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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 29 octobre 2026

Chronique de novembre 2026.

 


 Tristan Tzara, le poète subversif.

Dans le chapitre 23 de son dernier roman La Rédemption (éditions Grasset), un des meilleurs de la rentrée littéraire 2026, gravitant autour de la figure de Pierre Drieu La Rochelle et de Colette Jeramec, Jean-Noël Orengo évoque un certain groupe artistique plutôt iconoclaste et particulièrement un de ses membres, un petit homme rond venant de Roumanie qui avait fondé un mouvement en Suisse. Le groupe auquel ce monsieur des Carpates appartenait dépassait le cubisme, le futurisme, l´orphisme, l´expressionisme récents par la volonté de ne pas faire de l´art, même et surtout de l´art nouveau. Jean-Noël Orengo écrit : «Leurs œuvres n´étaient pas des œuvres mais des blagues, des provocations, des jeux, des performances paradoxales et moqueuses, avec un snobisme inédit, non pas un snobisme de mode et de classe, mais un snobisme fondé sur l´esprit de contradiction systématique, le mauvais esprit, le refus instinctif de tout sentimentalisme, de toute mascarade intellectuelle fondée sur l´éloge du constructif et du bien. Décevoir c´est espérer, détruire c´est créer, tuer c´est faire naître, mourir c´est vivre, etc. Ses membres débarquaient dans les soirées des autres pour tout cramer. Ils hurlaient, saccageaient les représentations théâtrales, les lectures de poèmes dans les galeries et les salons où ils s´invitaient sans gêne. Ils aimaient s´en prendre physiquement aux poètes et aux artistes qu´ils méprisaient tout en draguant ouvertement leurs femmes, se moquant de leurs mecs trop faibles pour se battre jusqu´à la mort».

Ce n´est pas du tout facile de reproduire l´ambiance de la bohême parisienne de l´époque(les années vingt du vingtième siècle), mais le moins que l´on puisse dire c´est que l´on respirait un air de liberté que d´aucuns n´auraient pas pu s´imaginer. Quant au petit homme rond venu de Roumanie, il n´était autre que Tristan Tzara, une des figures incontournables des milieux artistiques et littéraires parisiens de cette époque-là.

Tristan Tzara, de son vrai nom Samuel Rosenstock, est né le 16 avril 1896 à Moinesti dans le royaume de Roumanie où il a passé son enfance et son adolescence, faisant partie d´une communauté juive exclue de la citoyenneté roumaine par des lois discriminatoires. Il était néanmoins issu d´un milieu aisé, appartenant à une famille bourgeoise enrichie par l´industrie pétrolière quoique son grand-père par exemple ne pût être propriétaire de l´exploration forestière qu´il gérait à cause des lois antijuives. Scolarisé à l´école primaire de Moinesti, il a quitté son village natal à l´âge de 11 ans pour suivre des études au prestigieux pensionnat Schevitz-Thierrin, à Bucarest, où l´on enseignait avec un particulier zèle les langues étrangères, les sciences et les arts. En concomitance, il avait aussi des cours de culture française dans un institut privé. C´est pourtant au lycée Saint- Sava qu´il a découvert son penchant pour la littérature. Malgré cet enthousiasme pour les lettres, il s´est inscrit à la filière scientifique pour le certificat d´études au lycée Mihai Viteazul. Il était un élève appliqué et ses professeurs ne tarissaient pas d´éloges sur son ouverture d´esprit et sa curiosité intellectuelle indiscutable. Il s´est intéressé à la littérature à une époque où la littérature roumaine était on ne peut plus influencée par le symbolisme français et belge. Le centre de cette activité littéraire était la revue Literatorul d´Alexandre Macedonski et ses amis. C´est d´ailleurs sous la bénédiction d´Alexandre Macedonski que le jeune Samuel Rosenstock a créé en 1912, avec le peintre Marcel Janco, la revue Simbolul  où il a publié ses premiers poèmes –d´inspiration symbolisme, naturellement- et ses premiers textes sous le pseudonyme de Samyro. À partir de 1913, il s´est cherché une nouvelle signature avant de adopter définitivement Tristan Tzara en 1915. Tzara vient de «terre» ou «pays», mais avec une orthographe occidentalisé (en roumain, c´est «tara»). 

