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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mercredi 28 mars 2012

Chronique d´avril 2012



Evelio Rosero



Bolívar est- il un mythe?


Nul ne saurait ignorer qu´en Amérique Latine on commémore depuis 2010 le bicentenaire des indépendances, cette date fondatrice où de nombreux territoires ont commencé à s´émanciper de la couronne espagnole. Cette liberté, souvent conquise dans la douleur et le sang, a inscrit dans l´histoire de ces nouveaux pays des héros et des martyrs, des noms  restés  gravés à jamais dans la mémoire collective de ces peuples, et d´autres que l´anonymat aura jeté aux oubliettes. Quand on évoque ces guerres d´indépendance et les hommes politiques qui ont façonné les nouvelles nations issues de ce mouvement libérateur, un nom revient indiscutablement dans l´imaginaire de la plupart de ces peuples, celui de Simón Bolívar. Deux siècles révolus sur l´insurrection et l´indépendance de ces pays, nombre d´hommes politiques se réclament encore de l´héritage de Bolivar. Hugo Chavez, le président du Venezuela, ne cesse de brandir l´exemple de Bolivar, l´érigeant en modèle de la révolution en cours dans le pays, une révolution qu´il a d´ailleurs baptisée comme  bolivarienne. Ceci étant, toute tentative de questionnement de l´héritage bolivarien, aussi timide fût-elle- ne serait-ce que l´ébauche d´un amoindrissement du mythe autour de la figure du libérateur- est inévitablement susceptible de soulever un tollé.
Or, en janvier, est paru aux éditions Tusquets de Barcelone un roman qui prête à polémique, où le portrait de Simón Bolivar qui y est brossé est de nature à déclencher les foudres des inconditionnels de la figure du libérateur latino-américain. Ce roman –La carroza de Bolívar (Le char de Bolívar )- fut écrit par l´écrivain colombien  Evelio Rosero, né en 1958 à Bogota et qui avait fait parler de lui en 2007 lors de la parution d´un autre roman, Los Ejércitos, couronné du deuxième prix du roman Tusquets, en Espagne, de l´Independent Foreign Fiction Prize, au Royaume Uni  et du prix Aloa au Danemark.   Ce roman raconte la violence perpétrée par des bandes armées dans la petite bourgade colombienne de San José –où paramilitaires, guérilleros et narcotrafiquants  ne se distinguent pas- vue par les yeux d´Ismael, un vieil instituteur à la retraite. La traduction française de ce roman-Les armées- a paru en septembre 2008 chez Metailié. Cette fois-ci Evelio Rosero s´attaque au mythe de Bolívar en reprenant les thèses de  José Rafael Sañudo, un historien colombien né en 1872 à Pasto.  Ses thèses ont été exposées dans son livre Estudios sobre la vida de Bolívar (Etudes sur la vie de Bolívar), publié en  1925.  Dans une interview récente accordée à Armando Neira pour le quotidien espagnol El País, Evelio Rosero affirme : «Bolívar fut particulièrement cruel». Le romancier colombien rassemble les informations recueillies dans l´étude de Sañudo et les propos transmis à travers les générations et qu´il a entendus de son grand-père, de son père et des habitants de la ville de Pasto où en décembre 1822 Bolívar aurait été à l´origine du plus grand massacre de la république colombienne. Quand on lui rappelle le rôle de grand libérateur que l´Histoire assigne à Bolívar, Evelio Rosero ne mâche pas ses mots : « Bolívar, libérateur ? Et le rôle de Miranda- que Bolívar a trahi et livré aux Espagnols- et Sucre, Nariño, Santander, Cordoba et surtout Manuel Piar- que Bolívar a fait fusiller tout comme Padilla- et les Indiens et les paysans qui ont vaillamment lutté pour l´indépendance ? C´est à eux tous que l´on doit l´indépendance. Bolívar s´est borné à(…) tirer profit de la victoire des autres, à intriguer et instaurer son pouvoir péremptoire en dépit des vrais besoins de la république, de l´industrie et de l´éducation». La figure de Bolívar semble tellement indiscutable que tous les extrémismes-les FARC d´extrême-gauche, les paramilitaires d´extrême droite et l´Armée nationale colombienne-peuvent s´en réclamer. C´est le résultat, toujours selon Evelio Rosero, de l´extraordinaire confusion semée par des historiens peureux et adulateurs et par la version officielle de l´histoire sur Bolívar. «Sa philosophie politique s´adapte à tous les radicalismes et à toutes les approches» surenchérit Rosero.
