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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

samedi 26 février 2011

Chronique de mars 2011





Michel de Ghelderode ou Breughel au vingtième siècle.


L´année prochaine on signalera le cinquantenaire de la mort de Michel de Ghelderode et l´on peut à juste titre s´interroger si les élites francophones et francophiles –quant au grand public l´idée ne m´a même pas effleuré l´esprit-saisissent la véritable dimension de l´œuvre de cet écrivain majeur de langue française – issu comme tant d´autres du plat pays –qui, n´était sa mort relativement prématurée, aurait pu devenir –selon des rumeurs qui couraient l´année de son trépas –le deuxième écrivain belge après Maurice Maeterlinck en 1911 couronné du prix Nobel de Littérature. Dans les années cinquante ses pièces étaient régulièrement jouées à Paris tant et si bien que l´on en est même venu à parler de «ghelderodite aiguë» et l´engouement s´est étendu un peu partout. Depuis, l´enthousiasme se serait paraît-il estompé mais certains critiques français l´ont rangé parmi les plus grands écrivains du siècle et érigé en parangon à suivre, le rapprochant de Céline pour la verve langagière et de Kafka pour le côté obscur et labyrinthique de l´intrigue de ses pièces.

Michel de Ghelderode est le nom de plume d´Adémar Adolphe Louis Martens, né à Ixelles dans la banlieue de Bruxelles le 3 avril 1898, au sein d´une famille flamande. Néanmoins comme il était assez courant à l´époque, on lui a donné une éducation française dans un but de promotion sociale. C´est de son père, employé aux Archives du Royaume, qu´il tient le goût pour l´histoire, surtout les périodes du Moyen Âge, de la Renaissance et de l´Inquisition. De sa mère il hérite le plaisir des légendes et des récits racontés au coin du feu.

Ses années d´étude au collège catholique Saint- Louis revêtent une importance capitale pour le développement et la maturation de son œuvre future. Si d´un côté il retient de la fréquentation des pères catholiques les aspects rituels et magiques, il en abhorre tous les fondements de l´édifice argumentatif religieux, il perd la foi en Dieu, mais continue de croire aux puissances du mal. À ce propos, il écrira un jour : « On m'a trop menacé naguère, mes parents et les prêtres, et ma vie s'est édifiée sur la peur […] Le prêtre clamait dans l'oratoire où l'on nous rassemblait le soir, pareils à des coupables. Et nous baissions le front. Un vent glacial nous frôlait la nuque et nous redoutions que la porte s'ouvrît et que quelqu'un d'invisible vînt appréhender l'un de nous. ». S´il ne croit plus en Dieu, la figure du Diable hante son esprit : « L'existence du diable est certaine, il suffit de regarder autour de soi. Dieu se manifeste rarement. »

De son enfance, Ghelderode garde également le souvenir des moments où son père l´emmenait à l´opéra et surtout au théâtre de marionnettes, notamment au Théâtre royal de Toone(où plus tard nombre de ses pièces seraient jouées)et à la foire de Midi, des souvenirs qui ont contribué ultérieurement à nourrir son œuvre.

Quand il épouse en 1924 Jeanne- Françoise Gérard, son aînée de trois ans et demi, rencontrée dans une librairie où il avait travaillé comme commis, Ghelderode avait déjà écrit trois pièces de théâtre mais il était encore un jeune dramaturge, tout à fait méconnu, bien entendu.

Ses pièces, écrites en français, ont d´abord été jouées, au Vlaamsche Volkstoonnel, une compagnie à la fois populaire et d´avant-garde, donc en traduction flamande, avant de connaître la gloire à Paris, surtout après la seconde guerre mondiale, a partir de 1947 et jusqu´en 1953.

Si Ghelderode a naturellement choisi le français comme langue de création, son œuvre prolifique (autour d´une soixantaine de titres) emprunte essentiellement à l´imaginaire flamand, on dirait qu´il assume une rupture avec le théâtre français classique. On lit un livre de Ghelderode comme on regarde et l´on apprécie un tableau de Breughel. L´œuvre de Ghelderode est baroque, grotesque, macabre, un théâtre de la cruauté qui tient d´ordinaire de la pantomime et de la marionnette, aux résonances bouffonnes, le tout revisité par le feu, les flammes et le vent qui semblent parfois soufflés par les esprits de l´Espagne inquisitoriale du temps de Torquemada. Ses personnages sont des ratés, des fous, des ivrognes, des vierges folles ou des femmes lubriques. Sa personnalité est tout aussi outrancière que son œuvre : mythomane, misogyne, antisémite, égotiste, hargneux, réactionnaire, faux anarchiste, anticlérical sont des épithètes que l´on entend souvent sous la plume de ceux qui brossent le portrait d´un homme qui n´était pas en odeur de sainteté avec son propre pays.

