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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 26 octobre 2008

Chronique de novembre 2008



Cesare Pavese ou l´angoisse de vivre.



«Une bonne raison de se tuer ne manque jamais à personne». Que peut-on penser d´un auteur qui a écrit ces lignes ? Cesare Pavese- qui a consigné cette phrase dans son journal Le métier de vivre le 23 mars 1938- était une personnalité on ne peut plus triste, tourmentée, déchirée, angoissée, les mots manqueront peut-être pour traduire l´état d´esprit de cette écrivain majeur des lettres italiennes dont on signale cette année le centenaire de la naissance. Comme d´autres ont clamé que leur patrie était la langue, Cesare Pavese aurait peut-être dit que sa patrie était la tristesse. Pourtant, le seul moyen de surmonter cette tristesse qui semble l´avoir corrodé sa vie durant, c´était sans aucun doute la littérature.
Cesare Pavese est né le 9 septembre 1908 à Santo Stefano Belbo, un petit village de la province de Cuneo dans la région du Piémont, mais sa famille a tôt déménagé à Turin. Le jeune Cesare allait néanmoins garder dans sa mémoire les paysages dorés de sa prime enfance qui auraient éveillé chez lui une certaine nostalgie. On s´était déjà par ailleurs rendu compte, dans son entourage, qu´il était un garçon assez timide, qui lisait beaucoup, qui aimait la nature, toujours prêt à se cacher et à chercher refuge auprès des oiseaux. De son adolescence date aussi sa vocation suicidaire dont on retrouve des traces dans ses lettres, notamment celles adressées à son ami Mario Sturani. Les raisons de ce désarroi ou de ce conflit intérieur ont suscité de nombreuses interprétations de la part de tous ceux qui se sont penchés sur l´œuvre pavésienne. Pour Dominique Fernandez qui a consacré à l´auteur un brillant essai L´échec de Pavese en 1968(éditions Grasset), le repli sur soi de l´auteur serait le fruit des traumas de l´enfance (la mort précoce du père, l´univers féminin dans lequel il se trouvait plongé, le désir d´autopunition), pour d´autres, c´est le drame de l´impuissance sexuelle qui serait à l´origine de la tristesse et de la solitude qui caractérisaient Cesare Pavese, une situation que l´on pourrait aisément constater en lisant certains passages de son journal Mestiere di vivere( Métier de vivre). Quoi qu´il en soit, on ne saurait oublier que l´on peut également déceler tant chez l´œuvre que dans la personnalité de l´auteur, des signes assez contradictoires. En fait, s´il est indiscutablement attiré par la solitude, d´ordinaire il ne veut pas paradoxalement être seul. Il y a sans l´ombre d´un doute un conflit entre la vie et la littérature. Celle-ci apparaît selon Gianni Venturi, un de ses biographes, comme «l´écran métaphorique de sa condition existentielle».La littérature serait donc un moyen de régler ses conflits intérieurs. La crise des rapports entre l´art et la vie qui est également au centre de la personnalité de Pavese est une des caractéristiques du décadentisme. Aussi nombre de critiques ont-ils associé Pavese à ce courant littéraire où l´artiste peine à retrouver sa place dans le monde (et le plus souvent ne la retrouve pas du tout). Pour lui«vivre est un métier qu´il faut apprendre, mais souvent sans aucun résultat». Par contre, l´écriture était la condition essentielle du salut : «J´ai appris à écrire et non pas à vivre» ou«Quand j´écris, je suis normal, équilibré, serein».
Au sortir de l´adolescence, Pavese, dont l´influence d´ Augusto Monti- son professeur au lycée d´Azeglio à Turin- fut déterminante dans ses choix littéraires, suit un cours universitaire de langue et littérature anglaises et prépare un thèse sur Walt Whitman. Il devient professeur d´anglais, mais acquiert une certaine renommée comme traducteur d´auteurs comme Daniel Defoe, Melville, Sinclair Lewis, Joyce, John Dos Passos ou Gertrude Stein, entre autres.
