Certes, ce sujet n´était pas absent de certains livres comme Le grand voyage (1963) récompensé par le prix Formentor et porté à l´écran par Jean Prat (3) et Quel beau dimanche (1980), mais le séjour au camp de concentration n´y était pas à proprement parler le sujet essentiel, c´étaient parfois des bribes de souvenirs qui faisaient soudain irruption au détour d´une page. Dans Le grand voyage, c´était surtout l´expérience de la déportation avec les gens entassés dans les wagons, exsudant leur sueur, mais aussi leur désespoir et leur détresse. Quel beau dimanche était une réflexion sur la mort de la Révolution où l´auteur cherchait à comprendre quel rôle avait joué son histoire dans l´histoire du siècle, lui, double rescapé du nazisme et du stalinisme.
Un temps, Semprún a cru que l´on pouvait exorciser la mort par l´écriture, mais écrire, de son propre aveu, renvoie à la mort. Il a fallu attendre 1994 et l´excellent L´écriture et la vie, peut-être son chef-d´œuvre, pour que les souvenirs de cette expérience à Buchenwald éclatent au grand jour. Mais est-ce vraiment un livre de souvenirs, ou les souvenirs ne sont-ils plutôt que le point de départ pour une réflexion sur l´art, la culture, la politique, bref, la vie ? Toujours est-il que dans ce livre, acclamé unanimement et couronné de plusieurs prix littéraires (notamment le Femina-Vacaresco et le prix international des Droits de l´Homme),on voit que vie et mort souvent s´entremêlent comme en écho aux vers célèbres du poète péruvien Cesar Vallejo évoqués dans le livre : «No poseo para expresar mi vida sino mi muerte(je ne possède rien d´autre que ma mort, pour exprimer ma vie)».
Mais si l´expérience concentrationnaire à Buchenwald (un camp qui, triste ironie, ne se situait qu´à quelques pas de Weimar, la ville où était né Goethe) est au cœur de l´œuvre de Jorge Semprún( à lire aussi, à ce sujet, Le mort qu´il faut, paru en 2001, et Se taire est impossible qui reproduit les dialogues avec Elie Wiesel pour l´émission d´ARTE, signalant le cinquantenaire de la libération des camps en 1995), on ne peut oublier, non plus, ses œuvres qui tournent autour de son «vécu» comme membre clandestin du Parti Communiste espagnol, du temps de la dictature franquiste en Espagne, sous le nom de Federico Sanchez. Peut-être la plus importante de ces œuvres est Autobiografia de Federico Sanchez (Autobiographie de Federico Sanchez), un des deux livres qu´il a directement écrits dans sa langue maternelle et qui a obtenu le prix Planeta. Il y a raconté tous les épisodes de sa vie au parti communiste espagnol jusqu´au moment où il s´en est fait expulser en 1964, pour déviationnisme par Santiago Carrillo et Dolores Ibarruri, la célèbre «Pasionaria». Se mettre dans la peau d´un autre, ou la problématique du double, avait déjà inspiré quelques années auparavant- en 1969- le roman La deuxième mort de Ramón Mercader, où Semprún retraçait toute l´évolution du mouvement communiste, de la guerre d´Espagne à la mort de Staline, et au vingtième congrès du parti communiste d´Union Soviétique, ceci à travers la figure fictive de Ramón Mercader, homonyme de l´assassin de Trotski.
En 1981, Semprún a publié un livre Algarabie qui racontait le dernier jour d´un personnage d´Espagnol émigré à Paris, un livre qu´il avait longtemps traîné sous diverses formes, écrit alternativement en français et en espagnol. Il a finalement opté pour le français, mais le titre témoignait de sa tergiversation quant au choix de la langue. Algarabie est, en effet, une francisation de «algarabia», le charabia, la langue arabe qui finit par devenir une espèce de galimatias, une langue incompréhensible, comme on nous le rappelle par ailleurs dans la quatrième de couverture. L´espagnol, il ne l´ai repris que bien plus tard, en 2003, avec le brillant roman Veinte años y un dia (Vingt ans et un jour) où l´on revit l´Espagne des années cinquante et l´on épouse les interrogations des enfants de la bourgeoisie espagnole.
En ce qui concerne justement Veinte años et un dia, j´ai d´ailleurs une petite histoire personnelle. En septembre 2004, à l´occasion de la traduction portugaise du roman, Semprún est venu à Lisbonne pour une conférence à la fondation Mário Soares et une rencontre avec des lecteurs à l´Institut Franco -Portugais avec signature de livres à la Nouvelle Librairie Française. Quand je lui ai demandé de signer Veinte años y un dia que j´avais lu en version originale espagnole et un autre petit livre, Mal et Modernité( écrit naturellement en français), que j´avais entre-temps acheté, une histoire curieuse s´est produite. C´est que Semprún qui a signé chacun des livres dans la langue correspondante (et qui n´a pu s´empêcher de rire quand je l´en ai remercié dans les deux langues), a cultivé la petite différence qui, le concernant, sépare le français de l´espagnol. Il a, en fait, signé Mal et Modernité comme Jorge Semprun, sans accent sur la lettre«u», comme le font la plupart des français, alors qu´en signant Veinte años y un dia, il a conservé l´accent. Était-ce exprès, pour marquer la différence entre l´écrivain français et l´écrivain espagnol ? Ou l´a-t-il fait intuitivement ? Peu importe. Ce qui compte c´est que Jorge Semprún (ou Semprun, si vous préférez), qui fêtera bientôt ses quatre-vingt-cinq ans (le 10 décembre, curieusement, le jour où l´on commémore l´anniversaire de la déclaration universelle des droits de l´homme) est un des plus grands témoins de l´histoire du vingtième siècle et une référence indiscutable de la littérature et de la culture européennes.



(1)Ce colloque s´est étalé sur trois jours (5,6 et 7 mai). Les deux premiers jours dans les locaux de L´Institut culturel roumain et le dernier jour, donc, à la Faculté des Lettres de Lisbonne.


(2)Jorge Semprún a fait partie du gouvernement- à l´invitation de Felipe Gonzalez- en tant qu´indépendant. Il n´a jamais été inscrit au PSOE.


(3)Jorge Semprún a beaucoup écrit pour le cinéma. Il a été scénariste dans les films La guerre est finie (1966) d´Alain Resnais ou Z (1970) de Costa –Gavras, entre autres.


P.S- Les livres de Jorge Semprún sont disponibles pour la plupart chez Gallimard, mais aussi chez Grasset, Le Seuil et Fayard.
Les deux livres écrits en espagnol, on les trouve chez Planeta (Autobiografia de Federico Sanchez) et chez Tusquets( Veinte años y un dia).
Pour en savoir plus sur Jorge Semprún, je vous conseille le livre de Gérard de Cortanze, Jorge Semprun, l´écriture de la vie, chez Gallimard.

mercredi 30 avril 2008

Chronique de mai 2008






La Sicile et le monde selon Leonardo Sciascia.



