Qui êtes-vous ?

Ma photo
Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 29 août 2010

Chronique de septembre 2010


Ernest Hemingway

The Home Museum Ernest Hemingway, Key West



Les lieux d´Ernest Hemingway.



Le 1er août, dans la dernière page du quotidien espagnol El País, l´écrivain Manuel Vicent dans sa rubrique d´été «Los cafés litérarios»(Les cafés littéraires) évoquait les cafés qui avaient acquis leur réputation grâce à l´image d´un de leurs clients les plus célèbres, l´écrivain américain Ernest Hemingway. Je ne puis que remercier Manuel Vicent de m´avoir donné l´idée pour cette chronique. Je ne vais pas jusqu´à dire que j´étais à proprement parler en panne d´imagination, mais j´hésitais encore sur le sujet de mon prochain rendez-vous mensuel avec les lecteurs de mon blog. C´est que je peux modestement me prévaloir d´avoir visité la plupart de ces endroits où semble planer encore l´ombre de cet écrivain majeur du vingtième siècle.
La légende de Hemingway, on le sait, tient à son côté excessif mais à la fois populaire, un homme inconstant qui savait jouir des plaisirs de la vie au risque de ruiner sa santé, notamment en raison de son goût immodéré pour les boissons alcoolisées. Homme à femmes, il s´est marié à quatre reprises. Avec Hadley Richardson, sa première épouse, sa liaison a duré de 1921 jusqu´en 1927 ; avec la deuxième, Pauline Pfeiffer, il a vécu de 1927 jusqu´en 1940 ; Martha Gellhorn a partagé sa vie entre 1940 et 1945 et finalement Mary Welsh est restée auprès de lui jusqu´à son suicide en 1961. De sa liaison avec Hadley Richardson, il a eu un enfant et avec Pauline Pfeiffer deux enfants. Mais Hemingway se plaisait aussi dans la chasse et la pêche. Né le 21 juillet 1899 à Oak Park, près de Chicago dans l´Illinois, Hemingway a passé de larges périodes de son enfance dans la résidence d´été de sa famille sur les rives du lac Walloon, près de Detroit dans le Michigan, une région habitée par les Indiens Ojibways et c´est là que son père lui a offert son premier fusil de chasse à l´âge de dix ans. Malheureusement, la chasse est aussi indirectement à l´origine d´une des plus grandes tragédies de sa vie. En 1952, alors qu´il participait à un safari en Afrique, il a failli se tuer dans un accident d´avion, un accident qui lui a laissé des séquelles pour le restant de ses jours.
La pêche a toujours été, elle aussi, une de ses passions, surtout la pêche à la truite, une passion dont on déniche force empreintes dans son œuvre. Olivier Rolin, dans son livre de 1999 Paysages originels(1), nous rappelle que la pêche à la truite est omniprésente dans la plupart des livres de Hemingway. Ainsi dans Le soleil se lève aussi (The Sun also rises, connu aussi sous le nom de Fiesta), Bill et Jake vont-ils pêcher la truite, de même pour le héros d´ Adieu aux armes ( A farewell to arms) quand il arrive sur le Lac Majeur. Ou encore dans Pour qui sonne le glas (For whom the bell tolls) où Robert Jordan aperçoit une truite dans le torrent à la poursuite de quelque insecte.
Hemingway a beaucoup vécu en Europe, surtout après la première guerre mondiale, à laquelle il a participé après l´entrée en lice des États-Unis dans le conflit. Il a fait partie de la Croix Rouge italienne, il a été blessé et s´est épris, pendant sa convalescence dans un hôpital milanais, d´une jeune infirmière américaine, Agnès von Kurowsky qui lui aurait inspiré le personnage de Catherine Berkley de son futur roman A farewell to arms(Adieu aux armes).
Une fois terminé ce conflit ravageur qui a provoqué des milliers de morts, recomposé les frontières européennes et assis définitivement la suprématie des États-Unis en tant que première puissance mondiale, Hemingway a décidé de rester en Europe où il a entamé une carrière de grand reporter et d´écrivain vivant tout d´abord à Paris. Il y a fait partie de ce que l´on a dénommé la génération perdue (the lost generation), celle d´une foule d´américains qui ont raconté dans leurs écrits les désarrois d´une génération bouleversée par les transformations sociales et morales de leur pays. Outre Hemingway, ce groupe incluait des noms tels Gertrude Stein (la fondatrice du groupe, qui a dit un jour, comme boutade, il est vrai, que les États-Unis étaient le plus vieux pays au monde), Ezra Pound, Scott Fitzgerald, T.S.Eliot, Sherwood Anderson, John dos Passos(2) ou Silvia Beach, entre autres.