L´amitié avec Giulio Einaudi le pousse à collaborer dès 1933 avec la grande maison d´ édition italienne Einaudi où il côtoie Italo Calvino et Natalia Ginzburg. Dans ces turbulentes années trente, il se prend d´amour pour une femme «à la voix rauque» qui épousera un autre, s´inscrit au parti fasciste italien sous pression familiale, mais finit expulsé et arrêté pour des activités subversives et anti-fascistes et exilé à Brancaleone en Calabre pendant huit mois. À cause de son asthme, il ne participe pas dans la seconde guerre mondiale, mais une fois terminée la guerre, il adhère au parti communiste italien.
Entre-temps, Cesare Pavese s´impose comme un nom important des lettres italiennes. En 1936 il publie Lavorare stanca(Travailler fatigue), un recueil de poésie, revu et augmenté en 1943. Dans sa poésie, on peut retrouver tous les thèmes sous-jacents à son imaginaire : la solitude, l´évasion, la volonté de s´échapper d´une vie où il ne se trouve pas à l´aise, où il se sent emprisonné. Le monde rural piémontais de son enfance avec ses collines n´est pas non plus absent de ses poèmes. Le garçon qui fuit sa maison, les vieillards et les prostituées sont des figures qui ont une place de choix dans les poèmes pavésiens puisqu´elles sont incapables de s´intégrer dans le monde des adultes qui travaillent, elles sont donc en marge de l´existence commune.
Dans les romans pavésiens, il y a tout un univers citadin qui côtoie la nostalgie du paysage rural. Cesare Pavese est à son aise parmi les marchands ambulants, les ouvriers, et tous ceux qui fréquentent les cafés, les venelles, les hôtels louches. Il en fait des personnages ou les décors de ses romans. En 1941, son roman Paese tuoi(Par chez toi),où sont présents tous ces éléments que je viens d´énoncer, a amené bien des critiques à considérer Pavese comme un des chefs de file du néo-réalisme italien, ce qui n´a pas plu à l´auteur puisque son œuvre, comme nous l´a rappelé Carlos Leite dans l´introduction à la traduction portugaise de Lavorare stanca(édition bilingue,publiée chez Cotovia, en 1998), s´éloigne du «provincialisme naturaliste inhérent à ce courant littéraire, pour le rapprocher de la conscience de la crise(et de l´ambiguïté dont elle est vécue par l´intellectuel),caractéristique de la culture et de la littérature européennes.» Toujours est-il que Paese tuoi a eu une influence décisive sur nombre d´autres romans ultérieurs se réclamant du néo-réalisme.
La spiaggia(La plage), Dialoghi con Leucò(Dialogues avec Leuco), Il compagno(Le camarade), La bella estate(Le bel été), tous parus dans les années quarante et La luna e i falò(La lune et les feux)en 1950 ont assuré la réputation de Cesare Pavese comme un des écrivains majeurs du vingtième siècle italien. Pourtant, même les prix littéraires attribués à certains livres comme le Strega en 1950 pour La bella estate n´ont jamais amenuisé l´insatisfaction de Pavese.
Le 27 août 1950, dans une chambre à Turin, Cesare Pavese se suicidait en ingurgitant une dose élevée de barbituriques. Sur la table, il laissait un dernier texte où l´on pouvait lire : «La mort viendra et elle aura tes yeux».
En 1952, son journal Il mestiere di vivere(Le métier de vivre), qu´il a tenu dès 1935 jusqu´à sa mort, était publié, et l´on a pu en ce moment-là se faire une idée plus réelle du conflit intérieur qui avait tourmenté la vie de l´écrivain.
Cette année, où l´on signale le centième anniversaire de sa naissance, des expositions, des conférences et des séminaires sur la vie et l´œuvre de l´auteur ont été promus en Italie et ailleurs. De nouvelles éditions de ses œuvres ont paru un peu partout. En Italie, Einaudi a rassemblé la plupart de ses écrits en un volume de plus de six cents pages intitulé I Capolavori( Les Chefs-d´œuvre,dont certains titres importants ont pourtant été exclus, ce qui a prêté à polémique) et en France, Gallimard en a fait de même en publiant ses Oeuvres dans la collection Quarto.
Quoi qu´il en soit, et malgré tout cet engouement des éditeurs, des libraires et des amants de l´œuvre de Cesare Pavese, nombre de lecteurs ignorent encore le nom de ce génie des lettres italiennes. Le meilleur hommage qu´on puisse lui rendre en cette année du centenaire c´est de lire son œuvre et de la faire connaître. Une œuvre exigeante et paradoxalement lumineuse d´un homme triste et solitaire.