En 1916, après s´être installé en Suisse, il a pratiquement abandonné le roumain et s´est mis à écrire en français. C´est à Zurich que, animant le Cabaret Voltaire, inauguré par Hugo Ball et sa femme Emmy Hennings, il a fondé avec ceux-ci e d´autres amis –, Marcel Janco, Richard Huelsenbeck, Hans Arp et Sophie Taueber-Arp -le mouvement Dada ou dadaïsme, un mouvement intellectuel, littéraire et artistique, quasiment inclassable, qui s´est caractérisé par une remise en cause de toutes les conventions et contraintes idéologiques, esthétiques et politiques, comme en attestait le manifeste Dada. Proche de l´idéologie socialiste voire anarchiste, le mouvement s´est singularisé par sa proximité avec le militantisme radical. Ses membres se voulaient irrespectueux et extravagants. Ils cherchaient à atteindre la plus grande expression en utilisant tout matériau et support possible. Leur objectif était celui de provoquer et d´amener le spectateur à réfléchir sur les fondements de la société. D´après Jacqueline Patouet (1), le mouvement Dada représente le doute absolu exprimé par la dérision : «N´ayant pas de statuts, de règlements ou de théories préconçues, il laisse ainsi une porte ouverte à tous les possibles. Tzara, entre violences verbales, ressassements, scandales, fureurs et enthousiasme, fait peu à peu l´expérience d´une œuvre créatrice et vitale qui préconise la spontanéité. Sa visée était de changer l´homme, mais elle restera essentiellement une aventure personnelle. Toutefois, par son innovation, elle a créé des ponts entre les différentes cultures du monde, contribué à arracher en partie l´art à la sacralisation sociale et au conservatisme, mais elle n´est pas arrivée à le détacher des marchés et des marchands».    

Des versions contradictoires circulent quant à la façon dont le mot «dada» a été trouvé. La plus courante est qu´il aurait surgi lorsque on a glissé au hasard un coupe-papier entre les pages d´un dictionnaire Larousse. Néanmoins, d´autres versions circulent. Dans le roman de Jean-Noël Orengo cité plus haut, l´auteur accrédite une autre version.  En septembre 1915, Tristan Tzara se trouvait dans le village de Zimmerwald, en Suisse, où se tenait une conférence socialiste à propos de la guerre. Il se promenait dans les ruelles quand il a débouché sur la place de l´église où il a reconnu Lénine qui à ce moment-là était réfugié en Suisse et habitait la même rue –la Spiegelgasse –que le cabaret Voltaire. Un très jeune enfant jouait là, un bambin en couche balbutiant ses pas et ses mots qui n´en étaient pas encore, à peine des sonorités, des syllabes minuscules, et son jeu l´a mené près des jambes de Lénine. L´enfant a levé la tête et a dit : Da ? Et Lénine a répondu : Da ! Le mouvement Dada a eu une énorme répercussion en Europe, mais au fur et à mesure, il a fini par se diluer, quoique, dans un premier temps, il ait en quelque sorte «déménagé» à Paris.

En effet, en 1920, Tristan Tzara a débarqué dans la capitale française et il s´est tôt imposé comme un des noms incontournables du Tout –Paris littéraire et artistique. Paul Éluard, Francis Picabia, André Breton, Philippe Soupault et Louis Aragon ont adoré les poèmes de leur collègue roumain, mais le mouvement et les différents tracts et manifestes Dada faisaient jaser. Ils tiraient à boulets rouges un peu sur tout le monde. Ainsi, en janvier 1921, le tract «Dada soulève tout» a fustigé le futuriste Filippo –Tommaso Marinetti. Par contre, en mai de la même année, on a fait le procès Barrès, une mise en accusation parodique de l´écrivain nationaliste Maurice Barrès pour attentat à la sûreté de l´esprit proposée par André Breton et Louis Aragon. Dans ce cas-ci, Tristan Tzara a livré un témoignage surprenant : il a affirmé n´avoir aucune confiance à la justice, fût-elle dadaïste, et a tourné la procédure en dérision. Cet épisode a marqué le début de la rupture entre André Breton et Tristan Tzara –selon Jacqueline Patouet(2), on voit le militant politique chez le premier, le provocateur, «l´électron libre», chez le second -, ce qui fait que le poète roumain n´a pas participé à la naissance, en 1924, du mouvement surréaliste. Il y avait des différences fondamentales entre la philosophie et la perspective de l´art d´André Breton et celles envisagées par Tristan Tzara. Si les manifestes sont essentiels pour chaque approche de l´art-celle des surréalistes et celle des dadaïstes -, André Breton privilégie le manifeste pour un usage intrinsèquement politique, l´affichage d´un programme. Pour lui, l´art, la littérature, la poésie doivent être au service de la recherche, de l´émancipation de l´Homme, par le développement de sa connaissance alors que, pour Tristan Tzara, la littérature, comme l´art et la poésie ne doivent être au service d´aucune cause, ils font partie de la vie quotidienne de tous les humains. L´acte poétique authentique tel qu´il l´envisage permet à l´individu une prise de conscience.  Pourtant, Tristan Tzara a fini par rejoindre le groupe plus tard (en 1929), lors de sa réconciliation avec André Breton.

