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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mercredi 28 décembre 2011

Chronique de janvier 2012



 François Bizot

Douch devant la Cour




 Le bourreau du Kampuchéa.


Un bourreau est-il un être humain comme les autres? Peut-on affirmer que les génocidaires sont des êtres qui, par une quelconque perversion de la nature, se sont fait contaminer par un étrange virus qui leur aurait ôté toute humanité ? Ces questions qui dans une première lecture peuvent paraître assez simplistes sont depuis des décennies- à vrai dire après l´Holocauste-  au cœur des débats politiques et philosophiques.  Au même titre que le débat sur l´indicible, l´imprescriptibilité des crimes contre l´humanité ou le devoir de mémoire, la réflexion sur le rôle du bourreau et son côté monstrueux, du domaine de l´inhumain, n´a cessé de noircir nombre de pages sous la plume d´écrivains et chercheurs qui se sont penchés au fil des années sur le phénomène totalitaire. Au Cambodge-alors dénommé le Kampuchéa-, en Asie, dans les années soixante-dix, sous l´inspiration d´un certain Pol Pot (sobriquet de Saloth Sâr), a sévi un des totalitarismes les plus violents du vingtième siècle. Avant leur prise du pouvoir en 1975 et la mise en place d´un plan de collectivisation radicale qui a provoqué la mort de près de 1,7 million d´êtres humains (victimes de torture, épuisement et malnutrition), les Khmers rouges contrôlaient déjà, depuis le début des années 70, de vastes zones du territoire cambodgien où ils avaient strictement appliqué un socialisme à visage inhumain.
Le 10 octobre 1971,  François Bizot, un jeune ethnologue de 31 ans qui faisait des recherches au Cambodge, accompagné de sa jeune fille Hélène, âgée d´un peu moins de quatre ans, et de deux collaborateurs, Lay et Son, est arrêté dans un monastère par des miliciens de la guérilla cambodgienne. Sa fille Hélène est laissée sur la route tandis que François Bizot, Lay et Son sont emmenés dans un camp, le M.13, où d´autres personnes étaient déjà emprisonnées. L´ethnologue français comparaît devant un simulacre de tribunal où on l´interroge sous l´œil d´un public applaudissant à tout rompre. Plus tard, rejoignant ses deux acolytes, il voit une demi-douzaine de jeunes filles, l´air dégouté, leur cracher au visage. Quoique condamné à mort par cette mascarade de tribunal, François Bizot est libéré au bout de quasiment trois mois (la veille de Noël) et la décision lui est communiquée par Kang Kek Iev, dit Douch, son geôlier, un intellectuel de 28 ans, professeur de mathématiques,  parlant couramment le français et suivant au pied de la lettre les consignes de Pol Pot. Malheureusement Lay et Son – François Bizot l´a appris plus tard- n´auraient pas la même chance et  seraient exécutés.
Des années ont passé et ce n´est qu´en 2000 que François Bizot a décidé de livrer son premier témoignage sur sa captivité  en publiant aux éditions La Table Ronde le récit  Le Portail, avec une belle préface de John Le Carré. Cet automne –en septembre 2011- est paru chez Flammarion un deuxième livre sur le même sujet, d´une autre perspective, intitulé Le silence du bourreau.  Quel événement aurait-il poussé François Bizot, après un silence aussi long, à témoigner sur ses trois mois de captivité ? Certes, il y a de nombreux exemples dans l´histoire littéraire où l´on ne témoigne que bien des années plus tard. Il est bien des expériences qui réclament un temps de maturation, un temps de réflexion assez prolongé pour que la plume soit apte à livrer ses impressions. Toujours est-il que pour François Bizot il est deux dates qui ont contribué à déclencher dans son esprit le besoin de témoigner.
La première c´est 1988. C´est en effet cette année-là que François Bizot, en regardant une photo, lors d´une visite à la prison de Tuol Sleng, a reconnu le visage de celui qui avait été son geôlier. Or, quelle ne fut sa stupeur en découvrant que celui en qui il était malgré tout parvenu à dénicher un brin d´humanité pendant son emprisonnement était, dans les années de la terreur des khmers rouges au Cambodge, le directeur même de cette prison, connue aussi sous le nom de camp S21, un centre de torture sis dans les locaux d´un ancien lycée à Phnom Penh. Il fut directement responsable de la mort de quelque 40.000 personnes. La deuxième date c´est en 1999 et là l´impact est encore plus incisif. Douch avait reparu vivant. Deux journalistes l´avaient trouvé et aussitôt reconnu grâce à de vieilles photos, il vivait paisiblement dans un village cambodgien.   François Bizot ne pouvait plus se taire : « J´ai vu les éléments du puzzle infernal s´ordonner dans ma tête. La biographie de Douch ne pourrait plus être que celle du «bourreau de Tuol Sleng», alors qu´il m´avait fait voir à moi autre chose de lui-même. Il ne m´était plus permis de me taire : l´individu révolté, le spécialiste engagé, l´homme démasqué, l´être exigeant et moral, ou tout était vrai, ou tout était facette. Ses métamorphoses prenaient la signification des tragédies antiques qui n´expliquent rien, dont le sens est obscur, mais où le thème unique demeure la représentation des forces de la vie, au sein desquelles l´homme se débat, en plein milieu du danger»*.