P.S-À Libritalia(Librairie italienne de Lisbonne),les lecteurs pourront trouver un choix assez appréciable de livres de Cesare Pavese. Encore une fois, avec des moyens limités, les trois propriétaires de cette petite librairie- Barbara Marcucci, Barbara Pollastri et Paolo Balirano-honorent, avec leur travail remarquable, la langue et la culture italiennes.

Dixième anniversaire de la mort de José Cardoso Pires.



«Cardoso Pires.» C´est la réponse qu´un ami a donnée un jour à quelqu´un qui lui avait demandé s´il préférait Saramago ou Lobo Antunes. José Cardoso Pires, qui est sûrement beaucoup moins connu à l´étranger que les deux autres écrivains que je viens de citer, est pourtant l´auteur d´un œuvre immense qui n´a rien à envier à celles des deux «vedettes» de la littérature portugaise contemporaine alors qu´il est mort le 26 octobre 1998, à l´âge de soixante-treize ans, des suites d´un accident vasculaire cérébral. Le journaliste, historien et commentateur politique portugais Vasco Pulido Valente, qui ne mâche pas ses mots, écrivait hier dans les colonnes du quotidien Público que nul n´a mieux contribué que Cardoso Pires à transformer le portugais en une langue moderne, l´expurgeant de ses caractéristiques rurales, archaïques et populistes.
Parmi ses œuvres principales on se doit de citer Ballade de la plage aux chiens, Le Dauphin, L´invité de Job, La république des corbeaux, Alexandra Alpha ou De profundis : valse lente, les deux premiers titres ayant fait l´objet d´adaptations cinématographiques, par les cinéastes José Fonseca e Costa (1987) et Fernando Lopes (2001). Ses livres sont pour la plupart traduits en français chez Gallimard.
Au moment où l´on signale le dixième anniversaire de sa mort, on ne saurait passer sous silence l´évocation de cet écrivain majeur des lettres portugaises.

jeudi 9 octobre 2008

Un Nobel français:Jean-Marie Gustave Le Clézio




L´Académie suédoise vient de décerner le Prix Nobel de Littérature pour l´année 2008 à l´écrivain français Jean-Marie Gustave Le Clézio.
Né en 1940 à Nice, d´un père anglais et d´une mère bretonne issue d´une famille qui avait émigré à l´Île Maurice au dix-huitième siècle, Le Clézio est un éternel voyageur. Il a vécu dans plusieurs pays de différentes latitudes et son oeuvre traduit la richesse de ses expériences de par le monde et le brassage de cultures. Un style poétique et néanmoins sobre a fait sa réputation et traverse son oeuvre immense, composée de romans, recueils de nouvelles,contes, récits et essais. Parmi les principaux titres, on se permet de citer:Le Procès-verbal, Le déluge, Désert, Printemps et autres nouvelles, Mondo et autres histoires, Chercheur d´or, Onitsha, La quarantaine, Diego et Frida, Révolutions, L´Africain et le tout dernier Ritournelle de la faim(dont on peut regarder ci-dessus la couverture),paru le 2 octobre.
Ses livres sont tous-ou pratiquement tous-publiés chez Gallimard.
Même s´il n´est pas un de mes auteurs culte, je ne puis que saluer ce choix qui récompense non seulement un écrivain intéressant,mais aussi un esprit raffiné et un grand humaniste.
C´est le treizième écrivain français couronné(le quatorzième, si l´on ajoute à la liste des lauréats le Chinois Gao Xingjian, naturalisé français), ce qui permet à la France de conserver la première place dans cette catégorie de prix Nobel.

jeudi 25 septembre 2008

Chronique d´octobre 2008



Olivier Rolin, le vieux bourlingueur (à propos de la parution de son dernier roman Un chasseur de lions).


Cette année où l´on signale ou l´on commémore (selon l´état d´esprit ou la fidélité aux vieilles utopies libertaires) le quarantième anniversaire des événements de mai 68, ceux qui ont vécu cette période effervescente n´ont pas manqué d´évoquer sous des airs nostalgiques ces moments de rêve qui ont secoué le paysage politique, social et culturel français. D´aucuns ont, par la suite, complètement renié les idées qui les avaient envoûtés, d´autres, par contre, sont restés fidèles à leurs idéaux tout en reconnaissant qu´ils s´étaient trompés de recette et que les mesures de transformation sociale proposées auraient pu mener à un régime totalitaire plus insupportable que la morosité de la démocratie soi-disant bourgeoise. La révolution des jeunes universitaires français a d´ailleurs laissé perplexes ceux qui en Europe de l´Est (en août de la même année, les chars du pacte de Varsovie mettaient un terme au printemps de Prague) luttaient pour la liberté d´expression et de création, comme me le rappelait en février dernier à Lisbonne le poète roumain Dinu Flamand, lors de la présentation de la traduction en portugais d´une anthologie de ses poèmes à la Fnac Chiado. Ceci dit, il est vrai que le courant soviétique était minoritaire, c´était le courant maoïste qui l´emportait de loin au sein des universitaires français. Après mai 68, la mouvance maoïste a eu des ramifications diverses et c´est là que nous introduisons notre figure de ce mois, Olivier Rolin, qui a intégré la branche armée de la Gauche Prolétarienne dont le but primordial était celui d´entraîner la classe ouvrière vers la révolution par le biais d´une violence symbolique.