Tristan Tzara- qui, en 1925, s´était marié à l´artiste et poétesse suédoise Greta Kuntson - a d´ailleurs marqué le surréalisme de son empreinte. En 1931, il a publié L´homme approximatif, considéré souvent comme un des chefs d´œuvre du surréalisme. Il s´agit d´un long poème épique et lyrique composé de dix-neuf chants, une écriture libérée des règles classiques, oscillant entre le chaos dadaïste et le lyrisme de la période surréaliste. Stylistiquement, il y a naturellement une absence de ponctuation stricte et une fluidité incantatoire. Thématiquement, le poème explore la condition humaine universelle, incertaine, fragile et inachevée. L´homme est défini par ses tâtonnements et sa quête de sens dans un monde chaotique. L´œuvre traduit une révolte permanente contre toute forme de servitude, de mensonge et de logique bourgeoise. Elle incarne en quelque sorte une transition : Tzara y dépasse le nihilisme destructeur de Dada pour poser les bases d´un quête humaniste et spirituelle. Néanmoins, dans son introduction à l´édition de la collection Poésie chez Gallimard, Hubert Juin fait quelques précisions importantes : «Dans le tournant qui va de Dada au surréalisme, il n´y a pas chez Tristan Tzara, rupture ou déchirement. Les mille anecdotes de la petite histoire littéraire (et qui ont leur importance) auraient tendance à nous cacher l´essentiel, qui est que Tzara, obéissant à cette logique supérieure qui n´est plus la logique commune, à cette raison autre qui n´est plus des infortunes du rationalisme étroit, poursuit - beaucoup plus solitaire que les documents ne le donnent à penser – sa propre route. Il vient, hier, de tordre le cou à l´écriture, de la briser comme une canne en cent éclats sur son genou. Il a démontré les impostures du langage, les ridicules du poème, les vanités et l´apparat critique. Voilà qui est fait. La page est enfin blanche, et tellement qu´elle n´est plus une feuille de papier, mais une feuille d´arbre, un arbre, une main, une femme, un oiseau, la nuit. On écrit avec tout sur tout, voici la leçon. C´est alors, et dans ce temps, que Tzara se met à L´homme approximatif, inventant l´écriture dans une autre langue que celle dons nous sommes couverts». 

Le compagnonnage de Tristan Tzara avec les surréalistes s´est poursuivi jusqu´en 1935, année où s´est produite une nouvelle rupture, cette fois-ci définitive. La rupture fut annoncée par une lettre adressée aux Cahiers du Sud. Cette dissension d´avec les surréalistes est survenue à un moment où Tristan Tzara est devenu beaucoup plus engagé politiquement et s´est rapproché du Parti Communiste Français. En 1936, l´année où a éclaté la Guerre civile en Espagne, il a milité aux côtés des intellectuels espagnols. Le meurtre de Federico García Lorca aux mains des franquistes lui a inspiré un de ses plus beaux poèmes intitulé «Sur le chemin des étoiles de mer» (26 septembre 1936) : «Quel vent souffle sur la solitude du monde/ pour que je me rappelle les êtres chers/frêles désolations aspirées par la mort/au-delà des lourdes chasses du temps/l´orage se délectait à sa fin la plus proche».