On a souvent écrit qu´en littérature on doit séparer l´œuvre de l´écrivain. Autant l´œuvre peut être lumineuse, autant l´écrivain peut susciter de l´exécration. Nombre d´écrivains ont eu une cohorte de lecteurs indéfectibles, malgré leur tempérament irascible, leurs opinions politiques totalitaires ou leur côté purement insupportable, abusif, voire répugnant. Or, si l´on ne peut s´empêcher de succomber devant l´œuvre d´un écrivain ayant à son actif toutes ces caractéristiques peu avenantes, à plus forte raison tombe-t-on sous le charme d´un écrivain dont la qualité littéraire est doublée d´une réputation de droiture et dont la conduite morale et le combat civique honorent la littérature. Dans ce dernier registre, on se doit d´évoquer un des noms les plus importants des lettres italiennes de la deuxième moitié du siècle précédent : Leonardo Sciascia.
Celui qui a été, sans l´ombre d´un doute, un des Siciliens les plus illustres du vingtième siècle est né à Racamulto, un petit village situé à vingt-deux kilomètres d´Agrigento, le 8 janvier 1921(un an avant la marche sur Rome de Mussolini et l´avènement du régime fasciste). Il était l´aîné de trois frères et ses racines étaient des plus modestes : sa mère était issue d´une famille d´artisans et son père travaillait comme comptable dans les mines de soufre. C´est néanmoins avec son grand-père et ses tantes qu´il a passé la majeure partie de son enfance. Le petit Leonardo s´est laissé envoûter, dès l´apprentissage des premières lettres, par la passion de la chose imprimée et soit les livres d´histoire soit la fiction ont façonné petit à petit l´esprit critique du jeune Sicilien. Ce n´était pourtant pas facile de s´exprimer dans une Italie muselée par le Duce, qui plus est pour celui qui vivait dans une île qui corrodée par la misère et par la mafia locale essayait de tenir tête au gouvernement de la péninsule. En effet, les Siciliens, au tempérament un brin anarchique et que rebutaient l´ordre et l´autorité se sont toujours méfiés de la soi-disant Italie continentale. Mussolini lui-même y fut un jour l´objet d´une vive contestation - à Piana dei Greci- de la part du capo de la mafia locale, Don Ciccio Cuccia. Mussolini a tiré profit de cet épisode notamment en faisant écrouer Don Ciccio, en changeant plus tard le nom de Piana dei Greci pour Piana degli Albanesi(1) et en nommant en Sicile un nouveau préfet Monsieur Mori pour y faire le ménage et démanteler les affaires de la mafia. Mori n´a peut-être pas réussi à changer la mentalité des Siciliens, mais toujours est-il que dans les années qui ont suivi sa nomination le taux de criminalité a considérablement baissé, de dix homicides par jour on est passé à une moyenne de trois par semaine.
C´est dans une île avec les caractéristiques que l´on vient d´énoncer qu´a grandi Leonardo Sciascia. Sur les premiers vingt ans de sa vie, il a déclaré un jour : «J´ai passé les premiers vingt ans de ma vie dans une société doublement non juste, non libre et non rationnelle : la Sicile, celle dont Pirandello a donné la plus vraie et profonde représentation. Et le fascisme. Et, soit à la façon d´être sicilienne, soit au fascisme, j´ai essayé de réagir en cherchant en mon for intérieur (et hors de moi, seulement chez les livres) les moyens et les méthodes pour y parvenir. D´une façon solitaire et, en définitive, névrotique. Ce que je veux dire c´est que, au cours de ces vingt années, j´ai fini par acquérir une sorte de névrose de la raison.»
Leonardo Sciascia lisait tout ce qui lui tombait entre les mains et il était particulièrement attiré par les écrivains du siècle des lumières, notamment Voltaire. À Rousseau, il lui préférait Diderot et côté dix-neuvième siècle il avait une prédilection pour l´œuvre de Stendhal, à laquelle il consacrerait plus tard plusieurs articles et de courts essais, rassemblés après sa mort en un petit livre sous le titre Adorabile Stendhal (Adorable Stendhal). Casanova, Victor Hugo, Manzoni, Dos Passos, Hemingway, Faulkner, Montale, Ungaretti et les symbolistes français ont également fait partie de ses lectures.
Leonardo Sciascia a très peu quitté son île natale à l´instar d´un autre grand écrivain sicilien Giuseppe Tomasi di Lampedusa, auteur du célèbre roman Il Gattopardo( Le Guépard), porté à l´écran par Luchino Visconti en 1963. Devenant instituteur, Sciascia s´est rendu compte que la littérature était sa véritable vocation et c´est en effet l´écriture, en concomitance avec son intervention civique, qui a fait de lui un homme de notoriété publique.
Ses débuts littéraires se sont produits en 1950 avec la parution du livre Favole della dittatura(Fables de la dictature), vingt-sept textes assez courts d´une prose raffinée qui précèdent d´un an le choix de poèmes La Sicilia, il suo cuore(La Sicile, son cœur). En 1953, il obtient son premier prix littéraire-Le Pirandello- avec justement un essai sur l´auteur de Girgenti(2), prix Nobel de Littérature en 1936, intitulé Pirandello e il Pirandellismo(Pirandello et le Pirandellisme). Cette année-là, il a aussi commencé à collaborer dans différents journaux et revues littéraires.
En 1958, en écrivain déjà mûr et à la réputation croissante, Sciascia s´est fait remarquer par le livre Gli zii di Sicilia(Les oncles de Sicile) rassemblant les contes La tante d´Amérique, Le quarante-huit et Stalin, auxquels il fut ajouté en 1961 l´excellente histoire L´antimoine qui raconte, de façon brillante, la souffrance des chômeurs siciliens que Mussolini a envoyés en Espagne pour combattre dans les rangs franquistes.
En 1961 est paru le livre qui est encore de nos jours son roman le plus vendu et le premier faisant l´objet d´une traduction à l´étranger, Il giorno della civetta(Le jour de la chouette). Dans ce roman, Sciascia évoque pour la première fois les méfaits de la mafia en se rapportant à un moment historique précis, celui où la Cosa Nostra a élargi le domaine de son influence de la campagne en ville.
Sciascia était déjà une des voix les plus représentatives de la littérature italienne et ses nouveaux livres étaient attendus avec un énorme intérêt. Consiglio d´Egitto(Conseil d´Égypte)en 1963, La morte dell´inquisitore(La mort de l´inquisiteur)en 1964, sur la vie du moine hérétique de Racamulto Diego La Matina(une enquête inspirée par des documents d´archives), et À Ciascuno il suo(À chacun son dû), une histoire sur la mafia, urbaine et politisée, en 1966(dont Elio Preti a tiré un film en 1967) ont consolidé la réputation d´un écrivain hors de pair. En auteur prolifique, les livres se sont succédé le long de la décennie suivante dont Il contesto(Le contexte),en 1971, Todo Modo en 1974, sur les catholiques qui font de la politique,roman avec lequel l´auteur s´est vu attirer les foudres de la hiérarchie de l´Église catholique italienne l´année du referendum sur le divorce et l´avortement, et La scomparsa di Majorana(La disparition de Majorana)en 1975, une enquête sur la disparition du génial physicien Ettore Majorana où l´auteur réfléchit sur la responsabilité historique de la science déclenchant, de la sorte, une vive polémique avec le physicien Edoardo Amaldi.
C´est également dans les années soixante-dix, où ses déplacements en France deviennent de plus en plus réguliers, multipliant les contacts avec les milieux intellectuels français, qu´a surgi un de ses plus grands succès Candido ovvero un sogno fatto in Sicilia(Candido), une version moderne, sicilienne et italienne du Candide de Voltaire.
Dans les années quatre-vingt, Sciascia, déjà un peu malade et accablé par ses tâches parlementaires, a écrit un peu moins. Tout de même pourrait-on citer trois livres importants comme Cronachette(Petites chroniques),en 1985, qui remporte le prix Bagutta, Il cavaliere et la morte(Le chevalier et la mort) en 1988, et, en 1989, Una storia semplice(Une histoire simple), un récit à la fois policier, moral et politique, paru le jour même de sa mort le 20 novembre 1989.
Sciascia aura été tout le long de sa vie une des voix les plus critiques et lucides de la vie culturelle italienne. Tout en se méfiant des hommes politiques et des combines qui corrodaient la vie politique, sociale et culturelle du pays, il a quand même consenti à faire quelques incursions, au nom du devoir civique, dans la vie politique italienne. Ainsi, malgré ses démêlés avec le parti communiste italien, a-t-il accepté de figurer sur les listes communistes dans les élections communales de Palermo, en 1975. Cependant, désabusé du divorce indiscutable entre les élites politiques et les électeurs, il a tôt mis un terme à sa carrière d´édile. En 1978, déçu du compromis historique entre les démocrates – chrétiens et les communistes et le soutien de ces derniers à la politique du gouvernement démocrate-chrétien de ne pas négocier avec les Brigades Rouges la libération de l´ancien président du conseil Aldo Moro, enlevé par le mouvement terroriste, Leonardo Sciascia a décidé de rompre avec les communistes. Dans la foulée et après le meurtre d´Aldo Moro, Leonardo Sciascia a publié un livre – pamphlet intitulé L´affaire Aldo Moro où il a livré son opinion sur ce triste événement de l´histoire récente de l´Italie. Élu sur les listes du parti radical en 1979, Sciascia a fait partie d´une commission parlementaire d´enquête sur l´affaire Aldo Moro et, à la fin, il n´a pu s´empêcher d´exprimer sa perplexité devant les conclusions approuvées par la majorité des membres de ladite commission.
Sciascia était surtout quelqu´un qui ne mâchait pas ses mots, mais il le faisait avec une telle lucidité et une telle élégance que, nonobstant les polémiques que ses paroles ont d´ordinaire suscitées, ses interventions ont plus d´une fois forcé le respect et l´admiration.
En homme de gauche, Sciascia a toujours manifesté son soutien aux plus démunis, mais son combat politique et civique était sincère et sans arrière-pensées. En 1987, dans une interview à James Dauphiné, il a déclaré : « Le fait de chercher la vérité renvoie, plutôt qu´à une tradition humaniste, à une tradition du siècle des lumières. Voltaire est le précurseur de cette tradition, relayé, en quelque sorte, plus tard, par Zola. Le danger c´est d´enchaîner abusivement cette attitude à une position partisane et politique. Donc Voltaire et Zola, oui, mais Sartre, non».À bon entendeur…
À Racamulto, le village où il est né, on a dressé une statue à la gloire de cet illustre écrivain dont le courage, l´intelligence et la droiture ont honoré on ne peut mieux les lettres siciliennes et la littérature italienne.



