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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

lundi 27 avril 2009

Chronique de mai 2009


La Gran Vía à Madrid



Javier Cercas


Anatomía de un instante



L´Espagne, le post-franquiste et le 23 février 1981(à propos d´un voyage à Madrid et de la lecture de Anatomia de un instante de Javier Cercas).



Il y a souvent quelque chose de sombre et de tragique, comme une odeur de sang et un éclat de feu, quand on évoque l´Espagne. La guerre civile y a été pour beaucoup dans cette réputation. De ce charnier qui a précédé la seconde guerre mondiale- dont il aurait même été une sorte de prélude-il reste gravé à ce jour une énorme plaie qui ne s´est pas tout à fait refermée alors que soixante-dix longues années se sont déjà écoulées dès la fin du conflit. Pourtant, l´Espagne éveille toujours des sentiments contradictoires, puisque si l´on flaire d´ordinaire à son sujet une odeur de tragique et de sang, on ne peut s´empêcher non plus de regarder ce pays comme un des plus joyeux du vieux continent. Contrairement à beaucoup de mes compatriotes, toujours méfiants à l´égard de «nuestros hermanos»(de moins en moins,il est vrai) j´ai toujours aimé l´Espagne. Je m´y plais et m´y sens à l´aise à chacun de mes déplacements. Le mois dernier, j´ai passé cinq jours à Madrid et j´ai pu me rendre compte encore une fois de l´énorme joie de vivre des madrilènes,malgré les coups de boutoir du chômage et de la crise, après des années d´euphorie et de croissance ininterrompue. La vie «callejera»(de calle,rue en espagnol) y reste toujours aussi intense et les Espagnols sont décidément beaucoup plus positifs et affirmatifs que les Portugais, plus mélancoliques et larmoyants.
Le siècle dernier, les deux pays- l´Espagne et le Portugal- ont partagé, on le sait, pendant des décennies, un sort commun en ce sens qu´ils ont vécu tous les deux sous la botte de deux dictatures d´inspiration fasciste qui les ont poussés à faire figure de cendrillon à côté d´une Europe de l´Ouest démocratique, tolérante et libre. Cependant, la façon dont chacun a négocié le retour à la démocratie fut on ne peut plus différente. Au Portugal, nous avons eu une révolution pacifique le 25 avril 1974, connue extra-muros comme la Révolution des œillets. Ce soulèvement, mené par Salgueiro Maia et quelques autres jeunes capitaines, a renversé le régime de Marcello Caetano qui avait relayé Salazar deux ans avant la mort de celui-ci, à la suite d´une histoire mal racontée de la chute du vieux dictateur d´une chaise où il se trouvait assis. En Espagne, Francisco Franco, surnommé «el caudillo», avait déjà, bien avant sa mort (survenue le 20 novembre 1975), désigné son successeur : Juan Carlos de Bourbon, héritier du trône espagnol. Donc, en Espagne la transition vers la démocratie s´est produite au petit trot. Le roi a chargé en 1976 un centriste,Adolfo Suárez,de former un nouveau gouvernement qui a préparé les élections de 1977. Curieusement, au Portugal, beaucoup de voix aujourd´hui regrettent que le pays n´ait pas connu une transition à l´espagnole qui aurait notamment évité les nationalisations,le PREC(procès révolutionnaire en cours) et le démantèlement des groupes économiques relativement proches pour la plupart du pouvoir fasciste, alors que je me rappelle avoir lu il y a plusieurs années dans El Pais Semanal,le magazine dominical du grand quotidien espagnol, un article de l´écrivain Antonio Muñoz Molina où celui-ci regrettait inversement que l´Espagne n´ait pas eu une révolution romantique et pacifique comme celle qui a ramené la démocratie au Portugal. C´est que l´Espagne, comme écrivait Munõz Molina, n´a pas de date pour fêter le retour à la démocratie. Quoi qu´il en soit, le retour à la démocratie dans les deux pays ne s´est pas produit sans soubresauts. Au Portugal, en 1975 la confrontation entre ceux qui défendaient l´ancrage du pays dans l´Europe et l´entrée dans la Communauté Economique Européenne (c´était le nom de l´Union Européenne à l´époque) et les partisans d´une évolution à la cubaine a failli avoir des conséquences catastrophiques que l´on a pu éviter au dernier moment. En Espagne, si Adolfo Suárez a réussi dans un premier temps à introduire tous les changements et à promouvoir toutes les réformes qui rapprochaient le pays de l´Europe démocratique et pluraliste, à un moment donné, tous les équilibres semblaient soudain devenir on ne peut plus instables. On sait d´ailleurs que malgré la réussite des réformes impulsées par Adolfo Suarez, celui-ci n´a jamais fait l´unanimité et ses décisions ont suscité plus d´une fois une vive contestation des secteurs les plus conservateurs et passéistes de la société espagnole, surtout chez les militaires, principal soutien du régime franquiste, qui, cela va sans dire, n´ont jamais vu d´un bon œil la soumission du pouvoir militaire au pouvoir politique, la perte de leurs privilèges, la légalisation du Parti Communiste de Santiago Carrillo et le vent de liberté qui soufflait sur le pays.
Tous ces événements sont à l´ordre du jour depuis que le 7 avril l´avant-dernier jour de mon séjour madrilène eut paru, chez Mondadori Espagne, le dernier livre d´un des noms les plus réputés de la littérature espagnole contemporaine. Le livre- que j´ai eu donc la chance d´acheter le jour même de sa parution et dont j´ai commencé la lecture dès mon retour à Lisbonne- s´intitule Anatomia de un instante (Anatomie d´un instant) et l´auteur n´est autre que Javier Cercas qui s´était fait remarquer en 2001 avec son roman Soldados de Salamina(Les Soldats de Salamine). Né en 1962, Javier Cercas avait donc dix-huit ou dix-neuf ans lorsque le 23 février 1981 le spectre de la dictature a de nouveau rôdé autour de la nouvelle et très fragile démocratie espagnole. Ce jour-là, le lieutenant-colonel Antonio Tejero a fait irruption au parlement espagnol (El Congreso de los Diputados) accompagné d´une poignée de soldats de la Garde Civile avec des fusils et des mitraillettes, interrompant de la sorte la séance d´investiture de Calvo Sotelo comme président du gouvernement (l´équivalent de premier –ministre), à la suite de la démission de Adolfo Suárez. Javier Cercas a réussi un coup d´éclat avec ce livre, en reconstituant avec force détails les événements de ces heures qui ont ébranlé le régime démocratique espagnol. Dans le prologue, Javier Cercas a avoué à ses lecteurs qu´il voulait en faire un roman, mais au fur et à mesure du déroulement du récit, il a fini par changer son fusil d´épaule et écrire un brillant essai qui fera date à mon avis dans l´histoire de la littérature sur ce jour où tout a failli basculer. Javier Cercas n´a pas cherché qu´à refaire le compte-rendu des événements, il raconte les raisons du mécontentement de vastes pans de la société à l´égard de Adolfo Suárez, dont les militaires, on l´a vu, mais aussi l´Eglise –toute puissante sous le franquisme-, certains chefs d´entreprise, la presse et certains milieux politiques de l´opposition. Donc, ce serait erroné de penser que la contestation était le fait des secteurs les plus rétrogrades de la société qui auraient perdu leurs privilèges et qui criaient au scandale après, entre autres réformes, la création des régions autonomes qui signerait selon certaines voix conservatrices l´arrêt de mort de l´unité de l´État espagnol, ou encore l´exaspération devant le terrorisme de l´Eta. L´auteur se penche aussi sur le rôle ambigu de certains personnages dont le général Alfonso Armada, ancien secrétaire de la maison royale qui aurait une dent contre Adolfo Suárez depuis qu´il suspectait celui-ci d´avoir suggéré auprès du roi son remplacement par le Général Fernandez Campo. On sait que Antonio Tejero(qui avait déjà passé sept mois en prison en 1979 pour avoir participé à l´Opération Galaxie,tentative échouée de sabotage à la nouvelle Constitution)n´était pas le principal inspirateur de la tentative de coup d´état heureusement avortée grâce à l´intervention du roi en faveur de la démocratie. On n´ignore pas non plus qu´il y avait plusieurs haut –gradés- y compris éventuellement des membres du Cesid et de l´Aome,services d´intelligence- impliqués dans le complot dont le nom le plus visible était le Commandant militaire de Valencia Milans del Bosch.
Ce que l´on ne soupçonnait pas c´était qu´il y avait plusieurs coups à l´intérieur du coup d´état du 23 février. Le coup de Armada, celui de Milans del Bosch et celui de Tejero. Armada a voulu se présenter en sauveur et il ne cachait pas ses ambitions de devenir chef du gouvernement. Aussi a-t-il essayé de jouer les intermédiaires -après qu´il se fut aperçu que le coup avait échoué- et de négocier auprès de Tejero une reddition en échange d´un court exil au Portugal pour lui et ses hommes jusqu´à ce que les choses se fussent calmées. L´intransigeance de Tejero(qui voulait mener à bout son utopie de l´Espagne comme une caserne) a fait avorter les plans d´Armada- qui comptait sur le soutien de Milans del Bosch- qui à la limite aurait tenté de refaire le coup de De Gaulle en 1958.
Le roi surtout- après la retransmission télévisée où il réitérait son compromis avec la démocratie et la Constitution- a fait avorter définitivement le coup d´État mais dans le livre Javier Cercas laisse planer un doute sur le rôle du roi, non pas sur ses convictions démocratiques bien entendu, mais sur son rôle dans les mois précédant le coup du 23 février. C´est que le bruit courait que le roi n´aurait pas vu d´un mauvais œil la formation d´un gouvernement d´unité nationale…
Mais dans cet essai –enquête Javier Cercas a également brossé un portrait remarquable des trois seuls hommes qui courageusement ne se sont pas cachés sous leur siège au parlement comme le leur avait ordonné Tejero et ses sbires et sont restés tranquillement assis même après que des coups de fusils furent tirés, à savoir Adolfo Suárez, son ministre de la Défense, le Général Gutierrez Mellado, et Santiago Carrillo.
Adolfo Suarez –la figure centrale du livre autour de laquelle gravite la narration- est vu comme le provincial ambitieux (une sorte de personnage de roman français du dix-neuvième siècle comme Julien Sorel, Lucien de Rubempré ou Gustave Moreau) qui avait discrètement fait ses classes dans le franquisme mais qui par la suite, s´était ingénié à faire entrer l´Espagne dans l´ère de la modernité et de la démocratie avant de s´essouffler devant la gestion quotidienne de cette démocratie qu´il avait su brillamment négocier. Gutierrez Mellado, quant à lui, était un homme qui avait lui aussi servi le franquisme mais qui avait su se convertir à la démocratie et en militaire digne a voulu défendre la légalité démocratique si besoin était en affrontant Tejero et ses laquais. Et finalement le vieux dirigeant communiste Santiago Carrillo qui dans les négociations de la transition- où il a pu tisser une surprenante complicité avec Adolfo Suárez- a su mettre les intérêts de l´Espagne et de la démocratie au-dessus des intérêts immédiats de son propre parti. Certes, le parti Communiste espagnol s´est par la suite dilué mais on ne saurait raconter l´histoire de la transition espagnole sans évoquer le nom de Santiago Carrillo.
L´attitude de ces hommes à l´hémicycle tranche on ne peut plus avec celle des autres députés et surtout avec l´attitude passive de la société et de la population espagnoles après que la tentative de coup d´État fut rendue publique. Cercas s´interroge sur les raisons de cette passivité. Est-ce le souvenir de la Guerre civile qui aurait apeuré les Espagnols ce jour-là ? Quelle aurait été leur attitude si le coup avait réussi ?
Quoi qu´il en soit, Anatomía de un instante a jeté une nouvelle lumière sur cette sombre journée où le destin de l´Espagne a failli basculer et Javier Cercas- qui a la fin nous livre des impressions très touchantes sur son père (mort l´année dernière) qui avait été phalangiste dans sa jeunesse- a signé là un de ses meilleurs livres, s´affirmant indiscutablement comme un des meilleurs écrivains espagnols –et pourquoi ne pas le dire européens- de sa génération.