Pendant la guerre, il a été un résistant dès la première heure. Poursuivi par le régime de Vichy et par la Gestapo, il est entré dans la clandestinité. Entre-temps, en Roumanie, lui et ses œuvres étaient la cible du régime fasciste et antisémite du maréchal Ion Antonescu.

Après la Libération, il a acquis la nationalité française en 1947 et a enfin adhéré au PCF dont il était déjà un compagnon de route dès le début des années trente. Cette année-là, il a donné à la Sorbonne la conférence «Le surréalisme et l´après-guerre». Il y a notamment affirmé : «Je ne vois pas sur quoi le surréalisme serait fondé pour reprendre son rôle sur le circuit des idées au point où il le laissa comme si cette guerre et ce qui s´ensuivit ne fût qu´un rêve vite oublié». Tristan Tzara reprochait à André Breton son exil aux États-Unis pendant la guerre et présentait comme vaine toute reprise des activités surréalistes. André Breton a riposté en affirmant notamment que la conférence s´inscrivait dans une manœuvre du parti communiste pour discréditer le surréalisme et toute critique du stalinisme venant de la gauche. Il s´était d´ailleurs rendu à la conférence pour la perturber, mais il a fini par se faire expulser.

En 1956, les événements en Hongrie où il s´est rendu au mois d´octobre ont marqué le début de la rupture de Tristan Tzara d´avec le PCF. Petit à petit, il fut marginalisé dans le milieu des intellectuels communistes et s´est retiré de la vie publique. Il est toutefois sorti de sa réserve à deux reprises : en 1958, pour militer activement contre le projet constitutionnel de Charles de Gaulle, et en 1960 où il a signé le manifeste des 121 «sur le droit à l´insoumission dans la guerre d´Algérie», ce qui l´a éloigné encore davantage du PCF qui a adopté là-dessus une attitude prudente, ambivalente, réservée, voire critique, tout en partageant le rejet de la guerre d´Algérie et le colonialisme français.   

 Dans les dernières années de sa vie, il s´est consacré à l´étude de l´œuvre du poète du XVème siècle François Villon et à la promotion - à l´instar de Michel Leiris, un ancien surréaliste, comme lui –de l´art primitif et africain qu´il collectionne depuis des années.

Tristan Tzara est mort le 24 décembre 1963 à son domicile du 7ème arrondissement de Paris et il fut inhumé au cimetière de Montparnasse (8ème division).

Jacqueline Patouet, citée plus haut (3), nous rappelle que la subversion de l´œuvre de Tristan Tzara traduit une volonté de changement radical dans tous les domaines, son dégoût des guerres, son aspiration à une vie pleine et libre. Le mouvement Dada-qu´il n´a jamais renié –était le questionnement de Tristan Tzara sur le langage, sur les problèmes et les semblants de la vie sociale, sur l´art, sur les contradictions des idées ou des opinions politiques. Certes, mais dans cette perspective que Jacqueline Patouet met en exergue, je m´interroge sur une apparente incohérence entre La philosophie littéraire de Tristan Tzara –le côté subversif, extravagant, libertaire- et le militantisme pendant si longtemps - une vingtaine d´années - dans un parti où l´orthodoxie impose un carcan à ceux qui l´intègrent. Cette contradiction est peut-être due à la conjoncture politique de l´époque. Il fallait d´abord lutter contre le fascisme et puis le nazisme dans les années trente et quarante - dans la résistance et où que ce fût –, et, après la guerre, la lutte héroïque des soviétiques contre le nazisme et des communistes français contre Vichy a auréolé le communisme d´un prestige incontestable. 

Quant à l´œuvre de Tristan Tzara, plus de soixante ans après la mort de cet écrivain franco-roumain, elle brille encore par son innovation et son côté révolutionnaire. 

 

(1)Jacqueline Patouet, «Des torches dans nos abîmes : Tristan Tzara, dadaïste et surréaliste. Une poésie a-vènement in L´en –lacanien 2015/ 1, nº 24, pages 165 à 180, éditions Érès.

(2) ouvrage cité.

(3) ouvrage cité.

       

 

 

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