De Ghelderode, le poète et passeur belge Guy Goffette en donne une définition parfaite dans sa préface à La Balade du Grand Macabre, dans la collection Folio Théâtre, chez Gallimard : « Exilé dans un XXe siècle auquel sa nature délicate et rêveuse ne l´inclinait pas, obsédé par la peur de la mort sa vie durant, Ghelderode s´est réfugié par l´imagination dans une Flandre moyenâgeuse, dorée sur tranche, mythique, foisonnante et breughélienne, une Flandre mâtinée d´Espagnes, celle de Charles Quint, la plus heureuse et festive et l´autre, l´Espagne des Inquisiteurs avec son obsession de la Mort, son goût des pompes funèbres et de la cendre».

Les titres de ses pièces de théâtre illustrent on ne peut mieux le côté excessif, pétillant et inventif de son œuvre. En voici quelques exemples : La mort regarde à la fenêtre(1918), Duvelor ou la farce du diable vieux(1925), La farce de la mort qui faillit trépasser(1925), Noyade des songes(1928), Le sommeil de la raison(1930), Les femmes au tombeau(1933), La Balade du Grand Macabre(1935), D´un diable qui prêcha merveilles(1936), La farce des ténébreux(1936), Fastes d´Enfer(1937), La pie sur le gibet(1937), L´école des bouffons(1942) ou Marie la Misérable(1952).

Sa pièce la plus représentative est La Balade du Grand Macabre qui est une farce truculente qui reprend un thème ancien, celui de la Mort qui vient en personne «se balader» sur terre pour faucher tous les vivants. Pourtant, la Mort n´était qu´un fou qui se prenait pour elle. Malgré le titre, cette farce est paradoxalement la plus joyeuse, finissant par la victoire de la vie et de l´espoir, alors qu´au moment où elle a été écrite l´Europe commençait de tomber dans le gouffre, avec la crise des démocraties et la propagation du fascisme et du nazisme. Ghelderode avait la perception du désastre qui s´annonçait comme il l´avouerait plus tard dans une série d´entretiens rassemblés en 1951 sous le titre de Entretiens d´Ostende.

Si Ghelderode était avant tout un dramaturge, il fut aussi un remarquable conteur. Quelques-uns de ses contes les plus emblématiques sont inclus dans le livre Sortilèges dont la dernière édition est parue en 2008 dans la collection L´imaginaire chez Gallimard. Ces contes renvoient aux thèmes qui lui sont chers comme l´obsession de la mort, les hantises métaphysiques, la fantaisie et le rêve. Rien qu´en lorgnant du côté des titres, on ne se trompe pas sur les intentions de l´auteur : «Le diable à Londres», «Le jardin malade», «L´amateur de reliques», «Voler la mort », «Brouillard», «Un crépuscule» ou «Tu fus pendu».

L´énorme succès des pièces de Michel de Ghelderode à Paris auquel on a déjà fait référence pourrait nous amener à penser qu´en ce temps-là le dramaturge avait fait l´unanimité. Or, il n´en fut rien. Les caractéristiques très spécifiques de son théâtre déclenchaient également – on s´en serait douté – les foudres des esprits figés, pudibonds et de tous ceux pour qui le théâtre classique tient lieu de vulgate à laquelle on ne peut nullement déroger. Même quand on aimait son théâtre, on craignait la réaction du public. Ainsi René Dupuy, en mettant en scène La Balade du Grand Macabre, a-t-il décidé de changer le nom de la pièce pour La Grande Kermesse.

En 1949, une représentation des Fastes d´Enfer a suscité l´indignation d´un certain nombre de spectateurs. Ce jour-là, Ghelderode a pu compter sur le soutien d´un de ses pairs, le dramaturge français Jean Genet qui, sautant sur scène, a crié à la face du public furieux : «Il y a tout, là. Tout le théâtre. Tout ce qu´on fera.»

