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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 27 février 2026

Chronique de mars 2026.

 


Victor  Segalen, une passion orientale.

   Quand on entend prononcer le nom de l´écrivain français Victor Segalen, on l´associe aussitôt, sans l´ombre d´un doute, à l´Orient et à fortiori à la Chine. Pourtant, pour les esprits les plus insouciants, qui ne sont pas à même de saisir les subtilités de la vie et de la culture orientales, la Chine a toujours été un lieu étrange. De nos jours, elle  n´est que le nouveau géant qui fascine certes, mais qui fait peur à la fois. Jadis, elle représentait l´inconnue. Au mieux, un endroit où une cohorte de gens aimables vous faisait constamment des courbettes, s´échinant à vous rendre la vie fort agréable. Or, pour Segalen, la Chine était le raffinement d´une civilisation millénaire qui n´aurait pas à rougir devant des Européens bêtement convaincus le plus souvent de leur supériorité culturelle et morale.

  Né le 14 janvier 1878 à Brest, Victor Segalen était un être frêle, myope, nerveux, doué d´une sensibilité vive et d´une énorme curiosité intellectuelle. Rêveur et homme d´action, esthète et aventurier, il fut tour à tour- ou en concomitance –marin, romancier, poète, médecin, ethnographe, sinologue et archéologue. Sa vocation s´est affirmée dès sa prime jeunesse: la musique, la poésie, les voyages. Cet esprit pétillant, qui a étudié chez les Jésuites et qui au début n´aimait pas trop la mer, a fini par s´inscrire à l´Ecole de Santé navale de Bordeaux et il est ainsi devenu  médecin de la marine. La médecine allait lui permettre de s´adonner à ses autres passions, notamment à la poésie et aux voyages. En 1902 partait du Havre l´aviso La Durance. C´était son «baptême naval» et ce premier voyage l´a mené jusqu´à Tahiti et à l´archipel des Tuamotou où il  a fait la découverte du peuple maori qui devait lui inspirer son premier roman Les immémoriaux.

Le diagnostic s´est imposé à Victor Segalen dès son arrivée à Tahiti : confrontée à la puissance de destruction dont l´Europe était porteuse, la culture polynésienne se mourait. Il s´est donc employé à recueillir les derniers témoignages de cette civilisation.  Les immémoriaux est donc une sorte de roman ethnographique qui relate l´agonie de la culture polynésienne au début du dix-neuvième siècle, provoquée par l´arrivée des Européens et des missionnaires. L´intrigue tourne autour de Térii, jeune récitant de la communauté maorie qui est victime d´un trou de mémoire lors d´une récitation rituelle des beaux parlers rituels où s´enferment, assurent les maîtres, l´éclosion des mondes, la naissance des étoiles, le façonnage des vivants. Dans ce trou de mémoire sacrilège, Térii a un mauvais présage : la disparition de la civilisation indigène. On va suivre tout le long du roman le déclin de cette civilisation, depuis l´arrivée des premiers britanniques jusqu´à l´évangélisation du peuple maori. Térii, après des années d´exil dans les îles de l´archipel polynésien à la recherche de la Terre Originelle, finit par s´en retourner dans son île natale et par adopter le nom de Iakoba avant de devenir diacre enfouissant ainsi son passé.        

Pendant le voyage qui lui a inspiré ce premier roman, Victor Segalen a voulu se rendre aux Îles Marquises où vivait Paul Gauguin. La Durance y a fait escale en août 2003, mais le peintre était mort le 8 mai. En 1909 il a effectué son premier voyage au pays du Soleil Levant dont il s´est épris dès les premiers jours. On peut dire que, dès cet instant, ce sont ses trois séjours un Chine dont un assez prolongé-le deuxième- qui ont nourri son œuvre : un roman René Leys et des livres de poésie.

René Leys est une sorte de roman culte qui a inspiré à l´écrivain belge Pierre Ryckmans son nom de plume, Simon Leys (1935-2014). Ce roman, Victor Segalen l´a écrit à partir de 1913, mais il n´a paru qu´à titre posthume, d´abord dans La Revue de Paris en 1921, puis en volume chez Crès, en 1922, avec une belle couverture, ornée d´un dragon dessiné par Georges-Daniel de Monfreid, ami peintre, lié à Gauguin. Roman policier, roman exotique ou roman d´apprentissage, René Leys est souvent tenu aussi pour un roman initiatique. Il se présente comme le journal d´une relation entre le narrateur, nommé Victor Segalen, et son professeur de chinois René Leys. L´élève se montre rapidement subjugué par les connaissances que son professeur possède sur la Cité Interdite, à Pekin. Dés lors, se noue une intrigue complexe entre les deux personnages, l´un questionnant avidement, l´autre répondant. René Leys affirme pénétrer à sa guise dans le Palais Impérial, puis, il dit faire partie de la police secrète, avoir déjoué des attentats, être devenu l´amant de l´impératrice, autant de confidences dont le narrateur ne peut vérifier l´authenticité. Dès les premières lignes, le lecteur est dérouté par le procédé employé par l´auteur. On l´informe de sa méprise : le livre qu´avait souhaité l´auteur n´existe pas, il y a renoncé. Dans un projet d´article datant de 1910, Victor Segalen bafoue l´auteur, le personnage le plus odieux qui soit : «Celui-là qui sait invraisemblablement tant de choses et les étale avec impudeur. Celui-là qu´on sent partout sans qu´il ait souvent le courage de paraître». Il dénonce également les faux-semblants du récit.