Le café de Flore, la Closerie des Lilas, Les deux Magots ou La Coupole sont des endroits où l´on peut encore flairer l´ombre de ces écrivains de la génération perdue, cette génération où Hemingway occupait cela va sans dire une place de choix. Moi qui ne suis pas à vrai dire un client particulièrement assidu des cafés de Lisbonne qui, à quelques exceptions près, sont des endroits sans attrait et sans charme, je me régale dans les cafés parisiens. La décoration, les photos des écrivains, les canapés capitonnés ou la splendeur des terrasses m´enivrent à chaque déplacement que je fais dans la ville lumière.
C´est à Paris que Hemingway a écrit en 1926 The sun also rises (Le soleil se lève aussi), un roman qui raconte l´histoire d´un journaliste Américain, Jake Barnes, qui travaille à Paris, discret et émouvant, et toute une pléiade de figures désemparées, déboussolées, sombrant parfois dans l´alcoolisme ou le désespoir. C´est un portrait réaliste des figures qui se cherchaient une voie ou voulaient se refaire une virginité dans le Paris d´après-guerre avec également des incursions à Pampelune en Espagne pour les fêtes populaires de Saint-Fermin. De ce roman il y a eu deux adaptations cinématographiques : un film de Henry King en 1957 avec Tyrone Power et Ava Gardner et un téléfilm de James Goldstone en 1984.
Dans ce roman, on peut se faire déjà une idée du style de Hemingway. Un style direct, fait d´économie verbale et de cohésion lexicale, et conférant aux personnages une authenticité qui est sans doute à l´origine du succès de ses livres auprès d´un large public. Comme quelqu´un l´a écrit un jour, pour Hemingway, l´esthétique implique, avant tout, une éthique et non une métaphysique (c´étaient curieusement les paroles de Sartre à propos de Faulkner). Son style économique fut aussi visible en 1954, quand, lors de la cérémonie d´attribution du prix Nobel de Littérature à Stockholm, Hemingway a prononcé le discours le plus succinct jamais produit à ce jour.
Mais si Paris est toujours une fête comme l´indique le titre d´un des romans d´Ernest Hemingway (A moveable feast, en anglais), l´Espagne a également joué un rôle primordial dans la vie et l´œuvre de l´écrivain. Il s´y est déplacé assez souvent, y a vécu aussi et a toujours été un aficionado des corridas. Lui, un homme au tempérament violent, excessif et chaleureux, ne pouvait s´empêcher de se prendre d´amour pour ce pays gorgé de soleil et de feu. Il s´est lié d´amitié avec des toreros et des intellectuels espagnols et en 1936 il a participé à la guerre civile d´Espagne, en tant que journaliste.
Pourtant, si Ernest Hemingway n´a jamais à vrai dire délaissé ses amours européennes, il est des endroits que l´on ne saurait oublier en évoquant l´homme et l´écrivain: Cuba et Key West.
Quand en août 2002, j´ai entrepris avec ma mère un voyage à Fort Lauderdale, près de Miami, en Floride, pour rendre visite à une branche de la famille – mes cousins du côté paternel, installés depuis des décennies aux États-Unis et devenus citoyens américains-, je ne pouvais nullement m´imaginer que ma cousine Christina et son mari Jorge nous réservaient la surprise de nous emmener à Key West (quatre heures de voiture de Fort Lauderdale), où l´ on est restés deux jours et l´on a pu visiter la maison de Hemingway, The Home Museum Ernest Hemingway.
À Key West, Hemingway a vécu surtout à partir des années trente. La maison était tout près d´un phare ce qui permettait au guide du musée d´insinuer que Hemingway avait choisi cette maison pour mieux s´orienter quand il rentrait chez lui passablement éméché.
La maison a des allures de manoir, entourée d´un très beau jardin. Les chambres, à leur tour, se trouvent dans un état impeccable, tout est soigneusement conservé, comme il est de rigueur en Amérique, la patrie où rien n´est laissé au hasard surtout quand ça flaire le négoce et la bonne affaire. Il ne pouvait manquer un magasin de souvenirs où j´ai acheté entre autres choses un beau livre, un recueil d´articles(By-Line :Ernest Hemingway), écrits au long de trois décennies, livrés au Toronto Star, à l´Esquire entre autres titres plus ou moins prestigieux. Hemingway fut, on l´a écrit plus haut, un remarquable journaliste. Sa réputation de grand reporter, à la plume acérée, directe, concise, sans fioritures, a fait école. En écrivant ces lignes, il me vient à l´esprit une interview du grand poète portugais Ruy Belo(1933-1978)où il affirmait notamment que le grand journaliste sportif Aurélio Márcio était un reporter à la manière de Hemingway (3).