De toutes les réactions violentes d´un public ignorant, Ghelderode n´en avait cure. Il en faisait fi. N´a-t-il pas affirmé un jour qu´il préférait susciter la colère et la haine plutôt que de recueillir un succès d´estime, l´approbation des endormis digestifs, des tièdes, des timides ?

Après la période dorée de 1947-1953, le théâtre de Ghelderode fut progressivement remplacé sur les scènes parisiennes par celui d´auteurs plus jeunes aux pièces révolutionnaires mais au langage plus sobre comme Samuel Beckett, Eugène Ionesco ou son admirateur Jean Genet.

En 1956, Georges Thiry a pris un magnifique portrait de Michel de Ghelderode à Scharbeek où il habitait depuis 1940(et où il finirait par mourir le 1er avril 1962). Patrick Roegiers dans son livre brillant Le Mal du pays- Autobiographie de la Belgique(éditions du Seuil, 2003, page 161) en fait une belle description : «Coiffé d´un large chapeau qui accroît l´aspect chevaleresque de son faciès ascétique assez laid dont il était pourtant si fier, tordu par un rictus simiesque qui fend sa face d´ermite hautain, de vieille marionnette sans fil au nez aquilin et au menton crochu, qu´il appelait «sa tête belge», sorte de gargouille du Moyen Âge, le «Shakespeare flamand» est vêtu d´une veste lâche, d´une chemise foncée, d´une cravate et d´un pantalon flottant».

Quoi qu´on en dise,l´oeuvre de Michel de Ghelderode est bien vivante et si vous ne l´avez pas encore découverte, il est temps de s´y mettre. Vous verrez bien que le soi-disant «Plat Pays» ne cessera de vous surprendre.


lundi 14 février 2011

Les Poètes de la Meditérranée




Entre le 15 et et le 18 février à Lisbonne(Institut Français du Portugal, Instituto Cervantes, Casa Fernando Pessoa et Fnac Chiado). Voir programme, par exemple, sur www. ifp-lisboa.com

jeudi 3 février 2011

La mort d´Édouard Glissant



La littérature française a perdu aujourd´hui un de ses plus grands écrivains: Édouard Glissant. Romancier, dramaturge, essayiste et surtout poète, Édouard Glissant, né à Sainte-Marie en Martinique le 21 septembre 1928 et mort ce 3 février à Paris, était le fondateur des concepts de « antillanité» de «créolisation» et de «tout-monde». Professeur universitaire pendant longtemps aux États-Unis,Édouard Glissant était président de la mission de préfiguration d´un Centre français consacré à la traite, à l´esclavage et à leurs abolitions.
Dans les archives de ce blog(septembre 2007) vous trouverez un texte sur Édouard Glissant.

vendredi 28 janvier 2011

Chronique de février 2011




La condition inhumaine témoignée par Julius Margolin.


Nul n´ignore que la Révolution russe de 1917- qui a débouché sur la formation de l´État soviétique- a déclenché un énorme enthousiasme de par le monde tant dans les milieux politiques et intellectuels de gauche qu´au sein du mouvement ouvrier international.

Sous la baguette de Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, la perspective de la création d´une société nouvelle qui pût mettre un terme aux inégalités sociales et à l´exploitation de l´homme par l´homme remplissait de joie ceux qui avaient toujours rêvé d´un monde plus équilibré où les théories de Marx et Engels seraient appliquées pour le bonheur des hommes et des femmes épris de justice et de liberté.

Pourtant, quelques années plus tard, les premières voix discordantes commençaient déjà à se faire entendre, aussi ténues fussent-elles. Dans un premier temps, les proches du nouveau régime ont pu claironner que ces critiques étaient le fait d´agitateurs contre-révolutionnaires qui ne voulaient nullement abdiquer les privilèges qu´ils s´étaient autrefois assignés. Néanmoins, au fur et à mesure que les témoignages devenaient plus incisifs et que des voix plus avisées (comme celle de Victor Serge, par exemple) clamaient leur indignation, la crédibilité du pouvoir soviétique en fut éclaboussée.