(1) En fait, Mussolini a usé d´une ruse, puisque la ville était déjà majoritairement peuplée par la minorité arbëreshë (Les italiens de langue albanaise).
(2)Girgenti était l´ancien nom(jusqu´en 1927)d´Agrigento.

P.S- Les œuvres complètes de Sciascia, en version originale italienne, sont en cours de publication chez Adelphi. En France, ses traductions sont disponibles pour la plupart chez Gallimard et chez Fayard.
Pour en savoir plus sur l´auteur, vous pouvez consulter le site de l´Association des amis de Leonardo Sciascia (amicisciascia.it).

vendredi 28 mars 2008

Chronique d´avril 2008



Boualem Sansal, l´honneur d´un grand écrivain
(à propos de son dernier livre Le village de l´Allemand)




Lors de la rentrée de septembre 1999, les lecteurs français ont pu voir chez leurs libraires préférés le premier livre d´un Algérien, né en 1949 à Boumerdès près d´Alger. Le livre s´intitulait Le serment des barbares et l´auteur répondait au nom de Boualem Sansal, présenté comme un haut fonctionnaire ministériel. Depuis huit ans et demi et le succès de son premier roman, la vie de Boualem Sansal a bel et bien changé. Cependant, autant sa réputation de grand écrivain s´amplifie, autant sa vie en Algérie devient de plus en plus insupportable. S´il envisage, d´après les dernières informations disponibles, la possibilité de se fixer en France, il le fera sûrement dans la douleur, lui qui nourrit- contrairement à ce qu´insinuent les autorités locales et une certaine presse qui pactise avec un pouvoir méprisant et corrompu- un profond amour pour son pays natal. En 2003, il fut «démissionné» de ses fonctions et ses livres sont désormais interdits en Algérie, surtout depuis la parution en 2006 de Poste restante : Alger, des lettres de colère et d´espoir sur l´emprise délétère du FLN sur les esprits. Les attaques virulentes à l´encontre de Boualem Sansal se sont accentuées après la parution en France, le mois de janvier, de son dernier livre Le village de l´Allemand ou le journal des frères Schiller, chez Gallimard. Basé sur une histoire réelle, ce roman aborde, sous le tamis de la fiction, trois sujets brûlants : la sale guerre des années quatre-vingt-dix en Algérie, la situation des Algériens et des Français de souche algérienne dans les banlieues françaises et l´abandon auquel ils sont souvent voués par la République et surtout la proximité entre islamisme radical et nazisme. C´est que le roman raconte l´histoire des deux frères algériens qui découvrent, après le massacre de leurs parents par les fondamentalistes du GIA(Groupe islamiste armé), dans un petit village algérien, que leur père, un citoyen allemand au titre de moudjahid- puisqu´il avait lutté contre les Français aux côtés du FLN- était, en fait, un ancien officier SS. Les deux frères- Rachel,l´aîné, et Malrich, le cadet- ont été élevés par un vieil oncle immigré dans une cité de la banlieue parisienne. C´est Rachel(contraction de Rachid et Helmut) qui apprend, en regardant le journal télévisé, le massacre perpétré contre son village d´Aïn Deb, près de Sétif. Il entreprend le voyage là-bas, tient un petit journal, tombe dans la déprime et se suicide. Malrich découvre le journal de son frère et tient lui aussi son petit journal -que l´on suit au fil de la narration- et prend le relais de son frère, se déplaçant lui aussi en Algérie pour comprendre ce qui s´était véritablement produit. Derrière la narration et la langue superbe, on entend une voix intérieure, celle qui fait l´étoffe des grands écrivains.
Avec un tel sujet, ce roman-qui vient d´obtenir le prix RTL-Lire 2008- ne pourrait susciter qu´un vrai tollé en Algérie, surtout quand, dans le même temps, l´auteur accordait un long entretien à l´hebdomadaire français Le Nouvel Observateur qui a mis le feu aux poudres. En fait, dans cet entretien-là, Boualem Sansal ne s´est pas privé de rapprocher l´intégrisme islamique de la barbarie nazie et s´est étonné sur le silence autour de l´Holocauste dans les pays arabes et, en l´occurrence, en Algérie : «…Je me suis avisé de quelque chose que je savais mais sans lui avoir jamais accordé plus d´importance que cela : la Shoah était totalement passée sous silence en Algérie, sinon présentée comme une sordide invention des Juifs.» Ce constat de Sansal n´a rien de surprenant. On sait que les thèses négationnistes ont toujours trouvé des interlocuteurs attentifs chez les milieux politiques arabes, une situation que l´impasse autour de la question israélo- palestinienne n´a pas aidé à infléchir. Mais Sansal n´a pu s´empêcher de tirer également à boulets rouges, cela va sans dire, sur le pouvoir algérien en place du président Bouteflika : «Avec des régimes comme ceux de Bouteflika et de Kadhafi, les démocraties occidentales ne peuvent pas grand-chose. Tout ce qu´elles diront et feront sera retourné contres elles et contre nous. Nos leaders sont de redoutables tennismen. Ils connaissent tous les coups pour détruire les balles en vol. Comme d´habitude, ils se dresseront sur leurs ergots et crieront : ingérence, colonialisme, néocolonialisme, impérialisme, atteinte à nos valeurs islamiques, lobby juif, etc !»
Comme je l´ai écrit plus haut, la vie de Boualem Sansal à Boumerdès, à une cinquantaine de kilomètres d´Alger, est de plus en plus difficile. Sa femme- professeur de mathématiques- a été poussée vers une retraite anticipée qu´elle était loin de souhaiter et à lui, malgré ses qualifications professionnelles, nul n´ose offrir un nouvel emploi. Par-dessus le marché, son nom est quotidiennement traîné dans la boue par des plumitifs à la solde du sordide pouvoir algérien. Pour couronner le tout, Sansal, contrairement à d´autres intellectuels arabes, n´a pas boycotté le Salon du Livre qui vient de se tenir à Paris et dont le pays invité a été, comme chacun le sait, l´Israël. Sansal, en effet, prétendait que l´on ne pouvait nullement punir des écrivains pour la politique de leur gouvernement. Des écrivains qui, dans le cas israélien, peuvent s´attaquer librement, s´ils le veulent, à la politique intolérable de leur régime vis-à-vis des Palestiniens alors que les intellectuels arabes, pour la plupart, sont soit muselés soit sujets à la plus stricte surveillance de la part des autorités de leurs pays.
À Boualem Sansal, on ne cesse de le menacer du même sort qui fut autrefois réservé au grand écrivain Tahar Djaout, occis par les intégristes musulmans. Ceci ne lui retire pourtant ni l´allant, ni le courage, ni l´espoir.
Il faut lire Le village de l´Allemand, un roman superbe, écrit par celui qui est un des plus grands écrivains algériens et assurément un des meilleurs écrivains vivants de langue française.

samedi 1 mars 2008

Chronique de mars 2008


Blaise Cendrars, l´éternel voyageur.