Dans un autre endroit- une petite librairie, toujours à Key West- j´ai acquis un autre livre de Hemingway- The Garden of Eden(Le jardin d´Eden)-un livre posthume et inachevé où certains experts s´accordent à considérer que la version qui a vu le jour est une pâle copie du véritable roman de l´auteur. Quoiqu´il en soit, on y retrouve les caractéristiques qui ont fait la réputation de Hemingway. C´est l´histoire d´un jeune écrivain américain David Bourne et de son épouse Catherine et les jeux dangereux et érotiques qu´ils jouent lorsqu´ils tombent tous les deux amoureux de la même femme.
Mais à Key West, il y d´autres empreintes de l´écrivain comme le bar Sloppy Joe qui n´est pas à proprement parler le même que Hemingway fréquentait. Celui-là se trouvait sur un autre endroit quelques mètres plus bas à l´ouest quand il fut fondé en 1933 et à un moment donné il a été reconstruit ailleurs. Le nom a été inspiré par un bar homologue existant à La Havane où l´on fabriquait le célèbre sandwich qui a pris le nom du bar. Ce sont ces aspects pittoresques qui font l´histoire d´un lieu, d´une ville, d´une région. Key West est d´ailleurs un lieu assez exotique se trouvant à quelques miles-90(140 kilomètres environ)- de Cuba.
Cuba a joué, on le sait, un rôle important dans la vie de Hemingway (4). Il y a séjourné la première fois en 1932 et malgré des déplacements et d´autres séjours plus ou moins prolongés en Europe et aux États-Unis, l´île fut l´endroit où il a passé le plus clair de son temps jusqu´en 1960. Il y a écrit For whom the bell tolls(Pour qui sonne le glas), dans la chambre 525 de l´hôtel Ambos Mundos, à La Havane. Ce livre est en quelque sorte un hommage au peuple espagnol et il a été inspiré par son expérience de journaliste à la guerre d´Espagne. L´intrigue tourne autour de la mission d´un professeur universitaire américain Robert Jordan, engagé dans les Brigades Internationales, qui est envoyé par le Général Golz en Castille pour y faire sauter un pont. Il s´agit d´un des romans les plus emblématiques de Ernest Hemingway et un des meilleurs livres sur la guerre civile espagnole,avec L´Espoir de André Malraux,Homage to Catalonia(Hommage à la Catalogne)de George Orwell et un autre livre qui est véritablement un petit chef-d´œuvre inconnu, intitulé A Sangre y Fuego(À Sang et à Feu) de l´écrivain et journaliste espagnol Manuel Chaves Nogales. De Pour qui sonne le glas, il a été tiré un film, tourné en 1943(trois ans après la parution du roman) par Sam Wood avec Ingrid Bergman et Gary Cooper. On dit de ce roman, pour la petite histoire, qu´il est un des livres de chevet du président Barack Obama.
Après qu´il eut achevé ce livre, Hemingway a déménagé à La Finca Vigía, une maison de style colonial espagnol et c´est vraisemblablement à la même époque qu´il aura découvert Le Floridita, le café par excellence de Hemingway à La Havane. Je l´ai visité lors de mon voyage à Cuba en 2007. Il avait fait l´objet de travaux de rénovation, tout comme tout le vieux quartier de La Havane (y compris le café La columnata egipciana fréquenté par l´écrivain portugais Eça de Queiroz, consul dans la ville entre 1872 et 1874), retrouvant ainsi sa splendeur d´antan avec à la clé un buste en bronze de Hemingway lui-même, trônant au beau milieu de la salle.
De Cuba, Hemingway nous laisse aussi un de ses romans les plus connus : The old man and the sea(Le vieil homme et la mer), l´histoire d´un vieux pêcheur cubain, Santiago, -en lutte avec un énorme espadon dans le Gulf Stream- et son ami, le jeune garçon Manolin. Encore de nouvelles adaptations cinématographiques d´un roman de Hemingway : la seule avec l´auteur en vie (concernant ce roman spécifique, bien entendu) est celle de John Sturges en 1958 avec Spencer Tracy. Deux autres adaptations devraient voir le jour beaucoup plus tard, dans les années quatre-vingt-dix : un téléfilm avec Anthony Queen(1990) et un film d´animation d´Alexandre Petrov(1999).
En juillet 1960, il a quitté Cuba définitivement et s´est fixé à Ketchum,Idaho où il a mis fin à ses jours le 2 juillet 1961.
Ses lieux, ses femmes, les plaisirs, les joies et les tristesses de sa vie ont fait d´Ernest Hemingway une figure mythique de la littérature mondiale. Pourtant, cinquante ans après sa mort, ses livres n´ont pas pris une ride et c´est cela qui fait la gloire d´un écrivain…


