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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mardi 29 décembre 2020

Chronique de janvier 2021.

 


Alexandre Vialatte, un écrivain «notoirement méconnu».

«Et c´est ainsi qu´Allah est grand». Non, vous n´allez pas lire une chronique sur un prêche prononcé par un iman. Cette phrase était tout bonnement la formule employée, le plus souvent à la fin de ses chroniques, par Alexandre Vialatte.

Cet auteur, de souche auvergnate, de son propre aveu «notoirement méconnu», qui a très peu publié de son vivant, est né le 22 avril 1901 à Magnac, Laval, en Haute-Vienne, où son père officier, originaire d´Ambert, était en garnison. Les changements de garnison du père ont d´ailleurs obligé la famille à déménager dans de différentes villes –Toulouse, Brive-  quoique le port d´attache fût toujours Ambert.  La famille s´y est fixée en 1915 quand le père d´Alexandre Vialatte eut démobilisé pour des raisons de santé.

Enfant rêveur et imaginatif, Alexandre Vialatte aimait le dessin, la calligraphie et la poésie, mais aussi l´exercice, les sports, la nage et l´équitation. Doué pour les mathématiques, il a d´abord pensé à une carrière militaire et a commencé de préparer une plus que probable inscription à l´École navale. En 1913, il s´est lié d´amitié avec les frères Paul et Henri Pourrat. Si l´amitié avec le premier fut interrompue par sa mort en 1923, celle qui le liait au second s´est consolidée à telle enseigne que, son aîné de 14 ans et déjà écrivain prestigieux, Henri Pourrat est devenu une référence littéraire pour le jeune Alexandre. Ces années passées en Auvergne avec des randonnées pédestres dans les monts du Livradois et du Forez, Alexandre Vialatte ne les a jamais oubliées. Elles représentaient pour lui l´importance de l´amitié et des relations humaines. Jusqu´à la mort de Henri Pourrat en 1959, ils ont tenu une abondante correspondance.

En raison d´un accident d´enfance (un œil blessé), Alexandre Vialatte fut contraint de renoncer à l´École navale. Tout de même, il a encore envisagé de suivre des études de mathématiques, ayant finalement opté pour une inscription à la Faculté des Lettres de Clermont-Ferrand. Il y a décroché un diplôme de langue allemande et en 1922 il se trouvait outre-Rhin comme traducteur civile auprès des autorités militaires. À Spire, il était chargé de traductions administratives, mais il donnait aussi des cours de français. À Mayence, où il a vécu pendant six ans, il est devenu rédacteur à la Revue Rhénane- pour laquelle il a écrit ses premières chroniques, éditées en 1985 dans le volume Bananes de Könisgberg -grâce à la recommandation de Jean Paulhan dont il avait fait la connaissance par Henri Pourrat. C´est là qu´il a fait la découverte qui l´a rendu connu en France de son vivant : l´œuvre  de Franz Kafka. Ce célèbre écrivain tchèque d´expression allemande, pratiquement inconnu de son vivant, est décédé, on le sait, en 1924 et, à en croire les chroniques, si son fidèle ami Max Brod ne lui avait pas été infidèle après sa mort, c´est- à-dire, s´il avait brûlé tous les livres de Kafka comme l´auteur le lui avait demandé, nous n´aurions jamais connu les chefs-d´oeuvre d´un des écrivains les plus importants du vingtième siècle. Or, Vialatte l´a fait connaître en France dès son retour, en 1928, surtout à travers ses traductions, d´ailleurs très décriées par la suite, Vialatte étant accusé de prendre trop de «libertés» vis-à-vis du texte original, ce qui n´entache en rien sa réputation et le mérite d´avoir rendu célèbre en France le génie tchèque. En plus, les traductions de Vialatte n´étaient sûrement pas pires que celles que, par exemple, Marguerite Yourcenar a faites de l´œuvre de Cavafis ou l´espagnol Valle-Inclán de l´œuvre du portugais Eça de Queiroz, un grand écrivain n´étant pas forcément un bon traducteur. Toujours est-il que les traductions de Vialatte des œuvres d´autres auteurs de langue allemande comme Brecht, Thomas Mann, Goethe, Nietzsche,  Hoffmannsthal. Gottfried Benn ou Franz Werfel étaient moins polémiques.

Il faut dire que Vialatte s´est singularisé aussi comme un brillant journaliste. Encore en Allemagne, il a commencé à collaborer à des publications telles Les Nouvelles Littéraires, Le Crapouillot et La Nouvelle Revue Française. En 1945, il fut correspondant de presse auprès de la 1ère armée et il a écrit des comptes rendus sur les procès des criminels de guerre de Belsen pour Les Lettres Françaises et L´Époque.