«J´étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers/ des sept gares/Et je n´avais pas assez des sept gares et des mille et trois jours/Car mon adolescence était si ardente et si folle/ Que mon cœur tour à tour brûlait comme le temple d´Éphèse/ou comme la place Rouge de Moscou/Quand le soleil se couche…». Ces vers, on peut les retrouver en épigraphe de Place Rouge, le tout dernier roman de Dominique Fernandez, écrivain récemment élu à L´Académie Française, et ce choix traduit on ne peut mieux l´importance de Blaise Cendrars- puisque c´est lui l´auteur des vers- pour tout écrivain qui place son œuvre sous le signe du voyage, du cosmopolitisme et du brassage entre cultures.
Mû par une incorrigible envie de tout connaître et de jouir intensément des plaisirs de la vie, Blaise Cendrars n´a cessé de voyager et de traduire dans ses écrits, quel qu´en fût le genre- roman, poésie ou récit-, les échos et les bruits d´un monde en perpétuelle métamorphose et en permanente ébullition.
Blaise Cendrars était en effet le nom de plume de Frédéric Sauser, né le 1er septembre 1887 à la Chaux –de –Fonds, en Suisse.
Le goût du voyage et de l´aventure a tôt germé chez le jeune sémillant Frédéric et à 16 ans il prend le train qui le mène à Moscou. De là, il part en Chine par Le Transsibérien, clandestinement, naturellement ! Des voyages qu´il évoquera plus tard lorsque, devenu Blaise Cendrars, il répandra son talent par les poèmes, romans et récits qu´il enfantera. Fidèle à sa nature aventurière et intrépide, le jeune Frédéric ne pourrait nullement se contenter de vivre dans la très paisible, provinciale et presque paroissiale Suisse et on le retrouve donc en France à l´âge de 20 ans où il exerce à tour de rôle les métiers de cultivateur de cresson et d´apiculteur. Dans ce dernier métier, il réussit on ne peut mieux, ce qui lui permet de nourrir, pour un certain temps, son goût du voyage. Il se lie d´amitié avec Rémy de Gourmont (un génie inconnu de la langue française), mais s´absente pour un temps de France pour faire une petite escale à Bruxelles avant de se déplacer à Londres où il devient jongleur dans un music – hall et partage la chambre d´un certain Charlie Chaplin qui n´était alors qu´un jeune artiste sans le sou. Après Londres, Saint-Pétersbourg encore une fois et New- York sont les étapes suivantes du jeune Frédéric.
En 1914 éclate la première guerre mondiale et Blaise Cendrars s´engage dès le début dans la Légion étrangère. De cette expérience au casse –pipes, il en sort avec un bras en moins (le droit) qu´il perd dans la grande offensive de Champagne le 28 septembre 1915. Ayant vécu en France- il devient citoyen français en 1916- avant et après la Grande Guerre, il fréquente cela va sans dire tout le milieu littéraire et artistique parisien de l´époque : Apollinaire, Chagall, Modigliani ou Fernand Léger qui illustrera quelques-uns de ses livres. Il fraie également avec les jeunes dadaïstes et surréalistes, mais, par esprit d´indépendance, il se détourne quelque peu de ces deux mouvements.
Dans les années vingt, il voyage, à l´invitation d´un mécène local, au Brésil et c´est le coup de foudre. Il y revient deux fois pendant la décennie, se lie d´amitié avec les poètes Oswaldo et Mario de Andrade, Manuel Bandeira et Carlos Drummond de Andrade et fait de l´ancienne colonie portugaise, pour un certain temps, une sorte de pays d´adoption. Il en apprend un peu la langue et traduit même en français des auteurs brésiliens et portugais dont le grand roman de Ferreira de Castro, Forêt Vierge (A Selva, en portugais). Dans les années trente il officie surtout comme journaliste à Paris- Soir de Pierre Lazareff où il se taille un succès avec un certain nombre de reportages comme La promenade de la pègre en 1935 sur les bas-fonds ou le voyage inaugural du paquebot Normandie.
En 1939, il se retrouve correspondant de guerre auprès de l´armée britannique, mais après l´occupation, il se réfugie à Aix- en – Provence.
Après la guerre, il continue d´écrire des livres jusqu´en 1957, l´année où il est victime d´une congestion cérébrale. En 1960, malade, il reçoit à l´initiative d´André Malraux, ministre de la culture, la décoration de Commandeur de la Légion d´Honneur.
Le 21 janvier 1961, à l´âge de soixante-seize ans, il s´éteint sans avoir été récompensé par un grand prix littéraire, à part celui de la Ville de Paris.
De son œuvre, colorée et foisonnante, il serait difficile de mettre en exergue un ou deux titres. De sa plume éclectique jaillissaient les bruissements d´un monde en pleine mutation, le cliquetis des machines, la gouaille des milieux populaires et interlopes qui peuplent la nuit des vieux ports des grandes villes ou les secrets qui se cachent derrière les bouges fréquentés par tous ceux et celles que repousse la clarté du jour.
Beaucoup de ses titres sont inspirés par ses souvenirs de voyage de par le monde comme D´Oultremer à Indigo ou autobiographiques comme L´homme foudroyé, La main coupée, Bourlinguer et Le lotissement du ciel, mais Blaise Cendrars a également écrit des romans comme L´Or (1925, revu en 1947), Moravagine- dont la première édition remonte à 1926, mais qu´il n´a cessé de remanier- ou Emmène –moi au bout du monde paru en 1956.
L´Or raconte l´ascension et la chute du Suisse Johann August Suter(qui a réellement existé) qui part un jour en Amérique pour y faire fortune. Il réussit en effet grâce à l´or, fonde une communauté – La Nouvelle Helvétie- en Californie, mais la richesse ne le rend pas plus heureux.
Moravagine nous présente- par le biais du narrateur, un médecin-le dernier descendant d´une lignée noble dégénérée de l´Europe de l´Est qui se trouve interné dans une clinique près de Berne pour cause d´homicide. Il s´en évade grâce à la complicité du médecin et les deux hommes en fuite vivent des aventures cocasses et loufoques à travers le monde.
Enfin, Emmène –moi au bout du monde est un roman à clefs sous couvert d´intrigue policière qui serait inspiré dans la vie de la comédienne Marguerite Moreno.
La poésie de Blaise Cendrars –dont je vous ai reproduit un extrait, tiré de La prose du Transsibérien, au début de cet article- est l´exaltation de la modernité, du progrès, des machines, du bruit des roues sur les rails, de la peinture, bref de la vie. Sa verve et son esprit bouillonnant et révolutionnaire ne vont pas sans rappeler, à certains moments, les textes du mouvement futuriste fondé par Filippo- Tommaso Marinetti. Sa poésie est regroupée chez Denoël dans le volume Du monde entier au cœur du monde et en édition de poche en deux tomes dans la collection Poésie chez Gallimard.
Dans une vie pleine d´aventures, la grande frustration de Blaise Cendrars aura été le cinéma, une de ses passions majeures où il n´a jamais pu néanmoins exceller, malgré l´écriture de quelques scénarii et sa participation comme assistant et figurant, dans les années vingt, au film J´accuse de Abel Gance. Fasciné par Hollywood, il en a fait un reportage lors d´un séjour aux Etats-Unis dans les années trente.
À retenir encore que Blaise Cendrars fut un des premiers en Europe à s´intéresser à la culture africaine avec la parution en 1921 d´une Anthologie nègre avec des contes de tradition orale.
De Blaise Cendrars il nous reste ses œuvres, son esprit aventurier et révolutionnaire et cette éternelle image, clope au bec, de «vagabond intellectuel» selon l´expression du grand écrivain américain John Dos Passos.

samedi 2 février 2008

Chronique de février 2008




L´angoisse existentielle d´ Amadeu do Prado ou Lisbonne selon Pascal Mercier.