samedi 28 mars 2009

Chronique d´avril 2009



Stefan Zweig,la conscience d´un écrivain(à propos de la nouvelle édition en français de Conscience contre Violence).


La réputation d´un écrivain –ou dans un jargon très à la mode, son exposition médiatique- dépend assez souvent des humeurs littéraires d´une certaine époque. Il est donc des écrivains qui abondamment traduits de leur vivant sont un peu mis à l´écart par la suite avant de réapparaître quelques décennies plus tard où ils font l´objet d´un culte hors du commun. Je me demande si ce n´est pas le cas de l´auteur autrichien Stefan Zweig. Certes, son œuvre n´a pas été à proprement parler retirée des limbes puisqu´elle n´est jamais tombée à vrai dire dans l´oubli. Néanmoins, il me paraît assez clair qu´il y eut un temps où son étoile avait considérablement pâli, tant et si bien que une certaine critique littéraire le tenait pour un auteur dont l´œuvre était sinon dépréciée du moins indigne de tenir le haut du pavé.
Au Portugal, il était autrefois un auteur relativement populaire. Dans la bibliothèque de mon grand-père, décédé avant ma naissance, il y avait plein de livres de Stefan Zweig. Des biographies d´Erasme, de Balzac, de Marie-Antoinette ou de Marie Stuart aux romans à forte densité psychologique comme Vingt -Quatre heures de la vie d´une femme, il n´y avait que l´embarras du choix.
Né à Vienne le 28 novembre 1881, Stefan Zweig était le représentant de cette culture cosmopolite de la Mitteleuropa qui rejaillissait sur tout le continent européen. D´ascendance juive, il a été un grand voyageur, a fréquenté les milieux cultivés à Paris et à Berlin et a consacré soit des biographies soit des études critiques à des figures majeures de la culture européenne, non seulement des figures d´un temps révolu, comme celles que nous avons citées plus haut, mais aussi de quelques-uns de ses contemporains comme Proust ou le poète belge Émile Verhaeren. En lisant son livre de souvenirs et de témoignages Le monde d´hier, nous pouvons non seulement connaître tout un monde aujourd´hui disparu, mais on peut aussi apprécier la tendresse que l´auteur met dans la description de certains décors et la lucidité dont il fait preuve en portant les jugements les plus divers. Il y évoque des amis comme Schnitzler, Rilke, Romain Rolland, Freud ou Paul Valéry mais il y dépeint aussi l´évolution de l´Europe de 1895 jusqu´en 1941, avec les plaies issues de la première guerre mondiale, le démembrement de l´empire austro-hongrois et la montée du nazisme et de l´antisémitisme, en somme la chute de toute une civilisation, le suicide de l´Europe. Il y écrit : «J´ai été témoin de la plus effroyable défaite de la raison.» Toute une culture de haine fit irruption en Allemagne et dans les pays victimes de l´occupation tudesque avec les persécutions, la délation, les cultes militaristes, la brûlure de livres et bien sûr la Shoah dont le drame ne serait connu qu´après la guerre. Mais lorsque les Alliés ont mis un terme à la barbarie nazie, la voix de Stefan Zweig s´était déjà éteinte. Lui et son épouse Lotte s´étaient en effet suicidés le 23 février 1942 au Brésil, pays où ils s´étaient réfugiés et où Stefan Zweig avait rédigé Le monde d´hier. Peu avant de se donner la mort dans la ville de Petropolis,il écrivait une lettre en français à son éditeur brésilien Abrahão Koogan où il le remerciait pour sa fidèle amitié et s´excusait pour toutes les peines et ennuis qu´il pourrait lui causer par sa mort. Il ajoutait que depuis qu´il avait perdu sa patrie, l´Autriche, il se sentait vieillir plus par les souffrances intérieures que par les années du corps…
Ces derniers mois en France, plusieurs œuvres inédites ou retraduites de Stefan Zweig ont vu le jour, dont le troisième tome de sa correspondance comprenant les années 1932-1942, un bref roman, Le voyage dans le passé (tous les deux chez Grasset) et surtout un livre moins remarqué, mais tout aussi important, Conscience contre Violence, chez Le Castor Astral. Il s´agit d´une réédition d´un livre que ce même éditeur avait publié en 1997 et qui était devenu introuvable depuis près de cinquante ans. Stefan Zweig l´avait rédigé en 1936 et si le sujet en était l´affrontement au seizième siècle entre Jean Calvin (1509-1564) et Sébastien Castellion (1515-1563), on ne pouvait s´empêcher d´en faire le rapprochement avec la montée du fascisme, du nazisme et de l´intolérance dans l´Europe des années trente.
Le conflit évoqué dans ce livre généreux et lucide du grand humaniste et digne héritier du siècle des Lumières que fut Stefan Zweig est celui entre une approche fanatique et odieuse de la vie et une vision libérale et tolérante où l´homme est au centre de l´univers.
Tout a commencé lorsque le dimanche 21 mai 1536 les bourgeois de Genève ont déclaré en référendum qu´ils prétendaient vivre selon l´Évangile et la parole de Dieu. Cette victoire de la religion réformée était à mettre au crédit d´un prêtre fanatique qui répondait au nom de Guillaume Farel (1489-1565). Tout dévoué à la ferveur de sa foi, Farel était pourtant conscient qu´il n´était pas un constructeur et il ne se sentait nullement touché par la grâce dont sont oints les grands leaders et il a fait appel à un jeune prêtre, fils d´un procureur fiscal et notaire apostolique, ancien élève au collège Montaigu- une institution à la discipline stricte et sévère, où avaient également étudié Erasme et Ignace de Loyola-,et qui l´année précédente, à l´âge de vingt-six ans avait déjà publié Institutio religionis Christianae, le premier abrégé de la doctrine évangélique,l´œuvre canonique du protestantisme. Après maintes hésitations, Calvin a fini par s´incliner devant l´insistance de Farel et a installé un régime puritain à Genève. Tant Farel que Calvin furent un temps bannis de Genève pour excès de rigorisme, mais plus tard ils furent rappelés pour mener une croisade contre l´hérésie. La république calviniste de Genève voulait réglementer tous les gestes quotidiens de ses citoyens par le biais de la peur et d´une terreur ininterrompue. Des gens étaient condamnés à mort par décapitation ou brûlés vifs. Une des victimes les plus célèbres de cette cruauté fut le théologien et médecin Michel Servet. De son vrai nom Miguel de Servet y Reves, né à Aragon en 1511, ce médecin génial d´origine espagnole a découvert la façon dont le sang passe dans les poumons pour s´oxygéner. Intellectuel respecté, il a refusé le dogme de la Trinité et ayant mis les pieds à Genève, il y fut emprisonné sur ordre de Calvin. D´aucuns affirment là-dessus que Calvin et les autres membres du Consistoire auraient essayé en vain auprès du Conseil de la Ville de commuer la peine atroce en celle moins horrible de décapitation. Néanmoins comme nous le rappelle Stefan Zweig, on ne trouve pas trace de ces efforts dans les procès-verbaux du Conseil et puis si tout le procès a été inspiré par les dénonciations de Calvin, on ne voit pas comment un homme aussi puissant aurait eu autant de mal à imposer son influence et son autorité au moment de la décision finale. Certes, il a de son propre aveu proposé une peine plus adoucie, mais simplement au cas où Servet serait prêt à un sacrificio d´intellecto, c´est-à-dire une rétractation à la dernière heure.
En ce temps-là, l´exécution d´un homme n´était pas en soi un fait inhabituel dans un siècle où la violence et l´intolérance sévissaient sur tout le continent européen. Pourtant, il y a eu au moins un homme, Sébastien Castellion, qui dans son Traité des hérétiques a osé critiquer la barbarie perpétré à l´encontre de Michel Servet. Une phrase assez simple de Castellion restera à jamais gravée dans la mémoire de ceux qui prônent la tolérance contre la violence : «Tuer un homme, ce n´est pas défendre une doctrine, c´est tuer un homme…»
Inexplicablement, cet homme juste, humaniste et philosophe, ce Français né en 1515, auteur entre autres œuvres de De arte dubitandi(1562),que Calvin a voulu ostraciser après avoir été prétendument son ami, Sébastien Castellion, donc, est encore aujourd´hui un homme pratiquement oublié. En 1936, Stefan Zweig s´indignait que l´on pût écrire dans les manuels que Locke et Hume eussent été les premiers à prêcher la tolérance comme si Castellion, admiré par Montaigne, n´eût jamais existé. Au moins, la mémoire de Michel Servet est-elle préservée puisqu´il y a un Institut portant son nom à Paris,le Collège Miguel Servet, dirigé par Monsieur José Vidal-Beneyto dont on peut lire régulièrement les articles sérieux et lucides dans les colonnes du quotidien espagnol El Pais.
Stefan Zweig aurait écrit en 1937 dans une lettre à son ami Joseph Roth que Castellion était«ce qu´il aurait voulu être». Dans ce monde trouble où nous vivons, où les intégrismes politiques et religieux sévissent un peu partout, où les démocraties de pacotille commencent à pulluler, où les gens, désespérés face au chômage et aux piètres conditions de vie,se sentent à nouveau fascinés par des régimes autoritaires et où des émissions de télévision font la promotion de la justice populaire, on manque d´hommes de la trempe de Stefan Zweig et de Sébastien Castellion pour prôner les valeurs de la tolérance et de la liberté.


P.S(le 10 mai 2009)-À lire le dossier sur Stefan Zweig dans le dernier numéro du Magazine Littéraire).

mardi 24 février 2009

Chronique de mars 2009

André Pieyre de Mandiargues.
André Pieyre de Mandiargues et Bona Tibertelli.



André Pieyre de Mandiargues ou l´art de la jouissance.