(1)Olivier Rolin, Paysages originels, éditions du Seuil, 1999.

(2) John Dos Passos a rompu l´amitié avec Hemingway après le meurtre en 1937 du républicain et académicien espagnol José Robles par les services secrets soviétiques. Sur cette affaire, je vous conseille le beau livre de Ignacio Martínez de Pisón, Enterrar a los muertos(éditions Seix Barral) ou, en traduction française, si vous préférez, L´encre et le sang: histoire d´une trahison(éditions Markus Haller, traduction d´Amélie Fourcade).

(3) Obra poética de Ruy Belo, volume 3,éditions Presença, Lisbonne, 1984. Organisation de Joaquim Manuel Magalhães et Maria Jorge Vilar de Figueiredo(Post-scriptum, le 20 décembre 2010: Aurélio Márcio est décédé aujourd´hui, à l´âge de 91 ans).


(4)À lire absolument concernant la vie de Hemingway à Cuba, le livre de Gérard de Cortanze, Hemingway à Cuba, éditions du Chêne, 1997 (réédition en poche dans la collection Folio, Gallimard, 2002)

jeudi 26 août 2010

Fogwill (1941-2010)



L´écrivain argentin Rodolfo Enrique Fogwill-qui signait ses livres de son seul nom de famille Fogwill, tout court-- est mort dimanche dernier d´un enphysème pulmonaire.Tenu pour un des des noms les plus emblématiques de la génération argentine d´écrivains nés dans les années quarante du vingtième siècle, à côté de Ricardo Piglia et de César Aira, Fogwill a écrit essentiellement des romans, des récits et des contes teintés le plus souvent d´indécrottables notes d´humour.Parmi ses titres les plus représentatifs, on dénombre Help a él, Los Pichiciegos, un des tout premiers romans à traiter de la guerre des Malouines et Muchacha Punk, son seul livre traduit en français(aux éditions Passage du Nord- Ouest).
Ses livres, publiés pour la plupart chez des éditeurs argentins, étaient depuis trois ans en cours de publication en Espagne par Editorial Periférica, un éditeur de Cáceres au catalogue fort intéressant.

mardi 27 juillet 2010

Chronique d´août 2010



Julien Gracq, l´aristocrate de la plume(hommage à l´occasion du centenaire de sa naissance).