Contrairement à l´opinion d´ordinaire exprimée par certains Portugais se complaisant dans la douleur, la ville de Lisbonne a toujours suscité l´intérêt voire l´engouement de nombre de visiteurs étrangers débarqués un jour- fût-ce par hasard -dans cette ville plongée soit dans une douce mélancolie soit dans une langueur valétudinaire.
Souvent associée aux vieux poncifs de la tristesse et de la saudade, sous l´ombre tutélaire de Fernando Pessoa, cette Lisbonne baudelairienne, selon l´expression évoquée dans le livre Petites équivoques sans importance de Antonio Tabucchi, ne cesse de fasciner la gent littéraire.
Le 15 février paraîtra dans la collection 10/18 l´édition en format de poche d´un des romans les plus surprenants de la rentrée littéraire française de 2006 : Train de nuit pour Lisbonne. Le roman a connu un certain succès partout où il fut déjà traduit. En France, il a fait partie de la sélection pour le Médicis étranger et en Italie il fut couronné du prestigieux prix Grinzane Cavour. L´auteur, contrairement à ce que l´on a pu penser dans un premier temps en regardant son nom sur la couverture du livre – publié chez Maren Sell -, n´est pas un francophone. Certes, il parle très couramment le français, mais, en effet, Pascal Mercier- puisque c´est de lui que l´on parle- est le pseudonyme d´un écrivain suisse de langue allemande, Peter Bieri, né en 1944 à Berne et enseignant la philosophie à Berlin après l´avoir déjà enseignée deux années durant à Heidelberg aux Etats-Unis.
L´histoire de Train de nuit pour Lisbonne commence par un fait insolite : une femme penchée, par un matin pluvieux, sur un parapet attire sur elle l´attention de Raimond Gregorius, un professeur de lycée bernois à l´érudition rare- maîtrisant le grec, le latin, l´hébreu, le sanscrit- qui, croyant qu´elle va sauter, se précipite sur elle. Gregorius apprend qu´elle est portugaise et un peu plus tard, il découvre par hasard, dans une librairie, un livre d´un auteur portugais tout à fait inconnu nommé Amadeu do Prado. Il s´agit de la version originale portugaise et, ne sachant pas le portugais, le professeur Gregorius demande au libraire de lui traduire le titre et un extrait du roman qui s´intitule Um ourives das palavras (Un orfèvre des mots). Gregorius tombe immédiatement sous le charme de ce livre éblouissant, décide de le prendre (le libraire le lui offre d´ailleurs) et au fur et à mesure que- à l´aide de quelques rudiments de portugais qu´il assimile-il plonge dans la lecture de l´œuvre inouïe de Prado, son enthousiasme n´en devient que plus grand. Dans son esprit germe alors une idée folle qu´il finit par mener à bout : il abandonne son boulot et ses élèves et prend le premier train de nuit pour Lisbonne à la découverte de l´univers d´Amadeu Prado.
À Lisbonne, Gregorius rend visite à ceux qui l´ont côtoyé : des proches, des amis, de vieilles connaissances, des femmes, bref des gens qui pouvaient lui donner des renseignements sur celui auquel Gregorius s´identifie de plus en plus. Médecin et brillant intellectuel, Amadeu do Prado était aussi un résistant à la dictature salazariste, s´opposant ainsi en quelque sorte à son père, juge émérite qui a toujours servi le régime portugais d´inspiration fasciste. L´ironie du sort a voulu que Amadeu do Prado né en 1920 soit mort en 1973, après certes le décès de Salazar, mais un an avant la révolution des œillets, survenue le 25 avril 1974. Le professeur Gregorius reconstitue des pans entiers de la vie de Amadeu do Prado. Un objet, un détail, des rues et des venelles sombres du vieux Lisbonne, un lieu autrefois fréquenté par le médecin, tout peut cacher des faits importants sur la vie de Amadeu do Prado. L´enquête mène Gregorius à une maison de jeu clandestine et à découvrir que Amadeu avait sauvé, en tant que médecin, la vie d´un haut dignitaire du régime, ce qui lui avait valu la reconnaissance de celui-ci, mais qui lui avait, par contre, causé bien des ennuis, parmi ses camarades résistants, surtout ceux issus des couches les plus populaires. Mais Grégorius est surtout envoûté par les angoisses existentielles et par les écrits philosophiques de Amadeu do Prado, comme l´extrait qui suit, intitulé «Respect et pulsion devant la parole de Dieu» :« Je ne voudrais pas vivre dans un monde sans cathédrales. J´ai besoin de leur beauté et de leur noblesse. J´ai besoin d´elles contre le caractère ordinaire du monde (…) Je veux lire les puissantes paroles de la Bible. J´ai besoin de la force irréelle de sa poésie. J´ai besoin d´elle contre la négligence à laquelle est livrée la langue et contre la dictature des slogans. Un monde sans tout cela serait un monde dans lequel je ne voudrais pas vivre. Mais il est aussi un autre monde dans lequel je ne veux pas vivre : le monde où l´on diabolise le corps et la pensée indépendante et où l´on stigmatise comme des péchés des choses qui appartiennent au meilleur de ce que nous pouvons vivre. Le monde où l´on exige notre amour envers des tyrans, des exploiteurs et des assassins, soit que l´écho de leurs bottes résonnent avec un écho assourdissant dans les rues ou que les ombres lâches se glissent par la ville, silencieuses comme des chats et enfoncent jusqu´au cœur dans le dos de leurs victimes l´acier étincelant. Pardonner à de telles créatures, et même les aimer, cela relève de ce que l´on peut demander de plus absurde, du haut de la chaire à l´être humain.»(pages 195/196, édition grand format).
Le 28 septembre 2006, dans une interview accordée à Claire Devarrieux du quotidien français Libération, Pascal Mercier s´est un peu expliqué sur l´origine de ce livre : «J´avais écrit quelques textes, d´un niveau de style, un vocabulaire, un son, une mélodie qui étaient comme au-dessus de moi-même. Je ne pouvais pas croire que je les avais écrits. Ainsi a été créée la fiction de Prado. Les textes qui apparaissent dans le roman lui sont attribués. Je savais, en les écrivant, que c´était l´écho de Pessoa en moi qui s´exprimait». Le personnage de Gregorius, au début, n´était pas prévu pour le même livre que Prado. L´idée n´a surgi qu ´ultérieurement. Quand au sujet du roman, l´époque et le choix du pays, la raison en est assez curieuse : «Je suis tombé sur une photographie du jeune Anton Tchekov. Ce portrait, ce visage, c´était Prado. Son regard était tel qu´il me permettait d´importer le thème de la Résistance dans le roman. Mais quelle Résistance, dans quel pays ? Le père de Prado, juge, continuait à travailler sous la dictature. Il ne pouvait être homme à supporter Hitler, Staline ou Franco. Mais Salazar ? C´était un intellectuel brillant.»
Ceux qui n´ont pas encore plongé dans l´univers de Amadeu do Prado et de Raimund Gregorius, auront beau jeu de le faire maintenant avec la parution, en version économique, du très beau roman de Pascal Mercier Train de nuit pour Lisbonne.