Le silence du bourreau- dont on a extrait les paroles que vous venez de lire- est un récit épuré, donc sans fioritures, et écrit face à l´extrême. Une œuvre de sagesse en ce sens que François Bizot dans le dépouillement  et la sobriété de son témoignage nous donne une merveilleuse leçon d´humanisme et de tolérance. Tolérance n´est aucunement synonyme ici d´une quelconque compréhension vis-à-vis des crimes perpétrés par Douch ou commis à son instigation. Le fait que François Bizot ait reconnu une part d´humanité dans le comportement de Douch pendant sa période de captivité ne renvoie nullement à un amenuisement de ses responsabilités criminelles. François Bizot ne plaide point la compassion pour Douch. La terrible interrogation qu´il ne peut s´empêcher de formuler porte sur la possibilité ou non de reconnaître les crimes des bourreaux dans toute leur dimension sans mettre en cause l´homme lui-même. C´est-à-dire-contrairement à ce que l´on croit d´ordinaire et reprenant de la sorte les réflexions présentées au début de cet article- que les bourreaux sont eux aussi  des êtres humains et non pas des monstres. Ce sont  des hommes comme vous et moi. Combien de fois n´avez-vous pas été frappé de stupéfaction après que l´on eut découvert  qu´un voisin poli et qui vous saluait gentiment chaque jour avait commis un crime des plus hideux ?
Ce récit est composé de deux parties : le  bref récit de la captivité de François Bizot, sur fond du portrait de Douch(le révolutionnaire, le bourreau, le détenu, l´accusé) et les annexes du procès de Douch lui-même qui a été détenu en 1999.  
Après l´arrestation de Douch,  François Bizot l´a vu pour la première fois en 2003. Le dialogue s´est poursuivi au-delà de leur rencontre sans aucune sorte de complicité entre les deux hommes. Le 31 juillet 2007, Douch est inculpé de crimes contre l´humanité, crimes de guerre et meurtres avec préméditation par le tribunal du génocide cambodgien, parrainé par les Nations Unies. Le procès s´ouvre le 17 février  2009 et Douch  demande pardon aux victimes de la dictature de Pol Pot, notamment pour les crimes commis à la prison de Tuol Sleng. Il fait  part également de sa conversion au christianisme en 1996.  Pourtant, une volte-face se produit le 27 novembre 2009, le jour où Douch -qui avait plaidé coupable toute la procédure durant- demande son acquittement. Tout en reconnaissant les crimes qui lui sont imputés, il nie néanmoins avoir été un haut dignitaire du régime de Pol Pot. Début juillet 2010, il se passe des services de son avocat français Me François Roux mais conserve l´avocat cambodgien Me Kar Savuth. Le verdict est rendu le 26 juillet et Douch est condamné à 35 ans de réclusion pour crimes contre l´humanité.  Cette peine sera  revue à la baisse étant donné que l´on a reconnu que sa détention par une cour militaire après son arrestation en 1999 était illégale. Un nouveau procès international s´est ouvert le 28 mars 2011 puisque tant l´accusé que les parties civiles ont fait appel de cette condamnation. Le verdict sera rendu le 12 février. Les procureurs ont requis la perpétuité, commuée en quarante-cinq ans de détention  alors que Douch  a réaffirmé qu´il n´était pas un des pontes du régime, voulant  ainsi  échapper à la compétence de cette Cour internationale. 
Quel que soit le verdict définitif de ce procès contre Douch, rien n´effacera la brillante déposition de François Bizot le 9 avril 2009 dont je reproduis pour terminer l´ extrait  qui suit, révélateur de la stature humaine et morale de cet ethnologue français : «(…)Pour prendre la mesure de l´abomination du bourreau et de son action(…)je dis qu´il faut réhabiliter l´humanité qui l´habite. Si nous en faisons un monstre à part, dans lequel nous ne sommes pas en mesure de nous reconnaître, en tant qu´être humain, l´horreur de son action me semble nous échapper dans une certaine mesure. Alors que si nous considérons qu´il est un homme avec les mêmes capacités que nous-mêmes, nous sommes effrayés au-delà de cette espèce de ségrégation qu´il faudrait faire entre les uns qui seraient capables de tuer et puis nous qui n´en sommes pas capables. Je crains malheureusement qu´on ait une compréhension plus effrayante du bourreau quand on prend sa mesure humaine». 