Quand l´idée m´est venue à l´esprit d´évoquer, dans ces chroniques mensuelles, la vie et l´œuvre d´André Pieyre de Mandiargues, à l´occasion du centenaire de sa naissance, j´ai dans un premier temps pensé à un tout autre titre pour cet article. Le titre porterait sur l´art de l´érotisme qui a souvent atteint des sommets dans les récits, nouvelles, contes ou des fictions tout court de cet auteur secret et rare. On aurait pourtant mis sous le boisseau des pans entiers de son œuvre riche et singulière qui a toujours été placée sous le signe de la jouissance, qu´elle fût érotique ou non.
Né le 14 mars 1909 à Paris, André Pieyre de Mandiargues était issu d´une famille protestante, d´origine languedocienne par son père et normande par sa mère. Cependant, il a éprouvé dès l´enfance une énorme répugnance à l´égard de la philosophie austère et corsetée de ce milieu bourgeois et calviniste dans lequel il était élevé. Comme nous le rappelle l´écrivain franco-argentin Hector Bianciotti dans son livre Une passion en toutes lettres (1), Mandiargues voyait dans l´oisiveté une sorte de stoïcisme, sinon même un véritable héroïsme. Or la mort de son père au début de la première guerre mondiale lui a permis des années plus tard quand il eut atteint la majorité de recevoir l´héritage qui lui était dû, le délivrant en quelque sorte de soucis financiers et lui ouvrant la voie à l´accomplissement de son idéal. Il fut un élève médiocre, s´excusant de son bégaiement pour ne pas être interrogé dans les cours, peut-être parce que dans l´enseignement traditionnel de l´époque il n´y avait pas de place pour les enfants à l´imagination et à la curiosité pétillantes et qui aimaient les reptiles ou les batraciens. En évoquant un jour son enfance à Dieppe, en Normandie, il se disait «l´enfant des vagues et du cri des mouettes», c´est dire comment son harmonie avec la nature a façonné sa personnalité.
Au début des années trente, dans ce Paris en proie, comme les autres grandes capitales, à la crise économique et sociale que l´on sait, Mandiargues, rétif à toute idéologie (il s´est toujours prévalu de n´avoir jamais voté et sa seule incursion, aussi subtile fût-elle, dans le monde de la politique fut quand il a pris parti contre la guerre d´Algérie et manifesté de la sorte sa sympathie à l´égard du parti communiste, le seul parti français qui n´eût jamais été impliqué dans le carnage algérien de quelque forme que ce fût), Mandiargues, donc, a consacré le plus clair de son temps à fréquenter les milieux littéraires et surtout artistiques de la ville lumière. À cette époque, il s´était déjà lié d´amitié avec Henri Cartier- Bresson et du cercle de ses intimes ont commencé de faire partie des peintres comme Leonor Fini,Leonora Carrington, Max Ernst et Lanza del Vasto. Il a aussi beaucoup voyagé surtout en Europe et dans l´Orient méditerranéen, et s´est passionnément livré à l´étude de la civilisation étrusque.
Son goût inné des sensations l´a inévitablement poussé vers la littérature. En 1943, encouragé par son amie Leonor Fini, il a publié à Monte Carlo,où il s´était réfugié pendant la guerre, à compte d´auteur, son premier livre Dans les années sordides, des poèmes en prose, où percent déjà les obsessions et les caractéristiques qui ont modelé son œuvre. Salah Stétié aura donné à mon avis une des meilleures définitions de l´œuvre mandiarguienne(2): «André Pieyre de Mandiargues se situe au cœur d´un blason baroque qui s´ouvre des poètes élisabéthains au surréalisme, du dolce stil nuovo au romantisme allemand. Chez lui se réconcilient le rêve méditerranéen et le songe nordique, au soleil noir étincelant d´Eros.» Baroque, Mandiargues l´est surtout pour le goût du paradoxe, de la parole fusant en cascade, la jouissance des images de la vie en leur désordre. En ceci, Mandiargues emprunte à l´univers élisabéthain aussi bien qu´au siècle d´or espagnol. Surréaliste, il l´est pour le goût de la provocation, mais le surréalisme, pour lui, c´était avant tout André Breton. Tout en restant fidèle aux grands noms de la mouvance surréaliste, son œuvre s´est essentiellement développée en marge de cette école littéraire, malgré ses indiscutables affinités spirituelles et idéologiques avec le groupe. Ceci dit, certains critiques et spécialistes ne cessent de mettre en exergue les caractéristiques rapprochant l´œuvre mandiarguienne du surréalisme et l´auteur est souvent classé comme surréaliste. On doit ajouter, par ailleurs, qu´il a parfois revendiqué lui-même cette filiation. Quoi qu´il en soit, on ne peut passer sous silence bien entendu l´originalité des fictions de Pieyre de Mandiargues et surtout le rôle du fantastique dans ses récits. Dans une préface qu´il a rédigée pour le roman L´araignée d´eau de Marcel Béalu, Mandiargues a défini le secret de la littérature fantastique : «cette aptitude à saisir tout de suite le lecteur et à le mener tout naturellement avec soi jusque dans le climat du surnaturel».Tout en reconnaissant l´existence de plusieurs filiations dans ce que l´on a communément dénommé la littérature fantastique, Mandiargues prise surtout le fantastique rattaché au merveilleux romantique des textes gothiques. On le remarque dans certains récits de Musée noir (1946) et Le Soleil des Loups (1951). La rencontre et la coïncidence sont deux des véritables caractéristiques des récits fantastiques, mais toujours liées au désir et à la transgression. Dans Le sang de l´agneau, première fiction du recueil de nouvelles Le Musée noir, Mandiargues nous raconte l´histoire de Marceline, une adolescente de quatorze ans, qui a pour animal favori un lapin dénommé Souci avec lequel elle se livrait à des caresses innocentes. Un jour, l´animal lui est servi par ses parents, dans un repas, à son insu. L´adolescente, poussée par la rage, quitte nuitamment sa maison et se réfugie au cabaret Corne de Cerf où elle rencontre un boucher noir qui l´emmène dans sa tanière où elle ne peut cacher son effarement devant le spectacle qui se présente devant elle : une foule d´agneaux écorchés. La jeune fille plonge dans une rêverie et à son «réveil», elle se rend compte que le boucher s´est pendu. Marceline prend alors le couteau du boucher, rentre chez elle et égorge ses parents. Le meurtre est pourtant imputé au boucher qui se serait donc suicidé par la suite. Marceline, orpheline, est recueillie par des religieuses. La femme- qui a une importance capitale dans l´œuvre de Mandiargues- joue ici le rôle de manipulatrice. Tantôt perverse, tantôt candide, parfois perversement candide, elle n´est ni innocente ni naïve ; elle n´est surtout pas une victime livrée aux regards ou aux appétits lubriques comme, par exemple, Justine, héroïne de Sade.
La femme, omniprésente donc, nous renvoie à l´érotisme, un des thèmes fondamentaux, comme je l´ai écrit plus haut, des fictions de Mandiargues. L´érotisme, Mandiargues le concevait comme un art, peut-être quasiment une ascèse. Si l´on excepte la fantaisie, frôlant peut-être la pornographie, du récit L´Anglais décrit dans le château fermé, qu´il avait d´abord publié sous pseudonyme (et qu´il priait les lecteurs de considérer comme une sorte de corrida),l´érotisme chez Mandiargues était souvent un érotisme subtil, sophistiqué,voire puritain comme dans Le deuil des roses,première nouvelle du recueil homonyme où quatre jeunes et jolies Japonaises enlèvent un Parisien en pleine rue pour en faire le spectateur d´une étrange et somptueuse représentation funèbre. Dans la quatrième de couverture de ce livre, paru en 1983 aux éditions Gallimard comme d´ailleurs la plupart des œuvres de cet écrivain (3), on y écrit : «Une certaine complicité avec Sade et Mishima n´empêche pas que Pieyre de Mandiargues ressemble avant tout à lui-même.» On a vu juste. Mandiargues, malgré les diverses sources où il a puisé son inspiration, a su construire une œuvre pure et d´un raffinement assez rare. Dans la poésie, domaine où il a tout autant excellé, on retrouve cette voix personnelle qui nous permet de reconnaître son empreinte dès la lecture des premiers vers. L´Age de craie, L´Ivre œil, Passage de l´Egyptienne,Astyanax et Gris de Perle comptent parmi les titres de ses livres ou recueils de poésie où l´on côtoie des spectres et autres créatures réelles ou fictives, des femmes bien sûr, des allusions à la peinture et des réflexions sur la poésie. Du recueil, L´Ivre œil, je me permets d´en reproduire un petit poème (Pouvoir poétique) daté du 24 novembre 1971 :


Parviendrais-tu à retirer
Ta mort de ton futur flou
Pour l´inscrire avec éclat
Au plus bas fond de ton passé
Alors tu ne mourrais plus
Poète et ton clair présent
Persisterait dans le temps même
Où le temps désintégré
Se fera le grand miroir
De la fin de l´éternel.