mardi 1 janvier 2008

Chronique de janvier 2008



L´ombre de José Lezama Lima



«De noche la puerta quedaba casi abierta. El padre se habia ido a la guerra, estaba alzado.»(1) Ainsi débute Oppiano Licario, roman inachevé et posthume du grand écrivain cubain José Lezama Lima (1910-1976). Je l´ai lu pour la première fois en 1994, quelques mois après l´avoir trouvé, quasiment par hasard, sur une étagère de la librairie Buchholz à Lisbonne. J´avais découvert Lezama Lima à travers son chef-d´œuvre Paradiso(2)à la fin des années quatre-vingt, grâce à mon professeur de Théorie de la Littérature à la Faculté des Lettres de Lisbonne, Mme Maria de Lourdes Cortez. C´est un roman d´une rare beauté que, lors de sa parution en 1966, la révolution cubaine a eu du mal à comprendre et à assimiler. Lezama Lima avait créé avec ce roman un univers baroque autour de José Cemi- peut-être l´alter ego de l´auteur - qui dérogeait aux principes révolutionnaires tant prisés par le réalisme socialiste. La première édition fut même retirée des librairies havanaises en raison, entre autres aspects, de ses «excès homosexuels» surtout au huitième chapitre. Lezama Lima aurait déclaré à l´époque que si la révolution était aussi forte qu´elle le prétendait, elle supporterait tout y compris Paradiso. Fidel Castro, ne voulant pas s´aliéner le soutien dont il disposait encore d´une partie de l´élite intellectuelle de gauche, a levé l´interdiction qui pesait sur ce roman atypique. Mais si, au début, j´ai évoqué un autre roman de Lezama Lima, Oppiano Licario- la suite, en quelque sorte, de Paradiso-, c´est parce que j´en ai acheté une deuxième édition, en août dernier avant mon voyage touristique à Cuba. Je tiens tellement aux livres de cet écrivain que de peur de perdre mon exemplaire plus ancien en voyage, j´ai préféré dépenser de l´argent en me payant un deuxième exemplaire. Heureusement, j´ai pu me le procurer à Lisbonne même dans la librairie espagnole qui a récemment déménagé de la rue Serpa Pinto à la rue de Madalena. C´est une librairie qui ressemble plutôt à un vieux bouquiniste, mais qui conserve encore de beaux livres, et qui survit surtout grâce à la nature affable de ses deux libraires, Mme Luísa Norberto et Celso Xavier, un jeune étudiant de sculpture.
Mon séjour à Cuba a duré à peu près une semaine (du 11 au 18 août). Il fut agréable mais plutôt fatigant puisque nous avons parcouru plusieurs villes : début à La Havane, puis Cienfuegos, Trinidad, Santa Clara, Sancti Spiritus et finalement- et inévitablement dans tous les circuits touristiques- la plage à Varadero. Certains touristes revenus de Cuba mettent en exergue le délabrement des édifices à La Havane et l´impression qu´ils ont ressentie là-bas d´avoir reculé dans le temps jusqu´aux années cinquante avec les vieilles voitures Cadillac ou Chevrolet américaines qui animent une ville où un des slogans est une phrase écrite sur un des murs longeant le Malecón : «Señores imperialistas, no les tenemos miedo ! »(«Messieurs les impérialistes, nous n´avons pas peur de vous !»). À moi, une des choses qui m´ont le plus impressionné, c´est la pénurie des librairies cubaines ! J´en ai visité trois, à La Havane, à Cienfuegos et à Santa Clara. Les livres sont presque tous d´occasion et ceux rédigés par des auteurs- Cubains ou étrangers- qui ont osé critiquer le régime, sont bien sûr mis à l´index. Le choix est donc très limité, situation tristement ironique dans un pays où- et c´est tout à l´honneur du régime-il n´y a pas d´analphabètes. À Cienfuegos, j´ai quand même acheté un livre : Mascaró, el cazador americano(Mascaró,le chasseur américain), prix Casa de las Américas 1975 de l´écrivain argentin Haroldo Conti, proche du régime cubain et victime de la dictature militaire de Videla que j´ai évoqué en avril 2006 dans un article écrit pour le site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne (3). Des livres de Lezama Lima, il n´y en avait aucun, sauf Paradiso. On pourrait dire d´ailleurs que, de ce point de vue-là, mon voyage à Cuba s´est soldé par un cuisant échec : je n´ai pu me procurer aucun livre de Lezama Lima, je n´ai pas pu visiter le Musée qui porte son nom, situé au numéro 162 de la Calle Trocadéro, à l´emplacement de son ancienne maison à La Havane et, par-dessus le marché, j´ai dû entendre mon guide, une femme sympathique d´environ cinquante ans, relativiser, pendant tout un séjour, l´importance de Lezama Lima dans l´histoire de la littérature cubaine ! Lezama Lima n´était pourtant pas un auteur proscrit par le régime quoiqu´il ne fût pas non plus en odeur de sainteté avec le castrisme. Il était avant tout un homme qui avait fait de la littérature sa vie même, comme l´a si bien rappelé le dissident Reinaldo Arenas dans son magnifique roman posthume Avant la nuit. D´une culture et d´une érudition hors du commun, Lezama Lima était considéré comme le patriarche invisible des lettres cubaines. Ses voisins l´appelaient le pèlerin immobile, lui qui avait très peu voyagé tout le long de sa vie ayant rarement quitté la rue Trocadéro. À l´étranger, il ne s´est déplacé qu´une seule fois, en 1951 pour explorer la baie de Montego en Jamaïque, mais en rêve il s´était promené du côté de Saint-Germain- des-Prés à Paris et avait mangé du boudin aux noix à la Plaza Real de Madrid. Dans un article publié le 29 septembre par le quotidien de Buenos Aires La Nación, le journaliste et écrivain Tomás Eloy Martinez racontait son rendez-vous avec Lezama Lima en 1968 à La Havane au Floridita, le café autrefois fréquenté par Hemingway, où la boulimie de l´auteur cubain avait laissé sans le sou son confrère argentin ! Cette année-là, Lezama Lima qui mesurait 1,90 mètre pesait 130 kilos.