Sous la férule de Josef Staline, surnommé le père des peuples-qui avait succédé à Lénine après la mort de celui-ci au terme d´un processus où Staline a évincé tous ses potentiels adversaires dont Léon Trotski –des gens ont été déplacés, la famine a sévi en Ukraine et les procès de Moscou dans les années trente ont semé la terreur au sein de la société soviétique.

Malgré tout, le prestige du pouvoir soviétique restait plus ou moins intact auprès des intellectuels de gauche ouest- européens, ce qui paraît quand même assez logique si l´on tient compte du fait que les démocraties occidentales étaient totalement discréditées et que la crise internationale et le chômage accroissaient les inégalités sociales et la misère. On vous rappelle d´ailleurs que l´hydre nazie pointait à l´horizon et les soi-disant démocraties bourgeoises et libérales n´étaient pas majoritaires dans un continent européen où les régimes autoritaires d´ inspiration fasciste étaient légion.

Quoi qu´il en soit, les premières critiques objectives et sérieuses venant d´intellectuels de gauche, dont parfois d´anciens communistes, ont surgi dès la fin des années vingt et surtout dans les années trente et quarante à travers les témoignages de Panaït Istrati et d´André Gide ou les fictions d´Arthur Koestler et de George Orwell. Du côté soviétique, quand on évoque les grands témoignages doublés d´œuvres littéraires on cite, à juste titre, les noms de Soljenitsyne et de Chalamov. Pourtant, ces deux écrivains ont eu un illustre prédécesseur dans la dénonciation des atrocités staliniennes et du Goulag : Julius Margolin.

Né en 1900 au sein d´une famille juive de Pinsk en Biélorussie, Julius Margolin est élevé dans la culture russe. Après des études de philosophie à Berlin, il rentre à Pinsk en 1923, mais en 1936 il s´installe en Palestine, alors sous mandat britannique et où la colonie juive s´accroissait jour après jour. En 1939, il se trouve en séjour à Lodz, en Pologne, lorsque le pays est envahi par les troupes hitlériennes, déclenchant ainsi la seconde guerre mondiale. Julius Margolin se réfugie dans sa ville natale à l´est du pays, puisque Pinsk intégrait le territoire polonais depuis 1920. À la faveur du pacte germano-soviétique, la ville passe sous la coupe de l´Union Soviétique et le 19 juin sous prétexte d´une histoire de visa périmé (puisque il n´était pas en fait citoyen soviétique),Julius Margolin est arrêté par le NKVD(police politique)comme un élément socialement dangereux et envoyé dans un camp de travail à l´est du lac Onega. Au fond, le but de son arrestation s´insérait dans une vaste opération de décapitation des élites- qui n´étaient pas encore russifiées- des nouveaux territoires. Libéré en 1945, à la fin de la guerre, grâce à un accord entre les autorités soviétiques et polonaises de libération d´anciens prisonniers polonais, Julius Margolin n´a jamais cessé de témoigner sur l´expérience qu´il a vécue (il a notamment participé, en 1950 en France, en tant que témoin au procès de David Rousset contre le journal communiste Les Lettres Françaises) et d´écrire dans différents journaux. Il s´est définitivement installé dans le nouvel État d´Israël où il est mort en 1971.

De sa terrible expérience des camps de travail, Julius Margolin nous a laissé un témoignage bouleversant sous forme d´un livre admirable qui fut publié pour la première fois en France en 1949 sous le titre La condition inhumaine aux éditions Calmann – Lévy, grâce au soutien de Boris Souvarine. Épuisé depuis longtemps, ce livre vient de reparaître en français grâce aux éditions Le Bruit du Temps qui peuvent se piquer d´avoir un catalogue d´auteurs triés sur le volet où figure maintenant ce petit chef d´œuvre. Cette nouvelle édition s´intitule Voyage au pays des Ze- ka et il s´agit de la première édition au monde publiée dans son intégralité et sous son titre original. La traduction du grand écrivain russe Nina Berberova et Nina Journot est révisée et complétée par Luba Jurgenson, écrivain et traductrice, maître de conférences en littérature russe à l´Université de Paris –IV Sorbonne et auteur de livres importants sur l´expérience totalitaire soviétique comme L´expérience concentrationnaire est-elle indicible ? (éditions du Rocher, 2003) ou Création et tyrannie(éditions Sulliver, 2009).