Alexandre Vialatte n´a publié, de son vivant, qu´un ouvrage sur son pays, La Basse-Auvergne (1936), un court recueil de nouvelles, Badonce et les créatures (1937)et trois romans : Battling le ténébreux (1928), le récit des amusements et des désespoirs d´un trio de lycéens vivant dans une petite ville ; Le fidèle Berger ( 1942), l´histoire d´un brigadier dans la tourmente de 1940, où passé et présent s´entrechoquent en lui, et Les Fruits du Congo (1951) où, à partir d´une affiche représentant une magnifique négresse qui porte des citrons d´or (justement, les fruits du Congo), Vialatte s´interroge sur l´adolescence et nous dépeint le quotidien d´une ville de province. La prose limpide de Vialatte oscillait entre l´ironie, un humour subtil et discret, une douce mélancolie et l´évocation nostalgique de l´enfance et de l´adolescence. Les Fruits du Congo fut finaliste du Goncourt, attribué cette année-là au roman Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq que l´auteur a refusé. Quoi qu´il en soit, que ces deux romans eussent été finalistes prouve le niveau très relevé du prix à l´époque.

Si Les Fruits du Congo est peut-être le roman le plus connu de l´auteur- bien qu´il eût été un échec commercial à l´époque -, je considère néanmoins que Le fidèle Berger est celui qui traduit le mieux la quintessence de l´art d´Alexandre Vialatte. Le brigadier Berger devient fou après avoir été fait prisonnier et astreint à de terribles marches forcées. Partiellement inspiré par un épisode de la vie de l´auteur, on a vu d´abord dans ce livre un roman de guerre. Pour Jean Paulhan, c´était «le meilleur que la guerre ait inspiré», en même temps qu´un roman psychopatologique, la tragédie d´un suicide (on se suicide beaucoup d´ailleurs dans les fictions de Vialatte). Le 10 novembre 1942-comme le rapporte Ferny Besson, écrivaine et amie d´Alexandre Vialatte -, enthousiasmé par le manuscrit que Vialatte lui avait fait parvenir, Jean Paulhan lui écrivait en guise de réponse : «Cher Alex, êtes-vous Goethe ? Je n´en sais trop rien, cela se verra plus tard mais ce que je sais bien c´est que vous avez écrit Werther. Un Werther où chaque Français se reconnaîtra. Un Werther où se marie, de la façon la plus heureuse mais la plus étonnante du monde, l´influence de Kafka (mais ce pourrait être Pascal) et celle de Pourrat (mais ce pourrait être Jean-Jacques).Enfin, tout va bien, tout m´enchante…». Cependant, pour Ferny Besson (préface à l´édition de 1984 du Fidèle Berger chez Gallimard), si le roman est parfaitement réussi, c´est qu´en vérité il n´en est pas un car, en littérature, les chefs d´œuvre sont toujours le fruit d´une merveilleuse chimie, une magie, fondée sur l´authenticité, l´expression d´une réalité vécue, sentie pensée et revécue par un artiste vrai, un style qui habille une sincérité totale et clairvoyante, une nécessité d´écrire. C´est, toujours selon Ferny Besson, ce qui donne au Fidèle Berger sa force tellement singulière de poésie, d´angoisse et d´émotion mais d´espérance également. C´est donc la raison pour laquelle il rayonne de chaleur, de tendresse et suscite à la fois tant d´admiration et de sympathie. Plus loin, elle ajoute : «Le brigadier Berger, c´est Alexandre Vialatte lui-même, dessiné en une tragique caricature. Avec ses manies, ses scrupules, sa noblesse et ses extravagances» Pour Ferny Besson, Le Fidèle Berger nous donne la clef du style Vialatte : «un spectacle qui toujours surprend, déconcerte, émeut et éblouit. Amalgame parfait de bizarrerie et de lucidité. D´extrême fantaisie et de discipline».

Dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig écrit sur Vialatte : «Il ne faut pas trop surcharger Vialatte de commentaires : c´est une bulle irisée, bondissante, capricieuse. Si on la faisait exploser, on trouverait plus d´acidité qu´il n´y semblait. Regardons-le. Goûtons-le par lampées. Sans écouter le discours du sommelier(…) son génie c´est la prolongation. Là où tout écrivain, ayant procédé à une comparaison, s´arrête, Vialatte continue, et réussit à ne pas être lourd. Au contraire même, plus il ajoute, plus il devient léger. Il a cousu les morceaux d´une montgolfière». 

Alexandre Vialatte est mort le 3 mai 1971, à l´âge de 70 ans, mais sa réputation est croissante et l´on peut dire qu´il est devenu, en quelque sorte, ces dernières années, un auteur-culte, non seulement grâce à l´édition de quelques récits et romans inédits (dont, chez Arléa, La Dame de Job ou, chez Le Dilettante, La complainte des enfants frivoles et Au coin du désert , ce dernier sur l´Egypte, pays où Vialatte a vécu pendant deux ans entre 1937 et 1939) mais aussi en raison de la parution de ses nombreuses chroniques écrites pour le compte de Paris-Match, Marie-Claire, Le Spectacle du Monde, L´Opéra et surtout le quotidien auvergnat La Montagne, rassemblées depuis quelques années en un seul volume chez Robert Laffont.

Je ne pourrais terminer ces lignes sans vous laisser une des citations les plus connues d´Alexandre Vialatte : «Le plus grand service que nous rendent les grands artistes, ce n´est pas de nous donner leur vérité, mais la nôtre».

Et c´est ainsi qu´Allah est grand...

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