Que peut-on découvrir donc en plongeant dans la lecture de La carroza de Bolívar ?   L´imagination fertile et pétillante d´Evelio Rosero a  ourdi une intrigue qui tient le lecteur en haleine tout le long de la lecture de ce roman. Le décor de la trame se situe naturellement  dans la ville de Pasto, au sud de la Colombie, vers le milieu des années soixante. Pasto – connue aussi sous le nom de San Juan de Pasto- est aujourd´hui la capitale du département de Nariño. Elle compte plus de trois cent quatre-vingt mille habitants et, selon des informations de bonne source, elle tient son nom de celui du peuple indigène Pastos(«Pas» signifiant des gens et «to» terre ou gens de la terre). Quoiqu´il n´y ait pas d´unanimité quant à la fondation de la ville, on estime qu´elle aurait été fondée deux fois. La première fois en 1537 par Sebastián de Belalcázar à l´emplacement occupé de nos jours par la bourgade de Yacuanquer. La deuxième à l´endroit où elle se situe aujourd´hui, dans la vallée d´Atriz, en 1539, sous la baguette de Lorenzo de Aldana. Quelques historiens évoquent les noms d´autres fondateurs tels  Pedro de Puelles, Rodrigo de Ocampo ou Gonzalo Díaz de Pineda. Mais pour en revenir au roman de Rosero, l´histoire gravite autour d´un gynécologue au nom  un tant soit peu exotique de Justo Pastor Proceso Lopez. Un homme qui a tout pour être comblé de son sort mais qui s´aperçoit peu à peu que tout le monde se moque un peu de lui. Il a deux maisons, mais aucune privauté puisque des proches envahissent tout le temps sa finca(sa ferme qui tient lieu de seconde résidence) et ses deux filles s´éloignent de plus en plus de leur père. Sa femme, nommée Primavera(Printemps), éveille la convoitise et les sentiments lubriques des hommes de Pasto et cocufie sans pudeur son mari- qu´elle surnomme docteur Jumento(docteur Âne)- qui, à vrai dire, lui rend la politesse en  couchant avec ses patientes.  Enfin, un de ses loisirs – l´investigation autour de la figure de Simón Bolívar - risque de lui causer des déboires, puisqu´il s´attaque à un des mythes du pays.
La trame autour du questionnement de la figure de Bolívar connaît quatre séquences fondamentales et incontournables du roman.
Dans la première séquence, on est témoin de l´habileté du docteur Justo à transformer lors de la préparation des fêtes locales – que les habitants de Pasto dénomment tout bonnement le Carnaval et qui se déroule chaque année du 2 au 7 janvier- un char allégorique  singeant une personnalité locale en un char raillant la figure de Bolívar.
Dans la deuxième séquence, on assiste à une conversation chez le docteur où participent, outre sa femme et lui-même, des personnalités locales dont un professeur universitaire, le maire et un évêque et où l´on évoque la figure de Bolívar et l´on commence à questionner la véracité de l´histoire officielle.
Dans la troisième séquence, dans la foulée de la précédente, l´histoire se poursuit avec  notamment l´exposé  du professeur   Arcaín Chivo qui raconte le massacre perpétré par Bolívar en 1822 à Pasto à travers le souvenir des cours qu´il donnait à l´Université locale au début des années soixante et qui ont suscité l´indignation de quelques élèves- surtout  d´un certain Enrique Quiroz- qui le croyaient un fou et qui ont tout fait pour nuire à sa carrière de professeur, y parvenant partiellement.
Enfin, dans la quatrième séquence, on voit la préparation d´un attentat contre le  docteur Justo engendré par le groupe révolutionnaire marxiste des frères Enrique et Patricio Quiroz. Les frères incombent au poète Rodolfo Puelles(le même patronyme d´un des possibles fondateurs de la ville de Pasto) la tâche de surveiller le gynécologue.