Si Mandiargues n´a jamais été un auteur particulièrement populaire, il s´est fait connaître un peu plus du grand public avec ses deux romans écrits dans les années soixante, La Motocyclette qui a raté d´un cheveu le Goncourt en 1963 et La Marge qui en 1967 remportait finalement le prix qui lui avait échappé quatre ans auparavant et dont Walerian Borowczyk a tiré un film en 1976, avec Sylvia Kristel, qui n´a pas déplu à Mandiargues mais qui à mon avis est une adaptation très pâle du roman. La Marge raconte l´histoire d´un homme se retrouvant«en marge de sa vie» après avoir vécu un terrible choc affectif. À Barcelone, il prend conscience de la situation tragique du peuple catalan en se promenant dans le sordide quartier de la prostitution. Il y a encore une fois une femme dans l´histoire, tout comme dans la dernière fiction de Mandiargues, Tout disparaîtra(1987), où l´on met en scène l´incarnation théâtrale d´un certain éternel féminin. Une de ses figures féminines les plus éclatantes est néanmoins celle de sa pièce de théâtre Isabella Morra, inspirée dans la vie d´une jeune poète du seizième siècle,assassinée à vingt-six ans par ses propres frères pour laver l´honneur de la famille. Malheureusement, ce titre est épuisé depuis plusieurs années.
La fréquentation des écrivains et des peintres et sa curiosité inassouvie pour les arts et les lettres ont également fait de Mandiargues un admirable critique. Dans les quatre tomes du Belvédère, se trouvent rassemblés la plupart de ses articles et réflexions sur la peinture et la littérature et le premier tome inclut un des textes les plus brillants de l´auteur Les Monstres de Bomarzo, sur les grands monuments bizarres qui se trouvent en Italie, non loin d´Orte, dans la province de Viterbe. On ne saurait oublier, dans le registre des arts, ses livres Le cadran lunaire et encore Arcimboldo le merveilleux, sur le peintre milanais du seizième siècle, en collaboration avec Yasha David.
Dans ses écrits, il y est souvent question de l´Italie. C´était une grande passion de l´écrivain et s´il a connu de nombreuses femmes dans sa vie, il ne se sera épris que d´une seule, Bona Tibertelli, une Italienne justement, nièce de son grand ami le peintre et poète Filippo de Pisis. Bona était elle aussi peintre ou peintresse dans le néologisme évoqué une fois par Mandiargues qui l´a épousée à deux reprises. De leur relation est née une fille Sybille et Mandiargues n´a jamais caché que Bona- à qui il a dédié plusieurs poèmes- a véritablement été sa muse. Hector Bianciotti rappelait dans le livre cité plus haut une phrase où Mandiargues exprimait l´émerveillement qu´il avait ressenti après avoir vu Bona pour la première fois:«J´eus l´impression qu´une grande fleur,une sorte de pensée brune et mauve, immense, s´était ouverte devant moi,pour moi peut-être.»
André Pieyre de Mandiargues est décédé à Paris le 13 décembre 1991, à l´âge de 82 ans. Quoiqu´il n´eût jamais cessé d´être après sa mort ce qu´il avait toujours été pendant sa vie, à savoir un auteur culte, l´intérêt autour de son œuvre ne s´est pas estompé. Le mois dernier, les éditions Gallimard ont republié dans la collection Quarto les nouvelles de l´écrivain- centenaire oblige- et d´autre parutions sont prévues pour l´année en cours. Quand au rôle de Mandiargues dans l´histoire de la littérature française du vingtième siècle, le moins que l´on puisse dire c´est qu´il ne fait pas l´unanimité. Si on loue souvent son style, ce n´est parfois que pour amenuiser l´importance du contenu. Quoi qu´il en soit, il s´agit d´un écrivain singulier et dont l´œuvre est assez exigeante- contrairement à ce que l´on eût pu supposer-, sans concessions à la facilité et d´un raffinement qui ne cesse de nous éblouir.


(1) Publié en 2001 chez Gallimard, il s´agit d´un recueil d´articles parus auparavant au Monde et au Nouvel Observateur.

(2)Salah Stétié,Mandiargues,éditions Seghers,Paris,1978.

(3)Outre Gallimard,il y a des œuvres de Mandiargues publiées chez d´autres éditeurs, notamment Grasset, Robert Laffont et Fata Morgana.

jeudi 12 février 2009

Hommage à Julio Cortázar



«C´est peut-être le premier écrivain latino-américain qui ait crée une métaphysique moderne». Cette affirmation de Luis Harss dans son livre Los nuestros sur l´histoire du boom littéraire latino-américain des années soixante du vingtième siècle –et reproduite aujourd´hui par Juan Cruz dans les colonnes de El País –traduit on ne peut mieux l´importance de l´Argentin Julio Cortázar dans l´histoire de la littérature en langue espagnole du siècle précédent. Je me rappelle encore à ce jour l´émerveillement que j´ai éprouvé, au début des années quatre-vingt-dix, en lisant, en version originale, son chef d´œuvre Rayuela(Marelle en français), publié pour la première fois en 1963.
Né le 26 août 1914 à Bruxelles où son père exerçait des fonctions diplomatiques, Cortázar est décédé à Paris le 12 février 1984. Cette année, alors que l´on signale le vingt-cinquième anniversaire de sa mort, beaucoup de manifestations culturelles –dans son pays et ailleurs - glorifient l´œuvre de ce génie des lettres argentines. Pourtant, le plus grand hommage que l´on puisse rendre à Julio Cortazár, c´est de continuer à lire ses œuvres, non seulement Rayuela, mais aussi El libro de Manuel, Los cronopios, Los premios, 62 Modelo para armar, Queremos Tanto a Glenda et tous les contes et autres livres qui ont fait la réputation de ce grand nom de la littérature du vingtième siècle.

mercredi 28 janvier 2009

Chronique de février 2009


Sándor Márai ou les splendeurs et misères de la bourgeoisie hongroise.