*Le silence du bourreau, page 27.

À lire de François Bizot :
Le silence du bourreau,  éditions Flammarion. Paris, 2011.
Le Portail, éditions La Table Ronde, Paris 2000(disponible aussi en édition de poche dans la collection Folio, chez Gallimard).

P.S-1- Sur cette période noire de l´histoire du Cambodge, je vous conseille aussi la lecture du roman très intéressant de Patrick Deville, Kampuchéa (éditions du Seuil, Paris, 2011), considéré par le magazine Lire comme le meilleur roman de l´année dernière.
À lire aussi L´Élimination, de Rithy Panh, avec Christophe Bataille(éditions Grasset, Paris 2011) et à regarder le film de Rithy Panh, Douch, le maître des forges de l´enfer, dans les salles françaises à partir du 18 janvier.
P.S-2(le 4 février)-Le verdict a été rendu non le 12 mais le 3 février et Douch a été condamné à perpétuité.      

mardi 27 décembre 2011

Centenaire de la naissance de Alves Redol



Jeudi prochain, 29 décembre, on signalera le centenaire de la naissance d´un grand écrivain portugais du vingtième siècle, António Alves Redol.  Intellectuel progressiste et représentant du courant néo-réaliste de la littérature portugaise, Alves Redol a dépeint dans ses romans et ses contes le quotidien triste et gris des milieux ruraux et ouvriers portugais(surtout de Ribatejo,la région dont il était issu), muselés par la dictature de Salazar.Parmi ses oeuvres principales, on se permet de relever Gaibéus(1939), Avieiros(1942), Fanga(1943), A barca dos Sete Lemes(1958), Barranco de Cegos(1961) et Constantino, guardador de vacas e de sonhos(1962). 
Alves Redol est né à Vila Franca de Xira où il existe depuis 1990 le Musée du Néo-réalisme, en guise d´hommage à Alves Redol lui-même et à tous les écrivains de ce courant littéraire.
Il est mort à Lisbonne le 29 novembre 1969. 