Ce livre n´est pas un simple témoignage de la vie dans un camp de travail soviétique, il est aussi une œuvre d´une remarquable qualité littéraire. Tout d´abord il faut expliquer le sens du titre Voyage aux pays des Ze-ka. Ze-ka(ou Zek) c´est l´abréviation pratiquée par l´administration des camps, écrite sous la forme z/k, c´est-à-dire «Zaklioutchonny kanaloarmeets»( détenu combattant du canal). Le terme est apparu au début des années 1930 sur le canal mer Blanche – Baltique, un des grands chantiers du Goulag, mais il fut appliqué par la suite à tous les détenus des camps. Quant au terme Goulag, il est parfois employé équivoquement. En fait, au départ Goulag représentait les initiales de «Direction principale des camps de travail», mais à un moment donné le terme s´est banalisé et a commencé d´être utilisé comme définition des camps de travail.

La vie dans un camp est pénible, on l´imagine, mais surtout elle dégrade la condition humaine, elle humilie l´homme et le fait rabaisser au rang des vermisseaux. Il faut un grand pouvoir d´abstraction pour éluder toutes les tortures – celles du corps et celles de l´âme - et trouver refuge ailleurs, pour laisser son imagination flotter au gré des pensées qui peuplent son esprit. Une des expressions les plus éloquentes des camps, Julius Margolin la reproduit à la page 181 :« La puissance de rendement des hommes et des bêtes de somme». Et l´auteur explique ce que l´expression veut dire au juste : «Ce terme désigne à la fois les prisonniers et les chevaux, qui ne se différencient pas, à qui l´on confère la même dignité, la même valeur et qui ont un sort commun : accomplir la norme de travail qui leur est imposée».

Il est des prisonniers qui touchent le fond, qui vont jusqu´au bout. En russe, il est d´usage le verbe dokhodit quand on veut parler de tout homme agonisant, à l´article de la mort. À la page 268, Julius Margolin évoque la situation des «dokhodiagui» : «Toucher le fond au camp signifie ne plus se laver le matin, ne plus se déshabiller la nuit, ne plus accorder la moindre attention à son aspect physique ni à l´opinion d´autrui. Un homme qui a touché le fond est totalement démoralisé, il a atteint un état de complète déchéance, il est désespéré, il mendie du rabiot à la fenêtre de la cuisine, lèche les gamelles, il se laisse couler sans opposer de résistance. Un dokhodiaga est un être à l´échine brisée, un phénomène pitoyable et repoussant, déguenillé, le regard éteint, dépourvu non seulement de force physique, mais aussi de toute volonté de protestation».

Comparé au truand, toujours prêt à montrer les dents quand il faut ou au travailleur qui est encore en pleine possession de toutes ses facultés, qui peut donc encore servir et qui de ce fait est ménagé par les autorités du camp, Le «dokhodiaga» est «le chien galeux», «l´hyène du camp», rejeté par tout le monde, en somme un bon à rien, ou un moins que rien.

Il y a toujours du travail à faire, le froid est souvent insupportable. Des complicités se tissent dans la douleur, mais aussi des combines sordides s´ourdissent. Toute une foule de personnages défilent dans ce livre dévoilant leurs misères, mais aussi leurs splendeurs, malgré la souffrance où ils sont plongés.

Ce témoignage, outre ses indiscutables qualités littéraires, est un document singulier en ce sens qu´il décrit la vie dans un camp soviétique vue par les yeux d´un étranger, un intellectuel (donc, pour Staline et ses sbires un potentiel subversif) qui n´avait pas été soumis à la pression idéologique et n´avait pas connu la répression soviétique précédant l´internement dans un camp de travail, quoique - puisqu´il avait été élevé au milieu de la culture russe-ce fût le russe sa langue d´expression littéraire.

Ce témoignage présente aussi une autre spécificité : un regard juif sur le Goulag. Julius Margolin était au bout du compte un représentant d´un judaïsme très particulier qui a irrigué la culture russe de sa vigueur et qui s´est dissous dans l´assimilation douloureuse de la période stalinienne.