Quand on regarde de nos jours la carte du vieux continent, on a du mal à s´imaginer qu´il y a moins d´un siècle on pouvait encore y trouver des empires. Quand on évoque aujourd´hui cette période révolue de l´histoire européenne, on ne peut s´empêcher de se pencher un peu plus sur ce véritable creuset de cultures qu´a été l´empire austro-hongrois. Sous la baguette des Habsbourgs, une culture riche et cosmopolite s´y est développée, produisant des écrivains qui, poussés par leur indiscutable verve- fût-elle exprimée sous la forme de l´ironie, de la satire, du roman psychologique ou d´essais imprégnés de la meilleur tradition humaniste- font partie sans l´ombre d´une contestation du patrimoine historique et culturel de l´Europe. Nés entre les dernières décennies du dix-neuvième siècle et l´orée du vingtième siècle, ils se sont imposés comme écrivains après l´écroulement de l´empire en 1918. Dans ce registre, on a assisté ces dernières années à la spectaculaire résurrection de l´œuvre de l´écrivain hongrois Sándor Márai. Tombés dans l´oubli assez longtemps, ses livres sont aujourd´hui disponibles dans les principales langues occidentales.
Né le 11 avril 1900 à Kassa(ville autrefois hongroise,devenue plus tard slovaque),Sándor Grosschmied de Mára, de son vrai nom, était issu d´une famille aisée. À l´âge de dix-huit ans, étudiant d´art à l´Université de Budapest et séduit par la parole, il rédigeait déjà des articles pour le quotidien Magyarország. En 1919, une collaboration sporadique en un journal d´inspiration communiste a failli lui tailler bien des croupières. C´est que cette année-là, la Hongrie vivait sous la coupe du régime dictatorial- assez éphémère, d´ailleurs- de Béla Kun. Craignant pour son avenir, ses parents l´ont envoyé en Allemagne où il a suivi des études de journalisme à Leipzig et de philosophie à Francfort et à Berlin, tout en collaborant dans la presse allemande. En 1923, il était déjà tenu pour une des plumes les plus respectées du Frankfurter Zeitung, quotidien de la bourgeoisie libérale allemande dont il a fini par devenir le correspondant à Paris où il s´est installé peu après son mariage. En 1928, il est finalement rentré à Budapest où il a entamé une carrière d´écrivain. Élevé et grandi sous le joug des Habsbourgs, il maîtrisait on ne peut mieux, cela va sans dire, l´allemand, tant et si bien qu´il a envisagé un temps d´écrire ses romans dans la langue de Goethe. Pourtant, il a fini par choisir le hongrois, sa langue maternelle.
Dès ses premiers livres, Sándor Márai a ébloui par son style clair et de facture classique. Ses personnages ont souvent, surtout les femmes, une forte densité psychologique. Tantôt langoureux, tantôt somnambuliques, ils évoquent parfois la nostalgie d´un monde disparu, envolé avec l´effritement de certaines valeurs traditionnelles et l´écroulement de l´empire austro-hongrois. D´ordinaire, ils évoquent aussi la bourgeoise hongroise tout court, fondatrice de la Hongrie moderne.
Dans Le premier amour, un roman de jeunesse, récupéré depuis peu et dont la traduction française est parue en novembre chez Albin Michel, on plonge dans la vie d´un professeur de latin d´une petite ville hongroise qui, menant une vie paisible et respectable, est soudain en proie à un défi atypique : un premier amour tardif et violent. Rédigé sous la forme d´un journal intime, le narrateur nous relate de menus faits de son existence, entrecoupés de souvenirs de son enfance.
En 1930, paraissait Les enfants révoltés, un roman que l´on a souvent rapproché de Les enfants terribles de Jean Cocteau, mais qui nous révèle dans toute sa crudité la vie de quelques jeunes hommes hongrois en butte aux vices et aux inquiétudes propres des années de formation de leur personnalité.
En 1934, Les confessions d´un bourgeois retracent l´enfance, la prime jeunesse et l´entrée dans l´âge adulte de l´auteur et en 1935, Divorce à Buda, un de ses principaux titres, met en scène les retrouvailles de deux anciens camarades d´école, deux bourgeois- un juge et un médecin- que la vie a séparés mais que le divorce du médecin- que le juge doit décréter- a réunis. Au fur et à mesure du déroulement de leur dialogue, on s´aperçoit que leur passé cache un mystère enfoui.
La solitude d´une femme et les réminiscences de son passé sont au cœur de l´intrigue du roman L´Héritage d´Esther, publié en 1939, alors qu´en 1940 paraissait La Conversation de Bolzano, une approche très personnelle d´un épisode de la vie de Giacomo Casanova. En 1942, c´était le tour d´un de ses romans majeurs, Braises, une confrontation dramatique entre deux anciens amis que la vie a fini par brouiller, à l´ombre de la monarchie austro-hongroise agonisante.
Ces derniers livres-vous l´avez remarqué- Sándor Márai les a publiés après que la seconde guerre mondiale eut éclaté. Néanmoins, la Hongrie, qui s´était vu amputer une partie de son territoire à la suite du traité de Trianon en 1920, vivait sous la férule du régime autoritaire de Horthy qui s´était allié aux puissances de l´axe. Ce n´est que le 19 mars 1944 que la Hongrie fut envahie par les troupes hitlériennes et la famille Márai a eu du fil à retordre, devant se cacher pour quelque temps à Leányfalu à 90 km au nord de Budapest, en raison des origines juives de Ilona, l´épouse de Sándor. Entre le 29 décembre 1944 et le 13 février 1945, la ville de Budapest est assiégée par l´Armée Rouge, une situation que Sándor Márai a admirablement décrite dans son roman Libération (1). Chassés les nazis, les Soviétiques se sont donc installés sur les terres magyares et y ont jeté les fondements du nouveau pouvoir communiste. Sándor Márai s´en est méfié dès les premiers temps, comme il l´a d´ailleurs raconté dans son livre Mémoires de Hongrie, rédigé dans les années soixante-dix. Il s´est tôt rendu compte qu´au nom du progrès et de la justice sociale, on supprimait toute voix individuelle et toute velléité contestataire : «…Les agents communistes administrèrent leur doctrine à doses massives, comme s´ils expérimentaient sur des animaux. Un processus qui, en Russie, avait demandé une trentaine d´années, fut accompli, en Hongrie en juste trois ans (…) D´une façon générale, les communistes se méfiaient de tous les porteurs potentiels des bacilles de la liberté ; les résistants contre l´occupation allemande n´allaient-ils pas maintenant s´opposer à cet autre régime fondé sur la violence qu´était le communisme ?»