dimanche 18 décembre 2011

Vaclav Havel n´est plus




Grièvement malade depuis longtemps, Vaclav Havel est mort aujourd´hui à l´âge de 75 ans. Dramaturge(Fête en plein air, L´Audience,Largo desolato,Assainissement...)et essayiste( Le Pouvoir des sans-pouvoir, L´Angoisse de la liberté...)Vaclav Havel est surtout connu comme homme politique. Dissident pendant la période communiste et co-fondateur du mouvement Charte 77, il fut emprisonné à plusieurs reprises et en 1989 il est devenu un des symboles les plus représentatifs de la révolution de velours. Nommé président de la Tchécoslovaquie en 1989 ,il a démissionné de ses fonctions le 20 juillet 1992 lorsque la partition entre Tchèques et Slovaques est devenue inéluctable. Pourtant,il a été  élu président de la République tchèque en 1993 et réélu en 1998.Il s´est vu décerner de nombreux prix, récompensant non seulement son oeuvre d´écrivain mais aussi son intervention civique. C´est toujours avec une énorme tristesse que l´on apprend la mort d´un humaniste...

samedi 17 décembre 2011

Le Prix Pessoa pour Eduardo Lourenço




 Quand j´ai appris l´attribution du Prix Pessoa- un des plus prestigieux de la culture portugaise, créé il y a vingt-cinq par l´hebdomadaire Expresso et qui récompense chaque année une personnalité importante du pays-au penseur et essayiste Eduardo Lourenço,je me suis dit:«Il était temps» En effet, mieux vaut tard que jamais. Toujours est-il que Eduardo Lourenço l´a bien mérité, lui qui, à l´âge de 88 ans, ne cesse de réflechir sur le Portugal et l´Europe. Habitant à Vence(la petite ville française où est décédé en 1969 l´écrivain polonais Witold Gombrowicz, un des plus géniaux du vingtième siècle)depuis 1965, ancien professeur universitaire à Grenoble et à Nice, où il est devenu maître de conférences, Eduardo Lourenço est l´auteur entre autres titres de Mythologie de la Saudade, Le Labyrinthe de  la saudade(essais sur la mélancolie portugaise), Fernando Pessoa,roi de notre Bavière, L´Europe désenchantée: pour une mythologie européenne ou La splendeur du chaos. En 1988, il a reçu le prix européen de l´essai Charles Veillon. Ses oeuvres sont disponibles en français chez des maisons d´édition comme Metailié, La Différence, L´escampette et Chandeigne.En portugais,ses Oeuvres Complètes sont maintenant en cours de publication par la prestigieuse Fondation Calouste Gulbenkian.

vendredi 2 décembre 2011

Le Cervantès pour Nicanor Parra




Quoique je sois très attaché à la culture de langue espagnole(comme les lecteurs de ce blog peuvent le constater en lisant mes chroniques) je n´ai jamais fait ici mention de l´attribution annuelle du Prix Cervantès qui récompense tous les ans un grand écrivain de langue espagnole, même quand il fut attribué à un écrivain de ma prédilection, comme ce fut le cas en 2009 avec la consécration du poète mexicain José Emilio Pacheco. Pourtant, je ne pouvais nullement passer sous silence l´attribution du prix au poète chilien Nicanor Parra et ceci parce que depuis des années j´essaie de faire auprès de mes amis la promotion de son oeuvre, pratiquement inconnue au Portugal et en France. Auteur de plus d´une vingtaine de livres de poésie-dont le plus connu est peut-être Poemas y Antipoemas(1954)-, Nicanor Parra a 97 ans et il est frère de la grande chanteuse Violeta Parra(décédée en 1967). Souvent, à l´occasion d´une fête d´anniversaire ou d´un dîner professionnel ou simplement entre amis, où l´on boit du vin, je cite de mémoire des vers de Nicanor Parra sur le nectar des dieux. Les vers- extraits du poème Coplas del Vino, du livre La Cueca Larga(1958)- sont ceux qui suivent: «El vino tiene un poder/que admira y que desconcierta/transmuta la nieve en fuego/y al fuego lo vuelve piedra»(«Le vin a un pouvoir/qui force l´admiration et déconcerte/il transforme la neige en feu/et le feu se mue en pierre»).
J´espère bien que cette distinction contribuera à éveiller l´intérêt des éditeurs du Portugal, de la France et d´autres pays pour l´oeuvre de Nicanor Parra.