Né en 1947, Olivier Rolin n´a fait irruption sur le paysage littéraire français qu´en 1977, une fois évanouies les vieilles ardeurs révolutionnaires. D´abord éditeur, Rolin n´a publié son premier livre- Phénomène futur- qu´en 1983, un roman ambitieux et intéressant et où l´auteur se cherchait encore une voie. En 1987, paraissait Le bar des flots noirs, c´est le premier livre que j´ai lu d´Olivier Rolin et celui pour lequel je garde une tendresse particulière. C´est l´histoire d´un diplomate-le narrateur (dans les traits duquel, nous reconnaissons un peu Olivier Rolin soi-même)- qui nous livre ses souvenirs où l´on voit défiler, à tour de rôle, les femmes qui l´ont fasciné, les villes de son cœur et les écrivains qui ont peuplé ces villes et les ont marquées de leur empreinte. On y croise l´ombre de Fernando Pessoa à Lisbonne, de Borges et de Gombrowicz à Buenos Aires, de Joyce et de Svevo à Trieste, de Kafka à Prague.

Dans les années quatre-vingt-dix, les livres se sont succédé et ont assis la réputation d´Olivier Rolin comme un des écrivains français les plus importants de sa génération : L´invention du monde (1993), Port-Soudan (1994 ; prix Femina), Mon galurin gris (1997), Méroé (1998) et Paysages originels (1999), un recueil de textes parus auparavant au journal Le Monde sur sept écrivains nés en 1899.

Au vingt et unième siècle, Olivier Rolin a déjà écrit Tigre en Papier (2002) où le narrateur évoque devant la fille de son meilleur ami les années révolutionnaires (un clin d´œil à la nostalgie de l´auteur) et Suite à l´Hôtel Crystal (2004) où chaque chapitre raconte les péripéties d´un personnage dans une chambre d´hôtel.

Le 21 août, lors de la dernière rentrée littéraire, Olivier Rolin est réapparu, toujours chez Le Seuil, l´éditeur auquel il reste fidèle, avec un nouveau roman Un chasseur de lions. Cette fois-ci, Olivier Rolin, cultivant ses airs de vieux bourlingueur à l´image de Blaise Cendrars, un brin «arrabalero» (ce mot dérivant de«arrabal» et évoquant les milieux populaires de Buenos Aires, une des villes de prédilection de l´auteur), nous raconte l´histoire croisée du peintre Manet et d´un sien ami, un pittoresque aventurier français du dix-neuvième siècle. C´est d´ailleurs ce personnage, Eugène Pertuiset, qui fut le modèle de Manet pour sa toile«Le chasseur de lions».L´idée de brosser le portrait un peu fictif de ce Pertuiset lui est venue, à Olivier Rolin, de deux découvertes qu´il aurait faites : un livre acheté en Patagonie il y a plus de deux décennies où l´on évoquait l´existence de cet aventurier français et la toile de Manet qu´il a vue au Musée d´art de São Paulo, au Brésil. En suivant avec force détails, souvent cocasses, les péripéties de Pertuiset à travers le monde, on se laisse emporter par ce langage inventif, bariolé, un tant soit peu baroque dont Rolin a le secret. Pertuiset est à tour de rôle- ou parfois tout à la fois- trafiquant d´armes, magnétiseur, explorateur ou chercheur de trésors. On retrouve notre personnage à Punta Arenas, à Lima où il suit de près les révolutions ou les combats politiques que s´y livrent Pardistes et Echeniquistes (plus tard remplacés par les Arenistes) et en voyage à bord du Valparaiso. On croise des figures comme Mallarmé, Berthe Morisot ou Baudelaire et l´on plonge dans des événements comme la Commune de Paris. On dirait que, pour ne pas déroger à sa mythologie personnelle, Olivier Rolin ne pourrait pas se priver d´y introduire des personnages interlopes ou loufoques tels cette fois-ci une femme sauvage et de supposés cannibales.

L´humour et l´autodérision sont des caractéristiques essentielles de ce dernier roman, comme elles l´étaient déjà, en quelque sorte, du roman précédent Suite à l´Hôtel Crystal. Mais, malgré la nature plutôt drôle de Un chasseur de lions, la mélancolie n´y est pas absente, la mélancolie qui est indiscutablement un des traits fondamentaux de l´œuvre d´Olivier Rolin.

Quand Un chasseur de lions sera traduit en portugais –il le sera forcément un jour, comme pratiquement tous les livres de l´auteur-on aura sûrement le bonheur de le revoir, avec son regard tantôt mélancolique, tantôt pensif, parfois ironique. Peut-être brossera-t-il un nouveau portrait de cette ville de Lisbonne qu´il adore, comme celui qu´il a admirablement fait pour le livre Sept villes, avec cette description magnifique du trajet du tramway 28. Ou alors inventera-t-il un nouveau personnage farfelu, comme le réactionnaire Fernando das Dores Pereira de la chambre de Coïmbra dans Suite à l´hôtel Crystal.