Lezama Lima est tombé un peu dans l´oubli après l´affaire Padilla en 1971. L´écrivain Heberto Padilla après l´anathème adressé au régime cubain par le biais de son livre de poèmes Fuera del juego(Hors-jeu), fut victime de ces mascarades dont les régimes staliniens ont le secret et contraint de faire une «autocritique» où il dénonçait tous les noms de ceux, dont Lezama Lima, qui auraient eu des attitudes contre-révolutionnaires. Mais ce n´est pas seulement pour cette raison que Lezama Lima a été voué aux gémonies. Sa figure est devenu dérangeante- quoiqu´il ne fût jamais, il est vrai, tenu pour un dissident- essentiellement, comme nous le rappelle encore une fois le regretté Reinaldo Arenas, à cause de son culte de la beauté :« La beauté est en soi dangereuse et encombrante pour toute dictature parce qu´elle implique une largeur d´esprit qui dépasse les limites auxquelles cette dictature-là soumet les êtres humains ; c´est un territoire qui échappe au contrôle de la police politique(…) Aussi irrite-t-elle les dictateurs qui veulent la détruire à tout prix. La beauté sous un régime dictatorial est toujours dissidente, parce que toute dictature est en soi anti-esthétique, grotesque ; pratiquer la beauté est pour le dictateur et ses agents une attitude réactionnaire.»(4)
Pour Lezama ce qui comptait avant tout c´était en effet son idéal esthétique et littéraire. Son rythme de travail était irrégulier étant donné que l´asthme le faisait parfois interrompre ce qu´il était en train de créer. En plus, les médicaments qui lui étaient prescrits provoquaient d´ordinaire quelque somnolence, de sorte que ses meilleures pages auront été écrites, selon sa sœur Eloísa, au milieu de la nuit parmi la fumée de ses «habanos». Lezama cultivait d´ailleurs la thèse selon laquelle l´asthme aurait eu une influence décisive sur son œuvre et son style : « Je crois que la respiration est le mouvement rationnel et que l´on prolonge la proposition, telle que je la conçois, avec sa respiration. Je crois que d´une manière ou d´une autre, respirer est aussi une façon d´écrire, un moyen de mettre en communication directe l´espace visible et l´espace invisible.»
Son œuvre est une des plus lumineuses et originales que j´aie lues. Elle puise son inspiration aux sources les plus diverses : de la poésie de Luís de Gongora à la philosophie taoïste, des anciennes mythologies chrétiennes et païennes à la culture grecque classique, sans oublier jusqu´aux vieux traités d´alchimie. Si nous avons surtout évoqué ses deux romans, il faut dire qu´il a également beaucoup écrit de la poésie (Mort de Narcise ou Fragments de l´iman), un recueil de nouvelles (Le jeu des décapitations) des récits et des essais. On a souvent écrit que sa poésie était très hermétique. Je n´y souscris pas, même si je reconnais que l´accès n´est pas très facile pour le commun des mortels. Mais pour pénétrer dans l´univers baroque de Lezama Lima, on doit être prêt à se laisser envoûter par une conception de la langue faisant litière de toute philosophie traditionnelle. C´est que Lezama a fondé une nouvelle conception du baroque, surtout à partir de son roman Paradiso. Néanmoins, se rendant compte que l´adjectif «baroque» était un peu tombé dans le discrédit, devenant une espèce de mot«passe-partout», Lezama a un jour décidé de donner quelques orientations quant à ses méthodes de travail, comme nous l´a rappelé un des plus éminents «lézamiens», l´écrivain Severo Sarduy,- Cubain lui aussi, décédé en 1993- dans un brillant article pour le numéro 300 du Magazine Littéraire (juin 1992). Lezama a donc indiqué les quatre points de base de sa méthodologie anti- aristotélicienne à travers laquelle il prétendait cerner le logos secret : primo, l´occupation stoïcienne où l´image occupe tout le roman et le pénètre de sa substance; une image qui a un sens théologal et ne peut se passer d´une incarnation, d´un double ; secundo, l´expérience oblique où, en faisant un geste quotidien, on provoque une attitude irréversible et insoupçonnée ailleurs. Lezama cite l´exemple d´un homme qui, sans se douter de rien, déclenchait une cascade dans l´Ontario rien qu´en ouvrant le commutateur de sa chambre ; tertio, la surprise. Ici, il est plus pratique de reproduire ce qu´en dit Lezama lui-même :«Si quelqu´un, sachant bien l´allemand, rencontre le mot vogel(oiseau), puis le mot vogelbauer(cage pour l´oiseau), et trouve enfin le mot vogelon(l´acte sexuel dans Zarathoustra), brusquement, l´éclat pareil à celui d´une allumette que produit la rencontre de l´oiseau et de la cage lui donne ce mot vogelon, mot né sans cause, soit le mot voulant dire : entrée de l´oiseau dans la cage, c´est-à-dire la copule» ; quarto, la méthode hypertélique où l´on va toujours au-delà de ses fins, le chemin hypertélique étant au fond poétique.
Si, comme je l´ai écrit plus haut, je n´ai pas pu visiter à La Havane le musée Lezama Lima, du moins puis-je toujours m´enivrer de sa somptueuse écriture et communiquer ma passion à tous ceux qui voudront bien la partager avec moi.





