Victor
Segalen, une passion orientale.
Né le 14
janvier 1878 à Brest, Victor Segalen était un être frêle, myope, nerveux, doué
d´une sensibilité vive et d´une énorme curiosité intellectuelle. Rêveur et
homme d´action, esthète et aventurier, il fut tour à tour- ou en concomitance
–marin, romancier, poète, médecin, ethnographe, sinologue et archéologue. Sa
vocation s´est affirmée dès sa prime jeunesse: la musique, la poésie, les
voyages. Cet esprit pétillant, qui a étudié chez les Jésuites et qui au début
n´aimait pas trop la mer, a fini par s´inscrire à l´Ecole de Santé navale de
Bordeaux et il est ainsi devenu médecin
de la marine. La médecine allait lui permettre de s´adonner à ses autres
passions, notamment à la poésie et aux voyages. En 1902 partait du Havre
l´aviso
Le diagnostic s´est imposé à Victor Segalen dès
son arrivée à Tahiti : confrontée à la puissance de destruction dont
l´Europe était porteuse, la culture polynésienne se mourait. Il s´est donc
employé à recueillir les derniers témoignages de cette civilisation. Les immémoriaux est donc une sorte de roman
ethnographique qui relate l´agonie de la culture polynésienne au début du
dix-neuvième siècle, provoquée par l´arrivée des Européens et des
missionnaires. L´intrigue tourne autour de Térii, jeune récitant de la
communauté maorie qui est victime d´un trou de mémoire lors d´une récitation
rituelle des beaux parlers rituels où s´enferment, assurent les maîtres,
l´éclosion des mondes, la naissance des étoiles, le façonnage des vivants. Dans
ce trou de mémoire sacrilège, Térii a un mauvais présage : la disparition
de la civilisation indigène. On va suivre tout le long du roman le déclin de
cette civilisation, depuis l´arrivée des premiers britanniques jusqu´à
l´évangélisation du peuple maori. Térii, après des années d´exil dans les îles
de l´archipel polynésien à la recherche de la Terre Originelle, finit par s´en
retourner dans son île natale et par adopter le nom de Iakoba avant de devenir
diacre enfouissant ainsi son passé.
Pendant le voyage qui lui a inspiré ce premier
roman, Victor Segalen a voulu se rendre aux Îles Marquises où vivait Paul
Gauguin.
René Leys est une sorte de roman culte qui a
inspiré à l´écrivain belge Pierre Ryckmans son nom de plume, Simon Leys
(1935-2014). Ce roman, Victor Segalen l´a écrit à partir de 1913, mais il n´a
paru qu´à titre posthume, d´abord dans La Revue de Paris en 1921, puis en
volume chez Crès, en 1922, avec une belle couverture, ornée d´un dragon dessiné
par Georges-Daniel de Monfreid, ami peintre, lié à Gauguin. Roman policier,
roman exotique ou roman d´apprentissage, René Leys est souvent tenu aussi pour
un roman initiatique. Il se présente comme le journal d´une relation entre le
narrateur, nommé Victor Segalen, et son professeur de chinois René Leys.
L´élève se montre rapidement subjugué par les connaissances que son professeur
possède sur la Cité Interdite, à Pekin. Dés lors, se noue une intrigue complexe
entre les deux personnages, l´un questionnant avidement, l´autre répondant.
René Leys affirme pénétrer à sa guise dans le Palais Impérial, puis, il dit
faire partie de la police secrète, avoir déjoué des attentats, être devenu
l´amant de l´impératrice, autant de confidences dont le narrateur ne peut
vérifier l´authenticité. Dès les premières lignes, le lecteur est dérouté par
le procédé employé par l´auteur. On l´informe de sa méprise : le livre
qu´avait souhaité l´auteur n´existe pas, il y a renoncé. Dans un projet
d´article datant de 1910, Victor Segalen bafoue l´auteur, le personnage le plus
odieux qui soit : «Celui-là qui sait invraisemblablement tant de choses et
les étale avec impudeur. Celui-là qu´on sent partout sans qu´il ait souvent le
courage de paraître». Il dénonce également les faux-semblants du récit.
Dans une lettre à Hélène Hilper, en avril 1919, quelques
semaines avant sa mort, Victor Segalen explique un peu, en quelque sorte, la
genèse de son roman : «René Leys vous donne le ton exact de certains
Moments chinois qui durèrent parfois des mois entiers ; ces journées qui
s´ouvraient dans le lever de la paupière de l´aube…de bons chevaux attendant
dans la cour où crevaient tous les matins les fleurs de Lotus de la grande
vasque…Retour vers dix heures, après la conquête toujours nouvelle de la plaine
impériale. Puis, l´après-midi studieuse sur les caractères et les textes ;
le crépuscule sur la Muraille qui possède la ville. Je me souviens d´un Certain
Ciel qui entra tout entier dans mon cœur. Et l´arrière-soir, une partie de la
nuit, se passait bien véridiquement à Ts´ien-men-waï, dans le tohu-bohu des
couleurs de lumière, le turbulent mystérieux des cours compliquées, des
théâtres, de la scène et de ce qui se passe derrière toute la scène du monde…Le
lendemain était pur, renouvelé ; un goût de jour neuf dans la
bouche».