À Lisbonne, les sujets ne manquent pas, à coup sûr, pour inspirer la plume d´Olivier Rolin...

jeudi 21 août 2008

Chronique de septembre 2008


Les bêtes ont-elles une patrie ?
(À propos de la traduction en français du roman Beasts of no nation de Uzodinma Iweala).



Ces jours-ci les lecteurs français auront finalement accès à un roman qui, selon son traducteur, l´écrivain congolais Alain Mabanckou, a secoué les lettres américaines au moment de sa parution aux Etats-Unis en 2005. Le roman s´intitule Bêtes sans patrie (Beasts of no nation en anglais) et il s´agit du premier livre de Uzodinma Iweala, un jeune écrivain américain d´ascendance nigériane, né à Washington en 1982. L´accueil fut alors enthousiaste. Des journaux et des magazines comme Time, Los Angeles Times, New York Times, The New Yorker, relayés plus tard par TLS et tous les quotidiens anglais de référence,n´ont pas tari d´éloges sur le phénomène. Salman Rushdie a pour sa part pondu un des commentaires les plus dithyrambiques sur le roman : «C´est une des rares occasions où, lisant un premier roman, vous vous dites que l´auteur comptera dans les années à venir.»
Ce roman- qui a donc été salué à l´unisson par une presse tombée sous le charme et fut couronné de quelques prix littéraires-je l´ai acheté en 2006 lors de sa parution en édition de poche chez John Murray éditeurs et à mon avis le livre mérite bel et bien tous les éloges qu´on a bien voulu lui adresser.
Le sujet apparemment n´est pas nouveau, l´histoire de l´enfant -soldat ayant déjà inspiré d´autres beaux romans comme Soza Boy du Nigérian Ken Sarowiwa ou Allah n´est pas obligé de l´Ivoirien Ahmadou Kourouma. Pourtant ce roman de Uzodinma Iweala n´est pas une nouvelle mouture de la même histoire. Sa touche personnelle et les procédés novateurs du langage avec des emprunts à une espèce de sabir, un pidgin anglais africain (il a sûrement fallu au traducteur un remarquable travail de recherche pour rendre dans un français lisible la richesse de certains vocables ou expressions hors du commun), irriguent le roman d´une force et d´une originalité qui ne peuvent que séduire tout lecteur exigeant. La couleur est annoncée dès l´épigraphe choisie par l´auteur, des vers de Rimbaud extraits de Une saison en Enfer : «Je parvins à faire s´évanouir dans mon esprit toute l´espérance humaine. Sur toute joie, pour l´étrangler, j´ai fait le bond sourd de la bête féroce.». Le théâtre de guerre de l´enfant- soldat prénommé Agu est un pays imaginaire de l´Afrique de l´Ouest. Imaginaire mais pouvant ressembler, bien entendu, à tant de pays africains et tant de guerres dont les échos à force d´être réentendus et ressassés ne suscitent malheureusement que de l´indifférence, comme si les guerres africaines n´étaient que pure banalité, comme si pour le monde soi-disant «civilisé» les Africains n´étaient que de simples pantins et non pas des gens en chair et en os comme nous autres les Occidentaux. Agu, le héros du roman, voit mourir son père et devient soldat malgré lui. La terreur et les crimes perpétrés par ces bandes armées qui sévissent dans toutes les guerres africaines font partie du quotidien des gens qui, en fait, ne vivent pas, ils vivotent ou survivent plutôt. Dans ce registre, le titre que j´ai choisi sous forme d´interrogation pour cet article a bel et bien une réponse : les bêtes n´ont pas de patrie, ou alors si elles en ont une, c´est une triste patrie, celle de la violence, de la terreur, de la haine.
Dans un article publié en 2006 dans le quotidien portugais Público, lors de la parution de la traduction brésilienne de ce roman (Feras de Nenhum Lugar chez Nova Fronteira), l´écrivain angolais José Eduardo Agualusa nous rappelait que les pays les plus pacifiques d´Afrique, ceux qui n´avaient pas sombré dans la guerre après l´indépendance, étaient ceux qui n´avaient pas dû lutter pour conquérir leur indépendance comme le Botswana, l´île Maurice ou le Cap-Vert. C´est sans doute vrai. C´est souvent difficile, en effet, d´en finir avec une idée et une culture de guerre qui se sont développées au fil des ans et qui ont engendré certains vices dont il est n´est pas commode de se déprendre, même si dans le cas du Cap-Vert, on ne peut pas oublier qu´il s´agit d´un groupe d´îles assez petit (pas plus de cinq cent mille habitants) et où les problèmes tribaux sont inexistants.
À l´origine de ce brillant premier roman, il y a la thèse universitaire de littérature à Harvard de Uzodinma Iweala. Ce jeune auteur, issu d´un milieu aisé, a fréquenté les cours de l´écrivaine Jamaica Kincaid et c´est la lecture d´un article sur les enfants –soldats en Sierra Leone qui l´a poussé à écrire ce livre. Pour mener à bout sa tâche, il a lu des récits autobiographiques d´enfants –soldats (on estime à trois cent mille environ le nombre de ces malheureux enfants dans le monde entier), a même fait la connaissance d´un ancien enfant –soldat ougandais, a consulté les rapports d´Amnistie internationale et des Nations Unies et s´est déplacé au Nigeria afin d´y interviewer des rescapés de la guerre civile des années soixante.
Le titre du livre, Uzodinma Iweala l´a emprunté à un album de 1989 du musicien nigérian Fela Kuti(1938-1997), inventeur de l´afro-beat et activiste politique.
Son album Beasts of no Nation était composé de chansons dénonçant l´apartheid en Afrique du Sud et la complicité de l´Angleterre et des Etats-Unis vis-à-vis de la politique raciste du régime de Pieter Botha. Quant au roman homonyme, il a été l´objet, on l´a vu, d´un excellent accueil de la part de la critique littéraire américaine et anglaise à telle enseigne que l´excellente revue Granta a considéré Uzodinma Iweala un des meilleurs jeunes auteurs américains.
Cette consécration précoce ne risque-t-elle pas d´entamer l´avenir littéraire d´Uzodinma Iweala ? On sait qu´après un premier roman fort remarqué, le deuxième livre d´un écrivain est toujours une épreuve assez dure. Iweala n´éprouve aucune pression pour la publication de son deuxième roman qui est néanmoins déjà en préparation. Il portera sur les ravages du sida en Afrique, un sujet auquel ne serait pas étranger son choix récent de suivre un cours de médecine au Colombia Medical Scholl à New York.
Uzodinma Iweala a aussi régulièrement affirmé dans des interviews tout récemment accordées que l´écriture pour lui ne se ramène pas à la fiction, il serait aussi tenté par l´essai et la critique journalistique. Bref, nous sommes devant un jeune auteur qui ne s´est pas laissé enivrer par un premier succès époustouflant et qui veut faire son bonhomme de chemin à un rythme qu´il s´imposera à lui-même sans trop se soucier des éventuelles pressions des milieux éditoriaux. La recette d´Uzodinma Iweala est peut-être celle qui peut le mieux assurer un bel avenir littéraire…