La culture cosmopolite de Sándor Márai ne cadrait nullement avec la nouvelle conception de l´écrivain, un intellectuel au service de la révolution, et ses livres sont censurés et mis au pilon. Considéré par les nouvelles autorités communistes comme un écrivain bourgeois, Sándor Márai, impuissant et désabusé devant la nouvelle réalité magyare, fut poussé à l´exil. La nuit de son départ en 1948, il écrivait : « Pour la première fois de ma vie, j´éprouvai un terrible sentiment d´angoisse. Je venais de comprendre que j´étais libre. Je fus saisi de peur.»(2)
Entre 1948 et 1952, il a vécu en Suisse et en Italie, avant de se fixer aux Etats-Unis. Il a collaboré en des émissions littéraires radiophoniques avant de rentrer en Italie en 1968, où il a vécu (dans la ville de Salerno, près de Naples) jusqu´en 1980. Cette année-là, Sándor Márai et son épouse se sont définitivement installés aux Etats-Unis, à San Diego en Californie auprès de leur fils Janos(3). L´exil fut très douloureux pour Sándor Márai. C´est loin de sa patrie qu´il a notamment suivi l´échec de la révolte hongroise de 1956.Cependant, il n´a jamais cessé d´écrire. Dans cette longue période de sa vie, outre Mémoires de Hongrie, il a également écrit des romans importants dans sa bibliographie comme, par exemple, Paix à Ithaque, où l´auteur nous transporte parmi les héros d´Homère, au milieu des dieux, Les métamorphoses d´un mariage, fresque sociale sur la bourgeoisie de l´entre- deux- guerres - un des thèmes, on l´a vu, de sa prédilection- et aussi des pièces de théâtre et des poèmes. Ces livres ont été publiés, le plus souvent, par des maisons d´édition hongroises en exil. En Hongrie, ses œuvres étaient introuvables, ne circulant que clandestinement dans certains milieux de l´opposition.
Márai a également tenu depuis 1943 un Journal, inédit en français, où il enregistrait non seulement de menus gestes de son quotidien, mais aussi des impressions sur la culture, la politique ou la philosophie. Le 3 mars 1984, il écrivait sur une étrange invitation qu´il avait reçue de son pays et qui l´avait profondément dégoûté : «Un directeur de cinéma de Budapest (dont j´ignorais jusqu´au nom) m´écrit une lettre où il me demande de rentrer puisque«le geste vide», c´est-à-dire l´exil, n´avait plus aucun sens. En Hongrie tout a changé, la vie est joyeuse, etc. Il qualifie de geste le fait que je vis à l´étranger depuis trente-six ans et il m´invite à rentrer où je serais reçu en fanfare ou incognito, ce serait à moi de choisir. Ces cas me frappent de stupeur et témoignent de l´ignorance des gens sur les raisons intimes de chaque individu. Pour mon correspondant inconnu, il n´y aucun doute que je serais prêt à jouer le rôle de «l´idiot utile»selon l´expression de Lénine. Je me sens donc soulagé en pensant que tout un océan me sépare de cette sorte de gens.»(4)
En 1986, son épouse Lola, devenue aveugle, est morte d´un cancer et l´année suivante, nouvelle fatalité : son fils János est lui aussi décédé à l´âge de 46 ans.
En 1989, vieux et solitaire, il s´est suicidé le 22 février. Ironie du sort : huit mois plus tard-le 23 octobre-la Hongrie se libérait du joug communiste et ouvrait la voie à la démocratisation.
Quand on pense qu´un an avant sa mort, un vieil ami de Márai, se rendant dans une librairie de Budapest, s´était entendu répondre qu´il n´y avait pas d´écrivain portant ce nom-là, on peut mesurer le côté spectaculaire de la résurrection de l´œuvre de ce remarquable écrivain.
En France, son succès est énorme grâce aux éditions Albin Michel, mais il en est de même en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, en Italie et même au Portugal où la plupart de ses principaux titres sont déjà traduits.
En Hongrie, cela va sans dire, il a été réhabilité dès 1990 où son œuvre a reçu, à titre posthume, le prix Kóssuth.
Sur les affinités de Sándor Márai avec d´autres écrivains, des écoles ou des mouvements littéraires, il n´y a pas d´unanimité là-dessus et les avis sont légion. De par la densité psychologique de ses personnages féminins et son cosmopolitisme, on a souvent établi une parenté avec Stefan Zweig, mais d´aucuns le rapprochent aussi de Arthur Schnitzler ou de Joseph Roth, tous des auteurs autrichiens curieusement. La comparaison avec ce dernier est réfutée par Imre Kertesz, juif comme Roth et Hongrois comme Márai et lauréat du prix Nobel de Littérature en 2002. Dans son livre La langue exilée, il a écrit à ce sujet : «… La critique allemande soit par ignorance, soit par manque d´information, a associé l´auteur à Joseph Roth. Il s´agit d´une grossière erreur. Aucune sorte de nostalgie ne liait Márai à la monarchie austro-hongroise : en fait de similitudes, il est plutôt du côté de Lübeck que de Vienne. Il est né avec le siècle, en 1900, à Kassa (Kosice), une petite ville du nord de la Hongrie, qui a été séparée du pays après la première guerre mondiale. Les ancêtres de la famille étaient des colons saxons ; son père un patricien de Kassa, avocat et sénateur, s´appelait encore Grosschmid. Márai aurait pu dire ce que Paul Celan a dit sur Czernowitz : Es war eine Gehend in der Menschen und Büchen lebten(«c´était une région où vivaient des hommes et des livres»).On veut dire, donc,que la légitimité sociale de Márai était immaculée et qu´il s´ est converti en apatride parce que le pouvoir en Hongrie est devenu illégitime. Il n´était pas un intellectuel juif, mais un bourgeois, ce qui le plaçait en une situation problématique dans la Hongrie de l´entre-deux-guerres.»(5)
Imre Kertesz n´a pas tort. De toute façon, à mon avis, lorsqu´on fait le rapprochement entre l´œuvre de Márai et celles de Schnitzler, Roth, Zweig, voire Musil, ce que l´on veut surtout évoquer c´est l´ambiance sociale, culturelle et politique de l´empire austro-hongrois et de la Mitteleuropa et les affres d´une génération que tous ces écrivains incarnaient.
Quoi qu´il en soit, une chose est néanmoins certaine : Sándor Márai est, de nos jours, un nom incontournable du patrimoine littéraire européen.