Côté
poésie, un des titres les plus représentatifs de son talent est l´œuvre Stèles.
Quand Victor Segalen a conçu le projet d´écrire Stèles dès 1909, il cherchait en Chine, comme il
l´a affirmé dans une lettre de 1913 à Jules de Gaultier « non pas des idées,
non pas des sujets, mais des formes qui sont peu connues, variées et hautaines».
Les
poèmes de Stèles sont inspirés par des rectangles de pierre
qui se dressent dans les campagnes ou dans les temples, portant, gravés au
burin, de petits textes de commémoration, de louange ou d´épitaphe. Ils
s´inspirent certes de la tradition et des caractères chinois, et l´on y peut
trouver, en surface, le jade et le bambou, le lac et les nuages, les jeux de
l´eau et de la poussière. Mais, au fond, plutôt qu´à une Chine réelle, où
abondent d´ordinaire les clichés, c´est à une Chine rêvée, transfigurée par
l´imagination, le regard et la lecture de Segalen que nous avons affaire dans Stèles. Ce
livre traduit l´aventure d´un homme qui a voué à ce pays et à sa culture un
labeur chaleureux et enthousiaste, un peu à l´instar, toutes proportions gardées,
de ces intellectuels qui consacrent leur vie à l´étude de cultures séculaires
mais d´expression minoritaire. La culture chinoise n´a jamais été, bien
entendu, une culture minoritaire, mais elle était, nul n´en doute, du temps de
Segalen, tout à fait étrangère aux yeux des Occidentaux.
En fin de
compte, ce qui sous-tend Stèles, ouvrage que Segalen dédie à Paul Claudel,
c´est la langue, comme nous le rappelle Pierre-Jean Rémy (1937-2010), un autre
grand connaisseur de la Chine, dans la belle préface de l´édition de 2004 de la
collection Poésie chez Gallimard : «Hiératique (la langue), on l´a dit, comme issue d´un dire divin sans
commune mesure avec ces religions inventées pour les secours des hommes :
un dire qui est celui du Poète unique, Empereur, architecte, devin, qui dessine
les villes, ordonnance les paysages, sépare d´un trait de son pinceau la
montagne de l´eau».
Je vous
laisse ici un extrait, intitulé Pierre Musicale, de
cette œuvre lumineuse : Voici le lieu où ils se reconnurent, les amants
amoureux de la flûte inégale ; Voici la table où ils se réjouirent l´époux
habile et la fille enivrée (…) ; Voici le faîte du palais sonnant que
Muo-Koung, le père, dressa pour eux comme un socle ; Et voilà,- d´un envol
plus suave que phénix, oiselles et paons,-voilà l´espace où ils ont pris essor.
Qu´on me touche : toutes ces voix vivent dans ma pierre musicale».
Victor Segalen est mort à Huelgoat, en Bretagne,
le 21 mai 1919 des suites d´une mystérieuse maladie. D´aucuns ont prétendu que
c´était la Chine qui lui manquait. Vraiment ? Simon Leys, éminent
sinologue, n´était pas aussi sûr que cela de ce lieu commun. Dans son texte de
1987 «L´exotisme de Segalen», il écrit que, contrairement à ce que suggère un
cliché «un peu niais», Segalen ne fut pas exactement un «amoureux de la Chine»,
malgré l´intérêt qu´il a manifesté pour la culture chinoise. Si l´on excepte
quelques moments d´exaltante aventure pendant ses équipées archéologiques, on
ne peut même pas dire qu´il s´y soit particulièrement plu par comparaison avec
l´expérience polynésienne. Le présent de la Chine l´indifférait. La République
elle-même n´était qu´une lamentable faute de goût. La révolution qui l´avait
établie, et dont il avait été personnellement le témoin en 1911, ne lui avait
paru qu´«une de ces émeutes que la Chine absorbe, digère et éructe de temps à
autre comme un immense intestin ses borborygmes et ses vents». Segalen a
néanmoins vécu, ajoute Simon Leys, avec un exceptionnel mélange d´intelligence
et de sensibilité, la classique attraction que la Chine exerce sur tous ceux
qui l´approchent : «Ce que la Chine lui a apporté, c´est la confirmation
d´une attitude éthique et esthétique dont il avait eu une première intuition à
son retour d´Océanie, et que, par une sorte de défi, il avait choisi d´appeler
«exotisme»-détournant ainsi à son profit et rechargeant d´un sens neuf un terme
qu´avaient tristement dévoyé les Loti, Farrère et Cie».
Une des meilleures expressions pour caractériser Victor
Segalen c´est peut-être celle qu´a choisie Marie Dollé pour l´œuvre qu´elle lui
a consacrée en 2006 (parue aux éditions Aden) : Le voyageur incertain.


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