P.S- La traduction française de Beasts of no nation (Bêtes sans patrie) devrait paraître le 21 août aux éditions de l´Olivier.

Quelques remarques sur la mort d´Alexandre Soljenitsyne




Je le dis ici tout crûment : dans le registre des soi-disant «écrivains du Goulag», je lui préfère de loin, d´un point de vue purement littéraire, Varlam Chalamov. Quoiqu´il en soit, l´importance de son œuvre est telle que je ne pouvais pas passer sous silence la mort, le 3 août, à l´âge de 89 ans, du grand écrivain russe Alexander Soljenitsyne. C´est, en grande partie, grâce à lui que nous avons pu découvrir l´immensité des crimes commis sous la férule de Josef Staline. L´Archipel du Goulag, Le premier cercle, Le pavillon des cancéreux et Une journée d´Ivan Denissovitch sont non seulement des livres remarquables mais aussi des documents exceptionnels sur le quotidien des prisonniers politiques et les terribles conditions de vie dans les prisons soviétiques et à plus forte raison dans le Goulag sibérien. Soljenitsyne, qui avait été lui-même emprisonné, savait bien de quoi il parlait…
Déchu de sa citoyenneté et expulsé de son pays en 1974, il s´est d´abord réfugié en Suisse, puis dans le Vermont, aux Etats-Unis jusqu´à son retour chez soi après la chute de l´Urss et au moment où sa citoyenneté lui était restituée (ou la citoyenneté russe lui était attribuée, puisque l´ancienne citoyenneté soviétique n´existait plus).
Soljenitsyne était, on le sait, un homme fort polémique. Si l´on ne peut qu´applaudir son courage dans la dénonciation du Goulag, on éprouve une énorme frustration quand on se rappelle que dans le même temps il vouait une admiration sans bornes à l´égard de la Russie tsariste qui méprisait son propre peuple, il a soutenu la politique criminelle de Pinochet, il vénérait la mémoire d´un caudillo comme le généralissime Franco et il tenait Vladimir Poutine pour l´artisan de la renaissance de la Russie éternelle. Sans oublier ses insupportables imprécations contre la décadence morale de l´Occident.
Quoiqu´il en soit, ses opinions réactionnaires n´effacent pas l´importance de son oeuvre. Ses livres sont le témoignage éloquent de son immense talent d´écrivain.