Il était tellement silencieux et secret que d´aucuns le prenaient pour une figure hautaine et distante d´autant plus qu´il ne se prêtait pas facilement au jeu de l´interview. À cet agrégé d´histoire –géo austère et discipliné ne pouvaient que rebuter les ragots et les polémiques stériles du Tout –Paris littéraire, comme s´il fallait tenir tête à ce que représentent les confréries parisianistes, à l´instar de ses ancêtres de la Vendée qui ont repoussé jadis les armées de la Convention. Non qu´il eût rechigné à se frotter à la critique. Toujours est-il que pour le professeur Louis Poirier(qui a enseigné des générations d´élèves au lycée Claude Bernard à Paris), connu en pays littéraire sous le nom de Julien Gracq, la littérature n´était pas affaire à prendre à la légère et quand il s´agissait d´écrire, il le faisait avec le souci de la précision, du mot juste, empruntant aux sources les plus diverses pour parer sa langue des atours les plus lumineux, et la langue de Gracq était indiscutablement une des plus belles que la littérature française ait connues au vingtième siècle.
La mort de Julien Gracq, à l´âge de 97 ans, le 22 décembre 2007 à Angers, nous a plongés dans la tristesse. Certes, nous savions, nous autres les amants de la littérature écrite avec classe et raffinement, qui vouions une admiration sans bornes à un écrivain qui était déjà assez âgé, qu´un jour nous deviendrions orphelins. Mais quoiqu´il n´écrivît plus, l´écho de sa voix silencieuse nous parvenait toujours de son «exil volontaire» à Saint-Florent-le-Vieil, sur les bords de la Loire. Très peu l´ont approché les dernières années avant son trépas, parmi lesquels Philippe Le Guillou et Jérôme Garcin. De leurs récits on retient cette fascination pour l´homme à qui il fallait arracher quelques mots à ce silence si particulier qui faisait sa réputation.
Né le 27 juillet 1910, Julien Gracq a publié son premier livre Au château d´Argol en 1939 chez José Corti, le petit éditeur et libraire de la rue Médicis moyennant une participation aux frais, ceci pour un roman qui, l´année précédente, avait été refusé par Gallimard*. Julien Gracq, n´oubliant pas le geste du libraire, allait toujours rester fidèle à celui qui avait cru en lui dès la première heure. Cette année fut d´ailleurs décisive pour Julien Gracq dans bien des domaines : il s´est lié d´amitié avec André Breton (à qui il consacrera en 1948, un très bel essai, André Breton- quelques aspects de l´écrivain) qui a accueilli son roman avec un fervent enthousiasme et il a rompu avec le parti communiste à la suite de la signature du pacte germano – soviétique. Julien Gracq avait adhéré au parti communiste en 1936 la même année où il avait commencé à étudier le russe à l´École des langues orientales et où il s´était vu refuser un visa pour un voyage d´études en Crimée, tout ceci se produisant curieusement la même année où André Gide publie son Retour d´Urss où il dénonce les fragilités et la supercherie de la patrie du socialisme. Mais pour en revenir au Château d´Argol, on peut dire que ce livre était une véritable réussite, rarement aura-t-on vu un premier roman aussi fort. Tenant du roman noir, de Balzac, de Baudelaire, de Lautréamont ou d´Edgar Poe, Gracq brasse toutes ses influences dans une histoire dont l´action gravite autour d´un des trios amoureux les plus passionnants de la littérature du vingtième siècle : Albert, son ami et son double Herminien et Heide la femme qui l´accompagne. Malgré un succès d´estime et les commentaires dithyrambiques qu´il a suscités, il lui a fallu plusieurs années à ce livre pour épuiser les 1200 exemplaires du premier tirage. Néanmoins, les doutes s´étaient dissipés : Julien Gracq pourrait bel et bien suivre une carrière d´écrivain. En 1940, la guerre est venue toutefois interrompre les projets du nouvel écrivain. Mobilisé comme lieutenant de l´armée française, il participe aux combats près de Dunkerque. Fait prisonnier, il vit jusqu´en février 1941, date de son rapatriement, au camp d´Elsterhorst en Silésie. C´est là qu´a germé l´idée de son deuxième roman Un beau ténébreux qui ne voit le jour qu´en 1945 et obtient trois voix au prix Renaudot .En 1950 le pamphlet La littérature à l´estomac s´attaque aux confréries et coteries littéraires parisianistes, bousculant pas mal d´idées reçues. En fait, ce qu´il tient en horreur c´est une certaine conception de la littérature et une certaine façon d´exercer le métier de critique, plutôt que les écrivains. Quoi qu´il en soit, les critiques peu favorables de sa pièce de théâtre Le roi pêcheur n´auront pas plu, naturellement, à Julien Gracq et elles y sont peut-être pour beaucoup dans sa décision d´écrire ce pamphlet. Mais le grand coup d´éclat surgit en 1951 avec la parution du Rivage des Syrtes, un des plus grands romans français du vingtième siècle. Ce roman inouï, d´un souffle rare, raconte une histoire se déroulant dans une principauté féerique- Orsenna** -où couve un conflit l´opposant au Farghestan, une de ses provinces lointaines. Ce roman a été récompensé par le prix Goncourt, mais l´auteur le refuse le jour même où le prix a été décerné, une attitude qui aura peut-être choqué nombre d´observateurs, mais qui traduit l´indiscutable cohérence d´un écrivain qui avait déjà annoncé la couleur en publiant l´année précédente La littérature à l´estomac, cité plus haut.
Après Le Rivage des Syrtes en 1951 et Un balcon en forêt en 1958(dont on a tiré un film réalisé par Michel Mitrani en 1977), Julien Gracq n´a cessé de publier jusqu´en 2002, l´année où paraissait toujours chez José Corti, Entretiens, des interviews accordées le long de sa carrière, mais la fiction, il l´avait délaissée- petit à petit d´abord et définitivement ensuite- dès la parution en 1970 (curieusement l´année de sa retraite de l´enseignement) de La Presqu´île. Pendant ce temps, son talent d´écrivain s´est surtout exercé dans le domaine de la critique littéraire, de l´essai, et des impressions surtout géographiques sous forme de carnets : Préférences (1961), Lettrines I et II (1967 et 1974), En lisant, en écrivant (1980), Carnets du Grand Chemin (1992) et deux livres consacrés à des villes comme La forme d´une ville (1985) sur Nantes et Autour des sept collines (1988) sur Rome, un portrait sans complaisance de la ville éternelle. À noter aussi, dans sa production littéraire, les titres Liberté Grande (1947) et Les eaux étroites (1976) et les deux pièces de théâtre Le roi pêcheur (1948), à laquelle j´ai déjà fait référence, et Penthésilée (1954) ; traduction d´une œuvre de Kleist).
Se fixant définitivement à Saint—Florent –le –Vieil en 1992, aux côtés de sa sœur Suzanne (décédée en 1996), Julien Gracq dans sa vieille demeure n´aura jamais quitté l´univers littéraire, mais la conduite frugale et sobre de sa vie l´aura empêché de succomber à toute tentation de jouer le rôle, souvent pervers, de donneur de leçons. Julien Gracq était le grand aristocrate de la littérature française. Pas un aristocrate de condition, mais un aristocrate de la pensée et de la plume.