Le récit est émaillé de maintes péripéties, parfois avec une note d´humour, mais en ce qui concerne spécifiquement le rôle de Simón Bolívar dans les événements survenus à Pasto la Noël 1822, on découvre à travers les voix du docteur Justo, d´Arcaín Chivo ou d´autres personnages un libérateur rusé, traître (ayant notamment livré Francisco de Miranda aux Espagnols et fait fusiller Manuel Piar et Padilla comme on l´a vu plus haut), faisant souvent jeu double, promouvant la corruption  et faisant enlever de jeunes filles qui lui plaisaient.
Cette version représente-t-elle une tentative de réécrire l´Histoire ou est-elle ancrée en des  études sérieuses et crédibles ? On ne saurait le dire, ils ne sont effectivement pas nombreux les historiens qui comme José Rafael Sañudo ont brossé en quelque sorte  un portrait au vitriol du libérateur latino-américain. On sait que Simón José  Antonio de la Santísima Trinidad Bolívar y Palacios Ponte y Blanco, d´ascendance aristocratique, né le 24 ou le 25 juillet 1783 à Caracas (et décédé à Santa Marta, Colombie, le 17 décembre 1830), avait séjourné en Europe, était imbu des principes de la révolution française et avait lu Rousseau et d´autres écrivains du siècle des Lumières. Il fut tour à tour président du Venezuela, de la Grande Colombie et dictateur du Pérou, entre autres fonctions. Peut-être le seul épisode où les récits de la plupart des historiens rejoignent la version de Sañudo est celui de l´arrestation du général Francisco de Miranda (Sebastián Francisco de Miranda Rodriguez, né le 28 mars 1750 à Caracas et mort à San Fernando, Cadiz, le 14 juillet 1816). En effet, Francisco de Miranda, acculé par l´armée espagnole qui était en train de reconquérir le Venezuela, a signé un armistice en juillet 1812.  Bolívar et les colonels Manuel Maria Casas et Miguel Peña, sous prétexte que la capitulation de Miranda configurait une trahison à la cause républicaine, ont frustré une tentative de fuite du général vénézolan et l´ont livré aux autorités espagnoles. En échange de ce service rendu à la couronne espagnole, Simon Bolívar a pu bénéficier d´un sauf conduit  remis par le capitaine Domingo  Monteverde  et partir en exil.
Quant à Manuel Piar, un héros des indépendances- élevé comme un métis, mais dont les origines sont obscures, certains historiens allant jusqu´à insinuer qu´il aura été un fils bâtard de José Francisco de Bragança, héritier de la couronne portugaise, et de Belén Jerez de Aristiguieta, de la noblesse vénézolane -  l´histoire raconte qu´il a été fusillé pour sédition et désertion et que Bolívar avait décidé de le donner en exemple pour renforcer son pouvoir. Après que  Manuel Piar eut été fusillé, Simón Bolívar aurait proféré  une assertion énigmatique et qui a fait accréditer une autre thèse selon laquelle il était un demi-frère de Bolívar, la phrase étant : «J´ai versé mon propre sang». Selon cette théorie, Manuel  Piar serait fils de Juan Vicente Bolívar y Ponte, le père de Simón Bolívar. Pourtant, la phrase de Bolívar pour certains renvoie aux liens d´amitié et de camaraderie les unissant  y compris le fait qu´ils étaient tous les deux francs -maçons.
 Enfin, pour ce qui est du massacre de Pasto, la responsabilité en est attribuée par les historiens au général Antonio José Sucre. Cet acharnement des révolutionnaires contre Pasto découlait du fait que la ville était tenue pour un fief de royalistes et elle était en effet restée longtemps fidèle à la couronne espagnole.
Quoiqu´il en soit, le roman La carroza de Bolívar d´Evelio Rosero a le mérite, outre ses indiscutables qualités littéraires, de remettre à l´ordre du jour un épisode peut-être oublié de l´histoire colombienne, indépendamment  du rôle qu´a pu y jouer le libérateur Simón Bolívar.

Evelio Rosero, La carroza de Bolívar, Tusquets Editores, Barcelone, 2012.

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