P.S(le 23 août)-Ce matin j´ai lu une des meilleures définitions sur la personnalité et l´oeuvre de Soljenitsyne. C´était sous la plume de l´écrivain chilien Jorge Edwards dans un article du quotidien espagnol El Pais. Selon Edwards, Soljenitsyne était «un écrivain du dix-neuvième siècle égaré parmi les meilleurs du vingtième siècle».

vendredi 25 juillet 2008

Chronique d´août 2008




Albert Cossery, le droit à la paresse.




La presse a abondamment évoqué au lendemain de sa mort (survenue le 22 juin) la vie et l´œuvre de celui que l´on a un jour surnommé le «Voltaire du Nil» ou encore comme l´a écrit au début des années quatre-vingt-dix, le journaliste Patrice Delbourg, «dandy solaire et solitaire», une expression que j´avais déjà reproduite dans un article précédent.
Toujours est-il que Albert Cossery était sans l´ombre d´un doute un homme d´un temps révolu, sa personnalité cadrant assez mal avec une époque où l´on ne fait que nous accabler infiniment avec des concepts comme «productivité» ou «efficacité». Cossery, de ces concepts a dû, à coup sûr, s´en moquer comme d´une guigne, lui qui n´écrivait en moyenne qu´un livre tous les huit ou dix ans et, selon la légende, une petite phrase par semaine. D´autres particularités de sa vie ont aidé à faire de cet écrivain égyptien qui a toujours écrit en français une figure hors pair. S´étant installé définitivement à Paris après la fin de la seconde guerre mondiale, il vivait depuis plus de soixante ans à l´hôtel La Louisiane, situé au numéro 60 de la rue de Seine, dans le quartier de Saint-Germain –des- Prés. Sa silhouette élégante manquera sûrement aux habitués du café de Flore qu´il fréquentait quotidiennement. Sa voix, malheureusement, on ne l´entendait plus depuis trois ans, il était pratiquement devenu aphone, ce qui ne l´inquiétait nullement, puisque selon lui cela l´empêchait de devoir répondre à des questions idiotes de certains journalistes. C´était évidemment une boutade, étant donné qu´il a toujours été plutôt affable avec la presse et même après l´opération qui lui a rendu la parole très difficile (il fallait lire sur ses lèvres) il n´a pas cessé d´accorder des interviews, quoique moins régulièrement et le plus souvent par écrit.
Albert Cossery, né au Caire en 1913, n´était pas issu d´un milieu particulièrement aisé. Il n´appartenait pourtant pas à une famille des plus démunies, non plus. C´est que, de l´aveu même de l´auteur, en Orient, il faut beaucoup moins d´argent qu´en Occident pour vivre. Son père était un petit propriétaire terrien, un homme qui, côté lectures, ne consommait que des journaux. Quant à sa mère, elle était analphabète, mais elle n´en avait pas moins cette sagesse très propre des femmes orientales. À l´instar de ses deux frères et de sa sœur, Albert Cossery a fait ses premières études dans une école catholique avant de fréquenter le lycée français. Il s´est mis à écrire dès l´âge de dix ans de petites histoires déjà en français. Cette passion pour la France l´a poussé à se déplacer à Paris où il a envisagé d´y suivre des études, mais ébloui par la bohème de Montparnasse des années trente, il ne les a jamais achevées. En 1939, il a décidé de faire partie, en tant que chef steward, de l´équipage du paquebot Port- Saïd- New York, un emploi qui lui a permis de fréquenter des rescapés de la barbarie nazie, des juifs pour la plupart. Cet emploi il l´a conservé jusqu´en 1945, mais à ce moment-là sa carrière littéraire n´était plus un mirage. Les hommes oubliés de Dieu, un recueil de nouvelles était déjà paru au Caire en 1934, un livre qui a envoûté Henry Miller qui l´a fait publier en Amérique en 1940. Sur ce livre, l´écrivain américain a écrit ce qui suit« Aucun écrivain vivant- parmi ceux que je connais- ne décrit de façon aussi poignante les vies d´une multitude de gens habitant un monde souterrain et en marge de la loi, entre désespoir et résignation. Il le fait dans un registre que même Dostoievsky et Gorki ont eu du mal à atteindre.» En 1944, paraissait le premier roman de Cossery, La maison de la mort certaine, l´histoire d´une maison qui ne tenait debout que par miracle et qui était peuplée par des gens éventuellement peu convenables d´après les canons bien seyants de la société. Les personnages des livres de Cossery sont pour la plupart des coquins, des exclus, des laissés pour compte, des voleurs, des fainéants, bref des gens qui vivent en marge de la société – et que certains auraient traité de racaille et de sale engeance- mais qui le plus souvent sont moins véreux et moins fripouilles que d´autres apparemment très respectables mais qui à la moindre occasion sombrent dans la corruption et l´indignité.