*Le sort a voulu que Julien Gracq eût été un des rarissimes écrivains à voir ses œuvres publiés de son vivant dans la célèbre collection La Pléiade, chez…Gallimard.

**C´est après avoir lu Le Rivage des Syrtes, que Erik Arnoult aura eu l´idée de prendre comme pseudonyme le nom d´Erik Orsenna.


P.S- On peut trouver de belles images de Julien Gracq sur le beau site de Gérard Bertrand(http://www.gerard-bertrand.net).

samedi 26 juin 2010

Chronique de juillet 2010





L´uchronie révolutionnaire selon Christian Kracht.



Tout récemment, à l´occasion du trente-sixième anniversaire de la révolution des œillets au Portugal(survenue le 25 avril 1974), un ami a lancé une question aux accents provocateurs : «Et si le coup des capitaines d´avril avait échoué ?». Ce serait d´ailleurs un bon sujet de roman, une fiction que l´on pourrait ranger du côté d´une nouvelle uchronie. Le mot est d´ailleurs peu utilisé à tel point qu´il ne figure pas dans nombre de dictionnaires et l´ordinateur sur lequel j´écris ce texte ne le reconnaît pas non plus. Le mot aura été inventé par Charles Renouvier en 1857 qui s´en est servi pour son livre Uchronie, l´utopie dans l´histoire. L´Uchronie est donc selon la plupart des dictionnaires qui en font état, notamment le Larousse du XIXème siècle, une «utopie appliquée à l´histoire ; histoire refaite logiquement telle qu´elle aurait pu être» (source :Wikipédia). Le mot désigne donc étymologiquement un «non-temps» (un « u» privatif associé à chronos, temps en langue grecque), un temps qui au bout du compte n´existe pas. La parenté avec la science-fiction est le plus souvent assez évidente. Le mot ne fait pourtant pas l´unanimité, les anglo-américains lui préférant «alternate history»(histoire alternative) ou «alternate world»(monde alternatif). Quoi qu´il en soit, le mot est définitivement entré dans l´histoire littéraire:en 1986, l´écrivain français Emmanuel Carrère s´est livré à une très intéressante étude d´introduction à l´uchronie, intitulée Le détroit de Behring (éditions P.O.L) et récemment(en 2009) Éric B.Henriet a publié aux éditions Klincksieck l´essai L´uchronie où il répond à cinquante questions que l´on peut se poser sur le sujet. Les exemples d´uchronie sont légion et au risque d´oublier plusieurs auteurs importants, je cite quand même de mémoire des exemples plus ou moins récents d´auteurs qui ont choisi comme intrigue de leurs romans des sujets si j´ose dire «uchroniques» à savoir Ray Bradbury, Philip K. Dick, J.G.Ballard, Philip Roth (dans son roman Complot contre l´Amérique, la réécriture de l´histoire américaine à partir d´une hypothétique victoire aux élections du pro -nazi Lindbergh), Simon Leys(qui dans La mort de Napoléon évoque le retour de l´empereur français, qui ne serait donc pas mort et aurait laissé un sosie à Sainte-Hélène)et José Saramago(qui dans L´Histoire du siège de Lisbonne raconte l´histoire d´un correcteur qui change le cours de l´histoire du Portugal au treizième siècle en remplaçant un oui par un non).
Les éditions Jacqueline Chambon viennent de faire paraître en français(en mars) une des toutes dernières uchronies en date, le roman Je serai alors au soleil et à l´ombre, écrit par le suisse d´expression allemande Christian Kracht.
Né en 1966, écrivain et journaliste, Christian Kracht en est à son troisième roman après Faserland et 1979(traduit en français sous le titre Fin de party, éditions Denoël, 2003). Il a passé son enfance aux Etats-Unis, au Canada et au sud de la France, il a beaucoup voyagé de par le monde et il est considéré comme un des représentants les plus emblématiques de la «popliteratur» allemande. Dans une interview récente, Christian Kracht a affirmé que ses trois romans constitueraient un triptyque : Faserland décrirait l´état présent, 1979 le passé direct et Je serai alors au soleil et à l´ombre le futur, quoique rétrograde.
Ce dernier roman de Christian Kracht est ce que l´on pourrait appeler une uchronie révolutionnaire. L´auteur invente un futur où l´Europe vit dans un état de guerre permanent et ce parce que Lénine au lieu de partir en Russie serait resté en Suisse en 1917 et y aurait fondé La République Soviétique Suisse. L´Angleterre se serait entre-temps alliée à l´ Allemagne fasciste et les deux pays auraient mené une guerre sans répit contre la jeune république qui élargit un peu ses domaines et fait du prosélytisme en Afrique où des académies militaires forment des jeunes combattants révolutionnaires (comme il s´est produit dans l´histoire réelle avec les vrais soviétiques russophones et à un moindre degré avec les Cubains). La Suisse conquiert d´ailleurs toute l´ Afrique de l´Est et toute l´Italie du Nord est placée sous tutelle africaine. Les Alpes, devenus un gigantesque bunker, servent de forteresse contre les fascistes allemands et anglais.