(1) Ce roman n´a été publié, en version originale, qu´en 2000.

(2) In Mémoires de Hongrie.

(3)János était le fils adopté de Sándor Márai et de son épouse Lona Matzner. Leur premier enfant Kristóf est mort en 1939, quelques mois après sa naissance.

(4)J´ai traduit cet extrait à partir de l´édition en langue espagnole : Diarios 1984-1989, Publicaciones y Ediciones Salamandra,S.A,2008.

(5) D´après la traduction espagnole : La Lengua Exiliada, Taurus Ediciones,2007. La traduction française devrait paraître bientôt chez Actes Sud, l´éditeur français de Imre Kertesz.

John Updike(1932-2009)


C´était, sans l´ombre d´un doute, une des meilleures plumes de la littérature nord-américaine. Le décès de John Updike, survenu hier des suites d´un cancer, plonge dans la consternation les amants des belles lettres.
Écrivain prolifique, il a écrit plus d´une vingtaine de romans, une douzaine de recueils de nouvelles et de la poésie. Son plus grand succès aura été sa tétralogie sur Rabbit(Rabbit Run, Rabbit Redux,Rabbit is Rich et Rabbit at Rest), mais dans ses fictions, il s´est surtout penché sur l´Amérique des petites villes, bourgeoise et protestante, comme il l´a d´ailleurs avoué dès 1966, dans une interview accordée à Jane Howard pour Life magazine.
Ses brillantes short stories ont souvent été publiées dans le magazine The New Yorker et on pouvait lire régulièrement ses critiques littéraires dans The New York Review of Books.
La mort de John Updike vient étoffer la liste des grands écrivains qui n´ont jamais été couronnés du prix Nobel, alors que cette possibilité a été annoncée à maintes reprises. Ce qui, soit dit en passant, n´a aucune importance. Ne connaît-on pas l´exemple d´écrivains qui l´ont eu, dans le passé, et dont on ignore aujourd´hui jusqu´au nom?

samedi 27 décembre 2008

Chronique de janvier 2009.



Ghérasim Luca et la subversion de la parole.