Voyage au pays des Ze-ka est donc un document d´une extrême acuité et qui remet sur le tapis le vieux problème du devoir de mémoire. Au moment où le monde a sombré dans une terrible crise financière, économique et sociale en raison des méfaits du capitalisme spéculatif, où l´on reparle de nouvelles utopies et certaines voix vont jusqu´à ressusciter l´idée communiste, il ne faut pas oublier l´héritage lourd de la période stalinienne et de tous les crimes que l´on a commis au nom du communiste. Or, plus de vingt ans révolus sur la chute du mur de Berlin, il y a nombre de communistes qui sont loin d´avoir fait le deuil de l´ancienne expérience communiste. Si l´idée communiste a encore un avenir (l´a –t- elle vraiment ?), elle devra repartir sur de nouvelles bases afin d´éviter la reproduction des mêmes erreurs qui ont autrefois contribué à sa perte.

Voyage au Pays des Ze-ka, Julius Margolin, traduit du russe par Nina Berberova et Mina Journot, révisée et complétée par Luba Jurgenson, 784 pages, éditions Le Bruit du temps, Paris 2010.

samedi 8 janvier 2011

Journée de la culture roumaine



Le 13 janvier à partir de 17h30, L´Institut culturel roumain de Lisbonne célèbre la journée de la culture roumaine au Centre Européen Jacques Delors(Palacete do Relógio, Cais do Sodré, 1200-450 Lisbonne).
Plusieurs activités seront promues: En voici le programme:
-Conférence«A consciência da Latinidade-uma via romena para a integração europeia» par le Dr Virgil Mihaiu, directeur de l´Institut culturel roumain de Lisbonne.
-Conférence«A literatura romena entre a tradição e o cosmopolitismo» par Fernando Couto e Santos( donc moi-même).
-Inauguration de l´exposition«Art Nouveau en Roumanie»
-Projection du documentaire CONSTRUCT de Sorin Iliesiu sur l´architecture de Marcel Iancu.
Rendez-vous donc le 13 janvier.

vendredi 7 janvier 2011

Carnets de l´instant




Le 13 janvier, à la Bibliothèque municipale Camões(Largo do Calhariz,17, 2º esq, 1200-086 Lisbonne) aura lieu à 16h la présentation du livre de Philippe Despeysses et Dominique Doreau Carnets de l´instant: une poignée de phrases dans la brise des ruelles(Lisbonne),éditions Persée. En concomitance avec cette présentation, on aura l´inauguration d´une exposition de photos sur Lisbonne de Dominique Doreau que l´on pourra visiter jusqu´au 31 janvier.
Ne manquez pas!

mercredi 29 décembre 2010

Chronique de janvier 2011




L´exil intérieur d´Imre Kertész, (à propos de son livre Journal de Galère).


Lorsqu´en octobre 2002, l´Académie Nobel a annoncé le lauréat de son prix annuel de Littérature, le monde du livre et de l´édition fut frappé de stupeur : qui était cet écrivain hongrois dont nombre de critiques littéraires de par le monde n´avaient jamais entendu parler ?

Né le 9 novembre 1929 à Budapest dans une famille juive, Imre Kertész est déporté à l´âge de 15 ans dans le camp d´Auschwitz- Birkenau et libéré à Buchenwald en 1945, une expérience concentrationnaire qu´il a magistralement racontée dans son livre Être sans destin. De cette expérience, de cette descente aux enfers, on n´en sort pas indemne. Peut-on d´ailleurs reproduire par écrit l´indicible ? Adorno nous a laissé un message que beaucoup de rescapés des camps n´ont pas suivi : on ne peut pas écrire de la poésie après Auschwitz. Parmi ceux qui ne l´ont pas suivi, on peut citer comme un des exemples les plus emblématiques de persévérance mais aussi d´inconfort parmi l´expérience des camps de la mort le nom de Paul Celan, poète juif né en Roumanie et qui s´exprimait en allemand, la langue des tortionnaires des camps de la mort. Une langue belle, poétique et musicale, la langue allemande que les bourreaux d´Auschwitz et d´autres camps de la mort ne sont pas parvenus à noircir de leur cruauté ni à tacher de leur sang immonde. Pourtant, le virus de la mort n´a jamais cessé de tarauder les esprits nobles et raffinés comme celui de Paul Celan qui en 1970 se suicidait à Paris comme il a hanté aussi d´autres grands écrivains rescapés des camps comme le Polonais Tadeusz Borowski, l´Autrichien Jean Améry(en fait Hans Mayer)ou l´Italien Primo Levi qui se sont tous suicidés.