Dans ce décor féerique, le héros du roman est un pur produit d´une idéologie internationaliste où les nationalismes auraient été abolis au profit d´un communisme sans frontières. Officier d´origine africaine, se faisant traiter de «camarade confédéré», il œuvre à la gloire du socialisme et des lendemains qui chantent. Né dans un petit village de Nyasaland(l´actuel Malawi) près de la frontière mozambicaine où l´on parle le chichewa, il fut envoyé en tant que dernier-né à l´Académie militaire de la ville de Blantyre : «Depuis plusieurs décennies, des divisionnaires suisses provenant pour la plupart d´Afrique noire avaient non seulement construit des écoles militaires mais les dirigeaient également. On avait besoin de bons soldats et de bons officiers pour la guerre de Suisse, et où pouvait-on les trouver sinon dans le vivier intarissable des alliés africains.»(page 54).
Pendant sa période de formation militaire, notre héros- tout comme ses camarades- écoutait gravé dans la cire les enregistrements de Karl Marx et du grand camarade confédéré Lénine. On inculquait aux jeunes recrues l´idée que les Anglais avec l´aide des Allemands projetaient de créer un grand royaume décadent dans lequel les Africains seraient des esclaves. Une fois devenus officiers, les jeunes recrues, afin de se familiariser avec la métaphysique de leur nouvelle patrie et les conditions météorologiques de la Suisse, devaient partir pour un temps au Kilimandjaro, «une montagne située à plusieurs centaines de verstes au nord-est de Blantyre» (page 61).
Les souvenirs de l´enfance et de la jeunesse de notre héros nous sont racontés par lui-même alors qu´il est déjà un adulte vivant en Suisse où il est commissaire du parti à Neu-Bern qui avait été occupée par les Allemands pendant huit ans. On y parle un dialecte suisse, la langue parlée ayant d´ailleurs pris plus d´importance que la langue écrite. C´est oralement que le savoir y est transmis de telle sorte que la propagande allemande appelle les révolutionnaires suisses des «sous-hommes» et des «analphabètes des montagnes».
Le héros d´origine africaine se voit confier une mission secrète. Il est aux trousses d´un certain Brazhinsky qui se trouve être caché avec une poignée d´autres révolutionnaires dans un certain« Réduit» organisé sous forme d´étrange communauté…
Christian Kracht -qui a publié ce roman en Allemagne en 2008- a ourdi une intrigue assez intéressante sur un sujet-l´utopie communiste- qui suscite toujours une vive polémique quelle qu´en soit la perspective sous laquelle on l´aborde. Alors que la crise économique et financière sévit sur le monde entier et en particulier sur le vieux continent, où nombre d´économies sont la proie du capitalisme spéculatif, on constate un regain d´intérêt dans certains milieux pour les livres de deux philosophes qui ont réfléchi sur l´hypothèse communiste, le Français Alain Badiou et le Slovène Slavoj Zizek. Certes, en réfléchissant sur l´hypothèse communiste, peut-on faire l´impasse sur son héritage totalitaire ? Bien sûr que non, et les deux philosophes qui ne suivent pas la même méthode d´analyse et de réflexion n´ont pas là-dessus, bien entendu, la même perspective. Si Slavoj Zizek veut requinquer certaines idées marxistes et renouveler l´utopie,Alain Badiou, autrefois très proche du maoïsme, est toujours particulièrement critique à l´égard des démocratiques libérales et affirme à propos du goulag et de la révolution culturelle que cet héritage ne doit pas conduire, concernant le communisme, à jeter le bébé avec l´eau du bain. De toute façon, le grand problème de l´hypothèse communiste est celui de la rigidité idéologique et, partant, de l´ incompatibilité apparente entre pluralisme (et donc liberté d´expression) et société étatique, où la vie de chaque individu est surveillée dans ses moindres détails, ouvrant ainsi la voie à la dérive policière.
Quoi qu´il en soit, ce n´est pourtant pas que la question utopique que Christian Kracht a voulu mettre à mal en nous offrant cette sorte de fable. Derrière cette uchronie révolutionnaire, il y a le repli sur soi, le côté frileux et la paranoïa isolationniste du peuple suisse. Un petit peuple au coeur de l´Europe, puritain, fier de sa neutralité et ayant toujours peur d´une éventuelle menace extérieure.
Au bout du compte, Christian Kracht a vu juste : l´ambiance cosmopolite de certaines villes comme Zurich ou Genève tranche d´ordinaire avec le provincialisme de la mentalité suisse, tout comme les communistes, un temps internationalistes, sont souvent devenus nationalistes après la chute du mur de Berlin…