Christa Wolf (1929-2011)




Hier, nous avons appris la mort, à l´âge de 82 ans, de Christa Wolf, un des plus grands écrivains allemands. Auteur, entre autres titres, de Médée. Voix et Cassandre.Les prémisses et le récit, Christa Wolf a vécu dans l´ancienne RDA et certains lui ont souvent reproché sa complaisance envers le régime en place. En fait, elle n´a jamais été une enthousiaste de la réunification et en 1993, dans une interview accordée au Berliner Zeitung, elle a avoué sa «collaboration informelle» avec le Ministère de la Sûreté et de l´État de la RDA. Quoi qu´il en soit, son oeuvre compte parmi les plus importantes de la littérature allemande contemporaine et fut couronnée de plusieurs prix en Allemagne et à l´étranger.

dimanche 27 novembre 2011

Chronique de décembre 2011




Manuel Chaves Nogales ou l´honneur de son métier.

«J´étais ce que les sociologues dénomment un «petit-bourgeois libéral», citoyen d´une république démocratique et parlementaire». Cet aveu de Manuel Chaves Nogales, on peut le lire dans le prologue de son œuvre A sangre y fuego(À sang et à feu),neuf récits sur la guerre civile espagnole, probablement- je l´ai déjà écrit ailleurs- un des meilleurs livres que l´on eût jamais écrits sur ce conflit qui a ravagé l´Espagne dans les années trente du vingtième siècle. Au début de cet automne est parue en Espagne sous la plume de María Isabel Cintas Guillén, une biographie de Manuel Chaves Nogales, El oficio de contar(le métier de raconter)(1), témoignant de l´intérêt croissant que suscite depuis quelques années enfin l´œuvre de cet écrivain et journaliste espagnol qui fut sans l´ombre d´un doute une des voix les plus lucides et l´une des plumes les plus avisées de la période la plus sanglante de la vie espagnole du siècle dernier. Cet intérêt est néanmoins-vous l´avez déjà sûrement déduit de mes paroles – tout récent. Les écrivains Andrés Trapiello, Arcadi Espada ou Antonio Muñoz Molina comptent parmi les intellectuels qui se sont interrogés ces derniers temps sur le long silence qui s´est abattu pendant des décennies sur l´œuvre de ce journaliste et écrivain qui eut le tort de faire preuve de modération lorsque la passion la plus irrationnelle s´était emparée de l´Espagne au mitan des années trente. Attaché à la démocratie et à la légalité républicaine et parlementaire, dans ses écrits n´a jamais percé la moindre complaisance vis-à-vis des extrémismes de tout bord. Si la barbarie franquiste lui répugnait, il n´en croyait pour autant pas à la pureté révolutionnaire. Dans le prologue cité plus haut, il écrit : «N´importe quel révolutionnaire, avec tout le respect, m´a toujours semblé quelque chose d´aussi pernicieux qu´un quelconque réactionnaire.» Chaves Nogales savait de quoi il retournait, lui qui en reportage dans la patrie des Soviets avait constaté que les lendemains ne chantaient ni aussi fort ni de façon aussi accordée que ça. Son intransigeance devant la vérité est peut-être la raison qui explique non seulement que son nom fût mis sous le boisseau après le triomphe franquiste mais aussi que les cercles de l´opposition en exil n´eussent jamais fait le moindre effort pour promouvoir son œuvre.