Mais pour en revenir à Imre Kertész, ce n´était nullement facile d´être un rescapé des camps, pour deux raisons fondamentales : l´impossibilité de traduire sur-le-champ cette expérience ou l´indisponibilité des gens pour l´entendre. La société- y compris dans les pays qui avaient été occupés par les troupes nazies- voulait effacer à tout prix ce passé récent assez encombrant.

Pour Imre Kertész, l´après-guerre ne fut pas une période de tout repos pour d´autres raisons : la Hongrie était du mauvais coté du rideau de fer. Les communistes avaient pris le pouvoir et le discours intellectuel était étroitement surveillé, surtout après que le printemps de 1956 fut étouffé. Pour Imre Kertész, jeune écrivain, commençait dans les années cinquante justement un exil intérieur. Vivant dans la douleur, près de ses sous, traduisant en hongrois des textes de langue allemande, Kertész a quand même écrit le long de sa vie d´une part des romans qui le rapprochaient de Camus, Kafka ou Beckett, d´autre part des réflexions sur l´expérience de l´Holocauste (voir Dossier K et Holocauste et Culture). Pendant de longues années, il a tenu un journal dont l´édition française est parue en octobre dernier chez – comme tous ses autres livres traduits en français- Actes Sud. Ce livre remarquable- entre journal intime et réflexion philosophique- intitulé Journal de Galère, écrit pendant plus de trente ans, nous permet d´accompagner la genèse de ses plus grands textes comme Être sans destin, Le refus ou Kaddish pour l´enfant qui ne naîtra pas, mais aussi ses conceptions sur la liberté, la modernité ou ses réflexions sur le totalitarisme. Près de la fin du livre –à la page 210- on trouve une phrase qui traduit on ne peut mieux la tragédie du siècle dernier : «Ce siècle, le XXe, est comme un peloton d´exécution en service continu. » En lisant cette phrase, on ne saurait oublier qu´Imre Kertész a vécu les deux grandes expériences totalitaires du vingtième siècle, le nazisme et le totalitarisme d´inspiration marxiste ou ce qu´on appelle communément le communisme. Cette expérience l´a poussé, on l´a vu, à réfléchir sur le totalitarisme en entrant d´ordinaire en dialogue avec de grands noms de la philosophie. Ses réflexions sont d´une extrême intelligence et lucidité. Ainsi celle que je me permets de reproduire ici, enregistrée en octobre 1969 :«On ne peut rien imaginer sans Himmler vomissant lors de l´exécution massive de Minsk et aussi, paraît-il, devant le judas de la chambre à gaz d´Auschwitz. Pas de doute : c´est ainsi qu´il comprenait l´impératif catégorique de Kant. – L´excellente remarque de Delarue à propos de Himmler : il prenait l´éthique au sérieux. En revanche, je ne peux pas souscrire à l´analyse du docteur Bayle : «inaptitude congénitale aux idées générales». Il me semble au contraire qu´il avait bel et bien le sens de l´abstraction, mais qu´il souffrait du manque radical d´imagination qu´on observe chez presque tous les «dirigeants». Quant à sa remarque sur le «fonctionnement quasi mécanique de la pensée (qui doit) être considérée comme une pensée pathologique», elle est juste, car ce fait est apparenté à cette maladie, à l´absence de sens des réalités, au manque d´imagination. Fondamentalement, il s´agit de la même «apathie schizoïde» que Gilbert avait déjà diagnostiquée chez Höss.»

À côté de réflexions et commentaires sur des œuvres d´auteurs qui lui sont chers comme Dostoïevski, Kafka, Celan, Camus ou Beckett, ou des philosophes comme Kant, Hegel, Pascal, Schopenhauer, Nietzsche ou Cioran, on trouve dans ces pages admirables des interrogations sur les sujets les plus divers. Ainsi peut-on lire ce commentaire sur l´homme à la page 45 : «L´homme ! Il vit, mais ne dispose pas de sa vie ; il pense, mais ne sait rien ; il vit en troupeau, mais c´est un individu ; c´est un individu, mais il est incapable de vivre seul ; il fait partie de la nature, mais il la détruit pour la transformer en biens sociaux ; et par son activité il finit par anéantir aussi bien la nature que la société. Pourtant, le pire est qu´il s´est imposé des lois qu´il n´est pas capable de respecter : ainsi, il est obligé de vivre dans le mensonge et le mépris.»