Le philosophe Gilles Deleuze a affirmé un jour que Ghérasim Luca était, à l´époque, le plus grand poète vivant de langue française. Une assertion qui aurait sans aucun doute surpris ceux- que j´imagine nombreux, même dans certains cercles intellectuels français- qui ignoraient jusqu´au nom du poète. Comment pourrait-on attribuer, ne serait-ce que d´une manière symbolique, ce titre honorifique à celui que l´on pourrait tenir pour un métèque, un apatride d´origine roumaine, juif qui plus est, et qui, par-dessus le marché, se permettait de subvertir parfois le bon usage de la langue proposé par les grammairiens et d´enfreindre les règles du bien parler ? Révolte, subversion, métamorphose sont des mots que l´on entend le plus souvent à propos de sa poésie, une poésie où les sons produisent des idées.
Ghérasim Luca est né en 1913, le 10 ou le 23 juillet (les documents officiels portant les deux dates), à Bucarest, dans le quartier juif Dudesti-Vacaresti. De son nom civil Salman Locker, il était fils d´un tailleur dont il n´a aucun souvenir, puisque, engagé dans l´armée roumaine, Berl Locker- c´était son nom -est mort un an après la naissance de son rejeton. Elevé au sein de la communauté juive ashkénaze, où la maîtrise de plusieurs langues telles le roumain bien sûr, mais aussi le français, l´allemand et le yiddish était monnaie courante, Ghérasim Luca a grandi, comme la plupart des membres de sa communauté, sous les coups de boutoir d´une politique roumaine où la mainmise de la mouvance nationaliste et antisémite, forte du rattachement à la Roumanie d´anciens territoires de l´empire austro-hongrois, inspirait des mesures gouvernementales prônant, entre autres discriminations,l´éradication du yiddish.
Ghérasim Luca, envoûté dès son enfance par le pouvoir magique de la parole, a tôt adhéré à des mouvements artistiques de la capitale roumaine et commencé de publier dans des revues surréalistes et post-dadaïstes, au ton subversif, comme Alge et Unu, s´attirant les foudres de nombre de voix puritaines, séduites par le message antisémite et fascisant de la Garde de Fer dont l´emprise sur les milieux intellectuels roumains devenait de plus en plus incisive au début des années trente. Mais le comble de l´insolence pour ces voix puritaines fut que cette «engeance» dont faisaient partie, outre Ghérasim Luca, Paul Pun et Pérahim, eût l´affront de publier un texte au titre provocateur de Pula-La Bite, ulcérant jusqu´au premier ministre qui a lui-même ordonné les poursuites aboutissant à l´inculpation des trois auteurs. En prison, Ghérasim Luca a fait connaissance d´un ouvrier typographe qui l´a invité à écrire dans les colonnes de Parole Libre, un journal dirigé par des socialistes et communistes clandestins. Quoique toute discipline militante lui répugnât, la situation politique et sociale en Roumanie et en Europe l´a poussé à se dépouiller de ses réticences et à collaborer avec des gens qui, au bout du compte, s´insurgeaient comme lui contre les injustices et les discriminations. Après un court séjour à Paris avant la seconde guerre mondiale (1), où il a retrouvé ses amis Jacques Hérold et Victor Brauner, il est rentré chez soi au moment où les mesures discriminatoires à l´encontre de sa communauté battaient leur plein. Ghérasim Luca a quand même pu échapper à la déportation et au triste sort dont furent victimes des milliers de juifs de par l´Europe. La fin du conflit mondial a représenté pour Ghérasim Luca une période de grande ferveur créatrice, mais avec l´avènement de la démocratie populaire en 1947, Ghérasim Luca ne se trouvait pas paradoxalement à son aise. Considéré comme «déviant» par la nouvelle morale et le nouveau puritanisme d´inspiration communiste, un régime qui comme nous l´a rappelé André Velter a repris«sous la bannière hautement conformiste du réalisme prolétarien, l´essentiel de la phraséologie ancienne» (2), Ghérasim Luca a donc décidé de partir en France. Mais pour ce faire- triste ironie de l´histoire- ses compagnons de route communistes ne lui ont laissé d´autre issue que celle de demander asile à Israël au nom de son appartenance religieuse, lui qui n´avait jamais éprouvé la moindre sympathie pour l´idéal sioniste et dont la formation culturelle et individuelle était essentiellement laïque. Ce n´est qu´en 1952 qu´il a finalement pu rejoindre la France où il a mené une carrière à la fois exigeante et discrète de poète de langue française.
En marge de toute confrérie littéraire, Ghérasim Luca s´est choisi une voie singulière où si la poésie ne peut être séparée de son expression orale, elle n´en a pas moins donné à l´écrit ses lettres de noblesse. La poésie de Luca est la transmutation du réel, mais elle est aussi la pensée broyée, la parole éclatée, le balbutiement, l´amour, le désir, la passion, la dérision, le désarroi. Elle est à la fois déconstruction et recomposition du langage. La poésie tantôt s´oralise (Crimes sans Initiale), tantôt se visualise (Crier taire), faisant même des incursions dans le dessin, les collages et les cubomanies, parfois avec la collaboration de sa compagne Micheline Catti. De son propre aveu, il préférait au mot poésie celui d´ontophonie :« Mais le terme même de poésie me semble faussé. Je préfère peut-être : "ontophonie". Celui qui ouvre le mot ouvre la matière et le mot n'est qu'un support matériel d'une quête qui a la transmutation du réel pour fin. Plus que de me situer par rapport à une tradition ou à une révolution, je m'applique à dévoiler une résonance d'être, inadmissible. La poésie est un "silensophone", le poème, un lieu d'opération, le mot y est soumis à une série de mutations sonores, chacune de ses facettes libère la multiplicité des sens dont elles sont chargées.» Ces paroles, il les a prononcées en 1968, lors de l´introduction à un récital qu´il a donné à Vaduz la capitale du Liechtenstein, car Ghérasim Luca s´est également singularisé comme diseur de ses propres poèmes. Des récitals comme celui de Vaduz, il en a donné en France, mais aussi à Stockholm, à Oslo, à New - York, à San Francisco et à Genève (3).
Rarement aura-t-on vu un poète exploiter au maximum toutes les ressources que la langue lui a procurées. La plupart de ses livres ont été publiés chez de petits éditeurs repris plus tard par l´éditeur de culte de la rue Médicis à Paris, José Corti. En 2001, sept ans après sa mort, Gallimard a rassemblé dans sa belle collection Poésie trois des livres les plus importants de l´auteur : Héros- Limite (1953), Le chant de la carpe (1973) et Paralipomènes(1976). Tous ces recueils avaient paru d´abord chez Le Soleil Noir. Du recueil Le chant de la carpe, je reproduis ici un petit extrait du texte«Quart d´heure de culture métaphysique.» : «Vide et mort penchés en avant/angoisses ramenées légèrement fléchies/devant les idées/Respirer profondément dans le vide/en rejetant vide et mort en arrière/En même temps/ouvrir la mort de chaque côté des idées/vie et angoisses en avant/Marquer un temps d´arrêt/aspirer par le vide/Expirer en inspirant/inspirer en expirant.»
Peu avant sa mort, Ghérasim Luca travaillait à un recueil composé de deux textes publiés originellement en roumain en 1945 : L´Inventeur de l´Amour et La Mort morte. Il s´agit en fait de deux longs poèmes. Le premier est un long monologue, une libération de la condition oedipienne par des voies sacrilèges, comme on nous le rappelle dans la quatrième de couverture (4). Le deuxième est un face à face avec la mort. Je n´hésite pas à reproduire ici, aussi réducteur soit-il (en ce sens qu´un extrait ne donne pas souvent la juste mesure du talent d´un écrivain), le début du premier texte L´Inventeur de l´Amour :«D´une tempe à l´autre/le sang de mon suicide virtuel s´écoule/noir,vitriolant et silencieux/Comme si je m´étais réellement suicidé/les balles traversent joue et nuit/mon cerveau/arrachant les racines du nerf/optique,acoustique,tactile/-ces limites-/et répandant par tout le crâne/une odeur de poudre brûlée/de sang coagulé et de chaos/C´est avec une élégance particulière/que je porte sur mes épaules/cette tête de suicidé/qui promène d´un endroit à l´autre/un sourire infâme/empoisonnant/dans un rayon de plusieurs kilomètres/la respiration des êtres et des choses…»
Les dernières années de la vie de Ghérasim Luca ont été vécues dans la douleur. D´abord, une procédure d´expulsion pour cause d´insalubrité de l´atelier de la rue Joseph de Maistre, puis la naturalisation française, le seul moyen d´être relogé pour lui qui se réclamait du statut d´apatride de fait et de condition, enfin la résurgence au début des années quatre-vingt-dix des comportements racistes et antisémites. Tous ces désagréments, venant s´ajouter à son désarroi intérieur, n´ont fait qu´accentuer son angoisse, sa mélancolie, l´inassouvissement de quelqu´un qui a poussé la poésie à un tel degré d´incandescence qu´elle s´est confondue avec sa propre vie.
Le 9 février 1994, désabusé devant un monde auquel il semblait ne plus s´identifier, où les poètes et la poésie sont vus d´un mauvais œil,il s´est jeté dans la Seine. Il a ainsi reproduit le geste(en 1970) de son ami Paul Celan, poète, Roumain et juif comme lui, mais d´expression allemande. Vingt-quatre ans séparent le suicide de ces deux poètes majeurs de la vieille Europe, mais leur voix intérieure est encore parmi nous, comme en écho à nos splendeurs et nos misères, et elle le restera tant qu´il y aura des lecteurs pour lire leur poésie et pour ainsi préserver la mémoire d´un continent meurtri par la violence et la haine, mais sauvé par la culture. Les Roumains ont bien des raisons d´être fiers de leurs poètes qui ont su nourrir et enrichir la culture européenne…


(1)Ghérasim Luca, dans ce voyage, a renoncé, à la dernière minute, à rencontrer André Breton avec lequel il s´était pourtant correspondu pendant quelque temps.

(2)André Velter a produit ces affirmations dans la préface à l´édition de la collection Poésie/Gallimard de Héros –Limite suivi de Le Chant de la carpe et de Paralipomènes.

(3)À retenir aussi le film sur Ghérasim Luca tourné en 1989 par Raoul Sangla et diffusé sur Arte et France 3.

(4)Ce livre est disponible chez José Corti.