Manuel Chaves Nogales est né en 1897 à Séville dans un milieu relativement aisé et intellectualisé. Sa mère était concertiste et son père, Manuel Chaves Rey, un journaliste assez réputé localement qui travaillait notamment pour le journal El Liberal dont le directeur fut, pendant un temps, son beau-frère, José Nogales. Manuel Chaves Nogales s´est découvert lui aussi assez tôt cette vocation familiale et dès son enfance il accompagnait son père dans les rédactions des journaux où celui-ci collaborait. À la mort prématurée de Manuel Chaves Rey, son fils s´est fait fort de compléter une œuvre inachevée du père : Crónica Abreviada o Registro de Sucesos de la ciudad de Sevilla (Chronique abrégée ou Rapport d´événements de la ville de Séville), publiée en 1916. À vingt ans, il était déjà journaliste professionnel et officiait comme rédacteur des journaux El Noticiero Sevillano et La Noche et c´est encore dans la capitale andalouse qu´il a publié son premier livre d´essais La ciudad(La ville). En 1922, il est parti avec sa femme Pilar à Madrid où il a collaboré aux périodiques La Acción, Ahora, La Estampa et surtout El Heraldo dont il est devenu rédacteur en chef et où il a fait la connaissance du journaliste César González Ruano(2). En 1927 il a remporté le prix Mariano de Cavia, le plus prestigieux de la presse espagnole, grâce à son reportage «La llegada de Ruth Elder à Madrid» («L´arrivée de Ruth Elder à Madrid»), sur la première femme ayant croisé l´Océan Atlantique en vol solitaire. Manuel Chaves Nogales était bel et bien au sommet de son art et les années suivantes les reportages à l´étranger se sont succédé, en Italie, en France, en Allemagne et en Russie(ou plutôt en Union Soviétique). La toute nouvelle patrie des Soviets lui a inspiré quatre livres importants dans sa bibliographie : La vuelta a Europa en avión, un pequeño burgués en la Rusia roja(Le tour d´Europe en avion, un petit bourgeois dans la Russie rouge), en 1929 ; La bolchevique enamorada-el amor en la Rusia roja(La bolchevique amoureuse- l´amour dans la Russie rouge) en 1930 ; Lo que ha quedado del imperio de los zares(Ce qui reste de l´empire des tsars), publié en 1931 et El maestro Juan Martínez estaba allí (Le double jeu de Juan Martínez ), paru en 1934. Si dans les deux premiers livres, il raconte ce qu´il voit dans l´Union Soviétique des vainqueurs de la révolution, dans le troisième, il brosse le portrait de la soi-disant Russie blanche, la bourgeoisie et l´aristocratie russes qui ont fui leur pays après la révolution bolchevique. Il interroge nombre de ces figures- surtout à Paris où la plupart d´entre elles se sont réfugiées-, décrit le dénuement d´une ancienne élite et les mœurs qu´elle a pu conserver en exil. Il interviewe, outre des citoyens anonymes, des figures de renom comme le Grand -Duc Cyrile, Mathilde Kchesinska, la maîtresse de Nicolas II, le dernier tzar, ou le menchevique social-démocrate Alekxandr Fiodorovitch Kerensky, qui, ayant contribué à mettre un terme à l´empire tsariste dans la révolution de février 1917, fut à son tour renversé par les bolcheviques en octobre de la même année. Contrairement à la rumeur qui s´était répandue à l´époque, nourrie par la propagande bolchevique, Kerensky ne jouissait pas d´un exil doré grâce à l´or volé pendant les quelques mois où il avait officié au gouvernement russe, mais menait une vie plutôt modeste en tant qu´éditeur d´un petit journal russe à Paris(3).Enfin, le quatrième livre «à l´ambiance russe» est un roman où l´on est témoin de l´imagination prodigieuse de Manuel Chaves Nogales aussi bien que de sa verve de conteur. El maestro Juan Martínez estaba allí raconte l´histoire d´un danseur de flamenco Juan Martínez lui-même et sa compagne Sole qui en tournée en Russie sont pris de court par les événements révolutionnaires de février 1917. Sans pouvoir quitter le pays, ils sont en proie à toutes sortes de péripéties, assistent à la victoire des bolcheviques en octobre et à la guerre civile sanglante qui s´ensuit.