Dans ce journal, l´exil intérieur de l´auteur est une voix dont l´écho se reproduit tout le long du livre, un exil intérieur qui à travers l´écriture a racheté l´auteur de la solitude et de l´oubli dans la grisaille communiste hongroise. Imre Kertész, né, on vous le rappelle, en 1929, était encore un jeune intellectuel lorsque l´ère communiste s´est amorcée, il n´était pas un intellectuel mûr et réputé comme son aîné Sándor Márai, né en 1900, que nous avons évoqué ici en février 2009, Sándor Márai qui est parti en exil, passant par l´Italie et voyageant par d´autres pays européens avant de se fixer aux États- Unis où il s´est donné la mort en 1989, quelques mois avant l´écroulement du mur de Berlin et donc la fin des régimes communistes est-européens, dont, bien sûr, le hongrois. À la page 246 de ce Journal de Galère, Imre Kertész évoque un passage d´un autre Journal, celui de Sándor Márai où le chroniqueur des heurs et malheurs de la bourgeoise hongroise raconte un petit voyage de train qu´il avait effectué en juillet 1944 et où il avait vu à côté de la briqueterie de Budakalász sept mille juifs qui y attendaient d´être déportés parmi lesquels se trouvait celui qui était encore à l´époque un jeune de quatorze ans répondant au nom d´ Imre Kertész. Le lauréat du prix Nobel 2002 ne peut toujours pas s´expliquer la joie qu´il a ressentie rétrospectivement à l´idée d´avoir été vu par Sándor Márai alors qu´il n´avait que quatorze ans et ignorait encore que lui et tous les autres juifs seraient déportés à Auschwitz…

Dans un grand entretien accordé à Jérôme Goude et paru au numéro de novembre-décembre du magazine Le Matricule des Anges (L´excellence de ce magazine de Montpellier fait que ces derniers temps il soit régulièrement évoqué dans ce blog), Imre Kertész revient sur ce livre, son passé et la genèse d´un écrivain. Il récuse toujours le statut de victime de la Shoah : «Auschwitz est l´expérience qui m´a permis de devenir écrivain(…) À côté de la cheminée sinistre de l´Histoire, j´ai pu voir de près la fumée, sentir toutes les odeurs. À travers les lignes parallèles entre les baraques, j´ai appris l´inexorable destruction de la civilisation(…) Si l´humaniste Primo Levi a été moralement miné par l´expérience des camps, tel ne fut pas mon cas. Je n´avais que 15 ans lorsque j´ai été déporté. Auschwitz a été mon école.»

Dans cet entretien richissime où l´on peut se rendre compte de la modestie et de la grandeur d´âme de cet écrivain remarquable, il s´explique aussi sur le choix de l´exil intérieur en alternative à l´expatriation : «Une fois j´ai eu presque l´occasion de choisir l´exil, c´était en 1956, j´avais 27 ans. Ce qui m´a alors empêché d´émigrer, c´est que j´étais déjà écrivain. Mon outil de travail était la langue hongroise. À l´âge de 25 ans, j´avais déjà trouvé une justification pratique, pleine de bon sens pour moi : si tu travailles en hongrois et que tu es écrivain dans cette langue, tu vas opter pour le vrai exil, l´exil intérieur, et rester enfermé chez toi, dans ta chambrette.» Selon lui, en Amérique, il n´aurait été qu´un boy, un garçon d´ascenseur dans un grand hôtel, parce qu´il ne se reconnaît d´autre talent que celui d´écrire.

Heureusement donc, Imre Kertész n´est pas parti et son immense talent d´écrivain fait le bonheur des vrais lecteurs, ceux qui vivent peut-être eux aussi une sorte d´exil intérieur dans ce monde contemporain où la médiocrité envahit notre quotidien et transforme peut-être ces vrais lecteurs-là en une société secrète raffinée et solitaire…

Imre Kertész, Journal de Galère,traduit par Natalia Za remba-Huzsvai et Charles Zaremba,276pages,Actes Sud,2010