Je serai alors au soleil et à l´ombre, Christian Kracht, éditions Jacqueline Chambon, 2010

vendredi 18 juin 2010

José Saramago(1922-2010)



La mort de José Saramago,survenue aujourd´hui, plonge le Portugal dans la tristesse. Le seul Portugais qui ait eu, jusqu´à présent, l´honneur de se voir décerner le prix Nobel de Littérature a été l´ auteur de certains romans mémorables comme Le Dieu manchot, L´année de la mort de Ricardo Reis, L´Évangile selon Jésus-Christ ou L´aveuglement, entre autres, qui ont assis la réputation d´un écrivain hors pair, à l´imagination pétillante, et anticonformiste.

Habitant depuis plusieurs années l´île de Lanzarote, en Espagne, José Saramago ne faisait pourtant pas l´unanimité au Portugal- on se rappelle le vieil adage selon lequel nul n´est prophète chez soi- où d´aucuns ne lui ont jamais pardonné entre autres choses sa liberté de ton et d´esprit, son appartenance au Parti Communiste Portugais(dont il n´a pas forcément épousé l´orthodoxie) et ses origines modestes. Néanmoins, le souvenir de ses détracteurs se diluera un jour, alors que José Saramago fera toujours parti du patrimoine littéraire portugais et universel, et cela personne ne pourra jamais l´effacer...

jeudi 10 juin 2010

Festival Silêncio 2010


Du 16 au 26 juin, on pourra assister à Lisbonne sur les scènes du Music Box,de l´Institut Franco-Portugais, du Goethe Institut, du Théâtre Maria Matos et du cinéma Nimas à la deuxième édition du Festival Silêncio avec des spectacles et des conférences.

Côté littérature, on comptera sur la présence de Stéphane Audeguy, Philippe Besson, Mathias Enard, Pedro Tamen, Francisco José Viegas, Alberto Manguel, Saul Williams(sur la photo), Kalaf,José Luis Peixoto, François Vallejo et José Mário Silva.

Vous pouvez consulter le programme sur le site du festival, à savoir : www.festivalsilencio.com

Souvenir de Don Gonzalo



Il aurait eu cent ans le 13 juin et c´était un sacré personnage! C´est tout à fait juste de rappeler ici, à l´occasion du centenaire de sa naissance, le grand écrivain espagnol Gonzalo Torrente Ballester, né à Serantes, près de Ferrol(ville natale de Francisco Franco, «el caudillo»), en Galice, et mort à Salamanque le 27 janvier 1999. Ses livres et son style burlesque et ironique m´ont enchanté alors que j´étais étudiant universitaire(c´était plus ou moins à cette époque que j´ai découvert son oeuvre). Saga/Fuga de J.B, Fragmentos de apocalipsis, Off-Side, Filomeno a mi pesar, Crónica del rey pasmado et la trilogie Los gozos y las sombras comptent parmi ses oeuvres les plus emblématiques.Ces dernières années je l´ai moins lu, mais je garde un souvenir indélébile du bonheur de lecture que ses livres m´ont procuré à maintes reprises. À l´occasion des commémorations du centenaire de sa naissance, je ne puis qu´exprimer un très sincère:«Gracias, Don Gonzalo!»