L´éclectisme de Manuel Chaves Nogales s´étale au grand jour en 1935 avec la parution de celui qui est sûrement son livre le plus connu : Juan Belmonte, matador de toros, su vida y sus hazañas(Juan Belmonte, matador de taureaux, sa vie et ses prouesses), une biographie du torero mythique Juan Belmonte, sévillan comme l´auteur. D´aucuns considèrent encore aujourd´hui ce livre comme aussi mythique que la figure portraiturée, à coup sûr un des meilleurs livres jamais écrits sur la tauromachie et peut-être aussi sur la ville de Séville.
En 1936 alors que Manuel Chaves Nogales dirigeait (depuis 1931) le journal Ahora, proche de Manuel Azaña(4), éclatait la guerre civile espagnole. L´ écrivain et journaliste sévillan- qui s´était déjà taillé une réputation de grand reporter, ayant notamment interviewé des figures politiques de l´actualité dont le ministre nazi de la Propagande Joseph Goebbels (qu´il a qualifié de «ridicule») et ayant fait état des nouveaux camps de travail hitlériens- se met au service de la République espagnole et partant de la légalité parlementaire.
Ses éditoriaux, objectifs et percutants, témoignent de la fermeté de ses convictions. Quand le gouvernement quitte Madrid le 6 novembre 1936, Manuel Chaves Nogales se rend compte qu´il ne peut rien faire d´autre pour défendre le régime républicain sur le territoire espagnol et quelques semaines plus tard il part à Paris. Toujours dans le prologue de son livre A sangre y fuego, publié au Chili en 1937, ses paroles sont celles d´un homme à la fois désabusé et doté d´une extrême lucidité dans ses jugements : « Je suis parti quand j´ai eu la conviction intime que tout était perdu et qu´ il n´y avait plus rien à sauver, quand la terreur ne me laissait plus vivre et le sang me noyait. Attention ! Dans ma désertion le sang versé par les bandes d´assassins qui exerçaient la terreur rouge à Madrid pesait autant que celui que déclenchaient les avions de Franco, tuant des femmes et des enfants innocents. Et je craignais autant ou davantage la barbarie des maures, des bandits de Tercio et des assassins de la Phalange que celle des analphabètes anarchistes ou communistes(…) J´ai voulu me payer le luxe de n´éprouver aucune solidarité à l´égard des meurtriers. Peut-être est-ce un luxe excessif pour un Espagnol». Et plus loin, sur les raisons de son départ : «Homme d´un seul métier j´ai erré dans l´Espagne gouvernementale confondu avec ces pauvres gens arrachés à leur ménage et à leur labeur par le tourbillon de la guerre. Je me suis expatrié lorsque je me suis aperçu que rien d´autre ne pourrait se faire en Espagne que d´aider à la guerre même.»
En ce temps-là, Paris grouillait de réfugiés venus de tous les coins d´Europe, notamment d´Espagne à cause de la guerre, d´Allemagne fuyant le nazisme. Tantôt tolérés, tantôt dédaignés par les autorités françaises, nombre d´entre eux menaient une vie misérable, séjournant en des hôtels louches comme Arturo Barea(5), un autre écrivain espagnol longtemps oublié, ou sombrant dans l´alcoolisme comme le grand écrivain et journaliste autrichien Joseph Roth.
Manuel Chaves Nogales, quant à lui, est toujours aussi actif en exil et met sa plume au service du combat contre la poussée du fascisme en Europe. Il participe à la résurrection de l´agence Havas, collabore à France Soir, Candide, L´Europe Nouvelle et à nombre de périodiques latino- américains. De son appartement dans le quartier de Montrouge, il compose un petit journal, à l´intention des exilés espagnols, sur les nouvelles d´Espagne, le plus souvent ramenées par les nouveaux exilés eux-mêmes.