(1)«La nuit, la porte restait quasiment ouverte. Le père était parti à la guerre, il s´était engagé». Le mot castillan «alzado»de la version originale évoque, dans ce contexte, quelqu´un qui a rejoint un groupe qui lutte pour une cause.


(2)J´ai écrit un petit article sur Paradiso pour le site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne (nlflivraria.com) en décembre 2005.


(3)L´enlèvement de Haroldo Conti.


(4) in Avant la nuit.

samedi 29 décembre 2007

La mort de Jaan Kross



Après Julien Gracq le 22 décembre, un autre grand nom de la littérature européenne vient de disparaître : l´Estonien Jaan Kross, décédé le 27 décembre. Je reproduis ici la critique que j´ai écrite pour le site de la Nouvelle Librairie Française, en janvier 2007, sur son dernier livre traduit en français : Le vol immobile.


«Le vol immobile»-Jaan Kross


« L´Union européenne connaît ce mois-ci un nouvel élargissement avec l´adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie. J´aimerais bien que ceci puisse être synonyme d´un regain d´intérêt pour la culture de ces nouveaux adhérents, surtout de la Bulgarie dont on connaît si peu. C´est que deux ans et demi après le dernier élargissement, on serait en droit de se demander quels efforts on a vraiment développés pour faire connaître aux membres les plus anciens la culture de leurs nouveaux partenaires. Au Portugal, par exemple, la plupart des lecteurs n´auront probablement jamais entendu parler de cette légende vivante de la littérature estonienne qui répond au nom de Jaan Kross. Et pourtant cet écrivain balte figure depuis des années sur la liste des candidats au prix Nobel. En France, du moins est-il abondamment traduit, quoique les premières traductions de ses livres soient en ce moment, pour la plupart, épuisées.
Né en 1920, Jaan Kross fut d´abord poète et traducteur de poésie. Entre 1958 et 1969, il a publié quatre recueils qui témoignaient d´une sensibilité poétique, intellectuelle et philosophique des plus raffinées, une oasis d´originalité dans un désert soviétique où foisonnaient des platitudes. C´est que, on vous le rappelle, en ce temps-là l´Estonie, sous la botte soviétique, n´était pas indépendante. Jaan Kross, comme nombre d´Estoniens, intellectuels ou anonymes, avait d´ailleurs été condamné, à la fin de la seconde guerre mondiale et l´annexion des trois républiques baltes, à six ans de travaux forcés, d´abord dans les mines de charbon de Vorkuta, puis dans le camp de Krasnoïarsk. La littérature a donc représenté pour lui, ainsi que pour de nombreux intellectuels des pays annexés, une sorte d´exil intérieur.
Après l´expérience poétique que j´ai mentionnée plus haut, Jaan Kross s´est tourné vers le roman dès le début des années soixante-dix. Dans ce registre, il s´affirme comme un des maîtres du genre. Ses romans, nouvelles, essais et récits- une quinzaine environ, à ce jour- retracent, dans leur grande majorité, le parcours de figures importantes de l´histoire estonienne ou ayant atteint une certaine notoriété internationale, le tout transfiguré, bien entendu, par le tamis de la fiction. Dans ce cadre, son roman le plus prestigieux à l´étranger et, paraît-il, le plus traduit est Le fou du tsar (actuellement épuisé en français) où l´on connaît la vie, les splendeurs et misères du baron balte Timotheus von Bock.
En septembre dernier les éditions Noir sur Blanc de Lausanne ont mis à la disposition des lecteurs francophones, traduit par Antoine Chalvin, un nouveau livre de Jaan Kross :Le vol immobile.
Ce roman, dans la même veine des livres précédents de l´auteur, nous fait revivre les malheurs de la génération estonienne de l´entre-deux-guerres, à travers les confessions- recueillies peu avant sa mort par un ancien condisciple et ami, dans les traits duquel on n´a aucun mal à reconnaître un alter ego de l´auteur- de Ullo Paerand. Ce personnage, d´une rare intelligence, était issu de la bourgeoisie de Tallinn, sûre d´elle-même dans les toutes premières années après l´indépendance, cosmopolite et dont les membres parlaient aisément l´allemand, le russe et le français. Pourtant, la tranquillité de la famille Berends (nom que Ullo s´est fait un devoir d´«estoniser» plus tard) allait être ébranlée par le côté volage et imprudent du père d´Ullo. En fait, monsieur Berends s´éprend d´une dame norvégienne, délaissant son épouse et trempe, à un moment donné, dans des affaires suspectes. Il part vivre en Hollande et au Luxembourg et n´envoie que très sporadiquement de l´argent à sa famille, des sommes insuffisantes, par-dessus le marché, pour subvenir aux besoins de Ullo et de sa mère. Ceux-ci déménagent plusieurs fois et filent un mauvais coton. Ullo parvient quand même tant bien que mal à s´en sortir jusqu´à se faire enrôler, en adulte, dans un cabinet ministériel. Mais derrière les désarrois de Ullo Paerand, ses amourettes, ses secrets, son habileté (en élève modèle, mais nécessiteux, il rédige, contre quelques couronnes, des devoirs pour ses camarades de classe), on plonge dans le drame de toute une génération et tout un pays, tout petit, tiraillé entre deux colosses : l´Allemagne et la Russie. Les Estoniens dans les années quarante assistent impuissants successivement à l´annexion de leur pays par l´Union Soviétique, à l´occupation par les troupes hitlériennes et à la nouvelle incorporation au sein de l´URSS, devant l´indifférence, voire la complicité des Alliés occidentaux.
Lisez donc Le vol immobile, un grand roman de celui en qui des figures de proue de la littérature européenne comme Claudio Magris ou Doris Lessing reconnaissent le Thomas Mann des pays baltes.»