Albert Cossery, on l´a écrit plus haut, n´était pas un écrivain particulièrement prolifique. C´était un dilettante, un homme qui élevait le plaisir et l´oisiveté au sommet d´un art que l´on cultive sans la moindre inquiétude. Ses livres sont peu nombreux (huit au total) mais renferment une philosophie de vie qui fait de son oeuvre une véritable encyclopédie d´ironie, de dérision et d´aventures inouïes.
Dans Les fainéants dans la vallée fertile, Cossery met en scène des personnages qui élèvent la fainéantise au rang d´une valeur supérieure à tel point qu´un des personnages, Rafik, a renoncé à épouser la femme qu´il aimait de peur qu´elle ne troublât sa somnolence alors que son frère aîné, Galal, n´a pas bougé de son lit depuis sept ans !
Dans Mendiants et orgueilleux*, Gohar, un professeur de philosophie est devenu mendiant parce qu´«enseigner la vie sans la vivre était le crime de l´ignorance la plus détestable» tandis que dans Un complot de saltimbanques le jeune Teymour, de retour dans sa ville natale avec un diplôme acheté, rejoint un groupe d´anciens amis oisifs que le gouvernement tient pour de dangereux anarchistes.
La violence et la dérision est un roman ayant pour cadre une ville du Proche-Orient gouvernée par un tyran grotesque. Afin de le mettre en colère et de tourner en dérision son gouvernement, un petit groupe de contestataires orchestre une campagne d´affichage qui provoque l´hilarité de la population. De ce livre, Jean-Claude Le Covec a écrit dans les colonnes du Figaro que c´était «La Condition Humaine** réécrite à la façon de Beckett, avec beaucoup de joie de vivre en plus».
Le roman Une ambition dans le désert, paru en 1984, peut être considéré comme l´œuvre d´un visionnaire, préfigurant, en quelque sorte, l´éclosion de la guerre du Golfe. Il s´agit d´un roman où le héros Samantar déjoue le projet du cheikh Ben Kadem, premier ministre de l´émirat de Dofa, un pays sans richesses à exploiter, qui organise des attentats pseudo -révolutionnaires dans son propre État pour attirer sur lui l´attention des grandes puissances.
Enfin, son dernier roman, Les couleurs de l´infamie, publié en 1999, dénonce la corruption, la décrépitude et la décadence. C´est l´histoire d´un voleur intelligent qui trouve dans le portefeuille d´un promoteur immobilier une lettre qui prouve sa responsabilité dans l´effondrement d´un immeuble qui a provoqué la mort de dizaines de personnes.
Tous ses livres sont aujourd´hui disponibles chez l´éditeur Joëlle Losfeld et ceux qui n´ont pas encore découvert l´œuvre de cet écrivain immense pourront le faire en achetant chacun de ses huit livres séparément ou ses œuvres complètes en deux tomes.
Albert Cossery s´est lié d´amitié, au cours de sa vie, avec nombre d´intellectuels français et étrangers comme Albert Camus, Jean Genet, Henry Miller ou Lawrence Durrell, mais il a su préserver son indépendance vis-à-vis de toute coterie, tout courant littéraire ou toute école de pensée. Quoiqu´il eût vécu la plupart de sa vie en France, c´est l´Égypte de son enfance (ou des décors lui ressemblant) qui a inspiré ses livres. Interrogé à propos de ce fait par Aliette Armel pour l´édition de novembre 2005 du Magazine littéraire, il a répondu : « Je suis un écrivain égyptien qui écrit en français, comme il y a des écrivains indiens qui écrivent en anglais et restent néanmoins très attachés à leur pays.» En effet, le fait d´écrire dans une langue autre que celle du pays où l´on est né n´arrache néanmoins pas les écrivains à l´univers de leur enfance. En français, à part Albert Cossery, d´autres écrivains l´ont prouvé comme, par exemple, Eduardo Manet et ses histoires cubaines ou feu Agustin Gomez - Arcos qui a fait de la dénonciation du franquisme la matière de ses romans.
Celui qui détestait la campagne parce qu´on ne pouvait pas critiquer les arbres et qui aimerait qu´après avoir lu un de ses livres les gens n´aillent pas travailler le lendemain, a fait de la subversion et de l´ironie un art de vivre. Un des commentaires les plus élogieux adressés, à mon avis, à l´œuvre d´Albert Cossery est signé Marion von Renterghem dans les colonnes du Monde : «Lorsque Albert Cossery rencontre ses lecteurs, ils ne lui disent pas que ses romans sont beaux mais qu´il ont changé leur vie.»…



*Ce roman a inspiré le film homonyme de Asma El Bakri et une bande dessinée du dessinateur Golo.



**On fait référence, bien entendu, au roman de André Malraux.