Fiché par la Gestapo, Manuel Chaves Nogales doit abandonner Paris quelques jours avant l´invasion nazie et partir d´abord à Bordeaux puis à Londres où il s´est fixé. La débâcle française lui inspire un nouveau livre- encore une fois d´une lucidité et d´une objectivité hors de pair-intitulé La agonia de Francia (L´agonie de la France). Son séjour parisien avait permis à Manuel Chaves Nogales de connaître un peu les méandres de la politique française et de ne pas s´étonner de l´archaïsme des militaires, de la lâcheté des hommes politiques –que la romancière russe Nina Berberova, exilée elle aussi à Paris, a qualifié de «cadavres ambulants»-et de l´insouciance des citoyens devant la menace expansionniste tudesque. Ce francophile explique, de main de maître, comment le pays qui avait été pendant plus d´un siècle un modèle à suivre par tant d´autres nations de par le monde, par son attachement aux valeurs de la démocratie et de la liberté, a pu succomber aussi facilement devant l´avalanche nazie qui, à vrai dire, n´a fait qu´une bouchée de l´armée française. Ce livre fut publié en 1941 à Montevideo.
Manuel Chaves Nogales part donc à Londres, mais sa famille rentre en Espagne. Dans la capitale britannique, fidèle à ses principes et aux combats de toute une vie, il collabore au service étranger de la B.B.C, dirige The Atlantic Pacific Press Agency et tient une chronique régulière dans le quotidien Evening Standard. En mai 1944, une péritonite a fauché la vie de cet homme exemplaire.
Longtemps épuisés et introuvables- même chez les bouquinistes, ce que les Espagnols désignent comme librerías de viejo- ses livres sont aujourd´hui réédités à un rythme assez régulier grâce à des maisons d´édition comme Libros del Asteroide, Espasa Calpe, Renacimiento ou Almuzara. En français, il y a pour l´instant trois traductions disponibles : Juan Belmonte, matador de taureaux (Verdier) ; Le double jeu de Juan Martínez et À feu et à sang (Quai Voltaire). La parution de l´essai L´agonie de la France est prévue pour l´année prochaine.
Victime peut-être, pendant des décennies, de ceux qui conçoivent la politique, la littérature, le journalisme ou l´histoire comme des écoles de sectarisme et de vengeance, honni pour son indépendance, Manuel Chaves Nogales est enfin réhabilité. Tant mieux pour la littérature et le journalisme espagnols qui retrouvent ainsi une de ses références majeures de la première moitié du vingtième siècle. Ils sont grands les pays qui savent honorer leurs justes…

(1)Le livre est paru aux éditions de la Fundación José Manuel de Lara.


(2)Aujourd´hui la Fondation Mapfre attribue chaque année le prix  González Ruano du nom de ce journaliste renommé. (P.S (août 2014)- Le prix fut rebaptisé Prix du récit et c´est sous ce nom qu´il sera désormais attribué. Quoique la fondation ne le reconnaisse pas, la raison devrait avoir trait aux documents récents et à la parution d´une  biographie faisant état de la collaboration de González Ruano avec les nazis).
(3) Kerensky est mort à New York en 1970, à l´âge de 89 ans.
(4)Manuel Azaña fut un des hommes politiques espagnols les plus réputés des années trente. Il fut premier ministre lors de l´avènement de la République en 1931, puis Président de la République pendant la guerre civile.
(5)Arturo Barea est parti à Londres avec sa femme Ilse Kulcsar, une autrichienne, en février 1939 et y a vécu jusqu´à sa mort en 1957. C´est dans la capitale britannique qu´il a publié La forja de un rebelde(La forge d´un rebelle),devenu un succès à l´époque.