Dans une lettre à Hélène Hilper, en avril 1919, quelques semaines avant sa mort, Victor Segalen explique un peu, en quelque sorte, la genèse de son roman : «René Leys vous donne le ton exact de certains Moments chinois qui durèrent parfois des mois entiers ; ces journées qui s´ouvraient dans le lever de la paupière de l´aube…de bons chevaux attendant dans la cour où crevaient tous les matins les fleurs de Lotus de la grande vasque…Retour vers dix heures, après la conquête toujours nouvelle de la plaine impériale. Puis, l´après-midi studieuse sur les caractères et les textes ; le crépuscule sur la Muraille qui possède la ville. Je me souviens d´un Certain Ciel qui entra tout entier dans mon cœur. Et l´arrière-soir, une partie de la nuit, se passait bien véridiquement à Ts´ien-men-waï, dans le tohu-bohu des couleurs de lumière, le turbulent mystérieux des cours compliquées, des théâtres, de la scène et de ce qui se passe derrière toute la scène du monde…Le lendemain était pur, renouvelé ; un goût de jour neuf dans la bouche».                 

   Côté poésie, un des titres les plus représentatifs de son talent est l´œuvre Stèles. Quand Victor Segalen a conçu le projet d´écrire Stèles dès 1909, il cherchait en Chine, comme il l´a affirmé dans une lettre de 1913 à Jules de Gaultier « non pas des idées, non pas des sujets, mais des formes qui sont peu connues, variées et hautaines».

   Les poèmes de Stèles  sont inspirés par des rectangles de pierre qui se dressent dans les campagnes ou dans les temples, portant, gravés au burin, de petits textes de commémoration, de louange ou d´épitaphe. Ils s´inspirent certes de la tradition et des caractères chinois, et l´on y peut trouver, en surface, le jade et le bambou, le lac et les nuages, les jeux de l´eau et de la poussière. Mais, au fond, plutôt qu´à une Chine réelle, où abondent d´ordinaire les clichés, c´est à une Chine rêvée, transfigurée par l´imagination, le regard et la lecture de Segalen que nous avons affaire dans Stèles.  Ce livre traduit l´aventure d´un homme qui a voué à ce pays et à sa culture un labeur chaleureux et enthousiaste, un peu à l´instar, toutes proportions gardées, de ces intellectuels qui consacrent leur vie à l´étude de cultures séculaires mais d´expression minoritaire. La culture chinoise n´a jamais été, bien entendu, une culture minoritaire, mais elle était, nul n´en doute, du temps de Segalen, tout à fait étrangère aux yeux des Occidentaux.

  En fin de compte, ce qui sous-tend Stèles, ouvrage que Segalen dédie à Paul Claudel, c´est la langue, comme nous le rappelle Pierre-Jean Rémy (1937-2010), un autre grand connaisseur de la Chine, dans la belle préface de l´édition de 2004 de la collection Poésie chez Gallimard : «Hiératique (la langue), on l´a dit, comme issue d´un dire divin sans commune mesure avec ces religions inventées pour les secours des hommes : un dire qui est celui du Poète unique, Empereur, architecte, devin, qui dessine les villes, ordonnance les paysages, sépare d´un trait de son pinceau la montagne de l´eau».

  Je vous laisse ici un extrait, intitulé  Pierre Musicale, de cette œuvre lumineuse : Voici le lieu où ils se reconnurent, les amants amoureux de la flûte inégale ; Voici la table où ils se réjouirent l´époux habile et la fille enivrée (…) ; Voici le faîte du palais sonnant que Muo-Koung, le père, dressa pour eux comme un socle ; Et voilà,- d´un envol plus suave que phénix, oiselles et paons,-voilà l´espace où ils ont pris essor. Qu´on me touche : toutes ces voix vivent dans ma pierre musicale».

Victor Segalen est mort à Huelgoat, en Bretagne, le 21 mai 1919 des suites d´une mystérieuse maladie. D´aucuns ont prétendu que c´était la Chine qui lui manquait. Vraiment ? Simon Leys, éminent sinologue, n´était pas aussi sûr que cela de ce lieu commun. Dans son texte de 1987 «L´exotisme de Segalen», il écrit que, contrairement à ce que suggère un cliché «un peu niais», Segalen ne fut pas exactement un «amoureux de la Chine», malgré l´intérêt qu´il a manifesté pour la culture chinoise. Si l´on excepte quelques moments d´exaltante aventure pendant ses équipées archéologiques, on ne peut même pas dire qu´il s´y soit particulièrement plu par comparaison avec l´expérience polynésienne. Le présent de la Chine l´indifférait. La République elle-même n´était qu´une lamentable faute de goût. La révolution qui l´avait établie, et dont il avait été personnellement le témoin en 1911, ne lui avait paru qu´«une de ces émeutes que la Chine absorbe, digère et éructe de temps à autre comme un immense intestin ses borborygmes et ses vents». Segalen a néanmoins vécu, ajoute Simon Leys, avec un exceptionnel mélange d´intelligence et de sensibilité, la classique attraction que la Chine exerce sur tous ceux qui l´approchent : «Ce que la Chine lui a apporté, c´est la confirmation d´une attitude éthique et esthétique dont il avait eu une première intuition à son retour d´Océanie, et que, par une sorte de défi, il avait choisi d´appeler «exotisme»-détournant ainsi à son profit et rechargeant d´un sens neuf un terme qu´avaient tristement dévoyé les Loti, Farrère et Cie».

Une des meilleures expressions pour caractériser Victor Segalen c´est peut-être celle qu´a choisie Marie Dollé pour l´œuvre qu´elle lui a consacrée en 2006 (parue aux éditions Aden) : Le voyageur incertain.

 

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